S’il s’agissait d’un T-shirt, un produit de beauté ou un gadget électronique, on assisterait sans doute à une foire d’empoigne. Comme disaient nos grand-mères, « à cheval donné, on ne regarde pas les dents ». Autrement dit, tout ce qui est donné est bon à prendre. Presque tout. Pas un livre. On accepterait n’importe quelle breloque absurde pourvu qu’elle fût gratuite, mais un livre ne vaut pas l’effort de le porter. Un honnête homme du XVIIIe siècle, et même un honnête bourgeois du XIXe, auraient trouvé incongru, et peut-être vaguement blasphématoire, le spectacle de ces ouvrages empilés dans un carton, livrés au vent parisien, dédaignés sans même un regard, par ceux à qui ils étaient offerts. C’est en tout cas l’un des plus tristes auxquels on puisse assister. Et, en l’occurrence, un déprimant précipité de l’époque. Un écrivain de mes amis qui vit retiré au milieu du monde tente souvent de contrecarrer mes inavouables pulsions réactionnaires en faisant valoir que, désormais, nous avons accès à la bibliothèque universelle. Oui, toute la littérature du monde est à notre portée. Mais le monde se fiche de la littérature.

Après les grands textes philosophiques, Le Monde, décidément fort optimiste sur ses contemporains, a donc décidé de booster ses ventes (ou peut-être d’empêcher leur chute) en proposant à ses lecteurs une édition intégrale de La Comédie Humaine à un tarif très concurrentiel. Pourtant, si l’on en croit une étude fort opportune, non seulement les ventes de tous les titres seraient en progression, mais les gratuits et internet auraient, au bout du compte, tiré le vieux journal papier vers le haut. Bref, tout va bien. C’est à se demander pourquoi les journaux offrent à ceux qui acceptent de débourser quelque argent pour les acquérir DVD, montres, valises, chaines hi-fi, batteries de cuisine et j’en passe, sans oublier les voyages ou les grands crus de l’année à prix réduit. Il peut sembler curieux d’attirer le chaland en lui fourguant autre chose que ce qu’on sait faire. Un confrère milanais s’est un jour désolé devant moi que la presse française n’ait pas su, suffisamment tôt, diversifier son offre comme l’ont fait depuis longtemps les journaux italiens et espagnols. C’est chose faite.

Jeudi, donc, pour le lancement de « l’opération Balzac », chaque acheteur avait donc droit gratuitement au premier tome de la série. Vous pouvez prendre le supplément, lance, visiblement excédée par tous ces tracas additionnels, cette kiosquière des Champs-Elysées à un homme qui se trouve devant moi. Je me demande de quel supplément elle parle. Je ne vois qu’une caisse pleine de bouquins – impossible qu’ils les offrent. En m’approchant, je découvre de quoi il retourne. Bonne pioche ! Parmi les textes rassemblés dans ce premier tome (sur 25 !), je n’ai lu que Le Père Goriot. À moi Le Colonel Chabert, La Messe de l’Athée (qui excite ma curiosité) et L‘Interdiction ! Des heures de lecture en perspective.

Trois ou quatre personnes achètent Le Monde, jettent un regard ennuyé à la pile des suppléments… et repartent sans s’encombrer de cet étrange cadeau. Je n’avais nullement l’intention d’acheter Le Monde, puisque j’y suis abonnée mais, je l’avoue : trois textes de Balzac que je n’ai pas encore lus pour 1,30 €, je me laisse tenter. « Le supplément ! », hurle la voix revêche sans me regarder. « Vous voulez dire le livre ? », osé-je, une octave au-dessus de ma tonalité habituelle. Visiblement, quelque chose l’empêche de prononcer ce mot. « Mais oui, le supplément ! », répète-t-elle, de plus en plus agacée par mon entêtement à ne pas comprendre. Je bafouille un peu car une idée me vient dont j’ai un peu honte. Si j’achetais deux Monde, j’aurais deux livres et je pourrais faire un heureux. « Je vais vous en prendre un autre », dis-je dans un gargouillis, anticipant un regard méprisant. Mais non, un grand sourire illumine son visage (tiens, elle sait, donc ?). « Prenez tous ceux que vous voulez ! » Désolée, les copains, j’ai joué petit bras et suis partie avec mes deux Balzac sous le bras. Mais pour un jour, mon pouvoir d’achat a augmenté. Elle est pas belle, la vie ?

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Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
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