Accueil Site Page 3157

DSK, ou le syndrome du scorpion

42

Une histoire africaine bien connue met en scène une grenouille et un scorpion tentant d’échapper à la noyade lors d’une crue dévastatrice : « Monte sur mon dos, propose la grenouille, et tu seras sauvé. » Le scorpion accepte, et au milieu du fleuve, pique la grenouille de son dard mortel. « Pourquoi as-tu fait cela ? », demande la grenouille avant de passer de vie à trépas. Tu vas mourir aussi. » « C’est ma nature… », répond le scorpion.

Comment Dominique Strauss-Kahn, qui est loin d’être un imbécile et encore moins un naïf, a-t-il pu se laisser aller à une aventure extraconjugale avec une dame du FMI sur laquelle il avait autorité ? Il était libre de mépriser la mise en garde de Jean Quatremer, correspondant de Libé à Bruxelles qui saluait ainsi sa nomination : « Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). Or, le FMI est une institution internationale où les mœurs sont anglo-saxonnes. Un geste déplacé, une allusion trop précise, et c’est la curée médiatique. »

Il y a bien des raisons de mépriser ces journaleux aigris, peut-être jaloux de votre charme dévastateur. L’avertissement n’en était pas moins prémonitoire. Comment DSK a-t-il pu ne pas méditer la mésaventure de Paul Wolfowitz, viré récemment de la direction de la Banque mondiale pour népotisme en faveur de sa compagne qui travaillait dans cette institution ?

Il était à peine installé depuis deux mois dans le bureau directorial de Washington qu’il a donc fallu qu’il drague par mail Piroska Nagy, directrice du département Afrique du FMI, et qu’il mène l’assaut jusqu’à la reddition de la forteresse magyare. La dame, dont le mari n’avait que modérément apprécié l’épisode, profita de la réduction d’effectifs de son institution pour filer à l’anglaise, et plus précisément à Londres, où elle exerce maintenant ses talents à la BERD. L’enquête diligentée par le directoire du FMI doit établir si Dominique Strauss-Kahn a fait bénéficier Mme Nagy d’avantages indus lors de son départ, ou si, au contraire, il ne l’a pas poussée à la démission pour tirer un trait sur cette affaire…

Les coulisses du FMI ne sont pas celles d’un théâtre de boulevard. Même si, au bout du compte, il s’avère que Mme Nagy n’a pas fait l’objet d’un traitement discriminatoire, favorable ou défavorable, notre brillant économiste social-démocrate est d’ores et déjà déstabilisé. Dans un pays où les profs d’université se croient obligés de proclamer sur la porte que leur bureau est une sexual harassment free zone, le seul fait de confondre business et affairs (ah ! ces faux amis !) vous vous rapproche plus de la sortie que de l’augmentation.

On peut le regretter, tempêter, s’indigner – et on aura raison. Mais c’est en toute connaissance de cause que DSK a choisi de traverser l’Atlantique plutôt que le désert de cinq ans, voire plus, d’opposition à la droite en France.

Et bon sang de bonsoir, s’il avait envie de courir le guilledoux, ce qui est parfaitement son droit, il n’avait qu’à sortir de son building à l’heure du lunch, pour faire la connaissance de l’une de ces milliers de fonctionnaires fédérales jeunes, jolies et intelligentes qui grignotent solitairement leur salade composée sur les bancs publics de Washington !

D’accord, on n’est pas sérieux quand on a soixante ans, et il faut bien que le corps exulte – je serais le dernier à lui jeter la pierre. Mais cette tentative de suicide politique n’a vraiment rien de drôle: combien sont-ils, ces électeurs de Sarkozy en 2007 qui seraient heureux de revenir à gauche si DSK rentrait au pays auréolé d’un parcours sans faute à l’international ?

Ceux-là se sentent aujourd’hui cocus, au même titre que les conjoints respectifs des protagonistes de ces galipettes monétaires internationales.

A titre de consolation on pourra toujours se réjouir de la naissance, sous la plume de DSK d’un nouvel euphémisme désignant le coup de canif au contrat de mariage : « Un incident survenu dans ma vie privée… » Pour l’accident, voir Félix Faure.

DSK ephèmère au FMI ?

13

Grâce au Wall Street Journal, la planète entière sait désormais que DSK a une vie privée extra conjugale. Le président du FMI a reconnu les faits- tout en se défendant farouchement qu’ils aient donné lieu à un quelconque favoritisme professionnel, ce dont l’accuse le WSJ et qui pourrait entraîner sa destitution. On se gardera bien de penser quoi que ce soit du volet supposément népotique de l’affaire. La direction du Fonds Monétaire International a toujours été l’objet de bien des convoitises : on n’a aucune raison d’exclure a priori une manœuvre de déstabilisation montée de toutes pièces. Quant au côté privé  de l’affaire, on y réfléchira à deux fois avant d’accabler nos indiscrets confrères américains pour cet outing rien moins que délicat : dès juin dernier, DSK avait été dénoncé comme dragueur impénitent sur le blog de Jean Quatremer, spécialiste des questions européennes à Libération. Voilà ce qu’on pouvait y lire : « Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). » C’est donc un peu grâce à vous, cher Jean Quatremer, si aujourd’hui, tout le monde en parle. Alors, heureux ?

L’imprimé est l’avenir du net

On n’arrête pas le progrès, surtout quand il se déguise. Vendredi, nouvel hebdomadaire arrivé dans les kiosques le 16 octobre est un paradoxe, voire un oxymore : un journal pour s’orienter dans le réseau mondial, un portail imprimé. Pour les non-initiés, un « portail » est un « site de sites » qui oriente les lecteurs vers des textes publiés par d’autres sites. Depuis le temps qu’on vous dit qu’internet est une jungle, ce nouveau-né qui entend démentir les rumeurs de disparition de l’espèce imprimée vous servira à la fois de boussole et de couteau suisse, de gourmandise et de ration de survie (pour affronter les périodes de déconnection). Le minimum, c’est qu’il vous permettra de ne pas surfer idiot. Ce n’est pas rien.

On ne saurait exclure cependant que Vendredi soit plus que ce qu’il a l’air d’être et que son genre finalement modeste soit une feinte pour défendre autre chose – sinon une vision du monde, une façon de l’aborder de guingois, avec des convictions, juste ce qu’il faut de mauvaise foi, et plus encore à l’humour qui fait défaut à tant de grands journalistes. Après tout, ce qui est dit, écrit, montré, échangé, commenté, enjolivé, manipulé et déformé sur internet a au moins autant de signification que les commentaires repris en boucle d’un grand média à un autre grand média. Peut-être, alors que Vendredi avance masqué et que, sous couvert de vous aider à vous repérer dans l’enfer du net, il réinvente la grande presse d’opinion. Pour le plus grand déplaisir, par exemple de Jacques Attali : un insolent a eu la malséance de confronter son rapport au réel de la crise mondiale. Un travail au scalpel, donc saignant. On n’est pas en reste sur l’investigation : il est bien agréable, en ces temps de sacralisation des « énergies nouvelles », de pouvoir lire une enquête hors sentiers battus sur les éoliennes. On en arrive d’ailleurs aux mêmes conclusions que pour le rapport Attali : au pire une arnaque, au mieux, du vent. Bref, il semblerait que pour une fois on n’a pas banalement dans les mains un nouveau journal, mais un journal avec du neuf.

Ce soupçon semble d’autant plus fondé que le Géronimo de ces apaches[1. Apache est la SARL qui édite Vendredi. En filant la métaphore on ajoutera que leur Cochise, c’est Jacques Rosselin, fondateur de Courrier International ; la tribu comprend aussi le vieux sage Philippe Labarde qui fit les beaux jours de la Tribune et des pages éco du Monde.] est l’ami Philippe Cohen. Auteur, avec Pierre Péan, du livre qui a fracassé le mythe de la grande presse, Philippe a été l’un des premiers, dans la profession, à comprendre que les médias étaient devenus les rois du monde. Il a aussi été l’un des rares journalistes à soulever avec obstination les jupes de ces rois pour montrer qu’ils étaient nus, ou plutôt pour dévoiler leurs grandes ambitions et petites combines. À ceux qui claironnaient que « ceux qui critiquent la presse attaquent la démocratie », il a répliqué que « ceux qui interdisent qu’on la critique confisquent la démocratie ». Et toc. Le risque que Vendredi se complaise dans l’adhésion naïve au monde merveilleux d’internet est donc nul.

