Bernard-Henri Lévy, atteint de botulisme ? La nouvelle fait le tour d’Internet depuis que le nouvelobs.com a dégoté à la 122e page du nouvel essai du nouveau philosophe (De la guerre en philosophie) une référence à Jean-Baptiste Botul qui, écrit-il, a montré « au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néokantiens du Paraguay, que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence ». Et le monde entier de ricaner : « Botul n’existe pas. BHL est tombé le nez en avant dans le canular de Frédéric Pagès. »
Sauf que c’est un peu aller vite en besogne : venus pour la plupart de l’Oulipo et des « Papous dans la tête », Frédéric Pagès et ses amis, qui ont donné vie à Jean-Baptiste Botul, ne sont pas gens à canularder comme des premiers venus : la critique botulienne de Kant est philosophiquement fondée. Botul a beau ne pas exister, ses arguments contre le kantisme n’en perdent pas leur pertinence. Il y a même dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant quelques pages extraordinaires.
Et puis, prétendre que Botul n’a jamais existé est un peu aller vite en besogne. Je me souviens avoir inauguré une rue Jean-Baptiste Botul en compagnie de l’écrivain Jacques Gaillard, à Ungersheim, il y a quelques années. Si ce n’est pas une preuve de son existence ! Ce fut une cérémonie émouvante, qui s’était achevée par un merveilleux lâcher d’enclumes. Elles n’avaient pas voulu prendre leur envol : les voilà maintenant qui retombent.
Le botulisme est un humanisme
Le Baiser de la Lune

Ce n’est qu’un « simple conte » ! C’est « scandaleux » de ne pas montrer aux enfants de CM1 et CM2 le court métrage Le baiser de la Lune, mettant en scène l’amour entre le poisson-chat Félix et le poisson-lune Léon, vaccin préventif contre l’épidémie d’homophobie qui menace de décimer la jeune génération. Ainsi s’indigne vertueusement Jean-Luc Roméro, conseiller régional d’Ile-de-France et militant gay séropositif, dans les colonnes de L’Express du 5 février 2010. Luc Chatel, ministre de l’Education, a été outé : c’est un suppôt de Dieu, possédé par l’esprit de Christine Boutin, conservatrice forcément ultra, et il a été livré à la vindicte de tous les exorcistes de « clichés » et autres pourfendeurs de « stéréotypes ». Il s’oppose à la glorieuse marche du progrès vers l’égalité totale et définitive en interdisant ce dessin animé que le Haut commissariat à la jeunesse a pourtant financé à hauteur de 3000 euros, d’après les aveux de Martin Hirsch sur RMC le 5 février.
L’inquiétude des néo-bigots progressistes est d’autant plus vive que simultanément une enquête d’Ipsos Santé diligentée par la Fondation Wyeth montre que la grande majorité des adolescents « ont beau être éduqués ensemble, ils se réfèrent toujours aux mêmes clichés pour définir leurs différences. La femme ? Elle se caractérise avant tout par ses atouts physiques – féminité et séduction – puis par la maternité et la sensibilité. (…) Quant à l’homme, il se distingue avant tout par sa virilité, son machisme et son travail, affirment les 15-18 ans sans que leurs aînés leur aient soufflé les réponses ». Horreur, « on essaie d’abolir les différences mais les adolescents s’y raccrochent », explique le pédopsychiatre Philippe Jeammet. Les rééducateurs s’affolent, il faut donc attaquer plus tôt, dès le primaire : « Malgré tous nos efforts, nous avons du mal à équilibrer les statistiques » se lamente la rectrice de l’académie de Besançon, Marie-Jeanne Philippe.
Un conte n’est jamais un simple conte
Un simple conte, dites-vous ? Mais un conte n’est ni simple, ni innocent, c’est au contraire une chose complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques, comme l’a montré Bruno Bettelheim dans son admirable Psychanalyse des contes de fées. (Je présente par avance mes excuse aux esprits libérés de notre époque glorieuse qui feront la moue devant cette référence désuète, à jamais disqualifiée à leurs yeux parce que Bettelheim croyait toujours en la vertu de la culpabilité, et en l’importance du sens de la vie. Ce n’était sûrement qu’un effet corollaire de ses vacances à Dachau, et de son syndrome du survivant. Il n’était pas comme nous, un inventeur du bonheur.)
Cependant, ceux qui disent qu’il ne s’agit que d’un « simple conte », et qui s’indignent qu’on s’en prenne à quelque chose d’aussi « innocent », sont des fieffés hypocrites, car même s’ils n’ont pas lu Bettelheim, ils lisent sûrement avec avidité les derniers théoriciens du management. Or la dernière mode qui balaie les cerveaux des décideurs, la dernière fausse trouvaille pour faire vendre tout et n’importe quoi, de la guerre d’agression préventive à un vulgaire papier toilette, en passant par les nouvelles valeurs de notre société pacifiée, c’est la théorie du storytelling[1. Voir Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des esprits, La découverte, Paris, 2007.]. Tous les cadres actifs en parlent comme d’une grande découverte, comme si « raconter des histoires » n’était pas depuis toujours l’art le plus consommé de mentir, uniquement parce que l’appellation anglaise refoule la charge morale dont n’a pas encore été expurgée l’expression française. Et qu’y a-t-il aujourd’hui de plus ringard que la morale ?
Aussi rien n’est moins innocent que raconter une histoire et a fortiori un conte. Sinon pourquoi Voltaire, bretteur infatigable du Verbe, aurait-il fait du conte philosophique son arme de prédilection contre l’obscurantisme ? C’est sa douceur, qui rend le conte terriblement efficace :
Que vaudrait la douceur
Si elle n’était capable
Tendre et ineffable,
De nous faire peur ?
Elle surpasse tellement
Toute la violence
Que, lorsqu’elle s’élance
Nul ne se défend.
(Rainer Maria Rilke, Vergers, Printemps, V)
A lire le synopsis, à regarder et à écouter attentivement la bande annonce disponible en ligne, Le baiser de la Lune fait atrocement peur par sa douceur, et on ne peut que se réjouir que quelques uns se soient défendus avant qu’elle ne s’élance à la conquête des esprits des enfants prépubères. C’est ce qui fait passer les opposants à ce film pour d’atroces dinosaures violents : ils ont montré leurs crocs au miel et au sirop !
Être hétéro, c’est archaïque !
Ce dessin animé voulait participer à la prévention de l’homophobie. On s’attendrait à ce que le héros soit le poisson-chat Félix, qui, après maintes épreuves, trouverait le bonheur dans les bras du poisson-lune Léon. Cependant, d’après le synopsis, le héros du film, c’est une héroïne : « Ce film raconte l’évolution du regard archaïque d’une grand-mère, sur les relations amoureuses », affiche le site officiel du court métrage. C’est la vieille peau qui est rééduquée : « Prisonnière d’un château de conte de fée, une chatte, « la vieille Agathe », est persuadée que l’on ne peut s’aimer, que comme les princes et princesses. Mais cette vision étroite de l’amour est bouleversée par Félix, qui tombe amoureux de Léon, un poisson-lune, comme par la lune, amoureuse du soleil : deux amours impossibles, pour « la vieille Agathe ». Pourtant, en voyant ces couples s’aimer, librement et heureux, le regard de la chatte change et s’ouvre à celui des autres. C’est ainsi qu’elle quitte son château d’illusion et se donne enfin, la possibilité d’une rencontre… »
A analyser de près le message de ce synopsis, on s’aperçoit qu’il contrevient au message éducatif fondamental du conte de fées, explicitée par Bettelheim, à savoir que « la lutte contre l’adversité est intrinsèque à l’existence, mais que si l’on ne se détourne pas de la difficulté, (…) on vainc les obstacles et à la fin on sort victorieux[2. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Introduction.] ». Pour le poisson-chat Félix le bonheur homosexuel est posé d’emblée comme un acquis, tandis que sa grand-mère, « la vieille chatte, Agathe », ne s’élance pas dans des aventures extraordinaires pour rencontrer enfin son prince charmant, mais abandonne son rêve et fait le deuil de son désir, qualifié de « château de l’illusion ». Ainsi cette histoire met-elle en scène une concurrence entre un désir homosexuel immédiatement comblé et un désir hétérosexuel qui se languit indéfiniment, pour affirmer la stérilité de l’attente du « prince charmant » face à la gaîté vécue spontanément dans la rencontre du même. Ce qui disparaît dans les deux cas, c’est l’action, la lutte pour combler ses désirs et atteindre son rêve. A rebours de tous les contes de fées classiques, ce court-métrage enseigne qu’il n’y a rien à faire pour être heureux. La toile de fond de cette histoire, c’est la passivité et l’arbitraire : ou bien on a la chance de rencontrer son poisson-lune, ou bien on reste à jamais enfermé dans son « château de l’illusion ». On n’y peut rien. C’est un message désespérant pour tout jeune esprit, déjà suffisamment convaincu de son impuissance relative face au monde des adultes.
Plus encore, dans ce film le désir homosexuel joue un rôle de médiateur par rapport au désir hétérosexuel, car c’est en voyant ces poissons s’aimer que la vieille chatte « se donne enfin la possibilité d’une rencontre… » (Je me demande comment finit vraiment le film, que je n’ai pas vu, et ce que cachent ces trois points de suspensions : est-ce qu’Agathe, la vieille chatte, en rencontre une autre et elles commencent à se lécher ?) Ce qui est affirmé ici, c’est que les hétéros doivent prendre exemple sur les homos s’ils veulent être heureux. C’est un jugement implicitement négatif de la séparation des sexes et de la démarche hétérosexuelle, d’autant que celui-ci est porté par « une vieille chatte » insatisfaite, ce qui est explicitement une vulgarité, soulignée par la rime avec « Agathe ». De plus, la sexualité des chats est une sexualité douloureuse, aussi le choix de cet animal pour incarner l’hétérosexualité trahit une condamnation, si ce n’est une peur tenace de l’union hétérosexuelle, vue implicitement comme une source de désagréments.
Noyer le poisson ?
Le choix des poissons pour représenter les homosexuels est aussi hautement significatif, puisqu’ils sont fondamentalement asexués, et que leur différenciation ne se fait qu’en fonction de la température de l’eau et de son acidité, bref de leur environnement. Quoi de plus adéquat à la vision des gender studies, dont sont pétris tous les progressistes dénonçant le « phallogocentrisme et l’hétérosexualité obligatoire », que ces poissons dont le sexe change en fonction de leurs conditions de vie ?
Par ailleurs, si « la vieille chatte Agathe » est la malheureuse « grand-mère » du flamboyant poisson-chat Félix, cela veut dire que les chats ne font pas des chiens, mais des poissons. Le sens de l’évolution des espèces est inversé : les mammifères sont données pour les archaïques ancêtres de ovipares. Le réalisateur du Baiser de la Lune nous signifie ainsi que la différenciation sexuelle, propre aux mammifères, n’est qu’un atavisme voué à disparaître chez les nouvelles générations frétillantes et muettes de poissons. Faire croire cela à des enfants en passe d’entrer dans la puberté, où la question cruciale de leur identité sexuelle les tourmentera cruellement, n’est certainement pas la meilleure aide que l’Education nationale puisse leur fournir.
Enfin, ce film comporte une composante obscène majeure, enrobée dans un langage mielleux. Il ne s’agit pas, comme le prétend Sébastien Watel, son réalisateur, de « donner une vision moins stéréotypée des relations amoureuses », mais de parler de la relation proprement sexuelle entre deux individus, sous couvert de parler d’amour. Que signifie la phrase « Léon, le poisson-lune, m’a fait briller comme un soleil » associée à « sûr que mademoiselle la lune, pour briller autant, elle doit en connaître des trucs, que les petits poissons chats comme moi ne savent pas » ? Quels sont ces « trucs », ce « baiser » que la lune connaît pour « briller », et qu’un gosse de dix ans ne doit absolument pas connaître à son âge ? A quoi peuvent-ils renvoyer, sinon à des expériences sexuelles ? Par conséquent, la rencontre avec Léon, qui fait aussi « briller » le poisson-chat « comme un soleil », ne peut être logiquement qu’une rencontre sexuelle. Il ne s’agit pas d’une simple histoire d’amour, comme l’affirment les auteurs du film, car même à dix ans on sait ce qu’est l’amour. La composante sexuelle est centrale, directement indiquée par la métaphore filée de la lumière. Ce film est donc porteur d’un message pornographique, si ce n’est pédophilique : si les métaphores y gardent une valeur constante, on nous raconte qu’un poisson-lune dont on ne connaît pas l’âge a fait jouir un petit poisson-chat grâce à des trucs que ce petit poisson-chat ne savait pas.
Après analyse, la phrase « Léon, lui, ne voulait plus qu’on se cache, il aimait trop la lumière » est une obscénité proférée d’une voix angélique, qui n’en est que d’autant plus odieuse. L’ambiguïté du mot « lumière », utilisé ici pour signifier aussi bien la jouissance sexuelle que le fait de la faire connaître aux autres, redouble l’obscénité du message pornographique initial d’un complément exhibitionniste, et fait dépendre, par la concaténation des deux sens du mot « lumière », la jouissance sexuelle de son exposition publique. Autrement dit, Sébastien Watel affirme qu’il n’y a qu’en montrant qu’ils jouissent que les gays jouissent complètement. C’est pour leur bonheur propre, que « la vieille chatte Agathe » doit renier ses aspirations hétérosexuelles archaïques. Le changement du regard de celle-ci est nécessaire à la pleine jouissance des poissons asexués. Aussi peut-on dire que la relation entre Félix et Léon est en fait un ménage à trois, qui comprend « la vieille chatte Agathe », en tant qu’autre exclu, dans et par son exclusion en tant qu’autre, puisqu’elle est sommée de se renier, « d’évoluer », comme on dit en novlangue festiviste, si elle veut « se donner la possibilité d’une rencontre ».
Ce que cette polémique révèle, tout comme le film dont la diffusion est l’enjeu apparent, c’est que lorsqu’on s’attaque à des fondamentaux symboliques et qu’on dépasse le simple cadre légal de la non pénalisation de telles ou telles pratiques sexuelles, il devient impossible de distinguer la lutte contre l’homophobie de la lutte contre l’hétérosexualité. Car il faut bien que le sujet humain décide d’une structuration psychologique à l’exclusion d’une autre, s’il souhaite prendre en charge son corps de mammifère humain, en attendant qu’il redevienne un poisson. Sortir de l’enfance, disent les contes véritables, c’est accepter la douleur du principe de réalité, contre le principe de plaisir. C’est ce dont nos enfants ont le plus besoin, si l’on souhaite qu’ils soient des adultes tolérants et responsables. Car seuls ceux qui sont pourvus d’une identité forte et définie peuvent reconnaître et accepter les différences, dans la mesure où le miroir que leur tend l’autre ne saurait faire trembler leurs assises psychologiques. Lutter contre l’intolérance en sapant la structure mentale des enfants est la meilleure manière d’en faire des adultes labiles, susceptibles des pires violences pour réaffirmer leur identité chancelante. Aussi la politique de lutte contre l’homophobie devrait emprunter des chemins complètement différents de celui du Baiser de la Lune. Et c’est certain, ces chemins seraient très conservateurs.
L’effronté qui écrit pendant que Rome brûle

Qu’il paraît loin le temps où Marc-Edouard Nabe arpentait les plateaux de télévision tiré à quatre épingles, arborant le style Brasillach, nœud pap’ et lunettes rondes de rigueur. À la sortie de son livre-scud Au régal des vermines en 1988, le jeune homme de vingt-six ans avait fait une entrée fracassante sur la scène médiatico-littéraire en provoquant l’ire des bien-pensants[1. On se souvient de sa prestation remarquée sur le plateau de « Apostrophes » et des coups de poings décochés par un futur-ex conseiller culturel de l’Elysée à celui qui allait devenir l’écrivain français le plus détesté, pardon le plus doué de sa génération.]. Se disant volontiers « très raciste », Alain Zannini n’épargnait personne : c’est le monde entier qu’il aspergeait de sa bile encrée, à grands coups de saillies célino-rebatesques ! Face à son procureur d’un soir lui demandant s’il était antisémite, Nabe avait brillamment ironisé : « Je ne répondrai qu’en présence de mon avocat, Maître Ben Cohen Solal de Schwartzenfeld ! »
Vingt-sept livres plus tard, après nous avoir fait voyager aux confins de l’Orient, sur les traces de Saint-Jean à Patmos ou dans les palais présidentiels du raïs irakien, Nabe devenu quinquagénaire pose ses valises en plein Paris. Viré par un éditeur reconverti dans la pharmaceutique[2. Nabe évoque le rachat en 2005 de la majorité des actions des Editions du Rocher par le groupe Privat, dont l’actionnaire principal n’est autre que la compagnie pharmaceutique Pierre Fabre.], il publie seul un pavé de près de 700 pages. À tout seigneur tout honneur : avouons que l’autoédition de Zannini par Nabe[3. Tiré à mille exemplaires puis réimprimé, L’Homme qui arrêta d’écrire est disponible sur marcedouardnabe.com (achat en ligne obligatoire).] sert l’autofiction.
