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Fais comme l’oiseau

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Le Figaro nous avait promis un reportage photo hors du commun signé Yann Arthus-Bertrand : « Le Grenelle vu du Ciel ». Eh bien, c’est une grossière arnaque : pas de trace dans Le Figaro de ce quartier du XVe, ni même de la rue éponyme du VIIe qui y mène. Rien que des vues aériennes mais de mines à ciel ouvert, de lagunes et de décharges. Après Venise vue du ciel, L’Ile-de-France vue du ciel, L’Alsace vue du ciel, Les Iles de France vues du ciel, La Loire vue du ciel, Côtes de Bretagne vues du ciel, Côtes de Méditerranée vues du ciel, Le Lot vu du ciel, Côtes atlantiques vues du ciel de la Loire aux Pyrénées, La Bourgogne vue du ciel, L’Argentine vue d’en haut, Le Kenya vu du ciel, Le Maroc vu d’en haut, La Turquie vu d’en haut, L’Egypte vue d’en haut, New York vu d’en haut, La Grèce vue d’en haut, Les Côtes d’Armor vues d’en haut, Paris vu du ciel, La Terre vue du ciel, L’Archéologie vue du ciel, Les Yvelines vues du ciel et Une France vue du ciel, cela va finir par se voir que Yann Arthus-Bertrand n’a pas attendu de devenir écologiste pour pratiquer le recyclage. A quand Les subprimes vus du ciel ?

A quoi sert la Jordanie ?

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C’est bien connu : les Britanniques sont des pervers. Et leur perversité a des effets géopolitiques à long terme, le plus souvent maléfiques, mais qui peuvent se révéler utiles dans la conjoncture internationale actuelle. Ainsi en est-il de l’étonnante pérennité de la Jordanie comme parangon de la « modération » arabe dans un environnement marqué par la poussée des forces jihadistes et islamistes radicales.

Sans Lawrence d’Arabie et ses amis du Foreign Office, il est peu probable ce pays se soit érigé de lui-même en royaume indépendant issu de la décomposition de l’Empire ottoman. Ce morceau de désert sillonné par des tribus nomades de Bédouins en perpétuel conflit les unes avec les autres eut son heure de gloire dans les premiers siècles de notre ère avec les Décapoles romaines et le bref mais brillant royaume des Nabatéens autour de Pétra.

Jusqu’en 1916, personne ne se souciait trop de cet espace désolé, dépourvu de richesses naturelles, considéré comme une prolongation de la Syrie au nord, et de l’Irak à l’est, de l’Arabie au sud.

La création en 1921 du Royaume de Transjordanie, avec à sa tête Abdallah, chef du clan hachémite de La Mecque, est le résultat d’un compromis sur le partage d’influence de la France et de la Grande-Bretagne au Levant, et du souci de Londres de diviser les Arabes pour mieux les dominer : au clan Séoud l’Arabie, les lieux saints et le pétrole, au clan hachémite, descendant du Prophète, l’Irak et la Transjordanie. La Syrie et le Liban furent placés sous la tutelle de la France.

La création en 1948 de l’Etat d’Israël fit tomber la Cisjordanie palestinienne dans le giron jordanien jusqu’en 1967 et ce territoire, occupé depuis quarante ans par Israël, n’est pas destiné, en cas de règlement du conflit, à redevenir jordanien. Ces événements ont provoqué un bouleversement démographique du pays, qui compte aujourd’hui plus de la moitié de citoyens d’origine palestinienne, le reste étant composé de Bédouins majoritairement sédentarisés dans les grandes villes, principalement la capitale, Amman, où réside près de la moitié des six millions d’habitants du Royaume.

Etat dépourvu de nation, la Jordanie est gérée de manière habilement clientéliste par une dynastie dont le tropisme pro-occidental fait partie des gènes : les désastres nasseriens dans lesquels le royaume fut entraîné contre ses inclinations profondes ont vacciné feu Hussein et sa descendance contre toute nouvelle aventure guerrière panarabe. La position jordanienne est donc un modèle de modération selon les critères occidentaux : un traité de paix, avec échange d’ambassadeurs a été conclu avec Israël en 1994 et le royaume sert de base arrière à la coalition dirigée par les Etats-Unis depuis 2003 en Irak.

Au sein de la société, l’affaire se présente de manière bien différente : de violentes manifestations anti-américaines se sont déroulées à Amman lors de l’intervention en Irak. Aujourd’hui encore, on peut voir des portraits de Saddam Hussein à la devanture de quelques boutiques et on évoque volontiers le bon vieux temps où le dictateur irakien faisait cadeau du pétrole au petit voisin pauvre…

La monarchie n’a pourtant pas sérieusement été ébranlée par ce hiatus entre la position officielle du roi Abdallah et de son gouvernement et les sentiments de la majorité de la population. Certes, les méthodes policières et judiciaires pour réprimer les activités des mouvements islamistes et jihadistes ne sont pas des plus suaves – elles sont montrées régulièrement du doigt dans les rapports d’Amnesty international. Mais la stabilité remarquable du royaume est davantage liée à la résignation réaliste de la majorité de la population qu’à la férocité de la répression. Eut égard aux pratiques en vigueur dans les pays alentours comme l’Egypte ou la Syrie, la presse jordanienne est relativement libre et la critique de la politique officielle est tolérée, pour autant qu’elle ne mette pas directement en cause le souverain et sa famille. L’existence d’une multitude de parti politiques, la plupart représentés au Parlement, ne doit pas faire illusion : derrière leur dénomination à caractère idéologique se cache la réalité clanique et tribale qui structure la société.

Les Palestiniens, même s’ils méprisent cette monarchie de Bédouins, ont encore en mémoire ce septembre noir[1. Bien que ce soit septembre 1970 qui fasse date dans l’histoire palestinienne sous le nom de « septembre noir », les combats qui ont opposés pendant la deuxième quinzaine du mois l’armée jordanienne aux milices dirigées par Yasser Arafat se sont soldé par un « match nul », qui s’est traduit par un compromis signé au Caire et reconnaissant le statut spécial de la résistance dans le royaume hachémite. Ce n’est qu’en 1971 que le roi Hussein prend sa revanche et arrive en juillet à mettre fin à la présence palestinienne armée et à récupérer l’intégralité de sa souveraineté.] de 1970 où les troupes fidèles au roi Hussein massacrèrent les fedayins de l’OLP qui prétendaient dicter leur loi à Amman. Jouissant de la nationalité jordanienne, intégré à la société, à la différence de leurs compatriotes qui pourrissent dans les camps libanais ou syriens, ils sont les principaux bénéficiaires de l’économie assistée du royaume. La « bonne conduite » internationale de la Jordanie lui vaut un chèque annuel de 600 millions de dollars de Washington, l’aide la plus importante par tête d’habitants accordée à un pays tiers, à l’exception d’Israël.

Essentiellement tertiaire, l’économie de la Jordanie a bénéficié, ces dernières années, du transfert de quelques sièges de banques et de sociétés internationales ayant quitté le chaos libanais. De plus, quelques milliers de prébendiers saddamistes irakiens sont venus se réfugier avec leur magot à Amman dès le début des hostilités : ce sont eux qui construisent des horreurs architecturales bling-bling dans Abdoun, le quartier huppé de Amman. Epargnée par les rivalités religieuses – les musulmans en quasi-totalité sunnites cohabitent sans heurts avec une minorité chrétienne –, la Jordanie officielle pratique un islam bien tempéré : la reine Rania ne porte jamais le hijab dans ses apparitions publiques. Cela n’empêche pas la société, en particulier les couches les plus défavorisées, de se tourner vers les islamistes radicaux qui pallient l’inexistence ou la mauvaise qualité des services publics, notamment dans la santé et l’éducation.

