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Juppé-Sarkozy : tir à vue !

Alain Juppé

La presse aura surtout retenu une seule information de la longue interview donnée hier par Alain Juppé aux Echos : son refus de la présidence de la Cour des Comptes que lui a proposé Nicolas Sarkozy après le décès de Philippe Séguin. Une fin de non-recevoir que l’ancien Premier ministre explicite en ces termes:  » Cela aurait impliqué que je renonce à mon mandat de maire de Bordeaux. Je ne ferai pas ça aux Bordelais et aux Bordelaises. L’idée que je pourrais m’ennuyer à Bordeaux est une idée qu’il faut se sortir de la tête ! »

En revanche, on aura beaucoup moins commenté le reste de l’interview et c’est bien dommage. Certes, l’appréciation globale portée sur le bilan du quinquennat en cours peut sembler empreinte de modération, même si rigoureusement exempte de toute trace d’enthousiasme : « Avec Nicolas Sarkozy, tout ne marche pas, mais globalement, la France bouge « . Mais dès qu’on rentre dans le détail des réformes passées, en cours ou à venir, Alain se lâche grave, et pas dans le genre groupie.

L’inscription de la limitation du déficit public dans la Constitution? « Cela ne sert pas à grand-chose. Et je ne crois pas à la vertu constitutionnelle sur ce type de sujet. »

Les critiques contre le Conseil constitutionnel après la censure de la taxe carbone? « Dans aucun pays démocratique au monde, on ne s’attaque aux cours suprêmes. Le Conseil constitutionnel fait son travail. »

La réforme territoriale ? « Avant de porter un jugement, j’aimerais bien la connaître avec précision. »

Le nouveau mode de scrutin préconisé par le gouvernement pour les futurs conseillers territoriaux?  » Il n’est pas dans la tradition française et élire quelqu’un qui, par hypothèse, pourrait réunir 35% des voix ne me paraît pas un bon signal. »

Son éventuel retour au gouvernement ? « La question ne se pose pas aujourd’hui. Il y a bien des manières de servir son pays. »

On se gardera bien de porter un jugement de fond sur la pertinence de ces analyses. Les experts en UMPisme, il y en déjà un derrière chaque plante verte à l’UMP. On pourra néanmoins esquisser un léger sourire quant aux reproches intra-droitiers sur le rythme des réformes alors que l’actuel maire de Bordeaux ne s’était guère fait entendre durant les années de l’immobilisme absolu chiraquien, quand on jouait à « Jacques a dit: bougez surtout pas! »

On pourra aussi remarquer que le refus du golden placard de la Cour des Comptes a une signification politique claire. Non, c’est non ! Sans ergoter longtemps sur la partie comique de l’argumentaire de Juppé (en résumé: J’ai deux amours, mon pays et Bordeaux, mais surtout Bordeaux), on notera qu’il a aussi un caractère symbolique fort : Juppé refuse de devoir quoique ce soit à Sarkozy, bref d’être peu ou prou, son féal : ce n’est pas lui, non plus, qui aurait accepté d’être nommé au FMI.

En clair, Juppé se place. Et comme Martine Aubry, ce n’est plus l’horizon lointain de 2017 qu’il a coché sur son agenda, mais celui de 2012, pariant un Sarkozy largement démonétisé à cette échéance, pas tant vaincu par ses adversaires que s’effondrant sur lui-même, victime expiatoire de ses propres contradictions. Et de fait, le maire de Bordeaux a intérêt à ne pas trop tarder à sortir du bois, la concurrence – inexistante il y a quelque mois – se durcit et se précise chaque jour un peu plus. Dans la même niche écologique, celle de la droite non-sarkozyste (comme on parlait il y a quarante ans de gauche non-communiste), il faut déjà compter avec la guerre ouverte de Villepin et la guérilla larvée de Copé, sans parler des innombrables escarmouches provoquées ça et là par deuxièmes couteaux type Raffarin. Et sans parler non plus d’une possible défection d’un poids lourd du gouvernement. On pense bien sûr à Fillon, qui pourrait songer à se mettre fissa en orbite pré-élyséenne, mais Borloo pourrait avoir le même type de tentation, pas du tout de Venise…

À toutes ces dissidences présentes ou futures, prévisibles ou inattendues, viendra donc s’ajouter la petite musique de l’ex-premier ministre. Il est encore trop tôt pour dire de quoi elle sera faite. Mais d’ores et déjà on sait de quel modèle tactique « dedans-dehors » Alain Juppé pourra s’inspirer pour transformer sa dissidence en blitzkrieg : celui qui il y a cinq ans à si bien réussi à un certain Nicolas Sarkozy.

