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Katyn : l’exception française

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« L’affaire remonte », comme on dit à la télé, au 17 septembre 1939. Ce jour-là l’Armée Rouge pénètre en Pologne, quinze jours après les troupes allemandes et sur l’autre flanc. Coïncidence ? Pas exactement. Plutôt la stricte application du Pacte germano-soviétique dont c’était l’objet, sinon officiel, du moins évident : le dépeçage de la Pologne (selon une vieille coutume est-européenne).

Mais les plus belles histoires ont une fin et deux ans plus tard, partibus factis, le pacte est rompu. Les Allemands, fonçant vers l’est comme des Pacman, découvrent les charniers de la forêt de Katyn…

Pas mécontents, ils révèlent l’ampleur du crime soviétique : vingt-deux mille Polonais, dont quatre mille officiers, ont été froidement assassinés. Enfin, ils croient le révéler… En fait leur « scoop » ne sera guère relayé, le climat géopolitique ayant radicalement changé.

Entretemps, l’Union soviétique s’est blanchie de son étoile rouge et de tous les crimes commis en son nom : elle a rejoint la « Croisade des démocraties ». Autrement dit, impossible désormais d’aller chercher le mal dans le « Camp du Bien ». A partir de dorénavant, le totalitarisme pur porc n’aura plus qu’un groin : celui de « La » Bête Immonde nazie et de son grand Satan Hitler. Sauf que, contrairement au vrai, ce démon-là est définitivement écrasé en avril 1945[1. Malgré certaines couvertures alarmistes de Paris Match dans les années 60, 70, 80, 90… (Depuis je ne sais pas, je ne vais plus chez le dentiste.)]. Et d’autant plus facile à diaboliser…

Même au procès de Nuremberg, censé juger les criminels nazis exclusivement, le carnage bureaucratique de Katyn figurera dans l’acte d’accusation. Avant de disparaître mystérieusement des attendus du jugement…

D’ailleurs, même au plus chaud de la guerre froide, jamais le couple vainqueur USA-URSS ne remettra en cause ce dogme fondateur de leur impérium partagé : « Morte la Bête, mort le venin… » Ce qui, soit dit en passant, gênera considérablement la propagande antisoviétique des Américains : on ne tire pas deux fois de suite la même cartouche.

Mais ce n’est pas seulement là une erreur ; c’est un péché : « Le péché originel de l’Occident », comme le dira sans politesse excessive Soljenitsyne dans son discours de Harvard (1978) ; en gros, sa complicité fondatrice avec l’une des deux faces du Janus totalitaire décrit par Hannah Arendt.

D’où vient que ce péché-là, la France – qui pourtant était bien peu de chose à l’époque ! – continue seule de l’expier par une sorte de « devoir d’oubli » nouveau et intéressant ?

En tout cas les faits sont là, comme dit l’autre : c’est dans notre pauvre vieille France, qui ne sait même plus pourquoi elle s’appelle Hexagone[2. Même la télé ne sait compter que jusqu’à « Pentagone ».], que la négation aura été prolongée le plus longtemps par le silence.

Katyn a été distribué partout dans le monde, « y compris l’URSS », comme on disait dans ma jeunesse. Il était « nominationné » aux Oscars d’Hollywood en 2007. En février de l’an dernier il était projeté hors-compétition au 58e Festival du film de Berlin, en présence d’Angela Merkel. Mais il reste étrangement absent des salles françaises – même les plus intellos, genre MKII et suivants … Certes il a été projeté au Festival du film polonais de Lille ! Mais c’est pas non plus Bienvenue chez les Ch’tis.

Quant à la télévision, s’il y avait dans ce pays un service public digne de ce nom, c’est évidemment là que Katyn aurait eu sa place. Une page d’histoire aussi monstrueuse, et en même temps, aussi instructive sur l’époque et la nature humaine, c’était tout indiqué compte tenu des « missions » de France Télévision – même avant la disparition de la pub.

Recommandé pour l’édification des jeunes générations… Et même des anciennes puisque depuis 1940, jamais le drame de Katyn n’avait donné lieu au moindre film… Eh bien au lieu de cela, voici que le film sort exclusivement sur Canal + Cinéma – une des quatre déclinaisons numériques de Canal +. Le tout en plein milieu des « fêtes », comme si ces 22 000 cadavres étaient plus faciles à digérer entre la dinde et le foie gras.

Du coup même mon Télérama à moi s’est cru autorisé à faire à Wajda le coup du mépris. Lui qui ne manque jamais de faire l’éloge des programmes historiques formateurs et citoyens ne se fend pas du moindre « T » (sorte de bon point téléramesque) ni même d’un quelconque commentaire. Juste trois lignes de résumé : « Pendant la seconde guerre mondiale, quatre familles polonaises portent le deuil de proches exterminés par les troupes soviétiques. » On n’est pas plus sobre !

Sauf que les « proches» exterminés n’étaient pas 4, mais 22 000 : et que ces exactions de « troupes », forcément incontrôlées, relevaient en fait du crime de guerre conçu par Staline et organisé par le NKVD.

Mais pas le temps de s’appesantir ! C’est qu’il faut faire place au programme suivant : la énième rediffusion du remake raté du Deuxième souffle de Melville, signé Alain Corneau. Neuf lignes de critique, même réservée, en quatrième semaine, c’est quand même mieux que rien du tout dès le premier jour !

Mais Télérama a le sens des responsabilités : pourquoi réveiller une vieille blessure même pas progressiste ? (Si seulement c’était Ken Loach sur la guerre d’Espagne : la « une », je vous dis ! – plus deux pages d’interview mains jointes, et la critique les yeux fermés.)

En plus, si ça se trouve le-Polonais-est-antisémite… Alors quand il est pogromé à son tour, il ne faut pas qu’il vienne pleurer, n’est-ce pas ? Pourquoi une telle lâcheté, survivant même à la peur ? On se perd en conjectures… Y aurait-il encore en France un puissant lobby pro-soviétique, vingt ans après la chute du Mur de la Honte (comme on ne dit plus) ? A moins qu’il ne s’agisse d’une redoutable conspiration néo-stalinienne, cinquante-cinq ans après la disparition du petit Père des Peuples ?

A qui profite ce crime de lèse-mémoire, ou plutôt de lèse-Histoire ? Je serais bien en peine de vous le dire, puisque ce tabou-là reste intact en France (encore l’exception culturelle ?) soixante-dix ans après les faits.

Ce que je sais, c’est que de 1945 à 1989, aucun petit doigt n’a bougé : décidément, et d’un commun accord, la question de Katyn ne serait pas posée.

Il aura fallu attendre Gorbatchev, c’est-à-dire le bordeur du lit de mort de l‘Union soviétique, pour que celle-ci reconnaisse dans un dernier souffle son entière culpabilité – et le mensonge d’Etat qui pendant un demi-siècle y a présidé.

Ce n’est pas, hélas, ce que l’Histoire retiendra de ce Mikhaïl-là, pilier puis sabordeur de l’Union Soviétique, avant de se reconvertir en Grande-Conscience puis en valise Vuitton.

D’ailleurs ces aveux les plus durs n’y changeront rien, ou presque.

Longtemps on continuera, par une sorte de lâcheté devenue réflexe, de feindre l’ignorance. À quoi bon, après tout, accuser d’un crime où l’on a trempé son complice soviétique, ce « grand cadavre à la renverse[3. Comme disait un autre bouffon à propos d’une autre bouffonnerie, heureusement moins sanglante.] » qui ne peut même plus témoigner ? Plutôt ré-enterrer l’affaire, n’est-ce pas, comme déjà Staline en 1940 !

Enfin Wajda vint. Avec cette liberté nouvelle que donne aux meilleurs le grand âge, il osa crever enfin l’abcès dont lui et sa famille avaient souffert depuis quatre générations. L’ignorance, le doute, le mensonge et l’ »omerta » sur leur propre passé, qui de fait interdit toute compréhension de la suite…

« L’avenir appartient à l’homme qui a la mémoire la plus longue », disait Nietzsche, ce ouf malade qui avait tellement raison quand parfois il dégrafait son corset de surhomme.

Si ça se trouve, c’est cela le vrai danger du totalitarisme. Celui que décrivent Orwell et Soljenitsyne : l’oubli du passé, sans lequel il n’y a d’avenir pour personne – sauf pour « l’Homme Nouveau », dont décidément le nom est personne.Vous vous rendez compte de la gravité de ce que je dis ? En tout cas, moi non.

A part ça le film de Wajda est nul, mais ça ne change pas un mot à mon propos.

Le massacre de Katyn

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Nadine Morano, c’est dans la poche kangourou !

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Gérard Scheer nous l’apprend sur son carnet : l’Australie vient de doubler Nadine Morano ! La méchanceté d’Internet n’est plus un apanage français : au pays des kangourous, on prend des mesures et on censure. A lire sur homoimbecillus.

Gaza sans journalistes : et alors ?

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Depuis plus de six mois, les autorités israéliennes interdisent l’entrée à Gaza des journalistes souhaitant « couvrir » les événements dans ce territoire contrôlé par le Hamas. Elles justifient cette mesure par la crainte de voir d’éminents représentants de la presse israélienne ou internationale pris en otage par les barbus, à l’image de ce qui s’est passé naguère en Irak. Dans les rédactions, on trépigne: « Le monde a le droit de savoir ! Israël piétine la liberté de la presse ! Qu’on nous laisse témoigner ! »

L’association de la presse étrangère en Israël, dont l’ineffable Charles Enderlin (de l’affaire Al Doura) est vice-président, a déposé un recours devant la Cour suprême pour que cette interdiction soit levée. Le 31 décembre, la Haute juridiction donnait en partie satisfaction aux requérants, en demandant au gouvernement israélien d’envisager de donner l’autorisation de franchir le point de passage d’Erez à de « petits groupes » de journalistes étrangers, dont la liste aurait été établie par l’association. Que voilà une idée qu’elle est bonne ! De quoi semer une zizanie profonde et durable au sein d’une collectivité dont tout le monde connait la modestie, l’ego infra-dimensionné, et la propension à l’altruisme sacrificiel de ses membres. Sagement, le gouvernement israélien a mis en attente sa réponse à la demande de la Cour suprême, se réservant d’y donner suite lorsque des questions plus urgentes auront été réglées, concernant notamment la situation dans la bande de Gaza.