Il faut ajouter que Cohen est le genre de type qui a l’impression de mourir s’il ne se lance pas à intervalles réguliers dans une nouvelle aventure. En moins d’un an, il a propulsé marianne2 parmi les premiers sites d’information. Cela signifie aussi qu’il s’est heurté aux limites économiques de ce média qui a bien du mal à être une entreprise. Certains diront que ce privilège confère à ce qui s’y publie une forme de pureté et que le semi-amateurisme qui y règne garantit son caractère démocratique. De fait, le prix du ticket d’entrée est, comme le sait bien tout blogueur, ridiculement bas – un site capable de toucher des centaines de milliers de lecteurs par mois est bien moins coûteux qu’un journal atteignant une diffusion identique. Le web libère l’entrepreneur de presse des lourdes contraintes de la distribution. L’ennui est qu’il le libère aussi de la possibilité de gagner d’argent.

L’exode de budgets publicitaires qui quitteraient les vieux journaux pour les verts pâturages de la presse en ligne n’est pas seulement un mythe. Seulement, ce gâteau qui grossit est très inégalement partagé, une poignée d’acteurs en captant la part du lion, les annonceurs préférant concentrer leur investissement sur les « gros » – qui sont souvent les plus consensuels. Le premier responsable de cette situation, c’est toi, cher lecteur, toi qui acceptes de débourser quelques euros pour ton journal, mais qui trouves normal que sur internet, tout soit gratuit. De ce contexte difficile, l’équipe de Vendredi a tiré une conclusion culotée : l’imprimé est l’avenir du numérique. En tout cas, l’hebdomadaire se démarque de la culture de la gratuité : contrairement aux portails qui rémunèrent les contributions par de l’audience, Vendredi achète les textes qu’il reproduit. À des tarifs certes symboliques, mais en ce domaine, les symboles comptent, ne serait-ce que parce que ce qui s’achète est considéré comme du travail.

« Pour les internautes qui aiment lire » – ce slogan aurait pu être celui de Vendredi. On comprendra que pour la rédaction de Causeur, son arrivée est aussi bienvenue que le fut celle d’un autre Vendredi pour Robinson Crusoé. On se sent déjà moins seuls.

Demandez l’humanitude !

33

Contrairement à la bravitude, l’humanitude n’est pas l’invention d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, mais celle d’un gang de gériatres. Pour apprendre à parler l’humanitude, allez donc faire un tour sur le site des Instituts Gineste-Marescotti !

Il est temps pour vous de vous familiariser avec la Philosophie de l’Humanitude, le Mourir Debout, la Manutention Relationnelle et la Capture sensorielle, sans manquer l’inoubliable Toucher Tendresse. Les heureux propriétaires de ces effarantes marques déposées et de toutes ces majuscules sont les infatigables estropieurs du verbe Yves Gineste et Rosette Marescotti. L’humanitude, il y a des maisons pour ça : les Instituts Gineste-Marescotti ou IGM, présents dans toute la France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg.

Entendons-nous bien : l’humanitude n’est pas une barbaritude, c’est un barbarisme. Les soins dispensés derrière ces terrifiants vocables sont sans doute excellents. Mais d’abord, qu’est-ce que « l’humanitude » ? Nos doctes gériatres-lexicologues emploient le terme dans trois sens. Il s’agit en premier lieu de l’ensemble des caractères spécifiquement humains : « le rire, l’humour, l’intelligence conceptuelle, la verticalité, l’habit, la socialisation » (aucune mention, curieusement, de la guerre ni de la cruauté somptuaire). Les gériatres en déduisent une sorte de human pride. Sois fier d’être un humain ! Lutte pour la reconnaissance et la visibilité de ton humanitude ! Bouge-toi pour ton espèce ! A titre personnel, en matière d’humanitude, je préfère Hubert-Félix Thiéfaine : « Morbac ascendant canular, affilié au Human fan club… »

« L’humanitude » désigne ensuite le sentiment qu’inspirent légitimement les caractéristiques humaines. Il porte en français un nom très simple : l’amour. « L’humanitude » est enfin une méthode de soin inspirée par l’amour, prenant en compte l’universel besoin humain de contact physique, de regard, de parole et de voix humaine. En gros, il s’agit donc de traiter les vieux avec amour. Au risque de vous choquer, moi aussi je suis pour. J’aime bien la dignité humaine. Je suis favorable à un peu d’humanitude dans un monde de brudes. L’abandon et le mépris de la vieillesse et des malades sont assurément un des traits les plus répugnants de l’époque. Mais est-ce une raison pour nous causer comme ça ?

Le site des IGM regorge de merveilles lexicales. De la « bientraitance » à « l’auto-feed-back », en passant par les « techniques de décontracture ». Il y est question de « techniques du prendre-soin qui sur le terrain donnent des résultats immédiats et spectaculaires : pacification de 90 % des comportements d’agitation pathologiques… » Tremblez, vieillards ! Après la Serbie et l’Irak, votre tour est venu ! On va vous pacifier la gueule avec humanitude ! Vous n’avez aucune raison d’avoir peur, « la philosophie de l’humanitude est basée sur l’approche émotionnelle et le respect des droits de l’homme. » Dans les IGM, nulle trace de médecins ou d’infirmières, il n’y a que des « soignants ». Il s’agit de « passer de la médecine « vétérinaire » à une rencontre des « humanitudes dans le soin » », car « on ne devient soignant qu ‘en s’occupant de l’humanitude ». Quand un « soignant » vous montre son « humanitude », une seule solution : le mordre ! Évidemment, à la longue on en vient à se demander si cette orgie d’inventions lexicales ne dissimule pas la pauvreté des inventions réelles en matière de soin. « Soigner avec humanité n’est pas prendre soin en humanitude », paraît-il. La différence : la modestie ? La métamorphose de l’amour en protocole médical sous haute surveillance ?

L’un des plus inquiétants concepts des IGM est quand même « le vivre et mourir debout », qui semble empreint d’un volontarisme médical assez obscène, voire moderne. Et qui évoque irrésistiblement des images d’une horreur burlesque : des lits installés verticalement contre les murs, les vieillards sanglés nuits et jours pour « rester debout » ? Ou pire : la scène de Blue Velvet de David Lynch où un cadavre est maintenu debout ligoté… Elle est belle, l’humanitude !

Preuve ultime que l’humanitude est un grand pas pour l’humanité : « Une récente étude, menée auprès de 111 personnes âgées de 67 à 101 ans, présentant une démence de type Alzheimer, a permis d’observer les modifications de comportement d’agitation de ces personnes. » Stupéfiante conquête de la science ! Placez cinquante vieillards dans un grand dortoir sans éclairage, plein de rats, d’araignées et de cactus, traitez-les par le silence, les coups et les crachats. Dans le même temps, placez cinquante autres vieillards dans un dortoir lumineux et spacieux, débordant de fleurs, parlez-leur, massez-les, souriez-leur, caressez leurs mains et leurs cheveux. Miracle de la bientraitance et de l’humanitude : à l’arrivée, la deuxième bande de vieillards se porte mieux que la première ! (Même si la première tire une consolation certaine de la fierté d’avoir participé à un protocole scientifique aussi grandiose.) L’amour est bon pour l’homme ! Comment le saurions-nous sans la science ?

Mais pourquoi préférer « humanitude » à « humanité » ? « Il nous est apparu que l’utilisation du mot humanité pouvait prêter à confusion. » Etonnant, non ? Certaines innovations lexicales manquent hélas encore à la panoplie Humanitude. A titre personnel, les mots « malades » et « morts » me choquent considérablement. Je suggère de les remplacer sans plus tarder par les plus convenables « personnes en cessation de santé » et « personnes en cessation de vie ».

En découvrant la bravitude sur la muraille de Chine le 7 janvier 2007, Ségolène Royale n’a pas posé la pierre fondatrice de l’itude attitude. Elle n’a fait que s’inscrire, avec panache, dans la longue tradition inaugurée en 1980 par Freddy Klopfenstein, l’inventeur du mot « humanitude », qui n’avait certes pas encore toute la richesse de sens qu’on lui connaît aujourd’hui. Les vertus du préfixe « itude » sont multiples. Il est moderne, dérangeant, il est à lui seul un cri de liberté contre « le fascisme de la syntaxe ». Il rend toute vieillerie nouvelle. Il permet de rajouter une touche de cœur, un zeste de chaleur à n’importe quoi. Enfin, il est incontestablement plus scientifique.

La « pénibilité » doit faire encore un effort, afin de trouver sa maturité novlinguistique dans la « pénibilitude ». Les « incivilités » méritent haut les mains de devenir des « incivilitudes ». Innovitude, féminitude, altéritude, flexibilitude, sens des réalitudes, sécuritude et sincéritude sont les authentiques valeurs de demain, ou pire, d’aujourd’hui. L’itude attitude est sans conteste la sœur jumelle du « mariadage » cher à Philippe Muray.