Car, comme les précédents Nabe, L’homme qui arrêta d’écrire est un « roman » autofictionnel largement marqué du sceau de son auteur. Fait d’un bloc, sans division en chapitres, cette odyssée urbaine se lit d’une traite. On déambule avec l’auteur dans l’univers déréalisé du Paris post-moderne, ville-monde où tout réel semble aboli. C’est toute l’originalité du vingt-huitième livre que de dépasser le stade des formules assassines et autres méchancetés savamment distillées (« il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clarke, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix ») pour proposer une critique radicale de l’époque.
Nabe s’y révèle étonnant de profondeur, comme si l’arrêt – momentané – de l’écriture avait aiguisé sa lucidité. Lui que l’on avait quitté dans les méandres de l’Orient, perdu dans l’alcôve d’une fille naturelle de Saddam ou en pleines considérations mystico-érotiques[3. Qui d’autre que Nabe oserait aujourd’hui écrire « Elle est belle, la salope », en parlant d’une mosquée ottomane ou décrire le chapelet « clitoridien » d’un pope orthodoxe ? cf. Visage de Turc en pleurs (Gallimard, 1992) et Alain Zannini (M.E. Nabe, 2002).] se fait médecin légiste des temps modernes. Il y a du Philippe Muray dans ce contempteur de la post-modernité triomphante où la dérision a supplanté l’humour, le « t’chat » sur Meetic la séduction, et les écrans d’ordinateur le papier soyeux des livres d’autrefois. L’ère du « Grand Spectacle décadent et décomplexé » rappelle le festivisme murayen ou le Baudrillard de La Transparence du mal, qui décelait un ‘processus viral d’indistinction » au cœur de la post-modernité. A l’heure de la fin des grands récits, la jeunesse dorée ne se bat plus pour une cause ou un grand sujet qui la transcende : le prolétariat, la révolution, la religion et la littérature font figure de mythes surannés. Nabe dépeint sans amertume cette jeunesse qui ne lit plus mais se contente de surfer entre deux réseaux, qui a abandonné la passion du vivre pour celle du spectacle, et pour qui l’art se confond avec la sous-culture publicitaire.
En jeune vieux revendiqué, Zannini aime sourire de cette bande d’étudiants attardés qui n’ont jamais entendu parler de Dante mais savent tout du dernier iPod. Ayant posé sa plume, il peut se prélasser dans les bars et boîtes branchés à écouter les discours convenus de pseudo-artistes se sentant si bien dans leur époque. À vingt-cinq ans, il les aurait sans doute – littérairement – assassinés. À cinquante, Nabe prend plaisir à contempler ce vide frivole, ces beautés féminines asexuées qui préfèrent les plaisirs virtuels au sexe.
Décidément, l’érotisme n’est plus ce qu’il était : même la « boîte à touze » transpire la baise mécanique entre couples-consommateurs. Je te passe ma femme, tu me prêtes la tienne… L’échangisme nouvelle génération marque la fin de l’échange gratuit. C’est Mauss qu’on assassine ! Degré zéro de l’érotisme, symbole d’un monde où la jouissance est obligatoire mais l’improvisation interdite. Nabe vitupère la marchandisation des corps, notant au passage le génie de la post-modernité qui a inventé l’orgie puritaine (tu me regardes m’exhiber mais défense de me toucher !).
Tout en méprisant Marx, Nabe a tout compris du fétichisme de la marchandise qui colonise les relations sociales jusqu’à faire de nous les esclaves de la « marchandisation globale ». Les nouvelles servitudes de l’homme blanc se font sur le signe de l’émancipation et de l’injonction à être libre. Dans ce monde transparent, la contestation se voit systématiquement récupérée par le système, les conspirationnistes servant d’idiot utiles d’un impérialisme qu’ils prétendent combattre.
Les élucubrations délirantes d’un apprenti complotiste pourfendeur du supposé complot judéo-maçonno-franc mac’ fournissent d’ailleurs les passages les plus hilarants du roman, et l’ironie mordante du Nabe narrateur est sans doute la meilleure réponse à ses détracteurs – dits – antiracistes.
Ceci dit, Nabe n’est pas Lukacs. Encore moins Clouscard. Le lecteur se félicite que Zannini n’ait pas remisé son style chevaleresque au placard. L’Homme qui arrêta d’écrire recèle de trouvailles romanesques, et entre deux aphorismes percutants (« l’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle », « le chez soi immobile est remplacé par le dehors ambulant »), Nabe nous entraîne dans sa fantasmagorie habituelle. L’écrivain sevré n’hésite pas à faire ressusciter un libraire médiatique mort au sixième jour de son épopée, avant de se mettre en scène étreignant une jeune femme à la maison de l’Iran, se faisant ratonner par des flics issus de la diversité[4. Expression labellisée par la HALDE, le MRAP et Lilian Thuram. Que leurs noms soient sanctifiés.] puis subissant un racket qui vire au jeu enfantin…
Là où tant d’auteurs germanopratins narrent les affres de leur dernière cure de désintoxication, Nabe redécouvre la vertu cathartique de l’écriture sur le mode de l’inversion. Celui qui renonce à l’écriture ne peut plus se soulager du nihilisme (de ses) contemporain(s). In fine, écrire ne revient qu’à refuser l’univers tel qu’il est pour en construire un autre.
Le précieux volume refermé, on se dit que toute la force du livre tient en cette belle formule : « dans la minablerie apparente de l’existence de tout vrai artiste, il faut savoir voir toute la lumière qu’elle recèle, qu’elle protège même ».
Et si c’était cela, la philosophie nabienne ?
Scènes de la vie militante
Vendredi matin, 7 h 30. On distribue des tracts Front de Gauche avec un camarade à la station Porte des Postes (pour les Lillois). La conversation tourne autour de l’actualité. À un moment, je dis :
– T’as vu, Villepin ? Ça sent le retour en force…
– Ouais, bien fait pour Sarko !
– T’imagines un peu, toi, un second tour Villepin/DSK en 2012 ?
Un silence. Il me demande :
– Tu voterais pour lequel des deux, toi ?
– Moi, à gauche, comme toujours. Comment peux-tu en douter ?
Un autre silence. Un sourire. Et le camarade de dire :
– Oui, t’as raison. Il faut toujours voter à gauche.
Il est frais, mon Causeur
Le numéro du mensuel Causeur de février vient de sortir. Un dossier consacré aux médias (« Aux ordres des médias aux ordres ») et de nombreux inédits. Un seul geste : abonnez-vous !
Les inédits du mois de février
La police de la pensée fait du chiffre, Élisabeth Lévy
Je pense donc je twitte, François Miclo
Tous catholiques ! Raul Cazals
Pas si fous, ces romains ! Luc Rosenzweig
Pourquoi tant de liberté et si peu d’esprits libres ? Élisabeth Lévy
Plaidoyer pour la censure, Jérôme Leroy
Quand Sarkozy réduit le chômage, François-Xavier Ajavon
Sollers, panseur du Temps, Ludovic Lecomte
Entretien avec Jean-Clément Martin, Gil Mihaely
L’intelligence inutile, Charlotte Liébert-Hellman
Nouveaux USA, ex-URSS, Jérôme Leroy
Marie-France Garaud : retour vers le futur

J’ai toujours été fan de Marie-France Garaud, et un peu seul en tant que tel. Je suis même, à ma connaissance, le seul de mes amis à avoir voté pour elle à la présidentielle de 1981, et ce dès le premier tour[1. 1,33% des suffrages exprimés.].
Vingt-neuf ans plus tard, je suis encore et toujours en admiration devant cette machine intellectuelle et son unique objet. J’aime l’obstination froide avec laquelle, contre vents et marées idéologiques, Dame Garaud continue de penser la géopolitique en termes de rapports de forces entre États-nations.
Pourtant ces Léviathan préhistoriques ont été enterrés depuis belle lurette par les meilleurs observateurs et acteurs de notre vie politique, d’Alain Duhamel à Alain Minc en passant par Cohn-Bendit et Bayrou. C’est bien simple, depuis que je me tiens informé, on n’a cessé de me le faire savoir : la nation, c’est « dépassé » ! Dépassé par l’Europe, l’Occident, le capitalisme, le communisme, la mondialisation, l’altermondialisme, l’espéranto, etc. Seuls une poignée d’intellos en roue libre, issus de la Gauche Sans Frontières, semblent avoir trouvé le moyen de faire le trajet Bastille-Nation en passant par République.
Je me souviens encore de ma joie à entendre Max Gallo, peu après son coming out patriotique, répondre paisiblement à un quelconque baratin post-national : « Bien sûr que la nation est une forme passagère condamnée à disparaître… Le Mont-Blanc aussi ! »
Sans avoir eu besoin de passer par la gauche, Mme Garaud ne dit pas autre chose, et depuis plus longtemps – que ce soit dans ses livres[2. Dont le prochain traitera, paraît-il, de l’ « aveuglement des élites ». En un seul volume ?], sa revue Géopolitique ou ses trop rares apparitions audiovisuelles. Sauf que la France de Marie-France ne commence pas avec la Révolution : comme la diplomatie du Général, et pour les mêmes raisons, elle reconnaît les Etats, pas les régimes. Elle-même, d’ailleurs, semble tout droit sortie de l’Ancien – tant elle s’exprime avec l’autorité naturelle, et dans la langue choisie, d’une grande dame du Grand Siècle.
La nation selon MFG, c’est la souveraineté ou rien. Autant dire que le débat qui fait rage sur l’ « identité nationale » lui est parfaitement étranger. La quête d’identité, c’est tout ce qui reste à un pays qui a perdu l’essentiel : le goût et les moyens de sa souveraineté.
C’est peut-être le cas de la France, nous dit Mme Garaud, mais sûrement pas celui des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine…ni même de l’Allemagne ! « Dépassés » ou pas, tous ces États-nations continuent d’agir exclusivement en fonction de leurs intérêts – et ils ont bien raison !
Encore faut-il qu’ils sachent où est leur intérêt d’aujourd’hui et à quels défis ils seront confrontés demain – puisque décidément, l’Histoire n’est toujours pas finie.
L’événement majeur de ce début de siècle, selon notre prof de realpolitik, c’est la montée en puissance de l’Asie. Depuis la chute de l’Empire Soviétique, dit-elle, « la mondialisation est vraiment devenue mondiale » ; il en résulte naturellement un « glissement de la sphère du pouvoir » : l’Occident fourbu est en train de passer la main à une Asie qui pète la forme !
Le secret de cette forme tient en un chiffre : entre « eux » et « nous », le coût de la main-d’œuvre varie de 1 à 20. Avec la mondialisation décapitée telle que nous la pratiquons, cette simple statistique tient lieu de faire-part : sauf rebondissement, nous sommes condamnés à disparaître de la scène de l’Histoire – et ce sera bien fait !
Sévère mais juste, Marie-France ! Parce qu’enfin un protectionnisme européen, même « raisonnable », suffirait sans doute à endiguer chez nous la vague asiatique avant qu’elle ne devienne tsunami. Mais pour qu’il y ait « protectionnisme européen », il faudrait d’abord qu’il y ait Europe ; et sur ce point, l’histoire récente semble avoir donné raison au scepticisme gaullo-garaudien.
L’Union européenne, embourbée dans la dialectique élargissement – approfondissement, a vu se dissiper ses fantasmes fédéralistes sans pour autant s’engager dans la voie, plus modeste mais plus efficace, de la Confédération. En France, pour prendre un exemple au hasard, le Bayrou du XXIème siècle a sans doute rompu avec les erreurs de sa jeunesse extrême-giscardienne ; mais en a-t-il bien tiré toutes les conséquences ?
En gros, l’Europe aujourd’hui n’existe pas plus que l’Occident : d’un côté, un vieux bloc qui ne fait plus face à rien ; de l’autre, une idée tellement idéelle qu’elle n’est pas près d’atterrir… Entre les deux, Mme Garaud suggère de se raccrocher à ce qui existe partout ailleurs dans le monde : la nation. Et de nous donner en exemple… l’Allemagne !
Certes, entre les grandes puissances d’aujourd’hui et celles de demain, les frères ennemis d’hier sont tous les deux mal pris. Mais si, au sein même de ce « continent européen » menacé d’être déserté par l’Histoire, le centre de gravité se déplace vers l’Allemagne, ce n’est pas un hasard : c’est une affaire d’Etat. « En France, assène M.-F.G., il n’y a plus d’Etat ! »
Il ne s’agit pas là d’une attaque personnelle contre le chef dudit Etat, mais d’un diagnostic du Dr Garaud concernant l’âme de notre pays. Contrairement aux Allemands, nous avons perdu la « volonté de vouloir », comme disait Jankélévitch à propos d’autre chose. Or au bout du compte, « c’est la volonté qui juge », comme disait je ne sais plus qui à propos de ça.
Suivez la guide ! Brisée il y a soixante-cinq ans par le délire nazi, « l’Allemagne n’a jamais accepté ni d’être battue ni d’être divisée ». De la Constitution de 49 à nos jours en passant par la réunification de 90, elle a reconquis pied à pied, patiemment et chèrement, sa souveraineté – c’est-à-dire le choix de ses dépendances et les moyens de son indépendance.
La France, à l’inverse, n’a pas su assumer sa place, pourtant acquise de haute lutte, à la table des vainqueurs. Au fil du temps, elle a renoncé à son « droit à disposer d’elle–même » ; il serait temps qu’elle le récupère !
Non pas pour faire à l’Allemagne une guerre d’avant-hier (d’ailleurs, en général, c’est eux qui commençaient !). Juste pour parler avec elle d’égale à égale, parce qu’il n’y a pas de dialogue qui vaille sans équilibre des forces. Et plus généralement pour se faire entendre dans le « concert des nations », cet orchestre sans chef ni partition.
« It’s a wild world« , comme disait Cat Stevens. Si la France n’a plus la volonté d’exister, personne ne l’aura pour elle ! C’est ça la realpolitik selon Marie-France Garaud, ou du moins ce que j’en ai compris. Un peuple n’échappe pas à l’Histoire : il ne peut qu’en être le sujet ou l’objet.
Souverainisme ? Patriotisme ? Nationalisme ? Peu me chaut : je ne suis guère à cheval sur l’étiquette !
Je ne souhaite d’ailleurs la disparition d’aucune nation ; juste la survie de la mienne, comme tout le monde. Et je crois même que tout le monde y gagnerait…
Savoyards, Drouot nous met la honte !
Drouot vient de mettre fin au monopole des « cols rouges », les commissionnaires savoyards de l’hôtel des ventes de Paris. Ce privilège leur avait été accordé par Napoléon III peu avant le rattachement de la Savoie à La France, et s’était perpétué jusqu’à aujourd’hui. Durs à la tâche, ces déménageurs de luxe accomplissaient à 110 la besogne de 300 gros bras ordinaires. Il se cooptaient dans les villages non loin de chez moi, et arrondissaient leurs revenus en prenant des enchères pour le compte de clients ne pouvant assister aux ventes. L’avidité de certains d’entre eux, mêlés à une énorme affaire de vol et de recel d’objets d’art, les a ravalés au rang de minables mafieux corses. J’en ai le rouge aux joues de honte, alors que je me prépare à célébrer les 150 ans du retour de la Savoie à la mère-patrie. Que leur nom soit maudit du Léman au Bourget !
