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En finir avec le business d’enlèvements d’enfants (notamment français) au Japon

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Selon l’ONG Kizuna Child-Parent Reunion, 150 000 enfants sont enlevés chaque année par un parent au Japon, dans le cadre d’une séparation. Comment l’expliquer ?


Ce phénomène des enfants enlevés au Japon, qui concerne de nombreux pères français, a inspiré « Une part manquante », le nouveau film de Guillaume Senez mettant en scène Romain Duris, sorti le 13 novembre dernier.

« Ce qui pousse les enlèvements des enfants au Japon, c’est une règle qui dit que le premier qui part avec l’enfant obtient la garde et peut bloquer l’accès à l’autre jusqu’à la majorité » expliquait très bien Vincent Fichot, au micro de France Bleu, le 27 novembre. Son fils de trois ans et sa fille de 11 mois ont été enlevés par sa compagne japonaise en 2018. « C’est seulement le premier enlèvement qui compte. En revanche, si vous essayez de retrouver vos enfants et de les enlever à votre tour, là par contre vous serez arrêté pour tentative d’enlèvement. » Selon une enquête de 2021 demandée par le gouvernement japonais, un enfant de parents divorcés sur trois finit par perdre tout contact avec le parent non gardien.

Ces situations dramatiques découlent principalement de l’application de la législation nippone en matière de droit de la famille , qui ne reconnaissait, avant mai 2024, ni le partage de l’autorité parentale, ni la garde alternée. De plus, les juges appliquent le principe non écrit de « continuité », qui les conduit à attribuer systématiquement l’autorité parentale et la garde exclusive de l’enfant au parent ravisseur. Quant au droit de visite, il est toujours laissé à l’appréciation du juge aux affaires familiales, et son exercice dépend du bon vouloir du parent auquel a été attribuée l’autorité parentale.

Le 17 mai 2024, le Parlement japonais a adopté un Code civil modifié dont le principal pilier est l’introduction de l’autorité parentale conjointe sur les enfants en cas de divorce. Bien que les médias japonais aient rapporté que « en principe, l’autorité parentale est partagée », en réalité, contrairement à d’autres pays, la modification visait à permettre l’option de l’autorité parentale conjointe ou, selon les cas, le maintien de la garde exclusive. Pourquoi le Japon est-il si réticent à ouvrir la voie à l’autorité parentale partagée ? Cela s’explique moins par des raisons idéologiques que par la combinaison de trois groupes d’acteurs : les avocats, les tribunaux et certains partis politiques.

Concurrence exacerbée entre avocats

Il convient tout d’abord de relever que le nombre d’avocats japonais a augmenté rapidement ces dernières années. En 2001, le gouvernement japonais a adopté une loi sur la réforme du système judiciaire, qui visait, entre autres, à rendre le système juridique plus accessible à ceux qui en ont besoin. Garantir l’accessibilité nécessite naturellement une augmentation du nombre d’avocats, des juges et d’autres personnels juridiques. Dans ce contexte, selon les données de la Fédération japonaise des barreaux, Nichibenren, le nombre d’avocats est passé de 18 243 en 2001 à 45 826 en 2024. Par ailleurs, selon le Court Databook 2023 publié par la cour japonaise, le nombre de nouvelles affaires reçues par l’ensemble des tribunaux a diminué, passant de 5 632 117 en 2001 à 3 577 916 en 2024. Cela se traduit par un renversement complet de l’équilibre entre l’offre et la demande dans le domaine judiciaire. Il est raisonnable de penser que cette situation d’offre supérieure à la demande a porté un coup dur aux avocats. Résultat logique : une extrême concurrence entre avocats, pour obtenir une part réduite du gâteau… En vue de survivre dans la concurrence féroce qui règne au sein du barreau, certains avocats se sont donc tournés peu à peu vers le « business » de l’enlèvement d’enfants.

Avocats peu scrupuleux

Au Japon, où l’autorité parentale exclusive est encore maintenue, dans la majorité des cas de divorce d’un couple avec enfants, c’est la mère qui obtient l’autorité parentale des enfants. Cependant, dans certains cas, les maris obtiennent l’autorité parentale, mais il existe certaines femmes qui enlèvent alors leurs enfants sans le dire à leur mari, dans le but de s’assurer que celui-ci n’obtiendra jamais l’autorité parentale.

De tels enlèvements peuvent bien sûr également tomber sous le coup de l’infraction d’enlèvement d’un mineur telle que définie par le Code pénal du Japon. Mais, le principe de continuité s’applique également lorsque l’enfant d’un couple séparé vit avec l’un de ses parents pendant un certain temps et mène une vie stable, le maintien de ce statu quo étant dans l’intérêt de l’enfant. Ainsi, il est plus probable que le parent qui a emmené l’enfant obtienne l’autorité parentale de ce dernier. Cependant, l’accomplissement seul de ces actes dangereux comporte forcément des risques, qui peuvent être contraires au Code pénal. C’est là qu’interviennent des avocats peu scrupuleux dans le but de profiter du parent qui a enlevé ses enfants en vue de gagner l’autorité parentale et de se faire rémunérer pour leurs services.

Par exemple, une avocate japonaise écrit sur son X (Twitter) : « Vous pouvez vous séparer avec vos enfants. Votre mari peut dire qu’il s’agit d’un enlèvement, mais je vous défendrai en tant qu’avocate. Il y a des avocats similaires dans différentes parties du Japon. N’hésitez pas à nous contacter ». De telles déclarations d’avocats peuvent être trouvées non seulement sur X et sur des sites web, mais aussi lors d’événements de consultation sur le divorce organisés ici et là dans le pays. Certains de ces avocats conseillent carrément aux femmes d’inventer des histoires sur des violences domestiques qu’elles subiraient de la part de leur mari.

Sous-effectif dans les tribunaux, doublement des affaires familiales en 20 ans

Cette épineuse question de l’enlèvement d’enfants relève aussi naturellement des problèmes des tribunaux de la famille au Japon, lesquels traitent ces questions familiales telles que l’autorité parentale des enfants. Il a été expliqué précédemment que le nombre de nouvelles affaires reçues par l’ensemble des juridictions est en baisse, ce qui est principalement dû à une diminution du nombre d’affaires civiles et administratives, pénales ou concernant les mineurs. Par exemple, selon le Court Databook 2023, le nombre d’affaires civiles et administratives traitées par l’ensemble des juridictions est passé de 3 098 011 en 2001 à 1 477 567 en 2023. En revanche, la même base de données indique que le nombre d’affaires familiales traitées par l’ensemble des tribunaux a doublé, passant de 596 478 en 2001 à 1 182 687 en 2023.

Cependant, l’augmentation du nombre de juges n’a pas suivi le rythme de celle des affaires domestiques. Selon les données de Nichibenren, en 2001, il y avait 2243 juges, mais malgré la mise en œuvre de la réforme judiciaire, ce nombre n’est passé qu’à 2770 en 2023.  Dans ces conditions, il est tout à fait logique que la charge qui pèse sur les juges aux affaires familiales soit un peu lourde. Les juges aux affaires familiales ne sont en outre pas les seuls à être de plus en plus sollicités. Il y a également une pénurie d’enquêteurs familiaux, lequels travaillent avec les juges sur les affaires domestiques. Leurs tâches principales consistent à évaluer l’environnement familial lors d’une procédure de divorce, ainsi qu’à vérifier les souhaits de l’enfant et à faire un rapport au juge. Les enquêteurs familiaux sont des fonctionnaires du tribunal, dont le nombre est déterminé par la loi. Ils sont en même temps des fonctionnaires nationaux, et il n’a donc pas été facile pour les parlementaires d’apprécier le nombre nécessaire de ces agents localement sur la période que nous évoquons.

En raison de cette situation, le ministère japonais de la Justice, bien conscient de la situation désastreuse des tribunaux de la famille, a été très réticent à établir ce principe de l’autorité parentale conjointe, ignorant les sentiments des parents et des enfants. Mais ce sous-effectif des juges aux affaires familiales et des enquêteurs, conjugué à l’augmentation du nombre d’affaires familiales, n’est pas le seul obstacle à l’instauration de l’autorité parentale partagée par défaut. En arrière-plan de cette question, on constate également une collaboration étroite entre les tribunaux, les cabinets d’avocats et les organisations apparentées. Par exemple, il a été constaté que des juges ayant pris des décisions en faveur du maintien de l’autorité parentale exclusive sont devenus, après avoir quitté leurs fonctions… avocats dans des cabinets d’avocats qui tentent également de l’obtenir !

De surcroît, non seulement des juges, mais aussi des enquêteurs familiaux, travaillent, après leur retraite, dans des organisations s’occupant des visites entre les parents et les enfants qui ne peuvent pas se voir. Les parents dont les enfants ont été emmenés sont souvent obligés de passer par ce type d’organisation afin de voir leurs enfants grandir. Lorsque les parents rencontrent leurs enfants avec le personnel de ces organisations en tant que chaperons, le coût est d’environ 20 000 yens (environ 125 €) ; mais de telles visites ne sont autorisées que pour une durée maximale de trois heures, une fois par mois. Si le Japon mettait en place un système d’autorité parentale conjointe, comme la France, tous ces intermédiaires perdraient toute leur valeur. Cela signifierait aussi que les juges et les enquêteurs familiaux auraient moins de possibilités de trouver un nouvel emploi après leur départ à la retraite.

Les politiques peinent à prendre position

Outre les problèmes des avocats et des tribunaux mentionnés ci-dessus, il ne faut pas oublier que certains partis politiques s’opposent à la création de l’autorité parentale conjointe. Parmi les partis qui s’y opposent, il convient de mentionner le Parti démocrate constitutionnel du Japon (libéral, opposition), dont le nombre de sièges a considérablement augmenté lors des élections législatives qui se sont tenues le 27 octobre. Yukio Edano, l’actuel conseiller principal du parti et député à la Chambre des représentants (l’équivalent de l’Assemblée nationale française) avait exprimé son soutien à l’autorité parentale conjointe en 2008 de la manière suivante : « Dans de nombreux pays développés, l’autorité parentale partagée après un divorce est considérée comme étant dans l’intérêt supérieur de l’enfant, et la séparation d’un enfant de ses parents est considérée comme une maltraitance, à moins qu’il n’y ait des raisons particulières ». Pour finalement se rétracter, suite à l’opposition de certains activistes.

L’approche du Parti démocrate constitutionnel en la matière, même si elle ne modifie pas son insistance sur « l’intérêt supérieur de l’enfant », met en avant le danger de mélanger les cas de violence domestique, d’abus et de conflits graves entre parents. En outre, ce parti libéral continue de préconiser qu’elle ne soit pas accordée en l’absence d’accord entre les deux parents, et insiste sur le fait qu’elle n’est pas un principe. Ce premier parti d’opposition compte également quelques avocats et anciens conseillers municipaux qui s’opposent à l’autorité parentale conjointe. Bien évidemment, le parti n’est pas le seul à s’opposer à sa mise en place, certains membres du parti libéral-démocrate (actuellement au pouvoir) et du parti communiste s’y opposant également.

Priorité à l’intérêt de l’enfant!

Les victimes d’enlèvements d’enfants ne sont pas seulement des Français, mais aussi nombre d’étrangers et évidemment de Japonais. En réponse à cette modification du Code civil, certaines personnes qui espéraient la mise en place de l’autorité parentale partagée, comme dans des pays tels que la France, ont exprimé leur déception. Par exemple, un résident français a fait le commentaire suivant : « Alors qu’on parle de rendre la garde alternée automatique en France, le débat japonais est étonnant ». Un autre résident français au Japon a estimé de son côté que « c’était déjà mieux que rien ».

Il importe enfin d’éviter à tout prix que l’enjeu de l’enlèvement d’enfants ne vienne compromettre les relations d’amitié et de coopération franco-japonaises, qui sont d’une grande importance. Il convient également de souligner pour terminer que tous les hommes politiques, partis, avocats et citoyens japonais ne sont pas opposés à la garde partagée. Par exemple, de nombreux partis et élus politiques, comme le Parti conservateur du Japon, qui est devenu un parti politique national lors de la dernière élection législative, préconisent l’introduction d’un système d’autorité parentale partagée.

Il est clair que l’autorité parentale conjointe par défaut conduirait au bien-être de nombreux parents et enfants, sans distinction de nationalité, au détriment de quelques lobbies qui perdraient certains de leurs intérêts. Il ne faut jamais oublier non plus que les sentiments des enfants pour leurs parents et des parents pour leurs enfants sont sans frontières. Le gouvernement japonais devrait prendre au sérieux les voix des enfants et des victimes d’enlèvements et agir rapidement.

Le rabaissement de la fonction présidentielle est-il inéluctable?

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Notre démocratie représentative est en crise. Le rabaissement de la fonction présidentielle, déjà banalisée par le quinquennat, et le réveil du multipartisme anarchique, semblent désormais caractériser notre Vème République – un régime politique jusqu’alors stable et accepté par plus de 82% des Français en 1958. Comment s’en sortir ? Analysons…


C’est à craindre : le régime parlementaire qu’incarnait la Ve République est en passe de dégénérer en régime d’assemblée.

La séquence ouverte par la Loi de financement de la Sécurité sociale montre que le RN est devenu un acteur décisif du jeu parlementaire. A moyen terme, il conviendra de trancher le nœud gordien par un choc de légitimité qui exige le recours au référendum et invite – pourquoi pas – à expérimenter le scrutin uninominal à un tour plutôt que de placer quelque espoir dans le scrutin proportionnel.


L’adoption du quinquennat en 2000 a précipité le régime sur sa pente actuelle. Pourquoi ? Dans les régimes parlementaires, le pouvoir exécutif est bicéphale mais non dyarchique. Le président ne peut donc, sans créer de confusion, être un « super Premier ministre » au risque de reléguer ce dernier au rang des collaborateurs. Le président devient alors le chef de la majorité et n’est plus le garant de l’unité nationale et de la continuité de l’Etat, qui donne les « impulsions fondamentales » et les « directions essentielles » (Pompidou, conf. de presse 10 juillet 1969). Son action n’est plus circonscrite au « domaine réservé » qui confère la hauteur nécessaire à une vision à long terme. Le quinquennat, voulu par Lionel Jospin alors Premier ministre, et auquel le président Chirac s’est résolu, était perçu comme un progrès démocratique, qui présentait le mérite d’éviter les cohabitations en faisant coïncider le mandant présidentiel et la législature. Mais, les élections présidentielles de 2022 ont anéanti cette conjecture ! En descendant dans l’arène politique, le président a perdu de son éloignement et, ce faisant, comme le prévenait le Général de Gaulle, de son prestige et de son autorité (“L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans l’éloignement”). En charge de tout, le président est devenu un paratonnerre qui, prenant directement la foudre, n’est plus préservé par le Premier ministre simple fusible ! En exerçant les pouvoirs normalement dévolus au gouvernement et à son Premier ministre, il perd de son autorité. Or, c’est cette dernière (auctoritas) qui augmente (augere) le pouvoir (potestas), et non l’inverse (Hannah Arendt, La crise de la culture, 1972).

Le réveil du multipartisme anarchique

Le fait majoritaire, amplifié par le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours (institué par l’ordonnance du 13 octobre 1958), excepté la parenthèse de 1986, devait inoculer, au régime de la Vème République, la stabilité gouvernementale, contrastant avec la valse endémique des gouvernements sous la IVe République (24 gouvernements en 12 ans de régime).

La IVe République laissait le champ libre aux coalitions ayant pour pivot soit la SFIO (1946-1951) soit le MRP (1952-1955). Les communistes en étaient exclus en raison de leur allégeance à l’Union soviétique, tandis que les gaullistes (RPF) affichaient leur défiance à l’égard du « régime des partis ». La guerre d’Algérie révéla l’incurie du système… Le 1er juin 1958, l’Assemblée nationale accordait l’investiture au Général de Gaulle qui devenait le dernier Premier ministre de la IVème République. C’est dans ce contexte institutionnel que fut adoptée par référendum du 28 septembre 1958, la nouvelle Constitution à 80% des suffrages exprimés. Après 65 années de règne, le régime de la Vème République semble à bout de souffle, prêt à être emporté par une crise de régime amorcée par la dissolution et menacé par les motions de censure mêlant « l’alliance des contraires ».

On assiste au réveil d’un multipartisme anarchique, que la constitution de la Vème République, modèle singulier de rationalisation du parlementarisme, échoue aujourd’hui à endiguer. Il apparaît sous la forme d’un tripartisme constitué, à gauche et au centre, de cartels de partis, alliés au second tour, pour mettre en déroute le RN arrivé en tête au premier. Sans autre « raison sociale » que de faire barrage, aucun des partis des deux cartels n’est susceptible de jouer le rôle d’un parti pivot pour constituer une majorité. La crise politique est donc consommée. Elle pourrait dégénérer en crise de régime si ce dernier se révélait impuissant à résoudre la crise financière. Pour l’adoption du projet de Loi de finances de la Sécurité sociale (LFSS), Michel Barnier n’était pas tenu d’engager la responsabilité du gouvernement sur le fondement de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Constatant que le délai de 50 jours était expiré au 2 décembre, le Premier ministre pouvait dessaisir le Parlement et, en vertu de l’article 47-1 de la Constitution, mettre la loi en œuvre par ordonnance. Il préféra céder au RN le destin de son gouvernement !

