Le Figaro.fr nous apprenait vendredi soir qu’un élève de seconde professionnelle du Val-de-Marne, victime de violences dans son lycée et dont les parents avaient demandé un changement d’établissement, avait été rétrogradé en classe de troisième. Cette situation dure depuis la rentrée de janvier. La famille ayant décidé de confier l’affaire à son avocat, les autorités académiques ont été contraintes de s’expliquer. L’inspecteur d’Académie a donc déclaré “qu’une erreur avait été faite par un de nos fonctionnaires, qui n’aurait pas dû avoir lieu”. Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de cette grande maison, il est absolument impossible qu’une telle décision ait pu être prise par un fonctionnaire sans l’accord de l’inspecteur d’Académie. Celui-ci, pourvu du courage qui sied généralement aux personnalités nommées en Conseil des ministres, a donc reporté la responsabilité sur son personnel administratif. On attend donc avec impatience que Frédéric Lefebvre demande la mutation de l’inspecteur d’Académie, comme il avait jadis justifié celle du directeur de la police de la Manche, lequel avait failli en permettant à des manifestants de chatouiller les oreilles du président de la République.
Euro/dollar : assez de bobards

Certains mots semblent avoir une influence magique sur l’entendement des lecteurs. Il suffit de les caser dans un article pour avoir des effets aussi spectaculaires qu’immédiats : les parties les plus développées du cerveau s’éteignent et le lecteur commence à aboyer. La dernière manifestation de ce phénomène date d’aujourd’hui. Ça a commencé avec une révélation du Wall Street Journal : « De grands hedges funds américains joueraient l’euro à la baisse. » Rien que les mots « hedges funds américains » (et encore des grands !) vous font serrer les poignes et les lèvres – qu’est-ce qu’ils nous font encore les salauds ? Vous lisez la suite et les mots clés vous cognent les uns après les autres. George Soros – qui a joué et gagné lui-même contre la banque d’Angleterre en 1992 – est dans le coup. Et puis il y avait ce dîner à New York le 8 février dernier, où quelques gérants de hedges funds « anglo-saxons » (c’est-à-dire sans scrupules) ont décidé de faire tomber l’euro, le poussant, selon les sources de WSJ, jusqu’à la parité avec le dollar !
« Il y a plein fric à faire » : c’est le leitmotiv des conversations au dîner du 8 février, nous dit le Wall Street Journal, qui est en mesure de nous livrer la méthode des commensaux : l’effet de levier ! Il suffirait de miser 5 millions de dollar pour en gagner 100 ! En fait, ces deux chiffres avancés par le journal américain signifient autre chose. Ces fonds d’investissement lèvent un capital 20 fois supérieur à leur apport, c’est-à-dire qu’avec 5 millions sortis de leurs poches ils peuvent investir 100 – la différence étant empruntée – et non pas en gagner autant – le résultat exacte du pari n’étant pas prévisible. Peu importe. A cette étape, après le dîner et son parfum de complot, les hedges funds, George Soros et les Anglo-saxons, nous sommes dans le château de Frankenstein. Mais ce qui est important ce n’est pas l’effet levier financier, mais plutôt l’effet levier médiatique : comment ce conte a pu ensorceler tant de journaux et paralyser tout sens critique.
La réalité est beaucoup moins romantique. Les fonds d’investissement n’ont probablement pas les moyens – effet de levier compris – de changer radicalement le cours de la parité euro/dollar, les volumes des échanges et des réserves mondiales en devise européenne étant bien trop importants. En revanche, ces Anglo-saxons estiment, et ils ne sont pas les seuls, que l’euro s’est engagé sur une pente baissière et essaient de profiter au maximum de cette tendance. Malgré une légende persistante, même George Soros en 1992 n’a pas « cassé » la Bank of England, il a simplement parié contre elle, étant parmi les seuls à deviner que la banque centrale britannique n’avait pas les moyens de résister à une tendance lourde.
Face à l’euro, la véritable arme des hedges funds est l’opinion publique : un éventuel mouvement de panique pourrait accélérer la dynamique existante. Pour provoquer un tel phénomène ils manipulent les médias avec des histoires comme celle du dîner où le sort de l’euro a été tranché. Sans mettre en doute l’existence de cet événement, on peut légitimement se poser des questions sur sa véritable importance et la dramatisation excessive.
Mais au-delà de ces considérations, le plus étonnante est que cette information est aperçue comme une très mauvaise nouvelle, un complot ourdi par les Anglo-saxons pour mettre l’Europe à genoux. Sauf qu’il n’est nul besoin d’être économiste pour se poser une question : un euro plus faible vis-à-vis le dollar n’est-il pas une bonne chose ? N’aurait-il pas un effet bénéfique sur les exportations de la zone euro ? Je ne l’ai pas vérifié encore, mais il y a fort à parier que Louis Gallois et Carlos Ghosn, par exemple, ne sont pas trop mécontents et que beaucoup de leurs employés, chez Renault et Airbus/EADS, seraient, eux aussi, très heureux de voir l’euro s’échanger contre 1,20 dollar et non pas 1,5 voire pire. Chaque fois que le dollar s’affaiblit de dix cents, l’avionneur européen perd un milliard d’euros.
Il faudrait en revanche débourser plus d’euros pour le pétrole et les autres matières premières dont les prix sont en dollar, mais jusqu’à une certaine limite un euro plus faible est plutôt une bonne nouvelle pour l’économie européenne.
Pas si fous, ces Romains !

Je connais mal l’histoire du Bas-Empire romain, en dépit de la lecture, l’été dernier, du passionnant ouvrage que lui a consacré Lucien Jerphagnon, Histoire de la Rome antique. J’en ai pourtant retenu que la pratique du pouvoir politique était celle du despotisme absolu tempéré par l’assassinat, mais que l’activité intellectuelle, économique et scientifique de ce Bas-Empire romain n’avait rien à envier à celle de la période glorieuse des douze Césars.
Bernadette Chirac aurait surnommé « Néron » un Galouzeau de Villepin écrivant des vers sublimes (selon lui) alors que Rome brûlait, métaphore de la catastrophe politique pour Jacques Chirac provoquée par l’idée non moins sublime de Villepin de dissoudre l’Assemblée en 1997.
[access capability= »lire_inedits »]En face de lui, pour continuer dans la veine antique, on aurait un Caligula, celui qui avait nommé son cheval consul, ce qui se traduit dans notre modernité politique par la tentative de propulser Caligula fils, bac+2, à la tête d’un important établissement public francilien.
Le spectacle étalé de la haine que se portent Néron et Caligula, pourtant réputés appartenir à la même famille politique, fut un temps divertissant. C’était un péplum de bonne facture, comme ceux ou jouaient naguère Charlton Heston (le bon) ou Peter Ustinov (le mauvais). Il avait ses expressions imagées : « cabinet noir« , « croc de boucher« , « du sang sur les murs » et autres grand-guignolades.
Il devient maintenant lassant, et l’on a envie de crier « Crochet !« , comme dans ces concours de chant où, jadis, le public impitoyable exigeait que l’on fasse quitter la scène au candidat à l’aide d’un bâton recourbé.
Mais il n’y a pas qu’à Rome que l’on s’étripe : des provinces de l’Empire nous parvient l’écho de furieuses querelles fratricides.
Les échanges d’insultes entre le proconsul de Septimanie et l’exarque de Basse-Normandie, sous le regard courroucé de Mme le Tribun de la plèbe (la féminisation de cette dénomination est problématique…) nous ramène, non pas à la querelle byzantine sur le sexe des anges, mais à une interrogation théologique majeure : qu’est-ce qu’une tronche catholique ?
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Arrête ton char, militaire !