Le contraste entre écoles et universités privées, qui mettent leurs installations rutilantes à la disposition des familles fortunées, et la déréliction des établissements publics est criant. En Jordanie, l’idée que l’Etat doit se soucier du bien-être de la population dans son ensemble en pratiquant une redistribution d’une partie des richesses au profit des moins fortunés se résume à quelques dons de la cassette royale à des institutions charitables. En la matière, un pays « modéré » se distingue fort peu d’un pays « extrémiste », la seule différence étant que la rente dont une minorité de la population accapare l’essentiel n’est pas pétrolière, mais directement issue de la « modération » de ses dirigeants.

La monarchie hachémite n’a qu’une hantise : que le blocage des négociations israélo-palestiniennes ne fasse ressurgir l’idée d’un retour de la Cisjordanie dans le royaume, ce qui rendrait le gouvernement jordanien responsable du maintien de l’ordre et de la lutte contre le terrorisme dans ce territoire. Abdallah Ier avait été assassiné par un extrémiste palestinien. Son arrière-petit-fils, Abdallah II, entend bien jouir le plus longtemps possible d’une existence agréable partagée entre son palais d’Amman et sa résidence londonienne.

La France est rance

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Sous l’intitulé « Des ponts, pas des murs », des « organisations de la société civile du Nord et du Sud » ont décidé d’organiser un « sommet citoyen sur les migrations » les 17 et 18 octobre prochains à Paris. Dans le communiqué envoyé à la presse, on apprend que cette initiative est soutenue par de nombreuses associations (MRAP, ATTAC, LDH, Syndicat de la Magistrature, etc.). Le même communiqué indique la liste des artistes qui participeront au concert de soutien. Parmi eux, l’humoriste Yannick Jaulin, par ailleurs chevalier des Arts et Lettres depuis 2005. Yannick n’a pas hésité à expliciter sur le site des organisateurs les raisons de sa présence. En voici un extrait : « Notre pays est un vieux con alourdi sur son siège qui déplore sa jeunesse et soupçonne le monde entier de vouloir le piller. Plutôt que s’enthousiasmer pour celui qui pourrait redonner de la vigueur à sa maison et à sa vie, il préfère fermer sa maison et sentir le vieux et le rance… »

France-Tunisie : sifflets, la faute à qui ?

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Il y a onze mois, nous avions été pour ainsi dire les seuls à évoquer le tonnerre de sifflets qui avait couvert La Marseillaise à l’ouverture du match « amical » France-Maroc au Stade de France. D’ailleurs notre article, publié dix jours après les faits, ne parlait pas tant du sifflage lui-même que du black-out médiatique quasi intégral[1. A l’exception notable du Canard, d’Yvan Rioufol du Figaro et de Michel Grossiord d’Europe 1.] sur ces huées qu’on ne voulait pas entendre. Il n’aura échappé à personne que c’est très exactement le contraire qui s’est passé avec les sifflets similaires du match France-Tunisie de mardi dernier.

Pour prendre un exemple presque au hasard, nos excellents confrères du Monde qui, dans leur édition du 15 octobre, reviennent longuement sur ces événements, ont bêtement oublié de rappeler à leurs lecteurs qu’après le match France-Maroc, ils n’avaient pas jugé utile de publier un seul mot sur ces sifflets dans leurs colonnes. Pas un seul mot !

Ce qui pose une première question : pourquoi en moins d’un an, pour deux occurrences identiques, est-on passé du silence radio à la frénésie ?

J’aurais bien aimé vous éclaircir illico, mais non. Dans l’autocensure spontanée, comme dans la surexploitation médiatique, il y a une vraie part de mystère – sauf si on est amateur de théories du complot. Dans nos démocraties, contrairement aux totalitarismes de type archaïque, il n’y a pas d’instance officielle pour dicter aux professionnels ce dont ils doivent parler et donc ce qu’ils doivent taire. Cette énigme dépasse largement la question posée par la détestation de l’hymne national. Une maternelle vandalisée fera la une du 20 heures de TF1, une autre n’aura droit qu’à deux feuillets accompagnés d’une photo floue dans la page « Soissons » du Courrier picard. Des centaines d’enfants ont été assassinés en France depuis trente ans, mais il n’y a eu qu’une seule affaire Grégory. Il y a une part de mystère, qui n’est pas près d’être élucidée, et c’est tant mieux, c’est la magie de l’information old school, celle qui existait avant le ranking et les mots-clés, et qui existera après.

Reste la part rationnelle du phénomène et là on peut néanmoins hasarder quelques conjectures. La plus pertinente à mes yeux repose sur un axiome auquel on n’est évidemment pas forcé d’adhérer : l’inconscient collectif journalistique – qui est profondément et massivement social-démocrate – opère un tri idéologique spontané et convergent de l’information. Il y a onze mois, rendre compte à ses lecteurs des sifflets de France-Maroc, c’était mal. Tout d’abord, ça réveillait un traumatisme. La profession n’avait pas oublié que la précédente affaire de Marseillaise sifflée, celle du France-Algérie du 6 octobre 2001, avait été amplement médiatisée, seulement quelques mois avant que Le Pen n’étende Jospin au premier tour de la présidentielle. Du coup, du Monde à Libé en passant par la quasi-totalité de la presse quotidienne régionale, on a préféré rendre invisible une réalité inopportune. La chape de plomb a couvert les sifflets qui eux-mêmes avaient couverts la Marseillaise. Ouf ! Match nul…

Ce silence s’explique aussi par le fait que depuis le France-Algérie inaugural, la crédibilité du schéma journalistique traditionnel racistes-blancs/victimes-immigrées a été progressivement entamée. Même dans le noyau dur du Parti des bons sentiments, chez les parents garantis antiracistes des beaux quartiers, les manifs anti-CPE et leurs scènes de ratonnades « inverses », comme disent les psys, ont laissé des traces. Il y a onze mois, donc, parler des sifflets de France-Maroc, c’était prendre le risque de violer un tabou, celui de l’existence en France, d’un racisme anti-français véhiculé par des jeunes français. Dans ces cas-là, la plus grande discrétion s’impose, elle nous fut effectivement imposée.

Reste à comprendre ce qui, en un an a changé au point que les sifflets du France-Tunisie 2008 suscitent un vacarme médiatique plus considérable encore que celui qu’avait déclenché le France-Algérie 2001 de sinistre mémoire. Faute de certitudes, je ne peux que donner cours à mes supputations. Tout d’abord, peut-être faut-il voir dans cette obstination siffleuse la marque d’une admirable conscience professionnelle. Puisque les précédents sifflets avaient été ensevelis par un silence de mort les siffleurs ont sifflé encore plus fort pour être sûrs d’être entendus. Ensuite, et là c’est un peu moins admirable, il semble que la bourse des valeurs de la gauche médiatique ait été profondément bouleversée depuis l’automne dernier. Certes l’antiracisme reste une valeur sûre, une valeur-refuge, mais la valeur qui monte et n’en finit pas de monter, c’est l’antisarkozisme. Si les journalistes avaient craint que l’affaire ne profite à la droite et à ses fantasmes d’exclusion, ils auraient assurément fait profil bas. Mais cette fois-ci, au contraire, ils ont vu dans l’affaire une excellente opportunité de faire porter au gouvernement le chapeau de l’échec de l’intégration. Quand il stigmatise « les jeunes des quartiers », Sarkozy est un irresponsable. C’est mal. Quand ces jeunes des quartiers sifflent la Marseillaise, Sarkozy est un incapable. C’est très mal.

Le plus navrant, c’est que ça marche. Après Bachelot et Laporte, ce sont MAM, Fillon puis finalement Sarkozy himself qui ont été contraints de monter au créneau pour tenter de sauver les meubles. Voilà à quoi ressemblait hier le pouvoir exécutif : zéro attaquant et onze défenseurs.