Ah oui, et au fait, à propos… Elle est retrouvude !

– Quoi ?
– L’éternitude.

Historie collective

2

Ces jours-ci, tout a une fâcheuse tendance à devenir historique. Il y a une semaine, la chute des cours boursiers était qualifiée d’historique par tous les commentateurs. Lundi, l’ouverture des cours à la Bourse de Paris a donné lieu, selon Le Monde, à un « rebond historique » (Le Figaro ne la considérait que « spectaculaire »). Mercredi, la rechute des indices européens était due, bien sûr, à « des volumes de ventes historiques ». Quant à la moyenne entre la chute et la reprise, elle est quoi ?

Crise : le pire est peut-être devant nous

Dans La Crise globale,son dernier livre, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint montre comment Wall Street a gagné contre Main Street.

Vous reprochez aux élites occidentales de ne « jamais relier les problèmes entre eux », de ne jamais admettre devant les opinions publiques que c’est le système dans sa globalité qui s’est déréglé : la crise financière, concomitante à la sortie de votre essai, n’a-t-elle pas mis en évidence le contraire, en contraignant les grands argentiers à se concerter et à annoncer ce lundi 13 octobre un « plan global » ?
Il pouvait difficilement en aller autrement : toutes les places financières s’écroulaient en même temps et les banques tremblaient sur leurs assises ! Mais dans un premier temps, ne l’oublions pas, nos dirigeants prétendaient que l’Europe était à l’abri… Et le plan Paulson, avant d’être remanié, visait essentiellement à voler au secours de l’élite financière américaine. Seule la violence de la crise, son accélération subite et sa propagation à toute l’économie, par l’assèchement brutal du crédit aux entreprises et aux particuliers, a obligé les dirigeants a envisagé des solutions de grande ampleur et, surtout, communes. Il y a encore quelques jours, Angela Merkel ne voulait tout simplement pas en entendre parler ! C’est donc la peur qui a motivé cette concertation, et non pas une réflexion de fond sur ce qu’est devenue l’économie mondialisée. Le travail d’analyse sur les trente dernières années n’a pas été fait par les élites à commencer par les élites américaines – républicaines mais aussi démocrates. Çà et là, quelques critiques du système se font jour, certes, mais pour l’essentiel ce sont surtout les « excès » du système qu’on déplore et non pas son fonctionnement. Or, ainsi que je l’explique dans mon livre, nous ne sommes pas confrontés à une énième crise d’ajustement, comme on a pu le dire des bulles « Internet » ou des « subprimes », mais à la crise globale et profonde d’un système né il y a 27 ans avec la victoire de Ronald Reagan.

Selon vous, en effet, le système qui vacille aujourd’hui est le résultat d’une « révolution idéologique » mais aussi d’un triomphe géopolitique complet, et souvent mal perçu, des Etats-Unis à la fin du XXe siècle…
Absolument. C’est la conjonction de ces deux bouleversements, l’un dans l’ordre de la représentation du monde, l’autre dans son organisation politique et économique, qui a permis la naissance de cette économie globalisée dont les principaux traits sont la prédation et la financiarisation, et qui est aujourd’hui à l’agonie. Commençons par la révolution idéologique : en 1981, Reagan arrive au pouvoir aux Etats-Unis, précédé de peu, en Grande-Bretagne, par celle qui deviendra sa fidèle alliée : Margaret Thatcher. Les deux chefs d’Etat sont confrontés à un problème bien réel : la dégénérescence de l’Etat providence. Les entreprises, à l’image d’IBM et de General Motors, sont devenus des géants arthritiques, les administrations se mêlent de tout, paralysent tout, les syndicats très puissants ne jouent plus leur rôle, les impôts étouffent la créativité – bref, ceux qui parlent alors de « soviétisation » des économies occidentales n’ont pas complètement tort. Il fallait réformer tout cela, redonner une certaine souplesse au système économique. Reagan et ses émules, partout dans le monde, de l’Europe au Chili, vont faire le choix de fracasser ce système, qui était tout de même l’héritier lointain du New Deal. Son fonctionnement était devenu certes calamiteux, mais son principe « éthique », si j’ose dire, était bon : partage et redistribution. Au cours des années 80 et 90, tout cela sera détruit.

En regard de ce basculement idéologique, vous pointez un basculement géopolitique complet en faveur des Etats-Unis, et donc de leur conception de l’économie…
C’est un fait qu’en dix ans, entre 1979 et 1989, les Etats-Unis ont réussi la prouesse de se débarrasser de toute concurrence parmi les super puissances en place ou émergentes. Ou plus exactement, car le terme « débarrasser » ne rend pas compte des faits, les USA ont non seulement mis hors d’état de nuire mais aussi intégré à leur système naissant, au monde globalisé qu’ils étaient entrain de concevoir, tous leurs rivaux à commencer par l’URSS, assommée par la relance de la course aux armements technologiques. L’empire s’est effondré en 1989 et Washington a assigné à la Russie nouvelle, et à un Boris Eltsine très coopératif, une place très claire : réservoir en énergies fossiles et matières premières. Ses satellites, eux, en intégrant l’OTAN et l’économie de marché, devaient devenir de nouveaux débouchés pour le made in USA. Après l’URSS, ce fut le tour du Japon d’être mis sur la touche. En avance technologiquement, accumulant les excédents commerciaux, taillant des croupières aux Américains jusque dans leur pré carré de l’automobile, les Japonais ont été politiquement contraints, en 1985, lors des accords dit du Plaza, de réévaluer leur monnaie, ce qui n’était pas du tout conforme à leurs intérêts d’exportateurs. Le Japon a été ainsi mis à genoux financièrement en quelques mois. L’archipel mettra plus dix ans à s’en remettre… pour prendre aujourd’hui de plein fouet la nouvelle crise. Quant à la Chine, ses dirigeants allaient se montrer beaucoup plus malins que leurs homologues soviétiques : Den Xiao Ping a vite compris que son régime était en danger de mort. A partir de 1979 et de la normalisation des relations avec Washington, il va progressivement faire entrer son pays-continent dans la zone dollar, attirant ainsi les capitaux et devenant l’usine de l’Occident. Pour le plus grand profit des multinationales anglo-saxonnes. Un deal gagnant-gagnant, dont les Etats-Unis seront les authentiques vainqueurs : décrétés à juste titre hyperpuissance, dénués de rival, ils vont façonner le monde selon leur idéologie, leur modèle.

Complot judéo-bolchevique

9

Conséquence inattendue de la crise des subprimes, Marx est de nouveau à la mode. C’est en tout cas ce qu’affirme Jörn Schütrumpf de la maison d’édition allemande Karl-Dietz Verlag. Sa version de Das Kapital s’est vendue à 1.500 exemplaires cette année, contre 500 en 2005. « Les lecteurs, a-t-il souligné, sont issus d’une jeune génération d’érudits qui a dû reconnaître que les promesses néo-libérales ne se sont pas réalisées », ce qui est quasiment un portrait-robot de l’ami Jérôme. Si elle rassurera les éditeurs en panne d’idées et de fonds propres (toutes les œuvres de Marx sont libres de droits depuis longtemps), cette nouvelle est néanmoins un coup dur pour les tenants d’une crise téléguidée par Israël, comme semblait le prouver la faillite de Lehman. A moins qu’il ne s’agisse d’une joint venture cosignée Mossad et Guépéou ?

Le sauvageon de Belfort

5

Jean, chevalier de Belfort, s’assura une réputation d’escrimeur hors pair dans toutes les cours européennes. Las, le roi de France le fit nommer sénateur à vie. Quinze ans durant, il tenta de réformer l’institution – prenant chaque année trois kilos supplémentaires – jusqu’au moment fatidique où il déclara devant Fontenelle : « Un sénateur, ça ferme sa hure ou ça démissionne. » Ce qu’il fit sur-le-champ.

Anonyme belfortain du XVIIIe siècle, Le Sauvageon de Belfort, vers 1780. Conservé dans le vestibule « Oui, oui, on est encore à gauche, la preuve y a le tableau de l’autre qu’est encore accroché au mur » du 10 rue de Solférino (Paris).

France-Tunisie : carton rouge pour le PCF !