Quand l’huître sourit

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Le ministère de la pêche a annoncé, au grand soulagement des ostréiculteurs déjà partiellement ruinés, qu’il renonçait au test souris pour déceler la présence de micro algue toxiques dans nos fines de claires, nos Prat-Ar-Coum et nos Utah Beach. Dans le genre scientiste fou, le test ne manquait pas d’une certaine jovialité surréaliste et sadienne. Il s’agissait ni plus ni moins d’injecter de l’huître à la souris. Petit problème, il devenait évident avec les années que la souris mourait même si l’huître était saine. On ne dit pas si nos aimables scientifiques avaient, par souci de rigueur, procédé à ce test pour l’homme. Une huître bien iodée et bien charnue en intraveineuse, cela doit certainement faire un bien fou. Et l’on espère que le test qui consisterait à injecter du chinon dans un chat pour vérifier sa teneur en sulfites va rester, lui, dans les cartons du ministère.

Scoope toujours, tu m’intéresses !

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otages

Comme nous vous l’avions signalé ici-même, l’enlèvement par les talibans afghans, fin décembre, de deux journalistes de France 3 et de leur chauffeur a marqué un tournant radical des autorités françaises face à ce genre de problèmes.
La diplomatie et les services de renseignements français ne sont plus contraints de travailler sous la pression d’une opinion publique mise en condition par les collègues, confrères et amis des otages.
On ne se gêne pas, au sommet de l’Etat pour critiquer l’imprudence des chasseurs de scoops, alors même qu’ils sont encore aux mains de leurs ravisseurs. Ainsi, dimanche 18 janvier, le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a déclaré, lors du « Grand Rendez-Vous » Europe 1/ Le Parisien-Aujourd’hui en France : « Ils font courir des risques aussi à beaucoup de nos forces armées qui, du reste, sont détournées de leurs missions principales ». Il a également souligné le « coût tout à fait considérable » de cet enlèvement. Le bras droit de Nicolas Sarkozy a également suggéré qu’il n’était pas toujours nécessaire, pour les journalistes, d’aller à la recherche du scoop à tout prix, en laissant entendre que si cette quête tournait mal, c’était la collectivité nationale et les contribuables qui en payaient la note, parfois salée.

Cette sortie n’a pas été du goût de la société des journalistes de France 3, qui a dénoncé le «cynisme effrayant » de ces déclarations visant des journalistes qui ne font  » que leur métier ». La SDJ de France 3 a reçu le soutien de Reporters sans frontières, de la députée PS Aurélie Filipetti, et de l’humoriste francintérien Stéphane Guillon. Les suspects habituels ayant ainsi formulé leur litanie sur « le droit de savoir », la « liberté de la presse menacée », et montré à nouveau d’un doigt vengeur le Sarkozy liberticide, on peut maintenant passer aux choses sérieuses.
Notons d’abord que les propos de Guéant, reprenant et amplifiant ceux de Nicolas Sarkozy critiquant  » l’imprudence » des journalistes, sont en parfaite cohérence avec la nouvelle stratégie des autorités françaises face aux preneurs d’otages. Ces derniers se voient ainsi privés du levier d’une mobilisation populaire en France pour faire grimper le prix de la rançon et les bénéfices politiques de l’opération.
Il est plus difficile de mobiliser pour des têtes brûlées que pour des gens présentés comme des chevaliers Bayard de l’info.