Vous faites tranquillement du ski de fond dans les forêts proches d’Ekaterinbourg, vous vous félicitez que Poutine ait mis de l’ordre chez vous, que la Russie redevienne un grand pays qui sait mettre la punition aux Tchétchènes et hop ! sur quoi tombez vous ? Un stalinien ? Un ours ? Un démocrate ? En un mot, sur un spécimen appartenant à une espèce menacée ? Vous n’y êtes pas. Vous tombez simplement sur deux cents chars T 80 manifestement abandonnés depuis un bon bout de temps, écoutilles ouvertes. Si vous vouliez, vous pourriez même vous installer dans l’un deux et revenir chez vous en épatant les voisins. Comme ces tanks ne sont pas roses et que vous n’avez pas bu de vodka de la journée, vous filmez tout ça avec votre téléphone portable et vous l’envoyez à tous les journaux. Vous créez ainsi un joli scandale et vous embarrassez l’état-major qui parle d’une « opération de transfert » et, pour le reste, invoque le « secret défense », ce qui est toujours mauvais signe chez les militaires embarrassés.
Prohibition à Vancouver ?

Si le dopage est le grand absent de ces jeux olympiques (j’imagine que les experts des labos de contrôle étaient partis, eux aussi, aux sports d’hiver), deux autres fléaux sociaux sont malheureusement venus entacher les jeux « propres » de Vancouver : le tabac et l’alcool.
Faut dire que ça avait très mal commencé : avant même l’ouverture des Jeux, un petit malin avait cru opportun, lors du passage de la flamme olympique dans les rues de Vancouver, d’allumer sa clope à la torche sacrée. Après quoi il retourne gentiment fumer en paix sur le trottoir. Sauf qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour tirer une bouffée, surgis de nulle part, cinq policiers anti-émeutes se ruent sur le polisson, le plaquent au sol, le menottent et l’arrêtent. On ne sait pas ce qu’est devenu le mégot… Il doit être sous scellés, on rappellera que le pays hôte des Jeux s’honore d’avoir l’une des législations anti-tabac les plus rigoureuses de la planète – plus ou moins à égalité avec l’Iran.
L’incident – assez peu médiatisé sur place – était à peine oublié quand a éclaté le vrai grand scandale alcoolo-tabagique qui fait depuis jeudi dernier les choux gras de la presse locale – tant québécoise qu’anglophone. Figurez-vous qu’après avoir empoché rien moins que la médaille d’or (2-0 contre les USA), les hockeyeuses canadiennes ont arrosé leur victoire à la bière et au champagne, plusieurs d’entre elles auraient même allumé des cigarillos. Certes, tout cela s’est passé quarante minutes après la fin de la cérémonie protocolaire, certes les gradins de la patinoire étaient déserts depuis longtemps. N’empêche, quelques photographes traînaient encore dans le secteur et leurs images ont déclenché un sacré foutoir. Il faut dire qu’ils ont été non seulement témoins de pratiques contraires à l’éthique de l’olympisme, mais aussi de faits délictueux : une des joueuses vedettes de l’équipe, Marie-Philip Poulin, a été surprise une canette de bière à la main. Il se trouve que cette demoiselle – à qui l’on doit au passage les deux buts ayant amené la victoire canadienne – a 18 ans et 11 mois. Or, en Colombie britannique, l’âge légal pour consommer de l’alcool est de 19 ans. Tabarnac !
Dès le lendemain des faits le porte-parole du Comité international olympique, Mark Adams, a indiqué qu’une lettre allait être transmise aux dirigeants du Comité olympique canadien (COC) pour les sommer de se justifier sur ces agissements gravissimes, beaucoup plus répréhensibles, semble-t-il, qu’un banal cas d’achat de vote au CIO. Le président du COC a donc du faire des excuses au CIO, tout comme la Fédération canadienne de Hockey qui, dans un communiqué, a cru utile de regretter officiellement que « dans l’excitation du moment les festivités ont débordé du vestiaire, ce qui n’aurait pas dû se produire ». On s’en doute, la pauvre Marie-Philip Poulin a été obligée elle aussi de faire acte de contrition devant la presse : « Je m’excuse pour ce qui est arrivé. Je vais apprendre de ça », a-t-elle déclaré, en québécois dans le texte.
Bref, l’affaire aurait pu en rester là, si certains ne s’étaient pas mis à faire du mauvais esprit. Ou plutôt certaines. Car le Canada n’est pas seulement le pays des lois vertueuses sur le tabac et l’alcool, c’est aussi celui du féminisme triomphant et de la parité absolue. Et dans ce concert de mea culpa, une responsable du Comité olympique canadien, Nathalie Lambert, a émis une fausse note tout à fait bienvenue : « Je ne suis pas sûre qu’on en parlerait si c’étaient des gars. Le hockey est tellement associé à la bière qu’on ne peut même pas s’imaginer qu’ils ne prendront pas une bière après la partie. »
Pour ma part, je suis d’accord à 100 % avec cette dame. Et pour une fois que paritarisme et bon sens font cause commune, ça s’arrose !
Tiger Woods au fond du trou
Déjà largué par la plupart de ses sponsors, l’infortuné (c’est une façon de parler) Tiger Woods vient de connaître un nouveau revers avec la rupture unilatérale du contrat qui le liait à Gatorade. À l’instar de Gillette, AT&T, TAG Heuer ou General Motors, la filiale de Pepsi-Cola a jugé que les exploits extra-conjugaux du golfeur étaient nuisibles à son image de marque. Logique, me direz-vous ? Ben pas tout à fait… En effet, Gatorade s’est toujours présenté comme une boisson énergisante, destinée à stimuler les capacités de ses heureux consommateurs lors de l’effort physique…
Merci Bernard !

Botul. Mais si, vous savez, Jean-Baptiste Botul, l’auteur fictif, canular brillant du farceur Frédéric Pagès, qui a mis BHL dans la béchamel. Qui a mis Bernard-Henri dans la panade. Vous n’avez certainement pas pu échapper à l’histoire de ce spécialiste de la pensée Allemande. Mais Botul est également l’auteur d’une correspondance tout aussi fictive et tout aussi désopilante avec le Casanova barbu de la belle époque : Henri-Désiré Landru, qui a été publiée en septembre 2001 sous le titre Landru précurseur du féminisme. Ma jolie libraire m’assure que « l’affaire » a extraordinairement dopé les ventes de Botul qui pourrait aujourd’hui, s’il était encore vivant (et réel) s’acheter une villa de rêve aux Bahamas, rouler en Porsche et vivre avec Amanda Lear. Une vie à la BHL en somme.
Présentée comme la correspondance entre un jeune philosophe exalté et le fameux tueur de Gambais (Yvelines), à la gazinière de sinistre mémoire, mondialement connue, ce petit livre nous présente un autre Landru. Il n’est pas qu’un odieux tueur de femmes en série, c’est aussi un grand séducteur s’inscrivant dans la lignée prestigieuse de Don Juan ou Sade.
Oui, nous l’avons oublié, et Botul nous le rappelle de manière profitable : Landru a séduit et aimé – avec la légendaire vigueur érotique qu’on lui a prêté – toutes les femmes qu’il a assassinées, officiellement une dizaine, en réalité beaucoup plus. Botul note très vite que Landru, de par son impressionnant carnet de bal, est un ardent défenseur de l’émancipation de la femme. Le philosophe lâche ce botulème saisissant : « Le libertinage à portée de tous, c’est ce que vous incarnez – après les privations de la guerre, vous annoncez un nouvel âge d’or (…) Je vous propose de devenir un héros, un libérateur, un soldat au service du sexe faible – l’homme qui a voulu libérer la femme ! » Botul met le paquet, mais voit juste…
Landru n’est pas le salaud intégral que l’on a dit. Il ne faut pas le réduire à sa longue et inquiétante barbe noire, et son regard cruel de tortionnaire. Non. Landru est avant tout un amoureux de la femme, qui jette les bases et annonce les principales axiomatiques du féminisme du XXe siècle… Ce que Botul tient à souligner c’est qu’il y a du Simone de Beauvoir dans Landru, et demandons-nous un instant si une Élisabeth Badinter ne serait pas tombée sous son charme raffiné en d’autres circonstances ?
