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Pierre Assouline et Didier Jacob

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Deux critiques littéraires, piliers de la blogosphère littéraire, Pierre Assouline et Didier Jacob, sont les invités de Parlonsnet, le club de la presse d’Internet, avec David Abiker (France Info), Anaële Verzaux (Bakchich.info) et Elisabeth Lévy (Causeur.fr).

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Le Japonais c’est pas chinois

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Le tutoiement que pratique Karl Zéro dans ses interviews présente un indiscutable avantage : il permet d’aller directement à l’essentiel et d’élever le débat. C’est ainsi qu’André Santini – régulier prix de l’humour politique et accessoirement secrétaire d’Etat à la fonction publique – se confiait hier soir à l’interviewer vedette de BFM : « Tu sais que j’ai appris le japonais. Eh bien, l’idéogramme chinois qui signifie crise veut dire danger et moment décisif[1. André Santini aurait ouvert un dictionnaire français qu’il se serait évité un aller-retour au Japon en passant par la Chine. En français, même dans celui pratiqué à Issy-les-Moulineaux, une crise est synonyme de « danger » comme de « moment décisif ».]. » Une chance qu’André Santini n’ait pas appris le tricot, il nous aurait fait des crêpes.

Kidnappée par le Grand Capital ?

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C’est l’histoire d’une jolie fille qui a disparu. Une rebelle, une gamine mal élevée, qui mettait ses doigts dans son nez et roulait des hanches dans des sociétés faussement pacifiées pour mieux semer la zizanie en jouant sur la très vielle passion humaine de l’égalité. On peut penser, avec son physique de princesse de la débine à la Béatrice Dalle, qu’elle a commencé à exercer ses ravages très tôt. On la repère dès la fin du néolithique, quand les chasseurs commencent à regarder avec un certain mépris ceux qui restent à planter des choux au village. C’est probablement elle qui couche avec Spartacus la nuit où il décide que les esclaves et les gladiateurs, ça suffit comme ça. On peut penser que c’est elle qui traîne dans les jacqueries des ploucs médiévaux, toujours à dire des gros mots et à prendre des poses d’aguicheuse pour mieux envoyer tout le monde au massacre. On l’aurait vue, aussi, sous les fenêtres de Versailles, en octobre 89, avec toutes les harengères de Paris, à demander le retour de l’Autrichienne et de son mollasson de mari à Paris. C’est elle, encore, qui recharge les armes des derniers communards en 1871, sur la barricade de la rue Ramponneau. Son nom ? Deux oncles adoptifs, Karl Marx et Friedrich Engels, vont la baptiser en 1848, cette petite gourgandine énervée, cette coureuse infatigable qui a quand même joué un rôle capital (c’est le cas de le dire) dans la vie des hommes : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes. » La lutte des classes… C’était donc elle.

Le problème, nous dit François Ruffin dans son remarquable essai, La guerre des classes, c’est qu’elle semble tombée dans l’oubli. Et c’est un grand mystère en ces temps où l’économie est victime des prédateurs financiers. Il faut donc lire le Ruffin comme un roman noir. L’auteur se comporte comme un Philippe Marlowe de la France en crise, un Sam Spade des délocalisations qui se renseigne autour des braseros des usines occupées dans le Vimeu rouge, une région de Picardie qui ne vote plus rouge, justement, et blackboule le socialiste Peillon. Ruffin écoute dans les bistrots de Longwy, il va chez les filles de ECCE à Poix du Nord, qui reçoivent chaque mois moins que le prix de vente d’un seul des costumes qu’elles fabriquent… Il s’étonne, Ruffin, elle devrait pourtant être là, la lutte des classes, servir à nommer ce qui ne va pas, par exemple mettre en avant ce chiffre de 9,3%, qui correspond à la baisse de la part des salaires dans le PIB (à force de penser en PIB, on devient un pays B, comme les séries du même nom). Convertis en milliards d’euros, cette part arrachée par la finance, elle aurait amplement suffi à relativiser les problèmes de sécu, de retraite, de santé, de formation. Ruffin, lui, voudrait savoir. Comprendre. Il téléphone aux premiers concernés, les partis de gauche, on lui répond avec un rien de gêne, même au PCF, pourtant l’habituel refuge de la gamine. Ils ne veulent pas l’avouer mais ils ne savent plus trop ce qu’ils ont fait d’elle. Elle n’est pas rentrée à la maison depuis un temps fou. Ils reconnaissent le problème. Ils auraient dû écouter les tontons de 1848 mais on leur a dit qu’ils n’étaient plus tellement à la mode, les tontons, et que la lutte des classes, c’était une petite poufiasse, qu’il ne fallait plus parler d’elle, qu’elle donnait mal à la tête à la CFDT à cause de son parfum trop fort, qu’elle cherchait toujours la cogne, que ce n’est pas avec cette petite énervée qu’on ferait les grandes réformes où patrons multimilliardaires et travailleurs précarisés marcheraient main dans la main dans une France enfin réellement « libérale » où on travaillerait le dimanche, on se rationnerait sur les soins et on aurait une couverture santé qui nous réchaufferait à peu près autant qu’un string sur la banquise.

Et puis soudain Ruffin, comme le commissaire Bourrel des Cinq dernières minutes s’exclame : « Bon sang, mes c’est bien sûr ! » et il découvre l’incroyable vérité. La lutte des classes est toujours vivante mais elle a été enlevée par les riches. Des riches qui en sont presque gênés de gagner autant d’argent grâce à elle. Le premier qui avoue, c’est Warren Buffett, fortune mondiale n°1. La confession est sans équivoque : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter. » Ah, nous dit Ruffin, les riches, ils n’ont pas peur de leur ombre, ils n’ont pas peur de passer pour archaïques en l’invoquant, la jolie môme. Parce qu’ils savent qu’elle a toujours existé mais qu’il fallait surtout la retirer à ses parents naturels et, comme on pourra le lire dans La guerre des classes, savoir opposer au constat évident d’un monde dans lequel le commerce du luxe est aussi florissant que les émeutes de la faim toute une série d’alibis ou d’accusations.

Primo, disent les riches le monde est complexe : pour cette vieille lune de la complexité, voir Alain Touraine nous précise Ruffin. Secundo, avec cette vision des choses, vous allez sombrer dans le populisme : accusation définitivement disqualifiante dans le paysage médiatique, aussi honteuse que la pédophilie, le tabac, et le refus de participer à la Fête des Voisins. Tertio, vous êtes enfermés dans l’idéologie, et Ruffin de citer Aron : « L’idéologie, c’est toujours les idées des autres. » Il serait donc temps, nous dit Ruffin (qui se définit assez calmement comme un social démocrate), que la gauche vienne récupérer la gamine prisonnière chez les patrons, la débarbouille un bon coup et la renvoie sur les piquets de grèves, dans les manifs et les états-majors des partis censés l’aimer, pour expliquer qu’elle est toujours là, toujours aussi jeune et qu’on ne fera rien sans elle, surtout en ces temps troublés où l’Etat et le Capital vont nous faire payer leur mariage incestueux – on n’est même pas invités à la noce ! – pour éviter la faillite générale.

La Guerre des classes

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MAM à côté de la plaque

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Savez-vous ce qui mobilise les passions des lecteurs de notre excellent confrère lemonde.fr ? Le duel Obama-McCain ? Pas du tout. Les fluctuations erratiques du CAC40 ? En aucune manière. Les mésaventures judiciaires de Nicolas Sarkozy à la XVIIe chambre correctionnelle ? À peine… Non, le point de fixation des émotions des internautes attirés par les lumières du quotidien du boulevard Auguste-Blanqui est un articulet de quelques lignes rendant compte de l’arbitrage de Michèle Alliot-Marie dans l’affaire des nouvelles plaques d’immatriculation des automobiles.