Sur le fond des choses, la raison d’Etat, telle qu’elle est formulée par Sarkozy et Guéant, s’oppose au droit du public à l’information la plus pointue, la plus indépendante possible de tous les pouvoirs sur tous les sujets brûlants, y compris sur les conflits armés dans le lequel notre pays est engagé. On citera les exemples célèbres des journalistes dénonçant des pratiques de tortures ou de massacres de civils dans les guerres postcoloniales françaises ou la guerre américaine au Vietnam.
C’est vrai, à la notable différence près, que ni le FLN algérien, ni le Vietcong n’avaient, à l’époque, fait de l’enlèvement et parfois de l’exécution sauvage de journalistes pris en otage une arme de guerre psychologique contre leurs ennemis.
Or, nous savons maintenant que les jihadistes, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan n’hésitent pas à utiliser, outre l’attentat suicide, ces méthodes visant à « démoraliser » l’opinion publique des pays qui leur font la guerre.

Ce n’est pas parce qu’on a « fait » la Bosnie ou l’Intifada palestinienne qu’on est à l’abri d’une opération au cours de laquelle ceux que l’on souhaite montrer au public vous transforment en bargaining chip. Dans ce contexte, les gros durs porteurs de gilet à poches multiples sont comme tout le monde. Ils doivent s’incliner devant la force brutale, et filer doux. Il semble que les envoyés spéciaux de France 3 aient été dûment prévenus par l’armée française des risques qu’ils couraient dans le secteur où ils comptaient se rendre. Ils sont passés outre, jouant à une sorte de roulette russe pour, en cas de succès, se retrouver dans le club sélect des chasseurs de scoops de première classe.

Alors, faut-il, pour décourager ce genre de comportement, jouer la transparence et porter à la connaissance du public les coûts engendrés par l’imprudence de ces journalistes ? Pourquoi pas ? Si, comme le claironnent sans cesse les professionnels de la profession qui se drapent dans leur dignité  » le public a le droit de savoir », qu’il sache alors tout sur des unités militaires détournées de leurs missions pour localiser les otages, des services spéciaux en quête d’interlocuteurs pour une éventuelle négociation, des missions de reconnaissance aériennes, des versements éventuels de rançon, des concessions militaires ou politiques faites aux ravisseurs. Tout cela n’est pas donné et devrait donner à réfléchir aux consommateurs d’infos que nous sommes tous.

Mais là n’est pas l’essentiel. Il faudrait que ceux qui prétendent parler au nom de la profession, syndicats, SDJ ou RS cessent de nous prendre pour des billes : la mondialisation, l’instantanéité de l’information ont radicalement changé la nature du journalisme de guerre. Le principal champ de bataille n’est bien souvent pas là où l’on croit, en Afghanistan, à Gaza ou ailleurs. Dans la guerre médiatique, celle qui, de plus en plus décide du sort des batailles, les journalistes sont des objets qu’un camp ou l’autre cherche à manipuler à leur profit. Certains présomptueux estiment que leur talent, leur intrépidité, la chance les feront échapper à cette fatalité. Ils devraient de toute urgence relire l’indémodable Scoop d’Evelyn Waugh, et envisager une cure de chronique jardinage dans Rustica.

Scoop: A Novel About Journalists

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Mariage Portugay

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Il est tout de même assez dommage que la première fois depuis la Révolution des Œillets où l’on entend parler du Portugal dans nos journaux, à la notable exception du foot, soit à propos du mariage homosexuel voté par le parlement lusitanien. Il semblerait désormais, en ce commencement des années 10, que l’unique critère de modernité, de bonne gouvernance et de progrès social soit le fait qu’on puisse convoler en justes noces avec une personne du même sexe. Récemment, ce fut le Mexique, où l’on s’assassine à tour de bras entre cartels de la drogue au point de faire régner un climat de guerre civile, qui fut chaudement félicité pour avoir pris une initiative du même genre. Le niveau de vie, le salaire minimum, la santé, le taux d’alphabétisation enfin tout ce qui coûte si cher au Capital, tout cela n’a plus d’importance. Regardez ces gays et ces lesbiennes si épanouis. N’est-ce pas la preuve d’un haut degré de civilisation ? La crise ? Quelle crise ? Ne jouez pas les rabat-joies. En tout cas, il est certain qu’une dérive sociétaliste de cette ampleur restera forcément dans les annales.

