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Obama beach

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6juin

Il faut méconnaître totalement le répertoire de Michel Sardou pour ignorer que si les Américains n’avaient pas débarqué le 6 juin 1944 en Normandie, nous serions tous en Germanie. C’est ce que Barack Obama a, en substance, rappelé ce matin, en débarquant en France, accompagné de vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Un, deux, chantez : « Si les Ricains y z’étaient pas là… » Rompez. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son carnet.

La France made in Sarko

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Causeur, abonnez-vous, rabonnez-vous !

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Abonnement

Même les plus distraits l’auront remarqué, Causeur, le mensuel, est un journal « différent ». Pendant ses dix premiers mois d’existence, il a réussi à prouver que cette différence pouvait être autre chose qu’un vœu pieux de lecteur ou un rêve éveillé d’auteur. Pendant dix mois, nous avons réussi à faire vivre un élégant et roboratif best of, adossé à un vrai site, fréquenté chaque mois par plus de 300 000 habitués[1. 306 000 visiteurs uniques au mois d’avril 2009, pour 2 176 000 pages vues, selon Médiamétrie-Netratings.]. Et puis soudain, en mai, Causeur est devenu encore plus différent : un vrai journal qui n’a même pas peur d’exister, sur 32 pages, avec une volée de textes inédits destinés à récompenser la fidélité de nos abonnés. Nous leur devions bien. C’est grâce à eux, donc grâce à vous que tout cela existe. Le mensuel – et aussi le site – vivent et vivront de plus en plus de vos abonnements. Et pour ne pas tourner autour du pot, ils n’existeront plus si cette ressource disparaissait. Pour vous, pour nous, cette différence est vitale. Faisons en sorte qu’elle soit viable. Abonnez-vous, rabonnez-vous !

En exclusivité dans le numéro de juin :

Empaillons-nous, Folleville !, Elisabeth Lévy
Darcos de Macédoine, Raul Cazals
Coupat, billet de sortie, Jérôme Leroy et Bruno Maillé
Il faut sauver l’Opinel !, Luc Rosenzweig
Ecce homo, Cyril Bennasar
Moondog aboie, la caravane passe Jean-François Baum
Aimez-vous Dash ?, Jérôme Leroy
Sans histoire ?, Élisabeth Lévy
Comment peigner une girafe…, François Miclo

Bayrou la Taloche

François Bayrou est un garçon poli. Il ne met pas les coudes sur la table, s’encombre de mille préventions pour ne froisser personne et dispose d’une conversation dont la tenue est largement au-dessus de la moyenne. En politique, il pousse la politesse jusqu’à ne jamais briguer la première place. Etre le troisième homme, ça lui suffit. Même Poulidor, l’éternel second, ne savait pas cultiver autant de retenue.

Seulement, il ne faut pas lui en raconter à François Bayrou. Quand on lui dit qu’un olibrius se ramène pour lui piquer son job, il ne raisonne plus. Il dynamite, il ventile, il disperse façon puzzle. C’est ce qui est arrivé jeudi, sur le plateau de France 2, quand le Béarnais s’est retrouvé face à Daniel Cohn-Bendit : le leader écologiste n’a pas eu le temps de dire ouf que François Bayrou lui tapait dessus avec ses petits poings. Pas sur la tête, mais en dessous de la ceinture. Emoi dans Landerneau.

Le lendemain, la presse attendait un acte de contrition de cet homme qui fut un jour démocrate-chrétien. Rien. Pire, le patron du Modem récidive et annonce en substance que les pédophiles ne passeront pas. Et que même s’ils sont les vassaux de l’Elysée, il ira, lui, leur casser la gueule à la récré. Il est comme ça, François Bayrou. Chez un homme en colère, l’émotion, ça ne se contrôle pas.

Ça ne se contrôle peut-être pas, l’émotion. Mais ça se prépare. Déjà, on a devant soi le verbatim de l’altercation entre Nicolas Sarkozy et Daniel Cohn-Bendit devant le Parlement européen – c’est vrai que c’est un document qu’on garde toujours par-devers soi quand on est un Européen convaincu. Ensuite, on vient de finir de lire avant l’émission le bouquin de son adversaire – bouquin paru trente-quatre ans auparavant. Vous me direz : et alors ? on lit bien Montaigne plus de quatre cents ans après… Oui, sauf qu’aux dernières nouvelles Le Grand Bazar, ce n’est pas les Essais et José Bové n’est pas Etienne de La Boétie. Ce n’est pas qu’une question de physique. Le livre de Dany le Vert étant épuisé depuis belle lurette, il faut se lever matin pour le trouver et le ressortir de toute cette littérature vouée dès les premiers mois de sa parution à la disgrâce du pilon. Le chercher en bibliothèque, se le faire prêter par un ami qui ne se souvient décidément plus comment ce livre a pu se retrouver chez lui (« regarde, François, j’ai aussi du Raymond Barre… ») ou arpenter les quais de Seine pour le dénicher entre un fascicule du Programme commun et un exemplaire dédicacé de Ce que je crois, d’Edouard Balladur. Bref, faut vouloir, comme on dit chez Arlette Chabot.

Tout laisse donc accroire – à moins d’avoir vu la Vierge – que François Bayrou avait préparé son coup et qu’en arrivant à l’émission, il escomptait bien se farcir Cohn-Bendit, mais un Cohn-Bendit, ça a beau avoir les idées larges, ça ne se laisse pas farcir par le premier venu. Qu’importe. Bayrou était en forme, prêt à distribuer du rab de taloches et de mandales à qui en demanderait. Il faut dire que le matin, sur France Inter, Nicolas Demorand l’avait chauffé à bloc en lui apprenant le sondage du jour : les écologistes dépasseraient le 7 juin le Modem… Et il s’était déjà énervé, notre quatrième homme, du genre : « Ah non ! pas quatrième ! troisième, je vous ai dit. Et France Inter, c’est rien que radio Sarko. » Ça doit mal capter dans le Béarn, à moins qu’il ne confonde Daniel Mermet et Jean-Pierre Elkabbach.

Seulement, rien n’explique pourquoi François Bayrou a tenu à ce point à se farcir quelqu’un. Ses penchants ne sont pas là – c’est à Henri IV qu’il a consacré une (très belle) biographie, pas à Henri III. Rien, sinon la simple idée de provoquer le scandale quelques jours avant l’élection. Il est coutumier du fait. À Strasbourg déjà, en 2002, il avait taloché un gamin qui tentait de lui faire les poches. Les mauvais esprits constateront – et après ils iront à confesse pour avoir éprouvé d’aussi sordides pensées – que, contrairement à Cohn-Bendit, François Bayrou, lui, ne touche pas les gosses, il les baffe.

Ce qu’il a fait, jeudi soir, chez Arlette Chabot, est du même ordre. Sauf que cette fois-ci personne ne lui faisait subrepticement les poches et que le coup était prémédité. Chacun a les attentats de l’Observatoire qu’il peut.

Et l’attentat de l’Observatoire est bien le fond de la question. Il n’y a, en réalité, en France que deux derniers mitterrandiens stricto sensu. Le premier, c’est Nicolas Sarkozy, qui rejoue depuis son élection le Mitterrand de la fin des années 1980, celui qui pratique la politique d’ouverture, s’entend comme larron en foire avec Jack Lang tout en tenant Le Prince de Machiavel comme un mode d’emploi assez rigoureux de la chose publique. Et puis il y a François Bayrou, qui joue à Mitterrand. Mais à celui de 1959, qui fait feu de tout bois pour braquer sur lui les feux de la rampe et regagner sa place dans l’opinion.

Daniel Cohn-Bendit a eu raison de railler « l’omni-opposant » et « l’omni-président ». Il touche du doigt ce que René Girard – qu’il me pardonne s’il me lit – qualifierait de rivalité mimétique : entre Bayrou et Sarkozy, il n’y a aucune différence idéologique. Le problème est d’un autre ordre : ils ont le même modèle en politique. Et cela suffit à expliquer qu’ils ne sont pas adversaires, mais, au sens propre, ennemis.

