Le commandant Sebastian Morley, chef des SAS britanniques en Afghanistan, vient de démissionner, accusant son gouvernement de « sous-investissement chronique ». D’après lui, ce manque d’engagement financier aurait directement provoqué la mort de quatre de ses hommes en juin dernier. Selon l’officier, les quatre soldats d’élite ont trouvé la mort parce que leur véhicule, insuffisamment protégé et donc inadapté aux menaces de ce théâtre d’opérations, a sauté sur une mine. Qu’en pensent tous ceux qui, depuis trois mois, critiquent sans cesse les carences de l’armée française en Afghanistan, en rabâchant à quel point les Britanniques, eux, sont mieux équipés ? Qui nous répètent que si on avait acheté les véhicules blindés utilisés par l’armée de Sa Majesté, on aurait pu éviter les conséquences tragiques de l’embuscade qui a coûté la vie à 11 militaires français ? Cette démission devrait servir de leçon : même outre-Manche, les moyens ne sont pas illimités et les choix difficiles, voire cruels. Même chez les anglicans, il faut parfois déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul.
Fool Moon
Toute ma vie j’ai rêvé d’être un chanteur de rock. Jamais un batteur. Le batteur, s’il n’est que batteur, reste à mes oreilles le plus interchangeable des membres d’un groupe[1. Pardon aux lecteurs-batteurs.]. La seule personne irremplaçable en matière de musique, c’est évidemment le compositeur, et éventuellement le parolier – qu’il s’agisse de rock ou de baroque, de Monteverdi ou de Ron Maël[2. Auteur-compositeur de Sparks, le meilleur groupe du monde since 1972 (maison sérieuse)].
Mais voilà, Keith Moon était tout sauf rien qu’un batteur. S’il frappait sur ses peaux comme un sourd, c’est sans doute qu’il aurait pu continuer même sourd comme un Beethoven – voire aussi muet et aveugle, comme le Pinball wizard [3. Héros de l’opéra rock Tommy, pour les incultes.]. C’est même pour ça qu’il était non pas l’âme des Who, mais son double extraverti.
L’âme bien sûr c’est Pete Townshend, auteur-compositeur-interprète du groupe qu’il a – et qui l’a – élevé au-dessus de lui-même. Pas de Who sans Pete, ses grands bras à moulinets, ses ailes d’albatros et son univers de Peter Pan.
Mais il avait besoin de Keith Moon comme sparring-partner, tant leurs fêlures étaient complémentaires. Tel n’était pas le cas avec le chanteur Daltrey (le blond péroxydé aux-tablettes-de-chocolat), ni même avec le bassiste John Entwistle (mort-vivant bien avant son décès, et visiblement heureux de l’être).
Est-ce par hasard, comme disait l’autre, si le dernier album des Who dignes de ce nom (Who are you, 1978) fut aussi le dernier auquel Keith ait participé ?
En vérité, le Fool Moon, « parrain du punk » selon Alice Cooper, n’aurait jamais pu être le leader de quoi que ce soit. Il fuyait assez raisonnablement les responsabilités, conscient de ne pouvoir en assumer aucune (surtout sur le long terme).
Townshend lui-même avait dès l’origine laissé la vedette à Daltrey pour des raisons, disons, « complexes ». Plus précisément, un double complexe d’infériorité externe et de supériorité interne, du genre plutôt dur à gérer : en haut de l’échelle, mais légèrement à côté…
Ensemble, ces deux mecs génialement bancals faisaient tenir debout les Who et leur légende. En perdant son pote, Pete n’a sans doute pas perdu son talent ; mais peut-être sa « volonté de vouloir » comme disait Jankélévitch – qui n’a pas dit que des conneries.
Récemment, la chaîne Discovery a consacré à Keith Moon un bon doc, où l’on comprenait l’essentiel du personnage à travers « ses dernières heures ». Sa mort prématurée (32 ans seulement, plus fort que le président Jésus[4. Mutatis mutandis.] !) était inscrite dans sa vie : ce mec refusait de grandir.
A l’âge de la « comédie sociale » et de la « tragédie sexuelle[5. Comme René Girard définit joliment l’âge adulte.] », ses distractions favorites étaient restées celles d’un potache fêlé : exiger un waterbed géant dans sa chambre d’hôtel, pour le crever aussitôt à coups de couteau ; foncer dans une piscine au volant de sa Rolls[6. En fait une Lincoln, selon d’autres sources.] ; goûter un somnifère pour chevaux juste avant de monter sur scène, quitte à en tomber K.O. au beau milieu d’un solo…
Mais c’est aussi ça, c’est surtout ça, l’esprit rock ! « When I see the price that you pay / I don’t want to grow up », chantaient les Ramones, avant de le prouver en mourant l’un après l’autre sans être jamais passés par la case « adulte ».
A cet égard, un regret : le documentaire ne donne pas la parole aux deux survivants des Who. Ont-ils refusé, et pourquoi ? L’histoire ne le dit pas. A défaut, c’est la dernière petite amie de Keith, Annette Walter Wax (par ailleurs bien conservée) qui parle le mieux de lui.
Elle raconte comment il se détruisait consciencieusement en mélangeant drogues, alcools et… médicaments de sevrage anti-alcoolique[7. Ainsi a-t-on retrouvé dans son organisme, entre autres, 32 pilules d’Héminévrine (un genre d’Espéral du XXe siècle, pour les amateurs).].
Elle raconte même pourquoi : sa grande crainte, c’est que « s’il avait été sobre, ses amis l’auraient trouvé ennuyeux ».
Et puis il y avait son « péché originel » à lui, qu’il ne se pardonnait toujours pas malgré les années, la police, la justice et une psychothérapie carabinée : « Il se sentait coupable de la mort d’un ami qu’il avait écrasé par erreur en fuyant une bagarre avec des skinheads. »
Bref, résume le doc, s’il n’aimait que « faire la fête », c’est que « personne n’a jamais pu le convaincre que tout allait bien ».
Après, bien sûr, il y a ses médecins qui nous révèlent avoir décelé chez lui « de graves troubles de l’attention avec hyperactivité ». Tu m’étonnes ! Ce mec-là ne pouvait survivre qu’en s’étourdissant en permanence par tous les moyens, même létaux.
« Voilà pourquoi votre fille est muette » – et notre batteur mort. Mais au-delà de Molière et de ses Diafoirus, je tiens que Keith Moon souffrait d’un malaise ontologique qui, finalement, se résume assez bien dans l’expression « What the fuck ? »
On est loin ici des pseudo-révolutions à la Clash ou à la con. Je diagnostiquerais plus volontiers chez Moon une « rebel attitude » foncièrement personnelle, donc rétive à tout embrigadement. N’était-ce pas d’ailleurs la marque de fabrique des Who ?
Comme me le révélait récemment l’ami Marc Cohen, pour mon plus grand bonheur, le très conservateur magazine américain National Review a eu l’amusante idée d’établir le Top 50 des chansons les plus réacs de l’histoire du rock. Numéro 1, devinez quoi ? Won’t get fooled again[9. La meilleure chanson du meilleur album du meilleur groupe de rock du meilleur XXe siècle.]. En gros, « on ne se fera plus niquer ». Tout un programme !
Asinus asinum fricat
A la demande générale des quelques amis à qui j’en ai parlé, je vous donne ici un nouvel extrait du désormais fameux rapport de la Halde, qui n’était pas cité dans le papier Halde-là. Il est tiré du chapitre concernant les discriminations à l’égard des homosexuels dans les manuels scolaires. On pourra affirmer sans crainte qu’il se passe de commentaire.