Peillon l’impayable

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Etonnant débat que celui auquel il nous a été donné d’assister jeudi dernier sur France 2. En théorie, il devait opposer tour à tour le Besson à la Le Pen puis au Peillon. Sauf que celui-ci s’est désisté au dernier moment.
Que dis-je, au dernier moment ? L’émission était commencée depuis un bon quart d’heure quand Arlette Chabot nous a annoncé, verte (plus verte que nous, pour être franc) la désertion du soldat Peillon. « Le matin même », fulmina-t-elle en direct, le bonhomme était encore partant pour ce débat, dans des termes fixés depuis un mois.

Pour sa défense, Peillon avance qu’il n’aurait appris que peu avant l’horrible vérité : Marine Le Pen parlerait avant lui ! Pas question dans ces conditions, précise-t-il, de jouer les « idiots utiles ». Est-ce à dire que, s’il avait pris la parole en premier, il eût été inutile ?

Monsieur Vincent n’en dit rien. L’essentiel, explique-t-il, c’est d’avoir déjoué la « manœuvre » visant à « recentrer un débat indigne (sic) sur l’identité nationale en créant (re-sic) un clivage avec le F.N. »
Encore fallait-il, de son propre aveu, « empêcher France 2 de [le] remplacer ». D’ou l’idée géniale de notre stratège en chambre : non pas prévenir, mais « postvenir » la chaîne.

Admirons au passage ce que l’argument implique : à coup sûr, l’un ou l’autre de ses petits camarades, à sa place, eût sauté à pieds joints dans le « piège » tendu, selon lui, par France 2 et l’Elysée en personne…
Mais au-delà de ce charabia, et de la muflerie qu’il est censé justifier, il y a évidemment un coup d’éclat réfléchi. Jamais M. Peillon n’aurait bénéficié de telles « retombées » médiatiques en une petite demi-heure d’imprécations convenues contre la démagogie électoraliste de ce débat « indigne », coin-coin.

Si ça se trouve même, son ancien pote Besson – qui a sur lui l’avantage de connaître par cœur les discours des deux camps – l’aurait mangousté en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire !
Dans ces conditions, le pari peillonien, consistant à miser sur l’absence, ne pouvait être que d’un meilleur rapport – au sens PMU du terme. Au moins le bonhomme a-t-il su résister à ce besoin névrotique de se montrer qui ronge notre classe politique comme le reste du showbiz : sous prétexte d’  « aller se faire voir à la télé », combien de ses collègues n’en sont jamais revenus…

Conclusion : Peillon avait raison ! La preuve : son absence fut le seul événement du débat… Pour le reste, rien à signaler : Besson n’est pas redevenu socialiste – et d’ailleurs, Mme Le Pen ne voit toujours pas de différence majeure entre majorité et opposition.

Heureusement, il y a Martine Aubry ! Cette dame méthodique ne vient-elle pas de retrouver, dans le grenier du PS, l’idée d’un « droit de vote pour les étrangers » – qui figurait déjà, sans me vanter, dans les  110 propositions  du candidat Mitterrand en 1981.

Bref nous voilà avec une identité nationale qui a tout de…  « régionales ».

SNES, syndicat-voyou

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salle-classe

Cela fait longtemps que je caresse l’idée de dire ici tout le mal que je pense de l’évolution récente du principal syndicat des professeurs du second degré, le SNES-FSU[1. SNES : Syndicat national de l’enseignement secondaire
FSU : Fédération syndicale unitaire, qui rassemble plusieurs syndicats de personnels de l’éducation nationale]. L’occasion m’en est offerte par une histoire qui dure depuis deux ans au lycée français de Madrid, et qui m’a été rapportée de plusieurs sources, dont je n’ai aucune raison de mettre en doute la crédibilité. Depuis plusieurs années, Mme A., une enseignante d’italien de l’établissement anime un projet pédagogique consistant à familiariser les élèves de 1ère et de Terminale avec l’histoire de la Shoah. Dans le cadre de ce projet, avec l’aide de l’ambassade de France en Espagne et celle de diverses institutions locales, elle invite à Madrid des historiens de renom, comme Annette Wieviorka ou Jean-François Forges. Elle organise également des voyages d’élèves sur les lieux symboliques de l’extermination, comme Auschwitz ou la maison d’enfants d’Izieu. Bref, elle se décarcasse pour que les élèves madrilènes reçoivent, sur ce sujet, une information de qualité transmise par des personnalités qualifiées. Précisons, pour éviter tout malentendu, que Mme A. n’est pas juive et que son conjoint ne relève pas non plus de cette secte d’élite, sûre d’elle et dominatrice. Le 30 janvier 2008 doit avoir lieu au lycée une conférence du Père Patrick Desbois, le spécialiste des Einsatzgruppen, ces escadrons de la mort nazis qui pratiquaient, à partir de 1941, les exécutions de masse des juifs vivant dans les territoires conquis par la Wehrmacht dans les pays baltes, en Ukraine et en Russie.