Landru, sans aucune modestie, écrit d’ailleurs à Botul : « Les Françaises m’aiment ! », en lui expliquant qu’il reçoit en prison des demandes en mariages et des courriers équivoques : « Je reçois aussi beaucoup de lettres portées sur la bagatelle. » Le jeune philosophe met alors au jour le féministe qui dort en Landru : « Vous êtes un féministe, un libérateur de la femme. Cette affirmation vous surprend peut-être mais prenez un peu de recul : Qu’est-ce que la femme aujourd’hui ? Tout ! Quelle a été sa situation politique jusqu’à présent ? Rien ! »
Dissertant sur les diverses injustices touchant les femmes, les deux compères en viennent à ressusciter Marie-Olympe de Gouges, disant que si les femmes ont bien le droit de monter à l’échafaud, il serait équitable qu’elles puissent aussi monter la tribune… Dans cette correspondance farfelue on découvre aussi un Landru créatif et visionnaire, ayant conçu des modèles d’automobiles spécifiquement destinées aux femmes (avec des roues faciles à changer), dont les brevets auraient été pillés par la maison Citroën.
Le jeune philosophe, futur porte-bidon imaginaire de Malraux, caresse le serial-killer dans le sens de la barbe : « Vous les cajoliez vos maîtresses, leur donnant plus de rêve, d’humour, d’attention et de plaisir physique qu’elles n’en avaient jamais reçus. Toutes les femmes qui ont accepté de témoigner l’ont dit : aucun homme ne vous égale ! Vous êtes l’incarnation de l’idéal masculin ! » Landru s’épanche parfois auprès de Botul : « Je suis plutôt un romantique… les gens ont généralement du mal à l’admettre. » Ce petit opuscule nous fait vivre tout le calvaire judiciaire de Landru, ne cessant jamais de crier son innocence, avec l’appui de Botul, qui tente de mobiliser toute l’intelligentsia chic et branchée de la fin des années 1910. Jusqu’à l’exécution capitale. A la moyenâgeuse, sur la guillotine de papa.
Attendant son exécution Landru écrit, plein d’aigreur à son ami philosophe : « Un petit conseil, mon jeune ami, croyez en mon expérience, les femmes sont cupides, elles aiment l’argent et l’uniforme. Elles peuvent être émues quelques minutes par un homme qui pleure mais… ça ne dure pas très longtemps. » Et si – finalement – ce Landru-là avait tout compris des femmes ?
Landru, précurseur du féminisme : la correspondance inédite, 1919-1922
Prix: 538,00 €
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Réflexions sur la question Quick

« J’avais une ferme en Afrique », comme le dit magnifiquement Meryl Streep incarnant Karen Blixen dans l’inoubliable Out of Africa.
De manière beaucoup moins glamour, j’en conviens, moi, j’avais un Quick à Roubaix. Il se trouve que cet établissement de restauration rapide qui est surtout par les temps qui courent entrain de restaurer rapidement le communautarisme, je l’ai très bien connu. Le collège où j’enseignais était à deux encablures et je n’ai jamais supporté les cantines des établissements scolaires. Ce n’est pas souvent bon, on a l’air, même dans le Nord, d’un criminel de guerre si on veut accompagner sa saucisse lentilles avec une bière et surtout, surtout, il faut déjeuner avec des profs. Faire cours à des élèves, même difficiles, je voulais bien, j’y trouvais même un certain bonheur mais devoir partager une crème caramel avec les mutants vingtenaires sortis des IUFM, il y a des limites à ce qu’un homme peut endurer.
J’allais donc au Quick, à ce Quick-là, précisément, disons une ou deux fois par mois quand les collègues avec qui je m’entendais bien (il y en avait tout de même quelques-uns qui appartenaient encore à une génération non-implantée) n’avaient pas cours et n’étaient pas disponibles pour un sandwich-rillettes et une Chimay rouge dans un des bistrots de la Grand’ Place.
Bon, je sais, manger dans un fast-food, ce n’est pas bien mais que celui qui n’a jamais eu envie d’une bonne injection de junk food de temps à autres avec ses graisses consolantes qui molletonnent nos mélancolies urbaines me jettent le premier Double Cheese.
L’endroit d’ailleurs était plutôt agréable, propre et lumineux. J’y passais les deux heures de la pause méridienne à lire L’Humanité et faire les mots croisés du Monde, le contraire étant tout de même beaucoup moins intéressant. J’y croisais d’anciens élèves dont les noms indiquaient bien qu’il étaient français par le sol et que c’étaient les désordres de la géopolitique et de l’histoire qui avaient amené ici les kabyles aux cheveux bouclés, les peulhs aux jambes interminables, les vietnamiennes avec leur air de perpétuelle bonne humeur, ce qui était méritoire, quand on sait dans quel monde on cherchait à les faire vivre. Il y avait même, figurez-vous, des grands mômes aux noms polonais, flamands et même parfois sonnants aussi vieille France que dans un roman de Mauriac. Oui, oui, entre un Kebaïli, un Siemienski, un N’Guyen, un Cissé, il arrivait qu’un Desqueyroux vienne avec ses camarades des deux sexes partager des doses massives de graisses saturées et de cholestérol pur.
Je ne voudrais pas donner l’impression que ce Quick était un genre de Liban d’avant 1975, un paradis perdu, mais tout de même, au mitan des années 90, les choses avaient l’air moins tendues. Je n’ai pas le souvenir, par exemple, que le fait qu’il n’y ait pas de nourriture hallal eut posé un problème particulier. Sans doute, effectivement, que celui ou celle qui n’avait pas l’habitude du bacon se contentaient de nuggets ou d’un fish burger. Mais encore une fois, ce n’était pas autour de cela que tournaient les conversations qu’il m’arrivait d’avoir. La montée du chômage, la difficulté à trouver de stages, l’impasse de certaines orientations en BEP, le sentiment d’injustice sociale étaient alors davantage au cœur des préoccupations.
N’ai-je rien vu venir ? C’est dans ce Quick, je crois, que j’ai lu les commentaires sur la première élection de Chirac qui avait promis de réduire la fracture sociale. Et c’est là aussi, cela, j’en suis sûr, que j’ai regardé les photos terrifiantes du 11 septembre 2001. Oui, j’aurais sans doute dû me douter que peu à peu, la puissance dissolvante d’une société qui ne proposait plus comme modèle de réussite à ces jeunes gens que l’accumulation du fric, les conneries machistes des rappeurs et l’admiration de quelques footballeurs, certes splendides, que cette puissance dissolvante, donc, faisait son œuvre. Que ce qu’il est démodé d’appeler une conscience de classe qui dépassait les clivages ethnico-religieux achevait de mourir dans ces zones de relégation à chaque accroissement des inégalités.
Comment vous dire, cette affaire me rend encore plus triste que furieux. Je suis davantage habitué à la colère qu’à la mélancolie mais là, pour le coup, c’est trop. Vraiment trop. Le maire de Roubaix, celui qui a porté plainte, était encore à l’époque un adjoint centriste du vieux démocrate chrétien André Diligent. Ces hommes étaient des pragmatiques et Vandirendonck, l’actuel maire, était un des rares responsables municipaux qui daignait se déranger aux conseils d’administrations de mon collège, de ces conseils d’administration où l’on ne touche pas de jetons de présence mais où l’on essaie de gérer la pénurie. Je comprends sa colère, son coup de sang. Il a rêvé Roubaix et et il en rêve encore, j’en suis certain, comme d’une ville de tolérance, une manière d’utopie concrète. Et la tolérance, en France, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas le multiculturalisme, c’est la laïcité.