212

« Ces sifflets étaient l’expression de gens en souffrance qui ne se sentent pas bien chez nous… Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise », a déclaré Marie-George Buffet sur France Inter après le match France-Tunisie auquel elle avait assisté au stade de France. « Une fois qu’on a dit que c’était scandaleux, on n’a rien réglé », a-t-elle ajouté, évoquant pour conclure un France-Algérie qui fut pour elle « très douloureux ». Il faut dire que cette grande douleur avait rendu muette la ministre de la Jeunesse et des Sports: lorsque l’hymne national avait été sifflé par les spectateurs (dont une bonne partie était invitée), elle n’avait pas bougé d’un cil. La secrétaire du PCF s’était contentée de regretter qu’on gâchât ainsi la fête, sans réaliser que ce n’est pas une fête quand les participants manifestent aussi peu de plaisir d’y participer. Nombre d’Algériens vivant en France s’étaient déclarés scandalisés par le comportement de ceux que l’on donnait comme exemple à leurs enfants se comportent ainsi[1. Jacques Chirac saura se souvenir de cet épisode lors de la finale de la Coupe de France opposant le SC Bastia au FC Lorient. Les Corses sifflèrent l’hymne et Chirac quitta immédiatement (mais momentanément) la tribune officielle en signe de protestation.] .

Et voilà qu’après le France-Maroc de novembre 2007, le même scénario se reproduit.
L’hymne tunisien vient d’être interprété par la sublime Amina. Soucieuse, sans doute, de conquérir un public djeun que l’on suppose peu porté sur les flonflons militaires, la Fédération a chargé Lââm de chanter La Marseillaise. Contrairement à Amina, vêtue d’une robe simple et élégante, elle n’a pas jugé utile, pour la circonstance, de se mettre en frais. D’une certaine façon, son accoutrement annonce la couleur : survêtement à capuche, casquette et sweat-shirt portant l’inscription « Lââm, depuis 1998 ». Sa date de naissance ? Sa réaction sera aussi classe que sa tenue : « J’ai eu un peu les boules. » C’est elle qu’on aurait dû siffler.

Donc, Marie-George Buffet estime que ceux qui sifflent « sont en souffrance ». Visiblement, elle ne songe pas un instant que les sifflets pourraient vexer et en faire souffrir d’autres ? Le siffleur est une victime, les insultes.
Nous voilà au cœur de la bouillie idéologique que la gauche française n’a cessé de nous infliger depuis vingt ans. Transformer le désastre en projet, trouver toutes les excuses aux délinquants : il faut comprendre celui qui vous frappe car il faut beaucoup souffrir pour en arriver à frapper les autres… Et tant pis pour les victimes de cette souffrance supposée.

Le problème, c’est qu’à tant comprendre, on finit par être excessivement compréhensif. On ne règle rien en disant que « c’était scandaleux » ? Sans doute. Ca irait mieux en le disant. Mais ce qui frappe dans le discours de la Secrétaire générale c’est l’absence de toute condamnation. Toute son énergie rhétorique est tournée vers une entreprise de justification.

Quelles raisons ont donc ces jeunes gens de siffler l’hymne de leur propre pays ? Voici sa réponse, exprimée dans sa syntaxe inimitable : « Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise. » Dans la mesure où des personnes comme elle répètent à l’envi tout le mal qu’il faut penser de la France, il n’est pas surprenant que les jeunes du stade manifestent pour elle le plus grand mépris.

Il est facile d’accuser le sport. Mais le racisme qui sévit dans les stades n’est pas une affaire sportive. Et les contentieux coloniaux de la France non plus. On se rappelle comment tourna le match de la réconciliation France-Algérie.

Autre farce, la valeur pacificatrice du sport. Celui-ci devrait donc remplacer la politique internationale[2. Rappelons-nous le fameux Etats-Unis vs. Iran, à la Coupe du monde de 1998, dont on s’étonna qu’il se déroule sans incident. Comme si les joueurs faisaient de la politique ! A l’inverse, le match Argentine-Angleterre en 1986, au cours duquel Maradona marqua deux fois (dont une fois de la main), fut vécu par lui et certains de ses coéquipiers comme une revanche de la guerre des Malouines. A certaines occasions, le sport révèle qu’il est plus l’allié objectif des nationalismes les plus stupides et ne conduit à aucune réconciliation des peuples !], la politique de la ville, la politique sociale, l’école et la morale[3. Le dopage n’est pas une dérive du sport de haut niveau. Il en est la conséquence. Les deux sont mauvais pour la santé.]. Du coup, on a oublié qu’il consiste fondamentalement à opposer des joueurs ou des équipes qui s’affrontent, et que la victoire de l’un entraîne la défaite de l’autre. Oui, le sport c’est l’exclusion, la discrimination. Il peut donner le goût de l’effort voire la discipline, mais il enseigne aussi et surtout le goût de la victoire, autrement dit la volonté d’écraser l’autre.

Le sport n’est pas moral. Il ne n’enseigne ni la fraternité ni le respect, il suffit d’avoir trainé ses guêtres sur un terrain de foot ou de rugby pour le savoir. Pour parvenir au sommet, il faut être méchant et impitoyable. On peut trouver du plaisir à la pratique du sport : on n’y apprendra ni l’amour de son pays, ni l’amour de la langue, ni l’amour de l’autre.

Au tournant du siècle dernier, Léon Bloy nous avait pourtant prévenus : « Je crois que le sport est le plus sûr moyen de produire une génération de crétins malfaisants ». Une activité qu’il considérait aussi comme « un avant-goût de l’enfer. »

Coluche, et après

38

Il est beaucoup question de Coluche ces temps-ci, notamment à cause du film-catastrophe que lui consacre Antoine de Caunes. (À chaque fois que je vois un de ses opus, je me pose la même question : quel est le flatteur imbécile qui a persuadé ce sympathique non-voyant qu’il était cinéaste ?)
Tout le monde en parle, disais-je ; alors, pourquoi pas moi ? Eh bien, puisque vous me posez la question, mes sentiments à l’égard de Coluche sont partagés (au moins par moi).

Ce qui naturellement m’insupporte, en tant que chrétien des Alpes, c’est d’entendre depuis vingt-deux ans pleurer rituellement ce « saint laïc » ; je parlerais plus volontiers d’un bouffon opportuniste qui, au fil de sa vie – courte, mais intense – s’est mué en une sorte de Père Teresa.
Ou plus précisément, une Mère Teresa à l’envers : chez Coluche, les élans de transcendance semblent avoir été à peu près aussi fréquents que les bouffées de doute chez Teresa. (Mais j’ai pas les chiffres.)
Ça ne suffit pas pour moi à en faire un saint – « ni même une paire », comme il eût dit. Juste un mec plutôt bien, et c’est déjà pas mal.

En quinze ans de carrière, dans ce monde particulièrement cruel et absurde du showbiz, il semble qu’il n’ait jamais piétiné personne pour prendre sa place, ni même pour faire un bon mot. Si l’on peut admirer quelque chose chez lui, c’est cette humanité – j’ai pas dit « humanisme ».

Invité au « Jeu de la Vérité » de Patrick Sabatier (TF1, 15 mai 1985 ), contrairement à tous ses prédécesseurs hormis Chantal Goya, Coluche joue le jeu. Et crève l’écran juste en disant la vérité, posément.
Oui, il a eu « deux-trois » expériences homosexuelles mais, après réflexion, elles n’auront servi qu’à confirmer son hétérosexualité. Une pulsion incontrôlable hélas, et qui d’ailleurs n’empêche pas la misogynie : au moins, on sait de quoi on parle !
Oui, il a goûté à toutes les drogues – et non il n’en recommande aucune.
Oui, il a touché le fond de l’abîme et oui, il est remonté « mais c’est plus dur que la descente ». On s’en doutait, sauf que c’est toujours mieux de l’entendre dire par un mec qui a fait l’aller-retour.

Pour Michel Colucci, la descente aux Enfers aura duré quatre ans, scandés par des tragicomédies dont il était de moins en moins responsable.

Sa vraie-fausse campagne à la présidentielle de 1981 a fini comme elle avait commencé : en foirade. Il faut savoir s’entourer ; entre Romain Goupil, demi-solde du gauchisme et Paul Lederman, soldeur de génies, Michel était mal pris. De conserve, mais chacun pour son compte, ces deux-là l’ont marionnettisé pour en faire un vrai-faux candidat « présentable » à la présidence de la République.
Et voilà : comme je vous l’annonçais déjà il y a plusieurs lignes, ça s’est terminé en eau de boudin – mais avec en supplément du sang, des larmes et quelques crises délirantes, voire suicidaires. D’absence de fil en absence d’aiguille, peu à peu Coluche a fini par sombrer. Fiascos politico-médiatiques, comme ce pitoyable sketch de candidatus interruptus ; déchirements intimes, comme la rupture avec son épouse Véronique ; drames indicibles, comme l’arrachement de son double astral Dewaere…

DSK, ou le syndrome du scorpion

42

Une histoire africaine bien connue met en scène une grenouille et un scorpion tentant d’échapper à la noyade lors d’une crue dévastatrice : « Monte sur mon dos, propose la grenouille, et tu seras sauvé. » Le scorpion accepte, et au milieu du fleuve, pique la grenouille de son dard mortel. « Pourquoi as-tu fait cela ? », demande la grenouille avant de passer de vie à trépas. Tu vas mourir aussi. » « C’est ma nature… », répond le scorpion.