En attendant, ce débat télévisé, mal parti dès lors que Bayrou le ramenait au niveau du caniveau, aura épargné aux téléspectateurs de parler des questions européennes. À commencer par la question institutionnelle : quand Olivier Besancenot regrette que la règle de l’unanimité prévale, on se dit que ce type aurait mieux fait de lire le Traité constitutionnel au lieu de voter contre… On se dit que Martine Aubry est bonne fille de rappeler à notre mémoire la directive temps de travail, sans toutefois aller jusqu’à se souvenir que ce sont ses amis travaillistes britanniques qui l’ont fait capoter. On se dit que la vie serait si simple et l’Europe si facile à construire s’il n’y avait pas, sur le reste du continent, ces foutus étrangers.

Divers gauche, divers droite et divers divers

Le CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noires, est formel : quel que soit le résultat du vote de dimanche, il y a fort peu de candidats d’origine allogène sur les listes pour les européennes et il y en aura encore moins parmi les élus. Et comme le CRAN ne parle pas dans le vide, il a compté les Noirs, les Arabes et les Asiatiques ou plus précisément, ceux dont le « ressenti d’appartenance » laisse penser qu’ils sont noirs, arabes ou asiatiques. En effet, le communiqué fait état « d’une étude basée sur le « ressenti d’appartenance », c’est-à-dire sur les Français ressentis comme noirs, arabo-maghrébins ou asiatiques » et qui porte sur 69 candidats. S’agit-il de listes ou de candidats ? Et est-il question « du ressenti » des intéressés ou de celui des autres ? Ce n’est pas très clair. On pourrait chipoter sur le caractère scientifique de l’étude, mais c’est pas notre genre. Intéressons-nous donc aux résultats : 45 candidats divers au total pour les six listes principales, mais seulement 5 ou 6 qui ont des chances de siéger à Strasbourg, sur les 72 Français que compte l’Europarlement. Ce qui nous donnerait, nous aussi on sait compter, 8 % de divers parmi les élus.

Il paraît qu’on peut et qu’on doit mieux faire. Seulement, le CRAN se garde bien de nous dire quel est l’objectif à atteindre. À partir de quel pourcentage de divers pourra-t-on déclarer qu’il a été mis « un terme aux pratiques discriminatoires auxquelles ont recours, consciemment ou inconsciemment, les partis politiques dans le choix de leurs candidats aux élections, et en particulier des candidats en position éligible » ? Dans cet esprit de comptage ethnique, l’extrême droite pourrait s’émouvoir de la sous-représentation des Français de souche dans la liste antisioniste – quoi qu’elle-même y soit fort bien représentée. Peut-être bien qu’un combat impérieux contre un ennemi puissant est de nature à faire taire les divergences entre divers et non divers.

Quoi qu’il en soit, il ne faut donc pas croire ce que l’on voit : Harlem, Rachida et Dieudonné ne sont que les arbrisseaux qui cachent la forêt des préjugés enracinés. C’est mal.

Reste à savoir comment on pourrait pallier cette ignoble béance démocratique. Depuis quelques années, une solution magique existe, qui a l’insigne avantage de plaire d’ordinaire au chef de l’Etat : l’instauration de quotas. Mais là, problème : il y a déjà un quota de femmes aux européennes (comme d’ailleurs aux municipales et aux régionales) depuis l’invention des listes chabada : il faudrait donc démanteler cette mixité forcée pour garantir l’accès des issus de la diversité à l’hémicycle de Strasbourg ou, ce qui deviendrait très compliqué, la doubler par des exigences ethniques. Après une enquête approfondie de vos serviteurs, il s’avère que le CRAF (Conseil Représentatif des Associations Féministes) est plutôt hostile à cette solution, qui, en revanche, est accueillie assez favorablement au CRAI (Conseil Représentatif des Associations Intégristes). En revanche, toujours aucune réaction du côté du CRAA, le très discret mais influent Conseil Représentatif des Associations Abstentionnistes. Il est vrai que cette dernière organisation n’entretient pas de bons rapports avec le CRAN, dans la mesure où elle préconise ouvertement la reconnaissance du vote blanc. Quant au CRIF, il préfèrerait qu’on l’oublie un peu.

Mais Patrick Lozès ne rigole pas. Le patron du CRAN n’est pas du genre à critiquer pour critiquer, il a des vraies solutions et demande au président de la République de « prendre rapidement des mesures fortes » pour les mettre en œuvre. Pour commencer, il propose à tous les partis politiques de signer une Charte de la diversité en politique. Bon, une Charte, on en a vu d’autres, la plupart du temps ça n’engage à rien, c’est plutôt une déclaration de bonnes intentions. Sauf que pour déjouer l’hypocrisie régnante, le CRAN suggère que seuls les partis qui auront accepté de signer et qui satisferont aux « exigences minimales en matière de diversité » puissent bénéficier du remboursement de leurs dépenses électorales. Pour le CRAN, c’est à cette condition qu’on pourra enfin croire que les responsables politiques « militent activement pour la diversité ». On avait déjà vus les partis chasser la femme. Ils vont bientôt pouvoir se disputer la prime au Noir, à l’Arabe et à l’Asiatique – qui lui, n’a rien demandé.

La France ne fera pas la vassale

Le porte-parole adjoint du ministère des Affaires étrangères a fait, vendredi 6 mai la déclaration suivante lors du point de presse quotidien du Quai d’Orsay : « Le gouvernement français salue la haute tenue du discours prononcé à l’Université du Caire par le président des Etats-Unis, M. Barack Obama. Il prend acte, avec satisfaction des très nombreux points de convergences entre les positions de la France et des Etats-Unis sur les problèmes abordés, notamment, au sujet du conflit israélo-arabe. Les autorités françaises s’étonnent néanmoins des propos de M. Obama relatifs à la législation française sur le port du voile islamique dans les établissements scolaires[1. It is important for western countries to avoid impeding Muslim citizens from practicing religion as they see fit- for instance, by dictating what clothes a Muslim woman should wear. We cannot disguise hostility towards any religion behind the pretense of liberalism.]. Ils constituent une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures de la République Française. M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, a convoqué l’ambassadeur des Etats-Unis en France pour lui faire part de la préoccupation du président de la République et du premier ministre de voir les excellentes relations entre nos deux pays troublées par des propos inappropriés. »
Même pas cap’, Bernard ! C’est plus fastoche de se payer Bibi Netanyahou sur Jérusalem avec un vieux papier datant de François 1er comme ordonnance d’expulsion.

American Hidjab

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À trois reprises dans son discours à l’Université du Caire, le Président Barack Obama a donc dénoncé les pays qui, en Occident, jugent indésirable le port du voile islamique dans certaines circonstances de leur vie sociale. Cela m’inspire deux réflexions.

Qu’ils soient dirigés par Obama, Bush, Clinton ou un autre, les Etats-Unis ne changent pas : ils placent le respect des religions – au sens large du terme – au dessus de toute autre considération. Le 11 septembre a été d’autant plus mal ressenti aux Etats-Unis que ce pays est loin d’être le plus mécréant de la Terre. Sur le dollar est inscrit « In God we trust » ; le président prête serment sur la Bible ; chaque campagne présidentielle est un concours de foi chrétienne. Et les Américains de se poser la question : pourquoi nous ? Nous, qui avons armé jusqu’aux dents les islamistes de tout poil, nous qui les avons aidés à bouter les Infidèles russes hors d’Afghanistan, nous qui avions mis la pâtée au mécréant Saddam et qui avions déjà les plans pour une prochaine invasion de l’Irak[1. Qui eut lieu aussi, comme chacun sait.]. Trop injuste ! C’est pourquoi une expédition punitive fut organisée pour pourchasser Oussama Bin Laden avec lequel la CIA entretenait de solides relations depuis la guerre russo-afghane.

En matière de rapports entre religions et politique, la France et sa conception laïque ne sont pas comprises par le monde anglo-saxon. Interdire le voile à l’Ecole, c’est absolument contraire à toute la tradition d’un Américain. Même dans sa lutte contre les sectes, la France s’est souvent vue mise à l’index par les autorités américaines qui n’ont jamais goûté la manière dont l’Eglise de scientologie, organisation on ne peut plus respectable pour Washington, est traitée chez nous.