A l’heure où nous mettons sous presse (ce n’est pas le bouleversement technologique qui va nous priver de nos bonnes vieilles métaphores clichetonnesques, à moins que vous ne préfériez « à l’instant même où, d’un clic, je balance la purée sur le mail d’Elisabeth Lévy »), donc le 30 octobre à 9 h 59, cet article a suscité 147 commentaires, alors que les sujets évoqués plus haut se traînent entre 30 et 60 interventions.

Nous voilà donc en présence de l’irruption d’un phénomène de société que les sociologues guettent avidement, comme naguère le regretté Haroun Tazieff auscultait les entrailles des volcans.

Rappelons brièvement ce dont il s’agit : une directive de Bruxelles enjoint les pays membres de l’UE d’uniformiser le système d’immatriculation des automobiles sur le mode AA123BB. Pour justifier cette mesure, on a mis en avant ses avantages bureaucratiques et policiers. Doté d’un numéro unique de sa sortie d’usine jusqu’à sa démolition à la casse, le véhicule pourra être vendu d’occasion sur tout le territoire de l’UE sans avoir besoin de changer de plaques. La centralisation européenne des fichiers d’immatriculation mettra également fin à l’impunité des contrevenants ayant commis leur forfait contre le Code de la route hors des frontières nationales.

Dès que cette réforme est portée à la connaissance du public, la vague de protestations prend par surprise les éminents technocrates qui l’avaient élaborée au cours de fréquents et fructueux aller-retours en Thalys. « Touche pas à mon département ! » – du tréfonds des provinces de France monte la rumeur sourde de la colère du peuple : « ils » veulent nous priver de notre 59 (les ch’tis), 63 (les auverpins), 67 (les alsacos) et même du 2A et 2B qui ornent les véhicules de l’Ile de Beauté ! Comment vais-je faire pour reconnaître un « pays » si je suis paumé à Donaueschingen ou Madona di Campiglio ? Et les enfants ? Quelle solution de remplacement au jeu de reconnaissance des départements des bagnoles croisées pour éviter les « quand c’est qu’on arrive ? » en lamento troppo ?

La révolte est relayée par les représentants du peuple, députés et sénateurs de tous bords: plus de deux cents d’entre eux adhèrent au collectif de défense de l’affichage départemental au cul des bagnoles.

Il y avait donc le feu au lac, comme on dit chez moi, dans le 74, (prononcer septante-quatre, car la Suisse n’est pas loin). Sur le métier les technos remettent leur ouvrage, et après des jours et des nuits de brainstorming, d’auditions d’experts tels que le patron de la concession Speedy du 8e arrondissement, Julien Lepers, BHL (presque une immatriculation à lui tout seul) et d’autres éminentes personnalités, on parvient à un compromis historique à côté duquel l’accord Aldo Moro-Enrique Berlinguer fait pâle figure.

La nouvelle immatriculation sera bien mise en œuvre, mais à droite de la plaque, en blanc sur fond bleu et dans une dimension moitié moins grande que les chiffres et les lettres du centre devront obligatoirement figurer un numéro de département et le logo d’une région. Dans sa grande magnanimité, madame la ministre de l’Intérieur laisse aux heureux possesseurs d’une nouvelle automobile la possibilité de choisir entre le numéro du département où ils résident, et celui d’un autre pour lequel ils ressentent un attachement particulier. Exemple: j’habite à La Courneuve dans le 9-3, mais je me sens une attirance particulière pour Saint-Jean Cap Ferrat, donc je fais frapper le 06 sur la plaque arrière de ma Logan. Inversement, le possesseur d’une Ferrari résidant à Neuilly optera pour le 93 afin de semer le doute dans l’esprit de la contractuelle demeurant à Bobigny qui s’apprête à l’aligner (« Et si c’était le dealer de la cité des Myosotis? Je risque gros sur ce coup…ça va pour cette fois… »).

Ont-ils imaginé, ces MAM boys and girls, les dégâts que vont causer leurs élucubrations dans des familles jusque-là harmonieusement unies : monsieur est né à Pézenas et prétend imposer le 34 à la voiture familiale, alors que madame, originaire de Saint Quentin, exige la présence du 02. Le premier qui suggère un compromis du style 34 +2= 36 et je divise par 2 ce qui donne 18 est limogé à Vierzon (18100).

On n’est jamais trop paranoïaque: nombreux sont ceux qui ont vu dans cette grave affaire le prélude à une attaque en règle contre le département, dont la disparition comme entité administrative était suggérée dans le rapport Attali. Si cela devait être le cas, sa survie dans le cœur des Français serait au moins aussi longue que celle des anciens francs dans leurs neurones commandant le calcul mental. Pour ma part, septante-quatre suis, septante-quatre reste, morbleu !

Les Ch’tis font le Mur à Berlin

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La version teutonne des Ch’tis (rebaptisés pour l’occasion Sch’tis) sort aujourd’hui 30 octobre sur les grands écrans allemands. Et nul n’est censé l’ignorer. Depuis deux semaines, la promo bat son plein dans le pays de Goethe. Afin de ne fâcher personne (ni les Bavarois ni les Souabes ni les Ossies ni même les Frisons, qui auraient pu faire des Sch’tis tout à fait potables), l’acteur Christoph Maria Herbst a créé une manière de parler tout à fait originale et légèrement incompréhensible, pour prêter sa voix à Dany Boon. Sur les murs des villes (comme ici à Berlin) s’affiche en 4*3 le slogan : « Über 20 Millionen Franzosen können nicht irren » (plus de 20 millions de Français ne peuvent pas se tromper). Les mauvaises langues (celles qui ne parlent ni ch’ti ni sch’ti) prétendront, évidemment, que ce slogan a été uniquement forgé pour se rassurer sur Nicolas Sarkozy, que les Allemands, à la suite de la Demoiselle de Fer, Angela Merkel, ont de plus en plus de mal à comprendre et à supporter. Mais c’est vrai que le président de la République n’avait réussi à réunir en mai 2007 que 18 millions de Français qui ne peuvent pas se tromper…

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De la lâcheté comme un des beaux-arts

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Je sais, c’est un peu convenu, comme titre, enfin ça en a l’air ; on croirait relire un titre mille fois lu, du genre que bâclent si bien les secrétaires de rédaction du Monde 2, quand vient l’heure de l’apéro : « De la visibilité pérenne comme un des beaux-arts ». On pourra aussi imaginer une pigiste de Cuisine Actuelle qui veut impressionner sa rédac’ chef : « De la verrine de lapereau considérée comme un des beaux-arts ». Mais en vrai, si j’ai titré avec cette banalité endimanchée, c’est un peu exprès : aujourd’hui, je veux vous parler de lieux communs sous habillage lettré, de stéréotypes maquillés en pensées, subversives de surcroît. Bref, je voulais vous parler du discours obligé sur l’art contemporain. Et spécialement d’un discours, celui que tint Fabrice Bousteau lors du Bal Jaune, la soirée de gala qui marque l’ouverture de la FIAC.