« Les relations homosexuelles ne sont guère plus évoquées dans le cadre de la sexualité des animaux comme l’attestent les extraits issus de différents manuels : « Le rat est attiré par la rate en chaleur » (SVT section Terminale S, édition Bordas), « les grillons mâles attirent leurs femelles par leur chant », « les mammifères femelles en période ovulatoire recherchent et acceptent les mâles” (SVT 4e édition, Nathan, 2007). Ces ouvrages font bien référence aux comportements sexuels des animaux, mais l’attirance pour le sexe opposé est l’unique conduite envisagée. »
Les malheurs d’Angela
C’est le drame des parents qui ont des enfants turbulents. Ça se castagne à la récré, ça arrache les pattes des sauterelles, ça hache menu menu la queue des lézards jusqu’à ce qu’elle repousse, ça colorie les murs, repeint le chat en jaune et revient à la maison avec son content de griffures et de gnons. Angela Merkel n’en peut plus.
Pour une femme, avoir un enfant la quarantaine passée est une aventure périlleuse. En recevoir un la cinquantaine venue présente des dangers autrement plus graves. Pour le corps mais surtout pour la tête.
C’était un dimanche du mois de mai 2007, Angie était restée travailler très tard au Kohlosseum, le siège mastoc de la chancellerie fédérale. Assise à son bureau, face au portrait grandeur nature d’Helmut Kohl, elle relisait une note technique sur la manière de rendre l’Alsace à la France sans que personne ne s’en aperçoive, quand elle éprouva un premier spasme. En moins de quinze secondes, tout était accompli. Un petit être chétif et dodelinant faisait face à la chancelière. N’était sa petite taille, rien ne laissait présumer qu’il venait de naître. Il regarda fixement Angie, jeta un coup d’œil à sa Rolex et tourna les talons en lâchant un : « Bon, ben c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille… »
La vie d’Angie devint, dès lors, un calvaire. Elle tenta d’amadouer le gamin, le laissant lui faire la bise en public et l’appeler maman, puis elle consulta tout ce que l’Allemagne compte en pédiatres et en pédopsychiatres, relut tout Jacobi et Perelman, fit – chose admirable pour une luthérienne – le pèlerinage des Vierzehnheiligen en priant trois fois les quatorze saints auxiliaires, s’arrêtant même de longues heures dans la chapelle consacrée à Margareta von Antiochia, dont la réputation n’est plus à faire quand on a des problèmes de dragons et d’enfants.
Rien pourtant n’y fit. Tout s’aggrava même : plus les semaines passaient, plus le terrible rejeton redoublait son ardeur et son agitation. Comme Angie ne pouvait décemment garder le trublion auprès d’elle à Berlin, elle l’envoya en pension à Paris, où, présumait-elle, il pourrait gagner en sagesse et en prudence. Las, l’assiduité du petiot en classe n’était pas des meilleures : s’il excellait en sport, il était en revanche nul en allemand, pas très bon en français, médiocre en maths et en histoire. Quant à la géographie, autant ne pas en parler : l’idée lui vint, par exemple, un jour que la Méditerranée ne baignait pas les côtes de l’Allemagne ! Faut-il être à ce point arriéré pour ignorer cette réalité topologique qui fait que, six mois par an, le pourtour méditerranéen est le dix-septième Land allemand ? De mars à septembre, des Baléares à la Crète, de la Sicile à la Tunisie, on parle allemand, on mange allemand, on pisse allemand dans la Mare nostrum.
Angie lui fit la leçon et lui apprit les choses de la vie. Mais ce ne fut pas suffisant pour distraire l’enfant de ses terribles jeux. Pour se venger de sa mère qui le tenait à l’écart, il s’entoura à Paris d’une bande d’amis, à laquelle il donna le nom saugrenu de « cabinet » – manifestation de ce que Karl Abraham appelait le stade sadique-anal. L’enfant prit grand soin à ce qu’aucun de ses compagnons de jeu ne parlât un mot d’allemand, ce qui, réflexion faite, était grandement préférable : combien de guerres, dans l’histoire, l’incompréhension mutuelle et la barrière des langues auront-elles empêchées !
Cependant, l’enfant trépignait, s’agitait, réclamait sa mère et quémandait son attention. Dans le dernier SMS qu’il lui envoyait il y a quelques jours – l’enfant pourri gâté a un téléphone portable –, il écrivait : « Maman, viens à Verdun qu’on joue à Kohl et Mitterrand. Tout petit à côté de toi, je te prendrai par la main. Je te ferai des bisous et mille gros poutous partout. Tu verras, je serai sage. »
Maman ne vint pas à Verdun. Elle y envoya le Knecht Ruprecht (père Fouettard), un homme terrible doté des plus gros sourcils de la politique allemande et qui, accessoirement, préside le Bundesrat sous le nom de Peter Müller. Essayez donc un jour de vous amuser avec un Bernard Accoyer qui aurait la pilosité d’un Claude Allègre.
Aujourd’hui, Angie n’en peut plus. Elle est au bout du rouleau. Elle songe à envoyer le garçonnet en croisière sur le Rhin, du côté de Sankt Goarshausen. Là, au creux de la vague et des remous, il entendra, pour la dernière fois, une voix qu’il ne pourra comprendre :
Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn ;
Und das hat mit ihrem Singen
Die Bundeskanzlerin getan.
(A la fin bateaux et bateliers
Par les vagues, je crois, furent submergés
Et c’est pour Nicolas Sarkozy
Que notre chancelière le fit…)
Maldives : l’impossibilité d’une île
« Surtout pas de vagues ! » : telle pourrait être, des Maldives, la devise nationale. Pendant fort longtemps, bien planquée à l’ombre de ses palmiers, l’archipel a été en effet la dictature la plus discrète de la planète. Prétendre y faire de la politique ne pouvait vous conduire, selon le bon mot de son nouveau président, Mohamed Nasheed, qu’à deux endroits : le gouvernement ou la prison.
Soit. Et alors ? Eh bien, s’il est ici question desdites, ce n’est pas pour vous consoler de la météo, ni même pour rappeler à nos annonceurs que les lecteurs de Causeur (tous classés « CSP + », il va sans dire) sont familiers de cette destination édénique. Mais parce que les Maldives sont une des très rares bonnes nouvelles de cette fin d’année : une dictature islamique virant à la démocratie, sans heurt notable ni bombes américaines.
Dictature ? Islamique ? Oui-da. En matière de « »paradis », la carte postale avait un verso. Et méchamment noirci. Les touristes, directement convoyés vers l’île privée de leur club à peine descendus de l’aéronef, n’en voyaient rien. On venait ici pour le soleil, le silence, et des lagons cristallins. Pas pour s’adonner à ce tourisme schizophrène qui fait la fortune de Cuba, où nombre d’altertouristes se précipitent tout à la fois pour goûter les joies du « tourisme inégal » et pour se donner bonne conscience, en collectant des témoignages sur la réalité de l’île du Docteur Castro.
Les Maldives ? Trente ans d’une dictature implacable, celle du « sultan » Abdul Gayoom, grand prévaricateur devant Allah. La charia en loi suprême, tout juste concurrencée par un autre opium du peuple : l’héroïne, à laquelle s’adonne selon l’OMS environ dix pour cent de la population. Un taux d’addiction qui renseigne sur l’indice de bonheur local, et que l’on ne rencontre guère dans le monde, plus même dans le Bronx. Le bikini, inutile de le préciser, y est interdit (pas grave : la baignade, impudique plaisir occidental, est fortement déconseillé aux natives), de même que tout symbole religieux non musulman (hors plages à touristes) ou tout « objet érotique » (hors chambres à touristes). L’archipel connaît un taux effroyable de chômage, dont l’Etat s’accommode fort bien, tout à la multiplication des mosquées. Quant au clergé, sa principale revendication demeure le rétablissement de la peine de mort pour les apostats. Un paradis, on vous dit.