Risques et péril de l’usage du 49 alinéa 3 de la Constitution

L’article 49 alinéa 3 est un instrument de rationalisation du parlementarisme. Mais son usage, à l’instar du droit de dissolution, est à manier avec parcimonie. Il peut servir à discipliner une majorité erratique. En l’absence de majorité, il devient une roulette russe !

Son usage, qui induit la possibilité d’une motion de censure, n’est pas un coup de force, mais un coup de droit : un acte politique fondé en droit constitutionnel.

Le RN obtint satisfaction sur au moins deux de ses « lignes rouges » : le prix de l’électricité et l’engagement du gouvernement à ne pas prévoir de « déremboursement » de médicaments. Comment s’est-il résolu à voter la motion de censure déposée par son adversaire politique le plus déterminé qui reprochait au gouvernement Barnier de céder à ses plus « viles obsessions » ? Parce qu’il a mêlé ses voix à celles du NFP, on lui intente le procès d’avoir précipité la France dans l’inconnu d’une crise financière déjà à l’œuvre. Mais ceux qui tirent à boulets rouges contre lui sont les mêmes qui ont scellé hier une alliance avec le NFP, y compris avec LFI, par le jeu des désistements au second tour des élections législatives. Défiant la réalité, les accusateurs mettent en réalité en scène le « théâtre antifasciste » en faisant jouer au RN le rôle antirépublicain (Le RN est-il vraiment d’extrême droite ? Le Figaro, 20 juin 2024).

Le RN aurait-il fait le pari d’une élection présidentielle anticipée ? Cette hypothèse ne semble pas recevable sans la possibilité d’une dissolution. La question aura donc une acuité nouvelle dans six mois, à la première date anniversaire (article 12 de la Constitution). Une seconde dissolution ratée risquerait de faire écho à la formule comminatoire de Gambetta à l’adresse de Mac Mahon, « se soumettre », en cas de majorité cohérente hostile, « ou se démettre », pour déverrouiller le blocage institutionnel. Le président Macron n’aura pas l’espoir d’une majorité que les élections législatives de 1962 avaient conféré au Général de Gaulle qui, dans la foulée, put renommer Georges Pompidou, son Premier ministre démissionnaire à la suite de l’adoption d’une motion de censure.

Le gouvernement Barnier fut renversé faute d’indexation des retraites sur l’inflation. Il lui suffisait de céder sur cette revendication pour obtenir un sursis. Certainement que le coût de cette mesure eut été inférieur à celui du rejet du Budget… Le prochain Premier ministre est donc prévenu. Après cette séquence tribunicienne et contestataire, le RN ne tardera pas à réinvestir la posture d’un parti d’alternance.

Trancher le nœud gordien pour un choc de légitimité

  • Le recours au référendum

Faut-il rappeler que l’article 3 de la Constitution énonce que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ? Ce dernier focalise la suspicion des élites à l’endroit des « Gaulois réfractaires », dont il conviendrait de forcer le destin… Sur la nature des contestations de la classe moyenne, il faut relire Les dépossédés de Christophe Guilluy (Flammarion, 2022). Prévu par les articles 11 et 89 de la Constitution, le référendum verserait dans le césarisme démocratique, détournerait l’objet de la question posée en raison de sa dérive plébiscitaire. Il n’en demeure pas moins un outil de démocratie directe, ou semi-directe, puisque le peuple n’en a pas l’initiative. Il charge la loi d’un surcroit de légitimité politique. Le Conseil constitutionnel ne contrôle pas les lois référendaires (Cons const. n°62-20 DC du 6 novembre 1962), et ce, à l’exception du référendum d’initiative partagée.

Le recours au référendum constitutionnel est plus complexe dans la mesure où l’article 89 de la Constitution impose que le projet ou la proposition de révision soit votée par les deux assemblées en termes identiques. C’est la raison pour laquelle le Général de Gaulle a eu recours à l’article 11 en 1962 pour modifier la Constitution au titre de « l’organisation des pouvoirs publics », en instituant l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Il neutralisait ainsi l’opposition du Sénat.

  • Et le scrutin uninominal majoritaire à un tour ?

Le scrutin proportionnel aux élections législatives est fréquemment proposé de part et d’autre du spectre politique, de LFI au RN en passant par le MoDem. Pour quelle planche de salut ? On assisterait, dans ce contexte de multipartisme anarchique, à la consécration de la IVème en pire (!), à l’avènement du « régime des partis » et des combinaisons incessantes qui échappent au suffrage universel.

Peut-être est-il temps d’expérimenter le scrutin uninominal majoritaire à un tour, adopté par exemple par la Chambre des communes au Royaume-Uni ? Le candidat arrivé en tête est élu même s’il n’obtient pas la majorité absolue des suffrages exprimés. Dans un tel système électoral, les alliances politiques se concluent donc ab initio. Ce mode de scrutin favorise, outre-Manche, le bipartisme, et pourrait en France, contribuer à restaurer un « quadrille bipolaire» que décrivait le professeur Maurice Duverger (PC-PS / UDF-RPR). La comédie antifasciste serait alors plus difficile à jouer, car le corps électoral ne serait plus surpris par l’impromptu des alliances de second tour…  

Le droit à la continuité historique

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Notre-Dame et l’exigence de renouer avec la verticalité


Nous nous souvenons du 15 avril 2019 comme si c’était hier, lorsque l’entame du crépuscule se transforma en un brasier de désolation. Notre-Dame, joyau architectural et lieu de culte, prenait feu dans la stupeur générale, avant que la chute de sa flèche ne lui fit perdre en hauteur. Heureusement, la structure du bâtiment le plus prestigieux de Paris se fut trouvée intacte et la France commence à célébrer la réouverture de celle dont l’aura fut renforcée par Victor Hugo. La cathédrale, avec laquelle chacun a noué un lien intime, nous rappelle l’exigence de verticalité.
Pendant longtemps, notre société, qui assistait aux offices religieux, était verticale par le simple fait de sa foi partagée. L’espérance d’un au-delà allégeait les souffrances, ancrait le passage terrestre dans une éternité céleste, promettait la justice, fût-elle dans un autre monde. Dans cet univers de pensée, tout convergeait vers Dieu, de l’architecture aux prières. Las, il ne demeure aujourd’hui à nos pieds que les décombres accumulés par le wokisme.
L’absence actuelle de verticalité découle aussi de la dévalorisation de l’enracinement, à l’heure où le nomadisme – celui des migrations et du tourisme de masse – est porté aux nues, avec pour conséquence de voir les individus souffrir de ne pouvoir encore être de quelque part et d’être considérés comme suspects lorsqu’ils veulent s’inscrire dans une lignée historique. N’est-ce pas d’ailleurs dans cette absence d’ancrage et de sédimentation qu’il faut trouver la cause de l’état de dépression généralisée de la société ? Rien n’est en effet plus beau que d’imprimer ses pas dans ceux de ses aïeux et ancêtres.

A ne pas manquer, Pierre Lamalattie: Notre-Dame ressuscitée

Le morne paysage offert par les post-modernes est par trop horizontal à ne plus vouloir répandre que le bruit et la cacophonie, celle des élus de La France Insoumise, des klaxons et de la mauvaise musique, alors que les notes de Bach s’élevaient vers l’immortalité – ce n’est pas un hasard si Cioran disait de ce dernier que Dieu lui devait tout. En entreprise, on vante aujourd’hui le bonheur au travail, l’absence de hiérarchie, les open spaces, l’inclusivité – sorte de communisme ludique -, tout sauf le travail, la mission collective ou la vision d’un chef. 
Tel un symbole, il n’est qu’à observer le manque de hauteur de beaucoup d’hommes qui ne se tiennent plus droit, comme s’ils souffraient d’une carence en légitimité et en fierté. Il reste du travail aux ostéopathes et aux kinésithérapeutes pour les redresser afin qu’ils portent le poids du monde plutôt que de se faire écraser par celui-ci. Signe qui ne trompe pas, il y a bien longtemps que nombre d’entre eux ont laissé tomber la très verticale cravate.
L’horizontalisme est un des synonymes de l’égalitarisme ambiant au nom duquel tout est nivelé, forcément par le bas, pour ne pas dire le très-bas. À l’aune de ce relativisme, il est désormais difficile d’encore dénicher la beauté seule à même de sauver le monde, de bâtir des cathédrales et d’établir une hiérarchie entre un borborygme et une symphonie, une copie truffée d’approximations syntaxiques et un roman de Stendhal, le chahut d’un étudiant et le savoir professoral. Or, une civilisation qui tranche ce qui dépasse, qui considère que tout se vaut et qui refuse de prendre de la hauteur est condamnée à mourir sans panache. Alors, renouons avec la verticalité et prenons les pierres jonchant le sol pour bâtir les édifices qui perpétueront notre héritage commun. La réouverture de Notre-Dame devrait en cela profondément nous inspirer. 

Notre-Dame ressuscitée

Plus de cinq ans après son incendie, la cathédrale rouvre ses portes. C’était une volonté présidentielle. Le chantier de restauration a ressuscité des savoir-faire ancestraux, révélé des trésors oubliés et réveillé la querelle des anciens et des modernes. De quoi s’inquiéter, mais surtout s’émerveiller.


L’incendie de Notre-Dame a suscité une émotion inouïe. En un temps record, 840 millions d’euros de dons ont été rassemblés à travers le monde. C’est aussi cet attachement de la population à sa cathédrale qui a imposé au président de la République une reconstruction authentique, au moins pour l’essentiel.

Un foisonnement de chantiers

Voûtes, flèche, charpente en chêne, couverture en plomb, tout a repris sa place. Il suffit de se promener sur les quais pour voir ce prodige : Notre-Dame est de retour. Divers chantiers ont été conduits prestement. Des fouilles ont été menées, permettant de retrouver le décor de l’ancien jubé[1]. De magnifiques peintures murales conçues par Viollet-le-Duc ont été rénovées. Les Mays[2] ont été restaurés. Un grand nettoyage de l’intérieur, notamment des vitraux, a été fait.

Des travaux se poursuivront en 2025 et après. Ce sera le cas pour la couverture du bas de la flèche, ses statues (avec une patine désormais brun foncé) et les pinacles du chevet.

Un musée de l’Œuvre est annoncé dans une partie de l’Hôtel-Dieu et la Mairie de Paris promet de réaménager les abords du site : une « pacification » qui consiste à piétonniser-végétaliser ; c’est devenu pavlovien.

Le clergé préfère l’art « épuré »

Le clergé n’est pas totalement passionné par cette reconstruction. D’abord, le pape François boudera la cérémonie de réouverture. Et tout au long du chantier, on a entendu le diocèse exprimer un certain détachement par rapport aux vieilles pierres. « Ma cathédrale, a tout de suite déclaré l’archevêque, c’est le peuple de Dieu ! » Ou encore « ce n’est pas seulement l’église de pierre que nous allons reconstruire ».

Les ecclésiastiques sont dans l’embarras. Depuis Vatican II, l’Église a rompu avec sa riche tradition artistique et préconise un art réduit a minima. Le terme qui revient souvent pour définir le style souhaitable est « épuré ». Les prêtres souffrent aussi d’être placés dans le rôle de supplétifs d’un patrimoine suranné. Ils tiennent à paraître de leur temps, donc à évoluer dans un décor ponctué de marqueurs de la modernité.

Une des figures incarnant cette aspiration est le recteur-archiprêtre Mgr Ribadeau Dumas. Pour ce prélat d’aujourd’hui, la cathédrale doit rester « vivante ». Il faut donc que son décor s’adapte.

En résumé, le clergé n’aime pas qu’on l’encombre de vieilleries. C’est ce qui motive son refus du retour de la « Couronne de lumière », magnifique lustre central dessiné par Viollet-le-Duc. Et l’État considérant que le mobilier liturgique relève du domaine réservé du diocèse, baptistère, chaises, autel et ambon vont être recréés en style « épuré ».

Idem pour la Couronne d’épines qui ne sera pas replacée dans son précieux reliquaire, mais présentée dans une grande roue design placée dans le chœur, à portée du public qui pourra la toucher.

Sept tapisseries sont également commandées à deux artistes. Le Kényan Michael Armitage, connu pour ses peintures figuratives évoquant le contexte sociopolitique et spirituel de l’Afrique de l’Est, et l’expressionniste espagnol Miquel Barceló, également inspiré par l’Afrique.

Enfin, le clergé met à profit le grand afflux de fonds pour refaire toute sa garde-robe sacerdotale, tâche confiée au couturier Castelbajac.

L’affaire des vitraux

Le président de la République, en accord avec l’évêché, souhaite aussi remplacer une série de vitraux de Viollet-le-Duc. C’est que son désir de modernité n’a pu être satisfait avec la flèche. Ces vitraux ont pourtant été restaurés avec l’argent de la souscription et sont classés monuments historiques. Ils forment un ensemble cohérent avec tous les décors créés par Viollet-le-Duc. Leur élégant dessin en grisaille avec quelques traits de couleur est un jalon entre la réappropriation du Moyen Âge et les prémices de l’Art nouveau.

La commission consultative (CNPA) a unanimement voté contre. Même les fonctionnaires qui en sont membres n’ont pas suivi les instructions venues d’en haut. L’Académie des Beaux-Arts a émis un avis similaire. Et Roselyne Bachelot, citée par La Tribune de l’art, a écarté ce remplacement avec clarté : « Je rappelle tout simplement que la France a signé la convention de Venise de 1964 qui rend absolument impossible toute dépose desdits vitraux et leur remplacement par des œuvres modernes. » Huit artistes ont malheureusement été présélectionnés pour un concours, parmi lesquels Daniel Buren : l’inquiétude est légitime. En outre, Bernard Blistène, ancien dirigeant de Beaubourg et prosélyte de l’art contemporain, sera le président du jury.

Il est possible que l’on découvre d’autres entorses à la déontologie. On sait déjà que le coq d’origine a été remplacé, dessiné par l’architecte en chef lui-même, qui place ainsi sa touche personnelle au sommet de l’édifice. Ce nouveau volatile ventru ressemble plus à une dinde qu’à un coq, mais on nous dit que c’est un phénix.

De quoi Notre-Dame est-elle le nom ?

Pourquoi ce chantier passionne-t-il tant ? Sa taille n’y est pour rien. Il est cinq fois plus petit que celui du RER Éole porte Maillot qui, lui, n’intéresse personne. Les ressorts sont plus profonds. L’un d’eux est la nostalgie pour une forme de travail artisanal gratifiant. Il y a aussi un rapport spécifique à l’architecture elle-même. Notre-Dame est un type d’architecture non utilitaire, voué seulement à la beauté et à la spiritualité.

Emmanuel Macron a voulu que la restauration soit réalisée en cinq années. C’est chose faite pour l’essentiel, et on peut lui en savoir gré. Cependant, au lieu de garantir le respect des règles nationales et internationales en matière patrimoniale, il n’a cessé de vouloir s’en affranchir. En réalité, ce qui a permis une restauration sérieuse, c’est l’attachement du public à sa cathédrale et la recherche de l’authenticité par les professionnels concernés, scientifiques et métiers d’art.


[1] Tribune transversale en forme de galerie, élevée jadis entre la nef et le chœur.

[2] Grandes peintures offertes par la corporation des orfèvres de 1630 à 1707, au mois de mai, d’où leur nom. Elles sont exposées aux Gobelins.

Syrie: le carton plein d’Erdogan

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Redoutable stratège, le néosultan d’Ankara Erdogan joue les marionnettistes de rebelles pour résoudre ses propres problèmes domestiques et se débarrasser des réfugiés syriens qui lui gâchent la vie. Mais à Damas, Bachar Al-Assad, dont l’armée est en déroute, demeure le chat à neuf vies qu’on sait. Et s’accroche à son pouvoir comme à une bouée percée…


« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Si cette citation du général de Gaulle est devenue un lieu-commun trop facilement convoqué, elle n’en conserve pas moins une part de vérité. Dire que la situation moyen-orientale contemporaine est « compliquée » relève de l’euphémisme. La Syrie est sûrement l’exemple le plus paroxystique de ces conflits religieux et ethniques sans fin qui ensanglantent le berceau des grandes religions monothéistes et de leurs différentes sectes hétérodoxes. La mosaïque ethno-religieuse syrienne est l’une des plus riches au monde. Sunnites, chiites, yezidis, ismaéliens, alaouites, chrétiens, druzes, démocrates, nationalistes arabes, théocrates islamistes, kurdes, arabes, perses, caucasiens et levantins, s’y côtoient et s’y combattent sans relâche.

Alors que la Syrie n’apparaissait plus guère comme prioritaire dans les radars de la trépidante actualité médiatique des dernières années, elle refait parler d’elle du fait d’une attaque éclair de différentes factions opposées au régime d’Assad qui progressent très rapidement. Qui se cache derrière ? Pourquoi sont-elles intervenues maintenant ? Quid de l’avenir de la Syrie ? C’est à ces questions fort difficiles que nous allons ici tenter de répondre.