Hidjab au NPA : les imbéciles malheureux

Il y aura donc une jeune femme « légèrement voilée » sur une liste du NPA, parti qui prône l’émancipation prolétarienne.
Finalement, nous sommes plus tristes que surpris. Depuis sa récente fondation, malgré l’aide manifeste des médias[1. On comparera avec amusement le taux d’occupation de l’étrange lucarne avant les européennes par le NPA et celui du Front de gauche] le portant à bout de bras à travers la personne de Besancenot, le NPA est un mouvement qui n’arrive toujours pas à prendre la main. Doublé aux européennes par le Front de Gauche, il subit une hémorragie militante et les 8000 encartés qui restent se divisent en trois tendances égales autour du problème d’éventuelles participations à des exécutifs de gauche.
Pourquoi cette Bérézina pour des morts-nés? Parce que sous prétexte d’élargir son audience électorale, le NPA a sombré dans toutes les dérives sociétalistes imaginables. La LCR, d’où est issue le NPA, était une organisation marxiste-léniniste reposant sur des fondamentaux universalistes. Ils estimaient, à tort ou à raison[2. Il s’agit d’une simple précaution oratoire, n’est-ce pas, pour ne pas énerver tout le monde d’emblée], que le pays avait besoin de lutte des classes et que la lutte des classes ne se partageait pas en niches de contestation comme il y a des niches fiscales. Parce que le NPA, c’est un jour les sans-logements, un jour les gays, un jour les femmes, un jour les sans-papier. Comme si on ne pouvait pas être noire, lesbienne et SDF, par exemple et comme si cette accumulation digne du livre de Job donnait une priorité particulière dans la lutte contre l’offense qui est faite aux pauvres en général, quels qu’ils soient : il n’y a, on le sait pourtant, qu’un seul monde et la misère, contrairement aux richesses, ne doit pas se partager.
Le NPA a eu besoin d’utiliser jusqu’à cinq adjectifs mis côte à côte pour se définir lors d’un appel national en 2008 : « anticapitaliste, internationaliste, antiraciste, écologiste, féministe ». Quand il faut autant de mots pour délimiter un corpus idéologique, ce n’est pas la preuve d’une grande subtilité intellectuelle mais celle d’un confusionnisme programmatique doublé d’un absurde positionnement marketing destiné à ratisser plus large. J’aurais cru, naïvement, que la belle appellation de communiste, pour définir ces combats-là, suffisait. Parce que pour moi communiste, ça recouvre tout ça, forcément. Ca recouvre tout ça et beaucoup d’autres choses encore.
Mais pas recouvrir les cheveux d’une femme en signe d’appartenance religieuse.
Ca devait donc finir comme ça, le NPA.
Avec une candidate voilée. Avec le pire symbole de l’aliénation religieuse la plus dégueulasse. Avec une hypocrisie de dame chaisière en précisant que le voile est léger. Bien sûr, bien sûr : le voile léger, ca doit être comme la lapidation douce, ça doit faire moins mal. En théorie.
Tout ça parce que chez une poignée de gauchistes à QI d’huitre[3. Pierre Tevanian, Le voile médiatique (Liber, 2005) : petit livre d’apologie sur le voile à l’école qui est un coup de poignard bourdivin dans le dos de tous ceux à gauche qui mènent un vrai combat émancipateur] tout ce qui provoque la colère des dominants est une bonne chose. Quitte à foutre en l’air la laïcité, l’universalisme, l’égalité.
Je pense aujourd’hui en particulier à la tristesse de quelques anciens collègues, membres ou sympathisants de la LCR avec qui j’ai enseigné vingt ans dans un collège frontalier. Entre 1990 et 2008, nous avons vu à une multitude de petits signes à quel point la détresse économique qui ne cessait de croître dans cette vieille ville textile renforçait toutes les crispations identitaires : l’absentéisme massif le jour de l’Aïd alors que les élèves attendaient auparavant le dimanche pour le fêter, histoire de ne pas manquer les cours ; le nombre de filles qui se dévoilaient juste devant le portail de l’établissement alors que le phénomène fut marginal pendant des années, les visites médicales en 6ème et en 3ème qui tournaient au parcours du combattant pour le médecin scolaire quand il s’agissait d’examiner les gamines.
Oui, je suis triste en songeant comment ensemble nous tentions de préserver une certaine idée de l’école : nos salles de classe étaient le dernier endroit, non marchand et non religieux, où nos élèves pouvaient connaître quelques heures par semaine, la gratuité féconde de la transmission. Autant de petits Fort Alamo de la République pour laisser une chance à l’épanouissement dans l’égalité, une chance à Verlaine, Robespierre et Darwin contre les pédagogistes, les vendeurs de voitures qui voulaient sponsoriser la classe basket et les énervés du minaret théologiquement correct. Ils étaient d’ailleurs, au bout du compte, les mêmes : des fossoyeurs ravis d’un système que d’ultimes verrous de plus en plus fatigués les empêchaient encore de détruire totalement.
Depuis quelques mois déjà, dans le parti de Besancenot, les plus lucides, que ce soit sous l’appellation Gauche unitaire, en leur propre nom ou même sous l’étiquette NPA, rejoignaient le Front de Gauche en nombre dans la perspective des régionales.
Cette mauvaise action va accélérer le mouvement, évidemment. Je ne m’en réjouis pas plus que ça, ou plutôt je ne m’en réjouis pas plus que ça en pensant qu’il aura fallu ce symbole pour qu’ils se rendent compte enfin de la dérive de leur mouvement. Je ne m’en réjouis pas plus que ça parce que la fable islamo-gauchiste risque de faire les beaux jours des identitaires qui vont désormais avoir le vilain grain de l’ethnodifférentialisme à moudre dans leurs délires obsidionaux.
Je ne m’en réjouis pas parce que l’on a encore fait un pas, oh pas bien grand, mais un pas tout de même vers un pays qui ressemble de moins en moins à la France du CNR et de plus en plus au Liban de 1975.
Pas sur ce thon-là !
C’est avec une certaine consternation que les communistes français et le Parti de Gauche ont appris la nouvelle. Alors que la tentation est de plus en plus grande dans de nombreux pays européens (Portugal, pays de l’Est) de criminaliser le communisme, la décision française d’interdire le thon rouge dans les dix huit mois sonne comme un coup de grâce. Derrière cette mesure antisociale et discriminatoire, annoncée – quel hasard ! – à la veille des élections régionales, se cachent comme d’habitude les écologistes dont on sait, notamment au travers des déclarations incendiaires de Daniel Cohn-Bendit, leur haine pour le PCF. Place du Colonel-Fabien, on encaisse le choc et l’on déclare que, malgré cela, on saura tout de même préserver la diversité au sein des candidatures féminines. L’angoisse est moindre au NPA ou le thon rouge, souvent voilé, pourra plus facilement échapper aux sanctions.
La grande nuit stalinienne

Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt, « Il y a des larmes pour l’infortune, et les choses humaines touchent les coeurs », se console Enée au moment où, abordant à Carthage avec ses compagnons, il découvre un temple célébrant les batailles de la guerre de Troie et gardant mémoire de leurs souffrances. Cette consolation semble refusée aux victimes du stalinisme. Nous n’avons toujours pas de larmes pour elles. Dans le récit du siècle écoulé, le Goulag, la Kolyma, la Grande Terreur de 1937-1938 n’ont pas encore leur place aux côtés d’Auschwitz et d’Hiroshima. Hypermnésie du nazisme, amnésie du communisme, le constat fait par Alain Besançon en 1988 n’a rien perdu de sa vérité. On mentionnera l’indifférence qui a entouré, en France, la sortie du film d’Andrzej Wajda, Katyn, consacré aux massacres par les armées de Staline, de milliers d’officiers polonais, jetés dans des fosses communes après avoir été exécutés par balle.
Reste à comprendre. Pourquoi cette asymétrie ? Pourquoi cette déplorable et cruelle réticence à méditer la défaite du communisme? Peut-on tout à la fois se prétendre antitotalitaire, comme s’en flatte notre époque, et rechigner non seulement à penser le communisme réel mais à le condamner avec la même énergie que le nazisme ?
Le désastre communiste, quatrième blessure narcissique de l’humanité
Il y a d’abord l’hypothèque prise par la question raciale sur l’intelligence du siècle écoulé. En dépit des efforts déployés par les plus grands esprits, notre époque, paresseuse et infatuée d’elle-même, s’est contentée de réduire le totalitarisme nazi à un racisme. De sorte que nous nous tenons pour quittes de notre devoir envers les victimes du XXé siècle en apprenant à nos enfants à traquer sans relâche, dans le cadre de la lutte contre les discriminations, la résurgence de « la bête immonde qui n’est pas morte », comme le dit un communiqué de l’ensemble des ministères européens de l’Education. En réalité, cela n’atteste qu’une chose, déjà observée par Georges Orwell : si nous sommes antiracistes, nous ne sommes pas antitotalitaires.
Nous ne savons plus de quoi nous parlons. Nous ignorons désormais ce qui fait la spécificité du mal du XXe siècle, et qu’ont en partage les régimes de Hitler et de Staline.
« Il y a des professeurs, mais ils n’entrent plus dans la salle de classe où l’on s’amuse. »[1. P. Sloterdijk, Entretien avec Elisabeth Levy et Gil Mihaely, Marianne, semaine du 2 au 8 septembre 2006] Et même quand ils y entrent, les formules et de slogans, seuls susceptibles de mobiliser pour le grand combat, finissent par recouvrir toute réflexion. Le degré d’indigence qu’a atteint notre réflexion sur le totalitarisme va de pair, sinon avec avec la lecture, du moins avec l’inscription aux programmes des écoles d’auteurs, comme Primo Levi ou Hannah Arendt, les moins enclins à l’esprit de simplification et à ces facilités sentimentales dont nous avons l’art et le goût.
Il ne s’agit évidemment pas de minimiser le racisme et l’antisémitisme mais de comprendre que le coeur tragique du XXe siècle ne bat pas en eux ou pas seulement. Ce qui a rendu incommensurablement monstrueux ce siècle, et c’est le point sur lequel convergent nazisme et communisme, c’est le traitement mathématique, systématique auquel le dirigeant totalitaire, Staline comme Hitler, soumet la réalité des hommes en dépit de toutes les résistances qu’ils peuvent lui opposer.
Si l’on admet que là est le mal du totalitarisme alors être instruit par le XXe siècle, c’est renoncer à une conception prométhéenne ou messianique qui fait de l’homme le bâtisseur du royaume du Bien. C’est en ce sens que l’on peut dire avec Georges Steiner que « la défaite du communisme est une grande défaite de l’humanité » ou, avec les mots de Freud, qu’elle nous inflige notre quatrième blessure narcissique. Après la révolution copernicienne de l’héliocentrisme, la théorie darwinienne de l’évolution et la théorie freudienne de l’inconscient, le désastre communiste contraint les hommes à admettre qu’il ne leur revient pas d’édifier la cité morale, ce monde d’égalité et de justice promis par le récit marxiste. Les hommes ne peuvent – et c’est déjà beaucoup et excessivement rare – qu’introduire un peu de bien dans le monde. Seul leur appartient l’exercice de ce que Vassili Grossman appelle « la petite bonté sans idéologie« .
Or, cette conclusion est celle-là même sur laquelle s’accordent les plus profonds penseurs de l’expérience totalitaire. François Furet achevait son essai sur l’idée communiste au XXe siècle par une formule qui a prêté à bien des malentendus et qui pourtant témoignait d’une réelle instruction par le siècle écoulé : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons »[2. Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572], écrivait-il.
Il n’entendait pas par là qu’il nous fallait renoncer à agir. Il lançait seulement un appel à la réconciliation avec la finitude humaine. Libres, les hommes agissant de concert peuvent modifier, infléchir le cours des choses, empêcher que le monde se défasse ou sorte de ses gonds, pour le dire avec les mots de Camus ou avec ceux de Hamlet, mais n’ont pas vocation à changer la condition humaine, à exalter la plasticité de la nature humaine ou à arraisonner le monde. Après l’ivresse du « tout est possible », Furet nous invitait à distinguer le possible et de l’impossible.
À l’instar d’Arendt qui, rappelons-le, au sortir de son examen du totalitarisme, publie non un traité d’antiracisme ou un manuel des droits de l’homme, mais écrit son maître-ouvrage, The Human condition[3. Ce n’est pas par cuistrerie que je ne traduis pas le titre orignal mais parce que la traduction (La condition de l’homme moderne) trahit l’objet même de cet ouvrage qui est de dégager les invariants, le donné de l’existence humaine. L’homme moderne, auquel Arendt s ‘attache dans son avant-propos et dans son dernier chapitre, se distingue par son entrée en rébellion contre la condition humaine.], qui longtemps dans son esprit s’est intitulé significativement amor mundi, Furet nous rapatrie, après l’exil dans le monde fictif des idéologies et des solutions définitives, dans le monde réel, taillé dans l’étoffe du particulier, de l’unicité, de l’imprévisible, où l’homme fait l’expérience du pouvoir que possèdent les choses de « triompher de toutes nos attentes, de tous nos calculs et de les dépasser », comme le décrit Arendt, où il est aux prises avec des dilemmes, confronté à des questions qui ne se résolvent pas.
Ce savoir de la finitude ne nous sied guère. Il est pourtant infiniment accordé à ce que le présent réclame. C’est pourquoi il faut également méditer les deux expériences totalitaires.
Mais ne succombons pas au péché de la généralisation. Pour penser le stalinisme dans la chair de sa monstrueuse et singulière réalité, des ouvrages importants paraissent. J’ai retenu L’Ivrogne et la marchande de fleurs[4. Editions Tallandier, 2009] de Nicolas Werth. Il faut aussi lire l’impressionnant travail de mémoire de Orlando Figes, Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline[5. Editions Denoël, 2009 traduction pierre-Emmanuel Dauzat, avec une belle préface d’Emmanuel Carrère.] et voir Katyn de Wajda.
Seize mois de crime sous chape de plomb
L’Ivrogne et la marchande de fleurs couvre une période qui s’étend du mois d’août 1937 au mois de novembre 1938 au cours de laquelle s’accomplit en Union soviétique, un meurtre de masse que Nicolas Werth qualifie de « plus grand massacre d’Etat jamais mis en oeuvre en Europe en temps de paix ».
De ces années 1937-1938, n’était connue que la face volontairement et habilement rendue publique par le pouvoir stalinien : celle des grands procès de Moscou et des petits procès organisés en province qui avaient permis d’occulter les opérations d’épuration qui visaient la société dans son entier et se déroulaient, elles, dans la coulisse.
L’histoire de ces seize mois de Terreur restait à écrire. Werth s’y est attelé en ne servant pas d’autre cause que celle de la vérité, c’est-à-dire de l’établissement des faits. Mais pour lui comme pour Wajda, dire ce qui a été, c’est aussi faire acte de fidélité aux morts. Werth aurait pu, à l’instar du réalisateur de Katyn, placer son travail sous l’invocation de la figure d’Antigone qui se fait un devoir suprême de donner une sépulture aux morts. On dira que telle est la fonction de l’histoire depuis son origine – sauver de l’oubli les actions humaines, selon l’incipit des Histoires d’Hérodote ou ressusciter les morts, selon le beau mot de Michelet -, mais ici, ce qui vient grossir le fleuve du Léthé, ce n’est pas seulement le travail du temps, c’est d’abord la volonté de Staline de jeter ces morts dans les oubliettes de l’histoire. Ce ne sont pas seulement des fosses communes que les exécutants de la Grande terreur ont eu pour ordre de creuser, ce sont ce que Hannah Arendt a appelé des « trous de l’oubli », des holes of oblivion.