Mais me direz-vous : qui c’est, Fabrice Bousteau ? Par souci d’équité, laissons la notice qu’il a rédigée pour le Who’s who répondre à notre place : Fabrice Bousteau est chroniqueur à l’émission « Tout arrive » sur France Culture, producteur de l’émission « Surexposition » sur France Culture, chroniqueur hebdomadaire sur BFM, directeur de la rédaction et rédacteur en chef de Beaux-arts magazine[1. Tout ça m’a coûté 6 € sur whoswho.fr, mais le prix forfaitaire incluait de nombreuses majuscules superflues.]. On présume que c’est à ce dernier titre qu’il était invité à discourir sur l’estrade du Bal Jaune. Et mazette, quel discours !

Figurez-vous, nous dit-il en substance, que l’art contemporain est la cible d’un terrible complot orchestré par la Réaction, visant à le museler et, avec lui, la quintessence de toutes nos libertés. La preuve ? Fabrice Bousteau n’a pas hésité à la hurler à la face du monde : « On vient d’élire à l’Académie française quelqu’un qui dit que l’art contemporain c’est de la merde ! » Là, notre orateur marque le temps d’arrêt qui, rituellement, appelle les applaudissements nourris de l’assistance ! Las, ils ne vinrent jamais. Même sa claque habituelle de rebelles subventionnés ne répondit pas à l’appel, sans doute désorientée par plusieurs phrases de plus de cinq mots et une syntaxe, disons, erratique. On l’imagine dépité, retournant à sa table, en claironnant pour qu’enfin on le comprenne : « Vous avez vu ce que je lui ai mis, à Jean Clair ! » et se faire enfin congratuler par sa petite cour d’artistes engagés[2. Pour la soirée]. On a les satisfactions qu’on peut…

J’imagine aussi que depuis ce dîner plus que raté (pour lui, moi je me suis régalé…), Bousteau doit ruminer sa haine contre les bourgeois en cravate et les bonnes femmes en escarpins qui n’ont pas su soutenir son combat pour les libertés, au nom de valeurs aussi ringardisées que la politesse (on ne prend pas à partie un absent, fût-il académicien), la vérité (Jean Clair a critiqué certaines dérives de l’art contemporain, sans jamais lancer, lui, de généralisations excrémentielles), ou encore la gratitude (pour son œuvre d’écrivain, son travail à la tête du musée Picasso ou les nombreuses expositions dont il a été le commissaire plus qu’inspiré).

Gageons que notre offensé d’un soir lavera cet affront dans le prochain numéro de Beaux-Arts, où on ne manque jamais d’expliquer aux lecteurs ce qu’il faut penser de cet académicien critique d’art qui critique l’art académique. Mais à la place de ce pauvre Bousteau, moi, je laisserais filer : s’il veut éviter de se ridiculiser à nouveau, il serait plus avisé de s’en tenir désormais à des questionnements plus en rapport avec ses capacités, tel, par exemple, celui qui fait la Une du dernier supplément de son magazine : Ce qui monte, ce qui baisse, où acheter, comment acheter ?

Dieu, le retour

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L’avantage avec Dieu – entre autres – c’est que c’est toujours d’actualité, malgré Nietzsche.

Je plaidais ici-même l’autre jour contre l’idée apparemment en vogue de supprimer les commentaires pour « simplifier la tâche des blogueurs ». Quand soudain, voilà-t-il pas que je découvre tardivement un post lui-même tardif sur un de mes papiers qu’on croyait trop vieux.

Mettant ma peau au bout de mes idées, je décide aussi sec de répondre à ce commentaire par un article adventice[1. Vous n’avez qu’à chercher dans le dico ; je l’ai bien fait moi !]. Et je le fais d’autant plus volontiers que le message de Parsifal (car c’était lui) n’est pas seulement courtois, mais en rapport avec le sujet ! – conformément aux règles de bienséances en vigueur dans ce Salon.

Sur le fond, la thèse de notre blogueur n’est guère nouvelle – à peine plus que la Bonne Nouvelle en personne : « Les religions ont empoisonné les relations avec les hommes » ; adonc, pourquoi ne pas revenir avant, c’est-à-dire à une « certaine simplicité originelle » ?

Primo, cher Parsifal, pour un croyant quel qu’il soit, « les religions » ça ne signifie pas grand- chose : il y a la Vérité à laquelle on croit – et puis les fausses religions, qui peuvent être pires que l’agnosticisme.

Quant à remonter comme tu le fais au « Premier matin du monde », c’est beau comme un titre de film, mais c’est vague. On n’y était ni l’un ni l’autre, et les préhistoriens en discutent ; en attendant qu’ils nous le racontent par le menu, moi, ce qui m’intéresse, moi, c’est le sens de tout ce bordel qu’on appelle la vie. Certes l’amour est déjà dans le geste du Créateur, comme tu le dis mieux que moi. Mais précisément, j’ai choisi ma religion parce que, chez elle, l’Amour est l’alpha et l’oméga. Ça ne s’invente pas ! La preuve : nulle part ailleurs on n’a osé nous raconter cette histoire invraisemblable ; celle d’un Dieu créateur qui se ferait créature par pure empathie, comme dirait Moati.

Deuxio, on juge un arbre à ses fruits : qui, en suivant l’enseignement du président Jésus, a fait du mal à quiconque ? « L’homme », tu me diras ; mais apparemment, il y a des problèmes de traduction entre les langages humain et divin – plus encore qu’entre allemand et français.

La liberté véritable est intérieure – comme le prouvent les parcours respectifs de Sartre et de Soljenitsyne. Le premier avait toute liberté de dire portnawak, et ne s’en est pas privé. Le second a payé cher chaque mot qu’il a écrit, et pendant cinquante ans !

Si vraiment tout se vaut, comme le suggère un relativisme désormais absolutisé par l’époque, alors il n’y a ni Vérité ni Amour : tout est à la fois vrai et faux, et moi je vais me coucher.

« Que Dieu existe ou pas… », écris-tu encore : pour moi, ce morceau de phrase n’a pas de sens. En l’absence d’Amour divin et créateur, tout est « vanité et poursuite de vent », comme disait mon ami L’Ecclésiaste.

Et pour « humaniser les relations entre les hommes », selon ton heureuse formule, eh bien il faut Quelqu’un au-dessus des hommes. La nature humaine, c’est le fil du rasoir. La traversée de la vie est un dangereux numéro de cirque ; et si ce cirque ne mène nulle part, à quoi bon s’y engager ?

Quand décidément l’être humain n’a rien de plus haut que lui-même à quoi se raccrocher, alors il se raccroche nécessairement, par simple instinct de conservation, à la branche inférieure de notre humaine nature : l’animalité[2. Mis à part quelques authentiques saints athées (et d’autant plus admirables), que je ne citerai pas pour ne point les inciter au péché d’orgueil.]. Comme disait Lou Reed, « This world is a zoo / And the keeper ain’t you ! »

Saga America

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L’élection de Barack Obama devrait se dérouler sans encombre – fort heureusement pour l’équilibre géostratégique du monde, le développement durable de la planète, le retour du pouvoir d’achat et la guérison des rhumatismes. Seulement, les observateurs les plus avisés commencent à s’inquiéter d’une chose : Yannick Noah ne s’est pas encore engagé dans la campagne américaine ! Avisé, l’ancien tennisman attend sans doute le moment le plus opportun pour menacer de quitter les Etats-Unis au cas où McCain serait élu.

L’Affaire Philip Roth

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C’est en avril dernier qu’Ulysses R. Erdoes, jeune chercheur de l’I.A.T.S. (Institute for Anti-Totalitarian Research) à New Rochelle, tombe par hasard sur le cliché de l’horreur. Cette image insoutenable, nous avons estimé de notre devoir de la publier dans Causeur, en première planétaire.

