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Cent ans de solitude et des semaines d’hystérie

Faut-il interdire Gabriel Garcia Marquez ?
Faut-il interdire Gabriel Garcia Marquez ?

L’époque est vraiment à la « vigilance » citoyenne contre toutes les déviances à l’ordre généralisé du Bien. Après l’ignoble mise en cachot de Roman Polanski, rattrapé par une obscure affaire de mœurs remontant aux années Giscard, et l’hystérie collective entourant l' »affaire Mitterrand », voilà que l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez est attaqué – nous apprend le site du Magazine Littéraire – par une ONG sud-américaine pour des passages jugés tendancieux de son livre Mémoire de mes putains tristes (2005) décrivant la passion « tarifée » d’un vieil homme pour une jeune adolescente.

La « Coalition Régionale des Femmes et des Fillettes en Amérique Latine » (laissez moi rire une seconde du nom de cette ONG !) tente de faire interdire l’adaptation de ce roman à l’écran, car ce dernier « banalise le phénomène (ndlr : de la prostitution) et place en situation de risque tous les enfants, filles ou garçons pauvres de notre Amérique latine et des Caraïbes ».

En bref, l’immense auteur de Cent ans de solitude, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 1982, pousserait le quidam à aller aux putes ! Comme si l’internationale des maquereaux avaient besoin de littérature pour développer son business…

En dehors du fait que les commentateurs ont toujours tendance à considérer les œuvres littéraires comme des témoignages autobiographiques ou des « manifestes », cette résurgence de la « vigilance » globalisée à l’instar de la sexualité, fait ressurgir le (mauvais) souvenir des accusations portées contre le film Mort à Venise de Visconti (1971) et la Lolita de Stanley Kubrick (1962)… Qui demandera bientôt des comptes à ce sodomite de Platon, pour avoir fait l’apologie de ce coquin de Socrate, qui matait les jeunes garçons athéniens durant leurs séances de fitness… ?

Miles Davis : un carnage !

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miles-davis

Par la bedaine de Bird, il y a vraiment des anniversaires qui sont de trop ! Regardez un peu comment l’on fête, dans les marges, le cinquantenaire de Kind Of Blue. Cinq gaillards pratiquant la chiptune music (une sorte d’électro à base de sons extraits de consoles de jeu 8 bits) viennent de sortir Kind Of Bloop, un « hommage » au trompettiste. Ça n’a l’air de rien, mais punaise, je vous prie de croire qu’il y a de quoi gloser.

Une des preuves récurrentes du génie de Miles Davis était son obsession pour le rôle des pauses, dont Kind Of Blue et, à près de dix ans d’écart, In A Silent Way restent les exemples les plus frappants. Ainsi, lorsque sur Shh/Peaceful, McLaughlin égrenait les twangs ferrailleux-douceâtres de sa Jazzmaster, que l’étirement des arpèges couronnait le duo de claviers Hancock-Zawinul, que le charleston de Williams trissait une assise subtile, le marbre des entrelacs Adderley/Coltrane de Kind Of Blue passait à une nouvelle dimension de l’orchestral, électrifié et nuancé.

Je serais bien en peine, vous vous en doutez, de tartiner autant de mirifique poésie musicoïde sur ce Kind Of Bloop ! Cet album livre un traité de passage à la moulinette de la nuance. Nos cinq rénovateurs de l’extrême assassinent, pixellisent, hachent l’une des tentatives les plus incroyables de la musique populaire de se hisser vers l’éternité des grands compositeurs, sous le prétexte de la sublimer et de la repeindre pour l’époque qui commence. Les versions de So What, Freddie Freeloader prouvent que cette génération (les trentenaires et son public, les « miens », vingtenaires fluos décérébrés), celle du culte du kitsch et du renversement mauvais goût/bon goût, a très bien identifié son ennemi : le silence, cette saloperie mortifère si ardue à faire rentrer dans l’essoreuse gamer. Mais, malheureusement pour nos amis briseurs de barrières, il reste quelques sanctuaires, et nombre d’érudits ou de simples mélomanes amateurs ne sont pas prêts à échanger un disque-témoin de la grandeur d’un mort contre sa célébration dénaturée gerbant un ersatz de vie par tous les pores. La paix des cimetières du monde réel n’est pas encore le décalque de son équivalent vidéo. N’en déplaise aux bidouilleurs, il faudra probablement patienter pour que nos tertres deviennent des wagons de train-fantôme et que nous puissions tous nous faire inhumer au son des consoles de l’enfance de nos parents.

« La communautés jazz et celle des jeux-vidéos sont restés très séparées jusqu’à maintenant », écrit une journaliste de Time, presque effarée devant tant de cloisonnement, de consanguinité. Oui, ces deux mondes étaient encore il y a peu étrangers l’un à l’autre… Et le sol ne menaçait pourtant pas de se dérober sous nos pieds, il me semble ! Le jazz avait certes « une drôle d’odeur », selon le mot devenu célèbre de Zappa, mais si moisissure il y avait, on pouvait autant l’imputer aux expérimentations hasardeuses des fusion-boys privés de patron (Weather Report, Mahavishnu Orchestra en tête) qu’à un discutable esprit de préservation militant pour une audience de happy few experts.

Bon, tentons une approche de la chose par le bas-ventre : est-ce seulement du « bon son », comme dit l’autre ? Mouais… Comme si la question avait de l’importance, comme si 8 pauvres bits pouvaient saisir autre chose que la couche la plus apparente, la crête de la bruine de l’écume de la vague d’un Flamenco Sketches !

En tendant l’oreille, le constat saute aux tympans : c’est un carnage, mais le procédé sort vainqueur de l’écoute. Au sortir de cette thérapie Amigaga, que peuvent les longues constructions, le jeu permanent autour de la blue note originelle ? Les dernières notes de l’ancien monde périssent dans ce bruit fun qui se réclame, sans accroc dans la voix mais en mimant les trémolos transis des visionnaires, de « l’esprit libre du jazz ». Quand on sait la piètre opinion que Davis avait déjà d’Ornette Coleman et du free, le crasseux de la manœuvre s’en fait encore plus frappant. Bien entendu, cette réappropriation se drape dans le prétexte d’une nouvelle culture (comme on ne cesse d’en inventer depuis que l’art a clamsé, il y a bien longtemps), histoire de dresser bien haut la tête et d’envoyer paître la déférence à l’égard d’icônes que l’on déboulonnerait bien s’il ne restait plus qu’elles pour empêcher – tant bien que mal – les populaces de crever d’insuffisance transcendantale.

Ce n’est qu’une question de temps avant que ce bazar passe officiellement l’Atlantique en grande pompe et vienne tortiller du bloop devant nos chers réinventeurs de la vie culturelle hexagonale. Et là, mes amis, ce ne sera pas la même chanson. Tenez, Gainsbourg était déjà pillé, singé par Air, son œuvre réduite à sa dimension de vieux satyre pop ou de soûlard grommelant ? Que diriez-vous d’un mashup décalé, « iConoclaste » de Black Trombone avec les pizzicati de Pacman ? Je connais un paquet de gogos qui mouilleraient leurs fonds de culottes devant ces fonds de tiroirs, et dégaineraient leur larfeuille à l’idée d’une compilation « rassemblant les meilleurs artistes chiptunes du pays », rendant « hommage à l’homme à la tête de chou », et portant un titre débilissime du genre Initials Bip Bip[1. Grosse légume/huile du remix au hachoir, responsable entre autre du Grey Album, mix informe (et infâme ?) entre le White Album des Beatles et le Black Album de Jay-Z.] !

« Qui sait ce que le trompettiste faisait de son temps libre ? », demande la journaliste de Time, en utilisant un de ces procédés hideux de fausse suggestion, équivalent à un « clin d’œil complice » censé emporter le cœur du lecteur, à condition qu’il soit branché, bien entendu. Question rhétorique, habileté journaleuse qui n’appelle pas de discussion : il faut bien entendu imaginer, non, se pâmer à l’évocation de Davis en pyjama fluo se régalant comme un môme éternel ou un cadre hilare (deux synonymes) à une soirée Casimir, s’appliquant, comme tout le monde, à faire tournicoter Mario ou Sonic dans son petit écran. Que d’élégance, en effet, dans cette vision : un vieil homme émacié, presque squelettique, abandonnant cette suspicion carnassière, cette paranoïa du regard, bref cette putain d’humanité qui contribua à faire de lui un des plus grands musiciens et compositeurs du siècle passé pour se vautrer dans l’hébétude vidéoludique, la bave perlant au coin de ses lèvres tuméfiées ! Voilà ce qui prétend remplacer l’image d’Epinal du trompettiste tout en courbes, atomisant la 52nd Street, soufflant le public de Newport 1956 ou la foule hallucinée de l’île de Wight 1970.

Quel programme ! Tout déconstruire. Puis déconstruire ce qui a été déconstruit, dès que le procédé commence à sentir le renfermé, le « daté » (ce qui a l’avantage d’abolir, tout simplement, le temps). C’est la version poussée à son extrême des méfaits acclamés de ce crétin intersidéral de Danger Mouse. L’attaque de la naphtaline par le synthétique-lave-plus-blanc, avec enrobage alternatif et arrogance pseudo-révolutionnaire en sus. Miles Davis devient un Pokémon en puissance sous les traits de Kind Of Bloop, ce qui le place en concurrent sérieux de Kanye West, qui ferait bien de se bouger l’auto-tune avant qu’une peuplade de connards à Gameboy ne lui chip sa gloire.

Si les icônes du jazz ou de la pop music sont aujourd’hui les plus révérés de nos contemporains, elles le sont avant tout par l’a priori sociétal leur attribuant un « esprit aventureux » et une « irréductible modernité ». Une cage dorée pour l’artiste et un devoir de ridicule pour le « fan » qui ne peut que s’achever par un fanatisme tâcheron prenant le plus souvent deux formes : la vénération confinant au mimétisme, ou, comme dans le cas de Kind Of Bloop, une mission sacrée de relecture dont l’impératif frappe le plus souvent la partie du public la plus sévèrement écornée du ciboulot.

On pourra rétorquer à mes galéjades que j’extrapole, que les bidouilleurs incriminés ne sont pas ces postmodernes repus et sûrs de leur bon droit. Il est vrai qu’Andy Baio, le sympathique initiateur de ce projet[2. Frank Lepage a raison : c’est vraiment le mot le plus hideux que le XXIe siècle débutant ait glorifié.], souhaitait simplement « voir comment Miles Davis pouvait sonner en 8 bits ». Soit. Il s’est toujours trouvé des bricolos pour triturer la musique et le son sous toutes ces formes, et nous devons aux meilleurs d’entre eux des chefs d’œuvre d’inventivité. Sauf qu’applaudir la traduction bâclée en bips d’un concentré de beauté musicale au nom du « faut évoluer », pardon, c’est moche. Un minimum de sens esthétique l’aurait probablement fait s’abstenir.

J’aimerais bien qu’il s’agisse d’une initiative proprement individuelle d’une poignée de bozos sous perfusion Nintendo, mais c’est bien d’un forfait commis avec le blanc-seing de Sa Majesté le Web 2.0 dont nous parlons. Baio, co-fondateur du site de soutien financier participatif en ligne Kickstarter, a explosé en moins de deux heures son budget requis (2000 $), propulsé par les dons du tout-venant. Ce qui veut tout simplement dire que plus rien n’est à l’abri de ce genre de gravillons sonores, et qu’il y a de très bonnes raisons de voir des tentatives, plus bas-du-front[3. Ne jamais désespérer de la bêtise humaine. L’immonde Toi + Moi de Grégoire, c’était déjà du 100 % participatif.] encore, soutenues par une armée de twitteurs féroces.
Si vous croyez que cela ne peut pas arriver, vous êtes probablement trop vieux, ou très mal renseigné. Car, pour qui côtoie le djeunisme en congénère, ce sont des galaxies de potentialités approchant ou dépassant l’angélisme de Kind Of Bloop qui défilent quotidiennement.