Mais il n’aura échappé à personne que notre pays est aujourd’hui dirigé par un homme qui ne cache pas son admiration pour le Modèle américain. Tout d’abord, il a souvent expliqué en quoi la laïcité française lui semblait rigoriste et qu’il convenait de la « positiver ». C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il prévoyait un échec cinglant de la loi de 2003 proscrivant les signes religieux à l’école dont il s’est ostensiblement démarqué[2. Aujourd’hui, il ne la remettra pas en cause sans une condamnation de l’opinion en général et de son électorat en particulier. Car cette loi est incontestablement un succès.].

C’est aussi dans cet « esprit d’ouverture » qu’il prononça des discours à Latran et à Riyad qui, effectivement, se situent davantage dans la tradition anglo-saxonne de confusion entre vie privée et vie publique que dans celle, française, de séparation stricte entre les deux. Il a également entamé le « retour dans la famille occidentale[3. Ce sont les mots employés par le président lui-même.] » par le geste fort symbolique de retour dans les structures intégrées de l’OTAN. On a souvent eu tort de limiter cette décision aux thèmes de la Défense et de Diplomatie. Elle recouvrait dans son esprit davantage : une adhésion culturelle au concept d’occidentalisme. C’est une manière pour Nicolas Sarkozy d’en finir avec l’originalité de la France, une originalité qu’il a toujours tenue pour vieillotte, ringarde, anachronique, que sais-je encore.

Je n’en veux pas à Barack Obama. Il est le président des Etats-Unis et il continue imperturbablement la politique de son pays, avec des moyens beaucoup moins balourds que son prédécesseur. Il se voit en chef de l’Occident et se conduit comme tel. Je suis davantage en colère après le chef d’Etat de mon pays, qui tourne le dos à son Histoire, à son originalité, à son indépendance.

Epuisants voyageurs

Le festival Etonnants voyageurs vient de se terminer, ouf : j’en ai marre des aventuriers. Je veux dire ceux qui ont ouvert boutique aventuriers, comme Berl disait de certains qu’ils ont ouvert boutique écrivains (vérifiez l’axiome : ça marche toujours). Partant du principe que les gens heureux sont cachés, que les grandes douleurs sont muettes, etc, les véritables aventuriers disent-ils qu’ils sont aventuriers ? N’y a t-il pas là posture, et même imposture ? La recherche de l’authentique, du sauvage et du bel inviolé dans ce monde-terrible-factice-et pollué n’est elle pas au fond éminemment… banale ?

Première hypothèse : l’aventurier qui part en quête du sauvage, des territoires vides et inconfortables – la toundra sur les genoux ou la muraille de Chine à tricycle – ne serait que l’exact symétrique du touriste occidental de base, honni (celui qui voyage en groupe dans les hôtels immenses, qui visite les sites balisés, consomme) et auquel il prétend s’opposer. Club Med, marche solitaire dans la steppe, même combat, et surtout, deux profils du même individu contemporain face au tourisme. Tous deux se déplacent sur le globe, sac à dos (peut-être pas de la même marque) pour connaître leur propre géographie… individuelle. Ils ne partent pas pour s’oublier, mais pour se retrouver. Tous deux sont en cela parfaitement post-modernes… et autocentrés.

D’où la seconde hypothèse : le voyageur aventurier incarnerait le stade ultime, l’aboutissement logique du touriste occidental de base. Ne sommes nous pas déjà tous déjà en quête d’authenticité, ce pléonasme vivant ? Rappelez vous ce merveilleux dessin de Sempé : le bourgeois des années cinquante roule en belle voiture rutilante tandis que son voisin, le modeste employé pédale sur son petit vélo, le regard plein d’envie. Dix ans plus tard, il s’est enfin offert la voiture de ses rêves, mais las !, le voilà coincé dans les embouteillages avec tous ses semblables, tandis que le grand bourgeois se faufile à vélo hollandais… L’aventurier est donc au touriste occidental de base ce que l’homo sapiens est à l’homme de Néandertal : sa version perfectionnée (dont le stade intermédiaire de l’évolution serait le lecteur du Guide du routard : encore un pied dans le circuit, un autre dans la posture).

Allons plus loin – et achevons de nous brouiller définitivement avec les beaux voyageurs ténébreux (ils le sont souvent) : ce besoin d’aller loin pour se retrouver et se distinguer des autres hommes (depuis Rousseau, on connaît la chanson) cache encore autre chose. Si c’était la fuite du vide, la fameuse « agitation » dénoncée par Pascal ? Kant n’a jamais quitté sa maison de Königsberg, Jane Austen n’est guère allée plus loin que la Pump room de Bath, Proust a observé un microcosme dans le périmètre Paris-Cabourg : et par leur lunette apparemment étroite, ils ont accédé à l’universel.

La beauté du monde

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L’anti-sarkozysme, voilà l’ennemi ?

Dans la description de la situation française contemporaine, la plus grande partie des auteurs de Causeur a régulièrement recours, implicitement ou explicitement, à deux hypothèses fondamentales qu’ils tiennent souvent pour deux évidences. Pourtant, ces deux hypothèses me semblent fausses.

Hypothèse alpha : L’humanité se partage en deux camps politico-existentiels antagonistes : les Binaires et les Non-Binaires.
Hypothèse beta : Les Binaires, ce sont les anti-sarkozystes. Les Binaires, c’est la gauche.

Examinons l’hypothèse alpha : « L’humanité se partage en deux camps politico-existentiels antagonistes : les Binaires et les Non-Binaires. » J’ai en commun avec les autres collaborateurs de Causeur un accord de principe concernant l’amour du Non-Binaire et le désir de combattre la bêtise binaire, la tentation de réduire la complexité du monde à l’affrontement d’un « camp du Bien » et d’un « camp du Mal ». Cependant, l’hypothèse alpha est en contradiction évidente avec l’amour du Non-Binaire proclamé très sincèrement par les collaborateurs de Causeur (et c’est la raison pour laquelle nombre d’entre eux sont mes amis). L’hypothèse alpha reconduit, aussi paradoxalement qu’indubitablement, la division manichéenne du monde entre camp du Bien et camp du Mal. Le camp du Bien, « c’est nous », ce sont les Non-Binaires. Le camp du Mal, « c’est les autres », ce sont ces salopards de Binaires !

Si je ne partage pas l’hypothèse alpha, c’est précisément parce que je suis attaché à la complexité du réel. Parce que je sais que la tentation manichéenne et moralisatrice est présente dans tout être humain (et je suis l’un d’entre eux). Il est également vrai que le vice binaire est devenu chez certains hommes une habitude tenace. Pourtant, son règne dans un cœur humain n’est sans doute jamais absolu – dans les pires des cas, il ne l’est qu’en apparence, pour les yeux et les oreilles des autres. La division manichéenne du monde me semble seulement un signe du manque d’amour vrai et incarné – amour des autres hommes et amour véritable de soi, c’est tout un. Le paradis est bien le lieu désigné par le merveilleux, l’inoubliable starets Zossima des Frères Karamazov, le lieu où je suis libéré de l’obsession stérile et médiocre de mes propres péchés en acceptant de recevoir soudain sur mes épaules ceux de tous les hommes, cessant de haïr les autres pour leurs péchés et reconnaissant au fond de mon cœur que je suis probablement capable, les circonstances aidant, de commettre à peu près n’importe quel péché commis par les autres. Cette reconnaissance du Commun, de l’humain Commun, retire soudain aux péchés leur qualité intrinsèque, qui est de séparer les hommes entre eux et, après un écrasement intérieur infini, ouvre la possibilité d’un pardon lui aussi infini – bien que toujours interminable.

Considérons maintenant l’hypothèse beta : « Les Binaires, ce sont les anti-sarkozystes. Les Binaires, c’est la gauche. » Comme je l’avais signalé dès ma première intervention dans Causeur, dont j’ai regretté qu’elle ait suscité aussi peu de débat, rien ne me paraît plus absurde que de prétendre attribuer à une appartenance politique quelle qu’elle soit des vices qui lui seraient propres, fatals, intrinsèques, des vices mécaniques. Les Causeurs auront beau trompéter sur tous les tons le contraire, je demeurerai formel sur un point : la gauche n’a pas le monopole du binaire. Pas davantage que la droite n’a le monopole du réel, du bon sens et de l’âge adulte. Les rues sont remplies de Binaires de droite et de Binaires de gauche, les métros regorgent de Binaires sarkozystes et de Binaires anti-sarkozystes. Les campagnes débordent d’Anti-Binaires de droite et d’Anti-Binaires de gauche. Et bientôt nos plages seront envahies à proportions rigoureusement égales par des Anti-Binaires sarkozystes et des Anti-Binaires anti-sarkozystes.