Une saisie d’opportunité

Signé le 4 mai 2017 par la Russie, l’Iran, et la Turquie, le traité d’Astana prévoyait la création de quatre zones de « désescalade » du conflit syrien démarré sept années auparavant en plein « Printemps arabes ». Conçue comme une « trêve durable » et non comme une paix, l’accord d’Astana n’a pas été signé par le régime d’Assad ni l’opposition en exil, ne concernant au fond directement que les Etats « protecteurs » des deux principaux belligérants.

Le mémorandum affirmait notamment que dans les territoires concernés, « les hostilités entre les parties en conflit (le gouvernement syrien et les groupes armés de l’opposition qui ont signé ou vont signer le cessez-le-feu) devaient cesser, tout comme l’emploi de tout type d’armes, y compris de moyens aériens ». Il précisait en outre que les « pays garants devaient prendre toutes les mesures nécessaires pour continuer de combattre “Daech”, “Al Nosra” [aujourd’hui Front Fatah Al-Cham] et tous les individus, groupes ou entités associées à Al-Qaida ou Daech à l’intérieur comme à l’extérieur de ces régions ».

Comme il fallait s’y attendre, les exigences du traité ont depuis lors été violées à de multiples reprises. D’abord par Assad qui le 7 avril 2018 a tué plusieurs dizaines de civils à Douma lors d’une attaque chimique à la fin de la bataille de la Ghouta orientale afin que son armée se sorte de son encerclement par les rebelles de Jaych-al-Islam. Cela a conduit un trio franco-américano-britannique à décider des bombardements de Barzé et Him Shinshar, connus sous le nom d’opération Hamilton. Nous avons à cette occasion détruit le Centre d’étude et de recherche scientifique où étaient conçues ces armes ainsi que deux entrepôts d’armes chimiques. Cette opération qui n’a fait aucune victime aurait pu être beaucoup plus corsée. En effet, Donald Trump courroucé par le non-respect de la parole donnée par Assad entendait en finir. Un article du Monde en date du 25 avril 2018 rapportait ainsi que « le locataire de la Maison Blanche était prêt à aller jusqu’à des frappes massives de nature à « décapiter » le régime de Bachar Al-Assad ».

A ne pas manquer, notre numéro en kiosques cette semaine: Causeur: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Semblant survivre à tout tel un chat à neuf vies, Assad est de nouveau en difficulté pour deux raisons principales. La première est l’affaiblissement de ses alliés. Protégé par la Russie de Poutine et l’Iran des mollahs, Bachar Al-Assad a longtemps pu se présenter comme le seul rempart crédible pour les différentes minorités religieuses syriennes. De fait, les chrétiens sont souvent ses alliés puisqu’ils craignent à juste titre le retour d’un califat takfiro-djihadiste tel que l’Etat islamique mais aussi d’autres groupes islamistes anciennement affiliés à Al-Qaïda. Cela ne signifie toutefois pas que l’alaouite Assad – la religion alaouite est une gnose ésotérique à mystères parfois rattachée à l’islam chiite – n’ait pas des alliés dans le monde du terrorisme islamiste, mais ils se trouvent dans les rangs chiites du Hezbollah. Cela ne signifie pas non plus que les chrétiens d’Orient n’aient jamais eu à subir les bombardements du régime et de la Russie…

Les alliés d’Assad ont tous subi des déconvenues ces derniers mois. La Russie a concentré l’essentiel de ses activités militaires en Ukraine. La société militaire privée Wagner a perdu nombre de ses cadres, à commencer par son fondateur Prigojine. Par ailleurs, les pays occidentaux ne peuvent plus collaborer avec ce régime où qu’il se trouve et ne fournissent donc plus de renseignements utiles. De l’autre côté, le conflit déclenché contre Israël le 7 octobre par le Hamas et l’élection de Donald Trump placent l’Iran dans une situation périlleuse. Le Hezbollah y a subi d’énormes pertes contre Israël qui a détruit une grande partie de ses capacités militaires et éliminé ses principaux chefs.

Cela a ouvert une fenêtre d’opportunité à plusieurs groupes rebelles syriens, dont l’Armée nationale syrienne soutenue par Erdogan.

La Turquie fait la démonstration de sa force

Les revendications turques à l’endroit d’Assad sont nombreuses. La question des réfugiés syriens en Turquie est saillante depuis de nombreuses années. Pourtant, les deux dirigeants aimaient naguère afficher leur bonne entente. En 2008, ils se montraient ainsi devant les caméras du monde entier attablés dans un restaurant de Damas, insistant sur leurs intérêts politiques communs comme sur leur amitié. Ce qui avait commencé comme un conte de fées moyen-oriental a fini en cauchemar. La haine entre les deux hommes est constante depuis 2011, Erdogan soutenant les rebelles au régime depuis le début de la guerre civile. Il a d’ailleurs rapidement appelé ce dernier à quitter le pouvoir, notamment après le massacre des enfants de Deraa qui fut un traumatisme pour une grande partie de l’opinion publique syrienne, et l’a dès lors toujours qualifié publiquement de « criminel de guerre » (ce qui est on ne peut plus vrai).

Il y a quelques mois, le président turc s’est pourtant montré plus enclin au dialogue. Il espérait notamment régler la question des 3 millions de réfugiés syriens avec son homologue. Las, Assad n’a entendu aucun des avertissements turcs et n’a fait aucun effort pour récupérer ses concitoyens et reconstruire les villes de la zone tampon du nord. Pire encore, son armée associée à la Russie a bombardé de manière hebdomadaire la ville d’Iblid, soumettant toute la population à la peur et aux destructions. Ankara a voulu faire dialoguer l’opposition en exil et Damas, de manière à pouvoir expulser les millions de réfugiés syriens qui empoisonnent la vie locale et suscitent un profond rejet au sein du corps social turc. Assad a refusé, demandant à la Turquie de quitter le nord du pays.

Un casus belli pour Erdogan qui a attendu patiemment qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre. Il aurait donc donné son accord tacite aux rebelles pour qu’ils mènent une offensive. Celle-ci ne cesse de progresser, humiliant une armée syrienne en déconfiture. Une ville comme Hama, 200 km au nord de la capitale, est même déjà tombée. A Alep, les rebelles ont accompli en 48 h ce que l’armée russe et l’armée syrienne avaient mis des années à faire. L’Armée nationale syrienne soutenue par la Turquie a même lancé une offensive contre l’YPG, branche armée du PKK kurde. La ville de Tell Rifaat aurait même été reprise aux Kurdes. Bien que non officiellement turque, cette initiative répond au deuxième objectif de guerre turc : Ankara souhaitant créer une zone de sécurité de 30 kilomètres de large à sa frontière.

Alep aux mains des rebelles du HTS, Syrie, 1 décembre 2024 © Asaad Al Asaad/SIPA

Erdogan pourrait donc être le grand gagnant de cette offensive puisqu’elle a le double avantage de lui permettre de solutionner deux problèmes domestiques majeurs à ses yeux : la remigration des Syriens de Turquie et la négociation d’un processus de paix avec le PKK et le parti DEM (sur le modèle de ce qu’avait fait par exemple l’Espagne avec l’ETA). Il a profité de la vacance du pouvoir à Washington et des difficultés de ses concurrents régionaux pour atteindre ses objectifs. C’est objectivement une manœuvre brillante. On peut d’ailleurs se demander si le « maître des échecs » ne se trouve pas plutôt à la Sublime Porte qu’au Kremlin, tant l’humiliation est grande pour la Russie qui apparait aux yeux du monde comme un allié faible et peu fiable.

Quelles conséquences ?

Il serait pour l’heure hasardeux de se perdre en conjectures. Le danger djihadiste représenté par le mouvement HTS (Hayat Tahrir al-Cham) est bien présent. Ses alliances de circonstances et de revers, notamment avec les Kurdes contre l’Armée nationale syrienne, n’ayant pas grand sens quant à son devenir. Ces derniers se défendent de tout lien avec l’Etat islamique et essayent de redorer leurs blasons, comme l’a souvent expliqué le chercheur Wasim Nasr qui affirme que le mouvement a abandonné l’idée d’un djihad international. Reste que nous devons surveiller avec la plus grande vigilance l’évolution de ces tendances.

A lire ensuite: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Quant au triomphe turc annoncé, il doit aussi nous inviter à la prudence. La Turquie a montré que l’impérialisme ottoman traditionnel n’est jamais loin quand elle se frotte à ses voisins. Ce qui n’est pas si dérangeant au nord de la Syrie pourrait évidemment l’être bien plus dans les îles grecques… Elle soutient aussi le régime azéri qui attaque en ce moment constamment les intérêts français. Mais la réalité s’impose : Ankara est incontournable dans la région et dirigée de main de maître par un animal à sang froid. La fessée infligée à Assad et à Poutine présente aussi quelques motifs de satisfaction.

Last but not least : quid du régime baasiste ? Longtemps jugé insubmersible, Assad est apparu plus affaibli que jamais. Les vidéos des villes prises par l’ANS montrent que la Syrie n’a absolument rien fait pour reconstruire. En outre, 15% de sa population vit aujourd’hui à l’étranger. Assad dépend totalement de la Russie et de l’Iran. Il est à la tête d’un Etat failli qui est désormais le plus pauvre de la région. Les timides soutiens émiratis et égyptiens masquent mal le fait que plus grand monde ne parie sur lui. Celui qui s’est maintenu au pouvoir en assimilant toutes les oppositions à Daech est donc de nouveau sur la sellette. Le pouvoir alaouite sur la Syrie ne correspond plus à la réalité du terrain. Il est même possible que ce pays finisse un jour morcelé et partitionné comme l’ex-Yougoslavie. Peut-être serait-ce d’ailleurs la solution pragmatique pour en finir avec cette décennie de massacres et d’horreurs… Néanmoins, le régime ne s’est pas encore effondré et sa chute pourrait créer une situation aussi terrible, entrainant un opportunisme islamiste. C’est la raison pour laquelle l’Occident, qui se contente pour l’heure à juste titre d’observer, devra sûrement demain se positionner.

Une tragédie lyrique, une vraie

Les Dialogues des Carmélites, œuvre de Georges Bernanos transposée en opéra par Francis Poulenc, relate la tragédie des religieuses de Compiègne massacrées pendant la Révolution. Cette tragédie est magnifiquement portée à la scène du Théâtre des Champs-Élysées.


Les Français ont beau jeu de se rengorger devant leur Révolution : s’ils proclamèrent l’abolition des privilèges et conçurent la Déclaration des Droits de l’Homme, ils ont aussi bien vite, durant la Terreur, sécrété toutes les horreurs du totalitarisme et laissé la lie de la population prendre le pouvoir. Ils ont poussé la violence de l’idéologie révolutionnaire jusqu’aux extrêmes limites de la barbarie, piétiné la justice la plus élémentaire, et le Tribunal révolutionnaire, pour ne citer que lui, s’appuyant sur la Convention et le Comité de Salut public, préfigura les pires crimes du communisme et du fascisme.

Manifeste antitotalitaire

Le martyre des Carmélites de Compiègne est le plus éloquent symbole de cette barbarie et l’un des plus atroces effets de l’idéologie d’alors : on osa condamner à mort seize malheureuses femmes coupables seulement de croire en Dieu, de vivre leur foi dans la simplicité de leur couvent. On leur fit un crime de s’être maintenues en communauté et, ce faisant, de participer ainsi « à des rassemblements et conciliabules contre-révolutionnaires ». On les accusa de « correspondance fanatique » pour s’être adressées à quelque prêtre proscrit, de « conserver des écrits liberticides » pour avoir possédé les Évangiles. On leur reprocha de « nourrir en leur cœur le désir et l’espoir criminel de voir le peuple français remis aux fers de ses tyrans et la liberté engloutie dans les flots de sang que les infâmes machinations ont fait répandre au nom du Ciel ».

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En 1948, près d’un siècle et demi après leur exécution le 17 juillet 1794 à la barrière du Trône renversé (l’actuelle place de la Nation), Georges Bernanos, s’inspirant du récit de Gertrud von Le Fort, La Dernière à l’échafaud (1931), fit du martyre des Carmélites de Compiègne l’un des plus éloquents et des plus bouleversants manifestes contre les idéologies totalitaires, ces idéologies dont se repaissent à nouveau nombre de régimes et de courants politiques ou religieux actuels.

L’ouvrage lyrique de Francis Poulenc est créé en italien, pour la Scala de Milan, en janvier 1957. Il sera repris avec succès en juin à l’Opéra de Paris, dans la langue de Bernanos, avec pour créatrices des rôles Denise Duval (Blanche de La Force), Denise Sharley (Madame de Croissy), Régine Crespin (Madame Lidoine), Rita Gorr (Mère Marie de l’Incarnation), Liliane Berton (Sœur Constance de Saint Denis). La même année encore, à l’Opéra de San Francisco, Leontyne Price interprétait le même ouvrage.

Olivier Py soft

Metteur en scène des Dialogues des Carmélites dans cette coproduction du Théâtre des Champs-Élysées et du Théâtre Royal de La Monnaie, Olivier Py n’a pu y trouver de motifs à ses fantasmes caricaturaux et aux outrances gratuites qu’il a trop souvent imposées à ses réalisations sur la scène lyrique. Son catholicisme exhibitionniste et peu crédible, brandi en toute occasion à la façon d’un étendard, a, ici, paradoxalement, calmé ses fureurs délirantes.

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Miracle ! Il a été véritablement touché par la Grâce. Sa mise en scène est belle, non pas de cette seule beauté formelle servie par une scénographie remarquable dans son intelligente simplicité (Pierre-André Weitz) et par des éclairages éloquents (Bertrand Killy), mais bien de cette beauté spirituelle et inspirée qui est la seule à pouvoir porter cette œuvre. Le résultat est digne. Depuis sa création en 2013, cette mise en scène fait l’unanimité, a obtenu de multiples distinctions, et est donc reprise aujourd’hui.

L’on eut pu rêver de moments plus émouvants lors de l’emprisonnement des religieuses à la Conciergerie, puis de leur montée à l’échafaud, mais le metteur en scène a opté pour une vision extrêmement sobre, déjà transfigurée par la Rédemption, et presque totalement dépouillée de l’horreur d’une mort inexorable infligée à des innocentes. Ce qui est certes une lecture parfaitement légitime de la tragédie des Carmélites de Compiègne : elles s’étaient vouées solennellement au martyre et leur mort édifiante fit une impression profonde sur la foule qui y assistait. Mais les voir envolées vers l’au-delà avant même qu’elles ne soient guillotinées contribue à les soustraire partiellement à notre compassion.

Servantes du Christ

Les représentations de 2013 s’étaient déroulées sous la direction musicale de Jérémie Rhorer à la tête du Philharmonia Orchestra. Les rapports exécrables qui s’étaient établis entre lui et Olivier Py ne pouvaient laisser songer à une reprise avec le même chef. C’est donc l’Américaine Karina Canellakis, à la tête de l’orchestre des Siècles, qui dirige avec autant de sensibilité que d’énergie. Dans cet opéra où les femmes règnent en servantes du Christ, mais aussi en souveraines, Patricia Petitbon (Blanche de La Force en 2013) incarne aujourd’hui la figure de Mère Marie de l’Incarnation. Elle est remarquable le plus souvent, mais ne s’impose pas toujours vraiment. Dans l’éprouvante agonie de Madame de Croissy, Sophie Koch (Mère Marie en 2013) est saisissante. Elle affronte en tragédienne cette scène si difficile, tant sur le plan dramatique que sur le plan vocal. C’est peut-être Véronique Gens, qui reprend son rôle de Madame Lidoine, qui est la plus convaincante. Sa haute stature lui sert aussi à conférer de l’épaisseur et de l’autorité à son personnage qu’elle détaille avec humanité. Enfin, dans les rôles de sœur Blanche de l’Agonie du Christ et de sœur Constance de Saint-Denis, Vannina Santoni et Manon Lamaison offrent un contraste marqué entre l’angoisse dévorante et la simplicité joyeuse. Acclamées par le public, elles complètent une distribution infiniment respectable sans être non plus renversante, où les voix, ici et là, par instants fugitifs, paraissent un peu criardes.

© Vincent Pontet

On ne peut s’empêcher de songer que le drame de Bernanos, aussi forte que soit la partition de Poulenc, est infiniment plus intense, plus puissant, plus juste dans sa version théâtrale que dans sa version lyrique. Avec de grandes figures dramatiques comme Suzanne Flon, Michèle Courcel ou Madeleine Robinson, accompagnées par un aréopage d’excellentes comédiennes, et qu’on peut toujours redécouvrir dans la poignante réalisation que Pierre Cardinal exécuta pour la télévision française en 1983, Les Dialogues des Carmélites atteignent une spiritualité d’une intensité, d’une incandescence infiniment plus élevée que dans la version chantée. C’est un exemple à méditer : le théâtre peut être infiniment plus puissant que l’opéra, le verbe que le chant.

Les Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes et douze tableaux, texte de Georges Bernanos, musique de Francis Poulenc. Théâtre des Champs-Élysées. Les 6, 8, 10 et 12 décembre 2024 à 19h30.