Keynes, prix Nobel d’économie

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C‘est ce qu’on appelle sentir le vent tourner. À l’heure où gouvernements et banques centrales tentent de sauver les marchés de l’auto-destruction, le choix d’un « néo-keynésien à grande gueule » comme lauréat du Nobel d’économie révèle un certain talent pour les adaptations rapides à l’air du temps. Il faut préciser que contrairement à ses aînés, le Nobel d’économie est, depuis 1968, décerné par la Sveriges Riksbanks, la banque centrale suédoise. En 1976, elle avait attribué cette haute distinction à Milton Friedman, prophète de la non-intervention et de la religion libérale, annonçant en quelque sorte la fin de l’ère keynésienne et l’avènement du thatchéro-reaganisme…

Paul Krugman, le lauréat 2008, n’est pas le seul à avoir critiqué les dérives de la politique sociale et économique américaine. Mais sa notoriété d’universitaire et ses chroniques au vitriol publiées dans les journaux les plus prestigieux (Forbes, The Economist, The New York Times) en faisaient l’incarnation idéale du virage anti-Friedman. C’est bien dans ce sens qu’il faut interpréter ce prix.

Selon le communiqué des jurés, Krugman a été récompensé pour ses travaux sur le commerce international et la localisation de l’activité économique. Raison de plus de se réjouir : ce sujet-là devrait nous préoccuper tout autant, sinon plus, que l’actuelle crise financière. C’est donc un signal encourageant que nous envoie Stockholm, à un petit bémol près : les positions du lauréat sont parfois ambiguës. Ainsi, ses prises de positions sur l’ALENA (accord de libre-échange nord-américain) montrent que, selon lui, il n’existe qu’une seule alternative dans ce domaine : le libre-échange ou bien le protectionnisme. Or, c’est précisément ce couple infernal qui bloque toute solution négociée, toute dynamique capable de prendre en compte les particularités de différents contextes. Résultat : une rigidité idéologique persistante qui fige les rapports Nord-Sud, au risque d’enfoncer un peu plus le tiers-monde dans l’abîme et d’y replonger les pays émergents.

Krugman constate que lorsqu’un pays comme les Etats-Unis importe du tiers-monde des produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre au lieu de les produire lui-même, le résultat est une pression sur les salaires des ouvriers américains (surtout les moins qualifiés). Mais, en même temps, selon son analyse, si les États-Unis décidaient de limiter ces importations pour protéger leurs emplois et salaires, il est probable que d’autres pays riches s’inspireraient de cet exemple, ce qui se solderait par la fermeture de l’accès des nations pauvres aux marchés mondiaux, donc leur effondrement économique et social.

Le problème avec cette thèse séduisante, c’est qu’elle néglige quelques points cruciaux : il ne s’agit plus seulement d’une histoire de salaires d’OS ou de smicards : il y a longtemps que les diplômés ne sont plus à l’abri des aléas. Certes, le taux de chômage demeure inversement proportionnel au niveau d’études, mais on voit bien que les salaires des cadres, de la maîtrise et des ouvriers qualifiés souffrent d’une érosion durable. La raison en est simple : la Chine, l’Inde et la Corée d’aujourd’hui exportent bien plus que des t-shirts ou des canetons en plastique : leurs ingénieurs, informaticiens et techniciens exercent, eux aussi, une pression sur les salaires des leurs homologues occidentaux. Le libre-échange, il faut l’admettre, a eu pour effet une baisse généralisée des salaires, que ne compensent que partiellement le crédit aux ménages et la baisse significative des prix d’un grand nombre de produits.

Quant à l’argument selon lequel un prétendu protectionnisme risquerait de pousser les pays pauvres à la ruine, les choses semblent un peu plus compliquées. Comme l’avait démontré Jonathan Tasini, ce sont souvent les pays les plus faibles qui payent les pots cassés du libre-échange. Dans le cas du Bangladesh, analysé par Tasini, l’annulation des quotas d’importation risque de causer une délocalisation massive d’emplois vers des pays comme la Chine, où le coût de production est encore plus bas. Le dogme d’une concurrence mondiale principalement basée sur les salaires a montré ses limites, et l’une des premières leçons à tirer de l’échec de cette doctrine c’est que la division du monde entre pays pauvres et pays développés a vécu. Le Bangladesh, le Venezuela et le Bénin ne peuvent pas être mis dans le même panier. La bipolarité économique est donc caduque, aussi bien que la vision manichéenne qui n’admet le choix qu’entre libre-échange et protectionnisme.

La nobelisation de Paul Krugman est peut-être le signe avant-coureur d’une nouvelle ère, non seulement de la pensée économique mais aussi de sa pratique, où elle pourrait redevenir ce qu’elle était au temps de Smith, Ricardo et Say : l’Economie politique. Dans le réel, les situations « ou/ou », « avec ou contre nous » sont assez rares et il s’agit souvent de subterfuges propagandistes. C’est donc aux Etats de définir, pour chaque situation, quel est le meilleur équilibre entre libre-échange et protectionnisme. Cela s’appelle tout simplement une politique douanière. Et, plus largement, une politique économique.

Economie de Nobel

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Les économistes du monde entier se réjouissent. C’est l’Américain Paul Krugman, spécialiste des échanges commerciaux, qui a été désigné par l’Académie de Suède prix Nobel d’économie 2008. Déjà tout petit, il n’avait pas de chance.

Lagerfeld, l’homme le plus classe du monde

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J’avais déjà eu l’occasion, l’été dernier, d’apprécier la culture et l’esprit de Karl Lagerfeld à l’occasion d’un débat organisé par Télérama entre lui et Fabrice Luchini – à l’initiative de ce dernier, l’inconscient !

Il en ressortait de manière criante l’abîme qui peut séparer un authentique honnête homme du XVIIe siècle d’un histrion dissimulant sa vacuité sous une avalanche de citations apparemment sélectionnées au ventilateur…

Eh bien, j’ai eu le plaisir de le revoir et de l’entendre (l’homme d’esprit, pas le piètre bateleur !) un peu partout cette semaine à l’occasion de la fashion week. Une interview-fleuve dans Elle, une autre dans Le Figaro, une troisième au micro de Fogiel sur Europe 1.

Et surtout, sur France 5, un doc épatant de la série Empreintes : « Karl Lagerfeld, un roi seul ». Joli titre au demeurant, dont le côté un peu pléonastique est largement compensé par la pertinence poétique.

Mais quel est donc le royaume de ce Karl Ier ? Le monde de la mode ? Pas seulement. Certes, il a magistralement dépoussiéré la maison Chanel, dont il est l’âme depuis un quart de siècle. Mais ce couturier est aussi un homme de lettres accompli, un bibliophile aux 50 000 volumes dont l’écrivain préféré est Bossuet et le livre de chevet L’oraison funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves… après ça, peu me chaut qu’il soit aussi allemand, né à Hambourg dans une famille de la grande bourgeoisie prussienne (et non pas « prusse » – comme on pouvait l’entendre l’autre jour sur France Culture…)

Bref, contrairement à un vulgaire Galliano, son « royaume » n’est pas seulement de ce petit monde qu’est la haute-couture. Lagerfeld est aussi, et surtout à mes yeux, un homme de haute culture.

Chez lui l’affectation, même poussée jusqu’à l’extravagance n’est pas une posture/imposture (comme on dirait chez les lacaniens attardés) : elle « fait sens » (ibid.). Gêné aux entournures de son costume spatio-temporel, le couturier ne souhaite pas être résumé à son pays, ni même à son siècle. Il ne prétend pas pour autant être « de nulle part », contrairement à notre élite moutonnière – qui croit même désormais pouvoir se passer de bergers.