On le prendra par le bout que l’on veut, la décision de Quick de ne plus servir que des repas halal est une décision communautariste. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il s’agisse d’une malveillance intentionnelle. Il s’agit simplement d’une décision banalement capitaliste. Il s’agit de faire du profit. Et comme en quinze ans, les crispations communautaires auto-destructrices ont remplacé les crispations sociales émancipatrices, puisque de jeunes chômeurs de vingt ans préfèrent affirmer leur identité de dominés par une revendication alimentaire plutôt qu’en s’inscrivant dans un syndicat ou une association, Quick, en bon commerçant, suit le mouvement. Ils sont tellement gentils, d’ailleurs, chez Quick, qu’ils seraient prêt à ouvrir un second restaurant juste à côté, qui lui ne serait pas halal. Comme ça, si par hasard il arrivait encore à Fadila de rencontrer Jason et à Farid d’offrir un coca-light à Joanna ou à Thi-Than, eh bien maintenant, c’est terminé. Chacun dans son fast-food. Chacun dans son bantoustan.
L’ordre règne à Roubaix. Mais cet ordre-là, c’est celui, très provisoire, qui précède les catastrophes. Et Fadela Amara, quel dommage, elle qui ne se trompe presque jamais malgré sa participation au sarkozysme, n’a pas vu que ce coup-là participe de la même totalité structurante et mortifère que le foulard au NPA contre le quelle elle se bat pourtant comme une belle diablesse.
Oui, j’avais un Quick à Roubaix.
Il semblerait que je l’ai perdu.
Et il ne me reste plus, comme le dit quelque part Baudelaire dans Mon cœur mis à nu, qu’ à « dater ma tristesse ».
Herman Van Rompuy brillamment insulté
L’art de l’insulte n’est pas une chose évidente et il y faut un certain talent, comme celui des situationnistes, pour être à la fois blessant (c’est quand même la principale vocation de l’insulte), original mais sans vulgarité. On pourra donc féliciter le député eurosceptique britannique Nigel Farage, d’abord par ce qu’il est eurosceptique ensuite parce qu’il a dit d’Herman Van Rompuy, dont certains observateurs avisés prétendent qu’il serait président de l’UE, que celui-ci avait un « charisme de serpillière humide ». Si nous voulions faire la fine bouche, nous remarquerions que l’insulte est à la limite du pléonasme et qu’il aurait été encore plus goûtu, Herman Van Rompuy étant belge, de parler de « wassingue humide ». Ou si M. Farage, conservateur bon teint, avait voulu se mettre au diapason de ses homologues français de l’UMP, dire que Van Rompuy était, par exemple, une « serpillière humide multirécidiviste ».
Bonne pioche !

Dans l’affaire des nominations au Conseil constitutionnel et à la Cour des comptes, le président de la République s’est montré dans sa meilleure forme, et a effectué des choix réellement judicieux. Personne, sauf un obscur député UMP des Alpes-Maritimes, n’a contesté la nomination du socialiste Didier Migaud au poste de premier président de la Cour des comptes. Ce type-là peut vous réciter par cœur le budget de la France, ligne par ligne, et peut-être même en commençant par la fin. Il n’a pas le style flamboyant, colérique et fonceur de son défunt prédécesseur Philippe Séguin, mais gare à celui qui lui présentera la bouche en coeur un budget à double fond et tiroirs secrets.
Migaud a le chic pour débusquer les astuces les plus tordues utilisées par les gestionnaires de l’argent public pour mettre un supplément de beurre dans leurs épinards. Même si on est un partisan inconditionnel de la droite, on aurait mauvaise grâce, comme citoyen et contribuable, à se priver d’un homme qui veillera sur vos sous avec la vigilance et l’intransigeance d’un rottweiler.
On n’entend pas beaucoup, à cette occasion, le chœur des contempteurs habituel de « l’omniprésident », qui nous serinent que Sarkozy est le démolisseur en chef de la démocratie en France, et que notre pays va tout droit vers la république bananière. Ils auraient sans doute préféré que le président nommât Balkany à la Cour des comptes… Je n’ai pas souvenir qu’un président de gauche se soit privé de nommer ses proches dans des fonctions prestigieuses de l’Etat, pour le meilleur (Badinter, Joxe), comme pour le pire (Dumas).
S’il avait voulu se protéger des fouineurs de la rue Cambon, et flamber façon bling-bling avec le budget de l’Elysée, il aurait choisi quelqu’un d’autre, car les lâches, les faibles et les courtisans ne manquent pas dans la petite cohorte apte à briguer cette fonction.
Mais il ne faut pas se faire d’illusions : on trouvera bien un biais pour mettre cette nomination au débit de l’action présidentielle : machiavélisme d’un pouvoir privant le PS de ses meilleurs éléments, ou petit calcul misant sur le fait que Migaud, qui est encore jeune, voudra préserver ses chances de revenir un jour à la politique, et par conséquent se garder à droite comme à gauche.
En revanche, la nomination de Michel Charasse au Conseil constitutionnel fait déjà jaser dans les chaumières anti-sarkozystes. Que cet Auvergnat ultra-laïque, chasseur passionné, amateur de cigares et de blagues grivoises ait été préféré à une femme pour siéger rue de Montpensier provoque des hurlements chez les bien-pensants de la gauche parisienne. Sarko=macho, s’étrangle Hervé Algalarondo du Nouvel Obs. Les femmes parlementaires de toutes tendances poussent les hauts cris. Oui et alors ? Fallait-il obligatoirement désigner une dame pour remplacer l’excellente Dominique Schnapper arrivée au terme de son mandat ? S’il y en avait une qui se fût imposée de manière naturelle et incontestable, comme Simone Veil en son temps, l’affaire eût été simple. Comme Martine Aubry n’est pas (encore) disponible, ce sera donc pour la prochaine fois.
L’idée de Sarkozy, qui n’est pas stupide, est de repolitiser cette institution trop influencée à son goût par les juristes pur sucre. La Cour constitutionnelle n’est pas un tribunal ordinaire, elle doit aussi prendre en compte la dimension politique des cas qui lui sont soumis et juger en conscience autant qu’en droit. Alors le trio qui arrive me paraît bien équilibré : Jacques Barrot, de son propre aveu veut apporter un « souffle européen » au Conseil, Hubert Haenel, c’est le bon sens provincial, version alsacienne. Et Charasse ? On ne peut plus le considérer comme un homme du PS venant prêcher la bonne parole de gauche chez les Sages, comme le fit, avec talent, Pierre Joxe. D’abord, il a été viré du parti comme un vulgaire Frêche pour avoir désobéi lors de l’élection du président du Conseil général du Puy-de-Dôme. Justement, il s’était opposé à l’élection d’une femme socialiste à la tête du département des bougnats… Il est avant tout un vétéran de la mitterrandie, celui qui fomentait dans l’ombre des couloirs de l’Elysée les coups politiques les plus subtils au profit de son patron, notamment en période de cohabitation. Nicolas Sarkozy, qui était en face comme secrétaire d’Etat au budget, en a pris de la graine. Comme Charasse est de surcroît un fin constitutionnaliste, sa nomination n’a rien de scandaleux. Elle est même salutaire à l’heure où le péquin de base va pouvoir, sous certaines conditions, saisir directement le Conseil. Il n’est pas inutile qu’un homme soit là pour défendre les bouffe-curés contre les cul-bénits de toutes obédiences, les chasseurs et les éleveurs de moutons contre les adorateurs du loup, les mangeurs de tripoux contre les bouffeurs de carottes. Un homme qui, quand il passe à table pour y consommer des plats à haute teneur calorique, desserre sa cravate, enfile un coin de la serviette dans son col et arrime les coins latéraux de ladite serviette sous ses bretelles mérite toute notre confiance.