Or, le 28 octobre 2008, quelque chose d’inouï s’est passé : un opposant tout juste sorti de prison, dont le programme était plutôt libéral, a remporté les élections. Et le potentat en place, prenant acte des résultats, a accepté de jouer le jeu de l’alternance en lui cédant la présidence. Quelques journaux asiatiques, bien sûr, ont cru devoir expliquer le fair-play du président sortant par la promesse d’une amnistie post-électorale – et quand on sait qu’il est suspecté d’avoir détourné jusqu’à l’aide internationale après le Tsunami de 2004, on comprend son désir de prendre un peu de recul en Suisse.
Las ! Le nouveau pouvoir reste prisonnier de la devise nationale : pas de vagues ! Mais pour une tout autre raison : selon les scientifiques, le pays risque tout bonnement de disparaître dans les prochaines années. La montée du niveau de l’océan indien est régulière, et les îles comme les îlots sont engloutis les uns après les autres. Culminant à une hauteur de 2,3 mètres, les Maldives ne feront pas de vieux rivages. C’était sans compter sur le pragmatisme du nouveau président, qui a immédiatement proposé un plan de déménagement collectif.
Le peuple des Maldives a dix ans pour se trouver une nouvelle patrie. On a d’abord songé à l’Australie, pays continent fort peu peuplé. Mais les Océaniens viennent de refuser catégoriquement la demande d’asile groupée de douze mille désespérés de Tuvalu, eux aussi menacés par le Déluge. Inutile, donc, de frapper à leur porte. Qu’à cela ne tienne ! Le président Nasheed a évoqué une autre solution, et un autre exemple : acheter des terres, au prix fort, et s’y imposer légalement – « comme les Israéliens », s’est-il enthousiasmé. Les imams en sont restés bouche bée. Qu’il jette son dévolu sur l’Inde, l’Afrique ou la Patagonie, souhaitons-lui donc bonne chance. Car son projet devrait, tôt ou tard, faire tout de même quelques vagues.
Barack laisse tomber le Black
Pour être présidentiable, Barack Obama avait déjà dû renoncer aux cigarettes (au moins en public, en tout cas). D’après le New York Times, pour être président, il va probablement devoir aussi abandonner un autre vice: le Blackberry. Jusque là, on le ne voyait jamais sans son superphone surfant et mailant à longueur de journée. Hélas, la confidentialité du réseau étant ce qu’elle est, une telle addiction au « Crackberry » est peu compatible avec les impératifs de sécurité de la Maison Blanche. Reste à savoir comment le futur président va pouvoir montrer au monde entier l’ampleur de sa modernité, une fois qu’on lui aura confisqué ce convaincant signe extérieur de jeunesse. Un piercing, peut-être ?
PS. La victoire discrète des parrains de province
En 1986, Michel-Antoine Burnier et Frédéric Bon publiaient un essai intitulé Que le meilleur perde, éloge de la défaite en politique. Ils défendaient avec brio la thèse apparemment paradoxale selon laquelle l’action des hommes politiques avait pour but ultime de perdre les élections. Si, par malheur, ils échouaient, et se trouvaient investis de responsabilités nationales, ils mettaient alors toute leur énergie à se faire étaler au scrutin suivant pour refiler le mistigri à leurs adversaires. A de rares exceptions près, la vie politique française ultérieure à la parution de ce livre a donné raison à ses auteurs. On appelle cela l’effet essuie-glace, un coup à droite, un coup à gauche.
Le Parti socialiste français, meilleur élève de la classe Burnier-Bon, a fait très fort lors de son dernier congrès, en fusillant d’emblée Bertrand Delanoë, le seul candidat à sa direction qui avait quelques chances de damer le pion à Nicolas Sarkozy en 2012. Voilà un homme d’expérience, disposant d’une base arrière performante pour se préparer au combat présidentiel, la mairie de Paris, et doté d’un farouche désir de monter la dernière marche de l’échelle des honneurs républicains. De plus, son style classique d’homme politique ne confondant pas show-bizz et combat militant rassure les « tradis » du parti, alors que sa gestion hardie de la capitale séduit les « bobos » modernistes. Bref, c’était l’homme qu’il fallait absolument écarter si l’on ne voulait pas interrompre la série de défaites présidentielles brillamment réussie par le PS depuis 1995.
Cette opération a été menée de main de maître par trois personnages dont la discrétion n’a d’égale que l’efficacité dans la mise en œuvre d’une stratégie visant à éviter à tout prix que leur parti se trouve en position de conquérir l’Elysée en 2012. Il s’agit de Jean-Noël Guérini, président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, et de Georges Frêche, président du conseil régional Languedoc-Roussillon. Sans l’apport des voix venues de puissantes fédérations contrôlées par ces trois barons locaux, Ségolène Royal aurait été largement devancée par ses concurrents et définitivement écartée d’une course présidentielle, où elle a démontré ses immenses capacités de perdante.
Ce détail n’a pas échappé à nos trois parrains de province pour qui l’accession d’un socialiste à la magistrature suprême serait une catastrophe. Comme ils sont totalement dépourvus d’ambition présidentielle, mais entendent bien rester maîtres en leur fief le plus longtemps possible, ils ont constaté que chaque fois que la gauche tenait les manettes à Paris, les élections locales étaient désastreuses sur l’ensemble du territoire. Or Gérard Collomb, dit Gégé entre Rhône et Saône, entend bien rester assis dans son fauteuil de maire de Lyon jusqu’à ce que l’âge l’en écarte, ce qui n’est pas du tout-cuit dans une ville sociologiquement difficile pour la gauche. Jean-Noël Guérini, qui a raté d’un cheveu la mairie de Marseille en 2008, espère prendre sa revanche en 2014, lorsque Jean-Claude Gaudin prendra sa retraite. Quant au truculent et incontrôlable gaffeur Georges Frêche qui vient de fêter ses soixante-dix ans il est partant pour un nouveau mandat de président du Conseil régional lors des élections de 2009.
Quoiqu’il arrive lors du vote des militants pour désigner le (ou la) prochain(e) premier(ère) secrétaire du PS, nos trois compères sont maintenant à peu près assurés qu’aucune victoire intempestive en 2014 ne viendra perturber leur plan de carrière. Passons rapidement sur Benoît Hamon, dont la ligne gauchiste est une garantie absolue de défaite, mais qui ne semble pas en mesure de l’emporter au sein du PS. Martine Aubry pourrait, elle, présenter un réel danger: son positionnement social est en phase avec les aspirations des classes populaires et moyennes angoissées par la crise économique, et son désir de pouvoir est incontestable. Mais son exposition en première ligne à la tête d’un parti qui risque fort de subir quelques déboires électoraux en 2009, lors des élections européennes et régionales, est un sérieux handicap. Ségolène, enfin, si elle parvient à l’emporter malgré la coalition de tous ses rivaux est tellement « clivante », comme on dit maintenant dans le jargon Science-Po, que le PS risque, sous sa direction, au pire l’explosion, et au mieux le retrait sur l’Aventin des militants allergiques à son style de télévangéliste.