Du point de vue du consommateur de nouvelles que nous sommes tous à des degrés divers, cela ne change pas grand-chose. Avec ou sans « grands reporters » sur le terrain, nous avons droit, comme d’hab, à notre ration quotidienne d’ambulances, de civières, de femmes en pleurs sur nos écrans télés. Il manque juste le « plateau » où l’envoyé spécial, pour montrer qu’il est bien là risquant sa vie pour nous apporter les nouvelles à domicile, dit deux ou trois banalités avant de conclure, d’un ton dramatique: Isidore Dugenou, France 6 en direct de Gaza ! Certains d’entre eux glissent la pièce à un possesseur de kalach’, assez nombreux dans les parages, pour que ces dernières paroles soient ponctuées par une rafale du plus bel effet.

On comprend que nos Rouletabille rongent leur frein, ou se voient contraints, pour justifier leurs notes de frais, de se préoccuper des victimes des tirs de Qassam et autres Grad sur Sderot, Ashkelon ou Beersheva avant de se contenter d’un « plateau » esthétisant sur fond de remparts illuminés de la vieille ville de Jérusalem. Avouons que Caroline Sinz, de France 3 est assez séduisante dans cet exercice.

Pendant ce temps, la fabrique de l’information, modèle Hamas, fonctionne à plein régime, avec les mêmes ouvriers qu’auparavant, puisque les caméramans travaillant habituellement pour les correspondants étrangers, tous Palestiniens, continuent de filmer ce que les autorités leur donnent l’ordre de filmer et de ne pas montrer ce que ces mêmes autorités ne souhaitent pas voir diffuser dans l’espace hertzien. Il ne manque à ces images que la « signature » d’un(e) journaliste connu(e) qui fait office de brevet de crédibilité – encore qu’on sait maintenant que le journaliste star en poste à Jérusalem peut parfaitement commenter sur un ton grave et concerné les images envoyées de Gaza, de sorte que le téléspectateur peu averti est convaincu que le journaliste qui parle est au cœur des événements dont il parle. À la décharge des islamistes, il faut bien constater qu’il en allait exactement de même lorsque le pouvoir, à Gaza, était contrôlé par le Fatah. A-t-on par exemple jamais vu, ou lu dans les médias français un reportage sur la corruption généralisée de l’Autorité palestinienne, avant que ces faits n’apparaissent au grand jour, après la mort d’Arafat, et à l’occasion de la victoire électorale du Hamas en 2006 ?

Le verrouillage de l’information par ceux qui détiennent le pouvoir, à Gaza ou à Ramallah ne peut être comparé qu’à celui que j’ai connu, jadis, dans la souriante République démocratique allemande, où Yasser Arafat se rendait d’ailleurs régulièrement. Il n’est pas question de se mouvoir au sein la population comme on peut le faire à Londres, Paris, New York ou Tel Aviv, sans être affublé d’un accompagnateur local qui vous servira d’interprète, de fixeur (organisateur de rendez-vous), de cameraman ou de preneur de son. Ce sont souvent des garçons très sympathiques, cultivés, intelligents et, pour certains d’entre eux, sans illusions sur les dirigeants qui conduisent, depuis des décennies, le peuple palestinien de catastrophe en catastrophe. Mais ils ont presque tous une famille élargie à nourrir et comptent parmi les privilégiés ayant accès à des revenus en dollars payés rubis sur l’ongle par les grands médias internationaux. Même quand les journalistes peuvent librement entrer à Gaza, une fois le « grand reporter » est rentré chez lui, nimbé de la gloire que le public accorde aux baroudeurs ou baroudeuses de l’info, Mohammed, Hassan ou Yacine restent, eux, à Gaza en attendant la prochaine crise. Si le message qu’ils ont réussi a faire passer par l’intermédiaire de « leur » journaliste est conforme à ce qu’en attendent les autorités locales, ils n’auront rien à craindre pour leurs revenus, sinon pour leur vie.

Ce mode de fonctionnement demande une réelle capacité d’adaptation. Les mêmes correspondants locaux qui étaient naguère à la botte du Fatah sont devenus de zélés auxiliaires du Hamas, comme on peut le constater en regardant, sur France 2, les sujets tournés par Talal Abou Rahma, que son scoop de l’affaire Al Doura (à moins que cela ne soit son habileté de metteur en scène) a rendu mondialement célèbre.

Ne soyons pourtant pas exagérément injuste envers les entreprises de presse de nos contrées démocratiques. Certaines d’entre elles on tenté de travailler dans des conditions plus conformes aux standards habituels. Ainsi, France 3, il y a quelques années, avait tenté d’envoyer à Gaza une équipe « autonome » composée d’un journaliste accompagné d’un caméraman maison pouvant également faire office d’interprète, car il s’agissait d’un « beur » arabophone. Ce dernier avait à peine mis le pied sur le sol gazaouite qu’il était enlevé par des « inconnus », détenu plusieurs jours, avant d’être libéré avec l’injonction de remballer son matos et de reprendre le premier avion pour Paris. Désormais, France 3 fait comme tout le monde. La même mésaventure est arrivée, en mars 2007 au correspondant de la BBC Alan Johnston, dont les papiers envoyés de Gaza étaient pourtant marqués d’une empathie indiscutable pour la cause des Palestiniens en général et du Hamas en particulier. Il s’était mis en tête de résider en permanence dans le territoire, d’apprendre l’arabe et de rechercher par lui-même les informations qu’il souhaitait diffuser. Quelques semaines dans les geôles d’un « comité de résistance populaire de Gaza » l’ont convaincu des attraits de la vie à Londres.

Si nous compatissons bien volontiers aux frustrations de nos amis grands reporters, parce qu’on n’est pas des sauvages, qu’il nous soit permis de leur dire avec tous les ménagements possibles, que nous nous remettrons assez facilement de leur absence sur le terrain.

À demain, Péguy !

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On réédite L’Argent de Péguy. Voilà qui ne pouvait tomber mieux en cette période où l’école connaît à nouveau turbulences et soubresauts, grand corps malade et glorieux depuis des décennies. Lire ou relire L’Argent de Péguy qui date pourtant de 1913, est ce qu’il y a de mieux à faire pour comprendre 2009. Quelle est notre situation ? Après quarante ans de délires didactiques divers, quarante ans de jargon asséné par des savants fous qui ont fait exploser le système à coups de programmes orwelliens, le ministre Darcos dont on nous dit qu’il est pourtant un humaniste distingué veut « moderniser l’école » en s’appuyant sur une logique purement comptable. Au passage, on pourra noter qu’il y a une esthétique très bas-empire dans cette façon sarkozyste de demander à un patron de télévision publique d’annoncer lui-même la fin de la publicité ou à un spécialiste de Tacite de proclamer la mort du Latin. On a les maîtres qu’on mérite, surtout quand on les a choisis soi-même.

Péguy, donc. Péguy dont Alain Finkielkraut nous avait rappelé, il y a quelques années, dans Le Mécontemporain, à quel point il était oublié et pourtant indispensable. Péguy, que certains philosophe hâtifs ont voulu voir comme un penseur à l’origine d’un fascisme made in France, est effectivement l’homme de tous les paradoxes, l’incarnation de traditions contradictoires mais se révèle, au bout du compte, d’une surprenante cohérence intellectuelle. C’est ce qu’on pourrait appeler, dans le domaine des idées, le miracle français comme il y a, dans le domaine diététique, un miracle crétois. Péguy fut à la fois l’adepte de Jaurès et Maurras, le chantre de l’école laïque et un catholique fervent, et il fit écrire dans ses Cahiers de la quinzaine les frères Tharaud et Anatole France, un peu comme si une revue aujourd’hui pouvait faire se côtoyer les penseurs de La République des idées et ceux de L’Encyclopédie des Nuisances, Pierre Rosanvallon et René Riesel[1. Ou à Causeur, peut-être…]. Péguy, ce socialiste qui a écrit le plus beau poème qui soit sur Notre-Dame de Chartres, ce dreyfusard qui vouait un culte à Jeanne d’Arc était en fait un mystique, un visionnaire. De Dieu et de la République. Les clivages idéologiques de son temps, il avait bien compris qu’ils ne passaient pas entre celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas mais entre ceux pour qui la tradition est la clef de l’avenir et de l’émancipation et ceux pour qui la sacro-sainte modernisation est une fin en soi et suppose que l’on nie le passé, voire qu’on le réécrive à la manière de Winston Smith dans 1984. « Nous aimions l’Eglise et la République ensemble, et nous les aimions d’un même cœur. »

Péguy comprend cela dès 1913. Pur produit de l’école laïque, fils d’un menuisier et d’une rempailleuse, il raconte dans L’Argent tout ce qu’il doit aux « hussards noirs » de la République qui firent de lui un normalien supérieur. Péguy est d’ailleurs l’inventeur de cette expression qui a connu la fortune que l’on sait. Hélas, justement parce ce que cette expression désigne un certain type d’instituteurs et de professeurs qui disparurent aux cours des années soixante-dix, quand le monde d’avant acheva de sombrer avec le choc pétrolier et le putsch définitif des technocrates, symbolisés par un ministre des Finances à l’alopécie précoce qui imposa le règne de l’expertise là où existait le politique. Gageons que c’est à peu près à cette époque que dut se généraliser l’emploi assez révoltant du mot « enseignant » qui sent d’ailleurs à plein nez la « novlangue » de la normalisation giscardienne.

À l’époque de Péguy, les modernisateurs, ce sont les radicaux arrivés au pouvoir en 1902. Ils vont provoquer une rupture définitive, plus profonde peut-être que celle de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (et bien plus nuisible) par une loi scolaire créant un cursus « moderne », entendez sans latin ni grec, mis sur un pied d’égalité avec l’enseignement classique.

Un détail ? Non, le début de la fin. Comme le remarque Antoine Compagnon dans son excellente préface, les mêmes arguments démagogiques utilisés à l’époque de Péguy le seront à nouveau lors de l’institution du collège unique en 1975. Sous prétexte d’ouvrir l’école au plus grand nombre, mais en multipliant hypocritement les filières, on fabrique de l’inégalité et on tue cet élitisme républicain qui permit à Péguy d’être repéré par un directeur d’Ecole normale qui l’orienta en sixième plutôt que de le laisser continuer un enseignement court dans ce qu’on appelait encore « le primaire supérieur ».

L’Argent, c’est aussi, déjà, le désespoir d’un homme qui voit disparaître ce qu’Orwell, encore lui, appellera la common decency, c’est à dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d’entraide, de « savoir-vivre » ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde : « On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. »

Et plus loin, d’identifier la cause : « On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons aujourd’hui dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du monde. »

A demain, Péguy !

L'ARGENT

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2009 : épinards gratuits !