Inspecteur gadget à l’Académie de Créteil
Le Figaro.fr nous apprenait vendredi soir qu’un élève de seconde professionnelle du Val-de-Marne, victime de violences dans son lycée et dont les parents avaient demandé un changement d’établissement, avait été rétrogradé en classe de troisième. Cette situation dure depuis la rentrée de janvier. La famille ayant décidé de confier l’affaire à son avocat, les autorités académiques ont été contraintes de s’expliquer. L’inspecteur d’Académie a donc déclaré “qu’une erreur avait été faite par un de nos fonctionnaires, qui n’aurait pas dû avoir lieu”. Pour ceux qui connaissent le fonctionnement de cette grande maison, il est absolument impossible qu’une telle décision ait pu être prise par un fonctionnaire sans l’accord de l’inspecteur d’Académie. Celui-ci, pourvu du courage qui sied généralement aux personnalités nommées en Conseil des ministres, a donc reporté la responsabilité sur son personnel administratif. On attend donc avec impatience que Frédéric Lefebvre demande la mutation de l’inspecteur d’Académie, comme il avait jadis justifié celle du directeur de la police de la Manche, lequel avait failli en permettant à des manifestants de chatouiller les oreilles du président de la République.
Euro/dollar : assez de bobards

Certains mots semblent avoir une influence magique sur l’entendement des lecteurs. Il suffit de les caser dans un article pour avoir des effets aussi spectaculaires qu’immédiats : les parties les plus développées du cerveau s’éteignent et le lecteur commence à aboyer. La dernière manifestation de ce phénomène date d’aujourd’hui. Ça a commencé avec une révélation du Wall Street Journal : « De grands hedges funds américains joueraient l’euro à la baisse. » Rien que les mots « hedges funds américains » (et encore des grands !) vous font serrer les poignes et les lèvres – qu’est-ce qu’ils nous font encore les salauds ? Vous lisez la suite et les mots clés vous cognent les uns après les autres. George Soros – qui a joué et gagné lui-même contre la banque d’Angleterre en 1992 – est dans le coup. Et puis il y avait ce dîner à New York le 8 février dernier, où quelques gérants de hedges funds « anglo-saxons » (c’est-à-dire sans scrupules) ont décidé de faire tomber l’euro, le poussant, selon les sources de WSJ, jusqu’à la parité avec le dollar !
« Il y a plein fric à faire » : c’est le leitmotiv des conversations au dîner du 8 février, nous dit le Wall Street Journal, qui est en mesure de nous livrer la méthode des commensaux : l’effet de levier ! Il suffirait de miser 5 millions de dollar pour en gagner 100 ! En fait, ces deux chiffres avancés par le journal américain signifient autre chose. Ces fonds d’investissement lèvent un capital 20 fois supérieur à leur apport, c’est-à-dire qu’avec 5 millions sortis de leurs poches ils peuvent investir 100 – la différence étant empruntée – et non pas en gagner autant – le résultat exacte du pari n’étant pas prévisible. Peu importe. A cette étape, après le dîner et son parfum de complot, les hedges funds, George Soros et les Anglo-saxons, nous sommes dans le château de Frankenstein. Mais ce qui est important ce n’est pas l’effet levier financier, mais plutôt l’effet levier médiatique : comment ce conte a pu ensorceler tant de journaux et paralyser tout sens critique.
La réalité est beaucoup moins romantique. Les fonds d’investissement n’ont probablement pas les moyens – effet de levier compris – de changer radicalement le cours de la parité euro/dollar, les volumes des échanges et des réserves mondiales en devise européenne étant bien trop importants. En revanche, ces Anglo-saxons estiment, et ils ne sont pas les seuls, que l’euro s’est engagé sur une pente baissière et essaient de profiter au maximum de cette tendance. Malgré une légende persistante, même George Soros en 1992 n’a pas « cassé » la Bank of England, il a simplement parié contre elle, étant parmi les seuls à deviner que la banque centrale britannique n’avait pas les moyens de résister à une tendance lourde.
Face à l’euro, la véritable arme des hedges funds est l’opinion publique : un éventuel mouvement de panique pourrait accélérer la dynamique existante. Pour provoquer un tel phénomène ils manipulent les médias avec des histoires comme celle du dîner où le sort de l’euro a été tranché. Sans mettre en doute l’existence de cet événement, on peut légitimement se poser des questions sur sa véritable importance et la dramatisation excessive.
Mais au-delà de ces considérations, le plus étonnante est que cette information est aperçue comme une très mauvaise nouvelle, un complot ourdi par les Anglo-saxons pour mettre l’Europe à genoux. Sauf qu’il n’est nul besoin d’être économiste pour se poser une question : un euro plus faible vis-à-vis le dollar n’est-il pas une bonne chose ? N’aurait-il pas un effet bénéfique sur les exportations de la zone euro ? Je ne l’ai pas vérifié encore, mais il y a fort à parier que Louis Gallois et Carlos Ghosn, par exemple, ne sont pas trop mécontents et que beaucoup de leurs employés, chez Renault et Airbus/EADS, seraient, eux aussi, très heureux de voir l’euro s’échanger contre 1,20 dollar et non pas 1,5 voire pire. Chaque fois que le dollar s’affaiblit de dix cents, l’avionneur européen perd un milliard d’euros.
Il faudrait en revanche débourser plus d’euros pour le pétrole et les autres matières premières dont les prix sont en dollar, mais jusqu’à une certaine limite un euro plus faible est plutôt une bonne nouvelle pour l’économie européenne.
Pas si fous, ces Romains !

Je connais mal l’histoire du Bas-Empire romain, en dépit de la lecture, l’été dernier, du passionnant ouvrage que lui a consacré Lucien Jerphagnon, Histoire de la Rome antique. J’en ai pourtant retenu que la pratique du pouvoir politique était celle du despotisme absolu tempéré par l’assassinat, mais que l’activité intellectuelle, économique et scientifique de ce Bas-Empire romain n’avait rien à envier à celle de la période glorieuse des douze Césars.
Bernadette Chirac aurait surnommé « Néron » un Galouzeau de Villepin écrivant des vers sublimes (selon lui) alors que Rome brûlait, métaphore de la catastrophe politique pour Jacques Chirac provoquée par l’idée non moins sublime de Villepin de dissoudre l’Assemblée en 1997.
[access capability= »lire_inedits »]En face de lui, pour continuer dans la veine antique, on aurait un Caligula, celui qui avait nommé son cheval consul, ce qui se traduit dans notre modernité politique par la tentative de propulser Caligula fils, bac+2, à la tête d’un important établissement public francilien.
Le spectacle étalé de la haine que se portent Néron et Caligula, pourtant réputés appartenir à la même famille politique, fut un temps divertissant. C’était un péplum de bonne facture, comme ceux ou jouaient naguère Charlton Heston (le bon) ou Peter Ustinov (le mauvais). Il avait ses expressions imagées : « cabinet noir« , « croc de boucher« , « du sang sur les murs » et autres grand-guignolades.
Il devient maintenant lassant, et l’on a envie de crier « Crochet !« , comme dans ces concours de chant où, jadis, le public impitoyable exigeait que l’on fasse quitter la scène au candidat à l’aide d’un bâton recourbé.
Mais il n’y a pas qu’à Rome que l’on s’étripe : des provinces de l’Empire nous parvient l’écho de furieuses querelles fratricides.
Les échanges d’insultes entre le proconsul de Septimanie et l’exarque de Basse-Normandie, sous le regard courroucé de Mme le Tribun de la plèbe (la féminisation de cette dénomination est problématique…) nous ramène, non pas à la querelle byzantine sur le sexe des anges, mais à une interrogation théologique majeure : qu’est-ce qu’une tronche catholique ?
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Arrête ton char, militaire !