La vie politique étant tout de même faite parfois de surprises, on ne saurait trop conseiller à nos amis de Lyon, Marseille et Montpellier de se montrer vigilants. Ainsi, dans l’hypothèse où la fréquentation assidue du groupe de Washington des Sex-addicts anonymous permettrait à Dominique Strauss-Kahn de contrôler à l’avenir ses pulsions autodestructrices, il pourrait sérieusement perturber les plans du trio provincial. Car la défaite, comme la victoire, n’est jamais assurée.
Hammadi m’a dit…
Nos confrères de Libération nous l’apprennent : proche de Benoît Hamon, Razzy Hammadi estime que son boss « sort renforcé du congrès », ce qui n’est certes pas contestable. Là où ça devient marrant, c’est quand le bouillant Secrétaire national du PS à la Riposte dit croire en « un effet obhamon » dans le parti. C’est pas pour critiquer Razzy Hammadi, dont les qualités politiques ne sont plus à démontrer, mais son avenir dans la pure communication politique semble assez compromis. « L’effet obhamon » : à Reims, le brainstorming du courant C a dû être aussi violent qu’une réunion de rédaction au Canard enchaîné…
C’est l’histoire de quinze jeunes filles
Nous avons tellement plus urgent à penser, n’est-ce pas ? Le PS par exemple et son congrès de Reims sans bulle ni onction, avec son goût pénible de champagne tiède et éventé. Ségolène qui, en bonne socialiste, fait la synthèse mais la synthèse d’elle-même, c’est-à-dire celle de Bernadette Soubirous et d’Eva Peron. Martine Aubry qui a rencontré un syndicaliste et a eu une révélation gaullienne sur sa vocation à sauver le parti. Ou Delanoë qui se défile en s’apercevant que ces ploucs de militants provinciaux ne travaillent pas tous dans la communication ou la culture et ont des soucis de fins de mois dans les zones commerciales de la France, ce pays si étrange qui commence après le périphérique.
Oui, tellement plus urgent : les gesticulations du pouvoir qui, aidé par une presse décidément bien policée avec les puissants et bien policière avec ses opposants, a décidé qu’un livre était une pièce à conviction, menaçait la République et que son inspirateur, soupçonné d’avoir arrêté quelques TGV en rase campagne, méritait la Bastille, l’estrapade, l’écartèlement, la baignoire. Au gnouf, l’ennemi intérieur. Le luddisme de ces jeunes gens ne les a pas empêchés de rendre vie à un village de Corrèze désertifié par les exigences modernes de l’économie. Nous préférons refuser de voir l’insurrection qui vient. Et dire que sans cette affaire des TGV, ce groupe mystérieux aurait fait un très bon reportage de Jean-Pierre Pernaud, dont la voix grasseyante se serait extasiée avec son onction habituelle sur « ces sympathiques jeunes gens qui ont rouvert l’épicerie café et donnent des cours du soir aux enfants, comme quoi les jeunes ne sont pas tous des brûleurs de bagnole. A demain même heure, à vous Romorantin, je vous rends l’antenne ».
Mais il se trouve qu’une horreur chimiquement pure, l’une de ces tâches de sang métaphysique, pour paraphraser Lautréamont, que toute l’eau de la mer ne pourra effacer s’est produite pendant ce temps-là. C’était mercredi 12 novembre, le matin. Quinze jeunes filles allaient à l’école. Elles avaient dix-sept ans. On peut imaginer les rires, les conversations, un certain bonheur d’être au monde qui n’appartient qu’à cet âge-là. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », disait déjà Rimbaud. Connaissaient-elles Rimbaud ? On peut en douter : elles allaient à l’école en Afghanistan, dans la région de Kandahar. De même, leurs rires devaient être sérieusement étouffés, avec une burqa. Oui, elles allaient à l’école en burqa et les grillages devant les yeux prêtent assez difficilement aux confidences amoureuses comme à la compréhension des intuitions fulgurantes de Rimbaud : « …aux supplices par le silence des eaux et de l’air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux ».
On ne laissera jamais donc dire que dix-sept ans est le plus bel âge de la vie dans l’Afghanistan de 2008. Les agresseurs héroïques sont arrivés à moto, ils ont entouré les jeunes filles, ils leur ont ordonné de retirer leur burqa et ils les ont aspergées de vitriol avec des pistolets à eau. Les salauds ont parfois un sens de l’humour inconscient, le détail du pistolet à eau sent son goût de la plaisanterie horrible. Les barbus ont aussi leurs amusements. L’humour taliban. Le gag islamiste.
Les jeunes filles afghanes, défigurées ou non, sont scolarisées en Afghanistan à hauteur de 9 % dans le secondaire. C’est encore trop pour ces débiles autrefois suréquipés par les Américains pour lutter contre l’ogre soviétique. L’a-t-on glorifiée cette résistance afghane contre les vilains soldats russes. C’était la liberté éclairant le monde. Il y en avait des vibratos dans les voix un peu plus jeunes, un peu moins usées par les reniements répétés, des Kouchner, des BHL, des Glucksmann. Et quand Bush a décidé de bombarder massivement le pays, le nouveau philosophe comme l’intellectuel « néocons » promettaient que la guerre allait faire de l’Afghanistan un Etat moderne avec des routes, des écoles, des supermarchés, des jeunes filles qui lisent Rimbaud et pourquoi pas une Techno Parade à Kaboul. On allait venger le commandant Massoud, le Che Guevara des bonnes consciences éditorialisantes, assassiné le 10 septembre 2001. On avait juste tendance à oublier que Massoud, pas plus qu’Izetbegovic en Bosnie d’ailleurs n’étaient les chefs éclairés qu’on a bien voulu nous présenter. La différence entre un régime dirigé par Massoud et un régime purement Taliban, c’est que Massoud aurait laissé les jeunes filles vitriolées choisir la couleur de leur burqa avant d’aller à l’école. Comme dirait Rimbaud, toujours lui, dans cette histoire : « Il y a une horloge qui ne sonne pas. »
Quinze jeunes filles défigurées, c’est une métaphore assez monstrueuse et précise de la barbarie aujourd’hui, comme cette botte écrasant à l’infini un visage torturé dans le 1984 d’Orwell. Or, nous envoyons mourir là-bas de jeunes soldats sans diplômes, recrutés dans les forums d’orientation du lycéen et sommes incapables d’empêcher ce crime contre l’esprit et la beauté. Si notre mission était une réussite, ces garçons, à peine plus âgés que leurs victimes, ils les auraient invitées à sortir pour aller danser. Il y aurait eu des épisodes charmants et dérisoires. Un caporal aurait fait le coup de la panne avec son half-track. Elles auraient peut-être eu l’impression de vivre la même vie que leurs mères, à l’époque des Russes. Les vilains Russes qui étaient arrivés comme des impérialistes mais aussi comme des universalistes et qui ne vitriolaient pas les filles et chassaient, ces fanatiques équipés par l’oncle Sam, loin, très loin dans les montagnes.
Ce que n’ont jamais fait, à ma connaissance, les centaines de journalistes qui, depuis 2001, ont fait leur petit tour à Kaboul, c’est de demander à une femme d’une cinquantaine d’années quelle époque de sa vie elle regrettait – peut-être celle où elle pouvait se promener habillée comme elle le voulait, faire des études d’infirmière, conduire une voiture. Leur réponse leur aurait peut-être valu – comme elle risque de me valoir à moi – une volée de bois verts pour apologie des chars brejnéviens.
Il n’empêche : quinze jeunes filles vitriolées, et pas des Lolitas, des mutilées en burqa qui, lorsqu’elles la retireront, souffriront quand elles croiseront un miroir.