Il est d’usage, lorsqu’un conférencier de renom accepte de venir parler dans un lycée, de faire en sorte que le plus grand nombre possible d’élèves puisse y assister. Sauf obligation pédagogique majeure, comme un contrôle programmé depuis longtemps, les professeurs concernés laissent leurs élèves libres d’aller à cette conférence, et bien souvent les accompagnent. Ce n’a pas été le cas de Mme B., professeure de mathématiques, qui a refusé de sacrifier son cours d’algèbre pour permettre à ses élèves d’écouter le Père Desbois. Mme B. est parfaitement dans son droit, même si l’on peut estimer ce comportement un peu rigide. En revanche, la manière dont elle justifie son attitude devant les élèves n’a rien de vraiment sympathique : “La Shoah, vous en avez suffisamment entendu parler… on vous en parle depuis que vous êtes tout petits… ne vous inquiétez pas, l’an prochain ils recommenceront…” En clair, cela signifie qu’elle en a ras-le-bol des obsédés des chambres à gaz, qu’elle rassemble dans un « ils » méprisant, englobant tout à la fois l’enseignante responsable de l’action pédagogique, ses invités et tous ceux qui lui apportent leur soutien. Les élèves, qui sont moins ballots qu’on ne le pense généralement, ont tout à fait compris le propos de Mme B., s’en émeuvent et en informent Mme A. Cette dernière, tombant sur Mme B. dans la cour, formule en termes vifs, mais non insultants selon les témoins de l’altercation, sa façon de penser sur son comportement. Elle informe également le proviseur du lycée de cet incident, mais ne demande aucune sanction contre sa collègue, contrairement à ce qui sera affirmé par la suite. On aurait pu croire que cette pénible mais, hélas, banale querelle de salle des profs allait se tasser avec le temps, et que le calme et la sérénité reviendraient peu à peu au sein d’une équipe éducative qui devrait montrer à la jeunesse l’exemple de la tolérance et de la civilité. Or, il n’en fut rien.

Depuis deux ans, la section locale du SNES-FSU mène une campagne de déstabilisation et de harcèlement contre Mme A. Comme on ne peut pas décemment mettre en cause le projet pédagogique sur la Shoah, comme l’a fait maladroitement Mme B., les syndicalistes du SNES accusent Mme A. d’avoir commis une agression inqualifiable contre la « liberté pédagogique » de Mme B., suscitent une pétition dans laquelle Mme A. est faussement accusée d’avoir qualifié sa collègue d’antisémite. À chaque rentrée scolaire, les nouveaux arrivés sont dûment briefés par les gens du SNES sur le cas de Mme A., dont il conviendrait de se méfier car elle pourrait vous attirer des ennuis. Cela s’appelle du harcèlement, ou alors ce mot ne veut plus rien dire. Pour aggraver son cas, Mme A., au lieu d’aller la corde au cou et en chemise se mettre sous l’abri syndical, prend un avocat et informe diverses institutions, comme le CRIF et la LICRA des misères qu’on lui fait à Madrid. Impardonnable sortie de linge sale hors de la buanderie scolaire !

On a souvent parlé, et pas toujours à tort, de patrons voyous, ceux qui prennent l’oseille publique et déménagent ensuite à la cloche de bois, ou ceux qui, comme à France Télécom font du stress de leur personnel une méthode de gestion.