Vous faites tranquillement du ski de fond dans les forêts proches d’Ekaterinbourg, vous vous félicitez que Poutine ait mis de l’ordre chez vous, que la Russie redevienne un grand pays qui sait mettre la punition aux Tchétchènes et hop ! sur quoi tombez vous ? Un stalinien ? Un ours ? Un démocrate ? En un mot, sur un spécimen appartenant à une espèce menacée ? Vous n’y êtes pas. Vous tombez simplement sur deux cents chars T 80 manifestement abandonnés depuis un bon bout de temps, écoutilles ouvertes. Si vous vouliez, vous pourriez même vous installer dans l’un deux et revenir chez vous en épatant les voisins. Comme ces tanks ne sont pas roses et que vous n’avez pas bu de vodka de la journée, vous filmez tout ça avec votre téléphone portable et vous l’envoyez à tous les journaux. Vous créez ainsi un joli scandale et vous embarrassez l’état-major qui parle d’une « opération de transfert » et, pour le reste, invoque le « secret défense », ce qui est toujours mauvais signe chez les militaires embarrassés.
Prohibition à Vancouver ?

Si le dopage est le grand absent de ces jeux olympiques (j’imagine que les experts des labos de contrôle étaient partis, eux aussi, aux sports d’hiver), deux autres fléaux sociaux sont malheureusement venus entacher les jeux « propres » de Vancouver : le tabac et l’alcool.
Faut dire que ça avait très mal commencé : avant même l’ouverture des Jeux, un petit malin avait cru opportun, lors du passage de la flamme olympique dans les rues de Vancouver, d’allumer sa clope à la torche sacrée. Après quoi il retourne gentiment fumer en paix sur le trottoir. Sauf qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour tirer une bouffée, surgis de nulle part, cinq policiers anti-émeutes se ruent sur le polisson, le plaquent au sol, le menottent et l’arrêtent. On ne sait pas ce qu’est devenu le mégot… Il doit être sous scellés, on rappellera que le pays hôte des Jeux s’honore d’avoir l’une des législations anti-tabac les plus rigoureuses de la planète – plus ou moins à égalité avec l’Iran.
L’incident – assez peu médiatisé sur place – était à peine oublié quand a éclaté le vrai grand scandale alcoolo-tabagique qui fait depuis jeudi dernier les choux gras de la presse locale – tant québécoise qu’anglophone. Figurez-vous qu’après avoir empoché rien moins que la médaille d’or (2-0 contre les USA), les hockeyeuses canadiennes ont arrosé leur victoire à la bière et au champagne, plusieurs d’entre elles auraient même allumé des cigarillos. Certes, tout cela s’est passé quarante minutes après la fin de la cérémonie protocolaire, certes les gradins de la patinoire étaient déserts depuis longtemps. N’empêche, quelques photographes traînaient encore dans le secteur et leurs images ont déclenché un sacré foutoir. Il faut dire qu’ils ont été non seulement témoins de pratiques contraires à l’éthique de l’olympisme, mais aussi de faits délictueux : une des joueuses vedettes de l’équipe, Marie-Philip Poulin, a été surprise une canette de bière à la main. Il se trouve que cette demoiselle – à qui l’on doit au passage les deux buts ayant amené la victoire canadienne – a 18 ans et 11 mois. Or, en Colombie britannique, l’âge légal pour consommer de l’alcool est de 19 ans. Tabarnac !
Dès le lendemain des faits le porte-parole du Comité international olympique, Mark Adams, a indiqué qu’une lettre allait être transmise aux dirigeants du Comité olympique canadien (COC) pour les sommer de se justifier sur ces agissements gravissimes, beaucoup plus répréhensibles, semble-t-il, qu’un banal cas d’achat de vote au CIO. Le président du COC a donc du faire des excuses au CIO, tout comme la Fédération canadienne de Hockey qui, dans un communiqué, a cru utile de regretter officiellement que « dans l’excitation du moment les festivités ont débordé du vestiaire, ce qui n’aurait pas dû se produire ». On s’en doute, la pauvre Marie-Philip Poulin a été obligée elle aussi de faire acte de contrition devant la presse : « Je m’excuse pour ce qui est arrivé. Je vais apprendre de ça », a-t-elle déclaré, en québécois dans le texte.
Bref, l’affaire aurait pu en rester là, si certains ne s’étaient pas mis à faire du mauvais esprit. Ou plutôt certaines. Car le Canada n’est pas seulement le pays des lois vertueuses sur le tabac et l’alcool, c’est aussi celui du féminisme triomphant et de la parité absolue. Et dans ce concert de mea culpa, une responsable du Comité olympique canadien, Nathalie Lambert, a émis une fausse note tout à fait bienvenue : « Je ne suis pas sûre qu’on en parlerait si c’étaient des gars. Le hockey est tellement associé à la bière qu’on ne peut même pas s’imaginer qu’ils ne prendront pas une bière après la partie. »
Pour ma part, je suis d’accord à 100 % avec cette dame. Et pour une fois que paritarisme et bon sens font cause commune, ça s’arrose !
Tiger Woods au fond du trou
Déjà largué par la plupart de ses sponsors, l’infortuné (c’est une façon de parler) Tiger Woods vient de connaître un nouveau revers avec la rupture unilatérale du contrat qui le liait à Gatorade. À l’instar de Gillette, AT&T, TAG Heuer ou General Motors, la filiale de Pepsi-Cola a jugé que les exploits extra-conjugaux du golfeur étaient nuisibles à son image de marque. Logique, me direz-vous ? Ben pas tout à fait… En effet, Gatorade s’est toujours présenté comme une boisson énergisante, destinée à stimuler les capacités de ses heureux consommateurs lors de l’effort physique…
Merci Bernard !

Botul. Mais si, vous savez, Jean-Baptiste Botul, l’auteur fictif, canular brillant du farceur Frédéric Pagès, qui a mis BHL dans la béchamel. Qui a mis Bernard-Henri dans la panade. Vous n’avez certainement pas pu échapper à l’histoire de ce spécialiste de la pensée Allemande. Mais Botul est également l’auteur d’une correspondance tout aussi fictive et tout aussi désopilante avec le Casanova barbu de la belle époque : Henri-Désiré Landru, qui a été publiée en septembre 2001 sous le titre Landru précurseur du féminisme. Ma jolie libraire m’assure que « l’affaire » a extraordinairement dopé les ventes de Botul qui pourrait aujourd’hui, s’il était encore vivant (et réel) s’acheter une villa de rêve aux Bahamas, rouler en Porsche et vivre avec Amanda Lear. Une vie à la BHL en somme.
Présentée comme la correspondance entre un jeune philosophe exalté et le fameux tueur de Gambais (Yvelines), à la gazinière de sinistre mémoire, mondialement connue, ce petit livre nous présente un autre Landru. Il n’est pas qu’un odieux tueur de femmes en série, c’est aussi un grand séducteur s’inscrivant dans la lignée prestigieuse de Don Juan ou Sade.
Oui, nous l’avons oublié, et Botul nous le rappelle de manière profitable : Landru a séduit et aimé – avec la légendaire vigueur érotique qu’on lui a prêté – toutes les femmes qu’il a assassinées, officiellement une dizaine, en réalité beaucoup plus. Botul note très vite que Landru, de par son impressionnant carnet de bal, est un ardent défenseur de l’émancipation de la femme. Le philosophe lâche ce botulème saisissant : « Le libertinage à portée de tous, c’est ce que vous incarnez – après les privations de la guerre, vous annoncez un nouvel âge d’or (…) Je vous propose de devenir un héros, un libérateur, un soldat au service du sexe faible – l’homme qui a voulu libérer la femme ! » Botul met le paquet, mais voit juste…
Landru n’est pas le salaud intégral que l’on a dit. Il ne faut pas le réduire à sa longue et inquiétante barbe noire, et son regard cruel de tortionnaire. Non. Landru est avant tout un amoureux de la femme, qui jette les bases et annonce les principales axiomatiques du féminisme du XXe siècle… Ce que Botul tient à souligner c’est qu’il y a du Simone de Beauvoir dans Landru, et demandons-nous un instant si une Élisabeth Badinter ne serait pas tombée sous son charme raffiné en d’autres circonstances ?