Tout avait été mis en œuvre pour rendre la mémoire impossible. Pour l’essentiel, les arrestations se déroulaient la nuit. Les condamnations étaient prononcées dans le huis clos de tribunaux expéditifs. Les exécutions et les inhumations étaient très précisément réglées afin de s’assurer que toute trace en soit effacée : « Si l’on enterre les cadavres dans un bois, par exemple, expose à ses subordonnées le chef du NKVD de Sibérie occidentale, il faut au préalable découper la mousse, puis en recouvrir la terre fraîchement retournée pour masquer le lieu, afin qu’il ne devienne pas un jour un endroit où pourrait se donner libre cours le fanatisme contre-révolutionnaire de la cléricaille ». L’ordre était ainsi impérieusement donné de maintenir ces opérations secrètes, et il était rigoureusement respecté. La victime elle-même n’était pas tenue informée de la sentence prononcée contre elle : exécution immédiate ou déportation au Goulag. Quant aux familles, aux proches des personnes arrêtées qui venaient s’enquérir auprès des fonctionnaires du NKVD des raisons de ces disparitions soudaines, quel que fût le verdict rendu, une seule réponse devait être apportée : «L’individu X a été condamné à 10 ans de camp sans droit de correspondance »[6. Ce mensonge ne sera pas levé sous Khroutchev. A la suite du XXe congrès, la libération des camps autorisée, dès 1954, par Khroutchev, s’accéléra. L’administration judiciaire fut alors confrontée à la mémoire des familles des condamnés à mort qui ne voyaient pas les leurs revenir du goulag. La décision fut prise, par crainte « d’introduire une grande confusion dans les esprits », de perpétrer le mensonge de 1937-1938, en expliquant par la mort ce non-retour, et en lui fixant une date fictive « évaluée approximativement dans la limite des dix ans ayant suivi l’arrestation ».]. « Les victimes disparaissaient tout simplement », écrit Nicolas Werth d’une formule lapidaire parfaitement accordée au sentiment d’incompréhension et de désarroi qui devait envahir les familles forcées de constater et d’entériner le fait de l’enlèvement.
Il était en outre rigoureusement exclu d’évoquer ces disparitions soudaines avec quiconque. L’interdit ne pesait pas seulement sur les exécutants mais s’étendait à l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs ce motif qui sera retenu contre la marchande de fleurs artificielles du cimetière Preobrajenskii, à laquelle fait allusion le titre de l’ouvrage de Werth, pour la condamner à mort : on l’accuse d’avoir colporté la rumeur, qui gagne alors les esprits, selon laquelle « on amène de nuit des fourgons entiers de fusillés! ». À ce thème du « don de la mémoire si dangereux pour le pouvoir totalitaire », Hannah Arendt a consacré dans Origines du totalitarisme des pages pour ainsi dire définitives. « Chacun avait appris à se taire », écrit-elle, ou à chuchoter, selon le mot de Orlando Figes, car chacun avait compris que « le plus grand des crimes, dans un pays totalitaire, est de parler de ces »secrets » ». Sur ce point, il faut lire l’extraordinaire témoignage du compositeur Dimitri Chostakovitch cité par Werth: « Déjà avant la guerre, il n’existait sans doute à Leningrad pas une seule famille qui n’ait perdu un proche dans la Grande Terreur. Chacun pleurait un proche, mais il fallait pleurer en cachette. Personne ne devait être au courant. Chacun avait peur. » Celui qui s’obstine dans le deuil, dans l’affliction, qui refuse de se défaire, de « cette couleur nocturne », comme dit Shakespeare, dresse toujours une sorte d’obstacle contre la déferlante de la vie ou de la violence, comme en ont eu l’intuition Hitler et Staline.
L’Ivrogne et la Marchande de fleurs retrace donc l’histoire de ces citoyens ordinaires, de ces petits gens happés par la machine des « opérations de masse » de la Grande Terreur et que Staline aurait aimé voir oubliés à jamais. Werth s’emploie ainsi à leur redonner un nom, un visage, une histoire. Ainsi nous raconte-t-il l’histoire de l’ivrogne, Vdovine, cet employé des chemins de fer qui, en état d’ébriété, lance une bouteille vide contre un mur qui vient briser le cadre d’un portrait du chef de l’Etat soviétique et finira arrêté et fusillé pour « propagande et propos terroristes » ; celle de la famille Presnovy, ces paysans qui acceptent de louer pour l’été deux chambres à un employé allemand de l’Ambassade d’Allemagne, et dont tous les membres seront arrêtés, sur dénonciation d’un voisin, et exécutés pour avoir « constitué un groupe d’espions à la solde de l’Allemagne » ou encore de ces trois « ex-nobles », employés du musée d’ethnographie de la ville d’Orel qui seront arrêtés et bientôt exécutés, au motif que les « vitrines du musée passaient sous silence la dimension centrale de la lutte des classes à toutes les étapes du développement des sociétés » et que, sur huit vitrines, une seule était consacré à la lutte des serfs contre les propriétaires fonciers . C’est, ainsi, au travers du prisme de ces vies minuscules, comme dirait Pierre Michon, que Nicolas Werth nous donne à voir et à comprendre le mécanisme de la terreur. Et c’est sans doute par cet attachement au nom propre, à la personne dans son unicité, à la singularité des êtres, que l’on défait quelque chose de ce que le stalinisme a fait.
Cet arrachement à l’oubli est d’autant plus important que le vœu de Staline de rendre cet oubli définitif fut sur le point d’être exaucé. Le silence a perduré jusqu’à Khroutchev qui ne jugea pas opportun en 1956 de briser ce silence. Non qu’il ignorât ces opérations meurtrières et leur ampleur. Car non seulement – mais sans doute ceci explique-t-il cela – , il en avait été un des agents d’exécution, et des plus zélés, mais la commission chargée des travaux préparatoires à la rédaction de son fameux rapport du XXe congrès, y consacrait une dizaine de pages, reconnaissant, en conclusion, « le caractère massif des répressions qui s’étaient abattues sur un très grand nombre de simples citoyens soviétiques ». Mais il n’avait pas cru bon de mentionner ces faits dans le fameux rapport final qui se bornait à dénoncer l’épuration et l’élimination des responsables politiques, des cadres administratifs, militaires, économiques, culturelles.
Khroutchev n’avait donc de larmes que pour les « serviteurs du Parti, des Soviets, de l’armée et de l’économie » et jetait ainsi une nouvelle pelleté de terre sur les victimes, les seules véritablement massives, de la Terreur stalinienne. Sous la qualification de « grandes purges », les Procès de Moscou pouvaient poursuivre leur carrière d’événements-écrans. Et chacun pouvait continuer de croire, après 1956 et, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui – ceci se vérifie aisément, qu’on s’interroge soi-même ou qu’on interroge autour de soi. Même une historienne aussi avertie qu’ Hélène Carrère d’Encausse pouvait écrire en 1979 : « le citoyen anonyme a été dans cette période [de 1937-1938] moins directement menacé que le communiste, militant de base ou cadre du Parti »[7. Hélène Carrère d’Encausse, Staline, L’Ordre par la Terreur, Champs-Flammarion, 1979 p.64]. C’est ce rideau tiré, par deux fois donc, à trente ans de distance, sur les meurtres de masse, que déchire Nicolas Werth, plus de soixante-dix ans après les faits, à la faveur de l’accès aux archives autorisé depuis 1991.
Tous ennemis du peuple
Le sous-titre du livre annonce l' »autopsie d’un meurtre de masse ». La promesse portée par la métaphore est parfaitement tenue : du médecin légiste, il a la passion de la précision, du détail, de l’exactitude. Il dissèque ce meurtre dans ses moindres parties, des décisions à leur mise en œuvre, s’attache aussi bien aux bourreaux qu’aux victimes. Le crime a son instigateur, Staline, qui suivra dans ses moindres détails les opérations ; son maître d’œuvre, Nicolaï Iejov, le chef du NKVD ; son objectif, affiché mais dépourvu de toute prise sur le réel : « En finir une fois pour toutes avec le travail de sape mené par les éléments contre-révolutionnaires contre les fondements mêmes de l’Etat soviétique ». Enfin, sa méthode : chaque région se voit attribuer des quotas d’individus, les uns à fusiller immédiatement (1ère catégorie), les autres à interner pour dix ans, en camps de travaux forcés (2e catégorie).
Le plus grand massacre d’Etat, affirme Werth : 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés et plus de 800.000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au Goulag – mais aussi et surtout qualitativement : « Un seuil différent de violence a été franchi ».
Entre les purges qui visent l’élite et en permettent le renouvellement et les opérations qui vont décimer la population russe, il n’y a pas de solution de continuité. Les purges ne sont pas la partie visible de l’iceberg. La Grande Terreur s’inscrit dans la continuité de la « brutalisation » des rapports de l’Etat stalinien à la société russe. L’histoire du stalinisme s’écrit comme un affrontement quasi permanent, comme une guerre civile entre le parti-Etat et la société. La conception de la politique que Staline a en partage avec Hitler, implique la violence. Dès lors qu’on entend refaçonner la société à la lumière d’une Idée, dès lors qu’on ne voit plus dans la pluralité humaine que du matériau à tailler, on s’autorise par avance, tout autant que le menuisier qui doit bien faire abattre des arbres pour construire un lit, le recours au geste brutal. Si l’on peut tenir comme substantielle à la politique communiste les « camps de la mort sous la bannière de la liberté », selon la fulgurante image de Camus, et cesser de les interpréter comme de regrettables accidents de l’histoire, c’est précisément parce qu’ils sont inhérents à la politique pensée comme une ingénierie sociale. L’Union soviétique fut le laboratoire de Staline.
Dès 1929, il s’attaque en premier lieu, à la paysannerie qu’il soumet, dans le mépris le plus complet de ses pratiques ancestrales, à la collectivisation agraire avant de décider « la liquidation des Koulaks en tant que classe ». Les années 1930-1933 sont marquées par une confrontation impitoyable entre le régime et les paysans qui ne se laissent pas docilement arracher à leurs mœurs, coutumes, traditions ancestrales. Un nombre considérable de paysans « Koulaks » sont déportés en Sibérie ou au Kazakhstan. Jusqu’au paroxysme de la famine de 1933 en Ukraine dont l’accès aux archives confirme qu’elle fut littéralement fabriqué par Staline pour se débarrasser d’une population opiniâtre, impossible à faire plier. Un historien a ainsi forgé l’expression, éloquente, de man-made famines.
Une nouvelle étape commence en 1937 avec une forme de violence inédite qui se déchaîne sans le moindre rapport avec le réel. Avec l’ordre 00447 s’ouvre la chasse, non plus à l’opposant, à l’adversaire, au récalcitrant – toutes les structures d’oppositions ont désormais été matées – mais à l’ensemble de la société, la chasse non pas à des ennemis mais à de potentiels ennemis. Plus personne n’est en sécurité. C’est la société en tant que société, dans son autonomie, et les hommes en tant qu’hommes, dans leur liberté, qui sont criminalisés.
La violence cesse ainsi d’être un moyen articulé à une fin – la répression des forces d’opposition au régime -, pour devenir le principe d’action du pouvoir stalinien. On entre alors dans la phrase proprement totalitaire du régime stalinien. Peu importe la querelle sémantique : ce à quoi il nous faut nous confronter c’est à l’essence même de la violence totalitaire (au sens d’Arendt) et au défi qu’elle lance à un esprit normalement constitué. Pourtant, le seul moyen d’être à la hauteur de la nouveauté et de l’atrocité de tels régimes est d’endurer l’idée qu’il n’ y pas de réponse au pourquoi, qu’il s’agit à proprement parler d’une violence « inutile » c’est-à-dire qui ne sert aucun fin, sinon celle d’assurer au régime sa dynamique. D’où son caractère illimité, démesuré, totalement arbitraire de la violence.
« Je n’ai rien contre vous personnellement »
Werth apporte également des éléments très précieux pour penser la figure du criminel stalinien, révélant un processus de dépersonnalisation sans lequel il y aurait peut-être des meurtres mais pas des meurtres de masse. À cet égard, on retiendra, parmi un embarras de richesses le témoignage édifiant de Evguenia Breivinskaia. Lorsqu’elle fait observer à l’agent chargé d’instruire son cas que l’acte d’accusation qu’il lui présente est « un tissu de mensonges », elle s’entend répondre : « Nous le savons bien au NKVD et nous n’avons rien contre vous personnellement, mais il faut que vous signiez le protocole, vous n’y échapperez pas, vous êtes arrêtée tout simplement parce vous êtes d’origine polonaise et que nous devons remplir la ligne. » « Je n’ai rien contre vous personnellement » : cette parole terrible de l’instructeur est, en réalité, la condition sine qua non du crime de masse. Elle dit le degré d’abstraction auquel peut, et doit, atteindre l’agent de la terreur. Il réussit à ne plus voir dans l’individu singulier, unique qui se tient face à lui, qu’une entité, une généralité, le représentant d’un genre dit ennemi.
L’instructeur ne dissimule rien de ce qui le fait agir, et c’est l’autre point majeur : la stricte soumission à la logique. Vous êtes d’origine polonaise donc vous êtes coupable. Je dois faire du chiffre donc je vous arrête. Vous êtes arrêtée donc vous devez signer. Il semble, en effet, que nulle conviction idéologique n’ait soutenu les agents de la Grande Terreur dans leur entreprise meurtrière. Le grand récit communiste a manifestement perdu de son panache. L’aiguillon de la passion révolutionnaire ne semble guère les animer. Ils ne sont les coursiers d’aucun idéal. Et plusieurs documents inclinent Werth à penser, même si la question demeure affectée d’un certain coefficient d’incertitude, qu’ils n’accordent aucun crédit à l’histoire inventée par Staline, relayée par Iejov et diffusée par les chefs régionaux du NKVD. d’une conspiration nationale et internationale menaçant l’URSS. Nombreux sont ceux qui considèrent, à l’instar de ces agents de la région de l’Oural, que « plus personne ne menace le pouvoir soviétique, [qu’] il ne reste plus que quelques débris de la bande trotsko-zinoviétiste ».
Qu’ils y aient cru ou non, après tout peu importe. Il reste qu’ils ont agi comme si la fiction stalinienne – ces « accusations ritualisés » de sabotages du régime et de complots ourdis contre l’Etat – était vraie. Si les perpetrators, comme dit la langue russe, de ces crimes ne brûlent d’aucun feu révolutionnaire, ils sont en revanche de redoutables géomètres, d’impitoyables algébristes en quête de « solutions » pour « rationaliser le travail ». Hantés par la perspective d’être à leur tour les victimes de cet arbitraire, ils n’ont qu’un : remplir les quotas avec la plus grande efficacité, « faire du chiffre ». Werth cite le témoignage d’un dirigeant du NKVD à la veille de sa propre arrestation : « J’ai travaillé comme tout le monde à l’extermination des ennemis, mais jamais ne m’a quitté la pensée que je pouvais à tout moment être désarmé, arrêté et descendu dans une cave ».
Ils s’emploient à fabriquer des coupables comme on fabrique des objets. A cette fin, le régime stalinienne dispose d’un instrument fort précieux : la notion, forgée par Lénine, d’ « ennemi objectif ». Son contenu n’a jamais été contraignant. Si, en 1917, elle désigne le bourgeois, en 1929, elle renverra au koulak, au paysan propriétaire réputé riche. Dès son apparition, comme l’écrit François Furet, « la catégorie vaut non par ce qu’elle englobe mais par ce qu’elle autorise ». Et, entre 1937 et 1938, ce qu’elle autorise, c’est une débauche, sans précédent, de violence qui atteindra la société russe dans la sédimentation de toutes ses couches, sans exception. Très vite, les agents sont invités à jouer de la plasticité de la catégorie d’ « ennemi objectif ». « Vous pouvez donner des vieux »[8. p.108], éperonne un chef régional du NKVD promettant récompense à ceux qui auront le mieux travaillé.
L’ordre est donné de « casser du bois' », selon la formule en vigueur, c’est-à-dire d’obtenir des aveux, et à défaut d’aveux, d’extorquer – le plus souvent par le moyen de la torture – l’apposition d’une signature au bas de l’acte d’accusation.
Comment rendre compte d’ailleurs de cet impératif de posséder in fine un acte d’accusation signé par la victime elle-même ? Non par l’intention de la convaincre, comme le prouve le témoignage précédemment cité, d’Evguenia Breivinskaia. Mais par la volonté diabolique de substituer de façon définitive la fiction au réel, d’ensevelir à jamais la vérité, de faire que de l’innocence, il ne reste pas la moindre trace.