Forts de l’hypothèse alpha et de l’hypothèse beta, de nombreux collaborateurs de Causeur se sont lancés dans une prétendue chasse au Binaire qui est en réalité une chasse à l’anti-sarkozyste ou au gauchiste. Dans l’art rhétorique de nombre de Causeurs, la reductio ad binarium finit par jouer exactement le même rôle que la reductio ad Hitlerum chez les crétins anti-fascistes. A la moindre critique contre le toujours-déjà oubliable Sarkozy, l’accusation de « conformisme » et de binarité congénitale tombe comme un couperet sur la discussion, rejetant aux oubliettes la seule question qui vaille, qui n’est pas celle de savoir si cette critique est partagée par peu ou par beaucoup, mais si elle est véridique et légitime ou non. Il arrive aussi souvent que la reductio ad binarium soit remplacée ou complétée par une reductio ad sinistrum tout aussi rhétorique. Dans mon latin d’opérette, cette expression désigne le fait de jeter à la face de l’ennemi, sans la moindre conformité avec la réalité mais simplement parce qu’il n’est pas d’accord avec vous, qu’il n’a pas d’humour. Cette opération équivaut elle aussi à une reductio ad Hitlerum, puisque, par les temps qui courent, « ne pas avoir d’humour » est presque aussi infâmant qu’être nazi sur trois générations.

Au nord, c’était le Coran…

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L’histoire que nous raconte Hege Storhaug de la Fondation Human Rights Service est plaisante, et aussi, peut-être légèrement édifiante. Dans une école primaire, une employée d’origine pakistanaise aurait exercé des pressions sur les deux seules petites filles de la classe qui ne portaient pas le hidjab, afin qu’elles le revêtissent comme toutes leurs petites camarades. Banal ? Presque. Car la première chose qu’il faut savoir est que ces deux petites filles ne sont pas musulmanes. La deuxième chose qu’il faut savoir est que cette histoire nous vient tout droit de Norvège.

C’est pas que je m’ennuie, mais…

La campagne aura-t-elle enfin commencé quand vous lirez ces lignes (c’est-à-dire quelques poignées d’heures avant sa clôture) ? A l’heure où je les écris en tout cas (lundi, 20 heures et des brouettes), cette campagne semble s’affirmer comme l’une des plus plates et des plus arides qu’il m’ait été donné de traverser dans toute ma carrière d’électeur (en 1969, je n’avais malheureusement pas l’âge requis pour trancher entre Poher et Pompidou).

La moisson de moments forts, de grands choix programmatiques et de petites phrases historiques fut particulièrement pauvre – que dis-je, en dessous du seuil de pauvreté intellectuelle.

Côté distractions, la campagne télévisée officielle nous a quand même proposé quelques nouveautés pittoresques. L’UMP a importé des Etats-Unis non seulement son nouveau « modèle français », mais jusqu’à la technologie de pointe du « lip-dub ». Grâce à un procédé magique, dans les clips de l’Union pour un Mouvement Populaire, le peuple tout entier a la voix de Xavier Bertrand (ou parfois de Michel Barnier). Epatant, non ? Mais quel est donc le message : « On a tous en nous quelque chose de Xavier » ? Dans les clips du PS, nettement plus traditionnels, on s’y retrouve mieux aussi : Mme Aubry et les masses populaires parlent séparément, comme dans la vraie vie.

Il faut voir aussi le spectacle que nous offre bénévolement le Parti radical de gauche – dont on est déjà content de savoir qu’il existe encore : de Servan-Schreiber en Tapie, on le croyait enterré mille fois ! Eh bien pas du tout, la preuve : tous les jours que Dieu fait, le président du PRG Jean-Michel Baylet (qui, heureusement pour lui, a d’autres occupations) vient nous réexpliquer en long et en large comment et pourquoi il ne participera en aucune façon à ce scrutin… Un grand moment d’absurde monty-pythonien.

Blague à part, et renseignements pris, du fait de sa (sur)représentation parlementaire, la barque fantôme que conduit d’une main ferme J.-M. Baylet bénéficie du même temps d’antenne que les plus grands des partis réellement existants. Eh oui, la démocratie représentative est une chose rude, il faut pour la comprendre avoir fait des études.

Reste – et c’est l’essentiel ! – qu’elle est quand même moins hasardeuse que la prétendue « démocratie directe » ! Qu’on se souvienne seulement, à cet égard, des votes désastreux des Français en 1992 et 2005, lorsqu’ils ont été bêtement consultés sur la délicate question européenne – dont, à l’évidence, seuls des Européens professionnels sont à même de saisir toutes les subtilités.

Bref, mieux vaut donner la parole au sieur Baylet qu’au peuple français : quand on ne dit rien du tout, au moins n’insulte-t-on pas l’avenir comme l’ont fait – sans vergogne et à deux reprises ! – les ennemis de l’Europe, tous populismes confondus (Je suis chaud, là !)

À ne pas manquer enfin, sur vos écrans plasma, l’étonnante prestation du leader charismatique de l’ »Union des Gens » (mais oui !). Il vient, d’assez mauvaise grâce apparemment, nous présenter avec une absence de conviction contagieuse les grandes lignes de son programme, à peu près aussi précis que le nom de son particule (élémentaire). Jacques Cheminade était quand même plus clair !

Pour être tout-à-fait juste, hors les émissions officielles, cette campagne a quand même été marquée par deux événements majeurs.

À droite le récent coup de colère de Nicolas Sarkozy était, il est vrai, sans aucun rapport avec la campagne européenne – dont le Président a d’ailleurs confié la responsabilité à son Premier ministre (François Fillon). Simplement, il a tapé du poing sur la table en découvrant les vrais chiffres de l’insécurité (qui pourtant font assez souvent la une du Point et de L’Express…) Et d’énumérer avec énergie la liste des mesures à prendre d’urgence dès qu’il sera au p… euh, enfin tout de suite. Bref c’était beau comme un discours de candidat au poste de ministre de l’Intérieur, qui malheureusement n’existe pas. Enfin je veux dire pas la fonction, l’élection à ce poste quoi.

À gauche, seuls les cœurs les plus endurcis auront pu retenir une larme en assistant aux chaleureuses retrouvailles de Martine et Ségolène. Un temps éloignées par une divergence de vues sans gravité sur la répartition des postes au sein du parti, les deux grandes dames du PS se sont réconciliées avec d’autant plus de bonheur après dissipation des brumes du congrès de Reims.

Désormais les choses sont claires, et chacune a trouvé sa juste place dans ce jeu de rôles permanent qu’est devenue la vie interne du PS depuis que Mitterrand, ce sadique, avait laissé la maison à Jospin. N’empêche, tout semble être rentré dans l’ordre : Martine croit tenir l’appareil du parti, Ségolène est persuadée d’en incarner l’âme, et tout le monde est content : l’unité du PS est sauvée, au moins jusqu’à lundi.

Je n’ai pas parlé du fond, direz-vous ? Peut être bien, mais c’est pas moi qui ai commencé…

Et puis d’ailleurs si, à la réflexion, je l’ai effleurée, la principale question de fond : d’où pourrait bien venir cette abstention massive au scrutin européen de dimanche, déjà annoncée et commentée par tous les sondologues ?

J’irai même jusqu’à esquisser un début de réponse : et si les électeurs avaient fini par remarquer qu’en volapük européen, leur « non » se traduit systématiquement par « oui » ? Et s’ils s’étaient laissés aller à en inférer que, tant qu’à être pris pour des patates de canapé, autant rester couchés ?

Mais je suis confiant : nos élites seront bien capables de lire, même dans une abstention record, les prémices d’une aube nouvelle de la « construction européenne »… Et aux dernières nouvelles, le pire devrait être évité : malgré la multiplication des listes, les observateurs espèrent que le nombre de votants dépassera celui des candidats.