« Il n’y aura pas de Bossuetland », se réjouissait il y a dix ans Philippe Muray[4. Après L’Histoire I, p. 203, éd. Tel Gallimard, 2007.] à propos de l’échec de la récupération de l’évêque de Meaux à des fins festives par une municipalité peu scrupuleuse. Hélas, comme il y a déjà un Neverland ou un Graceland, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un Miles Park apparaisse à St Louis. Et je vous parie mon billet que Kind Of Bloop tonitruera dans toutes ses attractions.

Quand tu votes oui, c’est pénurie

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Il était difficile d’imaginer que cela aille si vite, mais les Irlandais paient déjà leur reniement honteux et leur ralliement à l’Europe techno-marchande de Bruxelles. Ce pays, pourtant habitué aux famines diverses et aux pénuries, semble retourner à toute vitesse au Moyen Age, au point de faire apparaître un magasin polonais de 1980 comme un paradis de l’opulence. En effet, à Carrigaline, la directrice d’une école primaire, arguant que beaucoup d’autres établissements faisaient de même mais n’osaient pas le dire, a envoyé un courrier aux parents d’élèves afin que leurs bambins viennent en classe avec leur propre rouleau de papier toilette. « Nous sommes obligés de faire des économies et de veiller à bien utiliser notre budget », a-t-elle déclaré, sans néanmoins préciser quel avait été son vote lors du referendum. Qu’il nous soit permis de conseiller aux écoles irlandaises d’utiliser, si cette situation devait perdurer, le texte du traité de Lisbonne. Pour une fois, il aidera vraiment la jeunesse.

Colum McCann avant

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Colum McCann

La singularité de Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann tient à trois prouesses : une construction romanesque d’un art souverain, très complexe, captivante, d’une rare beauté ; l’intense vitalité, la richesse et la profondeur charnelle de tous ses personnages ; la rencontre, très difficile et qui pourtant ici s’accomplit, de l’art du roman, ce vieux sceptique incurable, avec la vertu authentique de l’espérance – qui elle aussi est inconciliable avec le mensonge du kitsch.

Le cinquième roman de cet Irlandais de quarante-quatre ans vivant à New York est l’une des œuvres romanesques les plus puissantes des dix dernières années. Il est très réjouissant que de grands romans obtiennent quelquefois un large succès. Un tel phénomène a la vertu de nous aider à aimer un peu plus nos contemporains, ce qui n’est pas une mince affaire, assurément. J’éprouve, à ce titre également, une vive gratitude envers Colum McCann, qui ne fait certes pas partie des écrivains maudits, mais bien des écrivains bénis.

Cet article est destiné à ceux qui sont encore vierges de la lecture de son roman. Il sera suivi d’un autre (Colum McCann après), rigoureusement réservé à ceux qui l’ont déjà lu. Mais l’envie est grande de vous conseiller d’interrompre ici même votre lecture, pour plonger immédiatement dans le roman de McCann, nus, sans rien en savoir, tâtonnant dans le noir vers la beauté. Il ne peut rien vous arriver de mieux.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle est un voyage magnifique à l’intérieur de onze âmes, dont la plupart errent dans le New York des années 1970. Le roman est composé de la succession de douze récits (dont deux ont le même narrateur). Cinq voix d’hommes, six voix de femmes, superbement entremêlées pour tisser ensemble l’inouïe concrétude du monde. (Le Monde, ne se départissant pas du sérieux irréprochable qu’on lui connaît, n’hésite pas à donner le premier des onze narrateurs pour le narrateur unique du roman.) Chaque récit, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne, et l’un d’eux écrit dans un balancement entre l’une et l’autre, fait résonner la voix, les perceptions, les pensées d’un nouveau narrateur. Le début de chaque récit ressemble à la progression dans l’obscurité d’un tunnel. Nous ignorons d’abord qui parle. La voix et la situation émergent peu à peu. Lentement, nous sortons du tunnel et le visage de celui qui nous parle s’éclaire. Douze fois, délectablement, ce jeu se répète. Parfois, le récit est très bref et la rencontre reste suspendue, tristement fugace. Pourtant, tous ces récits, qui semblent d’abord autonomes, ne racontent qu’une seule histoire. Et les personnages que le romancier semblait avoir oubliés, laissé à jamais disparaître, reviennent parfois plus tard dans d’autres récits. Au détour d’une autre vie, nous découvrons des instants inconnus de leur existence, plus anciens ou plus tardifs, ou revivons les instants déjà connus, incessamment nouveaux pourtant. Avançant dans le roman, nous nous demandons avec délice lequel des personnages sera le prochain narrateur, nous espérons déjouer les ruses du romancier – toujours en vain. La composition de Et que le vaste monde poursuive sa course folle est un chant de louange au mystère de la personne humaine.

Colum McCann pratique ce jeu de séduction avec les noms mêmes de nombre de ses personnages, qui ne se dévoilent que tardivement, avec lenteur. Ainsi, nous n’apprenons le nom d’un des personnages centraux, narrateur du premier récit, qu’à la page 182. Ce délicat strip-tease des noms fait signe lui aussi vers le mystère des personnes humaines, évoquant avec grâce la nécessité de la profondeur du temps pour qu’émerge peu à peu, pour que s’éclaire un peu, par bribes furtives, toujours inattendues, le mystère d’une personne.

Tous ces récits ne racontent pourtant que deux histoires, qui n’en sont peut-être qu’une seule : le prodige du funambule qui, le 7 août 1974, dansa, pendant une demi-heure inoubliable, sur un mince câble suspendu entre les deux tours du World Trade Center – et la vie, toute aussi inoubliable et mystérieuse, du nommé Corrigan.

Cette traversée d’une demi-heure, mélange d’hybris et de sublime, est décrite, redécrite cent fois par McCann avec une force évocatrice superbe, vue par mille regards différents, toujours approfondie dans ses ambiguïtés. Sans cesse nouvelle, inouïe à nouveau. « L’espace d’un instant, presque rien ne se passe. Il n’est même plus là. Chuter ne lui effleure pas l’esprit. (…) Il est en deux secondes l’essence du mouvement, il peut faire ce qu’il veut. Dehors, dedans son corps, dans le bonheur d’appartenir à l’air, sans passé, sans avenir – et les caprices jaillissent sur le fil. Il transporte sa vie d’une extrémité à l’autre. (…) Etre un instant sans corps et venir à la vie. » Tout au long du roman, cette traversée du funambule entre souvent secrètement en écho avec l’effondrement du World Trade Center le 11 septembre 2001, événement historique et spirituel autour duquel le récit se construit en creux, en silence.

La vie de Corrigan, elle aussi, interroge la possibilité de l’effondrement métaphysique de l’Occident. Lui non plus, nous ne savons pas s’il va tomber, s’il traversera ou non le fil de la sainteté jusqu’au bout. Ni par quelle voie sa sainteté s’accomplira. Corrigan ? Je ne veux rien vous dire de lui. Sinon que vous pouvez le rencontrer. Sinon que ceux qui l’ont croisé, à l’instar de ceux qui ont aperçu un jour la beauté dansant sur un fil, s’en souviennent encore. Sinon que sa vie, ses paroles, sont beauté – c’est-à-dire qu’elles agissent dans la vie de ceux qui l’ont rencontré très longtemps après sa mort. Voilà enfin une définition sérieuse de la beauté.

Corrigan ? Corr ? Il est mort. Il est en vie. Il est le petit frère d’Aliocha, l’inoubliable Aliocha des Frères Karamazov. Il vit au milieu des putes du Bronx. Corrigan, Aliocha : on a beau faire, cela dépasse nos forces, on ne peut pas ne pas les aimer. On n’échappe pas à ces deux crétins : ils nous touchent page après page au fond du cœur, au fond de l’être, ils font pousser dans notre cœur d’étranges régions qui n’existent pas.

À propos de Corrigan, second funambule du roman, Adelita rapporte : « Il m’a dit un jour qu’il n’y a pas de meilleure foi qu’une foi chancelante. » Ecoutons aussi la voix d’une autre femme, qui n’a jamais connu Corrigan et qui l’aime : « Cendre et poussière, une clarté qui expurge la noirceur des choses. Ce qu’à petits pas nous faisons, nous imposons de la lumière et d’elle entretenons. (…) Pas à pas (…), nous trébuchons dans le silence, à petits bruits, nous trouvons chez les autres de quoi poursuivre nos vies. Et c’est presque assez. (…) Tourne le monde. Sous nos pas hésitants. Cela suffit. »

Chez Colum McCann, comme chez Tolstoï et Dostoïevski, l’art du roman rencontre l’espérance tout au fond de la noirceur de nos vies. Pour fêter ça, deux personnages de Et que le vaste monde poursuive sa course folle, un juge et un cuisinier grec, portent ce toast :
– À ceux qui ne tombent pas, a dit Harry.
– Et à ceux qui se redressent.

Une paix froide vaut mieux que la guerre

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Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.
Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.

Votre livre sonne comme un cri d’alarme : si on ne fait rien aujourd’hui pour débloquer le processus de paix au Proche-Orient, la situation risque d’évoluer de manière catastrophique pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Pourquoi dire cela aujourd’hui plus qu’hier, ou avant-hier ?

Parce que si la diplomatie fait du sur-place, sur le terrain, la situation évolue. La paix n’étant possible que si elle est fondée sur le principe du partage de la terre, il importe plus d’avoir que de partager. Or, la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens rendra bientôt sans objet tout plan sérieux de création d’un État palestinien doté de contiguïté territoriale, faute de territoire où il puisse se réaliser.
Ce n’est pas tout, peut-être pas même l’essentiel. Après tout, il n’existe pas de situation irréversible – on peut toujours défaire ce qui a été fait. Ce qui me semble plus inquiétant est l’évolution des mentalités, des deux côtés de la barricade : l’évidente confessionnalisation du conflit, autrement dit sa transformation en un affrontement d’essence religieuse, est due non seulement aux aléas exaspérants du « processus de paix », mais aussi à des mouvements de fond au sein des sociétés israélienne et palestinienne. Pour ne rien dire de l’environnement proche-oriental. Aussi bien, nous risquons non seulement de n’avoir pas de quoi partager, mais aussi avec qui partager. Écoutez bien les voix palestiniennes de plus en plus nombreuses qui se font entendre pour dire que, décidément, la création d’un État indépendant est désormais caduque et que ce qu’il faut maintenant c’est se battre pour des droits égaux à l’intérieur d’un État binational !
Voilà pourquoi, me semble-t-il, c’est bien maintenant qu’il faut enfin agir, avant que l’irréparable s’installe. Vous savez, à force de crier au loup, il arrive que le loup finisse par arriver.

Vous qualifiez Israël de « ghetto armé » n’est-ce pas quelque peu réducteur pour un pays dont le rayonnement économique, scientifique et culturel s’est accru de manière impressionnante au cours des dernières décennies, en dépit de la persistance du conflit avec les Palestiniens ? La « gestion » du conflit à défaut de la recherche active de sa solution n’est elle pas une perspective moralement insatisfaisante, certes, mais offrant l’avantage d’être pratiquement réalisable sans dommages majeurs pour le pays ?

Je suis le dernier à nier la grandeur de l’entreprise sioniste et sa formidable réussite historique, je le dis d’ailleurs avec force dans mon livre. Je dis aussi que l’échec de ce que je considère être le principal volet du projet national juif, la normalisation des relations des Juifs avec les Gentils, n’est pas imputable au seul Israël, loin s’en faut. Mais il ne faut pas se voiler la face, à force de vivre par l’épée, on finit par être dominé par elle. Davantage encore que dans la réalité d’un petit État en butte à un environnement hostile, c’est dans les têtes que le ghetto armé fait des ravages. Voyez nos réactions à la commission, puis au rapport Goldstone. Quelle que soit la manière dont on juge le mandat de cette commission et ses conclusions, je vois dans le refus même de coopérer avec son président (un Juif sioniste, faut-il le rappeler) une manifestation d’autisme caractéristique de la mentalité de ghetto armé.
Enfin, la « gestion » du conflit en attendant l’arrivée du Messie n’est pas seulement une « perspective moralement insatisfaisante », c’est, je crois l’avoir montré en réponse à votre première question, la meilleure recette pour enterrer pour de bon le projet sioniste.