Comment Dominique Strauss-Kahn, qui est loin d’être un imbécile et encore moins un naïf, a-t-il pu se laisser aller à une aventure extraconjugale avec une dame du FMI sur laquelle il avait autorité ? Il était libre de mépriser la mise en garde de Jean Quatremer, correspondant de Libé à Bruxelles qui saluait ainsi sa nomination : « Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). Or, le FMI est une institution internationale où les mœurs sont anglo-saxonnes. Un geste déplacé, une allusion trop précise, et c’est la curée médiatique. »

Il y a bien des raisons de mépriser ces journaleux aigris, peut-être jaloux de votre charme dévastateur. L’avertissement n’en était pas moins prémonitoire. Comment DSK a-t-il pu ne pas méditer la mésaventure de Paul Wolfowitz, viré récemment de la direction de la Banque mondiale pour népotisme en faveur de sa compagne qui travaillait dans cette institution ?

Il était à peine installé depuis deux mois dans le bureau directorial de Washington qu’il a donc fallu qu’il drague par mail Piroska Nagy, directrice du département Afrique du FMI, et qu’il mène l’assaut jusqu’à la reddition de la forteresse magyare. La dame, dont le mari n’avait que modérément apprécié l’épisode, profita de la réduction d’effectifs de son institution pour filer à l’anglaise, et plus précisément à Londres, où elle exerce maintenant ses talents à la BERD. L’enquête diligentée par le directoire du FMI doit établir si Dominique Strauss-Kahn a fait bénéficier Mme Nagy d’avantages indus lors de son départ, ou si, au contraire, il ne l’a pas poussée à la démission pour tirer un trait sur cette affaire…

Les coulisses du FMI ne sont pas celles d’un théâtre de boulevard. Même si, au bout du compte, il s’avère que Mme Nagy n’a pas fait l’objet d’un traitement discriminatoire, favorable ou défavorable, notre brillant économiste social-démocrate est d’ores et déjà déstabilisé. Dans un pays où les profs d’université se croient obligés de proclamer sur la porte que leur bureau est une sexual harassment free zone, le seul fait de confondre business et affairs (ah ! ces faux amis !) vous vous rapproche plus de la sortie que de l’augmentation.

On peut le regretter, tempêter, s’indigner – et on aura raison. Mais c’est en toute connaissance de cause que DSK a choisi de traverser l’Atlantique plutôt que le désert de cinq ans, voire plus, d’opposition à la droite en France.

Et bon sang de bonsoir, s’il avait envie de courir le guilledoux, ce qui est parfaitement son droit, il n’avait qu’à sortir de son building à l’heure du lunch, pour faire la connaissance de l’une de ces milliers de fonctionnaires fédérales jeunes, jolies et intelligentes qui grignotent solitairement leur salade composée sur les bancs publics de Washington !

D’accord, on n’est pas sérieux quand on a soixante ans, et il faut bien que le corps exulte – je serais le dernier à lui jeter la pierre. Mais cette tentative de suicide politique n’a vraiment rien de drôle: combien sont-ils, ces électeurs de Sarkozy en 2007 qui seraient heureux de revenir à gauche si DSK rentrait au pays auréolé d’un parcours sans faute à l’international ?

Ceux-là se sentent aujourd’hui cocus, au même titre que les conjoints respectifs des protagonistes de ces galipettes monétaires internationales.

A titre de consolation on pourra toujours se réjouir de la naissance, sous la plume de DSK d’un nouvel euphémisme désignant le coup de canif au contrat de mariage : « Un incident survenu dans ma vie privée… » Pour l’accident, voir Félix Faure.

DSK ephèmère au FMI ?

13

Grâce au Wall Street Journal, la planète entière sait désormais que DSK a une vie privée extra conjugale. Le président du FMI a reconnu les faits- tout en se défendant farouchement qu’ils aient donné lieu à un quelconque favoritisme professionnel, ce dont l’accuse le WSJ et qui pourrait entraîner sa destitution. On se gardera bien de penser quoi que ce soit du volet supposément népotique de l’affaire. La direction du Fonds Monétaire International a toujours été l’objet de bien des convoitises : on n’a aucune raison d’exclure a priori une manœuvre de déstabilisation montée de toutes pièces. Quant au côté privé  de l’affaire, on y réfléchira à deux fois avant d’accabler nos indiscrets confrères américains pour cet outing rien moins que délicat : dès juin dernier, DSK avait été dénoncé comme dragueur impénitent sur le blog de Jean Quatremer, spécialiste des questions européennes à Libération. Voilà ce qu’on pouvait y lire : « Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). » C’est donc un peu grâce à vous, cher Jean Quatremer, si aujourd’hui, tout le monde en parle. Alors, heureux ?

L’imprimé est l’avenir du net

3

On n’arrête pas le progrès, surtout quand il se déguise. Vendredi, nouvel hebdomadaire arrivé dans les kiosques le 16 octobre est un paradoxe, voire un oxymore : un journal pour s’orienter dans le réseau mondial, un portail imprimé. Pour les non-initiés, un « portail » est un « site de sites » qui oriente les lecteurs vers des textes publiés par d’autres sites. Depuis le temps qu’on vous dit qu’internet est une jungle, ce nouveau-né qui entend démentir les rumeurs de disparition de l’espèce imprimée vous servira à la fois de boussole et de couteau suisse, de gourmandise et de ration de survie (pour affronter les périodes de déconnection). Le minimum, c’est qu’il vous permettra de ne pas surfer idiot. Ce n’est pas rien.

On ne saurait exclure cependant que Vendredi soit plus que ce qu’il a l’air d’être et que son genre finalement modeste soit une feinte pour défendre autre chose – sinon une vision du monde, une façon de l’aborder de guingois, avec des convictions, juste ce qu’il faut de mauvaise foi, et plus encore à l’humour qui fait défaut à tant de grands journalistes. Après tout, ce qui est dit, écrit, montré, échangé, commenté, enjolivé, manipulé et déformé sur internet a au moins autant de signification que les commentaires repris en boucle d’un grand média à un autre grand média. Peut-être, alors que Vendredi avance masqué et que, sous couvert de vous aider à vous repérer dans l’enfer du net, il réinvente la grande presse d’opinion. Pour le plus grand déplaisir, par exemple de Jacques Attali : un insolent a eu la malséance de confronter son rapport au réel de la crise mondiale. Un travail au scalpel, donc saignant. On n’est pas en reste sur l’investigation : il est bien agréable, en ces temps de sacralisation des « énergies nouvelles », de pouvoir lire une enquête hors sentiers battus sur les éoliennes. On en arrive d’ailleurs aux mêmes conclusions que pour le rapport Attali : au pire une arnaque, au mieux, du vent. Bref, il semblerait que pour une fois on n’a pas banalement dans les mains un nouveau journal, mais un journal avec du neuf.

Ce soupçon semble d’autant plus fondé que le Géronimo de ces apaches[1. Apache est la SARL qui édite Vendredi. En filant la métaphore on ajoutera que leur Cochise, c’est Jacques Rosselin, fondateur de Courrier International ; la tribu comprend aussi le vieux sage Philippe Labarde qui fit les beaux jours de la Tribune et des pages éco du Monde.] est l’ami Philippe Cohen. Auteur, avec Pierre Péan, du livre qui a fracassé le mythe de la grande presse, Philippe a été l’un des premiers, dans la profession, à comprendre que les médias étaient devenus les rois du monde. Il a aussi été l’un des rares journalistes à soulever avec obstination les jupes de ces rois pour montrer qu’ils étaient nus, ou plutôt pour dévoiler leurs grandes ambitions et petites combines. À ceux qui claironnaient que « ceux qui critiquent la presse attaquent la démocratie », il a répliqué que « ceux qui interdisent qu’on la critique confisquent la démocratie ». Et toc. Le risque que Vendredi se complaise dans l’adhésion naïve au monde merveilleux d’internet est donc nul.