Dialogues des Carmélites

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Mélenchon, ma Vespa et sa révolution

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À 73 ans, M. Mélenchon rêve encore de révolution comme un papi en Ferrari…


Vespa. DR.

Adolescent, je rêvais d’une Vespa. Ces jeunes Italiens, cheveux au vent, qui slalomaient entre les voitures avec une assurance déconcertante, représentaient à mes yeux la liberté insouciante. Les filles en amazone derrière eux suscitaient mes rêves sensuels. Mais ce rêve est resté inaccessible à l’époque, pour des raisons financières évidemment. Je rêve de m’acheter une Vespa aujourd’hui. Conduire une Vespa à mon âge serait peut-être risqué. Ai-je encore la force et les réflexes nécessaires pour rouler sous la pluie ou me faufiler avec dextérité au milieu des voitures ? Mon rêve de posséder une Vespa écarlate est-il adapté à l’homme que je suis aujourd’hui ? N’est-il pas folie ? En Suisse, sur les routes de campagne ou les autoroutes, je croise souvent des hommes âgés aux cheveux blancs, au volant de bolides rutilants qu’ils n’ont pu s’offrir qu’après avoir passé l’âge où ils pouvaient vraiment en profiter. Ces engins, symboles de vitesse et de vitalité, deviennent entre leurs mains des objets malaisants, sinon dangereux. Ils se raccrochent à un fantasme qui ne correspond plus ni à leur condition ni à la réalité. N’est-ce pas folie?

Le rêve de Mélenchon, le cauchemar des Français

Et puis, je pense à Jean-Luc Mélenchon. Sa Vespa à lui, sa Ferrari de rêve, c’est une révolution : un « grand soir » où le peuple, poussé par une indignation collective, renverserait les institutions. J’imagine que dans son adolescence trotskiste, il a dû rêver d’être Che Guevara. Mais contrairement à ce qu’il aime laisser croire, ce rêve n’est pas porté par des idéaux nobles d’égalité ou de justice. C’est un rêve de chaos, un rêve d’adolescent frustré, empreint de ressentiment contre le système, qui trouve sa pleine mesure dans la destruction.

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Mélenchon affirme vouloir construire une société meilleure et plus juste. Mais son projet repose sur l’opposition, la division et la stratégie du choc. Il attend l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national pour déclencher ce qu’il espère être une insurrection généralisée : la jeunesse lycéenne et universitaire dans la rue, les banlieues enflammées sous prétexte de lutte contre le racisme. Ce scénario, il le nourrit depuis des années, comme un pyromane qui attend patiemment que les conditions soient réunies pour allumer son feu.

Mais ce rêve n’a rien d’émancipateur. Mélenchon ne mobilise pas au service d’un idéal collectif ; il instrumentalise la colère et les tensions sociales pour satisfaire une ambition personnelle : celle d’incarner le leader d’un soulèvement. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il semble aveuglé par un fantasme qui n’a plus aucun lien avec la réalité contemporaine.

Une stratégie qui menace la cohésion sociale

La France d’aujourd’hui n’est pas un terreau fertile pour une révolution romantique. Les fractures sociales, identitaires et générationnelles sont déjà profondes. La jeunesse n’est pas unifiée, les banlieues ne sont pas des blocs homogènes, et la classe moyenne vacille sous les pressions économiques. Pourtant, Mélenchon semble prêt à exacerber ces tensions, à jouer avec les peurs et les frustrations, pour provoquer un chaos dont il espère émerger comme figure centrale.

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Ses alliances implicites avec des courants islamistes ne sont qu’un exemple de cette instrumentalisation. En flattant certaines revendications identitaires, il cherche à mobiliser des électorats qui pourraient lui permettre de cristalliser une opposition au pouvoir. Mais ces alliances opportunistes ne sont pas sans danger. L’islamisme politique, dans ses formes les plus radicales, ne partage ni les idéaux républicains, ni les principes d’égalité homme-femme, ni les fondements démocratiques qu’il prétend défendre. Cette stratégie ne fera qu’aggraver les fractures sociales et alimenter la défiance mutuelle entre communautés. N’est-ce pas folie de croire que l’islamisme se contenterait d’une alliance d’opportunité ?

Un rêve adolescent devenu une menace collective

Comme un homme vieillissant sur un bolide trop puissant, Mélenchon est déphasé. Son rêve d’adolescent, forgé dans une époque où les révolutions pouvaient sembler héroïques, est aujourd’hui anachronique et dangereux. La société qu’il prétend vouloir « sauver » risque de payer le prix fort pour un fantasme personnel. Ce « grand soir » qu’il espère ne sera pas une libération, mais un chaos incontrôlable, une fracture supplémentaire dans un pays déjà éreinté.

Mélenchon, en poursuivant ce rêve, ne cherche pas à unir ou à construire. Il joue avec les divisions, les accentue, et mise sur un affrontement total pour s’inscrire dans l’Histoire. Mais un tel affrontement, dans une société aussi fragmentée, ne mènerait qu’à la désolation. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il refuse de voir que son rêve appartient à un autre temps et qu’en insistant pour le réaliser, il pourrait causer des dégâts irréparables.

Le rêve de Mélenchon n’est pas celui d’un avenir meilleur. C’est celui d’une rupture brutale, d’un effondrement qu’il espère pouvoir diriger. Mais comme tous les rêves trop personnels, il risque de laisser derrière lui une société encore plus divisée et déchirée. Un rêve d’adolescent dangereux, pour un pays qui n’a plus les moyens de supporter de telles ambitions égoïstes.

Merci qui? Merci 4B

Qu’est-ce que cet étrange mouvement 4B, que rejoignent en masse des femmes progressistes sur les réseaux sociaux ?


Sur le site de Konbini, nous apprenons que « face à la montée des violences sexuelles et à l’élection du très problématique Donald Trump », des féministes américaines ont décidé de réagir en rejoignant le 4B Movement.

Ce mouvement, originaire de Corée du Sud, devrait grandement simplifier le commerce entre les sexes puisqu’il incite tout bonnement les femmes à… renoncer aux hommes, aux relations hétérosexuelles, au mariage et aux enfants. Les femmes ont été trop souvent déçues par les hommes, affirme la journaliste de Konbini. Elles ne demandaient pourtant pas grand-chose: « Du soutien moral, le partage de leur charge mentale et émotionnelle, un partenaire à leur goût avec une maturité et une intelligence émotionnelle décente, de l’intérêt sincère et non de l’objectification, un sentiment de sécurité et de réconfort. » Faute d’avoir trouvé la perle rare, certaines d’entre elles ont décidé de ne plus attirer le male gaze (« regard masculin ») et de suivre la mode ugly (« moche »), laquelle consiste à s’enlaidir en se tondant la tête, en s’habillant avec des haillons et en se peinturlurant le visage le plus malproprement possible. Et ça marche. Disgracieuses et attifées comme l’as de pique, celles qui prétendaient « en faire plus que leur partenaire dans chaque aspect de leur vie romantique, sexuelle et sociale » n’ont plus de vie romantique, sexuelle et parfois même sociale – il est rare qu’on embauche ou qu’on invite à une soirée conviviale un être informe ressemblant vaguement à un zombie ou à une quiche avariée. « Je fais ma part en tant que femme américaine en rompant avec mon petit ami républicain et en rejoignant officiellement le mouvement 4B », a annoncé sur TikTok, au lendemain de l’élection de Donald Trump, une électrice démocrate. À quelque chose malheur est bon. L’ex-petit ami de cette virago progressiste a vraisemblablement échappé au pire : un mariage foireux, des repas végans, une vasectomie, les concerts de Taylor Swift, les copines trans de madame, un abonnement à vie au New York Times, la répartition au gramme près de la « charge mentale », etc.

Il peut dire qu’il revient de loin. Merci qui ? Merci 4B.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Boualem Sansal et les curieux états d’âme de l’Algérie

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Boualem Sansal, le Soljenitsyne algérien


Boualem Sansal a été arrêté le 16 novembre par la police algérienne, il est détenu pour atteinte à la sûreté de l’État, une incrimination particulièrement grave et je veux exprimer mon admiration pour cet homme qui a fait de la liberté d’expression et de critique sa boussole de vie.

En Algérie, la crise que vit la France démocratique d’aujourd’hui est inenvisageable. C’est un pays où l’armée a le pouvoir, dont elle délègue l’apparence à un président, Abdelmadjid Tebboune, élu il y a deux mois soi-disant par 95% des votants, un chiffre qu’il a lui-même demandé qu’on le diminue pour le rendre plus présentable à l’international… La commission de contrôle a obligeamment baissé à 85%, et ce pourcentage fabriqué ne tient de toute façon pas compte de l’abstention massive, comme en Kabylie.

L’Algérie, pays orwellien

Cet État qui risque de ressembler à celui de Orwell, Sansal en a décrit une dystopie terrible en 2018 dans son livre, 2084 ou la fin du monde. Il fait face avec la seule arme dont il dispose, sa plume.

Boualem Sansal © Hannah Assouline

Comme Soljenitsyne avant lui, il a fait des études scientifiques. Chacun d’eux a puisé dans ses expériences personnelles et a commencé à écrire tard, à plus de 40 ans pour le Russe, qui avait passé huit ans au goulag, à près de 50 pour Sansal, qui, comme haut fonctionnaire au Ministère de l’Industrie a pu approcher quelques-uns des secrets de la décennie noire de lutte contre l’islamisme, une période dont il est aujourd’hui encore interdit de débattre, ce qui a valu à Kamel Daoud le déchainement de la presse algérienne après son prix Goncourt. 

A lire aussi: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Inutile de dire que Boualem Sansal, après Le Serment des Barbares, son premier roman, en 1999, qui mettait le doigt sur les non-dits tragiques de la période, a quitté son poste et est devenu écrivain à temps plein.

En 2012, son livre, Rue Darwin, avait reçu le Prix du Roman arabe. Les ambassadeurs des pays arabes avaient réclamé son annulation. Le jury a maintenu son choix et Gallimard a organisé une cérémonie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance. Sansal m’a invité en tant que président du Crif, probablement parce que, après les assassinats de Toulouse, il voulait montrer qu’il y avait une autre Algérie que celle d’où était originaire le meurtrier. Je lui ai demandé s’il ne craignait pas qu’on le considère comme un suppôt du Crif, il m’a répondu qu’il n’en avait cure, bien au contraire. J’ai été impressionné.

Le héros de la rue Darwin, revenu de loin dans son Algérie natale à laquelle le rattache le souvenir ambivalent d’une mère adoptive mystérieuse, proche et lointaine à la fois, donne peut-être la clef de l’acharnement de Boualem Sansal à rester dans son pays, et à y témoigner malgré les menaces.

L’accusation de sionisme, une accusation qui vaut anathème, est continuellement lancée contre Boualem Sansal en Algérie. « Marionnette du Crif », ou « du Crif et de la Licra » en sont deux variantes classiques.

Rappelons qu’il y avait en Algérie des Juifs longtemps avant qu’il n’y eût des Arabes sur les terres que ce pays revendique aujourd’hui pour la Palestine. Il n’y en a plus aucun et l’Algérie, prompte à réclamer des Français une repentance sans circonstances atténuantes, n’a aucun état d’âme sur la disparition des Juifs de son territoire. 

Notre dossier: Pour l’indépendance de l’Algérie, coupons le cordon !

Sur certains sites soutenus par le régime, comme «Algérie patriotique», l’Algérie est présentée comme La Mecque de l’anticolonialisme, un phare pour le monde et la cible d’une nouvelle guerre menée par le lâche et génocidaire ennemi sioniste.

Cette rhétorique guerrière est commune aux hiérarques militaires et aux dignitaires religieux qui, malgré les terribles conflits du passé, se partagent le pouvoir et la rente pétrolière. Afficher sa sympathie pour Israël nécessite dans ces conditions un courage exceptionnel.

Dans le livre Le village de l’Allemand, un officier SS est devenu héros de la lutte anti-coloniale. Si en 2008, cette comparaison paraissait saugrenue à certains, on comprend mieux aujourd’hui en Occident, et notamment depuis le 7-Octobre, pourquoi Boualem Sansal établissait un lien entre la barbarie nazie et l’islamisme radical. Il fallait évidemment délégitimer cette réflexion en la déclarant sioniste….

Le « en même temps » d’Emmanuel Macron n’a pas aidé

Il y a donc 25 ans que Boualem Sansal critique le régime algérien. Que s’est-il passé pour qu’il soit arrêté le mois dernier?

Boualem Sansal avait déclaré récemment dans le media Frontières que l’Algérie n’avait pas été un véritable État et que ses confins occidentaux d’aujourd’hui avaient été des terres marocaines. D’où l’accusation de collusion avec l’ennemi, en l’occurrence le Maroc, ou plutôt la coalition néo-coloniale anti-algérienne dont le roi du Maroc est un serviteur et dont la France est un agent. 

A lire ensuite, Henri Beaumont: Les étranges défaites

La presse se déchaine contre la France et son président, d’autant plus attaqué qu’il a multiplié les mots et les gestes pour câliner l’Algérie, dernièrement un épisode particulièrement maladroit du « en même temps », où venant d’affirmer son soutien aux revendications marocaines sur le Sahara occidental, Emmanuel Macron reconnait que le dirigeant historique du FLN Larbi M’Hidi avait été pendu en 1967 par les Français et qu’il ne s’était pas suicidé, comme il était prétendu. « Entourloupette, coup de com, un crime sur un million » ont été parmi les réactions des Algériens qui apprendront trois jours plus tard que le Goncourt revient à Kamel Daoud pour un livre sur la guerre civile algérienne, sujet tabou entre tous….

Il était dès lors tentant, en arrêtant Boualem Sansal, devenu récemment citoyen français, de narguer notre pays dont la diplomatie peine à établir un rapport de force avec l’Algérie aussi bien du fait du passé que de la crainte que le régime ne mobilise les Français musulmans d’origine algérienne et que les Russes ne s’y installent. M. Tebboune n’a-t-il pas déclaré récemment que Poutine est un « bienfaiteur de l’humanité » ? Nul ne sera par ailleurs étonné du silence de LFI, dont la mythologie mélenchonienne est celle-là même que proclament les dirigeants algériens qui depuis des décennies ont mis leur pays en coupe réglée et dont l’admirable Boualem Sansal est aujourd’hui l’otage.

Retrouvez Richard Prasquier au micro de Radio J

Le serment des barbares - Prix du Premier Roman 1999

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Le village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller

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Le calendrier des fous

Après une longue invisibilisation historique, les minorités sexuelles de toutes sortes tiennent enfin leur revanche


On ne cesse de nous seriner que les minorités sexuelles ont été invisibilisées au cours de l’histoire. Aujourd’hui, elles prennent leur revanche en essayant de coloniser tout le calendrier. Ce qui suit n’est qu’un échantillon de toutes les dates réservées à la célébration des genres et sexualités les plus minoritaires.

Si le 20 novembre est la « Journée du souvenir trans », on fête du 13 au 19 la « Semaine de sensibilisation trans », tandis que la « Journée internationale des parents trans et/ou non binaires » tombe le premier dimanche du même mois. Pour réduire le risque que les gens oublient cette question brûlante pendant le reste de l’année, il y a une « Journée internationale de visibilité transgenre » le 31 mars. Sans oublier la « Journée de l’action trans » qui est célébrée à New York en juin ou le « Mois de l’histoire des transgenres » en août en Californie. En juillet, c’est la célébration internationale les drag queens et kings. Comme chacun le sait, l’opposition cisgenre/transgenre n’épuise pas toute la complexité de la question. Ainsi, il y a une « Journée internationale des personnes non binaires » le 14 juillet, accompagnée d’une « Semaine de visibilité de la fluidité de genre » du 17 au 24 octobre, complétée enfin par une « Journée internationale des pronoms » qui tombe le troisième mercredi du même mois. Au cas où on oublierait qu’il y a des personnes qui n’éprouvent pas d’attirance romantique pour autrui, il y a la semaine de sensibilisation « Aromantic Spectrum » en février. Le 6 avril, ayons une pensée pour ceux qui rejettent toute forme d’érotisme, car c’est la « Journée internationale de l’asexualité ».

Pour ceux qui sont prêts à tomber amoureux et coucher avec n’importe qui, le mois de mai voit la « Journée de la sensibilisation pansexuelle et panromantique ». Les rares personnes nées avec un mélange de caractères sexuels biologiques se rappellent à notre bon souvenir le 8 novembre avec la « Journée internationale de solidarité intersexe ». Si on ajoute toutes les fêtes plutôt conventionnelles comme le « Mois des fiertés LGBTQ », les seules dates à peu près qui restent intouchées sont Noël et Pâques.

En finir avec le business d’enlèvements d’enfants (notamment français) au Japon

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© Haut et Court

Selon l’ONG Kizuna Child-Parent Reunion, 150 000 enfants sont enlevés chaque année par un parent au Japon, dans le cadre d’une séparation. Comment l’expliquer ?


Ce phénomène des enfants enlevés au Japon, qui concerne de nombreux pères français, a inspiré « Une part manquante », le nouveau film de Guillaume Senez mettant en scène Romain Duris, sorti le 13 novembre dernier.