Bérénice Levet et Nicolas Weth seront les invités d’Alain Finkielkraut à « Répliques » sur France Culture, samedi 6 février, à 9h10
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Le botulisme est un humanisme
Bernard-Henri Lévy, atteint de botulisme ? La nouvelle fait le tour d’Internet depuis que le nouvelobs.com a dégoté à la 122e page du nouvel essai du nouveau philosophe (De la guerre en philosophie) une référence à Jean-Baptiste Botul qui, écrit-il, a montré « au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néokantiens du Paraguay, que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence ». Et le monde entier de ricaner : « Botul n’existe pas. BHL est tombé le nez en avant dans le canular de Frédéric Pagès. »
Sauf que c’est un peu aller vite en besogne : venus pour la plupart de l’Oulipo et des « Papous dans la tête », Frédéric Pagès et ses amis, qui ont donné vie à Jean-Baptiste Botul, ne sont pas gens à canularder comme des premiers venus : la critique botulienne de Kant est philosophiquement fondée. Botul a beau ne pas exister, ses arguments contre le kantisme n’en perdent pas leur pertinence. Il y a même dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant quelques pages extraordinaires.
Et puis, prétendre que Botul n’a jamais existé est un peu aller vite en besogne. Je me souviens avoir inauguré une rue Jean-Baptiste Botul en compagnie de l’écrivain Jacques Gaillard, à Ungersheim, il y a quelques années. Si ce n’est pas une preuve de son existence ! Ce fut une cérémonie émouvante, qui s’était achevée par un merveilleux lâcher d’enclumes. Elles n’avaient pas voulu prendre leur envol : les voilà maintenant qui retombent.
Le Baiser de la Lune

Ce n’est qu’un « simple conte » ! C’est « scandaleux » de ne pas montrer aux enfants de CM1 et CM2 le court métrage Le baiser de la Lune, mettant en scène l’amour entre le poisson-chat Félix et le poisson-lune Léon, vaccin préventif contre l’épidémie d’homophobie qui menace de décimer la jeune génération. Ainsi s’indigne vertueusement Jean-Luc Roméro, conseiller régional d’Ile-de-France et militant gay séropositif, dans les colonnes de L’Express du 5 février 2010. Luc Chatel, ministre de l’Education, a été outé : c’est un suppôt de Dieu, possédé par l’esprit de Christine Boutin, conservatrice forcément ultra, et il a été livré à la vindicte de tous les exorcistes de « clichés » et autres pourfendeurs de « stéréotypes ». Il s’oppose à la glorieuse marche du progrès vers l’égalité totale et définitive en interdisant ce dessin animé que le Haut commissariat à la jeunesse a pourtant financé à hauteur de 3000 euros, d’après les aveux de Martin Hirsch sur RMC le 5 février.
L’inquiétude des néo-bigots progressistes est d’autant plus vive que simultanément une enquête d’Ipsos Santé diligentée par la Fondation Wyeth montre que la grande majorité des adolescents « ont beau être éduqués ensemble, ils se réfèrent toujours aux mêmes clichés pour définir leurs différences. La femme ? Elle se caractérise avant tout par ses atouts physiques – féminité et séduction – puis par la maternité et la sensibilité. (…) Quant à l’homme, il se distingue avant tout par sa virilité, son machisme et son travail, affirment les 15-18 ans sans que leurs aînés leur aient soufflé les réponses ». Horreur, « on essaie d’abolir les différences mais les adolescents s’y raccrochent », explique le pédopsychiatre Philippe Jeammet. Les rééducateurs s’affolent, il faut donc attaquer plus tôt, dès le primaire : « Malgré tous nos efforts, nous avons du mal à équilibrer les statistiques » se lamente la rectrice de l’académie de Besançon, Marie-Jeanne Philippe.
Un conte n’est jamais un simple conte
Un simple conte, dites-vous ? Mais un conte n’est ni simple, ni innocent, c’est au contraire une chose complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques, comme l’a montré Bruno Bettelheim dans son admirable Psychanalyse des contes de fées. (Je présente par avance mes excuse aux esprits libérés de notre époque glorieuse qui feront la moue devant cette référence désuète, à jamais disqualifiée à leurs yeux parce que Bettelheim croyait toujours en la vertu de la culpabilité, et en l’importance du sens de la vie. Ce n’était sûrement qu’un effet corollaire de ses vacances à Dachau, et de son syndrome du survivant. Il n’était pas comme nous, un inventeur du bonheur.)
Cependant, ceux qui disent qu’il ne s’agit que d’un « simple conte », et qui s’indignent qu’on s’en prenne à quelque chose d’aussi « innocent », sont des fieffés hypocrites, car même s’ils n’ont pas lu Bettelheim, ils lisent sûrement avec avidité les derniers théoriciens du management. Or la dernière mode qui balaie les cerveaux des décideurs, la dernière fausse trouvaille pour faire vendre tout et n’importe quoi, de la guerre d’agression préventive à un vulgaire papier toilette, en passant par les nouvelles valeurs de notre société pacifiée, c’est la théorie du storytelling[1. Voir Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des esprits, La découverte, Paris, 2007.]. Tous les cadres actifs en parlent comme d’une grande découverte, comme si « raconter des histoires » n’était pas depuis toujours l’art le plus consommé de mentir, uniquement parce que l’appellation anglaise refoule la charge morale dont n’a pas encore été expurgée l’expression française. Et qu’y a-t-il aujourd’hui de plus ringard que la morale ?
Aussi rien n’est moins innocent que raconter une histoire et a fortiori un conte. Sinon pourquoi Voltaire, bretteur infatigable du Verbe, aurait-il fait du conte philosophique son arme de prédilection contre l’obscurantisme ? C’est sa douceur, qui rend le conte terriblement efficace :
Que vaudrait la douceur
Si elle n’était capable
Tendre et ineffable,
De nous faire peur ?
Elle surpasse tellement
Toute la violence
Que, lorsqu’elle s’élance
Nul ne se défend.
(Rainer Maria Rilke, Vergers, Printemps, V)
A lire le synopsis, à regarder et à écouter attentivement la bande annonce disponible en ligne, Le baiser de la Lune fait atrocement peur par sa douceur, et on ne peut que se réjouir que quelques uns se soient défendus avant qu’elle ne s’élance à la conquête des esprits des enfants prépubères. C’est ce qui fait passer les opposants à ce film pour d’atroces dinosaures violents : ils ont montré leurs crocs au miel et au sirop !
Être hétéro, c’est archaïque !
Ce dessin animé voulait participer à la prévention de l’homophobie. On s’attendrait à ce que le héros soit le poisson-chat Félix, qui, après maintes épreuves, trouverait le bonheur dans les bras du poisson-lune Léon. Cependant, d’après le synopsis, le héros du film, c’est une héroïne : « Ce film raconte l’évolution du regard archaïque d’une grand-mère, sur les relations amoureuses », affiche le site officiel du court métrage. C’est la vieille peau qui est rééduquée : « Prisonnière d’un château de conte de fée, une chatte, « la vieille Agathe », est persuadée que l’on ne peut s’aimer, que comme les princes et princesses. Mais cette vision étroite de l’amour est bouleversée par Félix, qui tombe amoureux de Léon, un poisson-lune, comme par la lune, amoureuse du soleil : deux amours impossibles, pour « la vieille Agathe ». Pourtant, en voyant ces couples s’aimer, librement et heureux, le regard de la chatte change et s’ouvre à celui des autres. C’est ainsi qu’elle quitte son château d’illusion et se donne enfin, la possibilité d’une rencontre… »
A analyser de près le message de ce synopsis, on s’aperçoit qu’il contrevient au message éducatif fondamental du conte de fées, explicitée par Bettelheim, à savoir que « la lutte contre l’adversité est intrinsèque à l’existence, mais que si l’on ne se détourne pas de la difficulté, (…) on vainc les obstacles et à la fin on sort victorieux[2. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Introduction.] ». Pour le poisson-chat Félix le bonheur homosexuel est posé d’emblée comme un acquis, tandis que sa grand-mère, « la vieille chatte, Agathe », ne s’élance pas dans des aventures extraordinaires pour rencontrer enfin son prince charmant, mais abandonne son rêve et fait le deuil de son désir, qualifié de « château de l’illusion ». Ainsi cette histoire met-elle en scène une concurrence entre un désir homosexuel immédiatement comblé et un désir hétérosexuel qui se languit indéfiniment, pour affirmer la stérilité de l’attente du « prince charmant » face à la gaîté vécue spontanément dans la rencontre du même. Ce qui disparaît dans les deux cas, c’est l’action, la lutte pour combler ses désirs et atteindre son rêve. A rebours de tous les contes de fées classiques, ce court-métrage enseigne qu’il n’y a rien à faire pour être heureux. La toile de fond de cette histoire, c’est la passivité et l’arbitraire : ou bien on a la chance de rencontrer son poisson-lune, ou bien on reste à jamais enfermé dans son « château de l’illusion ». On n’y peut rien. C’est un message désespérant pour tout jeune esprit, déjà suffisamment convaincu de son impuissance relative face au monde des adultes.
Plus encore, dans ce film le désir homosexuel joue un rôle de médiateur par rapport au désir hétérosexuel, car c’est en voyant ces poissons s’aimer que la vieille chatte « se donne enfin la possibilité d’une rencontre… » (Je me demande comment finit vraiment le film, que je n’ai pas vu, et ce que cachent ces trois points de suspensions : est-ce qu’Agathe, la vieille chatte, en rencontre une autre et elles commencent à se lécher ?) Ce qui est affirmé ici, c’est que les hétéros doivent prendre exemple sur les homos s’ils veulent être heureux. C’est un jugement implicitement négatif de la séparation des sexes et de la démarche hétérosexuelle, d’autant que celui-ci est porté par « une vieille chatte » insatisfaite, ce qui est explicitement une vulgarité, soulignée par la rime avec « Agathe ». De plus, la sexualité des chats est une sexualité douloureuse, aussi le choix de cet animal pour incarner l’hétérosexualité trahit une condamnation, si ce n’est une peur tenace de l’union hétérosexuelle, vue implicitement comme une source de désagréments.
Noyer le poisson ?
Le choix des poissons pour représenter les homosexuels est aussi hautement significatif, puisqu’ils sont fondamentalement asexués, et que leur différenciation ne se fait qu’en fonction de la température de l’eau et de son acidité, bref de leur environnement. Quoi de plus adéquat à la vision des gender studies, dont sont pétris tous les progressistes dénonçant le « phallogocentrisme et l’hétérosexualité obligatoire », que ces poissons dont le sexe change en fonction de leurs conditions de vie ?
Par ailleurs, si « la vieille chatte Agathe » est la malheureuse « grand-mère » du flamboyant poisson-chat Félix, cela veut dire que les chats ne font pas des chiens, mais des poissons. Le sens de l’évolution des espèces est inversé : les mammifères sont données pour les archaïques ancêtres de ovipares. Le réalisateur du Baiser de la Lune nous signifie ainsi que la différenciation sexuelle, propre aux mammifères, n’est qu’un atavisme voué à disparaître chez les nouvelles générations frétillantes et muettes de poissons. Faire croire cela à des enfants en passe d’entrer dans la puberté, où la question cruciale de leur identité sexuelle les tourmentera cruellement, n’est certainement pas la meilleure aide que l’Education nationale puisse leur fournir.
Enfin, ce film comporte une composante obscène majeure, enrobée dans un langage mielleux. Il ne s’agit pas, comme le prétend Sébastien Watel, son réalisateur, de « donner une vision moins stéréotypée des relations amoureuses », mais de parler de la relation proprement sexuelle entre deux individus, sous couvert de parler d’amour. Que signifie la phrase « Léon, le poisson-lune, m’a fait briller comme un soleil » associée à « sûr que mademoiselle la lune, pour briller autant, elle doit en connaître des trucs, que les petits poissons chats comme moi ne savent pas » ? Quels sont ces « trucs », ce « baiser » que la lune connaît pour « briller », et qu’un gosse de dix ans ne doit absolument pas connaître à son âge ? A quoi peuvent-ils renvoyer, sinon à des expériences sexuelles ? Par conséquent, la rencontre avec Léon, qui fait aussi « briller » le poisson-chat « comme un soleil », ne peut être logiquement qu’une rencontre sexuelle. Il ne s’agit pas d’une simple histoire d’amour, comme l’affirment les auteurs du film, car même à dix ans on sait ce qu’est l’amour. La composante sexuelle est centrale, directement indiquée par la métaphore filée de la lumière. Ce film est donc porteur d’un message pornographique, si ce n’est pédophilique : si les métaphores y gardent une valeur constante, on nous raconte qu’un poisson-lune dont on ne connaît pas l’âge a fait jouir un petit poisson-chat grâce à des trucs que ce petit poisson-chat ne savait pas.
Après analyse, la phrase « Léon, lui, ne voulait plus qu’on se cache, il aimait trop la lumière » est une obscénité proférée d’une voix angélique, qui n’en est que d’autant plus odieuse. L’ambiguïté du mot « lumière », utilisé ici pour signifier aussi bien la jouissance sexuelle que le fait de la faire connaître aux autres, redouble l’obscénité du message pornographique initial d’un complément exhibitionniste, et fait dépendre, par la concaténation des deux sens du mot « lumière », la jouissance sexuelle de son exposition publique. Autrement dit, Sébastien Watel affirme qu’il n’y a qu’en montrant qu’ils jouissent que les gays jouissent complètement. C’est pour leur bonheur propre, que « la vieille chatte Agathe » doit renier ses aspirations hétérosexuelles archaïques. Le changement du regard de celle-ci est nécessaire à la pleine jouissance des poissons asexués. Aussi peut-on dire que la relation entre Félix et Léon est en fait un ménage à trois, qui comprend « la vieille chatte Agathe », en tant qu’autre exclu, dans et par son exclusion en tant qu’autre, puisqu’elle est sommée de se renier, « d’évoluer », comme on dit en novlangue festiviste, si elle veut « se donner la possibilité d’une rencontre ».
Ce que cette polémique révèle, tout comme le film dont la diffusion est l’enjeu apparent, c’est que lorsqu’on s’attaque à des fondamentaux symboliques et qu’on dépasse le simple cadre légal de la non pénalisation de telles ou telles pratiques sexuelles, il devient impossible de distinguer la lutte contre l’homophobie de la lutte contre l’hétérosexualité. Car il faut bien que le sujet humain décide d’une structuration psychologique à l’exclusion d’une autre, s’il souhaite prendre en charge son corps de mammifère humain, en attendant qu’il redevienne un poisson. Sortir de l’enfance, disent les contes véritables, c’est accepter la douleur du principe de réalité, contre le principe de plaisir. C’est ce dont nos enfants ont le plus besoin, si l’on souhaite qu’ils soient des adultes tolérants et responsables. Car seuls ceux qui sont pourvus d’une identité forte et définie peuvent reconnaître et accepter les différences, dans la mesure où le miroir que leur tend l’autre ne saurait faire trembler leurs assises psychologiques. Lutter contre l’intolérance en sapant la structure mentale des enfants est la meilleure manière d’en faire des adultes labiles, susceptibles des pires violences pour réaffirmer leur identité chancelante. Aussi la politique de lutte contre l’homophobie devrait emprunter des chemins complètement différents de celui du Baiser de la Lune. Et c’est certain, ces chemins seraient très conservateurs.
L’effronté qui écrit pendant que Rome brûle

Qu’il paraît loin le temps où Marc-Edouard Nabe arpentait les plateaux de télévision tiré à quatre épingles, arborant le style Brasillach, nœud pap’ et lunettes rondes de rigueur. À la sortie de son livre-scud Au régal des vermines en 1988, le jeune homme de vingt-six ans avait fait une entrée fracassante sur la scène médiatico-littéraire en provoquant l’ire des bien-pensants[1. On se souvient de sa prestation remarquée sur le plateau de « Apostrophes » et des coups de poings décochés par un futur-ex conseiller culturel de l’Elysée à celui qui allait devenir l’écrivain français le plus détesté, pardon le plus doué de sa génération.]. Se disant volontiers « très raciste », Alain Zannini n’épargnait personne : c’est le monde entier qu’il aspergeait de sa bile encrée, à grands coups de saillies célino-rebatesques ! Face à son procureur d’un soir lui demandant s’il était antisémite, Nabe avait brillamment ironisé : « Je ne répondrai qu’en présence de mon avocat, Maître Ben Cohen Solal de Schwartzenfeld ! »
Vingt-sept livres plus tard, après nous avoir fait voyager aux confins de l’Orient, sur les traces de Saint-Jean à Patmos ou dans les palais présidentiels du raïs irakien, Nabe devenu quinquagénaire pose ses valises en plein Paris. Viré par un éditeur reconverti dans la pharmaceutique[2. Nabe évoque le rachat en 2005 de la majorité des actions des Editions du Rocher par le groupe Privat, dont l’actionnaire principal n’est autre que la compagnie pharmaceutique Pierre Fabre.], il publie seul un pavé de près de 700 pages. À tout seigneur tout honneur : avouons que l’autoédition de Zannini par Nabe[3. Tiré à mille exemplaires puis réimprimé, L’Homme qui arrêta d’écrire est disponible sur marcedouardnabe.com (achat en ligne obligatoire).] sert l’autofiction.