Il faut ajouter que Cohen est le genre de type qui a l’impression de mourir s’il ne se lance pas à intervalles réguliers dans une nouvelle aventure. En moins d’un an, il a propulsé marianne2 parmi les premiers sites d’information. Cela signifie aussi qu’il s’est heurté aux limites économiques de ce média qui a bien du mal à être une entreprise. Certains diront que ce privilège confère à ce qui s’y publie une forme de pureté et que le semi-amateurisme qui y règne garantit son caractère démocratique. De fait, le prix du ticket d’entrée est, comme le sait bien tout blogueur, ridiculement bas – un site capable de toucher des centaines de milliers de lecteurs par mois est bien moins coûteux qu’un journal atteignant une diffusion identique. Le web libère l’entrepreneur de presse des lourdes contraintes de la distribution. L’ennui est qu’il le libère aussi de la possibilité de gagner d’argent.

L’exode de budgets publicitaires qui quitteraient les vieux journaux pour les verts pâturages de la presse en ligne n’est pas seulement un mythe. Seulement, ce gâteau qui grossit est très inégalement partagé, une poignée d’acteurs en captant la part du lion, les annonceurs préférant concentrer leur investissement sur les « gros » – qui sont souvent les plus consensuels. Le premier responsable de cette situation, c’est toi, cher lecteur, toi qui acceptes de débourser quelques euros pour ton journal, mais qui trouves normal que sur internet, tout soit gratuit. De ce contexte difficile, l’équipe de Vendredi a tiré une conclusion culotée : l’imprimé est l’avenir du numérique. En tout cas, l’hebdomadaire se démarque de la culture de la gratuité : contrairement aux portails qui rémunèrent les contributions par de l’audience, Vendredi achète les textes qu’il reproduit. À des tarifs certes symboliques, mais en ce domaine, les symboles comptent, ne serait-ce que parce que ce qui s’achète est considéré comme du travail.

« Pour les internautes qui aiment lire » – ce slogan aurait pu être celui de Vendredi. On comprendra que pour la rédaction de Causeur, son arrivée est aussi bienvenue que le fut celle d’un autre Vendredi pour Robinson Crusoé. On se sent déjà moins seuls.

Demandez l’humanitude !

33

Contrairement à la bravitude, l’humanitude n’est pas l’invention d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, mais celle d’un gang de gériatres. Pour apprendre à parler l’humanitude, allez donc faire un tour sur le site des Instituts Gineste-Marescotti !

Il est temps pour vous de vous familiariser avec la Philosophie de l’Humanitude, le Mourir Debout, la Manutention Relationnelle et la Capture sensorielle, sans manquer l’inoubliable Toucher Tendresse. Les heureux propriétaires de ces effarantes marques déposées et de toutes ces majuscules sont les infatigables estropieurs du verbe Yves Gineste et Rosette Marescotti. L’humanitude, il y a des maisons pour ça : les Instituts Gineste-Marescotti ou IGM, présents dans toute la France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg.

Entendons-nous bien : l’humanitude n’est pas une barbaritude, c’est un barbarisme. Les soins dispensés derrière ces terrifiants vocables sont sans doute excellents. Mais d’abord, qu’est-ce que « l’humanitude » ? Nos doctes gériatres-lexicologues emploient le terme dans trois sens. Il s’agit en premier lieu de l’ensemble des caractères spécifiquement humains : « le rire, l’humour, l’intelligence conceptuelle, la verticalité, l’habit, la socialisation » (aucune mention, curieusement, de la guerre ni de la cruauté somptuaire). Les gériatres en déduisent une sorte de human pride. Sois fier d’être un humain ! Lutte pour la reconnaissance et la visibilité de ton humanitude ! Bouge-toi pour ton espèce ! A titre personnel, en matière d’humanitude, je préfère Hubert-Félix Thiéfaine : « Morbac ascendant canular, affilié au Human fan club… »

« L’humanitude » désigne ensuite le sentiment qu’inspirent légitimement les caractéristiques humaines. Il porte en français un nom très simple : l’amour. « L’humanitude » est enfin une méthode de soin inspirée par l’amour, prenant en compte l’universel besoin humain de contact physique, de regard, de parole et de voix humaine. En gros, il s’agit donc de traiter les vieux avec amour. Au risque de vous choquer, moi aussi je suis pour. J’aime bien la dignité humaine. Je suis favorable à un peu d’humanitude dans un monde de brudes. L’abandon et le mépris de la vieillesse et des malades sont assurément un des traits les plus répugnants de l’époque. Mais est-ce une raison pour nous causer comme ça ?

Le site des IGM regorge de merveilles lexicales. De la « bientraitance » à « l’auto-feed-back », en passant par les « techniques de décontracture ». Il y est question de « techniques du prendre-soin qui sur le terrain donnent des résultats immédiats et spectaculaires : pacification de 90 % des comportements d’agitation pathologiques… » Tremblez, vieillards ! Après la Serbie et l’Irak, votre tour est venu ! On va vous pacifier la gueule avec humanitude ! Vous n’avez aucune raison d’avoir peur, « la philosophie de l’humanitude est basée sur l’approche émotionnelle et le respect des droits de l’homme. » Dans les IGM, nulle trace de médecins ou d’infirmières, il n’y a que des « soignants ». Il s’agit de « passer de la médecine « vétérinaire » à une rencontre des « humanitudes dans le soin » », car « on ne devient soignant qu ‘en s’occupant de l’humanitude ». Quand un « soignant » vous montre son « humanitude », une seule solution : le mordre ! Évidemment, à la longue on en vient à se demander si cette orgie d’inventions lexicales ne dissimule pas la pauvreté des inventions réelles en matière de soin. « Soigner avec humanité n’est pas prendre soin en humanitude », paraît-il. La différence : la modestie ? La métamorphose de l’amour en protocole médical sous haute surveillance ?

L’un des plus inquiétants concepts des IGM est quand même « le vivre et mourir debout », qui semble empreint d’un volontarisme médical assez obscène, voire moderne. Et qui évoque irrésistiblement des images d’une horreur burlesque : des lits installés verticalement contre les murs, les vieillards sanglés nuits et jours pour « rester debout » ? Ou pire : la scène de Blue Velvet de David Lynch où un cadavre est maintenu debout ligoté… Elle est belle, l’humanitude !

Preuve ultime que l’humanitude est un grand pas pour l’humanité : « Une récente étude, menée auprès de 111 personnes âgées de 67 à 101 ans, présentant une démence de type Alzheimer, a permis d’observer les modifications de comportement d’agitation de ces personnes. » Stupéfiante conquête de la science ! Placez cinquante vieillards dans un grand dortoir sans éclairage, plein de rats, d’araignées et de cactus, traitez-les par le silence, les coups et les crachats. Dans le même temps, placez cinquante autres vieillards dans un dortoir lumineux et spacieux, débordant de fleurs, parlez-leur, massez-les, souriez-leur, caressez leurs mains et leurs cheveux. Miracle de la bientraitance et de l’humanitude : à l’arrivée, la deuxième bande de vieillards se porte mieux que la première ! (Même si la première tire une consolation certaine de la fierté d’avoir participé à un protocole scientifique aussi grandiose.) L’amour est bon pour l’homme ! Comment le saurions-nous sans la science ?

Mais pourquoi préférer « humanitude » à « humanité » ? « Il nous est apparu que l’utilisation du mot humanité pouvait prêter à confusion. » Etonnant, non ? Certaines innovations lexicales manquent hélas encore à la panoplie Humanitude. A titre personnel, les mots « malades » et « morts » me choquent considérablement. Je suggère de les remplacer sans plus tarder par les plus convenables « personnes en cessation de santé » et « personnes en cessation de vie ».

En découvrant la bravitude sur la muraille de Chine le 7 janvier 2007, Ségolène Royale n’a pas posé la pierre fondatrice de l’itude attitude. Elle n’a fait que s’inscrire, avec panache, dans la longue tradition inaugurée en 1980 par Freddy Klopfenstein, l’inventeur du mot « humanitude », qui n’avait certes pas encore toute la richesse de sens qu’on lui connaît aujourd’hui. Les vertus du préfixe « itude » sont multiples. Il est moderne, dérangeant, il est à lui seul un cri de liberté contre « le fascisme de la syntaxe ». Il rend toute vieillerie nouvelle. Il permet de rajouter une touche de cœur, un zeste de chaleur à n’importe quoi. Enfin, il est incontestablement plus scientifique.

La « pénibilité » doit faire encore un effort, afin de trouver sa maturité novlinguistique dans la « pénibilitude ». Les « incivilités » méritent haut les mains de devenir des « incivilitudes ». Innovitude, féminitude, altéritude, flexibilitude, sens des réalitudes, sécuritude et sincéritude sont les authentiques valeurs de demain, ou pire, d’aujourd’hui. L’itude attitude est sans conteste la sœur jumelle du « mariadage » cher à Philippe Muray.