Ces postmodernes de papier, comme dirait Mao, ne sont que des post-it recopiant tant bien que mal l’aphorisme le plus bête du monde, dans la catégorie « métaphysique » : Il faut suivre ceux qui cherchent, et fuir ceux qui ont trouvé. (Gide, XXI, 13)

Je ne connais pas personnellement Lagerfeld, et le suppose d’ailleurs d’un abord plutôt difficile – comme les génies, les fêlés, et l’intergroupe. Mais je gage qu’il n’est pas de ces Béotiens de l’intelligence, persuadés qu’il leur faut couper leurs racines pour déployer leurs ailes. (Merci à France 3 pour la métaphore !)

« Il ne faut pas penser avec son époque ; il faut penser avec toutes les époques », disait Charles Maurras.

Dans le même sens, je trouve plus lumineuse encore la phrase de Simone Weil – sans doute parce qu’elle est éclairée par la foi : « Il faudrait dire des choses éternelles pour être sûr qu’elles soient d’actualité. » Et bien sûr, comme l’a démontré Rivarol et compris Lagerfeld, pour atteindre à l’universalité, il n’est point de meilleur véhicule que la langue française.

Parfaitement con

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Tandis que le ceo d’Apple, Steve Jobs, terminait à Cupertino, sa keynote (conférence de presse pour les aficionados) sur le dernier portable de la marque à la pomme, un facétieux traducteur (qui, selon toute vraisemblance, sera bientôt parfaitement libre) titrait la page française de présentation de cet ordi tout alu : « Parfaitement con ». C’est la traduction du titre : Beautifully engineered, inside and out, en ligne sur la version américaine du site d’Apple. Qui a dit : Traduttore, traditore ? A moins que le site d’Apple ne tolère pas l’affichage de la très française cédille… Peut-être fallait-il lire : « Parfaitement conçu ».

Capture d’écran réalisée le 14 octobre 2008, à 20 h 11 sur le site d’Apple.

Lehman Mossad, le buzz c’est pour les buses

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Selon une rumeur qui fait un malheur sur le web, Lehman Brothers a transféré, la veille de sa faillite, 400 milliards de dollars à trois banques israéliennes. Or, contrairement aux insinuations pernicieuses de Jeff Rense, le journaliste américain qui est probablement derrière cette information, il ne s’agit pas des virements illégaux dont l’objectif est de préparer la retraite dorée des dirigeants de la banque sur les plages de Tel-Aviv. La vraie vérité est plus banale : avant de fermer boutique, la banque a simplement réglé ses dettes au Mossad dont les agents, comme chacun le sait, ont téléphoné le 10 septembre 2001 à tous ses employés juifs travaillant aux Twin Towers pour les prévenir de l’attentat qu’ils allaient perpétrer le lendemain.

Rachida on my mind

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« Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités. », écrit quelque part La Rochefoucauld dans ses Maximes. À croire qu’il a connu Rachida Dati. La politique de notre ministre la plus élégante, si on aime le genre Avenue Montaigne, ferait passer un garde des Sceaux de la Restauration pour un humaniste délicat. Même Jean Valjean serait très moyennement dépaysé dans la France judiciaire de 2008 : on se pend dans les prisons, on fait jouer les peines-planchers pour les récidivistes (un genre de carte fidélité : à la deuxième pizza volée, c’est la zonzon), on traite les magistrats comme des pions que l’on déplace au gré des humeurs du pouvoir sur une carte judiciaire redécoupée à la hache.

Et pourtant, quoiqu’on en dise, l’essentiel des attaques contre Rachida Dati, surtout depuis l’officialisation de sa grossesse, ne porte pas ou plus sur ce bilan ouvertement réactionnaire qui est un des aspects les plus flagrants de la contre-révolution sarkozyste, de cette reprise en main très « droite américaine » de la société française. Rien ou si peu sur ce retour assumé à la confusion volontaire entre classes laborieuses et classes dangereuses, telle que l’avait théorisée Louis Chevallier à propos de la Monarchie de Juillet. En revanche, que n’aura-t-on entendu sur le luxe hyperbolique des toilettes de la dame (l’auteur de cet article n’y a pas échappé), ses diplômes prétendument douteux, les directeurs de cabinets dont elle changerait comme elle change de mocassins Prada, sans oublier l’atmosphère Splendeurs et misères des courtisanes » dans laquelle s’est déroulée son irrésistible ascension, avec Albin Chalandon dans le rôle du banquier Nucingen !

Cette image de chipie ambitieuse, voire ambitueuse, de peau de vache arriviste m’a toujours cependant semblé un peu courte sans que je sache au juste pourquoi. Jusqu’à ce jour où elle répondit aux socialistes, à l’Assemblée, à propos de l’affaire du mariage annulé de Lille pour non-virginité de l’épousée. Pour la première fois, quelque chose avait craqué dans la parfaite machine de guerre, la voix n’était plus tout à fait la même, l’indignation non feinte, la posture même du corps (le corps, lui, ne ment pas) était inédite : elle était en colère, vraiment, d’une colère où remontaient de très anciennes blessures, au point de perdre son surmoi idéologique et de balancer à ses adversaires ce qu’elle pensait vraiment d’eux (grosse erreur…), à savoir que leur politique d’intégration était un échec évident et que leurs discours angéliques sur les cités était objectivement responsable de la situation actuelle des jeunes filles arabes, de plus en plus voilées, de plus en plus forcées au mariage. On sentait rôder, dans ses propos, l’autobiographie d’une souffrance jamais tout à fait calmée.

Et c’est alors que j’ai compris pourquoi je n’ai jamais vraiment pu détester notre ministre de la Justice : pendant vingt ans, Rachida Dati a été mon élève.

Peu importe dans quel collège de quelle cité, de quel quartier, mais à l’époque où je servais encore dans les ruines de ce qui fut l’Education nationale, Rachida Dati venait s’asseoir chaque jour en cours. Marx remarquait que le prolétaire a encore un prolétaire, sa femme. Aujourd’hui, l’exclu, comme on dit, a son propre exclu : c’est l’adolescente maghrébine.

Imaginez un peu, tout s’est ligué contre elle : elle est pauvre, elle est fille, elle évolue dans une culture phallocrate et elle mise son émancipation sur l’école où elle a souvent pour professeur François Bégaudeau, c’est-à-dire cette quintessence du mépris de classe qu’est le copinage avec les élèves. On copine assez peu avec ses élèves quand on enseigne en centre-ville, vous avez remarqué ? Ce n’est pas tout, la jeune fille en question doit passer sa vie à se cacher : cacher qu’elle a de jolis seins, cacher qu’elle sait employer des mots de plus de deux syllabes, cacher qu’elle lit Balzac, cacher qu’elle a envie de faire des études, cacher qu’elle en a marre de subir les rodomontades de petits coqs des grands frères qui ne foutent rien à l’école, cacher qu’elle est amoureuse-exogame…

Alors, quand vous croisez une jeune femme qui ressemble à Rachida Dati et qui occupe un poste de responsabilité, dites-vous bien que la plupart du temps, c’est une manière de survivante aux déterminismes sociaux, qu’elle a échappé d’une part à la fausse sollicitude de ces enseignants, de ces travailleurs sociaux, de ces animateurs qui ont une façon de vous étreindre qui ressemble à un étranglement et d’autre part à la bonne vieille bêtise à front de taureau du racisme ordinaire, vintage, des discrimineurs à l’embauche ou au logement.

A la fin, quand vous êtes enfin parvenue au sommet et que vous décidez de faire un bébé toute seule, vous vous retrouvez avec comme collègue Bernard Laporte avec son rire gras qui sent le vestiaire et qui se croit obligé de dire qu’il n’est pas le père.

Le cauchemar continue. Et on s’étonne que Rachida Dati soit dure, cassante, impitoyable ? Moi, j’ai comme l’impression qu’il y a de quoi.