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Nicolas Sarkozy a omis d’en parler dans ses vœux télévisés du 31 décembre. On ne comprend pas pourquoi : ça lui aurait fait au moins une bonne nouvelle à annoncer pour 2009… Popeye appartient à tout le monde depuis le 1er janvier ! Ou presque. Né en 1929 avec la Grande Dépression, Popeye est désormais libre de droit dans toute l’Union européenne, puisqu’il s’est écoulé soixante-dix ans depuis la mort d’Elzie Segar, son créateur. Véritable icône des années 1930, Popeye le marin s’était popularisé durant la seconde guerre mondiale grâce aux soldats américains, qui étaient nombreux à arborer le tatouage de ce combattant du Bien. Outre-Atlantique, les Américains devront encore attendre jusqu’en 2022 que les quatre-vingt-quinze ans réglementaires soient passés. Encore un peu de patience, et Betty Boop et Mickey Mouse rejoindront Popeye, devenant aussi libres de droits qu’un texte de Molière ou Shakespeare.

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Pour Gaza, Rania paie le prix du sang

Alors que les raids aériens de l’armée israélienne se poursuivent contre des installations du Hamas, et que le bilan des victimes dans le bande de Gaza se situe aux alentours de 370 morts, les médias jordaniens ont fait parvenir jusqu’à nous une image assez curieuse : la reine Rania de Jordanie en train de donner son propre sang, à l’hôpital militaire Al-Hussein d’Amman, dans le cadre d’une opération humanitaire en faveur des Palestiniens. La reine, qui est d’origine palestinienne, a d’ailleurs déclaré : « ce serait une honte de se limiter à exprimer sa sympathie avec le peuple de Gaza, car ils n’ont pas besoin qu’on ait pitié d’eux, ils ont besoin de nous pour agir et aider et je sais que nous pouvons faire plus ». Le roi de Jordanie Abdallah II a également fait don de son sang. Ces gouttes de sang seront certainement utiles dès lors que l’opération « plomb fondu » a déjà fait 1700 blessés. Mais ces images révèlent les nouveaux jeux de la propagande et de la communication dans le contexte proche-oriental.

En 2006, quatre ans plus tard, la très people Rania répondait aux questions de l’écrivain(e) Irène Frain dans Paris-Match, alors qu’elle participait au glorieux « Forum des femmes » de Deauville. Pensez-donc, la presse tenait enfin une élégante et belle jet-setteuse du monde arabe, instruite, non-voilée, défendant la veuve et l’orphelin, et tellement solidaire avec les populations palestiniennes opprimées. Autant dire que Rania était parfaitement calibrée pour être une « ambassadrice de charme » du monde arabe auprès de l’Occident. « Le week-end, écrit Irène Frain, Rania et le roi Abdallah adorent préparer eux-mêmes des barbecues pour leurs enfants. Le soir, quand elle n’a pas de devoirs protocolaires, la reine redevient une « simple » jeune femme de son temps, captivée… par Desperate Housewives ». Un barbecue en famille, quand elle ne doit pas faire « ses devoirs »… le tout suivi d’une soirée télé. Une simple life, comme dirait la sociologue Paris Hilton. Irène Frain, dans ce style apologétique « mousse et pampre » dont elle a seule le secret de fabrication, balance : « Rien qu’à entendre ce « Rania » qui sonne déjà comme « reine », chacun, dans l’attente de ce dîner où elle doit prononcer un discours, s’est mis à rêver diadèmes et contes de fées ; et, bien entendu, s’est souvenu de Diana. » La référence est lâchée – Lady Di. On aurait pu attendre la Reine de Saba, les Mille et une nuits, Lawrence d’Arabie, Angélique marquise des anges et le sultan, tout le toutime ! Nan, à l’arrivée il reste seulement Diana, l’amante du palefrenier. Frain est vraiment sous le charme exotique de Rania : « Grâce désarmante, sourire malicieux à la Julia Roberts, cette fille pourrait aisément damer le pion aux plus beaux mannequins du monde. Comment croire qu’elle a 36 ans et qu’elle a mis au monde quatre enfants ? Mais on n’a encore rien vu. » Ok. Bon, arrêtons tout net de nous moquer du style impardonnable de cette femme de lettres impérissable comme des images glam glam glam du photographe new-yorkais Nigel Parry qui accompagnent l’article. Rania y ressemble à une mauvaise doublure de Julia Roberts, à une Californienne aisée se pavanant en sa luxueuse villa de Palm Beach. On en oublierait presque qu’elle a été classée 82ème femme la plus influente du monde, par le magazine Forbes en 2007… devant Luisa Diogo, inconnue présidente du Mozambique, mais derrière Maureen Chiquet, mal connue directrice générale de Chanel…

Reste à comprendre ce qui a poussé cette Lady Di d’Arabie à donner son sang royal pour le peuple palestinien et les caméras de télévision. Geste humanitaire ou acte politique ?

Il faut dire d’entrée que la petite monarchie (plus peuplée que la Papouasie mais moins que la Suisse) est sacrément concernée par l’instabilité au Proche Orient, prise en sandwich qu’elle est entre l’Iran, l’Irak et Israël.

En tout cas, le soutien de Rania de Jordanie aux Palestiniens n’est pas nouveau. Interviewée par Claire Chazal, dans le Figaro Magazine, en 2002, la photogénique Reine faisait dans le pathos consensuel : « Du point de vue israélien, la réoccupation des territoires et les punitions collectives envers le peuple palestinien sont légitimes. Du point de vue palestinien, les attentats-suicides sont justifiés. » Opinion justifiée par l’égalité des mères devant la maternitude : « Une mère israélienne aime son enfant, une mère palestinienne aime son enfant, une mère française aime son enfant. Le lien entre la mère et l’enfant passe au-dessus de toute notion de nationalité et de religion. » Bref, la Reine nous la jouait United Colors et Mothers sans Frontières.

À la même période, Nice-Matin rapportait : « La reine Rania de Jordanie a participé hier à Amman à une manifestation contre les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens, signe du mécontentement croissant du monde arabe et de la pression de la rue que subissent les dirigeants modérés. » Jamais avare de symboles délicats, Rania s’associait alors à des manifs ouvertement anti-israéliennes : « Rania, accompagnée par trois autres membres de la famille royale, a marché juste derrière le premier rang constitué de cinq enfants jordaniens en fauteuil roulant qui portaient des pancartes disant ‘Arrêtez de faire de nos enfants des handicapés’ (…) La reine Rania de Jordanie a prié pour la Palestine hier à Amman » Cinq paralytiques d’un coup. Et sur roulettes. Plus une prière. Les télés ont dû se régaler. On donnerait cher pour revoir ces images. Enfin, Rania y était. C’est le principal. Derrière son image de people moderne calibrée pour le papier glacé, derrière Diana, derrière Julia Roberts, et même Pénélope Cruz… il y a la manifestante, la militante, la palestinienne en prière, la femme engagée qui souffre pour tout un peule…

Le don de sang humanitaire et engagé est une spécialité du royaume hachémite. En 1995, les Jordaniens avaient été invités à donner leur sang en faveur des musulmans bosniaques. Et en 2003, rebelote, le royaume lançait une nouvelle campagne de don du sang en faveur du peuple irakien. « Leurs majestés ont donné leur sang pour les blessés irakiens afin de concrétiser leur soutien au peuple irakien et démontrer les liens fraternels entre les deux pays », indiquait alors l’agence officielle Petra.. » Autant dire que pour une reine de Jordanie, donner son sang va de soi, comme d’aller taper quelques balles au golf de Saint Nom la Bretèche ou faire acte de présence au bal des débutantes. « Le sang donné par les Jordaniens sera rassemblé puis expédié en Irak dans le cadre d’une campagne nationale d’assistance au peuple irakien, lancée par le souverain jordanien, précisait l’AFP. La Jordanie s’apprête également à envoyer un hôpital de campagne en Irak pour fournir des soins médicaux d’urgence à la population. » Autant dire que le show de Lady Rania à l’hôpital Al-Hussein d’Amman s’inscrit dans une vieille habitude jordanienne de compassion sanguine pour les frères et cousins arabes du Proche Orient…

Que dit-elle la souveraine donnant son sang, et invitant son peuple obéissant à donner le sien pour la « cause » palestinienne ? Elle dit qu’il faut se donner… c’est-à-dire « se battre ». Donner son sang, c’est donner plus que son sang, c’est participer au combat des Palestiniens, presque mourir pour la Cause. C’est ce sacrifice que montrent les séquences vidéo qui passeront en boucle sur les networks du monde arabe. Cette goutte de sang royal, c’est la promesse de la victoire des glorieuses troupes palestiniennes aujourd’hui incapables de riposter à une attaque militaire israélienne autrement que par le terrorisme. Pendant que son royal époux joue, une fois encore, une partie difficile sur l’échiquier régional, Lady Di de Jordanie paie le prix du sang.

Sorcières autonomes : fermeture de la chasse ?

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Charles Pasqua est formel : les « neuf de Tarnac », soupçonnés des sabotages de la SNCF, ne sont pas des terroristes !

A présent que la France entière, jusqu’au Pape de l’antiterrorisme, boycotte obstinément la superproduction hollywoodienne lancée le 11 novembre dernier par Michèle Alliot-Marie, et après que sept « terroristes sanguinaires » ont été déjà relâchés et mis sous contrôle judiciaire, l’entêtement du Parquet et du ministre de l’Intérieur à prolonger la détention d’Yldune L. et Julien C. semble chaque jour plus grotesque et plus irréel.

En un mois et demi, le retournement de l’opinion publique a été spectaculaire. J’entends d’abord qu’il a été considérable ; ensuite, que le bavardage mass-médiatique est demeuré fidèle à sa coutumière putasserie. Saison 1 : Les monstres de Tarnac. Saison 2 : Les médias auraient-ils dérapé ? Saison 3 : Touche pas à mon pote autonome ! Le revirement le plus délectable aura été cependant celui de Libé qui, après deux « une » infâmes, décide soudain de s’adonner à la tarnacophilie la plus débridée.

En un mois et demi, une trentaine de comités de soutien sont apparus en France et à l’étranger, à la suite de celui formé par les tenaces villageois de Tarnac. Une pétition pour leur libération a été signée par tous les grands noms de la pensée radicale (et même les plus petits). Pourtant, Yldune L. et Julien C. (dont je n’hésiterai pas à respecter ici fantaisistement l’anonymat) sont toujours en prison, depuis un mois et vingt jours, et on continue à leur témoigner tous les égards dus aux meilleurs fleurons du terrorisme, à commencer par la traditionnelle lampe-torche dans la gueule toutes les deux heures pour veiller « démokratiquement », comme dirait le poète, sur leur sommeil.