Obama beach

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6juin

Il faut méconnaître totalement le répertoire de Michel Sardou pour ignorer que si les Américains n’avaient pas débarqué le 6 juin 1944 en Normandie, nous serions tous en Germanie. C’est ce que Barack Obama a, en substance, rappelé ce matin, en débarquant en France, accompagné de vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Un, deux, chantez : « Si les Ricains y z’étaient pas là… » Rompez. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son carnet.

La France made in Sarko

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Causeur, abonnez-vous, rabonnez-vous !

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Abonnement

Même les plus distraits l’auront remarqué, Causeur, le mensuel, est un journal « différent ». Pendant ses dix premiers mois d’existence, il a réussi à prouver que cette différence pouvait être autre chose qu’un vœu pieux de lecteur ou un rêve éveillé d’auteur. Pendant dix mois, nous avons réussi à faire vivre un élégant et roboratif best of, adossé à un vrai site, fréquenté chaque mois par plus de 300 000 habitués[1. 306 000 visiteurs uniques au mois d’avril 2009, pour 2 176 000 pages vues, selon Médiamétrie-Netratings.]. Et puis soudain, en mai, Causeur est devenu encore plus différent : un vrai journal qui n’a même pas peur d’exister, sur 32 pages, avec une volée de textes inédits destinés à récompenser la fidélité de nos abonnés. Nous leur devions bien. C’est grâce à eux, donc grâce à vous que tout cela existe. Le mensuel – et aussi le site – vivent et vivront de plus en plus de vos abonnements. Et pour ne pas tourner autour du pot, ils n’existeront plus si cette ressource disparaissait. Pour vous, pour nous, cette différence est vitale. Faisons en sorte qu’elle soit viable. Abonnez-vous, rabonnez-vous !

En exclusivité dans le numéro de juin :

Empaillons-nous, Folleville !, Elisabeth Lévy
Darcos de Macédoine, Raul Cazals
Coupat, billet de sortie, Jérôme Leroy et Bruno Maillé
Il faut sauver l’Opinel !, Luc Rosenzweig
Ecce homo, Cyril Bennasar
Moondog aboie, la caravane passe Jean-François Baum
Aimez-vous Dash ?, Jérôme Leroy
Sans histoire ?, Élisabeth Lévy
Comment peigner une girafe…, François Miclo

Bayrou la Taloche

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François Bayrou est un garçon poli. Il ne met pas les coudes sur la table, s’encombre de mille préventions pour ne froisser personne et dispose d’une conversation dont la tenue est largement au-dessus de la moyenne. En politique, il pousse la politesse jusqu’à ne jamais briguer la première place. Etre le troisième homme, ça lui suffit. Même Poulidor, l’éternel second, ne savait pas cultiver autant de retenue.

Seulement, il ne faut pas lui en raconter à François Bayrou. Quand on lui dit qu’un olibrius se ramène pour lui piquer son job, il ne raisonne plus. Il dynamite, il ventile, il disperse façon puzzle. C’est ce qui est arrivé jeudi, sur le plateau de France 2, quand le Béarnais s’est retrouvé face à Daniel Cohn-Bendit : le leader écologiste n’a pas eu le temps de dire ouf que François Bayrou lui tapait dessus avec ses petits poings. Pas sur la tête, mais en dessous de la ceinture. Emoi dans Landerneau.

Le lendemain, la presse attendait un acte de contrition de cet homme qui fut un jour démocrate-chrétien. Rien. Pire, le patron du Modem récidive et annonce en substance que les pédophiles ne passeront pas. Et que même s’ils sont les vassaux de l’Elysée, il ira, lui, leur casser la gueule à la récré. Il est comme ça, François Bayrou. Chez un homme en colère, l’émotion, ça ne se contrôle pas.

Ça ne se contrôle peut-être pas, l’émotion. Mais ça se prépare. Déjà, on a devant soi le verbatim de l’altercation entre Nicolas Sarkozy et Daniel Cohn-Bendit devant le Parlement européen – c’est vrai que c’est un document qu’on garde toujours par-devers soi quand on est un Européen convaincu. Ensuite, on vient de finir de lire avant l’émission le bouquin de son adversaire – bouquin paru trente-quatre ans auparavant. Vous me direz : et alors ? on lit bien Montaigne plus de quatre cents ans après… Oui, sauf qu’aux dernières nouvelles Le Grand Bazar, ce n’est pas les Essais et José Bové n’est pas Etienne de La Boétie. Ce n’est pas qu’une question de physique. Le livre de Dany le Vert étant épuisé depuis belle lurette, il faut se lever matin pour le trouver et le ressortir de toute cette littérature vouée dès les premiers mois de sa parution à la disgrâce du pilon. Le chercher en bibliothèque, se le faire prêter par un ami qui ne se souvient décidément plus comment ce livre a pu se retrouver chez lui (« regarde, François, j’ai aussi du Raymond Barre… ») ou arpenter les quais de Seine pour le dénicher entre un fascicule du Programme commun et un exemplaire dédicacé de Ce que je crois, d’Edouard Balladur. Bref, faut vouloir, comme on dit chez Arlette Chabot.

Tout laisse donc accroire – à moins d’avoir vu la Vierge – que François Bayrou avait préparé son coup et qu’en arrivant à l’émission, il escomptait bien se farcir Cohn-Bendit, mais un Cohn-Bendit, ça a beau avoir les idées larges, ça ne se laisse pas farcir par le premier venu. Qu’importe. Bayrou était en forme, prêt à distribuer du rab de taloches et de mandales à qui en demanderait. Il faut dire que le matin, sur France Inter, Nicolas Demorand l’avait chauffé à bloc en lui apprenant le sondage du jour : les écologistes dépasseraient le 7 juin le Modem… Et il s’était déjà énervé, notre quatrième homme, du genre : « Ah non ! pas quatrième ! troisième, je vous ai dit. Et France Inter, c’est rien que radio Sarko. » Ça doit mal capter dans le Béarn, à moins qu’il ne confonde Daniel Mermet et Jean-Pierre Elkabbach.

Seulement, rien n’explique pourquoi François Bayrou a tenu à ce point à se farcir quelqu’un. Ses penchants ne sont pas là – c’est à Henri IV qu’il a consacré une (très belle) biographie, pas à Henri III. Rien, sinon la simple idée de provoquer le scandale quelques jours avant l’élection. Il est coutumier du fait. À Strasbourg déjà, en 2002, il avait taloché un gamin qui tentait de lui faire les poches. Les mauvais esprits constateront – et après ils iront à confesse pour avoir éprouvé d’aussi sordides pensées – que, contrairement à Cohn-Bendit, François Bayrou, lui, ne touche pas les gosses, il les baffe.

Ce qu’il a fait, jeudi soir, chez Arlette Chabot, est du même ordre. Sauf que cette fois-ci personne ne lui faisait subrepticement les poches et que le coup était prémédité. Chacun a les attentats de l’Observatoire qu’il peut.

Et l’attentat de l’Observatoire est bien le fond de la question. Il n’y a, en réalité, en France que deux derniers mitterrandiens stricto sensu. Le premier, c’est Nicolas Sarkozy, qui rejoue depuis son élection le Mitterrand de la fin des années 1980, celui qui pratique la politique d’ouverture, s’entend comme larron en foire avec Jack Lang tout en tenant Le Prince de Machiavel comme un mode d’emploi assez rigoureux de la chose publique. Et puis il y a François Bayrou, qui joue à Mitterrand. Mais à celui de 1959, qui fait feu de tout bois pour braquer sur lui les feux de la rampe et regagner sa place dans l’opinion.

Daniel Cohn-Bendit a eu raison de railler « l’omni-opposant » et « l’omni-président ». Il touche du doigt ce que René Girard – qu’il me pardonne s’il me lit – qualifierait de rivalité mimétique : entre Bayrou et Sarkozy, il n’y a aucune différence idéologique. Le problème est d’un autre ordre : ils ont le même modèle en politique. Et cela suffit à expliquer qu’ils ne sont pas adversaires, mais, au sens propre, ennemis.