Ah oui, et au fait, à propos… Elle est retrouvude !

– Quoi ?
– L’éternitude.

Historie collective

2

Ces jours-ci, tout a une fâcheuse tendance à devenir historique. Il y a une semaine, la chute des cours boursiers était qualifiée d’historique par tous les commentateurs. Lundi, l’ouverture des cours à la Bourse de Paris a donné lieu, selon Le Monde, à un « rebond historique » (Le Figaro ne la considérait que « spectaculaire »). Mercredi, la rechute des indices européens était due, bien sûr, à « des volumes de ventes historiques ». Quant à la moyenne entre la chute et la reprise, elle est quoi ?

Crise : le pire est peut-être devant nous

28

Dans La Crise globale,son dernier livre, le journaliste Jean-Michel Quatrepoint montre comment Wall Street a gagné contre Main Street.

Vous reprochez aux élites occidentales de ne « jamais relier les problèmes entre eux », de ne jamais admettre devant les opinions publiques que c’est le système dans sa globalité qui s’est déréglé : la crise financière, concomitante à la sortie de votre essai, n’a-t-elle pas mis en évidence le contraire, en contraignant les grands argentiers à se concerter et à annoncer ce lundi 13 octobre un « plan global » ?
Il pouvait difficilement en aller autrement : toutes les places financières s’écroulaient en même temps et les banques tremblaient sur leurs assises ! Mais dans un premier temps, ne l’oublions pas, nos dirigeants prétendaient que l’Europe était à l’abri… Et le plan Paulson, avant d’être remanié, visait essentiellement à voler au secours de l’élite financière américaine. Seule la violence de la crise, son accélération subite et sa propagation à toute l’économie, par l’assèchement brutal du crédit aux entreprises et aux particuliers, a obligé les dirigeants a envisagé des solutions de grande ampleur et, surtout, communes. Il y a encore quelques jours, Angela Merkel ne voulait tout simplement pas en entendre parler ! C’est donc la peur qui a motivé cette concertation, et non pas une réflexion de fond sur ce qu’est devenue l’économie mondialisée. Le travail d’analyse sur les trente dernières années n’a pas été fait par les élites à commencer par les élites américaines – républicaines mais aussi démocrates. Çà et là, quelques critiques du système se font jour, certes, mais pour l’essentiel ce sont surtout les « excès » du système qu’on déplore et non pas son fonctionnement. Or, ainsi que je l’explique dans mon livre, nous ne sommes pas confrontés à une énième crise d’ajustement, comme on a pu le dire des bulles « Internet » ou des « subprimes », mais à la crise globale et profonde d’un système né il y a 27 ans avec la victoire de Ronald Reagan.

Selon vous, en effet, le système qui vacille aujourd’hui est le résultat d’une « révolution idéologique » mais aussi d’un triomphe géopolitique complet, et souvent mal perçu, des Etats-Unis à la fin du XXe siècle…
Absolument. C’est la conjonction de ces deux bouleversements, l’un dans l’ordre de la représentation du monde, l’autre dans son organisation politique et économique, qui a permis la naissance de cette économie globalisée dont les principaux traits sont la prédation et la financiarisation, et qui est aujourd’hui à l’agonie. Commençons par la révolution idéologique : en 1981, Reagan arrive au pouvoir aux Etats-Unis, précédé de peu, en Grande-Bretagne, par celle qui deviendra sa fidèle alliée : Margaret Thatcher. Les deux chefs d’Etat sont confrontés à un problème bien réel : la dégénérescence de l’Etat providence. Les entreprises, à l’image d’IBM et de General Motors, sont devenus des géants arthritiques, les administrations se mêlent de tout, paralysent tout, les syndicats très puissants ne jouent plus leur rôle, les impôts étouffent la créativité – bref, ceux qui parlent alors de « soviétisation » des économies occidentales n’ont pas complètement tort. Il fallait réformer tout cela, redonner une certaine souplesse au système économique. Reagan et ses émules, partout dans le monde, de l’Europe au Chili, vont faire le choix de fracasser ce système, qui était tout de même l’héritier lointain du New Deal. Son fonctionnement était devenu certes calamiteux, mais son principe « éthique », si j’ose dire, était bon : partage et redistribution. Au cours des années 80 et 90, tout cela sera détruit.

En regard de ce basculement idéologique, vous pointez un basculement géopolitique complet en faveur des Etats-Unis, et donc de leur conception de l’économie…
C’est un fait qu’en dix ans, entre 1979 et 1989, les Etats-Unis ont réussi la prouesse de se débarrasser de toute concurrence parmi les super puissances en place ou émergentes. Ou plus exactement, car le terme « débarrasser » ne rend pas compte des faits, les USA ont non seulement mis hors d’état de nuire mais aussi intégré à leur système naissant, au monde globalisé qu’ils étaient entrain de concevoir, tous leurs rivaux à commencer par l’URSS, assommée par la relance de la course aux armements technologiques. L’empire s’est effondré en 1989 et Washington a assigné à la Russie nouvelle, et à un Boris Eltsine très coopératif, une place très claire : réservoir en énergies fossiles et matières premières. Ses satellites, eux, en intégrant l’OTAN et l’économie de marché, devaient devenir de nouveaux débouchés pour le made in USA. Après l’URSS, ce fut le tour du Japon d’être mis sur la touche. En avance technologiquement, accumulant les excédents commerciaux, taillant des croupières aux Américains jusque dans leur pré carré de l’automobile, les Japonais ont été politiquement contraints, en 1985, lors des accords dit du Plaza, de réévaluer leur monnaie, ce qui n’était pas du tout conforme à leurs intérêts d’exportateurs. Le Japon a été ainsi mis à genoux financièrement en quelques mois. L’archipel mettra plus dix ans à s’en remettre… pour prendre aujourd’hui de plein fouet la nouvelle crise. Quant à la Chine, ses dirigeants allaient se montrer beaucoup plus malins que leurs homologues soviétiques : Den Xiao Ping a vite compris que son régime était en danger de mort. A partir de 1979 et de la normalisation des relations avec Washington, il va progressivement faire entrer son pays-continent dans la zone dollar, attirant ainsi les capitaux et devenant l’usine de l’Occident. Pour le plus grand profit des multinationales anglo-saxonnes. Un deal gagnant-gagnant, dont les Etats-Unis seront les authentiques vainqueurs : décrétés à juste titre hyperpuissance, dénués de rival, ils vont façonner le monde selon leur idéologie, leur modèle.

Complot judéo-bolchevique

9

Conséquence inattendue de la crise des subprimes, Marx est de nouveau à la mode. C’est en tout cas ce qu’affirme Jörn Schütrumpf de la maison d’édition allemande Karl-Dietz Verlag. Sa version de Das Kapital s’est vendue à 1.500 exemplaires cette année, contre 500 en 2005. « Les lecteurs, a-t-il souligné, sont issus d’une jeune génération d’érudits qui a dû reconnaître que les promesses néo-libérales ne se sont pas réalisées », ce qui est quasiment un portrait-robot de l’ami Jérôme. Si elle rassurera les éditeurs en panne d’idées et de fonds propres (toutes les œuvres de Marx sont libres de droits depuis longtemps), cette nouvelle est néanmoins un coup dur pour les tenants d’une crise téléguidée par Israël, comme semblait le prouver la faillite de Lehman. A moins qu’il ne s’agisse d’une joint venture cosignée Mossad et Guépéou ?

Le sauvageon de Belfort

5

Jean, chevalier de Belfort, s’assura une réputation d’escrimeur hors pair dans toutes les cours européennes. Las, le roi de France le fit nommer sénateur à vie. Quinze ans durant, il tenta de réformer l’institution – prenant chaque année trois kilos supplémentaires – jusqu’au moment fatidique où il déclara devant Fontenelle : « Un sénateur, ça ferme sa hure ou ça démissionne. » Ce qu’il fit sur-le-champ.

Anonyme belfortain du XVIIIe siècle, Le Sauvageon de Belfort, vers 1780. Conservé dans le vestibule « Oui, oui, on est encore à gauche, la preuve y a le tableau de l’autre qu’est encore accroché au mur » du 10 rue de Solférino (Paris).

France-Tunisie : carton rouge pour le PCF !