Le 11 décembre dernier, une conférence de presse a été organisée, regroupant des élus Verts, PC et PS. Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme, y a fait une intervention remarquable, mais peu remarquée. La presse n’ayant pratiquement pas repris ses propos, il me semble utile de les reproduire ici largement, et ceci en dépit de mon absence notoire de penchants droits-de-l’hommistes, que vous confirmeront mes proches : « Des libertés constitutionnelles ont été violées. On a violé le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Tout cela, ce sont des garanties constitutionnelles de nos libertés, qui n’ont pas été respectées. Cela engage gravement la responsabilité des gouvernants de la République. La disproportion entre ce qu’on a fait croire pendant quelques jours et les faits réels est évidente. (…) Aucune vie n’a été mise en danger par ces actes, sauf peut-être celles de ceux qui les ont commis. Il n’y a pas eu l’ombre de quoi que ce soit qui ressemble à de la terreur vis-à-vis des populations civiles. Il y a une opération volontaire qui vise à qualifier de terrorisme des actes qui n’en sont pas. C’est une opération politique et elle dépasse ces cas individuels (…). Je voudrais attirer l’attention sur le chef de mise en examen : association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Il y a des années que la Ligue des Droits de l’Homme dénonce cette qualification pénale comme étant en elle-même extrêmement dangereuse pour la démocratie. Elle est tellement large et tellement floue que nous sommes très nombreux à pouvoir éventuellement être mis en examen sous ce chef, parce que nous aurions éventuellement pris position pour les droits d’une personne qualifiée de terroriste ici ou là. Cela fait 22 ans, depuis 1986, que la France a un régime de lois d’exceptions, dites antiterroristes, que la Ligue des droits de l’homme dénonce et dont elle demande l’abrogation. Parce que seul le droit commun protège les libertés et que les régimes d’exception finissent par des pratiques d’exception, on le voit avec cette affaire. (…) Ces jeunes sont innocents pour une raison très simple : personne n’a prouvé leur culpabilité. La présomption d’innocence, ça veut dire cela. La question n’est pas de savoir si nous pensons qu’ils sont innocents ou pas : ils sont innocents. C’est ce que dit la Constitution française depuis le 26 août 1789. C’est à l’accusation de prouver qu’ils sont coupables. Ou alors nous ne sommes plus une démocratie, ou alors nous sommes tous présumés coupables, et c’est justement cela qu’on veut nous mettre dans la tête. (…) Je voudrais citer le Ministre allemand de l’intérieur, Monsieur Wolfgang Schäuble, qui a déclaré en septembre 2007 : « Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut traiter toute la population comme des terroristes potentiels. » C’est cela qui nous menace. »

Cette intervention, précieuse dans sa substance, ne vaut certes pas quant à sa forme la très cocasse chansonnette de la Parisienne Libérée sur le même sujet, intitulée Ultime Hyper Totale Gauche. L’humour est d’ailleurs le ton qu’ont privilégié les personnes remises en liberté qui ont parlé dans les médias, notamment dans l’excellente enquête vidéo en quatre volets réalisée par Mediapart, qui constitue le démontage le plus fouillé de cette affaire. Benjamin R. et Mathieu B. insistent l’un comme l’autre sur le comique et l’absurdité de la situation et refusent fermement d’être placés par les médias dans la sacro-sainte position de « victime ».

C’est d’ailleurs là que réside à mes yeux la plus grande urgence à la libération d’Yldune L. et Julien C. : ils ont subi la calomnie, la diabolisation et la prison antiterroriste, mais il est peut-être encore temps de les sauver du pire : l’onction abjecte du sentimentalisme kitsch, l’infect miel médiatique. Un seul mot d’ordre, camarades causeurs : libération immédiate avant tsunami compassionnel !

Henriette

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Cap-d’Ail, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et que même des fois, on se baigne en hiver dans la mer car ma maman c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père Achille est malade et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule même si elle a cinquante ans. Henriette, elle est grande et toute maigre et son papa et sa maman, ils sont morts quand elle avait huit ans. Ses frères aînés qui avaient déjà la majorité, ils ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage ou la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des mouches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend jamais. C’est joli le Haut-Doubs, mais c’est très froid comme région et comme gens. C’est bien simple, les paysans, ils s’occupent de leurs vaches et c’est tout. Et le soir, ils mangent de la saucisse de Morteau avec de la cancoillotte ou du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme les bœufs, elles pondent leur lait très tôt. Henriette, elle a eu une vie horrible.

Quand elle a eu quarante-cinq ans, un de ses frères est mort et elle a pu s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier et elle s’est cachée derrière des poubelles remplies de papiers cadeaux et d’emballage de foie gras. C’était le jour de Noël et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était recroquevillée à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’a jamais eu quelqu’un qui l’ait consolée.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à travailler chez mon grand-père Achille qui était veuf. Mon grand-père, il est très gentil. Un jour, il lui a demandé si au lieu de faire le ménage, elle ne préférait pas plutôt jouer aux dames et comme elle a accepté, il l’a épousée. Mon papa, le jour du mariage, il a fait la tête. Ma maman avait beau lui expliquer qu’Achille épousait Henriette uniquement pour que plus tard quand il sera mort, elle puisse bénéficier de sa retraite de douanier, il avait du mal à accepter, alors qu’à la maison, il en fait des vertes et des pas mûres et même avec des femmes qui ne sont pas ma maman. Et quand ma maman elle l’apprend, elle lui crie dessus en le traitant de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête de toutes nos photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone et au moment de se coucher, elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clef, comme ça, mon papa, il est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait !

Le lendemain, il rentre tout penaud à la maison avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman, elle attend plusieurs jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant et moi, je suis drôlement contente d’avoir une famille normale même si mes frères continuent de m’embêter comme si de rien n’était. Faut dire, ils sont dans l’âge bête où à part de m’énerver, ils ne font rien de leur journée. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas comment, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés. Je vous jure, j’ai huit ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, la vie est très agitée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer le bon air de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année et mon grand-père, tous les soirs, il me couchait à sept heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs. Je ne sais vraiment pas pourquoi vu que je ne ponds pas. J’entendais les autres enfants jouer dans la cour, j’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que je l’aime beaucoup mon grand-père. La journée, il fabriquait dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il écrivait en italique Pontarlier, puis il les vendait aux touristes qui aiment la montagne. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy, la maman de ma maman, elle y range son dentier quand elle va se coucher, mais ce n’est pas pratique parce que pendant la nuit, mon chien, il le lui vole et après le matin, elle rit sans ses dents et on dirait qu’elle a cent ans.

Mais depuis un mois, notre maison est très triste car mon grand-père est malade du sang à l’hôpital de Besançon et peut-être même qu’Henriette sera veuve de douanier avant même qu’elle ne se soit habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants, car il paraît qu’il est condamné. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais hier, quand je suis rentrée dans sa chambre sans frapper, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une immense aiguille dans le cœur parce qu’il n’a plus que la peau sur les os mon pauvre grand-père et que c’est là qu’il est le plus doux. Ca m’a fait peur d’autant plus que je dis toujours au docteur que je préfère les piqûres aux médicaments. C’est vrai, je n’aime rien avaler à part les crêpes de ma maman. Je préfère me faire piquer surtout dans le haut du dos, j’adore. Mais là, une grande comme mon grand-père, je ne veux pas qu’il meure.

Un jour, j’ai vu un mort. C’était une morte. La femme de mon parrain. Elle était allongée sur le canapé de son salon. On aurait dit un enfant. Je ne comprenais rien d’autant plus que mon parrain n’arrêtait pas de dire en pleurant à ma maman qu’on aurait dit que sa femme, elle dormait. C’est seulement quand mon parrain m’a obligée d’aller l’embrasser que j’ai compris que la mort c’est quand on est aussi froid que les hivers où mon papa et ma maman louent une ferme dans le Haut-Doubs et que ça gèle tellement que l’eau, elle est congelée et que tu as beau t’habiller avec plein de pulls, le froid, il te pénètre quand même dans la peau.

Ce soir, c’est Noël et je ne veux pas que mon grand-père meure. Je ne veux pas qu’il devienne tout froid, j’aime trop ses baisers chauds même s’ils sentent moins bons que ceux de ma maman et aussi ça ne serait pas juste qu’Henriette soit obligée d’aller vivre toute seule alors que ça fait si peu de temps qu’elle n’a plus peur et qu’elle ose même des fois nous parler. Mon Dieu faites que mon vœu, il soit exaucé et après promis juré, je ne ferai plus jamais de listes de commandes de cadeaux à Noël.

Pendant que mon papa déguisé en père Noël déposait les cadeaux au pied de notre sapin qui était tellement grand qu’il atteignait le plafond, le téléphone a sonné. C’était l’hôpital. Mon papa a retiré sa barbe blanche et je l’ai vu pleurer à cause de mon grand-père qui venait de partir au ciel.

Le lendemain, j’ai emmené avec ma maman mon vélo flambant neuf et tous mes jouets entassés dans ma chambre de petite fille très gâtée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent les enfants défavorisés et j’ai tout donné à une famille nombreuse qui vivait dans une seule pièce. Ca ne sentait pas bon, mais je n’ai jamais été aussi heureuse. Surtout quand les petits de mon âge m’ont dit merci, je me suis crue le messie. Et j’ai pensé à mon grand-père si gentil.

A l’école quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu comme cadeaux de Noël, je leur ai répondu que j’avais donné à des pauvres tout ce que j’avais reçu et j’ai été très fière d’ajouter que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

L'Amour libre

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Conditionnel trépassé

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Une dépêche AFP reprise par Le Monde nous apprend que l’homme de 57 ans mort d’une crise cardiaque après une très longue et très vaine recherche d’un lit dans un service de réanimation dimanche dernier a subi mardi 30 décembre 2008 une autopsie. Le parquet d’Evry, chargé de l’enquête, conclut, nous citons : « Vraisemblablement si on avait trouvé une place, ça n’aurait pas changé les choses. » On savait, depuis Vaugelas, que la grammaire régissait même les rois. On sait désormais qu’elle peut, grâce à une bonne subordonnée hypothétique au passé suivie comme il se doit d’une proposition principale au conditionnel passé, justifier à peu près n’importe quoi, y compris le naufrage de l’ensemble d’un système de santé au bord de la crise nerfs budgétaire. On appréciera au passage également la révolution que le parquet d’Evry introduit dans la conception de la médecine, la première d’une telle importance depuis Hippocrate : à quoi bon soigner des malades qui de toute manière, comme tout le monde, finiront bien un jour par mourir ?