Ne sous-estimez vous pas la force du refus fondamental du projet sioniste dans le monde arabo-musulman ? Le réalisme de certains dirigeants arabes (Abdallah hier, Fayçal aujourd’hui) n’est-il pas contredit chaque jour par le comportement de « la rue arabe » dans sa dimension populaire comme dans ses élites culturelles (cf. affaire Farouk Hosni) ?

Ce n’est pas la « rue arabe » qui fait la politique au Proche-Orient, mais les gouvernements. Que ces derniers, dont la légitimité est assurément problématique aux yeux de leurs peuples, craignent leurs opinions publiques, c’est un fait. Mais cela n’a pas empêché Sadate et Hussein de Jordanie de faire la paix avec Israël, ni Assad père et fils et les Palestiniens d’en avoir fait leur objectif « stratégique », ni Abdallah d’Arabie saoudite de lancer son plan de paix global.
Évidemment, si la paix advient, elle n’aura pas l’allure de celle qui règne entre les pays du Benelux. Mais qu’importe ? C’est d’une paix formelle que nous avons besoin, qui libère Palestiniens et Israéliens de l’occupation – une paix froide, qui, il faut l’espérer, s’échauffera avec le temps. À l’époque où Ehud Barak négociait avec le Président Hafez el-Assad, un diplomate de la région faisait remarquer que le type de paix que recherchaient les Israéliens n’existait nulle part entre les Arabes. Mais cela vaut tout de même mieux que la guerre.

Vous qualifiez, à juste titre, l’affrontement israélo-arabe de choc d’une société du premier monde contre une société du tiers-monde. N’est-il pas quelque peu utopique d’envisager pour l’avenir une cohabitation pacifiée entre ces deux sociétés dont l’écart de prospérité reste aussi important ? La barrière de sécurité, qui n’aura plus d’utilité sécuritaire dans l’hypothèse d’une paix globale, n’en trouvera-t-elle pas une nouvelle pour empêcher l’afflux de migrants économiques ?

Du coup, ce problème-là est le lot de beaucoup de monde, et d’abord en Europe ! Vous conviendrez que ce n’est pas une raison pour ne pas régler le problème de la paix et de la guerre. Encore une fois, il ne s’agit pas de rechercher d’emblée une cohabitation harmonieuse, mais plutôt un modus vivendi supportable.
À plus long terme, on est en droit d’espérer un transfert de richesse, une élévation du niveau de vie palestinien – voyez ce qui se passe aujourd’hui en Cisjordanie, encore sous occupation – et, pourquoi pas, en définitive, une sorte de Marché commun.

Vous privilégiez, dans votre réflexion pour l’avenir, la résolution du conflit israélo-palestinien dans un cadre bilatéral sous la houlette américaine, alors que d’autres analystes, comme Robert Malley estiment aujourd’hui qu’il convient de mener une approche simultanée de la résolution de l’ensemble des contentieux, avec la Syrie et le Liban, notamment. Pourquoi ?

Je pense que Robert Malley a raison, il faut traiter l’ensemble des contentieux. Si je semble privilégier le conflit israélo-palestinien, c’est parce qu’il est le plus difficile et qu’il pèse d’un poids énorme sur tous les autres. Avec la Syrie, l’affaire est relativement simple, les termes du marché clairs, la marge de manœuvre étroite. Je vous rappelle que cinq Premiers ministres israéliens, Benjamin Netanyahou compris lors de son premier mandat, ont accepté de « descendre du Golan ».
Quant au Liban, pays avec lequel Israël n’a pas de contentieux territorial (l’affaire des Fermes de Shebaa, à régler entre le Liban et la Syrie, n’est qu’un prétexte du Hezbollah pour entretenir sa milice), il suivra automatiquement le grand frère syrien.

La principale incertitude quant à la viabilité d’un éventuel accord de paix entre Israël et les Palestiniens réside dans la guerre civile larvée que se livrent le Hamas et le Fatah. N’est-il pas plus urgent de travailler à la constitution d’une autorité palestinienne dotée d’une vraie légitimité, que de s’exciter sur quelques constructions de logements à Pisgat Zeev ou Maale Adoumim ?

Les deux questions sont importantes, et d’ailleurs indirectement liées : chaque brique supplémentaire dans les implantations de Cisjordanie ou à Jérusalem sape l’autorité de Ramallah et renforce celle de Gaza. Et les deux sont très difficiles.
Les Égyptiens, surtout, travaillent à la première, jusqu’ici avec un résultat nul. C’est que le fossé entre les deux branches du mouvement national palestinien est profond, sans doute impossible à combler à moins d’une épreuve de force décisive. Il importe donc de renforcer autant que faire se peut l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, afin que celui-ci puisse convaincre les Palestiniens qu’au bout du compte la voie du compromis et de la paix est préférable à la confrontation. Où l’on retrouve la poursuite de la colonisation…
Cela dit, il est probable que « s’exciter sur quelques constructions de logements », comme vous dites, a probablement été une erreur. Il valait mieux poser sur la table un plan de paix américain (il en existe plusieurs versions, pas la peine de réinventer la roue) et l’imposer aux parties. L’arrêt de la colonisation y eût été de toute manière inclus. Et, si déjà on a opté pour l’arrêt de la colonisation, il eût fallu se donner les moyens de l’obtenir !

Votre livre se termine par une adresse, presque une supplique au président Obama. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu en observant son action depuis son arrivée à la Maison Blanche ?

Dans un premier temps, Barak Obama a fait un sans-faute : il fallait rompre avec l’héritage des années Bush, et son successeur l’a fait, avec style et conviction. Le discours du Caire et la main tendue à l’Iran dans l’ordre symbolique, le fait même qu’il ait mis le problème israélo-palestinien à l’ordre du jour de sa présidence dès le début de son mandat, sans attendre la fin de son second – tout cela allait dans la bonne direction.
Force est de reconnaître que la méthode de la main tendue donne des signes d’essoufflement. Dans le monde qui est le nôtre, les beaux discours ne suffisent pas, le charisme et le charme trouvent vite leur limite en l’absence de résultats, et la carotte ne vaut rien sans son frère le bâton. L’impression de flottement qui se dégage des actions de l’administration Obama – pas seulement au Proche-Orient d’ailleurs, et pas seulement à l’étranger – et le sentiment des divers trublions qu’on peut dire impunément non au Président des États-Unis, augurent mal de sa capacité à faire mieux que son prédécesseur. Espérons que c’est un moment passager…

Ça revient et ça s’en va pas

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Il n’y a pas que la novlangue SMS chère à François de Closets ou les barbarismes à répétitions façon Nicolas Hulot pour polluer notre cortex via les trompes d’Eustache. Ainsi certaines formules, en apparence bien françaises et propres sur elles, me donnent-elles des envies de meurtre. Je pense notamment à l’abominable « Je reviens vers vous » qui, dans le sabir des médias et de la finance, signifie qu’on vous recontactera sous peu. J’ignore s’il s’agit d’un américanisme ou d’un helvétisme (j’ai lu les deux hypothèses), mais j’ai détesté ce miasme pompeux dès que je les entendu. Gloire donc à l’ami David Abiker qui a monté sur Facebook un groupe d’intervention pour éradiquer ce fléau. David étant, contrairement à moi, un garçon charitable, il a eu la bonté d’ouvrir le groupe aux locuteurs contaminés par ce tic peccamineux. Néanmoins, je m’y suis inscrit illico : j’ai reçu un message en retour qui m’indiquait que David allait tout faire pour populariser cette juste lutte et que, dès qu’il aurait du nouveau, il se promettait de revenir vers moi.

Amérak, une occupation pas très saine

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Soldat américain en Irak.
Soldat américain en Irak.

Le temps médiatique, qui est en fait un présent perpétuel, nous fait assez vite oublier ce qui fit naguère l’événement. Le « Grand Jeu » nucléaire entre l’Iran, Israël et l’Occident, l’enlisement de plus en plus meurtrier de l’Otan en Afghanistan ont, sur la scène internationale, chassé l’Irak des ouvertures des JT et des « unes » des journaux. Et pourtant, depuis six ans, des soldats étatsuniens continuent de vivre et de mourir en un combat douteux alors qu’un ancien président avec gilet de sauvetage sur un porte-avion leur avait un peu vite annoncé une victoire totale.

Avec Amérak, Adrien Jaulmes, grand-reporter au Figaro, donne un petit livre saisissant, suite de croquis admirablement dessinés, dans une objectivité qui n’exclut pas un certain désabusement devant l’absurdité de cette occupation d’un type nouveau. Amérak, c’est un mot-valise pour désigner cette manière d’espace-temps autonome créé par l’armée US en Irak, au fonctionnement qui oscille entre l’autisme, le surréalisme et le désespoir. Comme l’écrit joliment Jaulmes : « L’histoire de l’Amérak est celle de la non-rencontre entre l’Amérique et l’Irak. »

Jaulmes commence la visite par l’aéroport de Bagdad. On ne passera évidemment pas par la douane irakienne mais par une gigantesque tente igloo réservée aux militaires et aux journalistes. Déjà apparaît ce qui sera la principale caractéristique architecturale de l’Amérak, ces remparts en ciment ou en béton, les T-Walls avec leurs enceintes avancées, les Bastion-Walls, entassements de gros sacs de fibres synthétiques qui forment un glacis permettant de se protéger des premiers tirs d’artillerie ou de l’attaque d’une voiture piégée. On est dans un étrange compromis entre les fortifications médiévales, les fortins du Far-West et la station spatiale. On s’arrange pour en sortir le moins possible, assurant la plupart du temps un service minimum sur les grands axes car tout le monde sait là-bas que plus des trois quarts des pertes ont été provoquées par des roadsides bombs.

Jaulmes nous emmène notamment à celui de Latifiyah, sur la route de Nadjaf, un des points chauds du fameux triangle sunnite. Il est commandé par le capitaine Visser. Le capitaine Visser a des lunettes, du courage et aucune illusion. Il lit des biographies de Roosevelt et des romans de Woodehouse. C’est un pur produit de West Point. On ne lui avait pas expliqué que l’Amérak serait, comme le dit Jaulmes, « le premier conflit postmoderne par excellence. Il n’y a ni fronts, ni arrière, ni même la plupart du temps de combats. La guerre est faite d’embuscades radiocommandées, d’attentats aveugles, d’enlèvements et de tortures, elle est à la fois dangereuse, ennuyeuse, invisible ». Alors il fait avec.

La capitale de l’Amérak, cet archipel d’îlots high-tech imprenables, n’est pas Bagdad, c’est une « Zone Verte » au cœur de Bagdad, nuance. Elle se trouve dans une boucle du Tigre. Les Irakiens n’y pénètrent jamais. On est tout d’un coup plongé dans un décor de banlieue américaine banale à quelques détails près. Elle est exclusivement peuplée de soldats, très jeunes, avec un équipement qui lui aussi mélange le high-tech et le médiéval, caméras intégrées au casque mais aussi « épaulettes, gorgerin, jambières et braguette en kevlar ». Si, dans la Zone Verte, vous croisez des hommes et des femmes un peu plus âgés, équipés de manière tout aussi efficace mais un peu plus fantaisiste dans le choix des accessoires, ce sont des contractors, ces mercenaires officiels de grosses boites comme Blackhawk et qui sont en nombre le deuxième contingent sur le terrain .