Car, comme les précédents Nabe, L’homme qui arrêta d’écrire est un « roman » autofictionnel largement marqué du sceau de son auteur. Fait d’un bloc, sans division en chapitres, cette odyssée urbaine se lit d’une traite. On déambule avec l’auteur dans l’univers déréalisé du Paris post-moderne, ville-monde où tout réel semble aboli. C’est toute l’originalité du vingt-huitième livre que de dépasser le stade des formules assassines et autres méchancetés savamment distillées (« il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clarke, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix ») pour proposer une critique radicale de l’époque.
Nabe s’y révèle étonnant de profondeur, comme si l’arrêt – momentané – de l’écriture avait aiguisé sa lucidité. Lui que l’on avait quitté dans les méandres de l’Orient, perdu dans l’alcôve d’une fille naturelle de Saddam ou en pleines considérations mystico-érotiques[3. Qui d’autre que Nabe oserait aujourd’hui écrire « Elle est belle, la salope », en parlant d’une mosquée ottomane ou décrire le chapelet « clitoridien » d’un pope orthodoxe ? cf. Visage de Turc en pleurs (Gallimard, 1992) et Alain Zannini (M.E. Nabe, 2002).] se fait médecin légiste des temps modernes. Il y a du Philippe Muray dans ce contempteur de la post-modernité triomphante où la dérision a supplanté l’humour, le « t’chat » sur Meetic la séduction, et les écrans d’ordinateur le papier soyeux des livres d’autrefois. L’ère du « Grand Spectacle décadent et décomplexé » rappelle le festivisme murayen ou le Baudrillard de La Transparence du mal, qui décelait un ‘processus viral d’indistinction » au cœur de la post-modernité. A l’heure de la fin des grands récits, la jeunesse dorée ne se bat plus pour une cause ou un grand sujet qui la transcende : le prolétariat, la révolution, la religion et la littérature font figure de mythes surannés. Nabe dépeint sans amertume cette jeunesse qui ne lit plus mais se contente de surfer entre deux réseaux, qui a abandonné la passion du vivre pour celle du spectacle, et pour qui l’art se confond avec la sous-culture publicitaire.
En jeune vieux revendiqué, Zannini aime sourire de cette bande d’étudiants attardés qui n’ont jamais entendu parler de Dante mais savent tout du dernier iPod. Ayant posé sa plume, il peut se prélasser dans les bars et boîtes branchés à écouter les discours convenus de pseudo-artistes se sentant si bien dans leur époque. À vingt-cinq ans, il les aurait sans doute – littérairement – assassinés. À cinquante, Nabe prend plaisir à contempler ce vide frivole, ces beautés féminines asexuées qui préfèrent les plaisirs virtuels au sexe.
Décidément, l’érotisme n’est plus ce qu’il était : même la « boîte à touze » transpire la baise mécanique entre couples-consommateurs. Je te passe ma femme, tu me prêtes la tienne… L’échangisme nouvelle génération marque la fin de l’échange gratuit. C’est Mauss qu’on assassine ! Degré zéro de l’érotisme, symbole d’un monde où la jouissance est obligatoire mais l’improvisation interdite. Nabe vitupère la marchandisation des corps, notant au passage le génie de la post-modernité qui a inventé l’orgie puritaine (tu me regardes m’exhiber mais défense de me toucher !).
Tout en méprisant Marx, Nabe a tout compris du fétichisme de la marchandise qui colonise les relations sociales jusqu’à faire de nous les esclaves de la « marchandisation globale ». Les nouvelles servitudes de l’homme blanc se font sur le signe de l’émancipation et de l’injonction à être libre. Dans ce monde transparent, la contestation se voit systématiquement récupérée par le système, les conspirationnistes servant d’idiot utiles d’un impérialisme qu’ils prétendent combattre.
Les élucubrations délirantes d’un apprenti complotiste pourfendeur du supposé complot judéo-maçonno-franc mac’ fournissent d’ailleurs les passages les plus hilarants du roman, et l’ironie mordante du Nabe narrateur est sans doute la meilleure réponse à ses détracteurs – dits – antiracistes.
Ceci dit, Nabe n’est pas Lukacs. Encore moins Clouscard. Le lecteur se félicite que Zannini n’ait pas remisé son style chevaleresque au placard. L’Homme qui arrêta d’écrire recèle de trouvailles romanesques, et entre deux aphorismes percutants (« l’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle », « le chez soi immobile est remplacé par le dehors ambulant »), Nabe nous entraîne dans sa fantasmagorie habituelle. L’écrivain sevré n’hésite pas à faire ressusciter un libraire médiatique mort au sixième jour de son épopée, avant de se mettre en scène étreignant une jeune femme à la maison de l’Iran, se faisant ratonner par des flics issus de la diversité[4. Expression labellisée par la HALDE, le MRAP et Lilian Thuram. Que leurs noms soient sanctifiés.] puis subissant un racket qui vire au jeu enfantin…
Là où tant d’auteurs germanopratins narrent les affres de leur dernière cure de désintoxication, Nabe redécouvre la vertu cathartique de l’écriture sur le mode de l’inversion. Celui qui renonce à l’écriture ne peut plus se soulager du nihilisme (de ses) contemporain(s). In fine, écrire ne revient qu’à refuser l’univers tel qu’il est pour en construire un autre.
Le précieux volume refermé, on se dit que toute la force du livre tient en cette belle formule : « dans la minablerie apparente de l’existence de tout vrai artiste, il faut savoir voir toute la lumière qu’elle recèle, qu’elle protège même ».
Et si c’était cela, la philosophie nabienne ?
Scènes de la vie militante
Vendredi matin, 7 h 30. On distribue des tracts Front de Gauche avec un camarade à la station Porte des Postes (pour les Lillois). La conversation tourne autour de l’actualité. À un moment, je dis :
– T’as vu, Villepin ? Ça sent le retour en force…
– Ouais, bien fait pour Sarko !
– T’imagines un peu, toi, un second tour Villepin/DSK en 2012 ?
Un silence. Il me demande :
– Tu voterais pour lequel des deux, toi ?
– Moi, à gauche, comme toujours. Comment peux-tu en douter ?
Un autre silence. Un sourire. Et le camarade de dire :
– Oui, t’as raison. Il faut toujours voter à gauche.
Il est frais, mon Causeur
Le numéro du mensuel Causeur de février vient de sortir. Un dossier consacré aux médias (« Aux ordres des médias aux ordres ») et de nombreux inédits. Un seul geste : abonnez-vous !
Les inédits du mois de février
La police de la pensée fait du chiffre, Élisabeth Lévy
Je pense donc je twitte, François Miclo
Tous catholiques ! Raul Cazals
Pas si fous, ces romains ! Luc Rosenzweig
Pourquoi tant de liberté et si peu d’esprits libres ? Élisabeth Lévy
Plaidoyer pour la censure, Jérôme Leroy
Quand Sarkozy réduit le chômage, François-Xavier Ajavon
Sollers, panseur du Temps, Ludovic Lecomte
Entretien avec Jean-Clément Martin, Gil Mihaely
L’intelligence inutile, Charlotte Liébert-Hellman
Nouveaux USA, ex-URSS, Jérôme Leroy
Marie-France Garaud : retour vers le futur

J’ai toujours été fan de Marie-France Garaud, et un peu seul en tant que tel. Je suis même, à ma connaissance, le seul de mes amis à avoir voté pour elle à la présidentielle de 1981, et ce dès le premier tour[1. 1,33% des suffrages exprimés.].
Vingt-neuf ans plus tard, je suis encore et toujours en admiration devant cette machine intellectuelle et son unique objet. J’aime l’obstination froide avec laquelle, contre vents et marées idéologiques, Dame Garaud continue de penser la géopolitique en termes de rapports de forces entre États-nations.
Pourtant ces Léviathan préhistoriques ont été enterrés depuis belle lurette par les meilleurs observateurs et acteurs de notre vie politique, d’Alain Duhamel à Alain Minc en passant par Cohn-Bendit et Bayrou. C’est bien simple, depuis que je me tiens informé, on n’a cessé de me le faire savoir : la nation, c’est « dépassé » ! Dépassé par l’Europe, l’Occident, le capitalisme, le communisme, la mondialisation, l’altermondialisme, l’espéranto, etc. Seuls une poignée d’intellos en roue libre, issus de la Gauche Sans Frontières, semblent avoir trouvé le moyen de faire le trajet Bastille-Nation en passant par République.
Je me souviens encore de ma joie à entendre Max Gallo, peu après son coming out patriotique, répondre paisiblement à un quelconque baratin post-national : « Bien sûr que la nation est une forme passagère condamnée à disparaître… Le Mont-Blanc aussi ! »
Sans avoir eu besoin de passer par la gauche, Mme Garaud ne dit pas autre chose, et depuis plus longtemps – que ce soit dans ses livres[2. Dont le prochain traitera, paraît-il, de l’ « aveuglement des élites ». En un seul volume ?], sa revue Géopolitique ou ses trop rares apparitions audiovisuelles. Sauf que la France de Marie-France ne commence pas avec la Révolution : comme la diplomatie du Général, et pour les mêmes raisons, elle reconnaît les Etats, pas les régimes. Elle-même, d’ailleurs, semble tout droit sortie de l’Ancien – tant elle s’exprime avec l’autorité naturelle, et dans la langue choisie, d’une grande dame du Grand Siècle.
La nation selon MFG, c’est la souveraineté ou rien. Autant dire que le débat qui fait rage sur l’ « identité nationale » lui est parfaitement étranger. La quête d’identité, c’est tout ce qui reste à un pays qui a perdu l’essentiel : le goût et les moyens de sa souveraineté.
C’est peut-être le cas de la France, nous dit Mme Garaud, mais sûrement pas celui des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine…ni même de l’Allemagne ! « Dépassés » ou pas, tous ces États-nations continuent d’agir exclusivement en fonction de leurs intérêts – et ils ont bien raison !
Encore faut-il qu’ils sachent où est leur intérêt d’aujourd’hui et à quels défis ils seront confrontés demain – puisque décidément, l’Histoire n’est toujours pas finie.
L’événement majeur de ce début de siècle, selon notre prof de realpolitik, c’est la montée en puissance de l’Asie. Depuis la chute de l’Empire Soviétique, dit-elle, « la mondialisation est vraiment devenue mondiale » ; il en résulte naturellement un « glissement de la sphère du pouvoir » : l’Occident fourbu est en train de passer la main à une Asie qui pète la forme !
Le secret de cette forme tient en un chiffre : entre « eux » et « nous », le coût de la main-d’œuvre varie de 1 à 20. Avec la mondialisation décapitée telle que nous la pratiquons, cette simple statistique tient lieu de faire-part : sauf rebondissement, nous sommes condamnés à disparaître de la scène de l’Histoire – et ce sera bien fait !
Sévère mais juste, Marie-France ! Parce qu’enfin un protectionnisme européen, même « raisonnable », suffirait sans doute à endiguer chez nous la vague asiatique avant qu’elle ne devienne tsunami. Mais pour qu’il y ait « protectionnisme européen », il faudrait d’abord qu’il y ait Europe ; et sur ce point, l’histoire récente semble avoir donné raison au scepticisme gaullo-garaudien.
L’Union européenne, embourbée dans la dialectique élargissement – approfondissement, a vu se dissiper ses fantasmes fédéralistes sans pour autant s’engager dans la voie, plus modeste mais plus efficace, de la Confédération. En France, pour prendre un exemple au hasard, le Bayrou du XXIème siècle a sans doute rompu avec les erreurs de sa jeunesse extrême-giscardienne ; mais en a-t-il bien tiré toutes les conséquences ?
En gros, l’Europe aujourd’hui n’existe pas plus que l’Occident : d’un côté, un vieux bloc qui ne fait plus face à rien ; de l’autre, une idée tellement idéelle qu’elle n’est pas près d’atterrir… Entre les deux, Mme Garaud suggère de se raccrocher à ce qui existe partout ailleurs dans le monde : la nation. Et de nous donner en exemple… l’Allemagne !
Certes, entre les grandes puissances d’aujourd’hui et celles de demain, les frères ennemis d’hier sont tous les deux mal pris. Mais si, au sein même de ce « continent européen » menacé d’être déserté par l’Histoire, le centre de gravité se déplace vers l’Allemagne, ce n’est pas un hasard : c’est une affaire d’Etat. « En France, assène M.-F.G., il n’y a plus d’Etat ! »
Il ne s’agit pas là d’une attaque personnelle contre le chef dudit Etat, mais d’un diagnostic du Dr Garaud concernant l’âme de notre pays. Contrairement aux Allemands, nous avons perdu la « volonté de vouloir », comme disait Jankélévitch à propos d’autre chose. Or au bout du compte, « c’est la volonté qui juge », comme disait je ne sais plus qui à propos de ça.
Suivez la guide ! Brisée il y a soixante-cinq ans par le délire nazi, « l’Allemagne n’a jamais accepté ni d’être battue ni d’être divisée ». De la Constitution de 49 à nos jours en passant par la réunification de 90, elle a reconquis pied à pied, patiemment et chèrement, sa souveraineté – c’est-à-dire le choix de ses dépendances et les moyens de son indépendance.
La France, à l’inverse, n’a pas su assumer sa place, pourtant acquise de haute lutte, à la table des vainqueurs. Au fil du temps, elle a renoncé à son « droit à disposer d’elle–même » ; il serait temps qu’elle le récupère !
Non pas pour faire à l’Allemagne une guerre d’avant-hier (d’ailleurs, en général, c’est eux qui commençaient !). Juste pour parler avec elle d’égale à égale, parce qu’il n’y a pas de dialogue qui vaille sans équilibre des forces. Et plus généralement pour se faire entendre dans le « concert des nations », cet orchestre sans chef ni partition.
« It’s a wild world« , comme disait Cat Stevens. Si la France n’a plus la volonté d’exister, personne ne l’aura pour elle ! C’est ça la realpolitik selon Marie-France Garaud, ou du moins ce que j’en ai compris. Un peuple n’échappe pas à l’Histoire : il ne peut qu’en être le sujet ou l’objet.
Souverainisme ? Patriotisme ? Nationalisme ? Peu me chaut : je ne suis guère à cheval sur l’étiquette !
Je ne souhaite d’ailleurs la disparition d’aucune nation ; juste la survie de la mienne, comme tout le monde. Et je crois même que tout le monde y gagnerait…
Savoyards, Drouot nous met la honte !
Drouot vient de mettre fin au monopole des « cols rouges », les commissionnaires savoyards de l’hôtel des ventes de Paris. Ce privilège leur avait été accordé par Napoléon III peu avant le rattachement de la Savoie à La France, et s’était perpétué jusqu’à aujourd’hui. Durs à la tâche, ces déménageurs de luxe accomplissaient à 110 la besogne de 300 gros bras ordinaires. Il se cooptaient dans les villages non loin de chez moi, et arrondissaient leurs revenus en prenant des enchères pour le compte de clients ne pouvant assister aux ventes. L’avidité de certains d’entre eux, mêlés à une énorme affaire de vol et de recel d’objets d’art, les a ravalés au rang de minables mafieux corses. J’en ai le rouge aux joues de honte, alors que je me prépare à célébrer les 150 ans du retour de la Savoie à la mère-patrie. Que leur nom soit maudit du Léman au Bourget !