Laissons la conclusion à Rimbaud, notre envoyé spécial en Afghanistan : « J’ai vu l’enfer des femmes là-bas. »
Mauvaise mine
Le commandant Sebastian Morley, chef des SAS britanniques en Afghanistan, vient de démissionner, accusant son gouvernement de « sous-investissement chronique ». D’après lui, ce manque d’engagement financier aurait directement provoqué la mort de quatre de ses hommes en juin dernier. Selon l’officier, les quatre soldats d’élite ont trouvé la mort parce que leur véhicule, insuffisamment protégé et donc inadapté aux menaces de ce théâtre d’opérations, a sauté sur une mine. Qu’en pensent tous ceux qui, depuis trois mois, critiquent sans cesse les carences de l’armée française en Afghanistan, en rabâchant à quel point les Britanniques, eux, sont mieux équipés ? Qui nous répètent que si on avait acheté les véhicules blindés utilisés par l’armée de Sa Majesté, on aurait pu éviter les conséquences tragiques de l’embuscade qui a coûté la vie à 11 militaires français ? Cette démission devrait servir de leçon : même outre-Manche, les moyens ne sont pas illimités et les choix difficiles, voire cruels. Même chez les anglicans, il faut parfois déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul.
Fool Moon
Toute ma vie j’ai rêvé d’être un chanteur de rock. Jamais un batteur. Le batteur, s’il n’est que batteur, reste à mes oreilles le plus interchangeable des membres d’un groupe[1. Pardon aux lecteurs-batteurs.]. La seule personne irremplaçable en matière de musique, c’est évidemment le compositeur, et éventuellement le parolier – qu’il s’agisse de rock ou de baroque, de Monteverdi ou de Ron Maël[2. Auteur-compositeur de Sparks, le meilleur groupe du monde since 1972 (maison sérieuse)].
Mais voilà, Keith Moon était tout sauf rien qu’un batteur. S’il frappait sur ses peaux comme un sourd, c’est sans doute qu’il aurait pu continuer même sourd comme un Beethoven – voire aussi muet et aveugle, comme le Pinball wizard [3. Héros de l’opéra rock Tommy, pour les incultes.]. C’est même pour ça qu’il était non pas l’âme des Who, mais son double extraverti.
L’âme bien sûr c’est Pete Townshend, auteur-compositeur-interprète du groupe qu’il a – et qui l’a – élevé au-dessus de lui-même. Pas de Who sans Pete, ses grands bras à moulinets, ses ailes d’albatros et son univers de Peter Pan.
Mais il avait besoin de Keith Moon comme sparring-partner, tant leurs fêlures étaient complémentaires. Tel n’était pas le cas avec le chanteur Daltrey (le blond péroxydé aux-tablettes-de-chocolat), ni même avec le bassiste John Entwistle (mort-vivant bien avant son décès, et visiblement heureux de l’être).
Est-ce par hasard, comme disait l’autre, si le dernier album des Who dignes de ce nom (Who are you, 1978) fut aussi le dernier auquel Keith ait participé ?
En vérité, le Fool Moon, « parrain du punk » selon Alice Cooper, n’aurait jamais pu être le leader de quoi que ce soit. Il fuyait assez raisonnablement les responsabilités, conscient de ne pouvoir en assumer aucune (surtout sur le long terme).
Townshend lui-même avait dès l’origine laissé la vedette à Daltrey pour des raisons, disons, « complexes ». Plus précisément, un double complexe d’infériorité externe et de supériorité interne, du genre plutôt dur à gérer : en haut de l’échelle, mais légèrement à côté…
Ensemble, ces deux mecs génialement bancals faisaient tenir debout les Who et leur légende. En perdant son pote, Pete n’a sans doute pas perdu son talent ; mais peut-être sa « volonté de vouloir » comme disait Jankélévitch – qui n’a pas dit que des conneries.
Récemment, la chaîne Discovery a consacré à Keith Moon un bon doc, où l’on comprenait l’essentiel du personnage à travers « ses dernières heures ». Sa mort prématurée (32 ans seulement, plus fort que le président Jésus[4. Mutatis mutandis.] !) était inscrite dans sa vie : ce mec refusait de grandir.
A l’âge de la « comédie sociale » et de la « tragédie sexuelle[5. Comme René Girard définit joliment l’âge adulte.] », ses distractions favorites étaient restées celles d’un potache fêlé : exiger un waterbed géant dans sa chambre d’hôtel, pour le crever aussitôt à coups de couteau ; foncer dans une piscine au volant de sa Rolls[6. En fait une Lincoln, selon d’autres sources.] ; goûter un somnifère pour chevaux juste avant de monter sur scène, quitte à en tomber K.O. au beau milieu d’un solo…
Mais c’est aussi ça, c’est surtout ça, l’esprit rock ! « When I see the price that you pay / I don’t want to grow up », chantaient les Ramones, avant de le prouver en mourant l’un après l’autre sans être jamais passés par la case « adulte ».
A cet égard, un regret : le documentaire ne donne pas la parole aux deux survivants des Who. Ont-ils refusé, et pourquoi ? L’histoire ne le dit pas. A défaut, c’est la dernière petite amie de Keith, Annette Walter Wax (par ailleurs bien conservée) qui parle le mieux de lui.
Elle raconte comment il se détruisait consciencieusement en mélangeant drogues, alcools et… médicaments de sevrage anti-alcoolique[7. Ainsi a-t-on retrouvé dans son organisme, entre autres, 32 pilules d’Héminévrine (un genre d’Espéral du XXe siècle, pour les amateurs).].
Elle raconte même pourquoi : sa grande crainte, c’est que « s’il avait été sobre, ses amis l’auraient trouvé ennuyeux ».
Et puis il y avait son « péché originel » à lui, qu’il ne se pardonnait toujours pas malgré les années, la police, la justice et une psychothérapie carabinée : « Il se sentait coupable de la mort d’un ami qu’il avait écrasé par erreur en fuyant une bagarre avec des skinheads. »
Bref, résume le doc, s’il n’aimait que « faire la fête », c’est que « personne n’a jamais pu le convaincre que tout allait bien ».
Après, bien sûr, il y a ses médecins qui nous révèlent avoir décelé chez lui « de graves troubles de l’attention avec hyperactivité ». Tu m’étonnes ! Ce mec-là ne pouvait survivre qu’en s’étourdissant en permanence par tous les moyens, même létaux.
« Voilà pourquoi votre fille est muette » – et notre batteur mort. Mais au-delà de Molière et de ses Diafoirus, je tiens que Keith Moon souffrait d’un malaise ontologique qui, finalement, se résume assez bien dans l’expression « What the fuck ? »
On est loin ici des pseudo-révolutions à la Clash ou à la con. Je diagnostiquerais plus volontiers chez Moon une « rebel attitude » foncièrement personnelle, donc rétive à tout embrigadement. N’était-ce pas d’ailleurs la marque de fabrique des Who ?
Comme me le révélait récemment l’ami Marc Cohen, pour mon plus grand bonheur, le très conservateur magazine américain National Review a eu l’amusante idée d’établir le Top 50 des chansons les plus réacs de l’histoire du rock. Numéro 1, devinez quoi ? Won’t get fooled again[9. La meilleure chanson du meilleur album du meilleur groupe de rock du meilleur XXe siècle.]. En gros, « on ne se fera plus niquer ». Tout un programme !
Asinus asinum fricat
A la demande générale des quelques amis à qui j’en ai parlé, je vous donne ici un nouvel extrait du désormais fameux rapport de la Halde, qui n’était pas cité dans le papier Halde-là. Il est tiré du chapitre concernant les discriminations à l’égard des homosexuels dans les manuels scolaires. On pourra affirmer sans crainte qu’il se passe de commentaire.