212

« Ces sifflets étaient l’expression de gens en souffrance qui ne se sentent pas bien chez nous… Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise », a déclaré Marie-George Buffet sur France Inter après le match France-Tunisie auquel elle avait assisté au stade de France. « Une fois qu’on a dit que c’était scandaleux, on n’a rien réglé », a-t-elle ajouté, évoquant pour conclure un France-Algérie qui fut pour elle « très douloureux ». Il faut dire que cette grande douleur avait rendu muette la ministre de la Jeunesse et des Sports: lorsque l’hymne national avait été sifflé par les spectateurs (dont une bonne partie était invitée), elle n’avait pas bougé d’un cil. La secrétaire du PCF s’était contentée de regretter qu’on gâchât ainsi la fête, sans réaliser que ce n’est pas une fête quand les participants manifestent aussi peu de plaisir d’y participer. Nombre d’Algériens vivant en France s’étaient déclarés scandalisés par le comportement de ceux que l’on donnait comme exemple à leurs enfants se comportent ainsi[1. Jacques Chirac saura se souvenir de cet épisode lors de la finale de la Coupe de France opposant le SC Bastia au FC Lorient. Les Corses sifflèrent l’hymne et Chirac quitta immédiatement (mais momentanément) la tribune officielle en signe de protestation.] .

Et voilà qu’après le France-Maroc de novembre 2007, le même scénario se reproduit.
L’hymne tunisien vient d’être interprété par la sublime Amina. Soucieuse, sans doute, de conquérir un public djeun que l’on suppose peu porté sur les flonflons militaires, la Fédération a chargé Lââm de chanter La Marseillaise. Contrairement à Amina, vêtue d’une robe simple et élégante, elle n’a pas jugé utile, pour la circonstance, de se mettre en frais. D’une certaine façon, son accoutrement annonce la couleur : survêtement à capuche, casquette et sweat-shirt portant l’inscription « Lââm, depuis 1998 ». Sa date de naissance ? Sa réaction sera aussi classe que sa tenue : « J’ai eu un peu les boules. » C’est elle qu’on aurait dû siffler.

Donc, Marie-George Buffet estime que ceux qui sifflent « sont en souffrance ». Visiblement, elle ne songe pas un instant que les sifflets pourraient vexer et en faire souffrir d’autres ? Le siffleur est une victime, les insultes.
Nous voilà au cœur de la bouillie idéologique que la gauche française n’a cessé de nous infliger depuis vingt ans. Transformer le désastre en projet, trouver toutes les excuses aux délinquants : il faut comprendre celui qui vous frappe car il faut beaucoup souffrir pour en arriver à frapper les autres… Et tant pis pour les victimes de cette souffrance supposée.

Le problème, c’est qu’à tant comprendre, on finit par être excessivement compréhensif. On ne règle rien en disant que « c’était scandaleux » ? Sans doute. Ca irait mieux en le disant. Mais ce qui frappe dans le discours de la Secrétaire générale c’est l’absence de toute condamnation. Toute son énergie rhétorique est tournée vers une entreprise de justification.

Quelles raisons ont donc ces jeunes gens de siffler l’hymne de leur propre pays ? Voici sa réponse, exprimée dans sa syntaxe inimitable : « Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise. » Dans la mesure où des personnes comme elle répètent à l’envi tout le mal qu’il faut penser de la France, il n’est pas surprenant que les jeunes du stade manifestent pour elle le plus grand mépris.

Il est facile d’accuser le sport. Mais le racisme qui sévit dans les stades n’est pas une affaire sportive. Et les contentieux coloniaux de la France non plus. On se rappelle comment tourna le match de la réconciliation France-Algérie.

Autre farce, la valeur pacificatrice du sport. Celui-ci devrait donc remplacer la politique internationale[2. Rappelons-nous le fameux Etats-Unis vs. Iran, à la Coupe du monde de 1998, dont on s’étonna qu’il se déroule sans incident. Comme si les joueurs faisaient de la politique ! A l’inverse, le match Argentine-Angleterre en 1986, au cours duquel Maradona marqua deux fois (dont une fois de la main), fut vécu par lui et certains de ses coéquipiers comme une revanche de la guerre des Malouines. A certaines occasions, le sport révèle qu’il est plus l’allié objectif des nationalismes les plus stupides et ne conduit à aucune réconciliation des peuples !], la politique de la ville, la politique sociale, l’école et la morale[3. Le dopage n’est pas une dérive du sport de haut niveau. Il en est la conséquence. Les deux sont mauvais pour la santé.]. Du coup, on a oublié qu’il consiste fondamentalement à opposer des joueurs ou des équipes qui s’affrontent, et que la victoire de l’un entraîne la défaite de l’autre. Oui, le sport c’est l’exclusion, la discrimination. Il peut donner le goût de l’effort voire la discipline, mais il enseigne aussi et surtout le goût de la victoire, autrement dit la volonté d’écraser l’autre.

Le sport n’est pas moral. Il ne n’enseigne ni la fraternité ni le respect, il suffit d’avoir trainé ses guêtres sur un terrain de foot ou de rugby pour le savoir. Pour parvenir au sommet, il faut être méchant et impitoyable. On peut trouver du plaisir à la pratique du sport : on n’y apprendra ni l’amour de son pays, ni l’amour de la langue, ni l’amour de l’autre.

Au tournant du siècle dernier, Léon Bloy nous avait pourtant prévenus : « Je crois que le sport est le plus sûr moyen de produire une génération de crétins malfaisants ». Une activité qu’il considérait aussi comme « un avant-goût de l’enfer. »

Coluche, et après

38

Il est beaucoup question de Coluche ces temps-ci, notamment à cause du film-catastrophe que lui consacre Antoine de Caunes. (À chaque fois que je vois un de ses opus, je me pose la même question : quel est le flatteur imbécile qui a persuadé ce sympathique non-voyant qu’il était cinéaste ?)
Tout le monde en parle, disais-je ; alors, pourquoi pas moi ? Eh bien, puisque vous me posez la question, mes sentiments à l’égard de Coluche sont partagés (au moins par moi).

Ce qui naturellement m’insupporte, en tant que chrétien des Alpes, c’est d’entendre depuis vingt-deux ans pleurer rituellement ce « saint laïc » ; je parlerais plus volontiers d’un bouffon opportuniste qui, au fil de sa vie – courte, mais intense – s’est mué en une sorte de Père Teresa.
Ou plus précisément, une Mère Teresa à l’envers : chez Coluche, les élans de transcendance semblent avoir été à peu près aussi fréquents que les bouffées de doute chez Teresa. (Mais j’ai pas les chiffres.)
Ça ne suffit pas pour moi à en faire un saint – « ni même une paire », comme il eût dit. Juste un mec plutôt bien, et c’est déjà pas mal.

En quinze ans de carrière, dans ce monde particulièrement cruel et absurde du showbiz, il semble qu’il n’ait jamais piétiné personne pour prendre sa place, ni même pour faire un bon mot. Si l’on peut admirer quelque chose chez lui, c’est cette humanité – j’ai pas dit « humanisme ».

Invité au « Jeu de la Vérité » de Patrick Sabatier (TF1, 15 mai 1985 ), contrairement à tous ses prédécesseurs hormis Chantal Goya, Coluche joue le jeu. Et crève l’écran juste en disant la vérité, posément.
Oui, il a eu « deux-trois » expériences homosexuelles mais, après réflexion, elles n’auront servi qu’à confirmer son hétérosexualité. Une pulsion incontrôlable hélas, et qui d’ailleurs n’empêche pas la misogynie : au moins, on sait de quoi on parle !
Oui, il a goûté à toutes les drogues – et non il n’en recommande aucune.
Oui, il a touché le fond de l’abîme et oui, il est remonté « mais c’est plus dur que la descente ». On s’en doutait, sauf que c’est toujours mieux de l’entendre dire par un mec qui a fait l’aller-retour.

Pour Michel Colucci, la descente aux Enfers aura duré quatre ans, scandés par des tragicomédies dont il était de moins en moins responsable.

Sa vraie-fausse campagne à la présidentielle de 1981 a fini comme elle avait commencé : en foirade. Il faut savoir s’entourer ; entre Romain Goupil, demi-solde du gauchisme et Paul Lederman, soldeur de génies, Michel était mal pris. De conserve, mais chacun pour son compte, ces deux-là l’ont marionnettisé pour en faire un vrai-faux candidat « présentable » à la présidence de la République.
Et voilà : comme je vous l’annonçais déjà il y a plusieurs lignes, ça s’est terminé en eau de boudin – mais avec en supplément du sang, des larmes et quelques crises délirantes, voire suicidaires. D’absence de fil en absence d’aiguille, peu à peu Coluche a fini par sombrer. Fiascos politico-médiatiques, comme ce pitoyable sketch de candidatus interruptus ; déchirements intimes, comme la rupture avec son épouse Véronique ; drames indicibles, comme l’arrachement de son double astral Dewaere…