Fais comme l’oiseau

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Le Figaro nous avait promis un reportage photo hors du commun signé Yann Arthus-Bertrand : « Le Grenelle vu du Ciel ». Eh bien, c’est une grossière arnaque : pas de trace dans Le Figaro de ce quartier du XVe, ni même de la rue éponyme du VIIe qui y mène. Rien que des vues aériennes mais de mines à ciel ouvert, de lagunes et de décharges. Après Venise vue du ciel, L’Ile-de-France vue du ciel, L’Alsace vue du ciel, Les Iles de France vues du ciel, La Loire vue du ciel, Côtes de Bretagne vues du ciel, Côtes de Méditerranée vues du ciel, Le Lot vu du ciel, Côtes atlantiques vues du ciel de la Loire aux Pyrénées, La Bourgogne vue du ciel, L’Argentine vue d’en haut, Le Kenya vu du ciel, Le Maroc vu d’en haut, La Turquie vu d’en haut, L’Egypte vue d’en haut, New York vu d’en haut, La Grèce vue d’en haut, Les Côtes d’Armor vues d’en haut, Paris vu du ciel, La Terre vue du ciel, L’Archéologie vue du ciel, Les Yvelines vues du ciel et Une France vue du ciel, cela va finir par se voir que Yann Arthus-Bertrand n’a pas attendu de devenir écologiste pour pratiquer le recyclage. A quand Les subprimes vus du ciel ?

A quoi sert la Jordanie ?

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C’est bien connu : les Britanniques sont des pervers. Et leur perversité a des effets géopolitiques à long terme, le plus souvent maléfiques, mais qui peuvent se révéler utiles dans la conjoncture internationale actuelle. Ainsi en est-il de l’étonnante pérennité de la Jordanie comme parangon de la « modération » arabe dans un environnement marqué par la poussée des forces jihadistes et islamistes radicales.

Sans Lawrence d’Arabie et ses amis du Foreign Office, il est peu probable ce pays se soit érigé de lui-même en royaume indépendant issu de la décomposition de l’Empire ottoman. Ce morceau de désert sillonné par des tribus nomades de Bédouins en perpétuel conflit les unes avec les autres eut son heure de gloire dans les premiers siècles de notre ère avec les Décapoles romaines et le bref mais brillant royaume des Nabatéens autour de Pétra.

Jusqu’en 1916, personne ne se souciait trop de cet espace désolé, dépourvu de richesses naturelles, considéré comme une prolongation de la Syrie au nord, et de l’Irak à l’est, de l’Arabie au sud.

La création en 1921 du Royaume de Transjordanie, avec à sa tête Abdallah, chef du clan hachémite de La Mecque, est le résultat d’un compromis sur le partage d’influence de la France et de la Grande-Bretagne au Levant, et du souci de Londres de diviser les Arabes pour mieux les dominer : au clan Séoud l’Arabie, les lieux saints et le pétrole, au clan hachémite, descendant du Prophète, l’Irak et la Transjordanie. La Syrie et le Liban furent placés sous la tutelle de la France.

La création en 1948 de l’Etat d’Israël fit tomber la Cisjordanie palestinienne dans le giron jordanien jusqu’en 1967 et ce territoire, occupé depuis quarante ans par Israël, n’est pas destiné, en cas de règlement du conflit, à redevenir jordanien. Ces événements ont provoqué un bouleversement démographique du pays, qui compte aujourd’hui plus de la moitié de citoyens d’origine palestinienne, le reste étant composé de Bédouins majoritairement sédentarisés dans les grandes villes, principalement la capitale, Amman, où réside près de la moitié des six millions d’habitants du Royaume.

Etat dépourvu de nation, la Jordanie est gérée de manière habilement clientéliste par une dynastie dont le tropisme pro-occidental fait partie des gènes : les désastres nasseriens dans lesquels le royaume fut entraîné contre ses inclinations profondes ont vacciné feu Hussein et sa descendance contre toute nouvelle aventure guerrière panarabe. La position jordanienne est donc un modèle de modération selon les critères occidentaux : un traité de paix, avec échange d’ambassadeurs a été conclu avec Israël en 1994 et le royaume sert de base arrière à la coalition dirigée par les Etats-Unis depuis 2003 en Irak.

Au sein de la société, l’affaire se présente de manière bien différente : de violentes manifestations anti-américaines se sont déroulées à Amman lors de l’intervention en Irak. Aujourd’hui encore, on peut voir des portraits de Saddam Hussein à la devanture de quelques boutiques et on évoque volontiers le bon vieux temps où le dictateur irakien faisait cadeau du pétrole au petit voisin pauvre…

La monarchie n’a pourtant pas sérieusement été ébranlée par ce hiatus entre la position officielle du roi Abdallah et de son gouvernement et les sentiments de la majorité de la population. Certes, les méthodes policières et judiciaires pour réprimer les activités des mouvements islamistes et jihadistes ne sont pas des plus suaves – elles sont montrées régulièrement du doigt dans les rapports d’Amnesty international. Mais la stabilité remarquable du royaume est davantage liée à la résignation réaliste de la majorité de la population qu’à la férocité de la répression. Eut égard aux pratiques en vigueur dans les pays alentours comme l’Egypte ou la Syrie, la presse jordanienne est relativement libre et la critique de la politique officielle est tolérée, pour autant qu’elle ne mette pas directement en cause le souverain et sa famille. L’existence d’une multitude de parti politiques, la plupart représentés au Parlement, ne doit pas faire illusion : derrière leur dénomination à caractère idéologique se cache la réalité clanique et tribale qui structure la société.

Les Palestiniens, même s’ils méprisent cette monarchie de Bédouins, ont encore en mémoire ce septembre noir[1. Bien que ce soit septembre 1970 qui fasse date dans l’histoire palestinienne sous le nom de « septembre noir », les combats qui ont opposés pendant la deuxième quinzaine du mois l’armée jordanienne aux milices dirigées par Yasser Arafat se sont soldé par un « match nul », qui s’est traduit par un compromis signé au Caire et reconnaissant le statut spécial de la résistance dans le royaume hachémite. Ce n’est qu’en 1971 que le roi Hussein prend sa revanche et arrive en juillet à mettre fin à la présence palestinienne armée et à récupérer l’intégralité de sa souveraineté.] de 1970 où les troupes fidèles au roi Hussein massacrèrent les fedayins de l’OLP qui prétendaient dicter leur loi à Amman. Jouissant de la nationalité jordanienne, intégré à la société, à la différence de leurs compatriotes qui pourrissent dans les camps libanais ou syriens, ils sont les principaux bénéficiaires de l’économie assistée du royaume. La « bonne conduite » internationale de la Jordanie lui vaut un chèque annuel de 600 millions de dollars de Washington, l’aide la plus importante par tête d’habitants accordée à un pays tiers, à l’exception d’Israël.

Essentiellement tertiaire, l’économie de la Jordanie a bénéficié, ces dernières années, du transfert de quelques sièges de banques et de sociétés internationales ayant quitté le chaos libanais. De plus, quelques milliers de prébendiers saddamistes irakiens sont venus se réfugier avec leur magot à Amman dès le début des hostilités : ce sont eux qui construisent des horreurs architecturales bling-bling dans Abdoun, le quartier huppé de Amman. Epargnée par les rivalités religieuses – les musulmans en quasi-totalité sunnites cohabitent sans heurts avec une minorité chrétienne –, la Jordanie officielle pratique un islam bien tempéré : la reine Rania ne porte jamais le hijab dans ses apparitions publiques. Cela n’empêche pas la société, en particulier les couches les plus défavorisées, de se tourner vers les islamistes radicaux qui pallient l’inexistence ou la mauvaise qualité des services publics, notamment dans la santé et l’éducation.