Ulysses R. Erdoes est en train d’accomplir des vérifications de routine dans le cadre d’un programme de dépistage du totalitarisme pré-natal. Ce garçon toujours impeccablement coiffé, souriant, sportif et mélancolique, n’en croit tout d’abord pas ses yeux. Un embryon présentant en apparence tous les signes de l’innocence et de la bonne santé a été pris en flagrant délit. L’image ne permet aucun doute : l’embryon accomplit le salut hitlérien. Il semble même narguer l’objectif de l’échographie. Il plastronne ! Et, comble de l’obscénité, il fait aussi le salut hitlérien avec sa jambe droite !

Ulysses R. Erdoes n’est pourtant pas encore arrivé au bout de ses surprises. Consultant ses registres, il établit que l’échographie de la honte a été réalisée le 31 juillet 1932 au Saint James Hospital de Newark, dans le New Jersey. La mère qui abritait sans le savoir ce monstre est une dénommée Bessie Roth, épouse de Herman Roth. Après quelques recoupements, il découvre enfin, sans aucun doute possible, que l’embryon nazi est un dénommé… Philip Roth !

Comment les médecins ont-ils pu ne s’apercevoir de rien à l’époque ? A l’évidence, ils ont préféré fermer les yeux sur l’inadmissible. Une enquête a été immédiatement ouverte, pour que les responsables s’expliquent sur leur silence criminel et les raisons pour lesquelles ils se sont abstenus d’accomplir leur devoir démocratique : pratiquer l’avortement politique qui s’imposait.

Ulysses R. Erdoes a retrouvé à Missoula (Montana) la trace du gynécologue en charge de Bessie Roth en 1932. Donald Kapiolani, âgé de 107 ans, est aujourd’hui sous les verrous et ne fera plus de mal à personne. Il a été inculpé pour haute trahison et nazisme passif. Lors de sa capture, l’affreux vieillard a argué de son grand âge afin de tenter d’extorquer on ne sait quelle clémence. Eternels arguments, toujours empreints des mêmes intolérables relents de pétainisme. La justice n’a que faire de ces arguties. Un coupable est un coupable.

Poursuivant son admirable travail d’investigation – au cours duquel, il est vrai, son bel allant le céda plus d’une fois à de longues crises mélancoliques, pendant lesquelles il regardait longuement et fixement dans le vide, en se recoiffant machinalement – Ulysses R. Erdoes a fini par mettre à jour le sens précis du geste par lequel Philip Roth, huit mois avant sa naissance, pactisait avec l’ignominie. Ce jour-là, le 31 juillet 1932, le Parti national-socialiste (NSDAP) devenait premier parti à la chambre en Allemagne, avec 37,4 % des voix. Voilà ce que saluait Philip Roth in utero ! Quels n’ont pas dû être les sauts de joie de ce sinistre embryon, lorsque, le 30 janvier 1933, deux mois avant sa naissance, Hitler devint chancelier.

L’infréquentable Philip Roth finit par naître, en toute impunité, le 19 mars 1933 à Newark. Toute sa vie durant, il dissimulera à ses proches comme à ses lecteurs sa secrète adhésion au nazisme, son adhésion de toujours et même un peu avant. Parmi l’entourage de l’indigne écrivain, seule Claire Bloom, son ancienne compagne, auteur en 1996 d’un violent et courageux livre-révélation sur leur vie de couple, a largement confirmé la stupéfiante découverte d’Ulysses R. Erdoes au cours d’un entretien téléphonique, affirmant qu’elle avait eu un « perpétuel et lancinant pressentiment de femme » concernant le nazisme de Philip Roth.

Saint Augustin Legrand, comédien et rebelle

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Je ne sais pas pour vous mais, pour moi, la période est éprouvante. Pas un jour ne se passe sans qu’un grand rebelle, mort ou vif, ne soit proposé à notre admiration. Aux heures de grande écoute, il n’est plus question que de résistance, d’anticonformisme, de combat – contre les préjugés, les conservatismes, les pesanteurs, la pauvreté, la faim dans le monde, les institutions. C’est à se demander pourquoi il est si important de lutter contre un ordre établi que personne ne défend. Ce n’est pas nouveau, juste massif : « l’esprit Canal » règne en maître, y compris à TF1.

Après avoir enduré la canonisation de Coluche, « saint laïque » comme l’a déclaré sans rire un intervenant du « Fou du roi », il a donc fallu supporter celle – plus discrète il est vrai – de Mesrine, ancien ennemi public numéro devenu un rôle-titre[1. Au passage, quand le type qui jouait le rôle de Vincent Cassel était un héros de JT, c’est-à-dire dans les années 1970, on prononçait le « s » de son nom. Aujourd’hui, pas un journaliste, pas un chroniqueur ne commettrait un tel impair : comme si notre saint truand avait du fond des enfers, fait passer la consigne.]. Le cadavre de Mesrine n’était pas encore froid (vous voyez ce que je veux dire) que feu l’ennemi public a dû céder la place sur les écrans à sœur Emmanuelle ensevelie sous un tombereau de superlatifs avant de l’être sous la terre, chaque journaliste y allant de surcroît de sa petite anecdote sur sa rencontre avec l’une des concurrentes les plus sérieuses de Zidane « dans le cœur des Français » comme on dit au JDD.

En plus de faire le bien, elle savait faire des relations publiques, la fiancée du Seigneur. Le lancement post-mortem de ses mémoires devrait figurer dans les annales du marketing. Face aux souvenirs masturbatoires d’une nonne, le dialogue BHL/Houellebecq est soudain apparu comme de la pure branlette. Futée, la sœur savait parfaitement qu’elle n’intéresserait personne avec d’assommantes histoires de miséreux et de brigands convertis à l’amour de leur prochain. (Il faut un Capra pour faire du grand art avec un tel pitch.) Et puis, après une vie en habit de nonne, elle avait envie de se mettre un peu à poil, vous comprenez. Non, je ne blasphème pas, c’est exactement ce qu’elle a dit : « Je ne veux pas, de mon vivant, être nue devant d’autres. Pourtant, je veux me dénuder. » Au nom, évidemment de l’exigence de vérité. La plupart des gens ne pensent pas que la vérité leur impose de raconter à la terre entière leur découverte du touche-pipi, et c’est heureux. En tout cas, sœur Emmanuelle a doublement gagné ses galons de rebelle : d’abord, en demandant au pape d’autoriser la contraception, puis en faisant savoir urbi et orbi que même les nonnes ont un clitoris. Moi ça me gêne un peu cet étalage, mais il paraît que c’est la preuve qu’elle était aussi une femme (à prononcer en appuyant) et même une femme libre. À poil par-delà la mort : une vraie rebelle, sœur Emmanuelle. Après tout, comme le dit une héroïne de Pascale Ferran que je ne remercierai jamais assez pour cette réplique, « il vaut mieux être belle et rebelle que moche et re-moche ».

Peut-être devrais-je en venir au véritable sujet de cet article. Après cette indigestion de rebellitude couronnée, on pouvait espérer être tranquilles pour quelques jours. Macache. Alors vint Augustin Legrand, ami des sans-logis et terreur des puissants. Augustin Legrand, vous vous rappelez ? Les SDF du canal Saint-Martin, les tentes Quechua, les people égarés, les engagements solennels du candidat Sarkozy, le « plus jamais ça » lancé par ce grand échalas à qui on trouva des airs christiques : sur nos écrans, les Don Quichotte avaient assuré le show, donnant à nos fêtes de fin d’année ce supplément d’âme, ce zeste de conscience malheureuse sans lequel le foie gras aurait eu moins bon goût. Sur ce, Augustin avait filé on ne sait où pour un tournage. (suite)

Pierre Assouline et Didier Jacob

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Deux critiques littéraires, piliers de la blogosphère littéraire, Pierre Assouline et Didier Jacob, sont les invités de Parlonsnet, le club de la presse d’Internet, avec David Abiker (France Info), Anaële Verzaux (Bakchich.info) et Elisabeth Lévy (Causeur.fr).