Dans l’armée américaine, pas d’alcool, pas de sexe. Le puritanisme Wasp ne se contente pas des Etats de la Bible Belt, d’où sont originaires, d’ailleurs, la plupart des soldats volontaires. Il a aussi envahi l’Amerak. On boit du Gatorade avec ses ribs au miel et on essaie de ne pas trop penser à ses collègues féminines. Et Adrien Jaulmes de comparer les looks respectifs de la militaire US qui nie sa féminité au nom de la guerre dans des treillis informes et celle de Tsahal, « les seins pigeonnants par le col de la chemise et le pistolet porté de façon provocante au creux des reins. »

C’est par une multitude de détails, de petits faits vrais, aurait dit Stendhal, que Jaulmes nous restitue l’échec militaire, diplomatique et politique qui a suivi la victoire éclair de 2003. Des exemples ? Les convois de Humvee prenant systématiquement les routes à contresens au milieu de la circulation pour prévenir les risques d’attentats, cet officier chiite de la nouvelle armée irakienne qui souhaiterait que Bush devienne président de l’Irak mais se met en civil et change trois fois de taxis avant de calfeutrer chez lui, les prises électriques dont on ne sait jamais s’il s’agit de la triple fiche britannique, des prises cylindres européens ou de la double lamelle américaine, ou encore ce dialogue entre un officier et une vieille dame terrorisée lors d’une opération de ratissage dans le triangle sunnite :
– L’armée vous défendra, Madame.
– Mais c’est vous qui nous attaquez.

On ne sera pas étonné, au bout du compte, que dans son paquetage, Adrien Jaulmes ait préféré mettre, plutôt que des manuels de stratégie ou des récits de guerre, Alice au Pays de Merveilles, « le meilleur manuel de survie qui soit dans les univers absurdes ».

AMERAK

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Elles ne se rendent pas compte…

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Plusieurs cas d’hystérie féminine ces derniers jours pousseraient presque à se demander si nous n’avons pas affaire à un virus émergent encore inconnu qui provoquerait chez nos amies les femmes des comportements irrationnels, aberrants ou franchement dangereux. Ainsi, une jeune fille de 21 ans dans la région bordelaise vient d’être condamnée à un an de prison avec sursis en comparution immédiate : elle avait simulé son enlèvement après avoir été abandonnée par son amoureux, ce qui a eu pour effet de déclencher le plan Epervier et la mobilisation de centaines de policiers et gendarmes. Un autre cas inquiétant est celui de Cécile Duflot, nouvelle coqueluche médiatique et porte-parole des Verts. Dimanche, dans une émission politique, la future tête de liste écologiste aux Régionales en Ile-de-France a déclaré qu’elle ne savait pas vraiment à quoi servaient les 4,5 milliards d’euros du budget régional, alors que le vice-président de la région s’appelle Jean-Vincent Placé et est le numéro 2 de son parti. Pour en finir provisoirement avec cette liste inquiétante, évoquons le cas pénible de cette vieille dame rousse ayant sans doute abusé du Jameson ou du Paddy qui aurait cédé aux avances d’un gang d’escrocs bruxellois (dont le chef serait portugais), alors qu’elle avait su résister moins d’un an auparavant.

Nicolas Hulot, ça fait peur

Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.
Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.

Quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que le désir profond qui nous est instinctif de voir notre environnement durablement respecté ne s’arrête pas aux fleurs et aux petits oiseaux ? C’est l’eau qui nous a fait naître, dit à peu près Nicolas Hulot dans ce long verbiage esthétisant qu’est le Syndrome du Titanic, et c’est pour cela – et non seulement parce que nous en aurions besoin – qu’il faut la respecter. Alors, Nicolas, sache que la langue aussi est notre mère, et que cette manière toute sarkozyenne que tu as de torturer le français à tout bout de champ lexical est une terrible violence écologique. « Ch’uis perdu », « Ch’ais juste que ch’ais rien », marmonne Nicolas Hulot tout au long de ce documentaire où une élocution improbable tente d’exprimer une pensée incertaine : ne vous fiez jamais à un homme, fût-il président de la République ou saltimbanque écologique, qui méprise les principes les plus élémentaires de la parole, de sa parole – car vous découvrirez bien assez tôt que c’est le réel qu’il méprise.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, Nicolas, tu portes gravement atteinte à mon environnement mental en piétinant ce bel instrument qui nous a fait ce que nous sommes, et qui t’a donné, en tant que fils de la langue française, le prestige quelque peu suranné qui te permet aujourd’hui de te poser en conscience morale de l’humanité.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, d’ailleurs, tu apportes la preuve a contrario que la langue nous est tout aussi nécessaire que l’air et l’eau que tu défends, en leur sacrifiant le troisième élément vital : le feu de l’esprit. Pas de pensée sans langue, et quand on méprise celle-ci, celle-là inéluctablement vous déserte. Ce qui frappe dès l’abord dans le film signé de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre – tout de suite après la beauté indéniable des images –, c’est le vide abyssal de la pensée. On attend un réquisitoire implacable contre l’activité humaine désordonnée qui réchaufferait la planète, la force de frappe de cette puissance scientifique des faits que Hulot se targue d’opposer aux « injures » de Claude Allègre – un argumentaire qui réduirait à néant notre écoloscepticisme et contournerait telle une ligne Maginot la citadelle de notre résistance à cette nouvelle morale puritaine et restrictionniste qu’est la “sauvegarde de la planète” : on n’a qu’une litanie d’imprécations vagues et d’émotions bas de gamme qui vise à anesthésier la réflexion plutôt qu’à la stimuler, une méthode pavlovienne de faire rentrer la pensée obligatoire dans le crâne à coups de décharges électriques réitérées, une répétition ad nauseam des mêmes clichés en espérant que leur répétition hypnotique les rendra indiscutables : l’homme est coupable de trop vivre, la nature est sa victime, mais à la fin elle se vengera.

Au premier rang de ces émotions, la peur – peur qui, affirme-t-il, tenaille Hulot en permanence et qu’il s’emploie avec assiduité à transmettre au spectateur. On a beaucoup accusé Jean-Marie Le Pen de « surfer sur les peurs » – la formule, rituellement utilisée, était l’un des leitmotivs les plus récurrents de son processus de diabolisation. Mais Nicolas Hulot peut, lui, instrumentaliser la peur – et pas n’importe laquelle : la peur de l’apocalypse – en toute bonne conscience, puisqu’il appartient au camp du Bien ; de même que Jacques Attali, dans un article de l’Express du 3 mai, pouvait tranquillement expliquer, sans que cela choque personne, que la psychose – soigneusement orchestrée par la sphère politico-médiatoc à laquelle appartient M. Attali – de la grippe H1N1 est une chose formidable puisque cette « peur structurante » ne va pas manquer d’accélérer la marche vers « un véritable gouvernement mondial »…

 » J’ai peur » : la phrase revient sans cesse dans le film de Nicolas Hulot. De quoi Hulot a-t-il peur ? De tout et de rien : dans un inventaire aussi peu poétique qu’un poème de Prévert, l’animateur télé mélange allègrement tout ce qui nourrit ses cauchemars – le réchauffement climatique, bien sûr, le noir (l’absence d’électricité, pas la couleur de peau), le soleil, la guerre, le chômage, l’industrie, la misère, la société de consommation, le progrès technique, l’arriération des sociétés traditionnelles, les grandes migrations, le déracinement, les frontières, la mondialisation, l’égoïsme national, les pertes d’identité, les replis frileux sur son identité, le tourisme, l’isolement, internet, les gratte-ciel, les soldes, les escalators, les voitures, le plastique, l’I-phone, les jeux vidéo… Tout un gloubiboulga de frayeurs irraisonnées et incohérentes qui, mises ensemble dans le même chaudron, sont censées produire la plus formidable potion magique que l’homme ait imaginé : la mobilisation écologique.

Qu’importe, à cette aune-là, les contradictions hallucinantes du discours hulotesque : qu’importe qu’il veuille accroître le revenu de la partie non négligeable de l’humanité qui vit dans la misère tout en lui interdisant la croissance et en condamnant le commerce mondial ; qu’importe qu’il plaide pour la sauvegarde des cultures et des identités locales tout en maudissant les frontières, et en stigmatisant les efforts des pays du nord pour limiter l’invasion migratoire (quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que l’aspiration des hommes à voir leur environnement durablement préservé inclut le droit à ne pas être victime d’une brutale substitution de population ?) ; qu’importe qu’il condamne la société de consommation tout en manifestant son empathie pour des mouvements migratoires qui n’ont d’autre ambition que de venir grossir la foule des consommateurs ?

Qu’importent mille et une incohérences, manipulations, indigences intellectuelles, prises d’otages affectives, pourvu qu’elles nourrissent cette « peur structurante » qui doit précipiter l’humanité dans les bras du sauveur Hulot et de ses semblables ? Pour le coup, ça fait peur, en effet.

La France en automne

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Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.

Peut-être mon odorat est-il resté trop sensible en dépit des atteintes de l’âge, mais j’ai l’impression que les miasmes délétères du débat public français commencent sérieusement à polluer l’air pur de mes chères montagnes.

Les élites françaises, politiques et culturelles, offrent en effet au peuple ébahi un spectacle distrayant, certes, mais qui balaye ce qui pouvait rester d’estime des gouvernés envers les gouvernants, et du public envers les artistes et créateurs.

De quoi parle-t-on en cette rentrée d’automne ? Du social en temps de crise ? À peine, et encore faut-il qu’une vague de suicide au sein du personnel de France Télécom viennent pimenter l’histoire, trop classique peut-être, de l’affrontement entre exploiteurs et exploités.

De la course iranienne vers le nucléaire et de la nouvelle approche de cette question par l’administration Obama ? Pas assez sexy depuis que le Quai d’Orsay ne communique plus sur le cas de Clotilde Reiss, qui attend, cloîtrée à l’ambassade de France, le bon vouloir des barbus enturbannés et de leur aboyeur Ahmadinejad.

On jette un œil blasé sur les éleveurs en colère qui vont remplir de lait la piscine de Raffarin : on a tant vu le film Jacquou le Croquant, le retour qu’on ne rit même plus de ces gags usés jusqu’à la corde.

Heureusement, une conjoncture exceptionnelle vient tirer le peuple le plus intelligent de la terre (selon lui) d’une torpeur intellectuelle et émotionnelle indigne de sa tradition multiséculaire de controverses savantes menées avec talent et brio.

On se souviendra longtemps de cette fin septembre et de ce début octobre 2009 où les passions françaises ont atteint le sublime en se déployant dans la 11e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Jamais la formule chiraquienne « Quand on met de la merde dans un ventilateur, il ne faut pas s’étonner d’être éclaboussé ! » n’a trouvé meilleure illustration. « Villepinistes » et « sarkozystes » s’emploient allègrement à alimenter ce ventilateur en cette matière odorante projetable alentour.

L’arrestation en vue d’extradition de Roman Polanski, outre une pétition corporatiste en sa faveur du monde des arts et du spectacle, a déclenché parallèlement une polémique de haute intensité sonore à propos des pratiques touristiques du ministre de la culture Frédéric Mitterrand. Où l’on voit le socialiste Benoît Hamon emboîter le pas à Marine Le Pen dans une offuscation surjouée relative aux amours tarifées avouées par Frédéric dans un livre à succès dont personne ne s’était ému lors de sa parution. La France se partage donc aujourd’hui en Frédomitterrandophobes et Frédomitterrandophiles[1. Je sais, c’est un peu lourdingue, mais il faut éviter de confondre tonton et tata…] un clivage qui vient se superposer à celui séparant les villepinistes des sarkozystes à propos de l’affaire Clearstream.

On voit arriver, depuis quelque jours, une nouvelle affaire à propos de laquelle le génie français va trouver une nouvelle occasion de donner sa pleine mesure : le règlement de compte post-conjugal de l’ex-Mme Besson va, n’en doutons pas, donner lieu à une nouvelle vague de gloses et commentaires à haut bruit qui rendra encore plus inaudible la rumeur du monde.

Et pendant ce temps-là, l’Ecolo Horror Show continue : ceux qui ont aimé Al Gore, adoré Yann Arthus-Bertrand, vont se pâmer devant le nouvel opus anxiogène et culpabilisateur de l’incontournable Nicolas Hulot. Ceux qui, comme Sarkozy, croient qu’il est politiquement subtil de caresser les démagogues verdâtres dans le sens du poil pour qu’ils plument la volaille socialiste risquent de se trouver assez mal le jour où ils devront affronter Nicolas Hulot au second tour de la présidentielle.

Cent ans de solitude et des semaines d’hystérie

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Faut-il interdire Gabriel Garcia Marquez ?
Faut-il interdire Gabriel Garcia Marquez ?
Faut-il interdire Gabriel Garcia Marquez ?