« Les relations homosexuelles ne sont guère plus évoquées dans le cadre de la sexualité des animaux comme l’attestent les extraits issus de différents manuels : « Le rat est attiré par la rate en chaleur » (SVT section Terminale S, édition Bordas), « les grillons mâles attirent leurs femelles par leur chant », « les mammifères femelles en période ovulatoire recherchent et acceptent les mâles” (SVT 4e édition, Nathan, 2007). Ces ouvrages font bien référence aux comportements sexuels des animaux, mais l’attirance pour le sexe opposé est l’unique conduite envisagée. »
Les malheurs d’Angela
C’est le drame des parents qui ont des enfants turbulents. Ça se castagne à la récré, ça arrache les pattes des sauterelles, ça hache menu menu la queue des lézards jusqu’à ce qu’elle repousse, ça colorie les murs, repeint le chat en jaune et revient à la maison avec son content de griffures et de gnons. Angela Merkel n’en peut plus.
Pour une femme, avoir un enfant la quarantaine passée est une aventure périlleuse. En recevoir un la cinquantaine venue présente des dangers autrement plus graves. Pour le corps mais surtout pour la tête.
C’était un dimanche du mois de mai 2007, Angie était restée travailler très tard au Kohlosseum, le siège mastoc de la chancellerie fédérale. Assise à son bureau, face au portrait grandeur nature d’Helmut Kohl, elle relisait une note technique sur la manière de rendre l’Alsace à la France sans que personne ne s’en aperçoive, quand elle éprouva un premier spasme. En moins de quinze secondes, tout était accompli. Un petit être chétif et dodelinant faisait face à la chancelière. N’était sa petite taille, rien ne laissait présumer qu’il venait de naître. Il regarda fixement Angie, jeta un coup d’œil à sa Rolex et tourna les talons en lâchant un : « Bon, ben c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille… »
La vie d’Angie devint, dès lors, un calvaire. Elle tenta d’amadouer le gamin, le laissant lui faire la bise en public et l’appeler maman, puis elle consulta tout ce que l’Allemagne compte en pédiatres et en pédopsychiatres, relut tout Jacobi et Perelman, fit – chose admirable pour une luthérienne – le pèlerinage des Vierzehnheiligen en priant trois fois les quatorze saints auxiliaires, s’arrêtant même de longues heures dans la chapelle consacrée à Margareta von Antiochia, dont la réputation n’est plus à faire quand on a des problèmes de dragons et d’enfants.
Rien pourtant n’y fit. Tout s’aggrava même : plus les semaines passaient, plus le terrible rejeton redoublait son ardeur et son agitation. Comme Angie ne pouvait décemment garder le trublion auprès d’elle à Berlin, elle l’envoya en pension à Paris, où, présumait-elle, il pourrait gagner en sagesse et en prudence. Las, l’assiduité du petiot en classe n’était pas des meilleures : s’il excellait en sport, il était en revanche nul en allemand, pas très bon en français, médiocre en maths et en histoire. Quant à la géographie, autant ne pas en parler : l’idée lui vint, par exemple, un jour que la Méditerranée ne baignait pas les côtes de l’Allemagne ! Faut-il être à ce point arriéré pour ignorer cette réalité topologique qui fait que, six mois par an, le pourtour méditerranéen est le dix-septième Land allemand ? De mars à septembre, des Baléares à la Crète, de la Sicile à la Tunisie, on parle allemand, on mange allemand, on pisse allemand dans la Mare nostrum.
Angie lui fit la leçon et lui apprit les choses de la vie. Mais ce ne fut pas suffisant pour distraire l’enfant de ses terribles jeux. Pour se venger de sa mère qui le tenait à l’écart, il s’entoura à Paris d’une bande d’amis, à laquelle il donna le nom saugrenu de « cabinet » – manifestation de ce que Karl Abraham appelait le stade sadique-anal. L’enfant prit grand soin à ce qu’aucun de ses compagnons de jeu ne parlât un mot d’allemand, ce qui, réflexion faite, était grandement préférable : combien de guerres, dans l’histoire, l’incompréhension mutuelle et la barrière des langues auront-elles empêchées !
Cependant, l’enfant trépignait, s’agitait, réclamait sa mère et quémandait son attention. Dans le dernier SMS qu’il lui envoyait il y a quelques jours – l’enfant pourri gâté a un téléphone portable –, il écrivait : « Maman, viens à Verdun qu’on joue à Kohl et Mitterrand. Tout petit à côté de toi, je te prendrai par la main. Je te ferai des bisous et mille gros poutous partout. Tu verras, je serai sage. »
Maman ne vint pas à Verdun. Elle y envoya le Knecht Ruprecht (père Fouettard), un homme terrible doté des plus gros sourcils de la politique allemande et qui, accessoirement, préside le Bundesrat sous le nom de Peter Müller. Essayez donc un jour de vous amuser avec un Bernard Accoyer qui aurait la pilosité d’un Claude Allègre.
Aujourd’hui, Angie n’en peut plus. Elle est au bout du rouleau. Elle songe à envoyer le garçonnet en croisière sur le Rhin, du côté de Sankt Goarshausen. Là, au creux de la vague et des remous, il entendra, pour la dernière fois, une voix qu’il ne pourra comprendre :
Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn ;
Und das hat mit ihrem Singen
Die Bundeskanzlerin getan.
(A la fin bateaux et bateliers
Par les vagues, je crois, furent submergés
Et c’est pour Nicolas Sarkozy
Que notre chancelière le fit…)
Maldives : l’impossibilité d’une île
« Surtout pas de vagues ! » : telle pourrait être, des Maldives, la devise nationale. Pendant fort longtemps, bien planquée à l’ombre de ses palmiers, l’archipel a été en effet la dictature la plus discrète de la planète. Prétendre y faire de la politique ne pouvait vous conduire, selon le bon mot de son nouveau président, Mohamed Nasheed, qu’à deux endroits : le gouvernement ou la prison.
Soit. Et alors ? Eh bien, s’il est ici question desdites, ce n’est pas pour vous consoler de la météo, ni même pour rappeler à nos annonceurs que les lecteurs de Causeur (tous classés « CSP + », il va sans dire) sont familiers de cette destination édénique. Mais parce que les Maldives sont une des très rares bonnes nouvelles de cette fin d’année : une dictature islamique virant à la démocratie, sans heurt notable ni bombes américaines.
Dictature ? Islamique ? Oui-da. En matière de « »paradis », la carte postale avait un verso. Et méchamment noirci. Les touristes, directement convoyés vers l’île privée de leur club à peine descendus de l’aéronef, n’en voyaient rien. On venait ici pour le soleil, le silence, et des lagons cristallins. Pas pour s’adonner à ce tourisme schizophrène qui fait la fortune de Cuba, où nombre d’altertouristes se précipitent tout à la fois pour goûter les joies du « tourisme inégal » et pour se donner bonne conscience, en collectant des témoignages sur la réalité de l’île du Docteur Castro.
Les Maldives ? Trente ans d’une dictature implacable, celle du « sultan » Abdul Gayoom, grand prévaricateur devant Allah. La charia en loi suprême, tout juste concurrencée par un autre opium du peuple : l’héroïne, à laquelle s’adonne selon l’OMS environ dix pour cent de la population. Un taux d’addiction qui renseigne sur l’indice de bonheur local, et que l’on ne rencontre guère dans le monde, plus même dans le Bronx. Le bikini, inutile de le préciser, y est interdit (pas grave : la baignade, impudique plaisir occidental, est fortement déconseillé aux natives), de même que tout symbole religieux non musulman (hors plages à touristes) ou tout « objet érotique » (hors chambres à touristes). L’archipel connaît un taux effroyable de chômage, dont l’Etat s’accommode fort bien, tout à la multiplication des mosquées. Quant au clergé, sa principale revendication demeure le rétablissement de la peine de mort pour les apostats. Un paradis, on vous dit.