En attendant, ce débat télévisé, mal parti dès lors que Bayrou le ramenait au niveau du caniveau, aura épargné aux téléspectateurs de parler des questions européennes. À commencer par la question institutionnelle : quand Olivier Besancenot regrette que la règle de l’unanimité prévale, on se dit que ce type aurait mieux fait de lire le Traité constitutionnel au lieu de voter contre… On se dit que Martine Aubry est bonne fille de rappeler à notre mémoire la directive temps de travail, sans toutefois aller jusqu’à se souvenir que ce sont ses amis travaillistes britanniques qui l’ont fait capoter. On se dit que la vie serait si simple et l’Europe si facile à construire s’il n’y avait pas, sur le reste du continent, ces foutus étrangers.

Divers gauche, divers droite et divers divers

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Le CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noires, est formel : quel que soit le résultat du vote de dimanche, il y a fort peu de candidats d’origine allogène sur les listes pour les européennes et il y en aura encore moins parmi les élus. Et comme le CRAN ne parle pas dans le vide, il a compté les Noirs, les Arabes et les Asiatiques ou plus précisément, ceux dont le « ressenti d’appartenance » laisse penser qu’ils sont noirs, arabes ou asiatiques. En effet, le communiqué fait état « d’une étude basée sur le « ressenti d’appartenance », c’est-à-dire sur les Français ressentis comme noirs, arabo-maghrébins ou asiatiques » et qui porte sur 69 candidats. S’agit-il de listes ou de candidats ? Et est-il question « du ressenti » des intéressés ou de celui des autres ? Ce n’est pas très clair. On pourrait chipoter sur le caractère scientifique de l’étude, mais c’est pas notre genre. Intéressons-nous donc aux résultats : 45 candidats divers au total pour les six listes principales, mais seulement 5 ou 6 qui ont des chances de siéger à Strasbourg, sur les 72 Français que compte l’Europarlement. Ce qui nous donnerait, nous aussi on sait compter, 8 % de divers parmi les élus.

Il paraît qu’on peut et qu’on doit mieux faire. Seulement, le CRAN se garde bien de nous dire quel est l’objectif à atteindre. À partir de quel pourcentage de divers pourra-t-on déclarer qu’il a été mis « un terme aux pratiques discriminatoires auxquelles ont recours, consciemment ou inconsciemment, les partis politiques dans le choix de leurs candidats aux élections, et en particulier des candidats en position éligible » ? Dans cet esprit de comptage ethnique, l’extrême droite pourrait s’émouvoir de la sous-représentation des Français de souche dans la liste antisioniste – quoi qu’elle-même y soit fort bien représentée. Peut-être bien qu’un combat impérieux contre un ennemi puissant est de nature à faire taire les divergences entre divers et non divers.

Quoi qu’il en soit, il ne faut donc pas croire ce que l’on voit : Harlem, Rachida et Dieudonné ne sont que les arbrisseaux qui cachent la forêt des préjugés enracinés. C’est mal.

Reste à savoir comment on pourrait pallier cette ignoble béance démocratique. Depuis quelques années, une solution magique existe, qui a l’insigne avantage de plaire d’ordinaire au chef de l’Etat : l’instauration de quotas. Mais là, problème : il y a déjà un quota de femmes aux européennes (comme d’ailleurs aux municipales et aux régionales) depuis l’invention des listes chabada : il faudrait donc démanteler cette mixité forcée pour garantir l’accès des issus de la diversité à l’hémicycle de Strasbourg ou, ce qui deviendrait très compliqué, la doubler par des exigences ethniques. Après une enquête approfondie de vos serviteurs, il s’avère que le CRAF (Conseil Représentatif des Associations Féministes) est plutôt hostile à cette solution, qui, en revanche, est accueillie assez favorablement au CRAI (Conseil Représentatif des Associations Intégristes). En revanche, toujours aucune réaction du côté du CRAA, le très discret mais influent Conseil Représentatif des Associations Abstentionnistes. Il est vrai que cette dernière organisation n’entretient pas de bons rapports avec le CRAN, dans la mesure où elle préconise ouvertement la reconnaissance du vote blanc. Quant au CRIF, il préfèrerait qu’on l’oublie un peu.

Mais Patrick Lozès ne rigole pas. Le patron du CRAN n’est pas du genre à critiquer pour critiquer, il a des vraies solutions et demande au président de la République de « prendre rapidement des mesures fortes » pour les mettre en œuvre. Pour commencer, il propose à tous les partis politiques de signer une Charte de la diversité en politique. Bon, une Charte, on en a vu d’autres, la plupart du temps ça n’engage à rien, c’est plutôt une déclaration de bonnes intentions. Sauf que pour déjouer l’hypocrisie régnante, le CRAN suggère que seuls les partis qui auront accepté de signer et qui satisferont aux « exigences minimales en matière de diversité » puissent bénéficier du remboursement de leurs dépenses électorales. Pour le CRAN, c’est à cette condition qu’on pourra enfin croire que les responsables politiques « militent activement pour la diversité ». On avait déjà vus les partis chasser la femme. Ils vont bientôt pouvoir se disputer la prime au Noir, à l’Arabe et à l’Asiatique – qui lui, n’a rien demandé.

La France ne fera pas la vassale

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Le porte-parole adjoint du ministère des Affaires étrangères a fait, vendredi 6 mai la déclaration suivante lors du point de presse quotidien du Quai d’Orsay : « Le gouvernement français salue la haute tenue du discours prononcé à l’Université du Caire par le président des Etats-Unis, M. Barack Obama. Il prend acte, avec satisfaction des très nombreux points de convergences entre les positions de la France et des Etats-Unis sur les problèmes abordés, notamment, au sujet du conflit israélo-arabe. Les autorités françaises s’étonnent néanmoins des propos de M. Obama relatifs à la législation française sur le port du voile islamique dans les établissements scolaires[1. It is important for western countries to avoid impeding Muslim citizens from practicing religion as they see fit- for instance, by dictating what clothes a Muslim woman should wear. We cannot disguise hostility towards any religion behind the pretense of liberalism.]. Ils constituent une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures de la République Française. M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, a convoqué l’ambassadeur des Etats-Unis en France pour lui faire part de la préoccupation du président de la République et du premier ministre de voir les excellentes relations entre nos deux pays troublées par des propos inappropriés. »
Même pas cap’, Bernard ! C’est plus fastoche de se payer Bibi Netanyahou sur Jérusalem avec un vieux papier datant de François 1er comme ordonnance d’expulsion.

American Hidjab

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À trois reprises dans son discours à l’Université du Caire, le Président Barack Obama a donc dénoncé les pays qui, en Occident, jugent indésirable le port du voile islamique dans certaines circonstances de leur vie sociale. Cela m’inspire deux réflexions.

Qu’ils soient dirigés par Obama, Bush, Clinton ou un autre, les Etats-Unis ne changent pas : ils placent le respect des religions – au sens large du terme – au dessus de toute autre considération. Le 11 septembre a été d’autant plus mal ressenti aux Etats-Unis que ce pays est loin d’être le plus mécréant de la Terre. Sur le dollar est inscrit « In God we trust » ; le président prête serment sur la Bible ; chaque campagne présidentielle est un concours de foi chrétienne. Et les Américains de se poser la question : pourquoi nous ? Nous, qui avons armé jusqu’aux dents les islamistes de tout poil, nous qui les avons aidés à bouter les Infidèles russes hors d’Afghanistan, nous qui avions mis la pâtée au mécréant Saddam et qui avions déjà les plans pour une prochaine invasion de l’Irak[1. Qui eut lieu aussi, comme chacun sait.]. Trop injuste ! C’est pourquoi une expédition punitive fut organisée pour pourchasser Oussama Bin Laden avec lequel la CIA entretenait de solides relations depuis la guerre russo-afghane.

En matière de rapports entre religions et politique, la France et sa conception laïque ne sont pas comprises par le monde anglo-saxon. Interdire le voile à l’Ecole, c’est absolument contraire à toute la tradition d’un Américain. Même dans sa lutte contre les sectes, la France s’est souvent vue mise à l’index par les autorités américaines qui n’ont jamais goûté la manière dont l’Eglise de scientologie, organisation on ne peut plus respectable pour Washington, est traitée chez nous.