Le contraste entre écoles et universités privées, qui mettent leurs installations rutilantes à la disposition des familles fortunées, et la déréliction des établissements publics est criant. En Jordanie, l’idée que l’Etat doit se soucier du bien-être de la population dans son ensemble en pratiquant une redistribution d’une partie des richesses au profit des moins fortunés se résume à quelques dons de la cassette royale à des institutions charitables. En la matière, un pays « modéré » se distingue fort peu d’un pays « extrémiste », la seule différence étant que la rente dont une minorité de la population accapare l’essentiel n’est pas pétrolière, mais directement issue de la « modération » de ses dirigeants.

La monarchie hachémite n’a qu’une hantise : que le blocage des négociations israélo-palestiniennes ne fasse ressurgir l’idée d’un retour de la Cisjordanie dans le royaume, ce qui rendrait le gouvernement jordanien responsable du maintien de l’ordre et de la lutte contre le terrorisme dans ce territoire. Abdallah Ier avait été assassiné par un extrémiste palestinien. Son arrière-petit-fils, Abdallah II, entend bien jouir le plus longtemps possible d’une existence agréable partagée entre son palais d’Amman et sa résidence londonienne.

La France est rance

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Sous l’intitulé « Des ponts, pas des murs », des « organisations de la société civile du Nord et du Sud » ont décidé d’organiser un « sommet citoyen sur les migrations » les 17 et 18 octobre prochains à Paris. Dans le communiqué envoyé à la presse, on apprend que cette initiative est soutenue par de nombreuses associations (MRAP, ATTAC, LDH, Syndicat de la Magistrature, etc.). Le même communiqué indique la liste des artistes qui participeront au concert de soutien. Parmi eux, l’humoriste Yannick Jaulin, par ailleurs chevalier des Arts et Lettres depuis 2005. Yannick n’a pas hésité à expliciter sur le site des organisateurs les raisons de sa présence. En voici un extrait : « Notre pays est un vieux con alourdi sur son siège qui déplore sa jeunesse et soupçonne le monde entier de vouloir le piller. Plutôt que s’enthousiasmer pour celui qui pourrait redonner de la vigueur à sa maison et à sa vie, il préfère fermer sa maison et sentir le vieux et le rance… »

France-Tunisie : sifflets, la faute à qui ?

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Il y a onze mois, nous avions été pour ainsi dire les seuls à évoquer le tonnerre de sifflets qui avait couvert La Marseillaise à l’ouverture du match « amical » France-Maroc au Stade de France. D’ailleurs notre article, publié dix jours après les faits, ne parlait pas tant du sifflage lui-même que du black-out médiatique quasi intégral[1. A l’exception notable du Canard, d’Yvan Rioufol du Figaro et de Michel Grossiord d’Europe 1.] sur ces huées qu’on ne voulait pas entendre. Il n’aura échappé à personne que c’est très exactement le contraire qui s’est passé avec les sifflets similaires du match France-Tunisie de mardi dernier.

Pour prendre un exemple presque au hasard, nos excellents confrères du Monde qui, dans leur édition du 15 octobre, reviennent longuement sur ces événements, ont bêtement oublié de rappeler à leurs lecteurs qu’après le match France-Maroc, ils n’avaient pas jugé utile de publier un seul mot sur ces sifflets dans leurs colonnes. Pas un seul mot !

Ce qui pose une première question : pourquoi en moins d’un an, pour deux occurrences identiques, est-on passé du silence radio à la frénésie ?

J’aurais bien aimé vous éclaircir illico, mais non. Dans l’autocensure spontanée, comme dans la surexploitation médiatique, il y a une vraie part de mystère – sauf si on est amateur de théories du complot. Dans nos démocraties, contrairement aux totalitarismes de type archaïque, il n’y a pas d’instance officielle pour dicter aux professionnels ce dont ils doivent parler et donc ce qu’ils doivent taire. Cette énigme dépasse largement la question posée par la détestation de l’hymne national. Une maternelle vandalisée fera la une du 20 heures de TF1, une autre n’aura droit qu’à deux feuillets accompagnés d’une photo floue dans la page « Soissons » du Courrier picard. Des centaines d’enfants ont été assassinés en France depuis trente ans, mais il n’y a eu qu’une seule affaire Grégory. Il y a une part de mystère, qui n’est pas près d’être élucidée, et c’est tant mieux, c’est la magie de l’information old school, celle qui existait avant le ranking et les mots-clés, et qui existera après.

Reste la part rationnelle du phénomène et là on peut néanmoins hasarder quelques conjectures. La plus pertinente à mes yeux repose sur un axiome auquel on n’est évidemment pas forcé d’adhérer : l’inconscient collectif journalistique – qui est profondément et massivement social-démocrate – opère un tri idéologique spontané et convergent de l’information. Il y a onze mois, rendre compte à ses lecteurs des sifflets de France-Maroc, c’était mal. Tout d’abord, ça réveillait un traumatisme. La profession n’avait pas oublié que la précédente affaire de Marseillaise sifflée, celle du France-Algérie du 6 octobre 2001, avait été amplement médiatisée, seulement quelques mois avant que Le Pen n’étende Jospin au premier tour de la présidentielle. Du coup, du Monde à Libé en passant par la quasi-totalité de la presse quotidienne régionale, on a préféré rendre invisible une réalité inopportune. La chape de plomb a couvert les sifflets qui eux-mêmes avaient couverts la Marseillaise. Ouf ! Match nul…

Ce silence s’explique aussi par le fait que depuis le France-Algérie inaugural, la crédibilité du schéma journalistique traditionnel racistes-blancs/victimes-immigrées a été progressivement entamée. Même dans le noyau dur du Parti des bons sentiments, chez les parents garantis antiracistes des beaux quartiers, les manifs anti-CPE et leurs scènes de ratonnades « inverses », comme disent les psys, ont laissé des traces. Il y a onze mois, donc, parler des sifflets de France-Maroc, c’était prendre le risque de violer un tabou, celui de l’existence en France, d’un racisme anti-français véhiculé par des jeunes français. Dans ces cas-là, la plus grande discrétion s’impose, elle nous fut effectivement imposée.

Reste à comprendre ce qui, en un an a changé au point que les sifflets du France-Tunisie 2008 suscitent un vacarme médiatique plus considérable encore que celui qu’avait déclenché le France-Algérie 2001 de sinistre mémoire. Faute de certitudes, je ne peux que donner cours à mes supputations. Tout d’abord, peut-être faut-il voir dans cette obstination siffleuse la marque d’une admirable conscience professionnelle. Puisque les précédents sifflets avaient été ensevelis par un silence de mort les siffleurs ont sifflé encore plus fort pour être sûrs d’être entendus. Ensuite, et là c’est un peu moins admirable, il semble que la bourse des valeurs de la gauche médiatique ait été profondément bouleversée depuis l’automne dernier. Certes l’antiracisme reste une valeur sûre, une valeur-refuge, mais la valeur qui monte et n’en finit pas de monter, c’est l’antisarkozisme. Si les journalistes avaient craint que l’affaire ne profite à la droite et à ses fantasmes d’exclusion, ils auraient assurément fait profil bas. Mais cette fois-ci, au contraire, ils ont vu dans l’affaire une excellente opportunité de faire porter au gouvernement le chapeau de l’échec de l’intégration. Quand il stigmatise « les jeunes des quartiers », Sarkozy est un irresponsable. C’est mal. Quand ces jeunes des quartiers sifflent la Marseillaise, Sarkozy est un incapable. C’est très mal.

Le plus navrant, c’est que ça marche. Après Bachelot et Laporte, ce sont MAM, Fillon puis finalement Sarkozy himself qui ont été contraints de monter au créneau pour tenter de sauver les meubles. Voilà à quoi ressemblait hier le pouvoir exécutif : zéro attaquant et onze défenseurs.