« Ce qui pousse les enlèvements des enfants au Japon, c’est une règle qui dit que le premier qui part avec l’enfant obtient la garde et peut bloquer l’accès à l’autre jusqu’à la majorité » expliquait très bien Vincent Fichot, au micro de France Bleu, le 27 novembre. Son fils de trois ans et sa fille de 11 mois ont été enlevés par sa compagne japonaise en 2018. « C’est seulement le premier enlèvement qui compte. En revanche, si vous essayez de retrouver vos enfants et de les enlever à votre tour, là par contre vous serez arrêté pour tentative d’enlèvement. » Selon une enquête de 2021 demandée par le gouvernement japonais, un enfant de parents divorcés sur trois finit par perdre tout contact avec le parent non gardien.

Ces situations dramatiques découlent principalement de l’application de la législation nippone en matière de droit de la famille , qui ne reconnaissait, avant mai 2024, ni le partage de l’autorité parentale, ni la garde alternée. De plus, les juges appliquent le principe non écrit de « continuité », qui les conduit à attribuer systématiquement l’autorité parentale et la garde exclusive de l’enfant au parent ravisseur. Quant au droit de visite, il est toujours laissé à l’appréciation du juge aux affaires familiales, et son exercice dépend du bon vouloir du parent auquel a été attribuée l’autorité parentale.

Le 17 mai 2024, le Parlement japonais a adopté un Code civil modifié dont le principal pilier est l’introduction de l’autorité parentale conjointe sur les enfants en cas de divorce. Bien que les médias japonais aient rapporté que « en principe, l’autorité parentale est partagée », en réalité, contrairement à d’autres pays, la modification visait à permettre l’option de l’autorité parentale conjointe ou, selon les cas, le maintien de la garde exclusive. Pourquoi le Japon est-il si réticent à ouvrir la voie à l’autorité parentale partagée ? Cela s’explique moins par des raisons idéologiques que par la combinaison de trois groupes d’acteurs : les avocats, les tribunaux et certains partis politiques.

Concurrence exacerbée entre avocats

Il convient tout d’abord de relever que le nombre d’avocats japonais a augmenté rapidement ces dernières années. En 2001, le gouvernement japonais a adopté une loi sur la réforme du système judiciaire, qui visait, entre autres, à rendre le système juridique plus accessible à ceux qui en ont besoin. Garantir l’accessibilité nécessite naturellement une augmentation du nombre d’avocats, des juges et d’autres personnels juridiques. Dans ce contexte, selon les données de la Fédération japonaise des barreaux, Nichibenren, le nombre d’avocats est passé de 18 243 en 2001 à 45 826 en 2024. Par ailleurs, selon le Court Databook 2023 publié par la cour japonaise, le nombre de nouvelles affaires reçues par l’ensemble des tribunaux a diminué, passant de 5 632 117 en 2001 à 3 577 916 en 2024. Cela se traduit par un renversement complet de l’équilibre entre l’offre et la demande dans le domaine judiciaire. Il est raisonnable de penser que cette situation d’offre supérieure à la demande a porté un coup dur aux avocats. Résultat logique : une extrême concurrence entre avocats, pour obtenir une part réduite du gâteau… En vue de survivre dans la concurrence féroce qui règne au sein du barreau, certains avocats se sont donc tournés peu à peu vers le « business » de l’enlèvement d’enfants.

Avocats peu scrupuleux

Au Japon, où l’autorité parentale exclusive est encore maintenue, dans la majorité des cas de divorce d’un couple avec enfants, c’est la mère qui obtient l’autorité parentale des enfants. Cependant, dans certains cas, les maris obtiennent l’autorité parentale, mais il existe certaines femmes qui enlèvent alors leurs enfants sans le dire à leur mari, dans le but de s’assurer que celui-ci n’obtiendra jamais l’autorité parentale.

De tels enlèvements peuvent bien sûr également tomber sous le coup de l’infraction d’enlèvement d’un mineur telle que définie par le Code pénal du Japon. Mais, le principe de continuité s’applique également lorsque l’enfant d’un couple séparé vit avec l’un de ses parents pendant un certain temps et mène une vie stable, le maintien de ce statu quo étant dans l’intérêt de l’enfant. Ainsi, il est plus probable que le parent qui a emmené l’enfant obtienne l’autorité parentale de ce dernier. Cependant, l’accomplissement seul de ces actes dangereux comporte forcément des risques, qui peuvent être contraires au Code pénal. C’est là qu’interviennent des avocats peu scrupuleux dans le but de profiter du parent qui a enlevé ses enfants en vue de gagner l’autorité parentale et de se faire rémunérer pour leurs services.

Par exemple, une avocate japonaise écrit sur son X (Twitter) : « Vous pouvez vous séparer avec vos enfants. Votre mari peut dire qu’il s’agit d’un enlèvement, mais je vous défendrai en tant qu’avocate. Il y a des avocats similaires dans différentes parties du Japon. N’hésitez pas à nous contacter ». De telles déclarations d’avocats peuvent être trouvées non seulement sur X et sur des sites web, mais aussi lors d’événements de consultation sur le divorce organisés ici et là dans le pays. Certains de ces avocats conseillent carrément aux femmes d’inventer des histoires sur des violences domestiques qu’elles subiraient de la part de leur mari.

Sous-effectif dans les tribunaux, doublement des affaires familiales en 20 ans

Cette épineuse question de l’enlèvement d’enfants relève aussi naturellement des problèmes des tribunaux de la famille au Japon, lesquels traitent ces questions familiales telles que l’autorité parentale des enfants. Il a été expliqué précédemment que le nombre de nouvelles affaires reçues par l’ensemble des juridictions est en baisse, ce qui est principalement dû à une diminution du nombre d’affaires civiles et administratives, pénales ou concernant les mineurs. Par exemple, selon le Court Databook 2023, le nombre d’affaires civiles et administratives traitées par l’ensemble des juridictions est passé de 3 098 011 en 2001 à 1 477 567 en 2023. En revanche, la même base de données indique que le nombre d’affaires familiales traitées par l’ensemble des tribunaux a doublé, passant de 596 478 en 2001 à 1 182 687 en 2023.

Cependant, l’augmentation du nombre de juges n’a pas suivi le rythme de celle des affaires domestiques. Selon les données de Nichibenren, en 2001, il y avait 2243 juges, mais malgré la mise en œuvre de la réforme judiciaire, ce nombre n’est passé qu’à 2770 en 2023.  Dans ces conditions, il est tout à fait logique que la charge qui pèse sur les juges aux affaires familiales soit un peu lourde. Les juges aux affaires familiales ne sont en outre pas les seuls à être de plus en plus sollicités. Il y a également une pénurie d’enquêteurs familiaux, lequels travaillent avec les juges sur les affaires domestiques. Leurs tâches principales consistent à évaluer l’environnement familial lors d’une procédure de divorce, ainsi qu’à vérifier les souhaits de l’enfant et à faire un rapport au juge. Les enquêteurs familiaux sont des fonctionnaires du tribunal, dont le nombre est déterminé par la loi. Ils sont en même temps des fonctionnaires nationaux, et il n’a donc pas été facile pour les parlementaires d’apprécier le nombre nécessaire de ces agents localement sur la période que nous évoquons.

En raison de cette situation, le ministère japonais de la Justice, bien conscient de la situation désastreuse des tribunaux de la famille, a été très réticent à établir ce principe de l’autorité parentale conjointe, ignorant les sentiments des parents et des enfants. Mais ce sous-effectif des juges aux affaires familiales et des enquêteurs, conjugué à l’augmentation du nombre d’affaires familiales, n’est pas le seul obstacle à l’instauration de l’autorité parentale partagée par défaut. En arrière-plan de cette question, on constate également une collaboration étroite entre les tribunaux, les cabinets d’avocats et les organisations apparentées. Par exemple, il a été constaté que des juges ayant pris des décisions en faveur du maintien de l’autorité parentale exclusive sont devenus, après avoir quitté leurs fonctions… avocats dans des cabinets d’avocats qui tentent également de l’obtenir !

De surcroît, non seulement des juges, mais aussi des enquêteurs familiaux, travaillent, après leur retraite, dans des organisations s’occupant des visites entre les parents et les enfants qui ne peuvent pas se voir. Les parents dont les enfants ont été emmenés sont souvent obligés de passer par ce type d’organisation afin de voir leurs enfants grandir. Lorsque les parents rencontrent leurs enfants avec le personnel de ces organisations en tant que chaperons, le coût est d’environ 20 000 yens (environ 125 €) ; mais de telles visites ne sont autorisées que pour une durée maximale de trois heures, une fois par mois. Si le Japon mettait en place un système d’autorité parentale conjointe, comme la France, tous ces intermédiaires perdraient toute leur valeur. Cela signifierait aussi que les juges et les enquêteurs familiaux auraient moins de possibilités de trouver un nouvel emploi après leur départ à la retraite.

Les politiques peinent à prendre position

Outre les problèmes des avocats et des tribunaux mentionnés ci-dessus, il ne faut pas oublier que certains partis politiques s’opposent à la création de l’autorité parentale conjointe. Parmi les partis qui s’y opposent, il convient de mentionner le Parti démocrate constitutionnel du Japon (libéral, opposition), dont le nombre de sièges a considérablement augmenté lors des élections législatives qui se sont tenues le 27 octobre. Yukio Edano, l’actuel conseiller principal du parti et député à la Chambre des représentants (l’équivalent de l’Assemblée nationale française) avait exprimé son soutien à l’autorité parentale conjointe en 2008 de la manière suivante : « Dans de nombreux pays développés, l’autorité parentale partagée après un divorce est considérée comme étant dans l’intérêt supérieur de l’enfant, et la séparation d’un enfant de ses parents est considérée comme une maltraitance, à moins qu’il n’y ait des raisons particulières ». Pour finalement se rétracter, suite à l’opposition de certains activistes.

L’approche du Parti démocrate constitutionnel en la matière, même si elle ne modifie pas son insistance sur « l’intérêt supérieur de l’enfant », met en avant le danger de mélanger les cas de violence domestique, d’abus et de conflits graves entre parents. En outre, ce parti libéral continue de préconiser qu’elle ne soit pas accordée en l’absence d’accord entre les deux parents, et insiste sur le fait qu’elle n’est pas un principe. Ce premier parti d’opposition compte également quelques avocats et anciens conseillers municipaux qui s’opposent à l’autorité parentale conjointe. Bien évidemment, le parti n’est pas le seul à s’opposer à sa mise en place, certains membres du parti libéral-démocrate (actuellement au pouvoir) et du parti communiste s’y opposant également.

Priorité à l’intérêt de l’enfant!

Les victimes d’enlèvements d’enfants ne sont pas seulement des Français, mais aussi nombre d’étrangers et évidemment de Japonais. En réponse à cette modification du Code civil, certaines personnes qui espéraient la mise en place de l’autorité parentale partagée, comme dans des pays tels que la France, ont exprimé leur déception. Par exemple, un résident français a fait le commentaire suivant : « Alors qu’on parle de rendre la garde alternée automatique en France, le débat japonais est étonnant ». Un autre résident français au Japon a estimé de son côté que « c’était déjà mieux que rien ».

Il importe enfin d’éviter à tout prix que l’enjeu de l’enlèvement d’enfants ne vienne compromettre les relations d’amitié et de coopération franco-japonaises, qui sont d’une grande importance. Il convient également de souligner pour terminer que tous les hommes politiques, partis, avocats et citoyens japonais ne sont pas opposés à la garde partagée. Par exemple, de nombreux partis et élus politiques, comme le Parti conservateur du Japon, qui est devenu un parti politique national lors de la dernière élection législative, préconisent l’introduction d’un système d’autorité parentale partagée.

Il est clair que l’autorité parentale conjointe par défaut conduirait au bien-être de nombreux parents et enfants, sans distinction de nationalité, au détriment de quelques lobbies qui perdraient certains de leurs intérêts. Il ne faut jamais oublier non plus que les sentiments des enfants pour leurs parents et des parents pour leurs enfants sont sans frontières. Le gouvernement japonais devrait prendre au sérieux les voix des enfants et des victimes d’enlèvements et agir rapidement.

Le rabaissement de la fonction présidentielle est-il inéluctable?

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Allocution du président Macron, 5 décembre 2024 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Notre démocratie représentative est en crise. Le rabaissement de la fonction présidentielle, déjà banalisée par le quinquennat, et le réveil du multipartisme anarchique, semblent désormais caractériser notre Vème République – un régime politique jusqu’alors stable et accepté par plus de 82% des Français en 1958. Comment s’en sortir ? Analysons…


C’est à craindre : le régime parlementaire qu’incarnait la Ve République est en passe de dégénérer en régime d’assemblée.

La séquence ouverte par la Loi de financement de la Sécurité sociale montre que le RN est devenu un acteur décisif du jeu parlementaire. A moyen terme, il conviendra de trancher le nœud gordien par un choc de légitimité qui exige le recours au référendum et invite – pourquoi pas – à expérimenter le scrutin uninominal à un tour plutôt que de placer quelque espoir dans le scrutin proportionnel.


L’adoption du quinquennat en 2000 a précipité le régime sur sa pente actuelle. Pourquoi ? Dans les régimes parlementaires, le pouvoir exécutif est bicéphale mais non dyarchique. Le président ne peut donc, sans créer de confusion, être un « super Premier ministre » au risque de reléguer ce dernier au rang des collaborateurs. Le président devient alors le chef de la majorité et n’est plus le garant de l’unité nationale et de la continuité de l’Etat, qui donne les « impulsions fondamentales » et les « directions essentielles » (Pompidou, conf. de presse 10 juillet 1969). Son action n’est plus circonscrite au « domaine réservé » qui confère la hauteur nécessaire à une vision à long terme. Le quinquennat, voulu par Lionel Jospin alors Premier ministre, et auquel le président Chirac s’est résolu, était perçu comme un progrès démocratique, qui présentait le mérite d’éviter les cohabitations en faisant coïncider le mandant présidentiel et la législature. Mais, les élections présidentielles de 2022 ont anéanti cette conjecture ! En descendant dans l’arène politique, le président a perdu de son éloignement et, ce faisant, comme le prévenait le Général de Gaulle, de son prestige et de son autorité (“L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans l’éloignement”). En charge de tout, le président est devenu un paratonnerre qui, prenant directement la foudre, n’est plus préservé par le Premier ministre simple fusible ! En exerçant les pouvoirs normalement dévolus au gouvernement et à son Premier ministre, il perd de son autorité. Or, c’est cette dernière (auctoritas) qui augmente (augere) le pouvoir (potestas), et non l’inverse (Hannah Arendt, La crise de la culture, 1972).

Le réveil du multipartisme anarchique

Le fait majoritaire, amplifié par le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours (institué par l’ordonnance du 13 octobre 1958), excepté la parenthèse de 1986, devait inoculer, au régime de la Vème République, la stabilité gouvernementale, contrastant avec la valse endémique des gouvernements sous la IVe République (24 gouvernements en 12 ans de régime).

La IVe République laissait le champ libre aux coalitions ayant pour pivot soit la SFIO (1946-1951) soit le MRP (1952-1955). Les communistes en étaient exclus en raison de leur allégeance à l’Union soviétique, tandis que les gaullistes (RPF) affichaient leur défiance à l’égard du « régime des partis ». La guerre d’Algérie révéla l’incurie du système… Le 1er juin 1958, l’Assemblée nationale accordait l’investiture au Général de Gaulle qui devenait le dernier Premier ministre de la IVème République. C’est dans ce contexte institutionnel que fut adoptée par référendum du 28 septembre 1958, la nouvelle Constitution à 80% des suffrages exprimés. Après 65 années de règne, le régime de la Vème République semble à bout de souffle, prêt à être emporté par une crise de régime amorcée par la dissolution et menacé par les motions de censure mêlant « l’alliance des contraires ».

On assiste au réveil d’un multipartisme anarchique, que la constitution de la Vème République, modèle singulier de rationalisation du parlementarisme, échoue aujourd’hui à endiguer. Il apparaît sous la forme d’un tripartisme constitué, à gauche et au centre, de cartels de partis, alliés au second tour, pour mettre en déroute le RN arrivé en tête au premier. Sans autre « raison sociale » que de faire barrage, aucun des partis des deux cartels n’est susceptible de jouer le rôle d’un parti pivot pour constituer une majorité. La crise politique est donc consommée. Elle pourrait dégénérer en crise de régime si ce dernier se révélait impuissant à résoudre la crise financière. Pour l’adoption du projet de Loi de finances de la Sécurité sociale (LFSS), Michel Barnier n’était pas tenu d’engager la responsabilité du gouvernement sur le fondement de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Constatant que le délai de 50 jours était expiré au 2 décembre, le Premier ministre pouvait dessaisir le Parlement et, en vertu de l’article 47-1 de la Constitution, mettre la loi en œuvre par ordonnance. Il préféra céder au RN le destin de son gouvernement !

Risques et péril de l’usage du 49 alinéa 3 de la Constitution

L’article 49 alinéa 3 est un instrument de rationalisation du parlementarisme. Mais son usage, à l’instar du droit de dissolution, est à manier avec parcimonie. Il peut servir à discipliner une majorité erratique. En l’absence de majorité, il devient une roulette russe !