Mais il n’aura échappé à personne que notre pays est aujourd’hui dirigé par un homme qui ne cache pas son admiration pour le Modèle américain. Tout d’abord, il a souvent expliqué en quoi la laïcité française lui semblait rigoriste et qu’il convenait de la « positiver ». C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il prévoyait un échec cinglant de la loi de 2003 proscrivant les signes religieux à l’école dont il s’est ostensiblement démarqué[2. Aujourd’hui, il ne la remettra pas en cause sans une condamnation de l’opinion en général et de son électorat en particulier. Car cette loi est incontestablement un succès.].

C’est aussi dans cet « esprit d’ouverture » qu’il prononça des discours à Latran et à Riyad qui, effectivement, se situent davantage dans la tradition anglo-saxonne de confusion entre vie privée et vie publique que dans celle, française, de séparation stricte entre les deux. Il a également entamé le « retour dans la famille occidentale[3. Ce sont les mots employés par le président lui-même.] » par le geste fort symbolique de retour dans les structures intégrées de l’OTAN. On a souvent eu tort de limiter cette décision aux thèmes de la Défense et de Diplomatie. Elle recouvrait dans son esprit davantage : une adhésion culturelle au concept d’occidentalisme. C’est une manière pour Nicolas Sarkozy d’en finir avec l’originalité de la France, une originalité qu’il a toujours tenue pour vieillotte, ringarde, anachronique, que sais-je encore.

Je n’en veux pas à Barack Obama. Il est le président des Etats-Unis et il continue imperturbablement la politique de son pays, avec des moyens beaucoup moins balourds que son prédécesseur. Il se voit en chef de l’Occident et se conduit comme tel. Je suis davantage en colère après le chef d’Etat de mon pays, qui tourne le dos à son Histoire, à son originalité, à son indépendance.

Epuisants voyageurs

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Le festival Etonnants voyageurs vient de se terminer, ouf : j’en ai marre des aventuriers. Je veux dire ceux qui ont ouvert boutique aventuriers, comme Berl disait de certains qu’ils ont ouvert boutique écrivains (vérifiez l’axiome : ça marche toujours). Partant du principe que les gens heureux sont cachés, que les grandes douleurs sont muettes, etc, les véritables aventuriers disent-ils qu’ils sont aventuriers ? N’y a t-il pas là posture, et même imposture ? La recherche de l’authentique, du sauvage et du bel inviolé dans ce monde-terrible-factice-et pollué n’est elle pas au fond éminemment… banale ?

Première hypothèse : l’aventurier qui part en quête du sauvage, des territoires vides et inconfortables – la toundra sur les genoux ou la muraille de Chine à tricycle – ne serait que l’exact symétrique du touriste occidental de base, honni (celui qui voyage en groupe dans les hôtels immenses, qui visite les sites balisés, consomme) et auquel il prétend s’opposer. Club Med, marche solitaire dans la steppe, même combat, et surtout, deux profils du même individu contemporain face au tourisme. Tous deux se déplacent sur le globe, sac à dos (peut-être pas de la même marque) pour connaître leur propre géographie… individuelle. Ils ne partent pas pour s’oublier, mais pour se retrouver. Tous deux sont en cela parfaitement post-modernes… et autocentrés.

D’où la seconde hypothèse : le voyageur aventurier incarnerait le stade ultime, l’aboutissement logique du touriste occidental de base. Ne sommes nous pas déjà tous déjà en quête d’authenticité, ce pléonasme vivant ? Rappelez vous ce merveilleux dessin de Sempé : le bourgeois des années cinquante roule en belle voiture rutilante tandis que son voisin, le modeste employé pédale sur son petit vélo, le regard plein d’envie. Dix ans plus tard, il s’est enfin offert la voiture de ses rêves, mais las !, le voilà coincé dans les embouteillages avec tous ses semblables, tandis que le grand bourgeois se faufile à vélo hollandais… L’aventurier est donc au touriste occidental de base ce que l’homo sapiens est à l’homme de Néandertal : sa version perfectionnée (dont le stade intermédiaire de l’évolution serait le lecteur du Guide du routard : encore un pied dans le circuit, un autre dans la posture).

Allons plus loin – et achevons de nous brouiller définitivement avec les beaux voyageurs ténébreux (ils le sont souvent) : ce besoin d’aller loin pour se retrouver et se distinguer des autres hommes (depuis Rousseau, on connaît la chanson) cache encore autre chose. Si c’était la fuite du vide, la fameuse « agitation » dénoncée par Pascal ? Kant n’a jamais quitté sa maison de Königsberg, Jane Austen n’est guère allée plus loin que la Pump room de Bath, Proust a observé un microcosme dans le périmètre Paris-Cabourg : et par leur lunette apparemment étroite, ils ont accédé à l’universel.

La beauté du monde

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L’anti-sarkozysme, voilà l’ennemi ?

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Dans la description de la situation française contemporaine, la plus grande partie des auteurs de Causeur a régulièrement recours, implicitement ou explicitement, à deux hypothèses fondamentales qu’ils tiennent souvent pour deux évidences. Pourtant, ces deux hypothèses me semblent fausses.

Hypothèse alpha : L’humanité se partage en deux camps politico-existentiels antagonistes : les Binaires et les Non-Binaires.
Hypothèse beta : Les Binaires, ce sont les anti-sarkozystes. Les Binaires, c’est la gauche.

Examinons l’hypothèse alpha : « L’humanité se partage en deux camps politico-existentiels antagonistes : les Binaires et les Non-Binaires. » J’ai en commun avec les autres collaborateurs de Causeur un accord de principe concernant l’amour du Non-Binaire et le désir de combattre la bêtise binaire, la tentation de réduire la complexité du monde à l’affrontement d’un « camp du Bien » et d’un « camp du Mal ». Cependant, l’hypothèse alpha est en contradiction évidente avec l’amour du Non-Binaire proclamé très sincèrement par les collaborateurs de Causeur (et c’est la raison pour laquelle nombre d’entre eux sont mes amis). L’hypothèse alpha reconduit, aussi paradoxalement qu’indubitablement, la division manichéenne du monde entre camp du Bien et camp du Mal. Le camp du Bien, « c’est nous », ce sont les Non-Binaires. Le camp du Mal, « c’est les autres », ce sont ces salopards de Binaires !

Si je ne partage pas l’hypothèse alpha, c’est précisément parce que je suis attaché à la complexité du réel. Parce que je sais que la tentation manichéenne et moralisatrice est présente dans tout être humain (et je suis l’un d’entre eux). Il est également vrai que le vice binaire est devenu chez certains hommes une habitude tenace. Pourtant, son règne dans un cœur humain n’est sans doute jamais absolu – dans les pires des cas, il ne l’est qu’en apparence, pour les yeux et les oreilles des autres. La division manichéenne du monde me semble seulement un signe du manque d’amour vrai et incarné – amour des autres hommes et amour véritable de soi, c’est tout un. Le paradis est bien le lieu désigné par le merveilleux, l’inoubliable starets Zossima des Frères Karamazov, le lieu où je suis libéré de l’obsession stérile et médiocre de mes propres péchés en acceptant de recevoir soudain sur mes épaules ceux de tous les hommes, cessant de haïr les autres pour leurs péchés et reconnaissant au fond de mon cœur que je suis probablement capable, les circonstances aidant, de commettre à peu près n’importe quel péché commis par les autres. Cette reconnaissance du Commun, de l’humain Commun, retire soudain aux péchés leur qualité intrinsèque, qui est de séparer les hommes entre eux et, après un écrasement intérieur infini, ouvre la possibilité d’un pardon lui aussi infini – bien que toujours interminable.

Considérons maintenant l’hypothèse beta : « Les Binaires, ce sont les anti-sarkozystes. Les Binaires, c’est la gauche. » Comme je l’avais signalé dès ma première intervention dans Causeur, dont j’ai regretté qu’elle ait suscité aussi peu de débat, rien ne me paraît plus absurde que de prétendre attribuer à une appartenance politique quelle qu’elle soit des vices qui lui seraient propres, fatals, intrinsèques, des vices mécaniques. Les Causeurs auront beau trompéter sur tous les tons le contraire, je demeurerai formel sur un point : la gauche n’a pas le monopole du binaire. Pas davantage que la droite n’a le monopole du réel, du bon sens et de l’âge adulte. Les rues sont remplies de Binaires de droite et de Binaires de gauche, les métros regorgent de Binaires sarkozystes et de Binaires anti-sarkozystes. Les campagnes débordent d’Anti-Binaires de droite et d’Anti-Binaires de gauche. Et bientôt nos plages seront envahies à proportions rigoureusement égales par des Anti-Binaires sarkozystes et des Anti-Binaires anti-sarkozystes.