Or, le 28 octobre 2008, quelque chose d’inouï s’est passé : un opposant tout juste sorti de prison, dont le programme était plutôt libéral, a remporté les élections. Et le potentat en place, prenant acte des résultats, a accepté de jouer le jeu de l’alternance en lui cédant la présidence. Quelques journaux asiatiques, bien sûr, ont cru devoir expliquer le fair-play du président sortant par la promesse d’une amnistie post-électorale – et quand on sait qu’il est suspecté d’avoir détourné jusqu’à l’aide internationale après le Tsunami de 2004, on comprend son désir de prendre un peu de recul en Suisse.
Las ! Le nouveau pouvoir reste prisonnier de la devise nationale : pas de vagues ! Mais pour une tout autre raison : selon les scientifiques, le pays risque tout bonnement de disparaître dans les prochaines années. La montée du niveau de l’océan indien est régulière, et les îles comme les îlots sont engloutis les uns après les autres. Culminant à une hauteur de 2,3 mètres, les Maldives ne feront pas de vieux rivages. C’était sans compter sur le pragmatisme du nouveau président, qui a immédiatement proposé un plan de déménagement collectif.
Le peuple des Maldives a dix ans pour se trouver une nouvelle patrie. On a d’abord songé à l’Australie, pays continent fort peu peuplé. Mais les Océaniens viennent de refuser catégoriquement la demande d’asile groupée de douze mille désespérés de Tuvalu, eux aussi menacés par le Déluge. Inutile, donc, de frapper à leur porte. Qu’à cela ne tienne ! Le président Nasheed a évoqué une autre solution, et un autre exemple : acheter des terres, au prix fort, et s’y imposer légalement – « comme les Israéliens », s’est-il enthousiasmé. Les imams en sont restés bouche bée. Qu’il jette son dévolu sur l’Inde, l’Afrique ou la Patagonie, souhaitons-lui donc bonne chance. Car son projet devrait, tôt ou tard, faire tout de même quelques vagues.
Barack laisse tomber le Black
Pour être présidentiable, Barack Obama avait déjà dû renoncer aux cigarettes (au moins en public, en tout cas). D’après le New York Times, pour être président, il va probablement devoir aussi abandonner un autre vice: le Blackberry. Jusque là, on le ne voyait jamais sans son superphone surfant et mailant à longueur de journée. Hélas, la confidentialité du réseau étant ce qu’elle est, une telle addiction au « Crackberry » est peu compatible avec les impératifs de sécurité de la Maison Blanche. Reste à savoir comment le futur président va pouvoir montrer au monde entier l’ampleur de sa modernité, une fois qu’on lui aura confisqué ce convaincant signe extérieur de jeunesse. Un piercing, peut-être ?
PS. La victoire discrète des parrains de province
En 1986, Michel-Antoine Burnier et Frédéric Bon publiaient un essai intitulé Que le meilleur perde, éloge de la défaite en politique. Ils défendaient avec brio la thèse apparemment paradoxale selon laquelle l’action des hommes politiques avait pour but ultime de perdre les élections. Si, par malheur, ils échouaient, et se trouvaient investis de responsabilités nationales, ils mettaient alors toute leur énergie à se faire étaler au scrutin suivant pour refiler le mistigri à leurs adversaires. A de rares exceptions près, la vie politique française ultérieure à la parution de ce livre a donné raison à ses auteurs. On appelle cela l’effet essuie-glace, un coup à droite, un coup à gauche.
Le Parti socialiste français, meilleur élève de la classe Burnier-Bon, a fait très fort lors de son dernier congrès, en fusillant d’emblée Bertrand Delanoë, le seul candidat à sa direction qui avait quelques chances de damer le pion à Nicolas Sarkozy en 2012. Voilà un homme d’expérience, disposant d’une base arrière performante pour se préparer au combat présidentiel, la mairie de Paris, et doté d’un farouche désir de monter la dernière marche de l’échelle des honneurs républicains. De plus, son style classique d’homme politique ne confondant pas show-bizz et combat militant rassure les « tradis » du parti, alors que sa gestion hardie de la capitale séduit les « bobos » modernistes. Bref, c’était l’homme qu’il fallait absolument écarter si l’on ne voulait pas interrompre la série de défaites présidentielles brillamment réussie par le PS depuis 1995.
Cette opération a été menée de main de maître par trois personnages dont la discrétion n’a d’égale que l’efficacité dans la mise en œuvre d’une stratégie visant à éviter à tout prix que leur parti se trouve en position de conquérir l’Elysée en 2012. Il s’agit de Jean-Noël Guérini, président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, et de Georges Frêche, président du conseil régional Languedoc-Roussillon. Sans l’apport des voix venues de puissantes fédérations contrôlées par ces trois barons locaux, Ségolène Royal aurait été largement devancée par ses concurrents et définitivement écartée d’une course présidentielle, où elle a démontré ses immenses capacités de perdante.
Ce détail n’a pas échappé à nos trois parrains de province pour qui l’accession d’un socialiste à la magistrature suprême serait une catastrophe. Comme ils sont totalement dépourvus d’ambition présidentielle, mais entendent bien rester maîtres en leur fief le plus longtemps possible, ils ont constaté que chaque fois que la gauche tenait les manettes à Paris, les élections locales étaient désastreuses sur l’ensemble du territoire. Or Gérard Collomb, dit Gégé entre Rhône et Saône, entend bien rester assis dans son fauteuil de maire de Lyon jusqu’à ce que l’âge l’en écarte, ce qui n’est pas du tout-cuit dans une ville sociologiquement difficile pour la gauche. Jean-Noël Guérini, qui a raté d’un cheveu la mairie de Marseille en 2008, espère prendre sa revanche en 2014, lorsque Jean-Claude Gaudin prendra sa retraite. Quant au truculent et incontrôlable gaffeur Georges Frêche qui vient de fêter ses soixante-dix ans il est partant pour un nouveau mandat de président du Conseil régional lors des élections de 2009.
Quoiqu’il arrive lors du vote des militants pour désigner le (ou la) prochain(e) premier(ère) secrétaire du PS, nos trois compères sont maintenant à peu près assurés qu’aucune victoire intempestive en 2014 ne viendra perturber leur plan de carrière. Passons rapidement sur Benoît Hamon, dont la ligne gauchiste est une garantie absolue de défaite, mais qui ne semble pas en mesure de l’emporter au sein du PS. Martine Aubry pourrait, elle, présenter un réel danger: son positionnement social est en phase avec les aspirations des classes populaires et moyennes angoissées par la crise économique, et son désir de pouvoir est incontestable. Mais son exposition en première ligne à la tête d’un parti qui risque fort de subir quelques déboires électoraux en 2009, lors des élections européennes et régionales, est un sérieux handicap. Ségolène, enfin, si elle parvient à l’emporter malgré la coalition de tous ses rivaux est tellement « clivante », comme on dit maintenant dans le jargon Science-Po, que le PS risque, sous sa direction, au pire l’explosion, et au mieux le retrait sur l’Aventin des militants allergiques à son style de télévangéliste.