Landru, sans aucune modestie, écrit d’ailleurs à Botul : « Les Françaises m’aiment ! », en lui expliquant qu’il reçoit en prison des demandes en mariages et des courriers équivoques : « Je reçois aussi beaucoup de lettres portées sur la bagatelle. » Le jeune philosophe met alors au jour le féministe qui dort en Landru : « Vous êtes un féministe, un libérateur de la femme. Cette affirmation vous surprend peut-être mais prenez un peu de recul : Qu’est-ce que la femme aujourd’hui ? Tout ! Quelle a été sa situation politique jusqu’à présent ? Rien ! »
Dissertant sur les diverses injustices touchant les femmes, les deux compères en viennent à ressusciter Marie-Olympe de Gouges, disant que si les femmes ont bien le droit de monter à l’échafaud, il serait équitable qu’elles puissent aussi monter la tribune… Dans cette correspondance farfelue on découvre aussi un Landru créatif et visionnaire, ayant conçu des modèles d’automobiles spécifiquement destinées aux femmes (avec des roues faciles à changer), dont les brevets auraient été pillés par la maison Citroën.
Le jeune philosophe, futur porte-bidon imaginaire de Malraux, caresse le serial-killer dans le sens de la barbe : « Vous les cajoliez vos maîtresses, leur donnant plus de rêve, d’humour, d’attention et de plaisir physique qu’elles n’en avaient jamais reçus. Toutes les femmes qui ont accepté de témoigner l’ont dit : aucun homme ne vous égale ! Vous êtes l’incarnation de l’idéal masculin ! » Landru s’épanche parfois auprès de Botul : « Je suis plutôt un romantique… les gens ont généralement du mal à l’admettre. » Ce petit opuscule nous fait vivre tout le calvaire judiciaire de Landru, ne cessant jamais de crier son innocence, avec l’appui de Botul, qui tente de mobiliser toute l’intelligentsia chic et branchée de la fin des années 1910. Jusqu’à l’exécution capitale. A la moyenâgeuse, sur la guillotine de papa.
Attendant son exécution Landru écrit, plein d’aigreur à son ami philosophe : « Un petit conseil, mon jeune ami, croyez en mon expérience, les femmes sont cupides, elles aiment l’argent et l’uniforme. Elles peuvent être émues quelques minutes par un homme qui pleure mais… ça ne dure pas très longtemps. » Et si – finalement – ce Landru-là avait tout compris des femmes ?
Landru, précurseur du féminisme : la correspondance inédite, 1919-1922
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Réflexions sur la question Quick

« J’avais une ferme en Afrique », comme le dit magnifiquement Meryl Streep incarnant Karen Blixen dans l’inoubliable Out of Africa.
De manière beaucoup moins glamour, j’en conviens, moi, j’avais un Quick à Roubaix. Il se trouve que cet établissement de restauration rapide qui est surtout par les temps qui courent entrain de restaurer rapidement le communautarisme, je l’ai très bien connu. Le collège où j’enseignais était à deux encablures et je n’ai jamais supporté les cantines des établissements scolaires. Ce n’est pas souvent bon, on a l’air, même dans le Nord, d’un criminel de guerre si on veut accompagner sa saucisse lentilles avec une bière et surtout, surtout, il faut déjeuner avec des profs. Faire cours à des élèves, même difficiles, je voulais bien, j’y trouvais même un certain bonheur mais devoir partager une crème caramel avec les mutants vingtenaires sortis des IUFM, il y a des limites à ce qu’un homme peut endurer.
J’allais donc au Quick, à ce Quick-là, précisément, disons une ou deux fois par mois quand les collègues avec qui je m’entendais bien (il y en avait tout de même quelques-uns qui appartenaient encore à une génération non-implantée) n’avaient pas cours et n’étaient pas disponibles pour un sandwich-rillettes et une Chimay rouge dans un des bistrots de la Grand’ Place.
Bon, je sais, manger dans un fast-food, ce n’est pas bien mais que celui qui n’a jamais eu envie d’une bonne injection de junk food de temps à autres avec ses graisses consolantes qui molletonnent nos mélancolies urbaines me jettent le premier Double Cheese.
L’endroit d’ailleurs était plutôt agréable, propre et lumineux. J’y passais les deux heures de la pause méridienne à lire L’Humanité et faire les mots croisés du Monde, le contraire étant tout de même beaucoup moins intéressant. J’y croisais d’anciens élèves dont les noms indiquaient bien qu’il étaient français par le sol et que c’étaient les désordres de la géopolitique et de l’histoire qui avaient amené ici les kabyles aux cheveux bouclés, les peulhs aux jambes interminables, les vietnamiennes avec leur air de perpétuelle bonne humeur, ce qui était méritoire, quand on sait dans quel monde on cherchait à les faire vivre. Il y avait même, figurez-vous, des grands mômes aux noms polonais, flamands et même parfois sonnants aussi vieille France que dans un roman de Mauriac. Oui, oui, entre un Kebaïli, un Siemienski, un N’Guyen, un Cissé, il arrivait qu’un Desqueyroux vienne avec ses camarades des deux sexes partager des doses massives de graisses saturées et de cholestérol pur.
Je ne voudrais pas donner l’impression que ce Quick était un genre de Liban d’avant 1975, un paradis perdu, mais tout de même, au mitan des années 90, les choses avaient l’air moins tendues. Je n’ai pas le souvenir, par exemple, que le fait qu’il n’y ait pas de nourriture hallal eut posé un problème particulier. Sans doute, effectivement, que celui ou celle qui n’avait pas l’habitude du bacon se contentaient de nuggets ou d’un fish burger. Mais encore une fois, ce n’était pas autour de cela que tournaient les conversations qu’il m’arrivait d’avoir. La montée du chômage, la difficulté à trouver de stages, l’impasse de certaines orientations en BEP, le sentiment d’injustice sociale étaient alors davantage au cœur des préoccupations.
N’ai-je rien vu venir ? C’est dans ce Quick, je crois, que j’ai lu les commentaires sur la première élection de Chirac qui avait promis de réduire la fracture sociale. Et c’est là aussi, cela, j’en suis sûr, que j’ai regardé les photos terrifiantes du 11 septembre 2001. Oui, j’aurais sans doute dû me douter que peu à peu, la puissance dissolvante d’une société qui ne proposait plus comme modèle de réussite à ces jeunes gens que l’accumulation du fric, les conneries machistes des rappeurs et l’admiration de quelques footballeurs, certes splendides, que cette puissance dissolvante, donc, faisait son œuvre. Que ce qu’il est démodé d’appeler une conscience de classe qui dépassait les clivages ethnico-religieux achevait de mourir dans ces zones de relégation à chaque accroissement des inégalités.
Comment vous dire, cette affaire me rend encore plus triste que furieux. Je suis davantage habitué à la colère qu’à la mélancolie mais là, pour le coup, c’est trop. Vraiment trop. Le maire de Roubaix, celui qui a porté plainte, était encore à l’époque un adjoint centriste du vieux démocrate chrétien André Diligent. Ces hommes étaient des pragmatiques et Vandirendonck, l’actuel maire, était un des rares responsables municipaux qui daignait se déranger aux conseils d’administrations de mon collège, de ces conseils d’administration où l’on ne touche pas de jetons de présence mais où l’on essaie de gérer la pénurie. Je comprends sa colère, son coup de sang. Il a rêvé Roubaix et et il en rêve encore, j’en suis certain, comme d’une ville de tolérance, une manière d’utopie concrète. Et la tolérance, en France, jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas le multiculturalisme, c’est la laïcité.