On parle moins de syndicats voyous. Et pourtant il en existe. J’en ai rencontré un au cours de ma carrière, le fameux syndicat du Livre parisien CGT, qui cumulait les pratiques mafieuses et un corporatisme à tout crin pour, au bout du compte, mettre la presse quotidienne nationale dans l’état où elle est aujourd’hui : la plus exsangue financièrement de toutes celles paraissant dans les pays comparables. On dit que la CGT des dockers n’est pas mal non plus dans le genre, ce qui a eu pour résultat la chute vertigineuse du tonnage transitant par les ports français.

Le SNES, dont je m’honore d’avoir été un adhérent au temps où il était dirigé par d’aimables réformistes, n’est pas encore tombé à ce niveau de voyouterie syndicale, si l’on admet que les agissements de sa section madrilène constituent une regrettable exception. Mais il en prend le chemin. Dans les années 1970, la tendance « Unité et Action » (communiste) s’est emparée des leviers du SNES, avec comme objectif de fonctionner comme courroie de transmission du PCF dans le monde enseignant. C’était ainsi que cela se passait à l’époque, dans la meilleure tradition léniniste. La puissance de cette bureaucratie syndicale n’était pas due au fait que le peuple enseignant soit majoritairement sympathisant du PC, mais à une particularité spécifique : le ministère de l’Education nationale lui a quasiment délégué la gestion des personnels. Pour une mutation, une promotion ou autre avantage dépendant de l’administration, il vaut mieux être en bons termes avec le syndicat majoritaire qui ne cache pas que, dans ces domaines, son bras est assez long. Mais à quoi sert une courroie de transmission quand le moteur principal est en phase terminale ? L’effondrement du PCF a laissé face à elle-même une bureaucratie syndicale dont le principal souci a été de s’auto-reproduire, en maintenant son emprise administrative sur les collègues, et en tenant un discours revendicatif démagogique. Les nuisances qu’elle provoque dans le système éducatif français sont moins visibles que celles causées par la CGT du Livre ou des ports, mais elles n’en sont pas moins réelles. On ne verra certes pas un lycée faire faillite et des profs aller pointer au chômedu comme les nases du privé.

Mais comment se fait-il que la France soit, au sein des pays de l’OCDE, parmi les pays qui dépensent le plus d’argent par élève scolarisé dans l’enseignement secondaire, et que nous nous trainions en fin de classement PISA (programme international de suivi des acquis des élèves) ? Comment se fait-il que l’on mette, avec la bénédiction syndicale, les plus inexpérimentés des nouveaux enseignants devant les élèves les plus difficiles des ghettos urbains ? Que font-ils, quand il ne se sont pas suffisamment malins, ou cyniques, comme François Bégaudeau, pour transformer la misère langagière et morale de leurs élèves en littérature ou spectacle matériellement et narcissiquement rémunérateurs ? Ils s’en vont, ou prennent leur mal en patience jusqu’à ce que le « barème » concocté par le ministère et les syndicats leur permette d’aller dans un établissement moins rock’n roll..

A-t-on, ces derniers temps entendu du côté du SNES la moindre idée nouvelle pour faire avancer une réforme du lycée qui urge ? A part « moi y en a vouloir des sous et des postes », le discours des pontes de la FSU et de son grand leader Gérard Aschiéri n’est que démolition de ce que tentent, souvent maladroitement, les ministres qui se succèdent rue de Grenelle. Mais j’exagère. La FSU n’est pas seulement ce syndicat bestialement corpo que je viens de décrire. Il s’intéresse aux affaires de la planète, et particulièrement aux affaires du Proche-Orient. Le SNES et la FSU sont en pointe, dans le monde syndical, dans le mouvement BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions contre Israël). Les motions qu’ils votent dans leurs congrès à ce sujet doivent siffler aux oreilles des dirigeants israéliens qui n’ont sans doute pas mesuré l’immense crédit moral dont bénéficient ces bureaucrates dans le peuple de France. L’affaire de Madrid, au bout du compte, est, à cet égard, plus symptomatique qu’exceptionnelle.

Il a raison, Peillon !