Forts de l’hypothèse alpha et de l’hypothèse beta, de nombreux collaborateurs de Causeur se sont lancés dans une prétendue chasse au Binaire qui est en réalité une chasse à l’anti-sarkozyste ou au gauchiste. Dans l’art rhétorique de nombre de Causeurs, la reductio ad binarium finit par jouer exactement le même rôle que la reductio ad Hitlerum chez les crétins anti-fascistes. A la moindre critique contre le toujours-déjà oubliable Sarkozy, l’accusation de « conformisme » et de binarité congénitale tombe comme un couperet sur la discussion, rejetant aux oubliettes la seule question qui vaille, qui n’est pas celle de savoir si cette critique est partagée par peu ou par beaucoup, mais si elle est véridique et légitime ou non. Il arrive aussi souvent que la reductio ad binarium soit remplacée ou complétée par une reductio ad sinistrum tout aussi rhétorique. Dans mon latin d’opérette, cette expression désigne le fait de jeter à la face de l’ennemi, sans la moindre conformité avec la réalité mais simplement parce qu’il n’est pas d’accord avec vous, qu’il n’a pas d’humour. Cette opération équivaut elle aussi à une reductio ad Hitlerum, puisque, par les temps qui courent, « ne pas avoir d’humour » est presque aussi infâmant qu’être nazi sur trois générations.

Au nord, c’était le Coran…

146

L’histoire que nous raconte Hege Storhaug de la Fondation Human Rights Service est plaisante, et aussi, peut-être légèrement édifiante. Dans une école primaire, une employée d’origine pakistanaise aurait exercé des pressions sur les deux seules petites filles de la classe qui ne portaient pas le hidjab, afin qu’elles le revêtissent comme toutes leurs petites camarades. Banal ? Presque. Car la première chose qu’il faut savoir est que ces deux petites filles ne sont pas musulmanes. La deuxième chose qu’il faut savoir est que cette histoire nous vient tout droit de Norvège.

C’est pas que je m’ennuie, mais…

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La campagne aura-t-elle enfin commencé quand vous lirez ces lignes (c’est-à-dire quelques poignées d’heures avant sa clôture) ? A l’heure où je les écris en tout cas (lundi, 20 heures et des brouettes), cette campagne semble s’affirmer comme l’une des plus plates et des plus arides qu’il m’ait été donné de traverser dans toute ma carrière d’électeur (en 1969, je n’avais malheureusement pas l’âge requis pour trancher entre Poher et Pompidou).

La moisson de moments forts, de grands choix programmatiques et de petites phrases historiques fut particulièrement pauvre – que dis-je, en dessous du seuil de pauvreté intellectuelle.

Côté distractions, la campagne télévisée officielle nous a quand même proposé quelques nouveautés pittoresques. L’UMP a importé des Etats-Unis non seulement son nouveau « modèle français », mais jusqu’à la technologie de pointe du « lip-dub ». Grâce à un procédé magique, dans les clips de l’Union pour un Mouvement Populaire, le peuple tout entier a la voix de Xavier Bertrand (ou parfois de Michel Barnier). Epatant, non ? Mais quel est donc le message : « On a tous en nous quelque chose de Xavier » ? Dans les clips du PS, nettement plus traditionnels, on s’y retrouve mieux aussi : Mme Aubry et les masses populaires parlent séparément, comme dans la vraie vie.

Il faut voir aussi le spectacle que nous offre bénévolement le Parti radical de gauche – dont on est déjà content de savoir qu’il existe encore : de Servan-Schreiber en Tapie, on le croyait enterré mille fois ! Eh bien pas du tout, la preuve : tous les jours que Dieu fait, le président du PRG Jean-Michel Baylet (qui, heureusement pour lui, a d’autres occupations) vient nous réexpliquer en long et en large comment et pourquoi il ne participera en aucune façon à ce scrutin… Un grand moment d’absurde monty-pythonien.

Blague à part, et renseignements pris, du fait de sa (sur)représentation parlementaire, la barque fantôme que conduit d’une main ferme J.-M. Baylet bénéficie du même temps d’antenne que les plus grands des partis réellement existants. Eh oui, la démocratie représentative est une chose rude, il faut pour la comprendre avoir fait des études.

Reste – et c’est l’essentiel ! – qu’elle est quand même moins hasardeuse que la prétendue « démocratie directe » ! Qu’on se souvienne seulement, à cet égard, des votes désastreux des Français en 1992 et 2005, lorsqu’ils ont été bêtement consultés sur la délicate question européenne – dont, à l’évidence, seuls des Européens professionnels sont à même de saisir toutes les subtilités.

Bref, mieux vaut donner la parole au sieur Baylet qu’au peuple français : quand on ne dit rien du tout, au moins n’insulte-t-on pas l’avenir comme l’ont fait – sans vergogne et à deux reprises ! – les ennemis de l’Europe, tous populismes confondus (Je suis chaud, là !)

À ne pas manquer enfin, sur vos écrans plasma, l’étonnante prestation du leader charismatique de l’ »Union des Gens » (mais oui !). Il vient, d’assez mauvaise grâce apparemment, nous présenter avec une absence de conviction contagieuse les grandes lignes de son programme, à peu près aussi précis que le nom de son particule (élémentaire). Jacques Cheminade était quand même plus clair !

Pour être tout-à-fait juste, hors les émissions officielles, cette campagne a quand même été marquée par deux événements majeurs.

À droite le récent coup de colère de Nicolas Sarkozy était, il est vrai, sans aucun rapport avec la campagne européenne – dont le Président a d’ailleurs confié la responsabilité à son Premier ministre (François Fillon). Simplement, il a tapé du poing sur la table en découvrant les vrais chiffres de l’insécurité (qui pourtant font assez souvent la une du Point et de L’Express…) Et d’énumérer avec énergie la liste des mesures à prendre d’urgence dès qu’il sera au p… euh, enfin tout de suite. Bref c’était beau comme un discours de candidat au poste de ministre de l’Intérieur, qui malheureusement n’existe pas. Enfin je veux dire pas la fonction, l’élection à ce poste quoi.

À gauche, seuls les cœurs les plus endurcis auront pu retenir une larme en assistant aux chaleureuses retrouvailles de Martine et Ségolène. Un temps éloignées par une divergence de vues sans gravité sur la répartition des postes au sein du parti, les deux grandes dames du PS se sont réconciliées avec d’autant plus de bonheur après dissipation des brumes du congrès de Reims.

Désormais les choses sont claires, et chacune a trouvé sa juste place dans ce jeu de rôles permanent qu’est devenue la vie interne du PS depuis que Mitterrand, ce sadique, avait laissé la maison à Jospin. N’empêche, tout semble être rentré dans l’ordre : Martine croit tenir l’appareil du parti, Ségolène est persuadée d’en incarner l’âme, et tout le monde est content : l’unité du PS est sauvée, au moins jusqu’à lundi.

Je n’ai pas parlé du fond, direz-vous ? Peut être bien, mais c’est pas moi qui ai commencé…

Et puis d’ailleurs si, à la réflexion, je l’ai effleurée, la principale question de fond : d’où pourrait bien venir cette abstention massive au scrutin européen de dimanche, déjà annoncée et commentée par tous les sondologues ?

J’irai même jusqu’à esquisser un début de réponse : et si les électeurs avaient fini par remarquer qu’en volapük européen, leur « non » se traduit systématiquement par « oui » ? Et s’ils s’étaient laissés aller à en inférer que, tant qu’à être pris pour des patates de canapé, autant rester couchés ?

Mais je suis confiant : nos élites seront bien capables de lire, même dans une abstention record, les prémices d’une aube nouvelle de la « construction européenne »… Et aux dernières nouvelles, le pire devrait être évité : malgré la multiplication des listes, les observateurs espèrent que le nombre de votants dépassera celui des candidats.