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Le Japonais c’est pas chinois

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Le tutoiement que pratique Karl Zéro dans ses interviews présente un indiscutable avantage : il permet d’aller directement à l’essentiel et d’élever le débat. C’est ainsi qu’André Santini – régulier prix de l’humour politique et accessoirement secrétaire d’Etat à la fonction publique – se confiait hier soir à l’interviewer vedette de BFM : « Tu sais que j’ai appris le japonais. Eh bien, l’idéogramme chinois qui signifie crise veut dire danger et moment décisif[1. André Santini aurait ouvert un dictionnaire français qu’il se serait évité un aller-retour au Japon en passant par la Chine. En français, même dans celui pratiqué à Issy-les-Moulineaux, une crise est synonyme de « danger » comme de « moment décisif ».]. » Une chance qu’André Santini n’ait pas appris le tricot, il nous aurait fait des crêpes.

Kidnappée par le Grand Capital ?

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C’est l’histoire d’une jolie fille qui a disparu. Une rebelle, une gamine mal élevée, qui mettait ses doigts dans son nez et roulait des hanches dans des sociétés faussement pacifiées pour mieux semer la zizanie en jouant sur la très vielle passion humaine de l’égalité. On peut penser, avec son physique de princesse de la débine à la Béatrice Dalle, qu’elle a commencé à exercer ses ravages très tôt. On la repère dès la fin du néolithique, quand les chasseurs commencent à regarder avec un certain mépris ceux qui restent à planter des choux au village. C’est probablement elle qui couche avec Spartacus la nuit où il décide que les esclaves et les gladiateurs, ça suffit comme ça. On peut penser que c’est elle qui traîne dans les jacqueries des ploucs médiévaux, toujours à dire des gros mots et à prendre des poses d’aguicheuse pour mieux envoyer tout le monde au massacre. On l’aurait vue, aussi, sous les fenêtres de Versailles, en octobre 89, avec toutes les harengères de Paris, à demander le retour de l’Autrichienne et de son mollasson de mari à Paris. C’est elle, encore, qui recharge les armes des derniers communards en 1871, sur la barricade de la rue Ramponneau. Son nom ? Deux oncles adoptifs, Karl Marx et Friedrich Engels, vont la baptiser en 1848, cette petite gourgandine énervée, cette coureuse infatigable qui a quand même joué un rôle capital (c’est le cas de le dire) dans la vie des hommes : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes. » La lutte des classes… C’était donc elle.

Le problème, nous dit François Ruffin dans son remarquable essai, La guerre des classes, c’est qu’elle semble tombée dans l’oubli. Et c’est un grand mystère en ces temps où l’économie est victime des prédateurs financiers. Il faut donc lire le Ruffin comme un roman noir. L’auteur se comporte comme un Philippe Marlowe de la France en crise, un Sam Spade des délocalisations qui se renseigne autour des braseros des usines occupées dans le Vimeu rouge, une région de Picardie qui ne vote plus rouge, justement, et blackboule le socialiste Peillon. Ruffin écoute dans les bistrots de Longwy, il va chez les filles de ECCE à Poix du Nord, qui reçoivent chaque mois moins que le prix de vente d’un seul des costumes qu’elles fabriquent… Il s’étonne, Ruffin, elle devrait pourtant être là, la lutte des classes, servir à nommer ce qui ne va pas, par exemple mettre en avant ce chiffre de 9,3%, qui correspond à la baisse de la part des salaires dans le PIB (à force de penser en PIB, on devient un pays B, comme les séries du même nom). Convertis en milliards d’euros, cette part arrachée par la finance, elle aurait amplement suffi à relativiser les problèmes de sécu, de retraite, de santé, de formation. Ruffin, lui, voudrait savoir. Comprendre. Il téléphone aux premiers concernés, les partis de gauche, on lui répond avec un rien de gêne, même au PCF, pourtant l’habituel refuge de la gamine. Ils ne veulent pas l’avouer mais ils ne savent plus trop ce qu’ils ont fait d’elle. Elle n’est pas rentrée à la maison depuis un temps fou. Ils reconnaissent le problème. Ils auraient dû écouter les tontons de 1848 mais on leur a dit qu’ils n’étaient plus tellement à la mode, les tontons, et que la lutte des classes, c’était une petite poufiasse, qu’il ne fallait plus parler d’elle, qu’elle donnait mal à la tête à la CFDT à cause de son parfum trop fort, qu’elle cherchait toujours la cogne, que ce n’est pas avec cette petite énervée qu’on ferait les grandes réformes où patrons multimilliardaires et travailleurs précarisés marcheraient main dans la main dans une France enfin réellement « libérale » où on travaillerait le dimanche, on se rationnerait sur les soins et on aurait une couverture santé qui nous réchaufferait à peu près autant qu’un string sur la banquise.

Et puis soudain Ruffin, comme le commissaire Bourrel des Cinq dernières minutes s’exclame : « Bon sang, mes c’est bien sûr ! » et il découvre l’incroyable vérité. La lutte des classes est toujours vivante mais elle a été enlevée par les riches. Des riches qui en sont presque gênés de gagner autant d’argent grâce à elle. Le premier qui avoue, c’est Warren Buffett, fortune mondiale n°1. La confession est sans équivoque : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter. » Ah, nous dit Ruffin, les riches, ils n’ont pas peur de leur ombre, ils n’ont pas peur de passer pour archaïques en l’invoquant, la jolie môme. Parce qu’ils savent qu’elle a toujours existé mais qu’il fallait surtout la retirer à ses parents naturels et, comme on pourra le lire dans La guerre des classes, savoir opposer au constat évident d’un monde dans lequel le commerce du luxe est aussi florissant que les émeutes de la faim toute une série d’alibis ou d’accusations.

Primo, disent les riches le monde est complexe : pour cette vieille lune de la complexité, voir Alain Touraine nous précise Ruffin. Secundo, avec cette vision des choses, vous allez sombrer dans le populisme : accusation définitivement disqualifiante dans le paysage médiatique, aussi honteuse que la pédophilie, le tabac, et le refus de participer à la Fête des Voisins. Tertio, vous êtes enfermés dans l’idéologie, et Ruffin de citer Aron : « L’idéologie, c’est toujours les idées des autres. » Il serait donc temps, nous dit Ruffin (qui se définit assez calmement comme un social démocrate), que la gauche vienne récupérer la gamine prisonnière chez les patrons, la débarbouille un bon coup et la renvoie sur les piquets de grèves, dans les manifs et les états-majors des partis censés l’aimer, pour expliquer qu’elle est toujours là, toujours aussi jeune et qu’on ne fera rien sans elle, surtout en ces temps troublés où l’Etat et le Capital vont nous faire payer leur mariage incestueux – on n’est même pas invités à la noce ! – pour éviter la faillite générale.

La Guerre des classes

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MAM à côté de la plaque

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Savez-vous ce qui mobilise les passions des lecteurs de notre excellent confrère lemonde.fr ? Le duel Obama-McCain ? Pas du tout. Les fluctuations erratiques du CAC40 ? En aucune manière. Les mésaventures judiciaires de Nicolas Sarkozy à la XVIIe chambre correctionnelle ? À peine… Non, le point de fixation des émotions des internautes attirés par les lumières du quotidien du boulevard Auguste-Blanqui est un articulet de quelques lignes rendant compte de l’arbitrage de Michèle Alliot-Marie dans l’affaire des nouvelles plaques d’immatriculation des automobiles.