Son usage, qui induit la possibilité d’une motion de censure, n’est pas un coup de force, mais un coup de droit : un acte politique fondé en droit constitutionnel.

Le RN obtint satisfaction sur au moins deux de ses « lignes rouges » : le prix de l’électricité et l’engagement du gouvernement à ne pas prévoir de « déremboursement » de médicaments. Comment s’est-il résolu à voter la motion de censure déposée par son adversaire politique le plus déterminé qui reprochait au gouvernement Barnier de céder à ses plus « viles obsessions » ? Parce qu’il a mêlé ses voix à celles du NFP, on lui intente le procès d’avoir précipité la France dans l’inconnu d’une crise financière déjà à l’œuvre. Mais ceux qui tirent à boulets rouges contre lui sont les mêmes qui ont scellé hier une alliance avec le NFP, y compris avec LFI, par le jeu des désistements au second tour des élections législatives. Défiant la réalité, les accusateurs mettent en réalité en scène le « théâtre antifasciste » en faisant jouer au RN le rôle antirépublicain (Le RN est-il vraiment d’extrême droite ? Le Figaro, 20 juin 2024).

Le RN aurait-il fait le pari d’une élection présidentielle anticipée ? Cette hypothèse ne semble pas recevable sans la possibilité d’une dissolution. La question aura donc une acuité nouvelle dans six mois, à la première date anniversaire (article 12 de la Constitution). Une seconde dissolution ratée risquerait de faire écho à la formule comminatoire de Gambetta à l’adresse de Mac Mahon, « se soumettre », en cas de majorité cohérente hostile, « ou se démettre », pour déverrouiller le blocage institutionnel. Le président Macron n’aura pas l’espoir d’une majorité que les élections législatives de 1962 avaient conféré au Général de Gaulle qui, dans la foulée, put renommer Georges Pompidou, son Premier ministre démissionnaire à la suite de l’adoption d’une motion de censure.

Le gouvernement Barnier fut renversé faute d’indexation des retraites sur l’inflation. Il lui suffisait de céder sur cette revendication pour obtenir un sursis. Certainement que le coût de cette mesure eut été inférieur à celui du rejet du Budget… Le prochain Premier ministre est donc prévenu. Après cette séquence tribunicienne et contestataire, le RN ne tardera pas à réinvestir la posture d’un parti d’alternance.

Trancher le nœud gordien pour un choc de légitimité

  • Le recours au référendum

Faut-il rappeler que l’article 3 de la Constitution énonce que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ? Ce dernier focalise la suspicion des élites à l’endroit des « Gaulois réfractaires », dont il conviendrait de forcer le destin… Sur la nature des contestations de la classe moyenne, il faut relire Les dépossédés de Christophe Guilluy (Flammarion, 2022). Prévu par les articles 11 et 89 de la Constitution, le référendum verserait dans le césarisme démocratique, détournerait l’objet de la question posée en raison de sa dérive plébiscitaire. Il n’en demeure pas moins un outil de démocratie directe, ou semi-directe, puisque le peuple n’en a pas l’initiative. Il charge la loi d’un surcroit de légitimité politique. Le Conseil constitutionnel ne contrôle pas les lois référendaires (Cons const. n°62-20 DC du 6 novembre 1962), et ce, à l’exception du référendum d’initiative partagée.

Le recours au référendum constitutionnel est plus complexe dans la mesure où l’article 89 de la Constitution impose que le projet ou la proposition de révision soit votée par les deux assemblées en termes identiques. C’est la raison pour laquelle le Général de Gaulle a eu recours à l’article 11 en 1962 pour modifier la Constitution au titre de « l’organisation des pouvoirs publics », en instituant l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Il neutralisait ainsi l’opposition du Sénat.

  • Et le scrutin uninominal majoritaire à un tour ?

Le scrutin proportionnel aux élections législatives est fréquemment proposé de part et d’autre du spectre politique, de LFI au RN en passant par le MoDem. Pour quelle planche de salut ? On assisterait, dans ce contexte de multipartisme anarchique, à la consécration de la IVème en pire (!), à l’avènement du « régime des partis » et des combinaisons incessantes qui échappent au suffrage universel.

Peut-être est-il temps d’expérimenter le scrutin uninominal majoritaire à un tour, adopté par exemple par la Chambre des communes au Royaume-Uni ? Le candidat arrivé en tête est élu même s’il n’obtient pas la majorité absolue des suffrages exprimés. Dans un tel système électoral, les alliances politiques se concluent donc ab initio. Ce mode de scrutin favorise, outre-Manche, le bipartisme, et pourrait en France, contribuer à restaurer un « quadrille bipolaire» que décrivait le professeur Maurice Duverger (PC-PS / UDF-RPR). La comédie antifasciste serait alors plus difficile à jouer, car le corps électoral ne serait plus surpris par l’impromptu des alliances de second tour…  

Le droit à la continuité historique

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Notre-Dame et l’exigence de renouer avec la verticalité

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Paris, 15 avril 2019 © BRIAN HESTER, NorthJersey.com vi/SIPA

Nous nous souvenons du 15 avril 2019 comme si c’était hier, lorsque l’entame du crépuscule se transforma en un brasier de désolation. Notre-Dame, joyau architectural et lieu de culte, prenait feu dans la stupeur générale, avant que la chute de sa flèche ne lui fit perdre en hauteur. Heureusement, la structure du bâtiment le plus prestigieux de Paris se fut trouvée intacte et la France commence à célébrer la réouverture de celle dont l’aura fut renforcée par Victor Hugo. La cathédrale, avec laquelle chacun a noué un lien intime, nous rappelle l’exigence de verticalité.
Pendant longtemps, notre société, qui assistait aux offices religieux, était verticale par le simple fait de sa foi partagée. L’espérance d’un au-delà allégeait les souffrances, ancrait le passage terrestre dans une éternité céleste, promettait la justice, fût-elle dans un autre monde. Dans cet univers de pensée, tout convergeait vers Dieu, de l’architecture aux prières. Las, il ne demeure aujourd’hui à nos pieds que les décombres accumulés par le wokisme.
L’absence actuelle de verticalité découle aussi de la dévalorisation de l’enracinement, à l’heure où le nomadisme – celui des migrations et du tourisme de masse – est porté aux nues, avec pour conséquence de voir les individus souffrir de ne pouvoir encore être de quelque part et d’être considérés comme suspects lorsqu’ils veulent s’inscrire dans une lignée historique. N’est-ce pas d’ailleurs dans cette absence d’ancrage et de sédimentation qu’il faut trouver la cause de l’état de dépression généralisée de la société ? Rien n’est en effet plus beau que d’imprimer ses pas dans ceux de ses aïeux et ancêtres.

A ne pas manquer, Pierre Lamalattie: Notre-Dame ressuscitée

Le morne paysage offert par les post-modernes est par trop horizontal à ne plus vouloir répandre que le bruit et la cacophonie, celle des élus de La France Insoumise, des klaxons et de la mauvaise musique, alors que les notes de Bach s’élevaient vers l’immortalité – ce n’est pas un hasard si Cioran disait de ce dernier que Dieu lui devait tout. En entreprise, on vante aujourd’hui le bonheur au travail, l’absence de hiérarchie, les open spaces, l’inclusivité – sorte de communisme ludique -, tout sauf le travail, la mission collective ou la vision d’un chef. 
Tel un symbole, il n’est qu’à observer le manque de hauteur de beaucoup d’hommes qui ne se tiennent plus droit, comme s’ils souffraient d’une carence en légitimité et en fierté. Il reste du travail aux ostéopathes et aux kinésithérapeutes pour les redresser afin qu’ils portent le poids du monde plutôt que de se faire écraser par celui-ci. Signe qui ne trompe pas, il y a bien longtemps que nombre d’entre eux ont laissé tomber la très verticale cravate.
L’horizontalisme est un des synonymes de l’égalitarisme ambiant au nom duquel tout est nivelé, forcément par le bas, pour ne pas dire le très-bas. À l’aune de ce relativisme, il est désormais difficile d’encore dénicher la beauté seule à même de sauver le monde, de bâtir des cathédrales et d’établir une hiérarchie entre un borborygme et une symphonie, une copie truffée d’approximations syntaxiques et un roman de Stendhal, le chahut d’un étudiant et le savoir professoral. Or, une civilisation qui tranche ce qui dépasse, qui considère que tout se vaut et qui refuse de prendre de la hauteur est condamnée à mourir sans panache. Alors, renouons avec la verticalité et prenons les pierres jonchant le sol pour bâtir les édifices qui perpétueront notre héritage commun. La réouverture de Notre-Dame devrait en cela profondément nous inspirer. 

Notre-Dame ressuscitée

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Notre-Dame de Paris, à cent jours de sa réouverture au public, 3 septembre 2024 © FELIX GRAUMER/SIPA

Plus de cinq ans après son incendie, la cathédrale rouvre ses portes. C’était une volonté présidentielle. Le chantier de restauration a ressuscité des savoir-faire ancestraux, révélé des trésors oubliés et réveillé la querelle des anciens et des modernes. De quoi s’inquiéter, mais surtout s’émerveiller.


L’incendie de Notre-Dame a suscité une émotion inouïe. En un temps record, 840 millions d’euros de dons ont été rassemblés à travers le monde. C’est aussi cet attachement de la population à sa cathédrale qui a imposé au président de la République une reconstruction authentique, au moins pour l’essentiel.

Un foisonnement de chantiers

Voûtes, flèche, charpente en chêne, couverture en plomb, tout a repris sa place. Il suffit de se promener sur les quais pour voir ce prodige : Notre-Dame est de retour. Divers chantiers ont été conduits prestement. Des fouilles ont été menées, permettant de retrouver le décor de l’ancien jubé[1]. De magnifiques peintures murales conçues par Viollet-le-Duc ont été rénovées. Les Mays[2] ont été restaurés. Un grand nettoyage de l’intérieur, notamment des vitraux, a été fait.

Des travaux se poursuivront en 2025 et après. Ce sera le cas pour la couverture du bas de la flèche, ses statues (avec une patine désormais brun foncé) et les pinacles du chevet.

Un musée de l’Œuvre est annoncé dans une partie de l’Hôtel-Dieu et la Mairie de Paris promet de réaménager les abords du site : une « pacification » qui consiste à piétonniser-végétaliser ; c’est devenu pavlovien.

Le clergé préfère l’art « épuré »

Le clergé n’est pas totalement passionné par cette reconstruction. D’abord, le pape François boudera la cérémonie de réouverture. Et tout au long du chantier, on a entendu le diocèse exprimer un certain détachement par rapport aux vieilles pierres. « Ma cathédrale, a tout de suite déclaré l’archevêque, c’est le peuple de Dieu ! » Ou encore « ce n’est pas seulement l’église de pierre que nous allons reconstruire ».

Les ecclésiastiques sont dans l’embarras. Depuis Vatican II, l’Église a rompu avec sa riche tradition artistique et préconise un art réduit a minima. Le terme qui revient souvent pour définir le style souhaitable est « épuré ». Les prêtres souffrent aussi d’être placés dans le rôle de supplétifs d’un patrimoine suranné. Ils tiennent à paraître de leur temps, donc à évoluer dans un décor ponctué de marqueurs de la modernité.

Une des figures incarnant cette aspiration est le recteur-archiprêtre Mgr Ribadeau Dumas. Pour ce prélat d’aujourd’hui, la cathédrale doit rester « vivante ». Il faut donc que son décor s’adapte.

En résumé, le clergé n’aime pas qu’on l’encombre de vieilleries. C’est ce qui motive son refus du retour de la « Couronne de lumière », magnifique lustre central dessiné par Viollet-le-Duc. Et l’État considérant que le mobilier liturgique relève du domaine réservé du diocèse, baptistère, chaises, autel et ambon vont être recréés en style « épuré ».

Idem pour la Couronne d’épines qui ne sera pas replacée dans son précieux reliquaire, mais présentée dans une grande roue design placée dans le chœur, à portée du public qui pourra la toucher.

Sept tapisseries sont également commandées à deux artistes. Le Kényan Michael Armitage, connu pour ses peintures figuratives évoquant le contexte sociopolitique et spirituel de l’Afrique de l’Est, et l’expressionniste espagnol Miquel Barceló, également inspiré par l’Afrique.

Enfin, le clergé met à profit le grand afflux de fonds pour refaire toute sa garde-robe sacerdotale, tâche confiée au couturier Castelbajac.

L’affaire des vitraux

Le président de la République, en accord avec l’évêché, souhaite aussi remplacer une série de vitraux de Viollet-le-Duc. C’est que son désir de modernité n’a pu être satisfait avec la flèche. Ces vitraux ont pourtant été restaurés avec l’argent de la souscription et sont classés monuments historiques. Ils forment un ensemble cohérent avec tous les décors créés par Viollet-le-Duc. Leur élégant dessin en grisaille avec quelques traits de couleur est un jalon entre la réappropriation du Moyen Âge et les prémices de l’Art nouveau.

La commission consultative (CNPA) a unanimement voté contre. Même les fonctionnaires qui en sont membres n’ont pas suivi les instructions venues d’en haut. L’Académie des Beaux-Arts a émis un avis similaire. Et Roselyne Bachelot, citée par La Tribune de l’art, a écarté ce remplacement avec clarté : « Je rappelle tout simplement que la France a signé la convention de Venise de 1964 qui rend absolument impossible toute dépose desdits vitraux et leur remplacement par des œuvres modernes. » Huit artistes ont malheureusement été présélectionnés pour un concours, parmi lesquels Daniel Buren : l’inquiétude est légitime. En outre, Bernard Blistène, ancien dirigeant de Beaubourg et prosélyte de l’art contemporain, sera le président du jury.

Il est possible que l’on découvre d’autres entorses à la déontologie. On sait déjà que le coq d’origine a été remplacé, dessiné par l’architecte en chef lui-même, qui place ainsi sa touche personnelle au sommet de l’édifice. Ce nouveau volatile ventru ressemble plus à une dinde qu’à un coq, mais on nous dit que c’est un phénix.

De quoi Notre-Dame est-elle le nom ?

Pourquoi ce chantier passionne-t-il tant ? Sa taille n’y est pour rien. Il est cinq fois plus petit que celui du RER Éole porte Maillot qui, lui, n’intéresse personne. Les ressorts sont plus profonds. L’un d’eux est la nostalgie pour une forme de travail artisanal gratifiant. Il y a aussi un rapport spécifique à l’architecture elle-même. Notre-Dame est un type d’architecture non utilitaire, voué seulement à la beauté et à la spiritualité.

Emmanuel Macron a voulu que la restauration soit réalisée en cinq années. C’est chose faite pour l’essentiel, et on peut lui en savoir gré. Cependant, au lieu de garantir le respect des règles nationales et internationales en matière patrimoniale, il n’a cessé de vouloir s’en affranchir. En réalité, ce qui a permis une restauration sérieuse, c’est l’attachement du public à sa cathédrale et la recherche de l’authenticité par les professionnels concernés, scientifiques et métiers d’art.


[1] Tribune transversale en forme de galerie, élevée jadis entre la nef et le chœur.

[2] Grandes peintures offertes par la corporation des orfèvres de 1630 à 1707, au mois de mai, d’où leur nom. Elles sont exposées aux Gobelins.

Syrie: le carton plein d’Erdogan

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MM. Erdogan et Al-Assad en 2004, Ankara © A.A./SIPA

Redoutable stratège, le néosultan d’Ankara Erdogan joue les marionnettistes de rebelles pour résoudre ses propres problèmes domestiques et se débarrasser des réfugiés syriens qui lui gâchent la vie. Mais à Damas, Bachar Al-Assad, dont l’armée est en déroute, demeure le chat à neuf vies qu’on sait. Et s’accroche à son pouvoir comme à une bouée percée…


« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Si cette citation du général de Gaulle est devenue un lieu-commun trop facilement convoqué, elle n’en conserve pas moins une part de vérité. Dire que la situation moyen-orientale contemporaine est « compliquée » relève de l’euphémisme. La Syrie est sûrement l’exemple le plus paroxystique de ces conflits religieux et ethniques sans fin qui ensanglantent le berceau des grandes religions monothéistes et de leurs différentes sectes hétérodoxes. La mosaïque ethno-religieuse syrienne est l’une des plus riches au monde. Sunnites, chiites, yezidis, ismaéliens, alaouites, chrétiens, druzes, démocrates, nationalistes arabes, théocrates islamistes, kurdes, arabes, perses, caucasiens et levantins, s’y côtoient et s’y combattent sans relâche.

Alors que la Syrie n’apparaissait plus guère comme prioritaire dans les radars de la trépidante actualité médiatique des dernières années, elle refait parler d’elle du fait d’une attaque éclair de différentes factions opposées au régime d’Assad qui progressent très rapidement. Qui se cache derrière ? Pourquoi sont-elles intervenues maintenant ? Quid de l’avenir de la Syrie ? C’est à ces questions fort difficiles que nous allons ici tenter de répondre.

Une saisie d’opportunité

Signé le 4 mai 2017 par la Russie, l’Iran, et la Turquie, le traité d’Astana prévoyait la création de quatre zones de « désescalade » du conflit syrien démarré sept années auparavant en plein « Printemps arabes ». Conçue comme une « trêve durable » et non comme une paix, l’accord d’Astana n’a pas été signé par le régime d’Assad ni l’opposition en exil, ne concernant au fond directement que les Etats « protecteurs » des deux principaux belligérants.