L’époque est vraiment à la « vigilance » citoyenne contre toutes les déviances à l’ordre généralisé du Bien. Après l’ignoble mise en cachot de Roman Polanski, rattrapé par une obscure affaire de mœurs remontant aux années Giscard, et l’hystérie collective entourant l' »affaire Mitterrand », voilà que l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez est attaqué – nous apprend le site du Magazine Littéraire – par une ONG sud-américaine pour des passages jugés tendancieux de son livre Mémoire de mes putains tristes (2005) décrivant la passion « tarifée » d’un vieil homme pour une jeune adolescente.

La « Coalition Régionale des Femmes et des Fillettes en Amérique Latine » (laissez moi rire une seconde du nom de cette ONG !) tente de faire interdire l’adaptation de ce roman à l’écran, car ce dernier « banalise le phénomène (ndlr : de la prostitution) et place en situation de risque tous les enfants, filles ou garçons pauvres de notre Amérique latine et des Caraïbes ».

En bref, l’immense auteur de Cent ans de solitude, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 1982, pousserait le quidam à aller aux putes ! Comme si l’internationale des maquereaux avaient besoin de littérature pour développer son business…

En dehors du fait que les commentateurs ont toujours tendance à considérer les œuvres littéraires comme des témoignages autobiographiques ou des « manifestes », cette résurgence de la « vigilance » globalisée à l’instar de la sexualité, fait ressurgir le (mauvais) souvenir des accusations portées contre le film Mort à Venise de Visconti (1971) et la Lolita de Stanley Kubrick (1962)… Qui demandera bientôt des comptes à ce sodomite de Platon, pour avoir fait l’apologie de ce coquin de Socrate, qui matait les jeunes garçons athéniens durant leurs séances de fitness… ?

Miles Davis : un carnage !

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Par la bedaine de Bird, il y a vraiment des anniversaires qui sont de trop ! Regardez un peu comment l’on fête, dans les marges, le cinquantenaire de Kind Of Blue. Cinq gaillards pratiquant la chiptune music (une sorte d’électro à base de sons extraits de consoles de jeu 8 bits) viennent de sortir Kind Of Bloop, un « hommage » au trompettiste. Ça n’a l’air de rien, mais punaise, je vous prie de croire qu’il y a de quoi gloser.

Une des preuves récurrentes du génie de Miles Davis était son obsession pour le rôle des pauses, dont Kind Of Blue et, à près de dix ans d’écart, In A Silent Way restent les exemples les plus frappants. Ainsi, lorsque sur Shh/Peaceful, McLaughlin égrenait les twangs ferrailleux-douceâtres de sa Jazzmaster, que l’étirement des arpèges couronnait le duo de claviers Hancock-Zawinul, que le charleston de Williams trissait une assise subtile, le marbre des entrelacs Adderley/Coltrane de Kind Of Blue passait à une nouvelle dimension de l’orchestral, électrifié et nuancé.

Je serais bien en peine, vous vous en doutez, de tartiner autant de mirifique poésie musicoïde sur ce Kind Of Bloop ! Cet album livre un traité de passage à la moulinette de la nuance. Nos cinq rénovateurs de l’extrême assassinent, pixellisent, hachent l’une des tentatives les plus incroyables de la musique populaire de se hisser vers l’éternité des grands compositeurs, sous le prétexte de la sublimer et de la repeindre pour l’époque qui commence. Les versions de So What, Freddie Freeloader prouvent que cette génération (les trentenaires et son public, les « miens », vingtenaires fluos décérébrés), celle du culte du kitsch et du renversement mauvais goût/bon goût, a très bien identifié son ennemi : le silence, cette saloperie mortifère si ardue à faire rentrer dans l’essoreuse gamer. Mais, malheureusement pour nos amis briseurs de barrières, il reste quelques sanctuaires, et nombre d’érudits ou de simples mélomanes amateurs ne sont pas prêts à échanger un disque-témoin de la grandeur d’un mort contre sa célébration dénaturée gerbant un ersatz de vie par tous les pores. La paix des cimetières du monde réel n’est pas encore le décalque de son équivalent vidéo. N’en déplaise aux bidouilleurs, il faudra probablement patienter pour que nos tertres deviennent des wagons de train-fantôme et que nous puissions tous nous faire inhumer au son des consoles de l’enfance de nos parents.

« La communautés jazz et celle des jeux-vidéos sont restés très séparées jusqu’à maintenant », écrit une journaliste de Time, presque effarée devant tant de cloisonnement, de consanguinité. Oui, ces deux mondes étaient encore il y a peu étrangers l’un à l’autre… Et le sol ne menaçait pourtant pas de se dérober sous nos pieds, il me semble ! Le jazz avait certes « une drôle d’odeur », selon le mot devenu célèbre de Zappa, mais si moisissure il y avait, on pouvait autant l’imputer aux expérimentations hasardeuses des fusion-boys privés de patron (Weather Report, Mahavishnu Orchestra en tête) qu’à un discutable esprit de préservation militant pour une audience de happy few experts.

Bon, tentons une approche de la chose par le bas-ventre : est-ce seulement du « bon son », comme dit l’autre ? Mouais… Comme si la question avait de l’importance, comme si 8 pauvres bits pouvaient saisir autre chose que la couche la plus apparente, la crête de la bruine de l’écume de la vague d’un Flamenco Sketches !

En tendant l’oreille, le constat saute aux tympans : c’est un carnage, mais le procédé sort vainqueur de l’écoute. Au sortir de cette thérapie Amigaga, que peuvent les longues constructions, le jeu permanent autour de la blue note originelle ? Les dernières notes de l’ancien monde périssent dans ce bruit fun qui se réclame, sans accroc dans la voix mais en mimant les trémolos transis des visionnaires, de « l’esprit libre du jazz ». Quand on sait la piètre opinion que Davis avait déjà d’Ornette Coleman et du free, le crasseux de la manœuvre s’en fait encore plus frappant. Bien entendu, cette réappropriation se drape dans le prétexte d’une nouvelle culture (comme on ne cesse d’en inventer depuis que l’art a clamsé, il y a bien longtemps), histoire de dresser bien haut la tête et d’envoyer paître la déférence à l’égard d’icônes que l’on déboulonnerait bien s’il ne restait plus qu’elles pour empêcher – tant bien que mal – les populaces de crever d’insuffisance transcendantale.

Ce n’est qu’une question de temps avant que ce bazar passe officiellement l’Atlantique en grande pompe et vienne tortiller du bloop devant nos chers réinventeurs de la vie culturelle hexagonale. Et là, mes amis, ce ne sera pas la même chanson. Tenez, Gainsbourg était déjà pillé, singé par Air, son œuvre réduite à sa dimension de vieux satyre pop ou de soûlard grommelant ? Que diriez-vous d’un mashup décalé, « iConoclaste » de Black Trombone avec les pizzicati de Pacman ? Je connais un paquet de gogos qui mouilleraient leurs fonds de culottes devant ces fonds de tiroirs, et dégaineraient leur larfeuille à l’idée d’une compilation « rassemblant les meilleurs artistes chiptunes du pays », rendant « hommage à l’homme à la tête de chou », et portant un titre débilissime du genre Initials Bip Bip[1. Grosse légume/huile du remix au hachoir, responsable entre autre du Grey Album, mix informe (et infâme ?) entre le White Album des Beatles et le Black Album de Jay-Z.] !

« Qui sait ce que le trompettiste faisait de son temps libre ? », demande la journaliste de Time, en utilisant un de ces procédés hideux de fausse suggestion, équivalent à un « clin d’œil complice » censé emporter le cœur du lecteur, à condition qu’il soit branché, bien entendu. Question rhétorique, habileté journaleuse qui n’appelle pas de discussion : il faut bien entendu imaginer, non, se pâmer à l’évocation de Davis en pyjama fluo se régalant comme un môme éternel ou un cadre hilare (deux synonymes) à une soirée Casimir, s’appliquant, comme tout le monde, à faire tournicoter Mario ou Sonic dans son petit écran. Que d’élégance, en effet, dans cette vision : un vieil homme émacié, presque squelettique, abandonnant cette suspicion carnassière, cette paranoïa du regard, bref cette putain d’humanité qui contribua à faire de lui un des plus grands musiciens et compositeurs du siècle passé pour se vautrer dans l’hébétude vidéoludique, la bave perlant au coin de ses lèvres tuméfiées ! Voilà ce qui prétend remplacer l’image d’Epinal du trompettiste tout en courbes, atomisant la 52nd Street, soufflant le public de Newport 1956 ou la foule hallucinée de l’île de Wight 1970.

Quel programme ! Tout déconstruire. Puis déconstruire ce qui a été déconstruit, dès que le procédé commence à sentir le renfermé, le « daté » (ce qui a l’avantage d’abolir, tout simplement, le temps). C’est la version poussée à son extrême des méfaits acclamés de ce crétin intersidéral de Danger Mouse. L’attaque de la naphtaline par le synthétique-lave-plus-blanc, avec enrobage alternatif et arrogance pseudo-révolutionnaire en sus. Miles Davis devient un Pokémon en puissance sous les traits de Kind Of Bloop, ce qui le place en concurrent sérieux de Kanye West, qui ferait bien de se bouger l’auto-tune avant qu’une peuplade de connards à Gameboy ne lui chip sa gloire.

Si les icônes du jazz ou de la pop music sont aujourd’hui les plus révérés de nos contemporains, elles le sont avant tout par l’a priori sociétal leur attribuant un « esprit aventureux » et une « irréductible modernité ». Une cage dorée pour l’artiste et un devoir de ridicule pour le « fan » qui ne peut que s’achever par un fanatisme tâcheron prenant le plus souvent deux formes : la vénération confinant au mimétisme, ou, comme dans le cas de Kind Of Bloop, une mission sacrée de relecture dont l’impératif frappe le plus souvent la partie du public la plus sévèrement écornée du ciboulot.

On pourra rétorquer à mes galéjades que j’extrapole, que les bidouilleurs incriminés ne sont pas ces postmodernes repus et sûrs de leur bon droit. Il est vrai qu’Andy Baio, le sympathique initiateur de ce projet[2. Frank Lepage a raison : c’est vraiment le mot le plus hideux que le XXIe siècle débutant ait glorifié.], souhaitait simplement « voir comment Miles Davis pouvait sonner en 8 bits ». Soit. Il s’est toujours trouvé des bricolos pour triturer la musique et le son sous toutes ces formes, et nous devons aux meilleurs d’entre eux des chefs d’œuvre d’inventivité. Sauf qu’applaudir la traduction bâclée en bips d’un concentré de beauté musicale au nom du « faut évoluer », pardon, c’est moche. Un minimum de sens esthétique l’aurait probablement fait s’abstenir.

J’aimerais bien qu’il s’agisse d’une initiative proprement individuelle d’une poignée de bozos sous perfusion Nintendo, mais c’est bien d’un forfait commis avec le blanc-seing de Sa Majesté le Web 2.0 dont nous parlons. Baio, co-fondateur du site de soutien financier participatif en ligne Kickstarter, a explosé en moins de deux heures son budget requis (2000 $), propulsé par les dons du tout-venant. Ce qui veut tout simplement dire que plus rien n’est à l’abri de ce genre de gravillons sonores, et qu’il y a de très bonnes raisons de voir des tentatives, plus bas-du-front[3. Ne jamais désespérer de la bêtise humaine. L’immonde Toi + Moi de Grégoire, c’était déjà du 100 % participatif.] encore, soutenues par une armée de twitteurs féroces.
Si vous croyez que cela ne peut pas arriver, vous êtes probablement trop vieux, ou très mal renseigné. Car, pour qui côtoie le djeunisme en congénère, ce sont des galaxies de potentialités approchant ou dépassant l’angélisme de Kind Of Bloop qui défilent quotidiennement.

« Il n’y aura pas de Bossuetland », se réjouissait il y a dix ans Philippe Muray[4. Après L’Histoire I, p. 203, éd. Tel Gallimard, 2007.] à propos de l’échec de la récupération de l’évêque de Meaux à des fins festives par une municipalité peu scrupuleuse. Hélas, comme il y a déjà un Neverland ou un Graceland, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un Miles Park apparaisse à St Louis. Et je vous parie mon billet que Kind Of Bloop tonitruera dans toutes ses attractions.