A l’heure où nous mettons sous presse (ce n’est pas le bouleversement technologique qui va nous priver de nos bonnes vieilles métaphores clichetonnesques, à moins que vous ne préfériez « à l’instant même où, d’un clic, je balance la purée sur le mail d’Elisabeth Lévy »), donc le 30 octobre à 9 h 59, cet article a suscité 147 commentaires, alors que les sujets évoqués plus haut se traînent entre 30 et 60 interventions.

Nous voilà donc en présence de l’irruption d’un phénomène de société que les sociologues guettent avidement, comme naguère le regretté Haroun Tazieff auscultait les entrailles des volcans.

Rappelons brièvement ce dont il s’agit : une directive de Bruxelles enjoint les pays membres de l’UE d’uniformiser le système d’immatriculation des automobiles sur le mode AA123BB. Pour justifier cette mesure, on a mis en avant ses avantages bureaucratiques et policiers. Doté d’un numéro unique de sa sortie d’usine jusqu’à sa démolition à la casse, le véhicule pourra être vendu d’occasion sur tout le territoire de l’UE sans avoir besoin de changer de plaques. La centralisation européenne des fichiers d’immatriculation mettra également fin à l’impunité des contrevenants ayant commis leur forfait contre le Code de la route hors des frontières nationales.

Dès que cette réforme est portée à la connaissance du public, la vague de protestations prend par surprise les éminents technocrates qui l’avaient élaborée au cours de fréquents et fructueux aller-retours en Thalys. « Touche pas à mon département ! » – du tréfonds des provinces de France monte la rumeur sourde de la colère du peuple : « ils » veulent nous priver de notre 59 (les ch’tis), 63 (les auverpins), 67 (les alsacos) et même du 2A et 2B qui ornent les véhicules de l’Ile de Beauté ! Comment vais-je faire pour reconnaître un « pays » si je suis paumé à Donaueschingen ou Madona di Campiglio ? Et les enfants ? Quelle solution de remplacement au jeu de reconnaissance des départements des bagnoles croisées pour éviter les « quand c’est qu’on arrive ? » en lamento troppo ?

La révolte est relayée par les représentants du peuple, députés et sénateurs de tous bords: plus de deux cents d’entre eux adhèrent au collectif de défense de l’affichage départemental au cul des bagnoles.

Il y avait donc le feu au lac, comme on dit chez moi, dans le 74, (prononcer septante-quatre, car la Suisse n’est pas loin). Sur le métier les technos remettent leur ouvrage, et après des jours et des nuits de brainstorming, d’auditions d’experts tels que le patron de la concession Speedy du 8e arrondissement, Julien Lepers, BHL (presque une immatriculation à lui tout seul) et d’autres éminentes personnalités, on parvient à un compromis historique à côté duquel l’accord Aldo Moro-Enrique Berlinguer fait pâle figure.

La nouvelle immatriculation sera bien mise en œuvre, mais à droite de la plaque, en blanc sur fond bleu et dans une dimension moitié moins grande que les chiffres et les lettres du centre devront obligatoirement figurer un numéro de département et le logo d’une région. Dans sa grande magnanimité, madame la ministre de l’Intérieur laisse aux heureux possesseurs d’une nouvelle automobile la possibilité de choisir entre le numéro du département où ils résident, et celui d’un autre pour lequel ils ressentent un attachement particulier. Exemple: j’habite à La Courneuve dans le 9-3, mais je me sens une attirance particulière pour Saint-Jean Cap Ferrat, donc je fais frapper le 06 sur la plaque arrière de ma Logan. Inversement, le possesseur d’une Ferrari résidant à Neuilly optera pour le 93 afin de semer le doute dans l’esprit de la contractuelle demeurant à Bobigny qui s’apprête à l’aligner (« Et si c’était le dealer de la cité des Myosotis? Je risque gros sur ce coup…ça va pour cette fois… »).

Ont-ils imaginé, ces MAM boys and girls, les dégâts que vont causer leurs élucubrations dans des familles jusque-là harmonieusement unies : monsieur est né à Pézenas et prétend imposer le 34 à la voiture familiale, alors que madame, originaire de Saint Quentin, exige la présence du 02. Le premier qui suggère un compromis du style 34 +2= 36 et je divise par 2 ce qui donne 18 est limogé à Vierzon (18100).

On n’est jamais trop paranoïaque: nombreux sont ceux qui ont vu dans cette grave affaire le prélude à une attaque en règle contre le département, dont la disparition comme entité administrative était suggérée dans le rapport Attali. Si cela devait être le cas, sa survie dans le cœur des Français serait au moins aussi longue que celle des anciens francs dans leurs neurones commandant le calcul mental. Pour ma part, septante-quatre suis, septante-quatre reste, morbleu !

Les Ch’tis font le Mur à Berlin

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La version teutonne des Ch’tis (rebaptisés pour l’occasion Sch’tis) sort aujourd’hui 30 octobre sur les grands écrans allemands. Et nul n’est censé l’ignorer. Depuis deux semaines, la promo bat son plein dans le pays de Goethe. Afin de ne fâcher personne (ni les Bavarois ni les Souabes ni les Ossies ni même les Frisons, qui auraient pu faire des Sch’tis tout à fait potables), l’acteur Christoph Maria Herbst a créé une manière de parler tout à fait originale et légèrement incompréhensible, pour prêter sa voix à Dany Boon. Sur les murs des villes (comme ici à Berlin) s’affiche en 4*3 le slogan : « Über 20 Millionen Franzosen können nicht irren » (plus de 20 millions de Français ne peuvent pas se tromper). Les mauvaises langues (celles qui ne parlent ni ch’ti ni sch’ti) prétendront, évidemment, que ce slogan a été uniquement forgé pour se rassurer sur Nicolas Sarkozy, que les Allemands, à la suite de la Demoiselle de Fer, Angela Merkel, ont de plus en plus de mal à comprendre et à supporter. Mais c’est vrai que le président de la République n’avait réussi à réunir en mai 2007 que 18 millions de Français qui ne peuvent pas se tromper…

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De la lâcheté comme un des beaux-arts

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Je sais, c’est un peu convenu, comme titre, enfin ça en a l’air ; on croirait relire un titre mille fois lu, du genre que bâclent si bien les secrétaires de rédaction du Monde 2, quand vient l’heure de l’apéro : « De la visibilité pérenne comme un des beaux-arts ». On pourra aussi imaginer une pigiste de Cuisine Actuelle qui veut impressionner sa rédac’ chef : « De la verrine de lapereau considérée comme un des beaux-arts ». Mais en vrai, si j’ai titré avec cette banalité endimanchée, c’est un peu exprès : aujourd’hui, je veux vous parler de lieux communs sous habillage lettré, de stéréotypes maquillés en pensées, subversives de surcroît. Bref, je voulais vous parler du discours obligé sur l’art contemporain. Et spécialement d’un discours, celui que tint Fabrice Bousteau lors du Bal Jaune, la soirée de gala qui marque l’ouverture de la FIAC.