La vie politique étant tout de même faite parfois de surprises, on ne saurait trop conseiller à nos amis de Lyon, Marseille et Montpellier de se montrer vigilants. Ainsi, dans l’hypothèse où la fréquentation assidue du groupe de Washington des Sex-addicts anonymous permettrait à Dominique Strauss-Kahn de contrôler à l’avenir ses pulsions autodestructrices, il pourrait sérieusement perturber les plans du trio provincial. Car la défaite, comme la victoire, n’est jamais assurée.
Hammadi m’a dit…
Nos confrères de Libération nous l’apprennent : proche de Benoît Hamon, Razzy Hammadi estime que son boss « sort renforcé du congrès », ce qui n’est certes pas contestable. Là où ça devient marrant, c’est quand le bouillant Secrétaire national du PS à la Riposte dit croire en « un effet obhamon » dans le parti. C’est pas pour critiquer Razzy Hammadi, dont les qualités politiques ne sont plus à démontrer, mais son avenir dans la pure communication politique semble assez compromis. « L’effet obhamon » : à Reims, le brainstorming du courant C a dû être aussi violent qu’une réunion de rédaction au Canard enchaîné…
C’est l’histoire de quinze jeunes filles
Nous avons tellement plus urgent à penser, n’est-ce pas ? Le PS par exemple et son congrès de Reims sans bulle ni onction, avec son goût pénible de champagne tiède et éventé. Ségolène qui, en bonne socialiste, fait la synthèse mais la synthèse d’elle-même, c’est-à-dire celle de Bernadette Soubirous et d’Eva Peron. Martine Aubry qui a rencontré un syndicaliste et a eu une révélation gaullienne sur sa vocation à sauver le parti. Ou Delanoë qui se défile en s’apercevant que ces ploucs de militants provinciaux ne travaillent pas tous dans la communication ou la culture et ont des soucis de fins de mois dans les zones commerciales de la France, ce pays si étrange qui commence après le périphérique.
Oui, tellement plus urgent : les gesticulations du pouvoir qui, aidé par une presse décidément bien policée avec les puissants et bien policière avec ses opposants, a décidé qu’un livre était une pièce à conviction, menaçait la République et que son inspirateur, soupçonné d’avoir arrêté quelques TGV en rase campagne, méritait la Bastille, l’estrapade, l’écartèlement, la baignoire. Au gnouf, l’ennemi intérieur. Le luddisme de ces jeunes gens ne les a pas empêchés de rendre vie à un village de Corrèze désertifié par les exigences modernes de l’économie. Nous préférons refuser de voir l’insurrection qui vient. Et dire que sans cette affaire des TGV, ce groupe mystérieux aurait fait un très bon reportage de Jean-Pierre Pernaud, dont la voix grasseyante se serait extasiée avec son onction habituelle sur « ces sympathiques jeunes gens qui ont rouvert l’épicerie café et donnent des cours du soir aux enfants, comme quoi les jeunes ne sont pas tous des brûleurs de bagnole. A demain même heure, à vous Romorantin, je vous rends l’antenne ».
Mais il se trouve qu’une horreur chimiquement pure, l’une de ces tâches de sang métaphysique, pour paraphraser Lautréamont, que toute l’eau de la mer ne pourra effacer s’est produite pendant ce temps-là. C’était mercredi 12 novembre, le matin. Quinze jeunes filles allaient à l’école. Elles avaient dix-sept ans. On peut imaginer les rires, les conversations, un certain bonheur d’être au monde qui n’appartient qu’à cet âge-là. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », disait déjà Rimbaud. Connaissaient-elles Rimbaud ? On peut en douter : elles allaient à l’école en Afghanistan, dans la région de Kandahar. De même, leurs rires devaient être sérieusement étouffés, avec une burqa. Oui, elles allaient à l’école en burqa et les grillages devant les yeux prêtent assez difficilement aux confidences amoureuses comme à la compréhension des intuitions fulgurantes de Rimbaud : « …aux supplices par le silence des eaux et de l’air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux ».
On ne laissera jamais donc dire que dix-sept ans est le plus bel âge de la vie dans l’Afghanistan de 2008. Les agresseurs héroïques sont arrivés à moto, ils ont entouré les jeunes filles, ils leur ont ordonné de retirer leur burqa et ils les ont aspergées de vitriol avec des pistolets à eau. Les salauds ont parfois un sens de l’humour inconscient, le détail du pistolet à eau sent son goût de la plaisanterie horrible. Les barbus ont aussi leurs amusements. L’humour taliban. Le gag islamiste.
Les jeunes filles afghanes, défigurées ou non, sont scolarisées en Afghanistan à hauteur de 9 % dans le secondaire. C’est encore trop pour ces débiles autrefois suréquipés par les Américains pour lutter contre l’ogre soviétique. L’a-t-on glorifiée cette résistance afghane contre les vilains soldats russes. C’était la liberté éclairant le monde. Il y en avait des vibratos dans les voix un peu plus jeunes, un peu moins usées par les reniements répétés, des Kouchner, des BHL, des Glucksmann. Et quand Bush a décidé de bombarder massivement le pays, le nouveau philosophe comme l’intellectuel « néocons » promettaient que la guerre allait faire de l’Afghanistan un Etat moderne avec des routes, des écoles, des supermarchés, des jeunes filles qui lisent Rimbaud et pourquoi pas une Techno Parade à Kaboul. On allait venger le commandant Massoud, le Che Guevara des bonnes consciences éditorialisantes, assassiné le 10 septembre 2001. On avait juste tendance à oublier que Massoud, pas plus qu’Izetbegovic en Bosnie d’ailleurs n’étaient les chefs éclairés qu’on a bien voulu nous présenter. La différence entre un régime dirigé par Massoud et un régime purement Taliban, c’est que Massoud aurait laissé les jeunes filles vitriolées choisir la couleur de leur burqa avant d’aller à l’école. Comme dirait Rimbaud, toujours lui, dans cette histoire : « Il y a une horloge qui ne sonne pas. »
Quinze jeunes filles défigurées, c’est une métaphore assez monstrueuse et précise de la barbarie aujourd’hui, comme cette botte écrasant à l’infini un visage torturé dans le 1984 d’Orwell. Or, nous envoyons mourir là-bas de jeunes soldats sans diplômes, recrutés dans les forums d’orientation du lycéen et sommes incapables d’empêcher ce crime contre l’esprit et la beauté. Si notre mission était une réussite, ces garçons, à peine plus âgés que leurs victimes, ils les auraient invitées à sortir pour aller danser. Il y aurait eu des épisodes charmants et dérisoires. Un caporal aurait fait le coup de la panne avec son half-track. Elles auraient peut-être eu l’impression de vivre la même vie que leurs mères, à l’époque des Russes. Les vilains Russes qui étaient arrivés comme des impérialistes mais aussi comme des universalistes et qui ne vitriolaient pas les filles et chassaient, ces fanatiques équipés par l’oncle Sam, loin, très loin dans les montagnes.
Ce que n’ont jamais fait, à ma connaissance, les centaines de journalistes qui, depuis 2001, ont fait leur petit tour à Kaboul, c’est de demander à une femme d’une cinquantaine d’années quelle époque de sa vie elle regrettait – peut-être celle où elle pouvait se promener habillée comme elle le voulait, faire des études d’infirmière, conduire une voiture. Leur réponse leur aurait peut-être valu – comme elle risque de me valoir à moi – une volée de bois verts pour apologie des chars brejnéviens.
Il n’empêche : quinze jeunes filles vitriolées, et pas des Lolitas, des mutilées en burqa qui, lorsqu’elles la retireront, souffriront quand elles croiseront un miroir.
Laissons la conclusion à Rimbaud, notre envoyé spécial en Afghanistan : « J’ai vu l’enfer des femmes là-bas. »