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Vincent Peillon

Europe 1, samedi, 13h. Mon ami Pierre-Louis Basse vient de rendre l’antenne. J’écoute d’une oreille distraite la belle Marie Drucker faire son tour hebdomadaire de l’actualité avec les grandes momies, pardon, Les Grandes Voix de la station. Lescure, Gildas, Villeneuve, Carreyrou vont, comme à leur habitude, aimablement donner leur point de vue, sensiblement identique bien entendu, sur les divers événements qui font la une. Tout cela forme un fond sonore somme toute pas trop prenant quand on prépare un steak au poivre flambé au cognac pour déglacer la sauce. Mais là, une violence soudaine dans leurs propos, habituellement plutôt ronronnants, redondants et rassurants, devient clairement perceptible.

Le champ lexical a soudain changé, le ton des voix aussi. On entend « lamentable », « minable », « indigne » et autres termes d’une sévérité bien inhabituelle chez ces courtois amateurs de cigares, de rock et d’émissions choc sur les unités d’élite de la police nationale.

Qui est donc la cible d’un tel courroux ? Carlos Ghosn, le patron de Renault qui veut faire construire les Clio en Turquie et se fait taper les doigts par Sarkozy ? Les traders français qui vont toucher des bonus d’un milliard d’euros ? Un scandale éventuel dans l’approvisionnement des secours vers Haïti ?

Eh bien non, figurez-vous que l’homme ainsi voué aux gémonies est Vincent Peillon, ce Vincent Peillon qui a fait faux bond au dernier moment au débat sur l’identité nationale organisé par Arlette Chabot en se contentant, l’insolent, d’un communiqué dans lequel il indique que cette décision était parfaitement préméditée.

Une petite précision avant d’aller plus loin : je n’ai aucune, mais alors vraiment aucune sympathie pour Vincent Peillon. Archétype de la dérive sociale libérale du PS, dragueur incessant des eaux tièdes du Modem, lâcheur de Ségolène Royal avec un sens de l’opportunisme et de l’inélégance assez remarquable, Peillon, spécialiste de Jaurès qui a eu de bons maîtres, notamment en la personne du grand philosophe Jean-Pierre Vernant, ce Peillon donc fait partie de ces politiques qui ont un problème avec le suffrage universel et qui n’arrivent à trouver un siège que sur des scrutins de liste. Il s’est fait battre, notamment, dans sa circonscription de la Somme. Il faut lire le livre de François Ruffin sur La Guerre de Classes pour voir avec quelle désinvolture il traita ses électeurs du Vimeu, mettant ses raclées électorales sur le compte de ces « gros cons de chasseurs », oubliant au passage que cette circonscription recouvrait en partie le « Vimeu rouge » ancien bassin industriel de la serrurerie avec un électorat populaire qui n’aurait demandé qu’à être convaincu. Et quand bien même, les chasseurs ont bon dos puisque le camarade Gremetz, lui, dans une circonscription voisine où même les bébés ont des calibres 12, est régulièrement réélu. Enfin, il faut dire que Gremetz est de gauche, et parfois ça aide…

Mais revenons à notre Peillon. Il a fait un coup médiatique, c’est certain. Mais finalement, c’est de bonne guerre et demander dans la foulée la démission d’Arlette Chabot me semble plutôt une excellente idée. Ne serait-ce que voir la tête de la journaliste de garde annoncer que Peillon ne viendrait pas jouer les utilités en seconde partie d’émission et dans la foulée entendre Nathalie Saint-Cricq, rédactrice en chef, traiter un élu du peuple de voyou suffit à faire tout d’un coup de Peillon non pas un héros du peuple mais un garçon intéressant, comme tous ceux qui font preuve, même épisodiquement, de lucidité et de courage. Malin jusqu’au bout, il n’a guère mis que Martine Aubry dans la confidence de cette défection de dernière minute : il connaît assez la nature wharolienne des hommes politiques et si Chabot avait eu le temps de se retourner, elle n’aurait eu aucun mal à trouver un cinquième couteau pour jouer les idiots utiles.

Parce que tout de même, il a raison, Peillon : que les responsables de la plus grande émission politique du service public ne trouvent rien de plus urgent, en ce début d’année 2010, à deux mois des régionales, que de discuter de l’identité nationale, c’est-à-dire de l’immigration, c’est-à-dire de l’islam, revient vraiment servir la soupe à un pouvoir qui veut que l’on évite de parler de la situation sociale et espère de manière assez attristante prévenir une très probable raclée électorale qui va transformer le mid-term sarkozyste en un cauchemar dans les urnes.