Hidjab au NPA : les imbéciles malheureux

Il y aura donc une jeune femme « légèrement voilée » sur une liste du NPA, parti qui prône l’émancipation prolétarienne.
Finalement, nous sommes plus tristes que surpris. Depuis sa récente fondation, malgré l’aide manifeste des médias[1. On comparera avec amusement le taux d’occupation de l’étrange lucarne avant les européennes par le NPA et celui du Front de gauche] le portant à bout de bras à travers la personne de Besancenot, le NPA est un mouvement qui n’arrive toujours pas à prendre la main. Doublé aux européennes par le Front de Gauche, il subit une hémorragie militante et les 8000 encartés qui restent se divisent en trois tendances égales autour du problème d’éventuelles participations à des exécutifs de gauche.
Pourquoi cette Bérézina pour des morts-nés? Parce que sous prétexte d’élargir son audience électorale, le NPA a sombré dans toutes les dérives sociétalistes imaginables. La LCR, d’où est issue le NPA, était une organisation marxiste-léniniste reposant sur des fondamentaux universalistes. Ils estimaient, à tort ou à raison[2. Il s’agit d’une simple précaution oratoire, n’est-ce pas, pour ne pas énerver tout le monde d’emblée], que le pays avait besoin de lutte des classes et que la lutte des classes ne se partageait pas en niches de contestation comme il y a des niches fiscales. Parce que le NPA, c’est un jour les sans-logements, un jour les gays, un jour les femmes, un jour les sans-papier. Comme si on ne pouvait pas être noire, lesbienne et SDF, par exemple et comme si cette accumulation digne du livre de Job donnait une priorité particulière dans la lutte contre l’offense qui est faite aux pauvres en général, quels qu’ils soient : il n’y a, on le sait pourtant, qu’un seul monde et la misère, contrairement aux richesses, ne doit pas se partager.
Le NPA a eu besoin d’utiliser jusqu’à cinq adjectifs mis côte à côte pour se définir lors d’un appel national en 2008 : « anticapitaliste, internationaliste, antiraciste, écologiste, féministe ». Quand il faut autant de mots pour délimiter un corpus idéologique, ce n’est pas la preuve d’une grande subtilité intellectuelle mais celle d’un confusionnisme programmatique doublé d’un absurde positionnement marketing destiné à ratisser plus large. J’aurais cru, naïvement, que la belle appellation de communiste, pour définir ces combats-là, suffisait. Parce que pour moi communiste, ça recouvre tout ça, forcément. Ca recouvre tout ça et beaucoup d’autres choses encore.
Mais pas recouvrir les cheveux d’une femme en signe d’appartenance religieuse.
Ca devait donc finir comme ça, le NPA.
Avec une candidate voilée. Avec le pire symbole de l’aliénation religieuse la plus dégueulasse. Avec une hypocrisie de dame chaisière en précisant que le voile est léger. Bien sûr, bien sûr : le voile léger, ca doit être comme la lapidation douce, ça doit faire moins mal. En théorie.
Tout ça parce que chez une poignée de gauchistes à QI d’huitre[3. Pierre Tevanian, Le voile médiatique (Liber, 2005) : petit livre d’apologie sur le voile à l’école qui est un coup de poignard bourdivin dans le dos de tous ceux à gauche qui mènent un vrai combat émancipateur] tout ce qui provoque la colère des dominants est une bonne chose. Quitte à foutre en l’air la laïcité, l’universalisme, l’égalité.
Je pense aujourd’hui en particulier à la tristesse de quelques anciens collègues, membres ou sympathisants de la LCR avec qui j’ai enseigné vingt ans dans un collège frontalier. Entre 1990 et 2008, nous avons vu à une multitude de petits signes à quel point la détresse économique qui ne cessait de croître dans cette vieille ville textile renforçait toutes les crispations identitaires : l’absentéisme massif le jour de l’Aïd alors que les élèves attendaient auparavant le dimanche pour le fêter, histoire de ne pas manquer les cours ; le nombre de filles qui se dévoilaient juste devant le portail de l’établissement alors que le phénomène fut marginal pendant des années, les visites médicales en 6ème et en 3ème qui tournaient au parcours du combattant pour le médecin scolaire quand il s’agissait d’examiner les gamines.
Oui, je suis triste en songeant comment ensemble nous tentions de préserver une certaine idée de l’école : nos salles de classe étaient le dernier endroit, non marchand et non religieux, où nos élèves pouvaient connaître quelques heures par semaine, la gratuité féconde de la transmission. Autant de petits Fort Alamo de la République pour laisser une chance à l’épanouissement dans l’égalité, une chance à Verlaine, Robespierre et Darwin contre les pédagogistes, les vendeurs de voitures qui voulaient sponsoriser la classe basket et les énervés du minaret théologiquement correct. Ils étaient d’ailleurs, au bout du compte, les mêmes : des fossoyeurs ravis d’un système que d’ultimes verrous de plus en plus fatigués les empêchaient encore de détruire totalement.
Depuis quelques mois déjà, dans le parti de Besancenot, les plus lucides, que ce soit sous l’appellation Gauche unitaire, en leur propre nom ou même sous l’étiquette NPA, rejoignaient le Front de Gauche en nombre dans la perspective des régionales.
Cette mauvaise action va accélérer le mouvement, évidemment. Je ne m’en réjouis pas plus que ça, ou plutôt je ne m’en réjouis pas plus que ça en pensant qu’il aura fallu ce symbole pour qu’ils se rendent compte enfin de la dérive de leur mouvement. Je ne m’en réjouis pas plus que ça parce que la fable islamo-gauchiste risque de faire les beaux jours des identitaires qui vont désormais avoir le vilain grain de l’ethnodifférentialisme à moudre dans leurs délires obsidionaux.
Je ne m’en réjouis pas parce que l’on a encore fait un pas, oh pas bien grand, mais un pas tout de même vers un pays qui ressemble de moins en moins à la France du CNR et de plus en plus au Liban de 1975.
Pas sur ce thon-là !
C’est avec une certaine consternation que les communistes français et le Parti de Gauche ont appris la nouvelle. Alors que la tentation est de plus en plus grande dans de nombreux pays européens (Portugal, pays de l’Est) de criminaliser le communisme, la décision française d’interdire le thon rouge dans les dix huit mois sonne comme un coup de grâce. Derrière cette mesure antisociale et discriminatoire, annoncée – quel hasard ! – à la veille des élections régionales, se cachent comme d’habitude les écologistes dont on sait, notamment au travers des déclarations incendiaires de Daniel Cohn-Bendit, leur haine pour le PCF. Place du Colonel-Fabien, on encaisse le choc et l’on déclare que, malgré cela, on saura tout de même préserver la diversité au sein des candidatures féminines. L’angoisse est moindre au NPA ou le thon rouge, souvent voilé, pourra plus facilement échapper aux sanctions.
La grande nuit stalinienne

Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt, « Il y a des larmes pour l’infortune, et les choses humaines touchent les coeurs », se console Enée au moment où, abordant à Carthage avec ses compagnons, il découvre un temple célébrant les batailles de la guerre de Troie et gardant mémoire de leurs souffrances. Cette consolation semble refusée aux victimes du stalinisme. Nous n’avons toujours pas de larmes pour elles. Dans le récit du siècle écoulé, le Goulag, la Kolyma, la Grande Terreur de 1937-1938 n’ont pas encore leur place aux côtés d’Auschwitz et d’Hiroshima. Hypermnésie du nazisme, amnésie du communisme, le constat fait par Alain Besançon en 1988 n’a rien perdu de sa vérité. On mentionnera l’indifférence qui a entouré, en France, la sortie du film d’Andrzej Wajda, Katyn, consacré aux massacres par les armées de Staline, de milliers d’officiers polonais, jetés dans des fosses communes après avoir été exécutés par balle.
Reste à comprendre. Pourquoi cette asymétrie ? Pourquoi cette déplorable et cruelle réticence à méditer la défaite du communisme? Peut-on tout à la fois se prétendre antitotalitaire, comme s’en flatte notre époque, et rechigner non seulement à penser le communisme réel mais à le condamner avec la même énergie que le nazisme ?
Le désastre communiste, quatrième blessure narcissique de l’humanité
Il y a d’abord l’hypothèque prise par la question raciale sur l’intelligence du siècle écoulé. En dépit des efforts déployés par les plus grands esprits, notre époque, paresseuse et infatuée d’elle-même, s’est contentée de réduire le totalitarisme nazi à un racisme. De sorte que nous nous tenons pour quittes de notre devoir envers les victimes du XXé siècle en apprenant à nos enfants à traquer sans relâche, dans le cadre de la lutte contre les discriminations, la résurgence de « la bête immonde qui n’est pas morte », comme le dit un communiqué de l’ensemble des ministères européens de l’Education. En réalité, cela n’atteste qu’une chose, déjà observée par Georges Orwell : si nous sommes antiracistes, nous ne sommes pas antitotalitaires.
Nous ne savons plus de quoi nous parlons. Nous ignorons désormais ce qui fait la spécificité du mal du XXe siècle, et qu’ont en partage les régimes de Hitler et de Staline.
« Il y a des professeurs, mais ils n’entrent plus dans la salle de classe où l’on s’amuse. »[1. P. Sloterdijk, Entretien avec Elisabeth Levy et Gil Mihaely, Marianne, semaine du 2 au 8 septembre 2006] Et même quand ils y entrent, les formules et de slogans, seuls susceptibles de mobiliser pour le grand combat, finissent par recouvrir toute réflexion. Le degré d’indigence qu’a atteint notre réflexion sur le totalitarisme va de pair, sinon avec avec la lecture, du moins avec l’inscription aux programmes des écoles d’auteurs, comme Primo Levi ou Hannah Arendt, les moins enclins à l’esprit de simplification et à ces facilités sentimentales dont nous avons l’art et le goût.
Il ne s’agit évidemment pas de minimiser le racisme et l’antisémitisme mais de comprendre que le coeur tragique du XXe siècle ne bat pas en eux ou pas seulement. Ce qui a rendu incommensurablement monstrueux ce siècle, et c’est le point sur lequel convergent nazisme et communisme, c’est le traitement mathématique, systématique auquel le dirigeant totalitaire, Staline comme Hitler, soumet la réalité des hommes en dépit de toutes les résistances qu’ils peuvent lui opposer.
Si l’on admet que là est le mal du totalitarisme alors être instruit par le XXe siècle, c’est renoncer à une conception prométhéenne ou messianique qui fait de l’homme le bâtisseur du royaume du Bien. C’est en ce sens que l’on peut dire avec Georges Steiner que « la défaite du communisme est une grande défaite de l’humanité » ou, avec les mots de Freud, qu’elle nous inflige notre quatrième blessure narcissique. Après la révolution copernicienne de l’héliocentrisme, la théorie darwinienne de l’évolution et la théorie freudienne de l’inconscient, le désastre communiste contraint les hommes à admettre qu’il ne leur revient pas d’édifier la cité morale, ce monde d’égalité et de justice promis par le récit marxiste. Les hommes ne peuvent – et c’est déjà beaucoup et excessivement rare – qu’introduire un peu de bien dans le monde. Seul leur appartient l’exercice de ce que Vassili Grossman appelle « la petite bonté sans idéologie« .
Or, cette conclusion est celle-là même sur laquelle s’accordent les plus profonds penseurs de l’expérience totalitaire. François Furet achevait son essai sur l’idée communiste au XXe siècle par une formule qui a prêté à bien des malentendus et qui pourtant témoignait d’une réelle instruction par le siècle écoulé : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons »[2. Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572], écrivait-il.
Il n’entendait pas par là qu’il nous fallait renoncer à agir. Il lançait seulement un appel à la réconciliation avec la finitude humaine. Libres, les hommes agissant de concert peuvent modifier, infléchir le cours des choses, empêcher que le monde se défasse ou sorte de ses gonds, pour le dire avec les mots de Camus ou avec ceux de Hamlet, mais n’ont pas vocation à changer la condition humaine, à exalter la plasticité de la nature humaine ou à arraisonner le monde. Après l’ivresse du « tout est possible », Furet nous invitait à distinguer le possible et de l’impossible.
À l’instar d’Arendt qui, rappelons-le, au sortir de son examen du totalitarisme, publie non un traité d’antiracisme ou un manuel des droits de l’homme, mais écrit son maître-ouvrage, The Human condition[3. Ce n’est pas par cuistrerie que je ne traduis pas le titre orignal mais parce que la traduction (La condition de l’homme moderne) trahit l’objet même de cet ouvrage qui est de dégager les invariants, le donné de l’existence humaine. L’homme moderne, auquel Arendt s ‘attache dans son avant-propos et dans son dernier chapitre, se distingue par son entrée en rébellion contre la condition humaine.], qui longtemps dans son esprit s’est intitulé significativement amor mundi, Furet nous rapatrie, après l’exil dans le monde fictif des idéologies et des solutions définitives, dans le monde réel, taillé dans l’étoffe du particulier, de l’unicité, de l’imprévisible, où l’homme fait l’expérience du pouvoir que possèdent les choses de « triompher de toutes nos attentes, de tous nos calculs et de les dépasser », comme le décrit Arendt, où il est aux prises avec des dilemmes, confronté à des questions qui ne se résolvent pas.
Ce savoir de la finitude ne nous sied guère. Il est pourtant infiniment accordé à ce que le présent réclame. C’est pourquoi il faut également méditer les deux expériences totalitaires.
Mais ne succombons pas au péché de la généralisation. Pour penser le stalinisme dans la chair de sa monstrueuse et singulière réalité, des ouvrages importants paraissent. J’ai retenu L’Ivrogne et la marchande de fleurs[4. Editions Tallandier, 2009] de Nicolas Werth. Il faut aussi lire l’impressionnant travail de mémoire de Orlando Figes, Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline[5. Editions Denoël, 2009 traduction pierre-Emmanuel Dauzat, avec une belle préface d’Emmanuel Carrère.] et voir Katyn de Wajda.
Seize mois de crime sous chape de plomb
L’Ivrogne et la marchande de fleurs couvre une période qui s’étend du mois d’août 1937 au mois de novembre 1938 au cours de laquelle s’accomplit en Union soviétique, un meurtre de masse que Nicolas Werth qualifie de « plus grand massacre d’Etat jamais mis en oeuvre en Europe en temps de paix ».
De ces années 1937-1938, n’était connue que la face volontairement et habilement rendue publique par le pouvoir stalinien : celle des grands procès de Moscou et des petits procès organisés en province qui avaient permis d’occulter les opérations d’épuration qui visaient la société dans son entier et se déroulaient, elles, dans la coulisse.
L’histoire de ces seize mois de Terreur restait à écrire. Werth s’y est attelé en ne servant pas d’autre cause que celle de la vérité, c’est-à-dire de l’établissement des faits. Mais pour lui comme pour Wajda, dire ce qui a été, c’est aussi faire acte de fidélité aux morts. Werth aurait pu, à l’instar du réalisateur de Katyn, placer son travail sous l’invocation de la figure d’Antigone qui se fait un devoir suprême de donner une sépulture aux morts. On dira que telle est la fonction de l’histoire depuis son origine – sauver de l’oubli les actions humaines, selon l’incipit des Histoires d’Hérodote ou ressusciter les morts, selon le beau mot de Michelet -, mais ici, ce qui vient grossir le fleuve du Léthé, ce n’est pas seulement le travail du temps, c’est d’abord la volonté de Staline de jeter ces morts dans les oubliettes de l’histoire. Ce ne sont pas seulement des fosses communes que les exécutants de la Grande terreur ont eu pour ordre de creuser, ce sont ce que Hannah Arendt a appelé des « trous de l’oubli », des holes of oblivion.