L’abominable Monsieur Klaus

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Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

Katyn : l’exception française

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« L’affaire remonte », comme on dit à la télé, au 17 septembre 1939. Ce jour-là l’Armée Rouge pénètre en Pologne, quinze jours après les troupes allemandes et sur l’autre flanc. Coïncidence ? Pas exactement. Plutôt la stricte application du Pacte germano-soviétique dont c’était l’objet, sinon officiel, du moins évident : le dépeçage de la Pologne (selon une vieille coutume est-européenne).

Mais les plus belles histoires ont une fin et deux ans plus tard, partibus factis, le pacte est rompu. Les Allemands, fonçant vers l’est comme des Pacman, découvrent les charniers de la forêt de Katyn…

Pas mécontents, ils révèlent l’ampleur du crime soviétique : vingt-deux mille Polonais, dont quatre mille officiers, ont été froidement assassinés. Enfin, ils croient le révéler… En fait leur « scoop » ne sera guère relayé, le climat géopolitique ayant radicalement changé.

Entretemps, l’Union soviétique s’est blanchie de son étoile rouge et de tous les crimes commis en son nom : elle a rejoint la « Croisade des démocraties ». Autrement dit, impossible désormais d’aller chercher le mal dans le « Camp du Bien ». A partir de dorénavant, le totalitarisme pur porc n’aura plus qu’un groin : celui de « La » Bête Immonde nazie et de son grand Satan Hitler. Sauf que, contrairement au vrai, ce démon-là est définitivement écrasé en avril 1945[1. Malgré certaines couvertures alarmistes de Paris Match dans les années 60, 70, 80, 90… (Depuis je ne sais pas, je ne vais plus chez le dentiste.)]. Et d’autant plus facile à diaboliser…

Même au procès de Nuremberg, censé juger les criminels nazis exclusivement, le carnage bureaucratique de Katyn figurera dans l’acte d’accusation. Avant de disparaître mystérieusement des attendus du jugement…

D’ailleurs, même au plus chaud de la guerre froide, jamais le couple vainqueur USA-URSS ne remettra en cause ce dogme fondateur de leur impérium partagé : « Morte la Bête, mort le venin… » Ce qui, soit dit en passant, gênera considérablement la propagande antisoviétique des Américains : on ne tire pas deux fois de suite la même cartouche.

Mais ce n’est pas seulement là une erreur ; c’est un péché : « Le péché originel de l’Occident », comme le dira sans politesse excessive Soljenitsyne dans son discours de Harvard (1978) ; en gros, sa complicité fondatrice avec l’une des deux faces du Janus totalitaire décrit par Hannah Arendt.

D’où vient que ce péché-là, la France – qui pourtant était bien peu de chose à l’époque ! – continue seule de l’expier par une sorte de « devoir d’oubli » nouveau et intéressant ?

En tout cas les faits sont là, comme dit l’autre : c’est dans notre pauvre vieille France, qui ne sait même plus pourquoi elle s’appelle Hexagone[2. Même la télé ne sait compter que jusqu’à « Pentagone ».], que la négation aura été prolongée le plus longtemps par le silence.

Katyn a été distribué partout dans le monde, « y compris l’URSS », comme on disait dans ma jeunesse. Il était « nominationné » aux Oscars d’Hollywood en 2007. En février de l’an dernier il était projeté hors-compétition au 58e Festival du film de Berlin, en présence d’Angela Merkel. Mais il reste étrangement absent des salles françaises – même les plus intellos, genre MKII et suivants … Certes il a été projeté au Festival du film polonais de Lille ! Mais c’est pas non plus Bienvenue chez les Ch’tis.

Quant à la télévision, s’il y avait dans ce pays un service public digne de ce nom, c’est évidemment là que Katyn aurait eu sa place. Une page d’histoire aussi monstrueuse, et en même temps, aussi instructive sur l’époque et la nature humaine, c’était tout indiqué compte tenu des « missions » de France Télévision – même avant la disparition de la pub.

Recommandé pour l’édification des jeunes générations… Et même des anciennes puisque depuis 1940, jamais le drame de Katyn n’avait donné lieu au moindre film… Eh bien au lieu de cela, voici que le film sort exclusivement sur Canal + Cinéma – une des quatre déclinaisons numériques de Canal +. Le tout en plein milieu des « fêtes », comme si ces 22 000 cadavres étaient plus faciles à digérer entre la dinde et le foie gras.

Du coup même mon Télérama à moi s’est cru autorisé à faire à Wajda le coup du mépris. Lui qui ne manque jamais de faire l’éloge des programmes historiques formateurs et citoyens ne se fend pas du moindre « T » (sorte de bon point téléramesque) ni même d’un quelconque commentaire. Juste trois lignes de résumé : « Pendant la seconde guerre mondiale, quatre familles polonaises portent le deuil de proches exterminés par les troupes soviétiques. » On n’est pas plus sobre !

Sauf que les « proches» exterminés n’étaient pas 4, mais 22 000 : et que ces exactions de « troupes », forcément incontrôlées, relevaient en fait du crime de guerre conçu par Staline et organisé par le NKVD.

Mais pas le temps de s’appesantir ! C’est qu’il faut faire place au programme suivant : la énième rediffusion du remake raté du Deuxième souffle de Melville, signé Alain Corneau. Neuf lignes de critique, même réservée, en quatrième semaine, c’est quand même mieux que rien du tout dès le premier jour !

Mais Télérama a le sens des responsabilités : pourquoi réveiller une vieille blessure même pas progressiste ? (Si seulement c’était Ken Loach sur la guerre d’Espagne : la « une », je vous dis ! – plus deux pages d’interview mains jointes, et la critique les yeux fermés.)

En plus, si ça se trouve le-Polonais-est-antisémite… Alors quand il est pogromé à son tour, il ne faut pas qu’il vienne pleurer, n’est-ce pas ? Pourquoi une telle lâcheté, survivant même à la peur ? On se perd en conjectures… Y aurait-il encore en France un puissant lobby pro-soviétique, vingt ans après la chute du Mur de la Honte (comme on ne dit plus) ? A moins qu’il ne s’agisse d’une redoutable conspiration néo-stalinienne, cinquante-cinq ans après la disparition du petit Père des Peuples ?

A qui profite ce crime de lèse-mémoire, ou plutôt de lèse-Histoire ? Je serais bien en peine de vous le dire, puisque ce tabou-là reste intact en France (encore l’exception culturelle ?) soixante-dix ans après les faits.

Ce que je sais, c’est que de 1945 à 1989, aucun petit doigt n’a bougé : décidément, et d’un commun accord, la question de Katyn ne serait pas posée.

Il aura fallu attendre Gorbatchev, c’est-à-dire le bordeur du lit de mort de l‘Union soviétique, pour que celle-ci reconnaisse dans un dernier souffle son entière culpabilité – et le mensonge d’Etat qui pendant un demi-siècle y a présidé.

Ce n’est pas, hélas, ce que l’Histoire retiendra de ce Mikhaïl-là, pilier puis sabordeur de l’Union Soviétique, avant de se reconvertir en Grande-Conscience puis en valise Vuitton.

D’ailleurs ces aveux les plus durs n’y changeront rien, ou presque.

Longtemps on continuera, par une sorte de lâcheté devenue réflexe, de feindre l’ignorance. À quoi bon, après tout, accuser d’un crime où l’on a trempé son complice soviétique, ce « grand cadavre à la renverse[3. Comme disait un autre bouffon à propos d’une autre bouffonnerie, heureusement moins sanglante.] » qui ne peut même plus témoigner ? Plutôt ré-enterrer l’affaire, n’est-ce pas, comme déjà Staline en 1940 !

Enfin Wajda vint. Avec cette liberté nouvelle que donne aux meilleurs le grand âge, il osa crever enfin l’abcès dont lui et sa famille avaient souffert depuis quatre générations. L’ignorance, le doute, le mensonge et l’ »omerta » sur leur propre passé, qui de fait interdit toute compréhension de la suite…

« L’avenir appartient à l’homme qui a la mémoire la plus longue », disait Nietzsche, ce ouf malade qui avait tellement raison quand parfois il dégrafait son corset de surhomme.

Si ça se trouve, c’est cela le vrai danger du totalitarisme. Celui que décrivent Orwell et Soljenitsyne : l’oubli du passé, sans lequel il n’y a d’avenir pour personne – sauf pour « l’Homme Nouveau », dont décidément le nom est personne.Vous vous rendez compte de la gravité de ce que je dis ? En tout cas, moi non.

A part ça le film de Wajda est nul, mais ça ne change pas un mot à mon propos.

Le massacre de Katyn

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Nadine Morano, c’est dans la poche kangourou !

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Gérard Scheer nous l’apprend sur son carnet : l’Australie vient de doubler Nadine Morano ! La méchanceté d’Internet n’est plus un apanage français : au pays des kangourous, on prend des mesures et on censure. A lire sur homoimbecillus.

Gaza sans journalistes : et alors ?

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Depuis plus de six mois, les autorités israéliennes interdisent l’entrée à Gaza des journalistes souhaitant « couvrir » les événements dans ce territoire contrôlé par le Hamas. Elles justifient cette mesure par la crainte de voir d’éminents représentants de la presse israélienne ou internationale pris en otage par les barbus, à l’image de ce qui s’est passé naguère en Irak. Dans les rédactions, on trépigne: « Le monde a le droit de savoir ! Israël piétine la liberté de la presse ! Qu’on nous laisse témoigner ! »

L’association de la presse étrangère en Israël, dont l’ineffable Charles Enderlin (de l’affaire Al Doura) est vice-président, a déposé un recours devant la Cour suprême pour que cette interdiction soit levée. Le 31 décembre, la Haute juridiction donnait en partie satisfaction aux requérants, en demandant au gouvernement israélien d’envisager de donner l’autorisation de franchir le point de passage d’Erez à de « petits groupes » de journalistes étrangers, dont la liste aurait été établie par l’association. Que voilà une idée qu’elle est bonne ! De quoi semer une zizanie profonde et durable au sein d’une collectivité dont tout le monde connait la modestie, l’ego infra-dimensionné, et la propension à l’altruisme sacrificiel de ses membres. Sagement, le gouvernement israélien a mis en attente sa réponse à la demande de la Cour suprême, se réservant d’y donner suite lorsque des questions plus urgentes auront été réglées, concernant notamment la situation dans la bande de Gaza.