Keynes, prix Nobel d’économie

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C‘est ce qu’on appelle sentir le vent tourner. À l’heure où gouvernements et banques centrales tentent de sauver les marchés de l’auto-destruction, le choix d’un « néo-keynésien à grande gueule » comme lauréat du Nobel d’économie révèle un certain talent pour les adaptations rapides à l’air du temps. Il faut préciser que contrairement à ses aînés, le Nobel d’économie est, depuis 1968, décerné par la Sveriges Riksbanks, la banque centrale suédoise. En 1976, elle avait attribué cette haute distinction à Milton Friedman, prophète de la non-intervention et de la religion libérale, annonçant en quelque sorte la fin de l’ère keynésienne et l’avènement du thatchéro-reaganisme…

Paul Krugman, le lauréat 2008, n’est pas le seul à avoir critiqué les dérives de la politique sociale et économique américaine. Mais sa notoriété d’universitaire et ses chroniques au vitriol publiées dans les journaux les plus prestigieux (Forbes, The Economist, The New York Times) en faisaient l’incarnation idéale du virage anti-Friedman. C’est bien dans ce sens qu’il faut interpréter ce prix.

Selon le communiqué des jurés, Krugman a été récompensé pour ses travaux sur le commerce international et la localisation de l’activité économique. Raison de plus de se réjouir : ce sujet-là devrait nous préoccuper tout autant, sinon plus, que l’actuelle crise financière. C’est donc un signal encourageant que nous envoie Stockholm, à un petit bémol près : les positions du lauréat sont parfois ambiguës. Ainsi, ses prises de positions sur l’ALENA (accord de libre-échange nord-américain) montrent que, selon lui, il n’existe qu’une seule alternative dans ce domaine : le libre-échange ou bien le protectionnisme. Or, c’est précisément ce couple infernal qui bloque toute solution négociée, toute dynamique capable de prendre en compte les particularités de différents contextes. Résultat : une rigidité idéologique persistante qui fige les rapports Nord-Sud, au risque d’enfoncer un peu plus le tiers-monde dans l’abîme et d’y replonger les pays émergents.

Krugman constate que lorsqu’un pays comme les Etats-Unis importe du tiers-monde des produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre au lieu de les produire lui-même, le résultat est une pression sur les salaires des ouvriers américains (surtout les moins qualifiés). Mais, en même temps, selon son analyse, si les États-Unis décidaient de limiter ces importations pour protéger leurs emplois et salaires, il est probable que d’autres pays riches s’inspireraient de cet exemple, ce qui se solderait par la fermeture de l’accès des nations pauvres aux marchés mondiaux, donc leur effondrement économique et social.

Le problème avec cette thèse séduisante, c’est qu’elle néglige quelques points cruciaux : il ne s’agit plus seulement d’une histoire de salaires d’OS ou de smicards : il y a longtemps que les diplômés ne sont plus à l’abri des aléas. Certes, le taux de chômage demeure inversement proportionnel au niveau d’études, mais on voit bien que les salaires des cadres, de la maîtrise et des ouvriers qualifiés souffrent d’une érosion durable. La raison en est simple : la Chine, l’Inde et la Corée d’aujourd’hui exportent bien plus que des t-shirts ou des canetons en plastique : leurs ingénieurs, informaticiens et techniciens exercent, eux aussi, une pression sur les salaires des leurs homologues occidentaux. Le libre-échange, il faut l’admettre, a eu pour effet une baisse généralisée des salaires, que ne compensent que partiellement le crédit aux ménages et la baisse significative des prix d’un grand nombre de produits.

Quant à l’argument selon lequel un prétendu protectionnisme risquerait de pousser les pays pauvres à la ruine, les choses semblent un peu plus compliquées. Comme l’avait démontré Jonathan Tasini, ce sont souvent les pays les plus faibles qui payent les pots cassés du libre-échange. Dans le cas du Bangladesh, analysé par Tasini, l’annulation des quotas d’importation risque de causer une délocalisation massive d’emplois vers des pays comme la Chine, où le coût de production est encore plus bas. Le dogme d’une concurrence mondiale principalement basée sur les salaires a montré ses limites, et l’une des premières leçons à tirer de l’échec de cette doctrine c’est que la division du monde entre pays pauvres et pays développés a vécu. Le Bangladesh, le Venezuela et le Bénin ne peuvent pas être mis dans le même panier. La bipolarité économique est donc caduque, aussi bien que la vision manichéenne qui n’admet le choix qu’entre libre-échange et protectionnisme.

La nobelisation de Paul Krugman est peut-être le signe avant-coureur d’une nouvelle ère, non seulement de la pensée économique mais aussi de sa pratique, où elle pourrait redevenir ce qu’elle était au temps de Smith, Ricardo et Say : l’Economie politique. Dans le réel, les situations « ou/ou », « avec ou contre nous » sont assez rares et il s’agit souvent de subterfuges propagandistes. C’est donc aux Etats de définir, pour chaque situation, quel est le meilleur équilibre entre libre-échange et protectionnisme. Cela s’appelle tout simplement une politique douanière. Et, plus largement, une politique économique.

Economie de Nobel

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Les économistes du monde entier se réjouissent. C’est l’Américain Paul Krugman, spécialiste des échanges commerciaux, qui a été désigné par l’Académie de Suède prix Nobel d’économie 2008. Déjà tout petit, il n’avait pas de chance.

Lagerfeld, l’homme le plus classe du monde

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J’avais déjà eu l’occasion, l’été dernier, d’apprécier la culture et l’esprit de Karl Lagerfeld à l’occasion d’un débat organisé par Télérama entre lui et Fabrice Luchini – à l’initiative de ce dernier, l’inconscient !

Il en ressortait de manière criante l’abîme qui peut séparer un authentique honnête homme du XVIIe siècle d’un histrion dissimulant sa vacuité sous une avalanche de citations apparemment sélectionnées au ventilateur…

Eh bien, j’ai eu le plaisir de le revoir et de l’entendre (l’homme d’esprit, pas le piètre bateleur !) un peu partout cette semaine à l’occasion de la fashion week. Une interview-fleuve dans Elle, une autre dans Le Figaro, une troisième au micro de Fogiel sur Europe 1.

Et surtout, sur France 5, un doc épatant de la série Empreintes : « Karl Lagerfeld, un roi seul ». Joli titre au demeurant, dont le côté un peu pléonastique est largement compensé par la pertinence poétique.

Mais quel est donc le royaume de ce Karl Ier ? Le monde de la mode ? Pas seulement. Certes, il a magistralement dépoussiéré la maison Chanel, dont il est l’âme depuis un quart de siècle. Mais ce couturier est aussi un homme de lettres accompli, un bibliophile aux 50 000 volumes dont l’écrivain préféré est Bossuet et le livre de chevet L’oraison funèbre d’Anne de Gonzague de Clèves… après ça, peu me chaut qu’il soit aussi allemand, né à Hambourg dans une famille de la grande bourgeoisie prussienne (et non pas « prusse » – comme on pouvait l’entendre l’autre jour sur France Culture…)

Bref, contrairement à un vulgaire Galliano, son « royaume » n’est pas seulement de ce petit monde qu’est la haute-couture. Lagerfeld est aussi, et surtout à mes yeux, un homme de haute culture.

Chez lui l’affectation, même poussée jusqu’à l’extravagance n’est pas une posture/imposture (comme on dirait chez les lacaniens attardés) : elle « fait sens » (ibid.). Gêné aux entournures de son costume spatio-temporel, le couturier ne souhaite pas être résumé à son pays, ni même à son siècle. Il ne prétend pas pour autant être « de nulle part », contrairement à notre élite moutonnière – qui croit même désormais pouvoir se passer de bergers.