Quand tu votes oui, c’est pénurie

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Il était difficile d’imaginer que cela aille si vite, mais les Irlandais paient déjà leur reniement honteux et leur ralliement à l’Europe techno-marchande de Bruxelles. Ce pays, pourtant habitué aux famines diverses et aux pénuries, semble retourner à toute vitesse au Moyen Age, au point de faire apparaître un magasin polonais de 1980 comme un paradis de l’opulence. En effet, à Carrigaline, la directrice d’une école primaire, arguant que beaucoup d’autres établissements faisaient de même mais n’osaient pas le dire, a envoyé un courrier aux parents d’élèves afin que leurs bambins viennent en classe avec leur propre rouleau de papier toilette. « Nous sommes obligés de faire des économies et de veiller à bien utiliser notre budget », a-t-elle déclaré, sans néanmoins préciser quel avait été son vote lors du referendum. Qu’il nous soit permis de conseiller aux écoles irlandaises d’utiliser, si cette situation devait perdurer, le texte du traité de Lisbonne. Pour une fois, il aidera vraiment la jeunesse.

Colum McCann avant

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Colum McCann

La singularité de Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann tient à trois prouesses : une construction romanesque d’un art souverain, très complexe, captivante, d’une rare beauté ; l’intense vitalité, la richesse et la profondeur charnelle de tous ses personnages ; la rencontre, très difficile et qui pourtant ici s’accomplit, de l’art du roman, ce vieux sceptique incurable, avec la vertu authentique de l’espérance – qui elle aussi est inconciliable avec le mensonge du kitsch.

Le cinquième roman de cet Irlandais de quarante-quatre ans vivant à New York est l’une des œuvres romanesques les plus puissantes des dix dernières années. Il est très réjouissant que de grands romans obtiennent quelquefois un large succès. Un tel phénomène a la vertu de nous aider à aimer un peu plus nos contemporains, ce qui n’est pas une mince affaire, assurément. J’éprouve, à ce titre également, une vive gratitude envers Colum McCann, qui ne fait certes pas partie des écrivains maudits, mais bien des écrivains bénis.

Cet article est destiné à ceux qui sont encore vierges de la lecture de son roman. Il sera suivi d’un autre (Colum McCann après), rigoureusement réservé à ceux qui l’ont déjà lu. Mais l’envie est grande de vous conseiller d’interrompre ici même votre lecture, pour plonger immédiatement dans le roman de McCann, nus, sans rien en savoir, tâtonnant dans le noir vers la beauté. Il ne peut rien vous arriver de mieux.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle est un voyage magnifique à l’intérieur de onze âmes, dont la plupart errent dans le New York des années 1970. Le roman est composé de la succession de douze récits (dont deux ont le même narrateur). Cinq voix d’hommes, six voix de femmes, superbement entremêlées pour tisser ensemble l’inouïe concrétude du monde. (Le Monde, ne se départissant pas du sérieux irréprochable qu’on lui connaît, n’hésite pas à donner le premier des onze narrateurs pour le narrateur unique du roman.) Chaque récit, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne, et l’un d’eux écrit dans un balancement entre l’une et l’autre, fait résonner la voix, les perceptions, les pensées d’un nouveau narrateur. Le début de chaque récit ressemble à la progression dans l’obscurité d’un tunnel. Nous ignorons d’abord qui parle. La voix et la situation émergent peu à peu. Lentement, nous sortons du tunnel et le visage de celui qui nous parle s’éclaire. Douze fois, délectablement, ce jeu se répète. Parfois, le récit est très bref et la rencontre reste suspendue, tristement fugace. Pourtant, tous ces récits, qui semblent d’abord autonomes, ne racontent qu’une seule histoire. Et les personnages que le romancier semblait avoir oubliés, laissé à jamais disparaître, reviennent parfois plus tard dans d’autres récits. Au détour d’une autre vie, nous découvrons des instants inconnus de leur existence, plus anciens ou plus tardifs, ou revivons les instants déjà connus, incessamment nouveaux pourtant. Avançant dans le roman, nous nous demandons avec délice lequel des personnages sera le prochain narrateur, nous espérons déjouer les ruses du romancier – toujours en vain. La composition de Et que le vaste monde poursuive sa course folle est un chant de louange au mystère de la personne humaine.

Colum McCann pratique ce jeu de séduction avec les noms mêmes de nombre de ses personnages, qui ne se dévoilent que tardivement, avec lenteur. Ainsi, nous n’apprenons le nom d’un des personnages centraux, narrateur du premier récit, qu’à la page 182. Ce délicat strip-tease des noms fait signe lui aussi vers le mystère des personnes humaines, évoquant avec grâce la nécessité de la profondeur du temps pour qu’émerge peu à peu, pour que s’éclaire un peu, par bribes furtives, toujours inattendues, le mystère d’une personne.

Tous ces récits ne racontent pourtant que deux histoires, qui n’en sont peut-être qu’une seule : le prodige du funambule qui, le 7 août 1974, dansa, pendant une demi-heure inoubliable, sur un mince câble suspendu entre les deux tours du World Trade Center – et la vie, toute aussi inoubliable et mystérieuse, du nommé Corrigan.

Cette traversée d’une demi-heure, mélange d’hybris et de sublime, est décrite, redécrite cent fois par McCann avec une force évocatrice superbe, vue par mille regards différents, toujours approfondie dans ses ambiguïtés. Sans cesse nouvelle, inouïe à nouveau. « L’espace d’un instant, presque rien ne se passe. Il n’est même plus là. Chuter ne lui effleure pas l’esprit. (…) Il est en deux secondes l’essence du mouvement, il peut faire ce qu’il veut. Dehors, dedans son corps, dans le bonheur d’appartenir à l’air, sans passé, sans avenir – et les caprices jaillissent sur le fil. Il transporte sa vie d’une extrémité à l’autre. (…) Etre un instant sans corps et venir à la vie. » Tout au long du roman, cette traversée du funambule entre souvent secrètement en écho avec l’effondrement du World Trade Center le 11 septembre 2001, événement historique et spirituel autour duquel le récit se construit en creux, en silence.

La vie de Corrigan, elle aussi, interroge la possibilité de l’effondrement métaphysique de l’Occident. Lui non plus, nous ne savons pas s’il va tomber, s’il traversera ou non le fil de la sainteté jusqu’au bout. Ni par quelle voie sa sainteté s’accomplira. Corrigan ? Je ne veux rien vous dire de lui. Sinon que vous pouvez le rencontrer. Sinon que ceux qui l’ont croisé, à l’instar de ceux qui ont aperçu un jour la beauté dansant sur un fil, s’en souviennent encore. Sinon que sa vie, ses paroles, sont beauté – c’est-à-dire qu’elles agissent dans la vie de ceux qui l’ont rencontré très longtemps après sa mort. Voilà enfin une définition sérieuse de la beauté.

Corrigan ? Corr ? Il est mort. Il est en vie. Il est le petit frère d’Aliocha, l’inoubliable Aliocha des Frères Karamazov. Il vit au milieu des putes du Bronx. Corrigan, Aliocha : on a beau faire, cela dépasse nos forces, on ne peut pas ne pas les aimer. On n’échappe pas à ces deux crétins : ils nous touchent page après page au fond du cœur, au fond de l’être, ils font pousser dans notre cœur d’étranges régions qui n’existent pas.

À propos de Corrigan, second funambule du roman, Adelita rapporte : « Il m’a dit un jour qu’il n’y a pas de meilleure foi qu’une foi chancelante. » Ecoutons aussi la voix d’une autre femme, qui n’a jamais connu Corrigan et qui l’aime : « Cendre et poussière, une clarté qui expurge la noirceur des choses. Ce qu’à petits pas nous faisons, nous imposons de la lumière et d’elle entretenons. (…) Pas à pas (…), nous trébuchons dans le silence, à petits bruits, nous trouvons chez les autres de quoi poursuivre nos vies. Et c’est presque assez. (…) Tourne le monde. Sous nos pas hésitants. Cela suffit. »

Chez Colum McCann, comme chez Tolstoï et Dostoïevski, l’art du roman rencontre l’espérance tout au fond de la noirceur de nos vies. Pour fêter ça, deux personnages de Et que le vaste monde poursuive sa course folle, un juge et un cuisinier grec, portent ce toast :
– À ceux qui ne tombent pas, a dit Harry.
– Et à ceux qui se redressent.

Et que le vaste monde poursuive sa course folle

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Une paix froide vaut mieux que la guerre

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Ancien ambassadeur d'Israël, Elie Barnavi est historien, spécialiste des Guerres de religions en France.
Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.
Ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi est historien.

Votre livre sonne comme un cri d’alarme : si on ne fait rien aujourd’hui pour débloquer le processus de paix au Proche-Orient, la situation risque d’évoluer de manière catastrophique pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Pourquoi dire cela aujourd’hui plus qu’hier, ou avant-hier ?

Parce que si la diplomatie fait du sur-place, sur le terrain, la situation évolue. La paix n’étant possible que si elle est fondée sur le principe du partage de la terre, il importe plus d’avoir que de partager. Or, la poursuite de la colonisation des territoires palestiniens rendra bientôt sans objet tout plan sérieux de création d’un État palestinien doté de contiguïté territoriale, faute de territoire où il puisse se réaliser.
Ce n’est pas tout, peut-être pas même l’essentiel. Après tout, il n’existe pas de situation irréversible – on peut toujours défaire ce qui a été fait. Ce qui me semble plus inquiétant est l’évolution des mentalités, des deux côtés de la barricade : l’évidente confessionnalisation du conflit, autrement dit sa transformation en un affrontement d’essence religieuse, est due non seulement aux aléas exaspérants du « processus de paix », mais aussi à des mouvements de fond au sein des sociétés israélienne et palestinienne. Pour ne rien dire de l’environnement proche-oriental. Aussi bien, nous risquons non seulement de n’avoir pas de quoi partager, mais aussi avec qui partager. Écoutez bien les voix palestiniennes de plus en plus nombreuses qui se font entendre pour dire que, décidément, la création d’un État indépendant est désormais caduque et que ce qu’il faut maintenant c’est se battre pour des droits égaux à l’intérieur d’un État binational !
Voilà pourquoi, me semble-t-il, c’est bien maintenant qu’il faut enfin agir, avant que l’irréparable s’installe. Vous savez, à force de crier au loup, il arrive que le loup finisse par arriver.

Vous qualifiez Israël de « ghetto armé » n’est-ce pas quelque peu réducteur pour un pays dont le rayonnement économique, scientifique et culturel s’est accru de manière impressionnante au cours des dernières décennies, en dépit de la persistance du conflit avec les Palestiniens ? La « gestion » du conflit à défaut de la recherche active de sa solution n’est elle pas une perspective moralement insatisfaisante, certes, mais offrant l’avantage d’être pratiquement réalisable sans dommages majeurs pour le pays ?

Je suis le dernier à nier la grandeur de l’entreprise sioniste et sa formidable réussite historique, je le dis d’ailleurs avec force dans mon livre. Je dis aussi que l’échec de ce que je considère être le principal volet du projet national juif, la normalisation des relations des Juifs avec les Gentils, n’est pas imputable au seul Israël, loin s’en faut. Mais il ne faut pas se voiler la face, à force de vivre par l’épée, on finit par être dominé par elle. Davantage encore que dans la réalité d’un petit État en butte à un environnement hostile, c’est dans les têtes que le ghetto armé fait des ravages. Voyez nos réactions à la commission, puis au rapport Goldstone. Quelle que soit la manière dont on juge le mandat de cette commission et ses conclusions, je vois dans le refus même de coopérer avec son président (un Juif sioniste, faut-il le rappeler) une manifestation d’autisme caractéristique de la mentalité de ghetto armé.
Enfin, la « gestion » du conflit en attendant l’arrivée du Messie n’est pas seulement une « perspective moralement insatisfaisante », c’est, je crois l’avoir montré en réponse à votre première question, la meilleure recette pour enterrer pour de bon le projet sioniste.