Le mémorandum affirmait notamment que dans les territoires concernés, « les hostilités entre les parties en conflit (le gouvernement syrien et les groupes armés de l’opposition qui ont signé ou vont signer le cessez-le-feu) devaient cesser, tout comme l’emploi de tout type d’armes, y compris de moyens aériens ». Il précisait en outre que les « pays garants devaient prendre toutes les mesures nécessaires pour continuer de combattre “Daech”, “Al Nosra” [aujourd’hui Front Fatah Al-Cham] et tous les individus, groupes ou entités associées à Al-Qaida ou Daech à l’intérieur comme à l’extérieur de ces régions ».

Comme il fallait s’y attendre, les exigences du traité ont depuis lors été violées à de multiples reprises. D’abord par Assad qui le 7 avril 2018 a tué plusieurs dizaines de civils à Douma lors d’une attaque chimique à la fin de la bataille de la Ghouta orientale afin que son armée se sorte de son encerclement par les rebelles de Jaych-al-Islam. Cela a conduit un trio franco-américano-britannique à décider des bombardements de Barzé et Him Shinshar, connus sous le nom d’opération Hamilton. Nous avons à cette occasion détruit le Centre d’étude et de recherche scientifique où étaient conçues ces armes ainsi que deux entrepôts d’armes chimiques. Cette opération qui n’a fait aucune victime aurait pu être beaucoup plus corsée. En effet, Donald Trump courroucé par le non-respect de la parole donnée par Assad entendait en finir. Un article du Monde en date du 25 avril 2018 rapportait ainsi que « le locataire de la Maison Blanche était prêt à aller jusqu’à des frappes massives de nature à « décapiter » le régime de Bachar Al-Assad ».

A ne pas manquer, notre numéro en kiosques cette semaine: Causeur: Boucs émissaires ou privilégiés? Chers fonctionnaires…

Semblant survivre à tout tel un chat à neuf vies, Assad est de nouveau en difficulté pour deux raisons principales. La première est l’affaiblissement de ses alliés. Protégé par la Russie de Poutine et l’Iran des mollahs, Bachar Al-Assad a longtemps pu se présenter comme le seul rempart crédible pour les différentes minorités religieuses syriennes. De fait, les chrétiens sont souvent ses alliés puisqu’ils craignent à juste titre le retour d’un califat takfiro-djihadiste tel que l’Etat islamique mais aussi d’autres groupes islamistes anciennement affiliés à Al-Qaïda. Cela ne signifie toutefois pas que l’alaouite Assad – la religion alaouite est une gnose ésotérique à mystères parfois rattachée à l’islam chiite – n’ait pas des alliés dans le monde du terrorisme islamiste, mais ils se trouvent dans les rangs chiites du Hezbollah. Cela ne signifie pas non plus que les chrétiens d’Orient n’aient jamais eu à subir les bombardements du régime et de la Russie…

Les alliés d’Assad ont tous subi des déconvenues ces derniers mois. La Russie a concentré l’essentiel de ses activités militaires en Ukraine. La société militaire privée Wagner a perdu nombre de ses cadres, à commencer par son fondateur Prigojine. Par ailleurs, les pays occidentaux ne peuvent plus collaborer avec ce régime où qu’il se trouve et ne fournissent donc plus de renseignements utiles. De l’autre côté, le conflit déclenché contre Israël le 7 octobre par le Hamas et l’élection de Donald Trump placent l’Iran dans une situation périlleuse. Le Hezbollah y a subi d’énormes pertes contre Israël qui a détruit une grande partie de ses capacités militaires et éliminé ses principaux chefs.

Cela a ouvert une fenêtre d’opportunité à plusieurs groupes rebelles syriens, dont l’Armée nationale syrienne soutenue par Erdogan.

La Turquie fait la démonstration de sa force

Les revendications turques à l’endroit d’Assad sont nombreuses. La question des réfugiés syriens en Turquie est saillante depuis de nombreuses années. Pourtant, les deux dirigeants aimaient naguère afficher leur bonne entente. En 2008, ils se montraient ainsi devant les caméras du monde entier attablés dans un restaurant de Damas, insistant sur leurs intérêts politiques communs comme sur leur amitié. Ce qui avait commencé comme un conte de fées moyen-oriental a fini en cauchemar. La haine entre les deux hommes est constante depuis 2011, Erdogan soutenant les rebelles au régime depuis le début de la guerre civile. Il a d’ailleurs rapidement appelé ce dernier à quitter le pouvoir, notamment après le massacre des enfants de Deraa qui fut un traumatisme pour une grande partie de l’opinion publique syrienne, et l’a dès lors toujours qualifié publiquement de « criminel de guerre » (ce qui est on ne peut plus vrai).

Il y a quelques mois, le président turc s’est pourtant montré plus enclin au dialogue. Il espérait notamment régler la question des 3 millions de réfugiés syriens avec son homologue. Las, Assad n’a entendu aucun des avertissements turcs et n’a fait aucun effort pour récupérer ses concitoyens et reconstruire les villes de la zone tampon du nord. Pire encore, son armée associée à la Russie a bombardé de manière hebdomadaire la ville d’Iblid, soumettant toute la population à la peur et aux destructions. Ankara a voulu faire dialoguer l’opposition en exil et Damas, de manière à pouvoir expulser les millions de réfugiés syriens qui empoisonnent la vie locale et suscitent un profond rejet au sein du corps social turc. Assad a refusé, demandant à la Turquie de quitter le nord du pays.

Un casus belli pour Erdogan qui a attendu patiemment qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre. Il aurait donc donné son accord tacite aux rebelles pour qu’ils mènent une offensive. Celle-ci ne cesse de progresser, humiliant une armée syrienne en déconfiture. Une ville comme Hama, 200 km au nord de la capitale, est même déjà tombée. A Alep, les rebelles ont accompli en 48 h ce que l’armée russe et l’armée syrienne avaient mis des années à faire. L’Armée nationale syrienne soutenue par la Turquie a même lancé une offensive contre l’YPG, branche armée du PKK kurde. La ville de Tell Rifaat aurait même été reprise aux Kurdes. Bien que non officiellement turque, cette initiative répond au deuxième objectif de guerre turc : Ankara souhaitant créer une zone de sécurité de 30 kilomètres de large à sa frontière.

Alep aux mains des rebelles du HTS, Syrie, 1 décembre 2024 © Asaad Al Asaad/SIPA

Erdogan pourrait donc être le grand gagnant de cette offensive puisqu’elle a le double avantage de lui permettre de solutionner deux problèmes domestiques majeurs à ses yeux : la remigration des Syriens de Turquie et la négociation d’un processus de paix avec le PKK et le parti DEM (sur le modèle de ce qu’avait fait par exemple l’Espagne avec l’ETA). Il a profité de la vacance du pouvoir à Washington et des difficultés de ses concurrents régionaux pour atteindre ses objectifs. C’est objectivement une manœuvre brillante. On peut d’ailleurs se demander si le « maître des échecs » ne se trouve pas plutôt à la Sublime Porte qu’au Kremlin, tant l’humiliation est grande pour la Russie qui apparait aux yeux du monde comme un allié faible et peu fiable.

Quelles conséquences ?

Il serait pour l’heure hasardeux de se perdre en conjectures. Le danger djihadiste représenté par le mouvement HTS (Hayat Tahrir al-Cham) est bien présent. Ses alliances de circonstances et de revers, notamment avec les Kurdes contre l’Armée nationale syrienne, n’ayant pas grand sens quant à son devenir. Ces derniers se défendent de tout lien avec l’Etat islamique et essayent de redorer leurs blasons, comme l’a souvent expliqué le chercheur Wasim Nasr qui affirme que le mouvement a abandonné l’idée d’un djihad international. Reste que nous devons surveiller avec la plus grande vigilance l’évolution de ces tendances.

A lire ensuite: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Quant au triomphe turc annoncé, il doit aussi nous inviter à la prudence. La Turquie a montré que l’impérialisme ottoman traditionnel n’est jamais loin quand elle se frotte à ses voisins. Ce qui n’est pas si dérangeant au nord de la Syrie pourrait évidemment l’être bien plus dans les îles grecques… Elle soutient aussi le régime azéri qui attaque en ce moment constamment les intérêts français. Mais la réalité s’impose : Ankara est incontournable dans la région et dirigée de main de maître par un animal à sang froid. La fessée infligée à Assad et à Poutine présente aussi quelques motifs de satisfaction.

Last but not least : quid du régime baasiste ? Longtemps jugé insubmersible, Assad est apparu plus affaibli que jamais. Les vidéos des villes prises par l’ANS montrent que la Syrie n’a absolument rien fait pour reconstruire. En outre, 15% de sa population vit aujourd’hui à l’étranger. Assad dépend totalement de la Russie et de l’Iran. Il est à la tête d’un Etat failli qui est désormais le plus pauvre de la région. Les timides soutiens émiratis et égyptiens masquent mal le fait que plus grand monde ne parie sur lui. Celui qui s’est maintenu au pouvoir en assimilant toutes les oppositions à Daech est donc de nouveau sur la sellette. Le pouvoir alaouite sur la Syrie ne correspond plus à la réalité du terrain. Il est même possible que ce pays finisse un jour morcelé et partitionné comme l’ex-Yougoslavie. Peut-être serait-ce d’ailleurs la solution pragmatique pour en finir avec cette décennie de massacres et d’horreurs… Néanmoins, le régime ne s’est pas encore effondré et sa chute pourrait créer une situation aussi terrible, entrainant un opportunisme islamiste. C’est la raison pour laquelle l’Occident, qui se contente pour l’heure à juste titre d’observer, devra sûrement demain se positionner.

Une tragédie lyrique, une vraie

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© Vincent Pontet

Les Dialogues des Carmélites, œuvre de Georges Bernanos transposée en opéra par Francis Poulenc, relate la tragédie des religieuses de Compiègne massacrées pendant la Révolution. Cette tragédie est magnifiquement portée à la scène du Théâtre des Champs-Élysées.


Les Français ont beau jeu de se rengorger devant leur Révolution : s’ils proclamèrent l’abolition des privilèges et conçurent la Déclaration des Droits de l’Homme, ils ont aussi bien vite, durant la Terreur, sécrété toutes les horreurs du totalitarisme et laissé la lie de la population prendre le pouvoir. Ils ont poussé la violence de l’idéologie révolutionnaire jusqu’aux extrêmes limites de la barbarie, piétiné la justice la plus élémentaire, et le Tribunal révolutionnaire, pour ne citer que lui, s’appuyant sur la Convention et le Comité de Salut public, préfigura les pires crimes du communisme et du fascisme.

Manifeste antitotalitaire

Le martyre des Carmélites de Compiègne est le plus éloquent symbole de cette barbarie et l’un des plus atroces effets de l’idéologie d’alors : on osa condamner à mort seize malheureuses femmes coupables seulement de croire en Dieu, de vivre leur foi dans la simplicité de leur couvent. On leur fit un crime de s’être maintenues en communauté et, ce faisant, de participer ainsi « à des rassemblements et conciliabules contre-révolutionnaires ». On les accusa de « correspondance fanatique » pour s’être adressées à quelque prêtre proscrit, de « conserver des écrits liberticides » pour avoir possédé les Évangiles. On leur reprocha de « nourrir en leur cœur le désir et l’espoir criminel de voir le peuple français remis aux fers de ses tyrans et la liberté engloutie dans les flots de sang que les infâmes machinations ont fait répandre au nom du Ciel ».

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En 1948, près d’un siècle et demi après leur exécution le 17 juillet 1794 à la barrière du Trône renversé (l’actuelle place de la Nation), Georges Bernanos, s’inspirant du récit de Gertrud von Le Fort, La Dernière à l’échafaud (1931), fit du martyre des Carmélites de Compiègne l’un des plus éloquents et des plus bouleversants manifestes contre les idéologies totalitaires, ces idéologies dont se repaissent à nouveau nombre de régimes et de courants politiques ou religieux actuels.

L’ouvrage lyrique de Francis Poulenc est créé en italien, pour la Scala de Milan, en janvier 1957. Il sera repris avec succès en juin à l’Opéra de Paris, dans la langue de Bernanos, avec pour créatrices des rôles Denise Duval (Blanche de La Force), Denise Sharley (Madame de Croissy), Régine Crespin (Madame Lidoine), Rita Gorr (Mère Marie de l’Incarnation), Liliane Berton (Sœur Constance de Saint Denis). La même année encore, à l’Opéra de San Francisco, Leontyne Price interprétait le même ouvrage.

Olivier Py soft

Metteur en scène des Dialogues des Carmélites dans cette coproduction du Théâtre des Champs-Élysées et du Théâtre Royal de La Monnaie, Olivier Py n’a pu y trouver de motifs à ses fantasmes caricaturaux et aux outrances gratuites qu’il a trop souvent imposées à ses réalisations sur la scène lyrique. Son catholicisme exhibitionniste et peu crédible, brandi en toute occasion à la façon d’un étendard, a, ici, paradoxalement, calmé ses fureurs délirantes.

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Miracle ! Il a été véritablement touché par la Grâce. Sa mise en scène est belle, non pas de cette seule beauté formelle servie par une scénographie remarquable dans son intelligente simplicité (Pierre-André Weitz) et par des éclairages éloquents (Bertrand Killy), mais bien de cette beauté spirituelle et inspirée qui est la seule à pouvoir porter cette œuvre. Le résultat est digne. Depuis sa création en 2013, cette mise en scène fait l’unanimité, a obtenu de multiples distinctions, et est donc reprise aujourd’hui.

L’on eut pu rêver de moments plus émouvants lors de l’emprisonnement des religieuses à la Conciergerie, puis de leur montée à l’échafaud, mais le metteur en scène a opté pour une vision extrêmement sobre, déjà transfigurée par la Rédemption, et presque totalement dépouillée de l’horreur d’une mort inexorable infligée à des innocentes. Ce qui est certes une lecture parfaitement légitime de la tragédie des Carmélites de Compiègne : elles s’étaient vouées solennellement au martyre et leur mort édifiante fit une impression profonde sur la foule qui y assistait. Mais les voir envolées vers l’au-delà avant même qu’elles ne soient guillotinées contribue à les soustraire partiellement à notre compassion.

Servantes du Christ

Les représentations de 2013 s’étaient déroulées sous la direction musicale de Jérémie Rhorer à la tête du Philharmonia Orchestra. Les rapports exécrables qui s’étaient établis entre lui et Olivier Py ne pouvaient laisser songer à une reprise avec le même chef. C’est donc l’Américaine Karina Canellakis, à la tête de l’orchestre des Siècles, qui dirige avec autant de sensibilité que d’énergie. Dans cet opéra où les femmes règnent en servantes du Christ, mais aussi en souveraines, Patricia Petitbon (Blanche de La Force en 2013) incarne aujourd’hui la figure de Mère Marie de l’Incarnation. Elle est remarquable le plus souvent, mais ne s’impose pas toujours vraiment. Dans l’éprouvante agonie de Madame de Croissy, Sophie Koch (Mère Marie en 2013) est saisissante. Elle affronte en tragédienne cette scène si difficile, tant sur le plan dramatique que sur le plan vocal. C’est peut-être Véronique Gens, qui reprend son rôle de Madame Lidoine, qui est la plus convaincante. Sa haute stature lui sert aussi à conférer de l’épaisseur et de l’autorité à son personnage qu’elle détaille avec humanité. Enfin, dans les rôles de sœur Blanche de l’Agonie du Christ et de sœur Constance de Saint-Denis, Vannina Santoni et Manon Lamaison offrent un contraste marqué entre l’angoisse dévorante et la simplicité joyeuse. Acclamées par le public, elles complètent une distribution infiniment respectable sans être non plus renversante, où les voix, ici et là, par instants fugitifs, paraissent un peu criardes.

© Vincent Pontet

On ne peut s’empêcher de songer que le drame de Bernanos, aussi forte que soit la partition de Poulenc, est infiniment plus intense, plus puissant, plus juste dans sa version théâtrale que dans sa version lyrique. Avec de grandes figures dramatiques comme Suzanne Flon, Michèle Courcel ou Madeleine Robinson, accompagnées par un aréopage d’excellentes comédiennes, et qu’on peut toujours redécouvrir dans la poignante réalisation que Pierre Cardinal exécuta pour la télévision française en 1983, Les Dialogues des Carmélites atteignent une spiritualité d’une intensité, d’une incandescence infiniment plus élevée que dans la version chantée. C’est un exemple à méditer : le théâtre peut être infiniment plus puissant que l’opéra, le verbe que le chant.

Les Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes et douze tableaux, texte de Georges Bernanos, musique de Francis Poulenc. Théâtre des Champs-Élysées. Les 6, 8, 10 et 12 décembre 2024 à 19h30.