On le prendra par le bout que l’on veut, la décision de Quick de ne plus servir que des repas halal est une décision communautariste. Je ne pense pas d’ailleurs qu’il s’agisse d’une malveillance intentionnelle. Il s’agit simplement d’une décision banalement capitaliste. Il s’agit de faire du profit. Et comme en quinze ans, les crispations communautaires auto-destructrices ont remplacé les crispations sociales émancipatrices, puisque de jeunes chômeurs de vingt ans préfèrent affirmer leur identité de dominés par une revendication alimentaire plutôt qu’en s’inscrivant dans un syndicat ou une association, Quick, en bon commerçant, suit le mouvement. Ils sont tellement gentils, d’ailleurs, chez Quick, qu’ils seraient prêt à ouvrir un second restaurant juste à côté, qui lui ne serait pas halal. Comme ça, si par hasard il arrivait encore à Fadila de rencontrer Jason et à Farid d’offrir un coca-light à Joanna ou à Thi-Than, eh bien maintenant, c’est terminé. Chacun dans son fast-food. Chacun dans son bantoustan.
L’ordre règne à Roubaix. Mais cet ordre-là, c’est celui, très provisoire, qui précède les catastrophes. Et Fadela Amara, quel dommage, elle qui ne se trompe presque jamais malgré sa participation au sarkozysme, n’a pas vu que ce coup-là participe de la même totalité structurante et mortifère que le foulard au NPA contre le quelle elle se bat pourtant comme une belle diablesse.
Oui, j’avais un Quick à Roubaix.
Il semblerait que je l’ai perdu.
Et il ne me reste plus, comme le dit quelque part Baudelaire dans Mon cœur mis à nu, qu’ à « dater ma tristesse ».
Herman Van Rompuy brillamment insulté
L’art de l’insulte n’est pas une chose évidente et il y faut un certain talent, comme celui des situationnistes, pour être à la fois blessant (c’est quand même la principale vocation de l’insulte), original mais sans vulgarité. On pourra donc féliciter le député eurosceptique britannique Nigel Farage, d’abord par ce qu’il est eurosceptique ensuite parce qu’il a dit d’Herman Van Rompuy, dont certains observateurs avisés prétendent qu’il serait président de l’UE, que celui-ci avait un « charisme de serpillière humide ». Si nous voulions faire la fine bouche, nous remarquerions que l’insulte est à la limite du pléonasme et qu’il aurait été encore plus goûtu, Herman Van Rompuy étant belge, de parler de « wassingue humide ». Ou si M. Farage, conservateur bon teint, avait voulu se mettre au diapason de ses homologues français de l’UMP, dire que Van Rompuy était, par exemple, une « serpillière humide multirécidiviste ».
Bonne pioche !

Dans l’affaire des nominations au Conseil constitutionnel et à la Cour des comptes, le président de la République s’est montré dans sa meilleure forme, et a effectué des choix réellement judicieux. Personne, sauf un obscur député UMP des Alpes-Maritimes, n’a contesté la nomination du socialiste Didier Migaud au poste de premier président de la Cour des comptes. Ce type-là peut vous réciter par cœur le budget de la France, ligne par ligne, et peut-être même en commençant par la fin. Il n’a pas le style flamboyant, colérique et fonceur de son défunt prédécesseur Philippe Séguin, mais gare à celui qui lui présentera la bouche en coeur un budget à double fond et tiroirs secrets.
Migaud a le chic pour débusquer les astuces les plus tordues utilisées par les gestionnaires de l’argent public pour mettre un supplément de beurre dans leurs épinards. Même si on est un partisan inconditionnel de la droite, on aurait mauvaise grâce, comme citoyen et contribuable, à se priver d’un homme qui veillera sur vos sous avec la vigilance et l’intransigeance d’un rottweiler.
On n’entend pas beaucoup, à cette occasion, le chœur des contempteurs habituel de « l’omniprésident », qui nous serinent que Sarkozy est le démolisseur en chef de la démocratie en France, et que notre pays va tout droit vers la république bananière. Ils auraient sans doute préféré que le président nommât Balkany à la Cour des comptes… Je n’ai pas souvenir qu’un président de gauche se soit privé de nommer ses proches dans des fonctions prestigieuses de l’Etat, pour le meilleur (Badinter, Joxe), comme pour le pire (Dumas).
S’il avait voulu se protéger des fouineurs de la rue Cambon, et flamber façon bling-bling avec le budget de l’Elysée, il aurait choisi quelqu’un d’autre, car les lâches, les faibles et les courtisans ne manquent pas dans la petite cohorte apte à briguer cette fonction.
Mais il ne faut pas se faire d’illusions : on trouvera bien un biais pour mettre cette nomination au débit de l’action présidentielle : machiavélisme d’un pouvoir privant le PS de ses meilleurs éléments, ou petit calcul misant sur le fait que Migaud, qui est encore jeune, voudra préserver ses chances de revenir un jour à la politique, et par conséquent se garder à droite comme à gauche.
En revanche, la nomination de Michel Charasse au Conseil constitutionnel fait déjà jaser dans les chaumières anti-sarkozystes. Que cet Auvergnat ultra-laïque, chasseur passionné, amateur de cigares et de blagues grivoises ait été préféré à une femme pour siéger rue de Montpensier provoque des hurlements chez les bien-pensants de la gauche parisienne. Sarko=macho, s’étrangle Hervé Algalarondo du Nouvel Obs. Les femmes parlementaires de toutes tendances poussent les hauts cris. Oui et alors ? Fallait-il obligatoirement désigner une dame pour remplacer l’excellente Dominique Schnapper arrivée au terme de son mandat ? S’il y en avait une qui se fût imposée de manière naturelle et incontestable, comme Simone Veil en son temps, l’affaire eût été simple. Comme Martine Aubry n’est pas (encore) disponible, ce sera donc pour la prochaine fois.
L’idée de Sarkozy, qui n’est pas stupide, est de repolitiser cette institution trop influencée à son goût par les juristes pur sucre. La Cour constitutionnelle n’est pas un tribunal ordinaire, elle doit aussi prendre en compte la dimension politique des cas qui lui sont soumis et juger en conscience autant qu’en droit. Alors le trio qui arrive me paraît bien équilibré : Jacques Barrot, de son propre aveu veut apporter un « souffle européen » au Conseil, Hubert Haenel, c’est le bon sens provincial, version alsacienne. Et Charasse ? On ne peut plus le considérer comme un homme du PS venant prêcher la bonne parole de gauche chez les Sages, comme le fit, avec talent, Pierre Joxe. D’abord, il a été viré du parti comme un vulgaire Frêche pour avoir désobéi lors de l’élection du président du Conseil général du Puy-de-Dôme. Justement, il s’était opposé à l’élection d’une femme socialiste à la tête du département des bougnats… Il est avant tout un vétéran de la mitterrandie, celui qui fomentait dans l’ombre des couloirs de l’Elysée les coups politiques les plus subtils au profit de son patron, notamment en période de cohabitation. Nicolas Sarkozy, qui était en face comme secrétaire d’Etat au budget, en a pris de la graine. Comme Charasse est de surcroît un fin constitutionnaliste, sa nomination n’a rien de scandaleux. Elle est même salutaire à l’heure où le péquin de base va pouvoir, sous certaines conditions, saisir directement le Conseil. Il n’est pas inutile qu’un homme soit là pour défendre les bouffe-curés contre les cul-bénits de toutes obédiences, les chasseurs et les éleveurs de moutons contre les adorateurs du loup, les mangeurs de tripoux contre les bouffeurs de carottes. Un homme qui, quand il passe à table pour y consommer des plats à haute teneur calorique, desserre sa cravate, enfile un coin de la serviette dans son col et arrime les coins latéraux de ladite serviette sous ses bretelles mérite toute notre confiance.