Ne sous-estimez vous pas la force du refus fondamental du projet sioniste dans le monde arabo-musulman ? Le réalisme de certains dirigeants arabes (Abdallah hier, Fayçal aujourd’hui) n’est-il pas contredit chaque jour par le comportement de « la rue arabe » dans sa dimension populaire comme dans ses élites culturelles (cf. affaire Farouk Hosni) ?

Ce n’est pas la « rue arabe » qui fait la politique au Proche-Orient, mais les gouvernements. Que ces derniers, dont la légitimité est assurément problématique aux yeux de leurs peuples, craignent leurs opinions publiques, c’est un fait. Mais cela n’a pas empêché Sadate et Hussein de Jordanie de faire la paix avec Israël, ni Assad père et fils et les Palestiniens d’en avoir fait leur objectif « stratégique », ni Abdallah d’Arabie saoudite de lancer son plan de paix global.
Évidemment, si la paix advient, elle n’aura pas l’allure de celle qui règne entre les pays du Benelux. Mais qu’importe ? C’est d’une paix formelle que nous avons besoin, qui libère Palestiniens et Israéliens de l’occupation – une paix froide, qui, il faut l’espérer, s’échauffera avec le temps. À l’époque où Ehud Barak négociait avec le Président Hafez el-Assad, un diplomate de la région faisait remarquer que le type de paix que recherchaient les Israéliens n’existait nulle part entre les Arabes. Mais cela vaut tout de même mieux que la guerre.

Vous qualifiez, à juste titre, l’affrontement israélo-arabe de choc d’une société du premier monde contre une société du tiers-monde. N’est-il pas quelque peu utopique d’envisager pour l’avenir une cohabitation pacifiée entre ces deux sociétés dont l’écart de prospérité reste aussi important ? La barrière de sécurité, qui n’aura plus d’utilité sécuritaire dans l’hypothèse d’une paix globale, n’en trouvera-t-elle pas une nouvelle pour empêcher l’afflux de migrants économiques ?

Du coup, ce problème-là est le lot de beaucoup de monde, et d’abord en Europe ! Vous conviendrez que ce n’est pas une raison pour ne pas régler le problème de la paix et de la guerre. Encore une fois, il ne s’agit pas de rechercher d’emblée une cohabitation harmonieuse, mais plutôt un modus vivendi supportable.
À plus long terme, on est en droit d’espérer un transfert de richesse, une élévation du niveau de vie palestinien – voyez ce qui se passe aujourd’hui en Cisjordanie, encore sous occupation – et, pourquoi pas, en définitive, une sorte de Marché commun.

Vous privilégiez, dans votre réflexion pour l’avenir, la résolution du conflit israélo-palestinien dans un cadre bilatéral sous la houlette américaine, alors que d’autres analystes, comme Robert Malley estiment aujourd’hui qu’il convient de mener une approche simultanée de la résolution de l’ensemble des contentieux, avec la Syrie et le Liban, notamment. Pourquoi ?

Je pense que Robert Malley a raison, il faut traiter l’ensemble des contentieux. Si je semble privilégier le conflit israélo-palestinien, c’est parce qu’il est le plus difficile et qu’il pèse d’un poids énorme sur tous les autres. Avec la Syrie, l’affaire est relativement simple, les termes du marché clairs, la marge de manœuvre étroite. Je vous rappelle que cinq Premiers ministres israéliens, Benjamin Netanyahou compris lors de son premier mandat, ont accepté de « descendre du Golan ».
Quant au Liban, pays avec lequel Israël n’a pas de contentieux territorial (l’affaire des Fermes de Shebaa, à régler entre le Liban et la Syrie, n’est qu’un prétexte du Hezbollah pour entretenir sa milice), il suivra automatiquement le grand frère syrien.

La principale incertitude quant à la viabilité d’un éventuel accord de paix entre Israël et les Palestiniens réside dans la guerre civile larvée que se livrent le Hamas et le Fatah. N’est-il pas plus urgent de travailler à la constitution d’une autorité palestinienne dotée d’une vraie légitimité, que de s’exciter sur quelques constructions de logements à Pisgat Zeev ou Maale Adoumim ?

Les deux questions sont importantes, et d’ailleurs indirectement liées : chaque brique supplémentaire dans les implantations de Cisjordanie ou à Jérusalem sape l’autorité de Ramallah et renforce celle de Gaza. Et les deux sont très difficiles.
Les Égyptiens, surtout, travaillent à la première, jusqu’ici avec un résultat nul. C’est que le fossé entre les deux branches du mouvement national palestinien est profond, sans doute impossible à combler à moins d’une épreuve de force décisive. Il importe donc de renforcer autant que faire se peut l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, afin que celui-ci puisse convaincre les Palestiniens qu’au bout du compte la voie du compromis et de la paix est préférable à la confrontation. Où l’on retrouve la poursuite de la colonisation…
Cela dit, il est probable que « s’exciter sur quelques constructions de logements », comme vous dites, a probablement été une erreur. Il valait mieux poser sur la table un plan de paix américain (il en existe plusieurs versions, pas la peine de réinventer la roue) et l’imposer aux parties. L’arrêt de la colonisation y eût été de toute manière inclus. Et, si déjà on a opté pour l’arrêt de la colonisation, il eût fallu se donner les moyens de l’obtenir !

Votre livre se termine par une adresse, presque une supplique au président Obama. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu en observant son action depuis son arrivée à la Maison Blanche ?

Dans un premier temps, Barak Obama a fait un sans-faute : il fallait rompre avec l’héritage des années Bush, et son successeur l’a fait, avec style et conviction. Le discours du Caire et la main tendue à l’Iran dans l’ordre symbolique, le fait même qu’il ait mis le problème israélo-palestinien à l’ordre du jour de sa présidence dès le début de son mandat, sans attendre la fin de son second – tout cela allait dans la bonne direction.
Force est de reconnaître que la méthode de la main tendue donne des signes d’essoufflement. Dans le monde qui est le nôtre, les beaux discours ne suffisent pas, le charisme et le charme trouvent vite leur limite en l’absence de résultats, et la carotte ne vaut rien sans son frère le bâton. L’impression de flottement qui se dégage des actions de l’administration Obama – pas seulement au Proche-Orient d’ailleurs, et pas seulement à l’étranger – et le sentiment des divers trublions qu’on peut dire impunément non au Président des États-Unis, augurent mal de sa capacité à faire mieux que son prédécesseur. Espérons que c’est un moment passager…

Ça revient et ça s’en va pas

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Il n’y a pas que la novlangue SMS chère à François de Closets ou les barbarismes à répétitions façon Nicolas Hulot pour polluer notre cortex via les trompes d’Eustache. Ainsi certaines formules, en apparence bien françaises et propres sur elles, me donnent-elles des envies de meurtre. Je pense notamment à l’abominable « Je reviens vers vous » qui, dans le sabir des médias et de la finance, signifie qu’on vous recontactera sous peu. J’ignore s’il s’agit d’un américanisme ou d’un helvétisme (j’ai lu les deux hypothèses), mais j’ai détesté ce miasme pompeux dès que je les entendu. Gloire donc à l’ami David Abiker qui a monté sur Facebook un groupe d’intervention pour éradiquer ce fléau. David étant, contrairement à moi, un garçon charitable, il a eu la bonté d’ouvrir le groupe aux locuteurs contaminés par ce tic peccamineux. Néanmoins, je m’y suis inscrit illico : j’ai reçu un message en retour qui m’indiquait que David allait tout faire pour populariser cette juste lutte et que, dès qu’il aurait du nouveau, il se promettait de revenir vers moi.

Amérak, une occupation pas très saine

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Soldat américain en Irak.
Soldat américain en Irak.
Soldat américain en Irak.

Le temps médiatique, qui est en fait un présent perpétuel, nous fait assez vite oublier ce qui fit naguère l’événement. Le « Grand Jeu » nucléaire entre l’Iran, Israël et l’Occident, l’enlisement de plus en plus meurtrier de l’Otan en Afghanistan ont, sur la scène internationale, chassé l’Irak des ouvertures des JT et des « unes » des journaux. Et pourtant, depuis six ans, des soldats étatsuniens continuent de vivre et de mourir en un combat douteux alors qu’un ancien président avec gilet de sauvetage sur un porte-avion leur avait un peu vite annoncé une victoire totale.

Avec Amérak, Adrien Jaulmes, grand-reporter au Figaro, donne un petit livre saisissant, suite de croquis admirablement dessinés, dans une objectivité qui n’exclut pas un certain désabusement devant l’absurdité de cette occupation d’un type nouveau. Amérak, c’est un mot-valise pour désigner cette manière d’espace-temps autonome créé par l’armée US en Irak, au fonctionnement qui oscille entre l’autisme, le surréalisme et le désespoir. Comme l’écrit joliment Jaulmes : « L’histoire de l’Amérak est celle de la non-rencontre entre l’Amérique et l’Irak. »

Jaulmes commence la visite par l’aéroport de Bagdad. On ne passera évidemment pas par la douane irakienne mais par une gigantesque tente igloo réservée aux militaires et aux journalistes. Déjà apparaît ce qui sera la principale caractéristique architecturale de l’Amérak, ces remparts en ciment ou en béton, les T-Walls avec leurs enceintes avancées, les Bastion-Walls, entassements de gros sacs de fibres synthétiques qui forment un glacis permettant de se protéger des premiers tirs d’artillerie ou de l’attaque d’une voiture piégée. On est dans un étrange compromis entre les fortifications médiévales, les fortins du Far-West et la station spatiale. On s’arrange pour en sortir le moins possible, assurant la plupart du temps un service minimum sur les grands axes car tout le monde sait là-bas que plus des trois quarts des pertes ont été provoquées par des roadsides bombs.

Jaulmes nous emmène notamment à celui de Latifiyah, sur la route de Nadjaf, un des points chauds du fameux triangle sunnite. Il est commandé par le capitaine Visser. Le capitaine Visser a des lunettes, du courage et aucune illusion. Il lit des biographies de Roosevelt et des romans de Woodehouse. C’est un pur produit de West Point. On ne lui avait pas expliqué que l’Amérak serait, comme le dit Jaulmes, « le premier conflit postmoderne par excellence. Il n’y a ni fronts, ni arrière, ni même la plupart du temps de combats. La guerre est faite d’embuscades radiocommandées, d’attentats aveugles, d’enlèvements et de tortures, elle est à la fois dangereuse, ennuyeuse, invisible ». Alors il fait avec.

La capitale de l’Amérak, cet archipel d’îlots high-tech imprenables, n’est pas Bagdad, c’est une « Zone Verte » au cœur de Bagdad, nuance. Elle se trouve dans une boucle du Tigre. Les Irakiens n’y pénètrent jamais. On est tout d’un coup plongé dans un décor de banlieue américaine banale à quelques détails près. Elle est exclusivement peuplée de soldats, très jeunes, avec un équipement qui lui aussi mélange le high-tech et le médiéval, caméras intégrées au casque mais aussi « épaulettes, gorgerin, jambières et braguette en kevlar ». Si, dans la Zone Verte, vous croisez des hommes et des femmes un peu plus âgés, équipés de manière tout aussi efficace mais un peu plus fantaisiste dans le choix des accessoires, ce sont des contractors, ces mercenaires officiels de grosses boites comme Blackhawk et qui sont en nombre le deuxième contingent sur le terrain .