Mais me direz-vous : qui c’est, Fabrice Bousteau ? Par souci d’équité, laissons la notice qu’il a rédigée pour le Who’s who répondre à notre place : Fabrice Bousteau est chroniqueur à l’émission « Tout arrive » sur France Culture, producteur de l’émission « Surexposition » sur France Culture, chroniqueur hebdomadaire sur BFM, directeur de la rédaction et rédacteur en chef de Beaux-arts magazine[1. Tout ça m’a coûté 6 € sur whoswho.fr, mais le prix forfaitaire incluait de nombreuses majuscules superflues.]. On présume que c’est à ce dernier titre qu’il était invité à discourir sur l’estrade du Bal Jaune. Et mazette, quel discours !

Figurez-vous, nous dit-il en substance, que l’art contemporain est la cible d’un terrible complot orchestré par la Réaction, visant à le museler et, avec lui, la quintessence de toutes nos libertés. La preuve ? Fabrice Bousteau n’a pas hésité à la hurler à la face du monde : « On vient d’élire à l’Académie française quelqu’un qui dit que l’art contemporain c’est de la merde ! » Là, notre orateur marque le temps d’arrêt qui, rituellement, appelle les applaudissements nourris de l’assistance ! Las, ils ne vinrent jamais. Même sa claque habituelle de rebelles subventionnés ne répondit pas à l’appel, sans doute désorientée par plusieurs phrases de plus de cinq mots et une syntaxe, disons, erratique. On l’imagine dépité, retournant à sa table, en claironnant pour qu’enfin on le comprenne : « Vous avez vu ce que je lui ai mis, à Jean Clair ! » et se faire enfin congratuler par sa petite cour d’artistes engagés[2. Pour la soirée]. On a les satisfactions qu’on peut…

J’imagine aussi que depuis ce dîner plus que raté (pour lui, moi je me suis régalé…), Bousteau doit ruminer sa haine contre les bourgeois en cravate et les bonnes femmes en escarpins qui n’ont pas su soutenir son combat pour les libertés, au nom de valeurs aussi ringardisées que la politesse (on ne prend pas à partie un absent, fût-il académicien), la vérité (Jean Clair a critiqué certaines dérives de l’art contemporain, sans jamais lancer, lui, de généralisations excrémentielles), ou encore la gratitude (pour son œuvre d’écrivain, son travail à la tête du musée Picasso ou les nombreuses expositions dont il a été le commissaire plus qu’inspiré).

Gageons que notre offensé d’un soir lavera cet affront dans le prochain numéro de Beaux-Arts, où on ne manque jamais d’expliquer aux lecteurs ce qu’il faut penser de cet académicien critique d’art qui critique l’art académique. Mais à la place de ce pauvre Bousteau, moi, je laisserais filer : s’il veut éviter de se ridiculiser à nouveau, il serait plus avisé de s’en tenir désormais à des questionnements plus en rapport avec ses capacités, tel, par exemple, celui qui fait la Une du dernier supplément de son magazine : Ce qui monte, ce qui baisse, où acheter, comment acheter ?

Dieu, le retour

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L’avantage avec Dieu – entre autres – c’est que c’est toujours d’actualité, malgré Nietzsche.

Je plaidais ici-même l’autre jour contre l’idée apparemment en vogue de supprimer les commentaires pour « simplifier la tâche des blogueurs ». Quand soudain, voilà-t-il pas que je découvre tardivement un post lui-même tardif sur un de mes papiers qu’on croyait trop vieux.

Mettant ma peau au bout de mes idées, je décide aussi sec de répondre à ce commentaire par un article adventice[1. Vous n’avez qu’à chercher dans le dico ; je l’ai bien fait moi !]. Et je le fais d’autant plus volontiers que le message de Parsifal (car c’était lui) n’est pas seulement courtois, mais en rapport avec le sujet ! – conformément aux règles de bienséances en vigueur dans ce Salon.

Sur le fond, la thèse de notre blogueur n’est guère nouvelle – à peine plus que la Bonne Nouvelle en personne : « Les religions ont empoisonné les relations avec les hommes » ; adonc, pourquoi ne pas revenir avant, c’est-à-dire à une « certaine simplicité originelle » ?

Primo, cher Parsifal, pour un croyant quel qu’il soit, « les religions » ça ne signifie pas grand- chose : il y a la Vérité à laquelle on croit – et puis les fausses religions, qui peuvent être pires que l’agnosticisme.

Quant à remonter comme tu le fais au « Premier matin du monde », c’est beau comme un titre de film, mais c’est vague. On n’y était ni l’un ni l’autre, et les préhistoriens en discutent ; en attendant qu’ils nous le racontent par le menu, moi, ce qui m’intéresse, moi, c’est le sens de tout ce bordel qu’on appelle la vie. Certes l’amour est déjà dans le geste du Créateur, comme tu le dis mieux que moi. Mais précisément, j’ai choisi ma religion parce que, chez elle, l’Amour est l’alpha et l’oméga. Ça ne s’invente pas ! La preuve : nulle part ailleurs on n’a osé nous raconter cette histoire invraisemblable ; celle d’un Dieu créateur qui se ferait créature par pure empathie, comme dirait Moati.

Deuxio, on juge un arbre à ses fruits : qui, en suivant l’enseignement du président Jésus, a fait du mal à quiconque ? « L’homme », tu me diras ; mais apparemment, il y a des problèmes de traduction entre les langages humain et divin – plus encore qu’entre allemand et français.

La liberté véritable est intérieure – comme le prouvent les parcours respectifs de Sartre et de Soljenitsyne. Le premier avait toute liberté de dire portnawak, et ne s’en est pas privé. Le second a payé cher chaque mot qu’il a écrit, et pendant cinquante ans !

Si vraiment tout se vaut, comme le suggère un relativisme désormais absolutisé par l’époque, alors il n’y a ni Vérité ni Amour : tout est à la fois vrai et faux, et moi je vais me coucher.

« Que Dieu existe ou pas… », écris-tu encore : pour moi, ce morceau de phrase n’a pas de sens. En l’absence d’Amour divin et créateur, tout est « vanité et poursuite de vent », comme disait mon ami L’Ecclésiaste.

Et pour « humaniser les relations entre les hommes », selon ton heureuse formule, eh bien il faut Quelqu’un au-dessus des hommes. La nature humaine, c’est le fil du rasoir. La traversée de la vie est un dangereux numéro de cirque ; et si ce cirque ne mène nulle part, à quoi bon s’y engager ?

Quand décidément l’être humain n’a rien de plus haut que lui-même à quoi se raccrocher, alors il se raccroche nécessairement, par simple instinct de conservation, à la branche inférieure de notre humaine nature : l’animalité[2. Mis à part quelques authentiques saints athées (et d’autant plus admirables), que je ne citerai pas pour ne point les inciter au péché d’orgueil.]. Comme disait Lou Reed, « This world is a zoo / And the keeper ain’t you ! »

Saga America

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L’élection de Barack Obama devrait se dérouler sans encombre – fort heureusement pour l’équilibre géostratégique du monde, le développement durable de la planète, le retour du pouvoir d’achat et la guérison des rhumatismes. Seulement, les observateurs les plus avisés commencent à s’inquiéter d’une chose : Yannick Noah ne s’est pas encore engagé dans la campagne américaine ! Avisé, l’ancien tennisman attend sans doute le moment le plus opportun pour menacer de quitter les Etats-Unis au cas où McCain serait élu.

L’Affaire Philip Roth

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C’est en avril dernier qu’Ulysses R. Erdoes, jeune chercheur de l’I.A.T.S. (Institute for Anti-Totalitarian Research) à New Rochelle, tombe par hasard sur le cliché de l’horreur. Cette image insoutenable, nous avons estimé de notre devoir de la publier dans Causeur, en première planétaire.