Ces postmodernes de papier, comme dirait Mao, ne sont que des post-it recopiant tant bien que mal l’aphorisme le plus bête du monde, dans la catégorie « métaphysique » : Il faut suivre ceux qui cherchent, et fuir ceux qui ont trouvé. (Gide, XXI, 13)

Je ne connais pas personnellement Lagerfeld, et le suppose d’ailleurs d’un abord plutôt difficile – comme les génies, les fêlés, et l’intergroupe. Mais je gage qu’il n’est pas de ces Béotiens de l’intelligence, persuadés qu’il leur faut couper leurs racines pour déployer leurs ailes. (Merci à France 3 pour la métaphore !)

« Il ne faut pas penser avec son époque ; il faut penser avec toutes les époques », disait Charles Maurras.

Dans le même sens, je trouve plus lumineuse encore la phrase de Simone Weil – sans doute parce qu’elle est éclairée par la foi : « Il faudrait dire des choses éternelles pour être sûr qu’elles soient d’actualité. » Et bien sûr, comme l’a démontré Rivarol et compris Lagerfeld, pour atteindre à l’universalité, il n’est point de meilleur véhicule que la langue française.

Parfaitement con

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Tandis que le ceo d’Apple, Steve Jobs, terminait à Cupertino, sa keynote (conférence de presse pour les aficionados) sur le dernier portable de la marque à la pomme, un facétieux traducteur (qui, selon toute vraisemblance, sera bientôt parfaitement libre) titrait la page française de présentation de cet ordi tout alu : « Parfaitement con ». C’est la traduction du titre : Beautifully engineered, inside and out, en ligne sur la version américaine du site d’Apple. Qui a dit : Traduttore, traditore ? A moins que le site d’Apple ne tolère pas l’affichage de la très française cédille… Peut-être fallait-il lire : « Parfaitement conçu ».

Capture d’écran réalisée le 14 octobre 2008, à 20 h 11 sur le site d’Apple.

Lehman Mossad, le buzz c’est pour les buses

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Selon une rumeur qui fait un malheur sur le web, Lehman Brothers a transféré, la veille de sa faillite, 400 milliards de dollars à trois banques israéliennes. Or, contrairement aux insinuations pernicieuses de Jeff Rense, le journaliste américain qui est probablement derrière cette information, il ne s’agit pas des virements illégaux dont l’objectif est de préparer la retraite dorée des dirigeants de la banque sur les plages de Tel-Aviv. La vraie vérité est plus banale : avant de fermer boutique, la banque a simplement réglé ses dettes au Mossad dont les agents, comme chacun le sait, ont téléphoné le 10 septembre 2001 à tous ses employés juifs travaillant aux Twin Towers pour les prévenir de l’attentat qu’ils allaient perpétrer le lendemain.

Rachida on my mind

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« Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités. », écrit quelque part La Rochefoucauld dans ses Maximes. À croire qu’il a connu Rachida Dati. La politique de notre ministre la plus élégante, si on aime le genre Avenue Montaigne, ferait passer un garde des Sceaux de la Restauration pour un humaniste délicat. Même Jean Valjean serait très moyennement dépaysé dans la France judiciaire de 2008 : on se pend dans les prisons, on fait jouer les peines-planchers pour les récidivistes (un genre de carte fidélité : à la deuxième pizza volée, c’est la zonzon), on traite les magistrats comme des pions que l’on déplace au gré des humeurs du pouvoir sur une carte judiciaire redécoupée à la hache.

Et pourtant, quoiqu’on en dise, l’essentiel des attaques contre Rachida Dati, surtout depuis l’officialisation de sa grossesse, ne porte pas ou plus sur ce bilan ouvertement réactionnaire qui est un des aspects les plus flagrants de la contre-révolution sarkozyste, de cette reprise en main très « droite américaine » de la société française. Rien ou si peu sur ce retour assumé à la confusion volontaire entre classes laborieuses et classes dangereuses, telle que l’avait théorisée Louis Chevallier à propos de la Monarchie de Juillet. En revanche, que n’aura-t-on entendu sur le luxe hyperbolique des toilettes de la dame (l’auteur de cet article n’y a pas échappé), ses diplômes prétendument douteux, les directeurs de cabinets dont elle changerait comme elle change de mocassins Prada, sans oublier l’atmosphère Splendeurs et misères des courtisanes » dans laquelle s’est déroulée son irrésistible ascension, avec Albin Chalandon dans le rôle du banquier Nucingen !

Cette image de chipie ambitieuse, voire ambitueuse, de peau de vache arriviste m’a toujours cependant semblé un peu courte sans que je sache au juste pourquoi. Jusqu’à ce jour où elle répondit aux socialistes, à l’Assemblée, à propos de l’affaire du mariage annulé de Lille pour non-virginité de l’épousée. Pour la première fois, quelque chose avait craqué dans la parfaite machine de guerre, la voix n’était plus tout à fait la même, l’indignation non feinte, la posture même du corps (le corps, lui, ne ment pas) était inédite : elle était en colère, vraiment, d’une colère où remontaient de très anciennes blessures, au point de perdre son surmoi idéologique et de balancer à ses adversaires ce qu’elle pensait vraiment d’eux (grosse erreur…), à savoir que leur politique d’intégration était un échec évident et que leurs discours angéliques sur les cités était objectivement responsable de la situation actuelle des jeunes filles arabes, de plus en plus voilées, de plus en plus forcées au mariage. On sentait rôder, dans ses propos, l’autobiographie d’une souffrance jamais tout à fait calmée.

Et c’est alors que j’ai compris pourquoi je n’ai jamais vraiment pu détester notre ministre de la Justice : pendant vingt ans, Rachida Dati a été mon élève.

Peu importe dans quel collège de quelle cité, de quel quartier, mais à l’époque où je servais encore dans les ruines de ce qui fut l’Education nationale, Rachida Dati venait s’asseoir chaque jour en cours. Marx remarquait que le prolétaire a encore un prolétaire, sa femme. Aujourd’hui, l’exclu, comme on dit, a son propre exclu : c’est l’adolescente maghrébine.

Imaginez un peu, tout s’est ligué contre elle : elle est pauvre, elle est fille, elle évolue dans une culture phallocrate et elle mise son émancipation sur l’école où elle a souvent pour professeur François Bégaudeau, c’est-à-dire cette quintessence du mépris de classe qu’est le copinage avec les élèves. On copine assez peu avec ses élèves quand on enseigne en centre-ville, vous avez remarqué ? Ce n’est pas tout, la jeune fille en question doit passer sa vie à se cacher : cacher qu’elle a de jolis seins, cacher qu’elle sait employer des mots de plus de deux syllabes, cacher qu’elle lit Balzac, cacher qu’elle a envie de faire des études, cacher qu’elle en a marre de subir les rodomontades de petits coqs des grands frères qui ne foutent rien à l’école, cacher qu’elle est amoureuse-exogame…

Alors, quand vous croisez une jeune femme qui ressemble à Rachida Dati et qui occupe un poste de responsabilité, dites-vous bien que la plupart du temps, c’est une manière de survivante aux déterminismes sociaux, qu’elle a échappé d’une part à la fausse sollicitude de ces enseignants, de ces travailleurs sociaux, de ces animateurs qui ont une façon de vous étreindre qui ressemble à un étranglement et d’autre part à la bonne vieille bêtise à front de taureau du racisme ordinaire, vintage, des discrimineurs à l’embauche ou au logement.

A la fin, quand vous êtes enfin parvenue au sommet et que vous décidez de faire un bébé toute seule, vous vous retrouvez avec comme collègue Bernard Laporte avec son rire gras qui sent le vestiaire et qui se croit obligé de dire qu’il n’est pas le père.

Le cauchemar continue. Et on s’étonne que Rachida Dati soit dure, cassante, impitoyable ? Moi, j’ai comme l’impression qu’il y a de quoi.