Dans l’armée américaine, pas d’alcool, pas de sexe. Le puritanisme Wasp ne se contente pas des Etats de la Bible Belt, d’où sont originaires, d’ailleurs, la plupart des soldats volontaires. Il a aussi envahi l’Amerak. On boit du Gatorade avec ses ribs au miel et on essaie de ne pas trop penser à ses collègues féminines. Et Adrien Jaulmes de comparer les looks respectifs de la militaire US qui nie sa féminité au nom de la guerre dans des treillis informes et celle de Tsahal, « les seins pigeonnants par le col de la chemise et le pistolet porté de façon provocante au creux des reins. »

C’est par une multitude de détails, de petits faits vrais, aurait dit Stendhal, que Jaulmes nous restitue l’échec militaire, diplomatique et politique qui a suivi la victoire éclair de 2003. Des exemples ? Les convois de Humvee prenant systématiquement les routes à contresens au milieu de la circulation pour prévenir les risques d’attentats, cet officier chiite de la nouvelle armée irakienne qui souhaiterait que Bush devienne président de l’Irak mais se met en civil et change trois fois de taxis avant de calfeutrer chez lui, les prises électriques dont on ne sait jamais s’il s’agit de la triple fiche britannique, des prises cylindres européens ou de la double lamelle américaine, ou encore ce dialogue entre un officier et une vieille dame terrorisée lors d’une opération de ratissage dans le triangle sunnite :
– L’armée vous défendra, Madame.
– Mais c’est vous qui nous attaquez.

On ne sera pas étonné, au bout du compte, que dans son paquetage, Adrien Jaulmes ait préféré mettre, plutôt que des manuels de stratégie ou des récits de guerre, Alice au Pays de Merveilles, « le meilleur manuel de survie qui soit dans les univers absurdes ».

AMERAK

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Elles ne se rendent pas compte…

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Plusieurs cas d’hystérie féminine ces derniers jours pousseraient presque à se demander si nous n’avons pas affaire à un virus émergent encore inconnu qui provoquerait chez nos amies les femmes des comportements irrationnels, aberrants ou franchement dangereux. Ainsi, une jeune fille de 21 ans dans la région bordelaise vient d’être condamnée à un an de prison avec sursis en comparution immédiate : elle avait simulé son enlèvement après avoir été abandonnée par son amoureux, ce qui a eu pour effet de déclencher le plan Epervier et la mobilisation de centaines de policiers et gendarmes. Un autre cas inquiétant est celui de Cécile Duflot, nouvelle coqueluche médiatique et porte-parole des Verts. Dimanche, dans une émission politique, la future tête de liste écologiste aux Régionales en Ile-de-France a déclaré qu’elle ne savait pas vraiment à quoi servaient les 4,5 milliards d’euros du budget régional, alors que le vice-président de la région s’appelle Jean-Vincent Placé et est le numéro 2 de son parti. Pour en finir provisoirement avec cette liste inquiétante, évoquons le cas pénible de cette vieille dame rousse ayant sans doute abusé du Jameson ou du Paddy qui aurait cédé aux avances d’un gang d’escrocs bruxellois (dont le chef serait portugais), alors qu’elle avait su résister moins d’un an auparavant.

Nicolas Hulot, ça fait peur

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Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.
Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.
Quand Nicolas Hulot a peur, le résultat fait froid dans le dos.

Quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que le désir profond qui nous est instinctif de voir notre environnement durablement respecté ne s’arrête pas aux fleurs et aux petits oiseaux ? C’est l’eau qui nous a fait naître, dit à peu près Nicolas Hulot dans ce long verbiage esthétisant qu’est le Syndrome du Titanic, et c’est pour cela – et non seulement parce que nous en aurions besoin – qu’il faut la respecter. Alors, Nicolas, sache que la langue aussi est notre mère, et que cette manière toute sarkozyenne que tu as de torturer le français à tout bout de champ lexical est une terrible violence écologique. « Ch’uis perdu », « Ch’ais juste que ch’ais rien », marmonne Nicolas Hulot tout au long de ce documentaire où une élocution improbable tente d’exprimer une pensée incertaine : ne vous fiez jamais à un homme, fût-il président de la République ou saltimbanque écologique, qui méprise les principes les plus élémentaires de la parole, de sa parole – car vous découvrirez bien assez tôt que c’est le réel qu’il méprise.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, Nicolas, tu portes gravement atteinte à mon environnement mental en piétinant ce bel instrument qui nous a fait ce que nous sommes, et qui t’a donné, en tant que fils de la langue française, le prestige quelque peu suranné qui te permet aujourd’hui de te poser en conscience morale de l’humanité.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, d’ailleurs, tu apportes la preuve a contrario que la langue nous est tout aussi nécessaire que l’air et l’eau que tu défends, en leur sacrifiant le troisième élément vital : le feu de l’esprit. Pas de pensée sans langue, et quand on méprise celle-ci, celle-là inéluctablement vous déserte. Ce qui frappe dès l’abord dans le film signé de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre – tout de suite après la beauté indéniable des images –, c’est le vide abyssal de la pensée. On attend un réquisitoire implacable contre l’activité humaine désordonnée qui réchaufferait la planète, la force de frappe de cette puissance scientifique des faits que Hulot se targue d’opposer aux « injures » de Claude Allègre – un argumentaire qui réduirait à néant notre écoloscepticisme et contournerait telle une ligne Maginot la citadelle de notre résistance à cette nouvelle morale puritaine et restrictionniste qu’est la “sauvegarde de la planète” : on n’a qu’une litanie d’imprécations vagues et d’émotions bas de gamme qui vise à anesthésier la réflexion plutôt qu’à la stimuler, une méthode pavlovienne de faire rentrer la pensée obligatoire dans le crâne à coups de décharges électriques réitérées, une répétition ad nauseam des mêmes clichés en espérant que leur répétition hypnotique les rendra indiscutables : l’homme est coupable de trop vivre, la nature est sa victime, mais à la fin elle se vengera.

Au premier rang de ces émotions, la peur – peur qui, affirme-t-il, tenaille Hulot en permanence et qu’il s’emploie avec assiduité à transmettre au spectateur. On a beaucoup accusé Jean-Marie Le Pen de « surfer sur les peurs » – la formule, rituellement utilisée, était l’un des leitmotivs les plus récurrents de son processus de diabolisation. Mais Nicolas Hulot peut, lui, instrumentaliser la peur – et pas n’importe laquelle : la peur de l’apocalypse – en toute bonne conscience, puisqu’il appartient au camp du Bien ; de même que Jacques Attali, dans un article de l’Express du 3 mai, pouvait tranquillement expliquer, sans que cela choque personne, que la psychose – soigneusement orchestrée par la sphère politico-médiatoc à laquelle appartient M. Attali – de la grippe H1N1 est une chose formidable puisque cette « peur structurante » ne va pas manquer d’accélérer la marche vers « un véritable gouvernement mondial »…

 » J’ai peur » : la phrase revient sans cesse dans le film de Nicolas Hulot. De quoi Hulot a-t-il peur ? De tout et de rien : dans un inventaire aussi peu poétique qu’un poème de Prévert, l’animateur télé mélange allègrement tout ce qui nourrit ses cauchemars – le réchauffement climatique, bien sûr, le noir (l’absence d’électricité, pas la couleur de peau), le soleil, la guerre, le chômage, l’industrie, la misère, la société de consommation, le progrès technique, l’arriération des sociétés traditionnelles, les grandes migrations, le déracinement, les frontières, la mondialisation, l’égoïsme national, les pertes d’identité, les replis frileux sur son identité, le tourisme, l’isolement, internet, les gratte-ciel, les soldes, les escalators, les voitures, le plastique, l’I-phone, les jeux vidéo… Tout un gloubiboulga de frayeurs irraisonnées et incohérentes qui, mises ensemble dans le même chaudron, sont censées produire la plus formidable potion magique que l’homme ait imaginé : la mobilisation écologique.

Qu’importe, à cette aune-là, les contradictions hallucinantes du discours hulotesque : qu’importe qu’il veuille accroître le revenu de la partie non négligeable de l’humanité qui vit dans la misère tout en lui interdisant la croissance et en condamnant le commerce mondial ; qu’importe qu’il plaide pour la sauvegarde des cultures et des identités locales tout en maudissant les frontières, et en stigmatisant les efforts des pays du nord pour limiter l’invasion migratoire (quand diable les écologistes comprendront-ils que l’écologie est un tout, et que l’aspiration des hommes à voir leur environnement durablement préservé inclut le droit à ne pas être victime d’une brutale substitution de population ?) ; qu’importe qu’il condamne la société de consommation tout en manifestant son empathie pour des mouvements migratoires qui n’ont d’autre ambition que de venir grossir la foule des consommateurs ?

Qu’importent mille et une incohérences, manipulations, indigences intellectuelles, prises d’otages affectives, pourvu qu’elles nourrissent cette « peur structurante » qui doit précipiter l’humanité dans les bras du sauveur Hulot et de ses semblables ? Pour le coup, ça fait peur, en effet.

La France en automne

248
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.
Le spleen sera automnal ou il ne sera pas.

Peut-être mon odorat est-il resté trop sensible en dépit des atteintes de l’âge, mais j’ai l’impression que les miasmes délétères du débat public français commencent sérieusement à polluer l’air pur de mes chères montagnes.

Les élites françaises, politiques et culturelles, offrent en effet au peuple ébahi un spectacle distrayant, certes, mais qui balaye ce qui pouvait rester d’estime des gouvernés envers les gouvernants, et du public envers les artistes et créateurs.

De quoi parle-t-on en cette rentrée d’automne ? Du social en temps de crise ? À peine, et encore faut-il qu’une vague de suicide au sein du personnel de France Télécom viennent pimenter l’histoire, trop classique peut-être, de l’affrontement entre exploiteurs et exploités.

De la course iranienne vers le nucléaire et de la nouvelle approche de cette question par l’administration Obama ? Pas assez sexy depuis que le Quai d’Orsay ne communique plus sur le cas de Clotilde Reiss, qui attend, cloîtrée à l’ambassade de France, le bon vouloir des barbus enturbannés et de leur aboyeur Ahmadinejad.

On jette un œil blasé sur les éleveurs en colère qui vont remplir de lait la piscine de Raffarin : on a tant vu le film Jacquou le Croquant, le retour qu’on ne rit même plus de ces gags usés jusqu’à la corde.

Heureusement, une conjoncture exceptionnelle vient tirer le peuple le plus intelligent de la terre (selon lui) d’une torpeur intellectuelle et émotionnelle indigne de sa tradition multiséculaire de controverses savantes menées avec talent et brio.

On se souviendra longtemps de cette fin septembre et de ce début octobre 2009 où les passions françaises ont atteint le sublime en se déployant dans la 11e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Jamais la formule chiraquienne « Quand on met de la merde dans un ventilateur, il ne faut pas s’étonner d’être éclaboussé ! » n’a trouvé meilleure illustration. « Villepinistes » et « sarkozystes » s’emploient allègrement à alimenter ce ventilateur en cette matière odorante projetable alentour.

L’arrestation en vue d’extradition de Roman Polanski, outre une pétition corporatiste en sa faveur du monde des arts et du spectacle, a déclenché parallèlement une polémique de haute intensité sonore à propos des pratiques touristiques du ministre de la culture Frédéric Mitterrand. Où l’on voit le socialiste Benoît Hamon emboîter le pas à Marine Le Pen dans une offuscation surjouée relative aux amours tarifées avouées par Frédéric dans un livre à succès dont personne ne s’était ému lors de sa parution. La France se partage donc aujourd’hui en Frédomitterrandophobes et Frédomitterrandophiles[1. Je sais, c’est un peu lourdingue, mais il faut éviter de confondre tonton et tata…] un clivage qui vient se superposer à celui séparant les villepinistes des sarkozystes à propos de l’affaire Clearstream.

On voit arriver, depuis quelque jours, une nouvelle affaire à propos de laquelle le génie français va trouver une nouvelle occasion de donner sa pleine mesure : le règlement de compte post-conjugal de l’ex-Mme Besson va, n’en doutons pas, donner lieu à une nouvelle vague de gloses et commentaires à haut bruit qui rendra encore plus inaudible la rumeur du monde.

Et pendant ce temps-là, l’Ecolo Horror Show continue : ceux qui ont aimé Al Gore, adoré Yann Arthus-Bertrand, vont se pâmer devant le nouvel opus anxiogène et culpabilisateur de l’incontournable Nicolas Hulot. Ceux qui, comme Sarkozy, croient qu’il est politiquement subtil de caresser les démagogues verdâtres dans le sens du poil pour qu’ils plument la volaille socialiste risquent de se trouver assez mal le jour où ils devront affronter Nicolas Hulot au second tour de la présidentielle.