Tout avait été mis en œuvre pour rendre la mémoire impossible. Pour l’essentiel, les arrestations se déroulaient la nuit. Les condamnations étaient prononcées dans le huis clos de tribunaux expéditifs. Les exécutions et les inhumations étaient très précisément réglées afin de s’assurer que toute trace en soit effacée : « Si l’on enterre les cadavres dans un bois, par exemple, expose à ses subordonnées le chef du NKVD de Sibérie occidentale, il faut au préalable découper la mousse, puis en recouvrir la terre fraîchement retournée pour masquer le lieu, afin qu’il ne devienne pas un jour un endroit où pourrait se donner libre cours le fanatisme contre-révolutionnaire de la cléricaille ». L’ordre était ainsi impérieusement donné de maintenir ces opérations secrètes, et il était rigoureusement respecté. La victime elle-même n’était pas tenue informée de la sentence prononcée contre elle : exécution immédiate ou déportation au Goulag. Quant aux familles, aux proches des personnes arrêtées qui venaient s’enquérir auprès des fonctionnaires du NKVD des raisons de ces disparitions soudaines, quel que fût le verdict rendu, une seule réponse devait être apportée : «L’individu X a été condamné à 10 ans de camp sans droit de correspondance »[6. Ce mensonge ne sera pas levé sous Khroutchev. A la suite du XXe congrès, la libération des camps autorisée, dès 1954, par Khroutchev, s’accéléra. L’administration judiciaire fut alors confrontée à la mémoire des familles des condamnés à mort qui ne voyaient pas les leurs revenir du goulag. La décision fut prise, par crainte « d’introduire une grande confusion dans les esprits », de perpétrer le mensonge de 1937-1938, en expliquant par la mort ce non-retour, et en lui fixant une date fictive « évaluée approximativement dans la limite des dix ans ayant suivi l’arrestation ».]. « Les victimes disparaissaient tout simplement », écrit Nicolas Werth d’une formule lapidaire parfaitement accordée au sentiment d’incompréhension et de désarroi qui devait envahir les familles forcées de constater et d’entériner le fait de l’enlèvement.
Il était en outre rigoureusement exclu d’évoquer ces disparitions soudaines avec quiconque. L’interdit ne pesait pas seulement sur les exécutants mais s’étendait à l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs ce motif qui sera retenu contre la marchande de fleurs artificielles du cimetière Preobrajenskii, à laquelle fait allusion le titre de l’ouvrage de Werth, pour la condamner à mort : on l’accuse d’avoir colporté la rumeur, qui gagne alors les esprits, selon laquelle « on amène de nuit des fourgons entiers de fusillés! ». À ce thème du « don de la mémoire si dangereux pour le pouvoir totalitaire », Hannah Arendt a consacré dans Origines du totalitarisme des pages pour ainsi dire définitives. « Chacun avait appris à se taire », écrit-elle, ou à chuchoter, selon le mot de Orlando Figes, car chacun avait compris que « le plus grand des crimes, dans un pays totalitaire, est de parler de ces »secrets » ». Sur ce point, il faut lire l’extraordinaire témoignage du compositeur Dimitri Chostakovitch cité par Werth: « Déjà avant la guerre, il n’existait sans doute à Leningrad pas une seule famille qui n’ait perdu un proche dans la Grande Terreur. Chacun pleurait un proche, mais il fallait pleurer en cachette. Personne ne devait être au courant. Chacun avait peur. » Celui qui s’obstine dans le deuil, dans l’affliction, qui refuse de se défaire, de « cette couleur nocturne », comme dit Shakespeare, dresse toujours une sorte d’obstacle contre la déferlante de la vie ou de la violence, comme en ont eu l’intuition Hitler et Staline.
L’Ivrogne et la Marchande de fleurs retrace donc l’histoire de ces citoyens ordinaires, de ces petits gens happés par la machine des « opérations de masse » de la Grande Terreur et que Staline aurait aimé voir oubliés à jamais. Werth s’emploie ainsi à leur redonner un nom, un visage, une histoire. Ainsi nous raconte-t-il l’histoire de l’ivrogne, Vdovine, cet employé des chemins de fer qui, en état d’ébriété, lance une bouteille vide contre un mur qui vient briser le cadre d’un portrait du chef de l’Etat soviétique et finira arrêté et fusillé pour « propagande et propos terroristes » ; celle de la famille Presnovy, ces paysans qui acceptent de louer pour l’été deux chambres à un employé allemand de l’Ambassade d’Allemagne, et dont tous les membres seront arrêtés, sur dénonciation d’un voisin, et exécutés pour avoir « constitué un groupe d’espions à la solde de l’Allemagne » ou encore de ces trois « ex-nobles », employés du musée d’ethnographie de la ville d’Orel qui seront arrêtés et bientôt exécutés, au motif que les « vitrines du musée passaient sous silence la dimension centrale de la lutte des classes à toutes les étapes du développement des sociétés » et que, sur huit vitrines, une seule était consacré à la lutte des serfs contre les propriétaires fonciers . C’est, ainsi, au travers du prisme de ces vies minuscules, comme dirait Pierre Michon, que Nicolas Werth nous donne à voir et à comprendre le mécanisme de la terreur. Et c’est sans doute par cet attachement au nom propre, à la personne dans son unicité, à la singularité des êtres, que l’on défait quelque chose de ce que le stalinisme a fait.
Cet arrachement à l’oubli est d’autant plus important que le vœu de Staline de rendre cet oubli définitif fut sur le point d’être exaucé. Le silence a perduré jusqu’à Khroutchev qui ne jugea pas opportun en 1956 de briser ce silence. Non qu’il ignorât ces opérations meurtrières et leur ampleur. Car non seulement – mais sans doute ceci explique-t-il cela – , il en avait été un des agents d’exécution, et des plus zélés, mais la commission chargée des travaux préparatoires à la rédaction de son fameux rapport du XXe congrès, y consacrait une dizaine de pages, reconnaissant, en conclusion, « le caractère massif des répressions qui s’étaient abattues sur un très grand nombre de simples citoyens soviétiques ». Mais il n’avait pas cru bon de mentionner ces faits dans le fameux rapport final qui se bornait à dénoncer l’épuration et l’élimination des responsables politiques, des cadres administratifs, militaires, économiques, culturelles.
Khroutchev n’avait donc de larmes que pour les « serviteurs du Parti, des Soviets, de l’armée et de l’économie » et jetait ainsi une nouvelle pelleté de terre sur les victimes, les seules véritablement massives, de la Terreur stalinienne. Sous la qualification de « grandes purges », les Procès de Moscou pouvaient poursuivre leur carrière d’événements-écrans. Et chacun pouvait continuer de croire, après 1956 et, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui – ceci se vérifie aisément, qu’on s’interroge soi-même ou qu’on interroge autour de soi. Même une historienne aussi avertie qu’ Hélène Carrère d’Encausse pouvait écrire en 1979 : « le citoyen anonyme a été dans cette période [de 1937-1938] moins directement menacé que le communiste, militant de base ou cadre du Parti »[7. Hélène Carrère d’Encausse, Staline, L’Ordre par la Terreur, Champs-Flammarion, 1979 p.64]. C’est ce rideau tiré, par deux fois donc, à trente ans de distance, sur les meurtres de masse, que déchire Nicolas Werth, plus de soixante-dix ans après les faits, à la faveur de l’accès aux archives autorisé depuis 1991.
Tous ennemis du peuple
Le sous-titre du livre annonce l' »autopsie d’un meurtre de masse ». La promesse portée par la métaphore est parfaitement tenue : du médecin légiste, il a la passion de la précision, du détail, de l’exactitude. Il dissèque ce meurtre dans ses moindres parties, des décisions à leur mise en œuvre, s’attache aussi bien aux bourreaux qu’aux victimes. Le crime a son instigateur, Staline, qui suivra dans ses moindres détails les opérations ; son maître d’œuvre, Nicolaï Iejov, le chef du NKVD ; son objectif, affiché mais dépourvu de toute prise sur le réel : « En finir une fois pour toutes avec le travail de sape mené par les éléments contre-révolutionnaires contre les fondements mêmes de l’Etat soviétique ». Enfin, sa méthode : chaque région se voit attribuer des quotas d’individus, les uns à fusiller immédiatement (1ère catégorie), les autres à interner pour dix ans, en camps de travaux forcés (2e catégorie).
Le plus grand massacre d’Etat, affirme Werth : 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés et plus de 800.000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au Goulag – mais aussi et surtout qualitativement : « Un seuil différent de violence a été franchi ».
Entre les purges qui visent l’élite et en permettent le renouvellement et les opérations qui vont décimer la population russe, il n’y a pas de solution de continuité. Les purges ne sont pas la partie visible de l’iceberg. La Grande Terreur s’inscrit dans la continuité de la « brutalisation » des rapports de l’Etat stalinien à la société russe. L’histoire du stalinisme s’écrit comme un affrontement quasi permanent, comme une guerre civile entre le parti-Etat et la société. La conception de la politique que Staline a en partage avec Hitler, implique la violence. Dès lors qu’on entend refaçonner la société à la lumière d’une Idée, dès lors qu’on ne voit plus dans la pluralité humaine que du matériau à tailler, on s’autorise par avance, tout autant que le menuisier qui doit bien faire abattre des arbres pour construire un lit, le recours au geste brutal. Si l’on peut tenir comme substantielle à la politique communiste les « camps de la mort sous la bannière de la liberté », selon la fulgurante image de Camus, et cesser de les interpréter comme de regrettables accidents de l’histoire, c’est précisément parce qu’ils sont inhérents à la politique pensée comme une ingénierie sociale. L’Union soviétique fut le laboratoire de Staline.
Dès 1929, il s’attaque en premier lieu, à la paysannerie qu’il soumet, dans le mépris le plus complet de ses pratiques ancestrales, à la collectivisation agraire avant de décider « la liquidation des Koulaks en tant que classe ». Les années 1930-1933 sont marquées par une confrontation impitoyable entre le régime et les paysans qui ne se laissent pas docilement arracher à leurs mœurs, coutumes, traditions ancestrales. Un nombre considérable de paysans « Koulaks » sont déportés en Sibérie ou au Kazakhstan. Jusqu’au paroxysme de la famine de 1933 en Ukraine dont l’accès aux archives confirme qu’elle fut littéralement fabriqué par Staline pour se débarrasser d’une population opiniâtre, impossible à faire plier. Un historien a ainsi forgé l’expression, éloquente, de man-made famines.
Une nouvelle étape commence en 1937 avec une forme de violence inédite qui se déchaîne sans le moindre rapport avec le réel. Avec l’ordre 00447 s’ouvre la chasse, non plus à l’opposant, à l’adversaire, au récalcitrant – toutes les structures d’oppositions ont désormais été matées – mais à l’ensemble de la société, la chasse non pas à des ennemis mais à de potentiels ennemis. Plus personne n’est en sécurité. C’est la société en tant que société, dans son autonomie, et les hommes en tant qu’hommes, dans leur liberté, qui sont criminalisés.
La violence cesse ainsi d’être un moyen articulé à une fin – la répression des forces d’opposition au régime -, pour devenir le principe d’action du pouvoir stalinien. On entre alors dans la phrase proprement totalitaire du régime stalinien. Peu importe la querelle sémantique : ce à quoi il nous faut nous confronter c’est à l’essence même de la violence totalitaire (au sens d’Arendt) et au défi qu’elle lance à un esprit normalement constitué. Pourtant, le seul moyen d’être à la hauteur de la nouveauté et de l’atrocité de tels régimes est d’endurer l’idée qu’il n’ y pas de réponse au pourquoi, qu’il s’agit à proprement parler d’une violence « inutile » c’est-à-dire qui ne sert aucun fin, sinon celle d’assurer au régime sa dynamique. D’où son caractère illimité, démesuré, totalement arbitraire de la violence.
« Je n’ai rien contre vous personnellement »
Werth apporte également des éléments très précieux pour penser la figure du criminel stalinien, révélant un processus de dépersonnalisation sans lequel il y aurait peut-être des meurtres mais pas des meurtres de masse. À cet égard, on retiendra, parmi un embarras de richesses le témoignage édifiant de Evguenia Breivinskaia. Lorsqu’elle fait observer à l’agent chargé d’instruire son cas que l’acte d’accusation qu’il lui présente est « un tissu de mensonges », elle s’entend répondre : « Nous le savons bien au NKVD et nous n’avons rien contre vous personnellement, mais il faut que vous signiez le protocole, vous n’y échapperez pas, vous êtes arrêtée tout simplement parce vous êtes d’origine polonaise et que nous devons remplir la ligne. » « Je n’ai rien contre vous personnellement » : cette parole terrible de l’instructeur est, en réalité, la condition sine qua non du crime de masse. Elle dit le degré d’abstraction auquel peut, et doit, atteindre l’agent de la terreur. Il réussit à ne plus voir dans l’individu singulier, unique qui se tient face à lui, qu’une entité, une généralité, le représentant d’un genre dit ennemi.
L’instructeur ne dissimule rien de ce qui le fait agir, et c’est l’autre point majeur : la stricte soumission à la logique. Vous êtes d’origine polonaise donc vous êtes coupable. Je dois faire du chiffre donc je vous arrête. Vous êtes arrêtée donc vous devez signer. Il semble, en effet, que nulle conviction idéologique n’ait soutenu les agents de la Grande Terreur dans leur entreprise meurtrière. Le grand récit communiste a manifestement perdu de son panache. L’aiguillon de la passion révolutionnaire ne semble guère les animer. Ils ne sont les coursiers d’aucun idéal. Et plusieurs documents inclinent Werth à penser, même si la question demeure affectée d’un certain coefficient d’incertitude, qu’ils n’accordent aucun crédit à l’histoire inventée par Staline, relayée par Iejov et diffusée par les chefs régionaux du NKVD. d’une conspiration nationale et internationale menaçant l’URSS. Nombreux sont ceux qui considèrent, à l’instar de ces agents de la région de l’Oural, que « plus personne ne menace le pouvoir soviétique, [qu’] il ne reste plus que quelques débris de la bande trotsko-zinoviétiste ».
Qu’ils y aient cru ou non, après tout peu importe. Il reste qu’ils ont agi comme si la fiction stalinienne – ces « accusations ritualisés » de sabotages du régime et de complots ourdis contre l’Etat – était vraie. Si les perpetrators, comme dit la langue russe, de ces crimes ne brûlent d’aucun feu révolutionnaire, ils sont en revanche de redoutables géomètres, d’impitoyables algébristes en quête de « solutions » pour « rationaliser le travail ». Hantés par la perspective d’être à leur tour les victimes de cet arbitraire, ils n’ont qu’un : remplir les quotas avec la plus grande efficacité, « faire du chiffre ». Werth cite le témoignage d’un dirigeant du NKVD à la veille de sa propre arrestation : « J’ai travaillé comme tout le monde à l’extermination des ennemis, mais jamais ne m’a quitté la pensée que je pouvais à tout moment être désarmé, arrêté et descendu dans une cave ».
Ils s’emploient à fabriquer des coupables comme on fabrique des objets. A cette fin, le régime stalinienne dispose d’un instrument fort précieux : la notion, forgée par Lénine, d’ « ennemi objectif ». Son contenu n’a jamais été contraignant. Si, en 1917, elle désigne le bourgeois, en 1929, elle renverra au koulak, au paysan propriétaire réputé riche. Dès son apparition, comme l’écrit François Furet, « la catégorie vaut non par ce qu’elle englobe mais par ce qu’elle autorise ». Et, entre 1937 et 1938, ce qu’elle autorise, c’est une débauche, sans précédent, de violence qui atteindra la société russe dans la sédimentation de toutes ses couches, sans exception. Très vite, les agents sont invités à jouer de la plasticité de la catégorie d’ « ennemi objectif ». « Vous pouvez donner des vieux »[8. p.108], éperonne un chef régional du NKVD promettant récompense à ceux qui auront le mieux travaillé.
L’ordre est donné de « casser du bois' », selon la formule en vigueur, c’est-à-dire d’obtenir des aveux, et à défaut d’aveux, d’extorquer – le plus souvent par le moyen de la torture – l’apposition d’une signature au bas de l’acte d’accusation.
Comment rendre compte d’ailleurs de cet impératif de posséder in fine un acte d’accusation signé par la victime elle-même ? Non par l’intention de la convaincre, comme le prouve le témoignage précédemment cité, d’Evguenia Breivinskaia. Mais par la volonté diabolique de substituer de façon définitive la fiction au réel, d’ensevelir à jamais la vérité, de faire que de l’innocence, il ne reste pas la moindre trace.
Bérénice Levet et Nicolas Weth seront les invités d’Alain Finkielkraut à « Répliques » sur France Culture, samedi 6 février, à 9h10
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