Dialogues des Carmélites

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Mélenchon, ma Vespa et sa révolution

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Jean-Luc Mélenchon. Débat et vote sur la motion de censure du gouvernement, suite à la décision du Premier ministe M. Barnier d'utiliser l'article 49.3 de la Constitution concernant le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Assemblée nationale, 4 décembre 2024 © OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

À 73 ans, M. Mélenchon rêve encore de révolution comme un papi en Ferrari…


Vespa. DR.

Adolescent, je rêvais d’une Vespa. Ces jeunes Italiens, cheveux au vent, qui slalomaient entre les voitures avec une assurance déconcertante, représentaient à mes yeux la liberté insouciante. Les filles en amazone derrière eux suscitaient mes rêves sensuels. Mais ce rêve est resté inaccessible à l’époque, pour des raisons financières évidemment. Je rêve de m’acheter une Vespa aujourd’hui. Conduire une Vespa à mon âge serait peut-être risqué. Ai-je encore la force et les réflexes nécessaires pour rouler sous la pluie ou me faufiler avec dextérité au milieu des voitures ? Mon rêve de posséder une Vespa écarlate est-il adapté à l’homme que je suis aujourd’hui ? N’est-il pas folie ? En Suisse, sur les routes de campagne ou les autoroutes, je croise souvent des hommes âgés aux cheveux blancs, au volant de bolides rutilants qu’ils n’ont pu s’offrir qu’après avoir passé l’âge où ils pouvaient vraiment en profiter. Ces engins, symboles de vitesse et de vitalité, deviennent entre leurs mains des objets malaisants, sinon dangereux. Ils se raccrochent à un fantasme qui ne correspond plus ni à leur condition ni à la réalité. N’est-ce pas folie?

Le rêve de Mélenchon, le cauchemar des Français

Et puis, je pense à Jean-Luc Mélenchon. Sa Vespa à lui, sa Ferrari de rêve, c’est une révolution : un « grand soir » où le peuple, poussé par une indignation collective, renverserait les institutions. J’imagine que dans son adolescence trotskiste, il a dû rêver d’être Che Guevara. Mais contrairement à ce qu’il aime laisser croire, ce rêve n’est pas porté par des idéaux nobles d’égalité ou de justice. C’est un rêve de chaos, un rêve d’adolescent frustré, empreint de ressentiment contre le système, qui trouve sa pleine mesure dans la destruction.

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Mélenchon affirme vouloir construire une société meilleure et plus juste. Mais son projet repose sur l’opposition, la division et la stratégie du choc. Il attend l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national pour déclencher ce qu’il espère être une insurrection généralisée : la jeunesse lycéenne et universitaire dans la rue, les banlieues enflammées sous prétexte de lutte contre le racisme. Ce scénario, il le nourrit depuis des années, comme un pyromane qui attend patiemment que les conditions soient réunies pour allumer son feu.

Mais ce rêve n’a rien d’émancipateur. Mélenchon ne mobilise pas au service d’un idéal collectif ; il instrumentalise la colère et les tensions sociales pour satisfaire une ambition personnelle : celle d’incarner le leader d’un soulèvement. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il semble aveuglé par un fantasme qui n’a plus aucun lien avec la réalité contemporaine.

Une stratégie qui menace la cohésion sociale

La France d’aujourd’hui n’est pas un terreau fertile pour une révolution romantique. Les fractures sociales, identitaires et générationnelles sont déjà profondes. La jeunesse n’est pas unifiée, les banlieues ne sont pas des blocs homogènes, et la classe moyenne vacille sous les pressions économiques. Pourtant, Mélenchon semble prêt à exacerber ces tensions, à jouer avec les peurs et les frustrations, pour provoquer un chaos dont il espère émerger comme figure centrale.

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Ses alliances implicites avec des courants islamistes ne sont qu’un exemple de cette instrumentalisation. En flattant certaines revendications identitaires, il cherche à mobiliser des électorats qui pourraient lui permettre de cristalliser une opposition au pouvoir. Mais ces alliances opportunistes ne sont pas sans danger. L’islamisme politique, dans ses formes les plus radicales, ne partage ni les idéaux républicains, ni les principes d’égalité homme-femme, ni les fondements démocratiques qu’il prétend défendre. Cette stratégie ne fera qu’aggraver les fractures sociales et alimenter la défiance mutuelle entre communautés. N’est-ce pas folie de croire que l’islamisme se contenterait d’une alliance d’opportunité ?

Un rêve adolescent devenu une menace collective

Comme un homme vieillissant sur un bolide trop puissant, Mélenchon est déphasé. Son rêve d’adolescent, forgé dans une époque où les révolutions pouvaient sembler héroïques, est aujourd’hui anachronique et dangereux. La société qu’il prétend vouloir « sauver » risque de payer le prix fort pour un fantasme personnel. Ce « grand soir » qu’il espère ne sera pas une libération, mais un chaos incontrôlable, une fracture supplémentaire dans un pays déjà éreinté.

Mélenchon, en poursuivant ce rêve, ne cherche pas à unir ou à construire. Il joue avec les divisions, les accentue, et mise sur un affrontement total pour s’inscrire dans l’Histoire. Mais un tel affrontement, dans une société aussi fragmentée, ne mènerait qu’à la désolation. Comme ces hommes âgés sur leurs bolides, il refuse de voir que son rêve appartient à un autre temps et qu’en insistant pour le réaliser, il pourrait causer des dégâts irréparables.

Le rêve de Mélenchon n’est pas celui d’un avenir meilleur. C’est celui d’une rupture brutale, d’un effondrement qu’il espère pouvoir diriger. Mais comme tous les rêves trop personnels, il risque de laisser derrière lui une société encore plus divisée et déchirée. Un rêve d’adolescent dangereux, pour un pays qui n’a plus les moyens de supporter de telles ambitions égoïstes.

Merci qui? Merci 4B

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Qu’est-ce que cet étrange mouvement 4B, que rejoignent en masse des femmes progressistes sur les réseaux sociaux ?


Sur le site de Konbini, nous apprenons que « face à la montée des violences sexuelles et à l’élection du très problématique Donald Trump », des féministes américaines ont décidé de réagir en rejoignant le 4B Movement.

Ce mouvement, originaire de Corée du Sud, devrait grandement simplifier le commerce entre les sexes puisqu’il incite tout bonnement les femmes à… renoncer aux hommes, aux relations hétérosexuelles, au mariage et aux enfants. Les femmes ont été trop souvent déçues par les hommes, affirme la journaliste de Konbini. Elles ne demandaient pourtant pas grand-chose: « Du soutien moral, le partage de leur charge mentale et émotionnelle, un partenaire à leur goût avec une maturité et une intelligence émotionnelle décente, de l’intérêt sincère et non de l’objectification, un sentiment de sécurité et de réconfort. » Faute d’avoir trouvé la perle rare, certaines d’entre elles ont décidé de ne plus attirer le male gaze (« regard masculin ») et de suivre la mode ugly (« moche »), laquelle consiste à s’enlaidir en se tondant la tête, en s’habillant avec des haillons et en se peinturlurant le visage le plus malproprement possible. Et ça marche. Disgracieuses et attifées comme l’as de pique, celles qui prétendaient « en faire plus que leur partenaire dans chaque aspect de leur vie romantique, sexuelle et sociale » n’ont plus de vie romantique, sexuelle et parfois même sociale – il est rare qu’on embauche ou qu’on invite à une soirée conviviale un être informe ressemblant vaguement à un zombie ou à une quiche avariée. « Je fais ma part en tant que femme américaine en rompant avec mon petit ami républicain et en rejoignant officiellement le mouvement 4B », a annoncé sur TikTok, au lendemain de l’élection de Donald Trump, une électrice démocrate. À quelque chose malheur est bon. L’ex-petit ami de cette virago progressiste a vraisemblablement échappé au pire : un mariage foireux, des repas végans, une vasectomie, les concerts de Taylor Swift, les copines trans de madame, un abonnement à vie au New York Times, la répartition au gramme près de la « charge mentale », etc.

Il peut dire qu’il revient de loin. Merci qui ? Merci 4B.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Boualem Sansal et les curieux états d’âme de l’Algérie

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Défilé militaire lors des célébrations marquant le 70ᵉ anniversaire de la Révolution du 1ᵉʳ novembre 1954, supervisé par Abdelmadjid Tebboune, le 1ᵉʳ novembre 2024 © Algerian Presidency/SIPA

Boualem Sansal, le Soljenitsyne algérien


Boualem Sansal a été arrêté le 16 novembre par la police algérienne, il est détenu pour atteinte à la sûreté de l’État, une incrimination particulièrement grave et je veux exprimer mon admiration pour cet homme qui a fait de la liberté d’expression et de critique sa boussole de vie.

En Algérie, la crise que vit la France démocratique d’aujourd’hui est inenvisageable. C’est un pays où l’armée a le pouvoir, dont elle délègue l’apparence à un président, Abdelmadjid Tebboune, élu il y a deux mois soi-disant par 95% des votants, un chiffre qu’il a lui-même demandé qu’on le diminue pour le rendre plus présentable à l’international… La commission de contrôle a obligeamment baissé à 85%, et ce pourcentage fabriqué ne tient de toute façon pas compte de l’abstention massive, comme en Kabylie.

L’Algérie, pays orwellien

Cet État qui risque de ressembler à celui de Orwell, Sansal en a décrit une dystopie terrible en 2018 dans son livre, 2084 ou la fin du monde. Il fait face avec la seule arme dont il dispose, sa plume.

Boualem Sansal © Hannah Assouline

Comme Soljenitsyne avant lui, il a fait des études scientifiques. Chacun d’eux a puisé dans ses expériences personnelles et a commencé à écrire tard, à plus de 40 ans pour le Russe, qui avait passé huit ans au goulag, à près de 50 pour Sansal, qui, comme haut fonctionnaire au Ministère de l’Industrie a pu approcher quelques-uns des secrets de la décennie noire de lutte contre l’islamisme, une période dont il est aujourd’hui encore interdit de débattre, ce qui a valu à Kamel Daoud le déchainement de la presse algérienne après son prix Goncourt. 

A lire aussi: Jean-Christophe Rufin sur Boualem Sansal: «Le silence n’a jamais rien arrangé»

Inutile de dire que Boualem Sansal, après Le Serment des Barbares, son premier roman, en 1999, qui mettait le doigt sur les non-dits tragiques de la période, a quitté son poste et est devenu écrivain à temps plein.

En 2012, son livre, Rue Darwin, avait reçu le Prix du Roman arabe. Les ambassadeurs des pays arabes avaient réclamé son annulation. Le jury a maintenu son choix et Gallimard a organisé une cérémonie. C’est alors que j’ai fait sa connaissance. Sansal m’a invité en tant que président du Crif, probablement parce que, après les assassinats de Toulouse, il voulait montrer qu’il y avait une autre Algérie que celle d’où était originaire le meurtrier. Je lui ai demandé s’il ne craignait pas qu’on le considère comme un suppôt du Crif, il m’a répondu qu’il n’en avait cure, bien au contraire. J’ai été impressionné.

Le héros de la rue Darwin, revenu de loin dans son Algérie natale à laquelle le rattache le souvenir ambivalent d’une mère adoptive mystérieuse, proche et lointaine à la fois, donne peut-être la clef de l’acharnement de Boualem Sansal à rester dans son pays, et à y témoigner malgré les menaces.

L’accusation de sionisme, une accusation qui vaut anathème, est continuellement lancée contre Boualem Sansal en Algérie. « Marionnette du Crif », ou « du Crif et de la Licra » en sont deux variantes classiques.

Rappelons qu’il y avait en Algérie des Juifs longtemps avant qu’il n’y eût des Arabes sur les terres que ce pays revendique aujourd’hui pour la Palestine. Il n’y en a plus aucun et l’Algérie, prompte à réclamer des Français une repentance sans circonstances atténuantes, n’a aucun état d’âme sur la disparition des Juifs de son territoire. 

Notre dossier: Pour l’indépendance de l’Algérie, coupons le cordon !

Sur certains sites soutenus par le régime, comme «Algérie patriotique», l’Algérie est présentée comme La Mecque de l’anticolonialisme, un phare pour le monde et la cible d’une nouvelle guerre menée par le lâche et génocidaire ennemi sioniste.

Cette rhétorique guerrière est commune aux hiérarques militaires et aux dignitaires religieux qui, malgré les terribles conflits du passé, se partagent le pouvoir et la rente pétrolière. Afficher sa sympathie pour Israël nécessite dans ces conditions un courage exceptionnel.

Dans le livre Le village de l’Allemand, un officier SS est devenu héros de la lutte anti-coloniale. Si en 2008, cette comparaison paraissait saugrenue à certains, on comprend mieux aujourd’hui en Occident, et notamment depuis le 7-Octobre, pourquoi Boualem Sansal établissait un lien entre la barbarie nazie et l’islamisme radical. Il fallait évidemment délégitimer cette réflexion en la déclarant sioniste….

Le « en même temps » d’Emmanuel Macron n’a pas aidé

Il y a donc 25 ans que Boualem Sansal critique le régime algérien. Que s’est-il passé pour qu’il soit arrêté le mois dernier?

Boualem Sansal avait déclaré récemment dans le media Frontières que l’Algérie n’avait pas été un véritable État et que ses confins occidentaux d’aujourd’hui avaient été des terres marocaines. D’où l’accusation de collusion avec l’ennemi, en l’occurrence le Maroc, ou plutôt la coalition néo-coloniale anti-algérienne dont le roi du Maroc est un serviteur et dont la France est un agent. 

A lire ensuite, Henri Beaumont: Les étranges défaites

La presse se déchaine contre la France et son président, d’autant plus attaqué qu’il a multiplié les mots et les gestes pour câliner l’Algérie, dernièrement un épisode particulièrement maladroit du « en même temps », où venant d’affirmer son soutien aux revendications marocaines sur le Sahara occidental, Emmanuel Macron reconnait que le dirigeant historique du FLN Larbi M’Hidi avait été pendu en 1967 par les Français et qu’il ne s’était pas suicidé, comme il était prétendu. « Entourloupette, coup de com, un crime sur un million » ont été parmi les réactions des Algériens qui apprendront trois jours plus tard que le Goncourt revient à Kamel Daoud pour un livre sur la guerre civile algérienne, sujet tabou entre tous….

Il était dès lors tentant, en arrêtant Boualem Sansal, devenu récemment citoyen français, de narguer notre pays dont la diplomatie peine à établir un rapport de force avec l’Algérie aussi bien du fait du passé que de la crainte que le régime ne mobilise les Français musulmans d’origine algérienne et que les Russes ne s’y installent. M. Tebboune n’a-t-il pas déclaré récemment que Poutine est un « bienfaiteur de l’humanité » ? Nul ne sera par ailleurs étonné du silence de LFI, dont la mythologie mélenchonienne est celle-là même que proclament les dirigeants algériens qui depuis des décennies ont mis leur pays en coupe réglée et dont l’admirable Boualem Sansal est aujourd’hui l’otage.

Retrouvez Richard Prasquier au micro de Radio J

Rue Darwin

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Le serment des barbares - Prix du Premier Roman 1999

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Le village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller

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Le calendrier des fous

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Après une longue invisibilisation historique, les minorités sexuelles de toutes sortes tiennent enfin leur revanche


On ne cesse de nous seriner que les minorités sexuelles ont été invisibilisées au cours de l’histoire. Aujourd’hui, elles prennent leur revanche en essayant de coloniser tout le calendrier. Ce qui suit n’est qu’un échantillon de toutes les dates réservées à la célébration des genres et sexualités les plus minoritaires.

Si le 20 novembre est la « Journée du souvenir trans », on fête du 13 au 19 la « Semaine de sensibilisation trans », tandis que la « Journée internationale des parents trans et/ou non binaires » tombe le premier dimanche du même mois. Pour réduire le risque que les gens oublient cette question brûlante pendant le reste de l’année, il y a une « Journée internationale de visibilité transgenre » le 31 mars. Sans oublier la « Journée de l’action trans » qui est célébrée à New York en juin ou le « Mois de l’histoire des transgenres » en août en Californie. En juillet, c’est la célébration internationale les drag queens et kings. Comme chacun le sait, l’opposition cisgenre/transgenre n’épuise pas toute la complexité de la question. Ainsi, il y a une « Journée internationale des personnes non binaires » le 14 juillet, accompagnée d’une « Semaine de visibilité de la fluidité de genre » du 17 au 24 octobre, complétée enfin par une « Journée internationale des pronoms » qui tombe le troisième mercredi du même mois. Au cas où on oublierait qu’il y a des personnes qui n’éprouvent pas d’attirance romantique pour autrui, il y a la semaine de sensibilisation « Aromantic Spectrum » en février. Le 6 avril, ayons une pensée pour ceux qui rejettent toute forme d’érotisme, car c’est la « Journée internationale de l’asexualité ».

Pour ceux qui sont prêts à tomber amoureux et coucher avec n’importe qui, le mois de mai voit la « Journée de la sensibilisation pansexuelle et panromantique ». Les rares personnes nées avec un mélange de caractères sexuels biologiques se rappellent à notre bon souvenir le 8 novembre avec la « Journée internationale de solidarité intersexe ». Si on ajoute toutes les fêtes plutôt conventionnelles comme le « Mois des fiertés LGBTQ », les seules dates à peu près qui restent intouchées sont Noël et Pâques.