Du point de vue du consommateur de nouvelles que nous sommes tous à des degrés divers, cela ne change pas grand-chose. Avec ou sans « grands reporters » sur le terrain, nous avons droit, comme d’hab, à notre ration quotidienne d’ambulances, de civières, de femmes en pleurs sur nos écrans télés. Il manque juste le « plateau » où l’envoyé spécial, pour montrer qu’il est bien là risquant sa vie pour nous apporter les nouvelles à domicile, dit deux ou trois banalités avant de conclure, d’un ton dramatique: Isidore Dugenou, France 6 en direct de Gaza ! Certains d’entre eux glissent la pièce à un possesseur de kalach’, assez nombreux dans les parages, pour que ces dernières paroles soient ponctuées par une rafale du plus bel effet.

On comprend que nos Rouletabille rongent leur frein, ou se voient contraints, pour justifier leurs notes de frais, de se préoccuper des victimes des tirs de Qassam et autres Grad sur Sderot, Ashkelon ou Beersheva avant de se contenter d’un « plateau » esthétisant sur fond de remparts illuminés de la vieille ville de Jérusalem. Avouons que Caroline Sinz, de France 3 est assez séduisante dans cet exercice.

Pendant ce temps, la fabrique de l’information, modèle Hamas, fonctionne à plein régime, avec les mêmes ouvriers qu’auparavant, puisque les caméramans travaillant habituellement pour les correspondants étrangers, tous Palestiniens, continuent de filmer ce que les autorités leur donnent l’ordre de filmer et de ne pas montrer ce que ces mêmes autorités ne souhaitent pas voir diffuser dans l’espace hertzien. Il ne manque à ces images que la « signature » d’un(e) journaliste connu(e) qui fait office de brevet de crédibilité – encore qu’on sait maintenant que le journaliste star en poste à Jérusalem peut parfaitement commenter sur un ton grave et concerné les images envoyées de Gaza, de sorte que le téléspectateur peu averti est convaincu que le journaliste qui parle est au cœur des événements dont il parle. À la décharge des islamistes, il faut bien constater qu’il en allait exactement de même lorsque le pouvoir, à Gaza, était contrôlé par le Fatah. A-t-on par exemple jamais vu, ou lu dans les médias français un reportage sur la corruption généralisée de l’Autorité palestinienne, avant que ces faits n’apparaissent au grand jour, après la mort d’Arafat, et à l’occasion de la victoire électorale du Hamas en 2006 ?

Le verrouillage de l’information par ceux qui détiennent le pouvoir, à Gaza ou à Ramallah ne peut être comparé qu’à celui que j’ai connu, jadis, dans la souriante République démocratique allemande, où Yasser Arafat se rendait d’ailleurs régulièrement. Il n’est pas question de se mouvoir au sein la population comme on peut le faire à Londres, Paris, New York ou Tel Aviv, sans être affublé d’un accompagnateur local qui vous servira d’interprète, de fixeur (organisateur de rendez-vous), de cameraman ou de preneur de son. Ce sont souvent des garçons très sympathiques, cultivés, intelligents et, pour certains d’entre eux, sans illusions sur les dirigeants qui conduisent, depuis des décennies, le peuple palestinien de catastrophe en catastrophe. Mais ils ont presque tous une famille élargie à nourrir et comptent parmi les privilégiés ayant accès à des revenus en dollars payés rubis sur l’ongle par les grands médias internationaux. Même quand les journalistes peuvent librement entrer à Gaza, une fois le « grand reporter » est rentré chez lui, nimbé de la gloire que le public accorde aux baroudeurs ou baroudeuses de l’info, Mohammed, Hassan ou Yacine restent, eux, à Gaza en attendant la prochaine crise. Si le message qu’ils ont réussi a faire passer par l’intermédiaire de « leur » journaliste est conforme à ce qu’en attendent les autorités locales, ils n’auront rien à craindre pour leurs revenus, sinon pour leur vie.

Ce mode de fonctionnement demande une réelle capacité d’adaptation. Les mêmes correspondants locaux qui étaient naguère à la botte du Fatah sont devenus de zélés auxiliaires du Hamas, comme on peut le constater en regardant, sur France 2, les sujets tournés par Talal Abou Rahma, que son scoop de l’affaire Al Doura (à moins que cela ne soit son habileté de metteur en scène) a rendu mondialement célèbre.

Ne soyons pourtant pas exagérément injuste envers les entreprises de presse de nos contrées démocratiques. Certaines d’entre elles on tenté de travailler dans des conditions plus conformes aux standards habituels. Ainsi, France 3, il y a quelques années, avait tenté d’envoyer à Gaza une équipe « autonome » composée d’un journaliste accompagné d’un caméraman maison pouvant également faire office d’interprète, car il s’agissait d’un « beur » arabophone. Ce dernier avait à peine mis le pied sur le sol gazaouite qu’il était enlevé par des « inconnus », détenu plusieurs jours, avant d’être libéré avec l’injonction de remballer son matos et de reprendre le premier avion pour Paris. Désormais, France 3 fait comme tout le monde. La même mésaventure est arrivée, en mars 2007 au correspondant de la BBC Alan Johnston, dont les papiers envoyés de Gaza étaient pourtant marqués d’une empathie indiscutable pour la cause des Palestiniens en général et du Hamas en particulier. Il s’était mis en tête de résider en permanence dans le territoire, d’apprendre l’arabe et de rechercher par lui-même les informations qu’il souhaitait diffuser. Quelques semaines dans les geôles d’un « comité de résistance populaire de Gaza » l’ont convaincu des attraits de la vie à Londres.

Si nous compatissons bien volontiers aux frustrations de nos amis grands reporters, parce qu’on n’est pas des sauvages, qu’il nous soit permis de leur dire avec tous les ménagements possibles, que nous nous remettrons assez facilement de leur absence sur le terrain.

À demain, Péguy !

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Charles Péguy.

On réédite L’Argent de Péguy. Voilà qui ne pouvait tomber mieux en cette période où l’école connaît à nouveau turbulences et soubresauts, grand corps malade et glorieux depuis des décennies. Lire ou relire L’Argent de Péguy qui date pourtant de 1913, est ce qu’il y a de mieux à faire pour comprendre 2009. Quelle est notre situation ? Après quarante ans de délires didactiques divers, quarante ans de jargon asséné par des savants fous qui ont fait exploser le système à coups de programmes orwelliens, le ministre Darcos dont on nous dit qu’il est pourtant un humaniste distingué veut « moderniser l’école » en s’appuyant sur une logique purement comptable. Au passage, on pourra noter qu’il y a une esthétique très bas-empire dans cette façon sarkozyste de demander à un patron de télévision publique d’annoncer lui-même la fin de la publicité ou à un spécialiste de Tacite de proclamer la mort du Latin. On a les maîtres qu’on mérite, surtout quand on les a choisis soi-même.

Péguy, donc. Péguy dont Alain Finkielkraut nous avait rappelé, il y a quelques années, dans Le Mécontemporain, à quel point il était oublié et pourtant indispensable. Péguy, que certains philosophe hâtifs ont voulu voir comme un penseur à l’origine d’un fascisme made in France, est effectivement l’homme de tous les paradoxes, l’incarnation de traditions contradictoires mais se révèle, au bout du compte, d’une surprenante cohérence intellectuelle. C’est ce qu’on pourrait appeler, dans le domaine des idées, le miracle français comme il y a, dans le domaine diététique, un miracle crétois. Péguy fut à la fois l’adepte de Jaurès et Maurras, le chantre de l’école laïque et un catholique fervent, et il fit écrire dans ses Cahiers de la quinzaine les frères Tharaud et Anatole France, un peu comme si une revue aujourd’hui pouvait faire se côtoyer les penseurs de La République des idées et ceux de L’Encyclopédie des Nuisances, Pierre Rosanvallon et René Riesel[1. Ou à Causeur, peut-être…]. Péguy, ce socialiste qui a écrit le plus beau poème qui soit sur Notre-Dame de Chartres, ce dreyfusard qui vouait un culte à Jeanne d’Arc était en fait un mystique, un visionnaire. De Dieu et de la République. Les clivages idéologiques de son temps, il avait bien compris qu’ils ne passaient pas entre celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas mais entre ceux pour qui la tradition est la clef de l’avenir et de l’émancipation et ceux pour qui la sacro-sainte modernisation est une fin en soi et suppose que l’on nie le passé, voire qu’on le réécrive à la manière de Winston Smith dans 1984. « Nous aimions l’Eglise et la République ensemble, et nous les aimions d’un même cœur. »

Péguy comprend cela dès 1913. Pur produit de l’école laïque, fils d’un menuisier et d’une rempailleuse, il raconte dans L’Argent tout ce qu’il doit aux « hussards noirs » de la République qui firent de lui un normalien supérieur. Péguy est d’ailleurs l’inventeur de cette expression qui a connu la fortune que l’on sait. Hélas, justement parce ce que cette expression désigne un certain type d’instituteurs et de professeurs qui disparurent aux cours des années soixante-dix, quand le monde d’avant acheva de sombrer avec le choc pétrolier et le putsch définitif des technocrates, symbolisés par un ministre des Finances à l’alopécie précoce qui imposa le règne de l’expertise là où existait le politique. Gageons que c’est à peu près à cette époque que dut se généraliser l’emploi assez révoltant du mot « enseignant » qui sent d’ailleurs à plein nez la « novlangue » de la normalisation giscardienne.

À l’époque de Péguy, les modernisateurs, ce sont les radicaux arrivés au pouvoir en 1902. Ils vont provoquer une rupture définitive, plus profonde peut-être que celle de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (et bien plus nuisible) par une loi scolaire créant un cursus « moderne », entendez sans latin ni grec, mis sur un pied d’égalité avec l’enseignement classique.

Un détail ? Non, le début de la fin. Comme le remarque Antoine Compagnon dans son excellente préface, les mêmes arguments démagogiques utilisés à l’époque de Péguy le seront à nouveau lors de l’institution du collège unique en 1975. Sous prétexte d’ouvrir l’école au plus grand nombre, mais en multipliant hypocritement les filières, on fabrique de l’inégalité et on tue cet élitisme républicain qui permit à Péguy d’être repéré par un directeur d’Ecole normale qui l’orienta en sixième plutôt que de le laisser continuer un enseignement court dans ce qu’on appelait encore « le primaire supérieur ».

L’Argent, c’est aussi, déjà, le désespoir d’un homme qui voit disparaître ce qu’Orwell, encore lui, appellera la common decency, c’est à dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d’entraide, de « savoir-vivre » ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde : « On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. »

Et plus loin, d’identifier la cause : « On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons aujourd’hui dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du monde. »

A demain, Péguy !

L'ARGENT

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2009 : épinards gratuits !