Ulysses R. Erdoes est en train d’accomplir des vérifications de routine dans le cadre d’un programme de dépistage du totalitarisme pré-natal. Ce garçon toujours impeccablement coiffé, souriant, sportif et mélancolique, n’en croit tout d’abord pas ses yeux. Un embryon présentant en apparence tous les signes de l’innocence et de la bonne santé a été pris en flagrant délit. L’image ne permet aucun doute : l’embryon accomplit le salut hitlérien. Il semble même narguer l’objectif de l’échographie. Il plastronne ! Et, comble de l’obscénité, il fait aussi le salut hitlérien avec sa jambe droite !

Ulysses R. Erdoes n’est pourtant pas encore arrivé au bout de ses surprises. Consultant ses registres, il établit que l’échographie de la honte a été réalisée le 31 juillet 1932 au Saint James Hospital de Newark, dans le New Jersey. La mère qui abritait sans le savoir ce monstre est une dénommée Bessie Roth, épouse de Herman Roth. Après quelques recoupements, il découvre enfin, sans aucun doute possible, que l’embryon nazi est un dénommé… Philip Roth !

Comment les médecins ont-ils pu ne s’apercevoir de rien à l’époque ? A l’évidence, ils ont préféré fermer les yeux sur l’inadmissible. Une enquête a été immédiatement ouverte, pour que les responsables s’expliquent sur leur silence criminel et les raisons pour lesquelles ils se sont abstenus d’accomplir leur devoir démocratique : pratiquer l’avortement politique qui s’imposait.

Ulysses R. Erdoes a retrouvé à Missoula (Montana) la trace du gynécologue en charge de Bessie Roth en 1932. Donald Kapiolani, âgé de 107 ans, est aujourd’hui sous les verrous et ne fera plus de mal à personne. Il a été inculpé pour haute trahison et nazisme passif. Lors de sa capture, l’affreux vieillard a argué de son grand âge afin de tenter d’extorquer on ne sait quelle clémence. Eternels arguments, toujours empreints des mêmes intolérables relents de pétainisme. La justice n’a que faire de ces arguties. Un coupable est un coupable.

Poursuivant son admirable travail d’investigation – au cours duquel, il est vrai, son bel allant le céda plus d’une fois à de longues crises mélancoliques, pendant lesquelles il regardait longuement et fixement dans le vide, en se recoiffant machinalement – Ulysses R. Erdoes a fini par mettre à jour le sens précis du geste par lequel Philip Roth, huit mois avant sa naissance, pactisait avec l’ignominie. Ce jour-là, le 31 juillet 1932, le Parti national-socialiste (NSDAP) devenait premier parti à la chambre en Allemagne, avec 37,4 % des voix. Voilà ce que saluait Philip Roth in utero ! Quels n’ont pas dû être les sauts de joie de ce sinistre embryon, lorsque, le 30 janvier 1933, deux mois avant sa naissance, Hitler devint chancelier.

L’infréquentable Philip Roth finit par naître, en toute impunité, le 19 mars 1933 à Newark. Toute sa vie durant, il dissimulera à ses proches comme à ses lecteurs sa secrète adhésion au nazisme, son adhésion de toujours et même un peu avant. Parmi l’entourage de l’indigne écrivain, seule Claire Bloom, son ancienne compagne, auteur en 1996 d’un violent et courageux livre-révélation sur leur vie de couple, a largement confirmé la stupéfiante découverte d’Ulysses R. Erdoes au cours d’un entretien téléphonique, affirmant qu’elle avait eu un « perpétuel et lancinant pressentiment de femme » concernant le nazisme de Philip Roth.

Saint Augustin Legrand, comédien et rebelle

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Je ne sais pas pour vous mais, pour moi, la période est éprouvante. Pas un jour ne se passe sans qu’un grand rebelle, mort ou vif, ne soit proposé à notre admiration. Aux heures de grande écoute, il n’est plus question que de résistance, d’anticonformisme, de combat – contre les préjugés, les conservatismes, les pesanteurs, la pauvreté, la faim dans le monde, les institutions. C’est à se demander pourquoi il est si important de lutter contre un ordre établi que personne ne défend. Ce n’est pas nouveau, juste massif : « l’esprit Canal » règne en maître, y compris à TF1.

Après avoir enduré la canonisation de Coluche, « saint laïque » comme l’a déclaré sans rire un intervenant du « Fou du roi », il a donc fallu supporter celle – plus discrète il est vrai – de Mesrine, ancien ennemi public numéro devenu un rôle-titre[1. Au passage, quand le type qui jouait le rôle de Vincent Cassel était un héros de JT, c’est-à-dire dans les années 1970, on prononçait le « s » de son nom. Aujourd’hui, pas un journaliste, pas un chroniqueur ne commettrait un tel impair : comme si notre saint truand avait du fond des enfers, fait passer la consigne.]. Le cadavre de Mesrine n’était pas encore froid (vous voyez ce que je veux dire) que feu l’ennemi public a dû céder la place sur les écrans à sœur Emmanuelle ensevelie sous un tombereau de superlatifs avant de l’être sous la terre, chaque journaliste y allant de surcroît de sa petite anecdote sur sa rencontre avec l’une des concurrentes les plus sérieuses de Zidane « dans le cœur des Français » comme on dit au JDD.

En plus de faire le bien, elle savait faire des relations publiques, la fiancée du Seigneur. Le lancement post-mortem de ses mémoires devrait figurer dans les annales du marketing. Face aux souvenirs masturbatoires d’une nonne, le dialogue BHL/Houellebecq est soudain apparu comme de la pure branlette. Futée, la sœur savait parfaitement qu’elle n’intéresserait personne avec d’assommantes histoires de miséreux et de brigands convertis à l’amour de leur prochain. (Il faut un Capra pour faire du grand art avec un tel pitch.) Et puis, après une vie en habit de nonne, elle avait envie de se mettre un peu à poil, vous comprenez. Non, je ne blasphème pas, c’est exactement ce qu’elle a dit : « Je ne veux pas, de mon vivant, être nue devant d’autres. Pourtant, je veux me dénuder. » Au nom, évidemment de l’exigence de vérité. La plupart des gens ne pensent pas que la vérité leur impose de raconter à la terre entière leur découverte du touche-pipi, et c’est heureux. En tout cas, sœur Emmanuelle a doublement gagné ses galons de rebelle : d’abord, en demandant au pape d’autoriser la contraception, puis en faisant savoir urbi et orbi que même les nonnes ont un clitoris. Moi ça me gêne un peu cet étalage, mais il paraît que c’est la preuve qu’elle était aussi une femme (à prononcer en appuyant) et même une femme libre. À poil par-delà la mort : une vraie rebelle, sœur Emmanuelle. Après tout, comme le dit une héroïne de Pascale Ferran que je ne remercierai jamais assez pour cette réplique, « il vaut mieux être belle et rebelle que moche et re-moche ».

Peut-être devrais-je en venir au véritable sujet de cet article. Après cette indigestion de rebellitude couronnée, on pouvait espérer être tranquilles pour quelques jours. Macache. Alors vint Augustin Legrand, ami des sans-logis et terreur des puissants. Augustin Legrand, vous vous rappelez ? Les SDF du canal Saint-Martin, les tentes Quechua, les people égarés, les engagements solennels du candidat Sarkozy, le « plus jamais ça » lancé par ce grand échalas à qui on trouva des airs christiques : sur nos écrans, les Don Quichotte avaient assuré le show, donnant à nos fêtes de fin d’année ce supplément d’âme, ce zeste de conscience malheureuse sans lequel le foie gras aurait eu moins bon goût. Sur ce, Augustin avait filé on ne sait où pour un tournage. (suite)