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Nicolas Sarkozy a omis d’en parler dans ses vœux télévisés du 31 décembre. On ne comprend pas pourquoi : ça lui aurait fait au moins une bonne nouvelle à annoncer pour 2009… Popeye appartient à tout le monde depuis le 1er janvier ! Ou presque. Né en 1929 avec la Grande Dépression, Popeye est désormais libre de droit dans toute l’Union européenne, puisqu’il s’est écoulé soixante-dix ans depuis la mort d’Elzie Segar, son créateur. Véritable icône des années 1930, Popeye le marin s’était popularisé durant la seconde guerre mondiale grâce aux soldats américains, qui étaient nombreux à arborer le tatouage de ce combattant du Bien. Outre-Atlantique, les Américains devront encore attendre jusqu’en 2022 que les quatre-vingt-quinze ans réglementaires soient passés. Encore un peu de patience, et Betty Boop et Mickey Mouse rejoindront Popeye, devenant aussi libres de droits qu’un texte de Molière ou Shakespeare.

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Pour Gaza, Rania paie le prix du sang

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Alors que les raids aériens de l’armée israélienne se poursuivent contre des installations du Hamas, et que le bilan des victimes dans le bande de Gaza se situe aux alentours de 370 morts, les médias jordaniens ont fait parvenir jusqu’à nous une image assez curieuse : la reine Rania de Jordanie en train de donner son propre sang, à l’hôpital militaire Al-Hussein d’Amman, dans le cadre d’une opération humanitaire en faveur des Palestiniens. La reine, qui est d’origine palestinienne, a d’ailleurs déclaré : « ce serait une honte de se limiter à exprimer sa sympathie avec le peuple de Gaza, car ils n’ont pas besoin qu’on ait pitié d’eux, ils ont besoin de nous pour agir et aider et je sais que nous pouvons faire plus ». Le roi de Jordanie Abdallah II a également fait don de son sang. Ces gouttes de sang seront certainement utiles dès lors que l’opération « plomb fondu » a déjà fait 1700 blessés. Mais ces images révèlent les nouveaux jeux de la propagande et de la communication dans le contexte proche-oriental.

En 2006, quatre ans plus tard, la très people Rania répondait aux questions de l’écrivain(e) Irène Frain dans Paris-Match, alors qu’elle participait au glorieux « Forum des femmes » de Deauville. Pensez-donc, la presse tenait enfin une élégante et belle jet-setteuse du monde arabe, instruite, non-voilée, défendant la veuve et l’orphelin, et tellement solidaire avec les populations palestiniennes opprimées. Autant dire que Rania était parfaitement calibrée pour être une « ambassadrice de charme » du monde arabe auprès de l’Occident. « Le week-end, écrit Irène Frain, Rania et le roi Abdallah adorent préparer eux-mêmes des barbecues pour leurs enfants. Le soir, quand elle n’a pas de devoirs protocolaires, la reine redevient une « simple » jeune femme de son temps, captivée… par Desperate Housewives ». Un barbecue en famille, quand elle ne doit pas faire « ses devoirs »… le tout suivi d’une soirée télé. Une simple life, comme dirait la sociologue Paris Hilton. Irène Frain, dans ce style apologétique « mousse et pampre » dont elle a seule le secret de fabrication, balance : « Rien qu’à entendre ce « Rania » qui sonne déjà comme « reine », chacun, dans l’attente de ce dîner où elle doit prononcer un discours, s’est mis à rêver diadèmes et contes de fées ; et, bien entendu, s’est souvenu de Diana. » La référence est lâchée – Lady Di. On aurait pu attendre la Reine de Saba, les Mille et une nuits, Lawrence d’Arabie, Angélique marquise des anges et le sultan, tout le toutime ! Nan, à l’arrivée il reste seulement Diana, l’amante du palefrenier. Frain est vraiment sous le charme exotique de Rania : « Grâce désarmante, sourire malicieux à la Julia Roberts, cette fille pourrait aisément damer le pion aux plus beaux mannequins du monde. Comment croire qu’elle a 36 ans et qu’elle a mis au monde quatre enfants ? Mais on n’a encore rien vu. » Ok. Bon, arrêtons tout net de nous moquer du style impardonnable de cette femme de lettres impérissable comme des images glam glam glam du photographe new-yorkais Nigel Parry qui accompagnent l’article. Rania y ressemble à une mauvaise doublure de Julia Roberts, à une Californienne aisée se pavanant en sa luxueuse villa de Palm Beach. On en oublierait presque qu’elle a été classée 82ème femme la plus influente du monde, par le magazine Forbes en 2007… devant Luisa Diogo, inconnue présidente du Mozambique, mais derrière Maureen Chiquet, mal connue directrice générale de Chanel…

Reste à comprendre ce qui a poussé cette Lady Di d’Arabie à donner son sang royal pour le peuple palestinien et les caméras de télévision. Geste humanitaire ou acte politique ?

Il faut dire d’entrée que la petite monarchie (plus peuplée que la Papouasie mais moins que la Suisse) est sacrément concernée par l’instabilité au Proche Orient, prise en sandwich qu’elle est entre l’Iran, l’Irak et Israël.

En tout cas, le soutien de Rania de Jordanie aux Palestiniens n’est pas nouveau. Interviewée par Claire Chazal, dans le Figaro Magazine, en 2002, la photogénique Reine faisait dans le pathos consensuel : « Du point de vue israélien, la réoccupation des territoires et les punitions collectives envers le peuple palestinien sont légitimes. Du point de vue palestinien, les attentats-suicides sont justifiés. » Opinion justifiée par l’égalité des mères devant la maternitude : « Une mère israélienne aime son enfant, une mère palestinienne aime son enfant, une mère française aime son enfant. Le lien entre la mère et l’enfant passe au-dessus de toute notion de nationalité et de religion. » Bref, la Reine nous la jouait United Colors et Mothers sans Frontières.

À la même période, Nice-Matin rapportait : « La reine Rania de Jordanie a participé hier à Amman à une manifestation contre les incursions israéliennes dans les territoires palestiniens, signe du mécontentement croissant du monde arabe et de la pression de la rue que subissent les dirigeants modérés. » Jamais avare de symboles délicats, Rania s’associait alors à des manifs ouvertement anti-israéliennes : « Rania, accompagnée par trois autres membres de la famille royale, a marché juste derrière le premier rang constitué de cinq enfants jordaniens en fauteuil roulant qui portaient des pancartes disant ‘Arrêtez de faire de nos enfants des handicapés’ (…) La reine Rania de Jordanie a prié pour la Palestine hier à Amman » Cinq paralytiques d’un coup. Et sur roulettes. Plus une prière. Les télés ont dû se régaler. On donnerait cher pour revoir ces images. Enfin, Rania y était. C’est le principal. Derrière son image de people moderne calibrée pour le papier glacé, derrière Diana, derrière Julia Roberts, et même Pénélope Cruz… il y a la manifestante, la militante, la palestinienne en prière, la femme engagée qui souffre pour tout un peule…

Le don de sang humanitaire et engagé est une spécialité du royaume hachémite. En 1995, les Jordaniens avaient été invités à donner leur sang en faveur des musulmans bosniaques. Et en 2003, rebelote, le royaume lançait une nouvelle campagne de don du sang en faveur du peuple irakien. « Leurs majestés ont donné leur sang pour les blessés irakiens afin de concrétiser leur soutien au peuple irakien et démontrer les liens fraternels entre les deux pays », indiquait alors l’agence officielle Petra.. » Autant dire que pour une reine de Jordanie, donner son sang va de soi, comme d’aller taper quelques balles au golf de Saint Nom la Bretèche ou faire acte de présence au bal des débutantes. « Le sang donné par les Jordaniens sera rassemblé puis expédié en Irak dans le cadre d’une campagne nationale d’assistance au peuple irakien, lancée par le souverain jordanien, précisait l’AFP. La Jordanie s’apprête également à envoyer un hôpital de campagne en Irak pour fournir des soins médicaux d’urgence à la population. » Autant dire que le show de Lady Rania à l’hôpital Al-Hussein d’Amman s’inscrit dans une vieille habitude jordanienne de compassion sanguine pour les frères et cousins arabes du Proche Orient…

Que dit-elle la souveraine donnant son sang, et invitant son peuple obéissant à donner le sien pour la « cause » palestinienne ? Elle dit qu’il faut se donner… c’est-à-dire « se battre ». Donner son sang, c’est donner plus que son sang, c’est participer au combat des Palestiniens, presque mourir pour la Cause. C’est ce sacrifice que montrent les séquences vidéo qui passeront en boucle sur les networks du monde arabe. Cette goutte de sang royal, c’est la promesse de la victoire des glorieuses troupes palestiniennes aujourd’hui incapables de riposter à une attaque militaire israélienne autrement que par le terrorisme. Pendant que son royal époux joue, une fois encore, une partie difficile sur l’échiquier régional, Lady Di de Jordanie paie le prix du sang.

Sorcières autonomes : fermeture de la chasse ?

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Charles Pasqua est formel : les « neuf de Tarnac », soupçonnés des sabotages de la SNCF, ne sont pas des terroristes !

A présent que la France entière, jusqu’au Pape de l’antiterrorisme, boycotte obstinément la superproduction hollywoodienne lancée le 11 novembre dernier par Michèle Alliot-Marie, et après que sept « terroristes sanguinaires » ont été déjà relâchés et mis sous contrôle judiciaire, l’entêtement du Parquet et du ministre de l’Intérieur à prolonger la détention d’Yldune L. et Julien C. semble chaque jour plus grotesque et plus irréel.

En un mois et demi, le retournement de l’opinion publique a été spectaculaire. J’entends d’abord qu’il a été considérable ; ensuite, que le bavardage mass-médiatique est demeuré fidèle à sa coutumière putasserie. Saison 1 : Les monstres de Tarnac. Saison 2 : Les médias auraient-ils dérapé ? Saison 3 : Touche pas à mon pote autonome ! Le revirement le plus délectable aura été cependant celui de Libé qui, après deux « une » infâmes, décide soudain de s’adonner à la tarnacophilie la plus débridée.

En un mois et demi, une trentaine de comités de soutien sont apparus en France et à l’étranger, à la suite de celui formé par les tenaces villageois de Tarnac. Une pétition pour leur libération a été signée par tous les grands noms de la pensée radicale (et même les plus petits). Pourtant, Yldune L. et Julien C. (dont je n’hésiterai pas à respecter ici fantaisistement l’anonymat) sont toujours en prison, depuis un mois et vingt jours, et on continue à leur témoigner tous les égards dus aux meilleurs fleurons du terrorisme, à commencer par la traditionnelle lampe-torche dans la gueule toutes les deux heures pour veiller « démokratiquement », comme dirait le poète, sur leur sommeil.

Le 11 décembre dernier, une conférence de presse a été organisée, regroupant des élus Verts, PC et PS. Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme, y a fait une intervention remarquable, mais peu remarquée. La presse n’ayant pratiquement pas repris ses propos, il me semble utile de les reproduire ici largement, et ceci en dépit de mon absence notoire de penchants droits-de-l’hommistes, que vous confirmeront mes proches : « Des libertés constitutionnelles ont été violées. On a violé le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Tout cela, ce sont des garanties constitutionnelles de nos libertés, qui n’ont pas été respectées. Cela engage gravement la responsabilité des gouvernants de la République. La disproportion entre ce qu’on a fait croire pendant quelques jours et les faits réels est évidente. (…) Aucune vie n’a été mise en danger par ces actes, sauf peut-être celles de ceux qui les ont commis. Il n’y a pas eu l’ombre de quoi que ce soit qui ressemble à de la terreur vis-à-vis des populations civiles. Il y a une opération volontaire qui vise à qualifier de terrorisme des actes qui n’en sont pas. C’est une opération politique et elle dépasse ces cas individuels (…). Je voudrais attirer l’attention sur le chef de mise en examen : association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Il y a des années que la Ligue des Droits de l’Homme dénonce cette qualification pénale comme étant en elle-même extrêmement dangereuse pour la démocratie. Elle est tellement large et tellement floue que nous sommes très nombreux à pouvoir éventuellement être mis en examen sous ce chef, parce que nous aurions éventuellement pris position pour les droits d’une personne qualifiée de terroriste ici ou là. Cela fait 22 ans, depuis 1986, que la France a un régime de lois d’exceptions, dites antiterroristes, que la Ligue des droits de l’homme dénonce et dont elle demande l’abrogation. Parce que seul le droit commun protège les libertés et que les régimes d’exception finissent par des pratiques d’exception, on le voit avec cette affaire. (…) Ces jeunes sont innocents pour une raison très simple : personne n’a prouvé leur culpabilité. La présomption d’innocence, ça veut dire cela. La question n’est pas de savoir si nous pensons qu’ils sont innocents ou pas : ils sont innocents. C’est ce que dit la Constitution française depuis le 26 août 1789. C’est à l’accusation de prouver qu’ils sont coupables. Ou alors nous ne sommes plus une démocratie, ou alors nous sommes tous présumés coupables, et c’est justement cela qu’on veut nous mettre dans la tête. (…) Je voudrais citer le Ministre allemand de l’intérieur, Monsieur Wolfgang Schäuble, qui a déclaré en septembre 2007 : « Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il faut traiter toute la population comme des terroristes potentiels. » C’est cela qui nous menace. »

Cette intervention, précieuse dans sa substance, ne vaut certes pas quant à sa forme la très cocasse chansonnette de la Parisienne Libérée sur le même sujet, intitulée Ultime Hyper Totale Gauche. L’humour est d’ailleurs le ton qu’ont privilégié les personnes remises en liberté qui ont parlé dans les médias, notamment dans l’excellente enquête vidéo en quatre volets réalisée par Mediapart, qui constitue le démontage le plus fouillé de cette affaire. Benjamin R. et Mathieu B. insistent l’un comme l’autre sur le comique et l’absurdité de la situation et refusent fermement d’être placés par les médias dans la sacro-sainte position de « victime ».

C’est d’ailleurs là que réside à mes yeux la plus grande urgence à la libération d’Yldune L. et Julien C. : ils ont subi la calomnie, la diabolisation et la prison antiterroriste, mais il est peut-être encore temps de les sauver du pire : l’onction abjecte du sentimentalisme kitsch, l’infect miel médiatique. Un seul mot d’ordre, camarades causeurs : libération immédiate avant tsunami compassionnel !

Henriette

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Cap-d’Ail, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et que même des fois, on se baigne en hiver dans la mer car ma maman c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père Achille est malade et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule même si elle a cinquante ans. Henriette, elle est grande et toute maigre et son papa et sa maman, ils sont morts quand elle avait huit ans. Ses frères aînés qui avaient déjà la majorité, ils ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage ou la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des mouches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend jamais. C’est joli le Haut-Doubs, mais c’est très froid comme région et comme gens. C’est bien simple, les paysans, ils s’occupent de leurs vaches et c’est tout. Et le soir, ils mangent de la saucisse de Morteau avec de la cancoillotte ou du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme les bœufs, elles pondent leur lait très tôt. Henriette, elle a eu une vie horrible.

Quand elle a eu quarante-cinq ans, un de ses frères est mort et elle a pu s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier et elle s’est cachée derrière des poubelles remplies de papiers cadeaux et d’emballage de foie gras. C’était le jour de Noël et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était recroquevillée à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’a jamais eu quelqu’un qui l’ait consolée.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à travailler chez mon grand-père Achille qui était veuf. Mon grand-père, il est très gentil. Un jour, il lui a demandé si au lieu de faire le ménage, elle ne préférait pas plutôt jouer aux dames et comme elle a accepté, il l’a épousée. Mon papa, le jour du mariage, il a fait la tête. Ma maman avait beau lui expliquer qu’Achille épousait Henriette uniquement pour que plus tard quand il sera mort, elle puisse bénéficier de sa retraite de douanier, il avait du mal à accepter, alors qu’à la maison, il en fait des vertes et des pas mûres et même avec des femmes qui ne sont pas ma maman. Et quand ma maman elle l’apprend, elle lui crie dessus en le traitant de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête de toutes nos photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone et au moment de se coucher, elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clef, comme ça, mon papa, il est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait !

Le lendemain, il rentre tout penaud à la maison avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman, elle attend plusieurs jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant et moi, je suis drôlement contente d’avoir une famille normale même si mes frères continuent de m’embêter comme si de rien n’était. Faut dire, ils sont dans l’âge bête où à part de m’énerver, ils ne font rien de leur journée. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas comment, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés. Je vous jure, j’ai huit ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, la vie est très agitée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer le bon air de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année et mon grand-père, tous les soirs, il me couchait à sept heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs. Je ne sais vraiment pas pourquoi vu que je ne ponds pas. J’entendais les autres enfants jouer dans la cour, j’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que je l’aime beaucoup mon grand-père. La journée, il fabriquait dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il écrivait en italique Pontarlier, puis il les vendait aux touristes qui aiment la montagne. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy, la maman de ma maman, elle y range son dentier quand elle va se coucher, mais ce n’est pas pratique parce que pendant la nuit, mon chien, il le lui vole et après le matin, elle rit sans ses dents et on dirait qu’elle a cent ans.

Mais depuis un mois, notre maison est très triste car mon grand-père est malade du sang à l’hôpital de Besançon et peut-être même qu’Henriette sera veuve de douanier avant même qu’elle ne se soit habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants, car il paraît qu’il est condamné. Je ne sais pas ce que ça veut dire mais hier, quand je suis rentrée dans sa chambre sans frapper, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une immense aiguille dans le cœur parce qu’il n’a plus que la peau sur les os mon pauvre grand-père et que c’est là qu’il est le plus doux. Ca m’a fait peur d’autant plus que je dis toujours au docteur que je préfère les piqûres aux médicaments. C’est vrai, je n’aime rien avaler à part les crêpes de ma maman. Je préfère me faire piquer surtout dans le haut du dos, j’adore. Mais là, une grande comme mon grand-père, je ne veux pas qu’il meure.

Un jour, j’ai vu un mort. C’était une morte. La femme de mon parrain. Elle était allongée sur le canapé de son salon. On aurait dit un enfant. Je ne comprenais rien d’autant plus que mon parrain n’arrêtait pas de dire en pleurant à ma maman qu’on aurait dit que sa femme, elle dormait. C’est seulement quand mon parrain m’a obligée d’aller l’embrasser que j’ai compris que la mort c’est quand on est aussi froid que les hivers où mon papa et ma maman louent une ferme dans le Haut-Doubs et que ça gèle tellement que l’eau, elle est congelée et que tu as beau t’habiller avec plein de pulls, le froid, il te pénètre quand même dans la peau.

Ce soir, c’est Noël et je ne veux pas que mon grand-père meure. Je ne veux pas qu’il devienne tout froid, j’aime trop ses baisers chauds même s’ils sentent moins bons que ceux de ma maman et aussi ça ne serait pas juste qu’Henriette soit obligée d’aller vivre toute seule alors que ça fait si peu de temps qu’elle n’a plus peur et qu’elle ose même des fois nous parler. Mon Dieu faites que mon vœu, il soit exaucé et après promis juré, je ne ferai plus jamais de listes de commandes de cadeaux à Noël.

Pendant que mon papa déguisé en père Noël déposait les cadeaux au pied de notre sapin qui était tellement grand qu’il atteignait le plafond, le téléphone a sonné. C’était l’hôpital. Mon papa a retiré sa barbe blanche et je l’ai vu pleurer à cause de mon grand-père qui venait de partir au ciel.

Le lendemain, j’ai emmené avec ma maman mon vélo flambant neuf et tous mes jouets entassés dans ma chambre de petite fille très gâtée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent les enfants défavorisés et j’ai tout donné à une famille nombreuse qui vivait dans une seule pièce. Ca ne sentait pas bon, mais je n’ai jamais été aussi heureuse. Surtout quand les petits de mon âge m’ont dit merci, je me suis crue le messie. Et j’ai pensé à mon grand-père si gentil.

A l’école quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu comme cadeaux de Noël, je leur ai répondu que j’avais donné à des pauvres tout ce que j’avais reçu et j’ai été très fière d’ajouter que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

L'Amour libre

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Conditionnel trépassé

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Une dépêche AFP reprise par Le Monde nous apprend que l’homme de 57 ans mort d’une crise cardiaque après une très longue et très vaine recherche d’un lit dans un service de réanimation dimanche dernier a subi mardi 30 décembre 2008 une autopsie. Le parquet d’Evry, chargé de l’enquête, conclut, nous citons : « Vraisemblablement si on avait trouvé une place, ça n’aurait pas changé les choses. » On savait, depuis Vaugelas, que la grammaire régissait même les rois. On sait désormais qu’elle peut, grâce à une bonne subordonnée hypothétique au passé suivie comme il se doit d’une proposition principale au conditionnel passé, justifier à peu près n’importe quoi, y compris le naufrage de l’ensemble d’un système de santé au bord de la crise nerfs budgétaire. On appréciera au passage également la révolution que le parquet d’Evry introduit dans la conception de la médecine, la première d’une telle importance depuis Hippocrate : à quoi bon soigner des malades qui de toute manière, comme tout le monde, finiront bien un jour par mourir ?

L’abominable Monsieur Klaus

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Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.