De surcroît, c’était finalement assez juste politiquement, de la part de Peillon de laisser sur un tel sujet la droite et l’extrême droite, Besson et Marine, en tête à tête. Peillon a fait ce que la gauche aurait dû faire le soir des présidentielles de 2002. Un duel Chirac/Le Pen ne concernait plus les électeurs de gauche, pourtant majoritaires au premier tour, et le vote blanc aurait été la seule attitude digne dans la défaite, davantage en tout cas que l’antifascisme en peau de lapin les jours qui suivirent.

L’identité nationale, dans les termes où le débat est posé en ce moment, c’est la même chose. Ne pas y participer était la seule chose à faire.

E basta cosi ! Faire croire que ce problème intéresse prioritairement les Français alors qu’un sondage récent donne 55% d’entre eux en faveur du vote des étrangers non européens aux élections municipales devrait nous interroger. Il montre bien en tout cas le décalage entre le pays légal médiatico-politique composé de pompiers pyromanes qui jouent la paranoïa identitaire et le pays réel, qui lui souffre bien davantage des délocalisations, du chômage, de la précarité qu’il n’a peur du minaret de l’imam dans la burqa de ma sœur.

Benoit XVI, pape complice ?

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Benoît XVI

Dans son article, Pourquoi Pie XII ? Pourquoi maintenant ? Antoine Mercier entend mettre au jour les honteux secrets d’alcôve dissimulés derrière les nuages d’encens répandus par une Église romaine qui se la joue triomphante. Et il y aura toujours, parmi le commun des mortels internautes, des amateurs pour goûter ces scoops: on verse désormais dans un ésotérisme soft qui nous vend du Da Vinci code comme une thèse d’histoire de l’Église. Mais il est vrai qu’en cette matière, et particulièrement depuis Le Vicaire – la pièce de Rolf Hochhuth –, les dramaturges ont pris le pas sur les universitaires pour écrire l’histoire. Surtout celle-là.

Là où le texte de mon camarade Antoine montre sa spécificité, c’est, au delà des libertés prises avec une stricte exactitude factuelle – de bonne guerre, dira-t-on –, dans son intention de percer le secret des âmes, en se livrant à une relecture morale de cas de conscience offerts à deux papes qui n’obtiendront jamais, en France, la cote de popularité de Yannick Noah. D’ailleurs, à qui cet article est-il consacré : à Pie XII – personnage austère, à mi-chemin entre Pie XI et Pie XIII – ou à Benoît XVI, l’actuel occupant du deux pièces meublé place Saint-Pierre ? Au deux, mon colonel, mais d’une manière très subtile : on en prend un pour taper sur l’autre. Et à la conclusion du billet, le second endossera tous les griefs faits au premier, en sus de ceux qui lui sont directement imputables. C’est plutôt bien joué, non ?

Son troisième paragraphe me promet, juré-craché, de replacer les choses dans une « dimension théologique » : le teasing est habile… Le paragraphe suivant embraie aussitôt sur le « silence pendant la Shoah » de Pie XII. Impression de déjà-vu… Ledit pape bénéficie d’un instant de mansuétude, du fait des quelques vies qu’il contribua à sauver de cette tragédie : 4000 personnes qu’il fit héberger dans des paroisses et couvents romains, sans compter quelques dizaines de milliers d’existences épargnées grâce à son action diplomatique en Hongrie, en Slovaquie, en Roumanie. Mais s’en tirer à si peu de frais serait un peu facile. Devant ses éternels juges, ce qui importe n’est pas ce qu’il fit mais ce qu’il ne fit pas : proférer une parole forte qui résonne aux oreilles du monde, y compris à celles des sourds.

Et on oublie sa participation à la rédaction de l’encyclique Mit Brennender Sorge de son prédécesseur Pie XI. On oublie aussi son radio-message de Noël 1942, déjà rappelé ici par François Miclo dans lequel il évoque les « centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nation ou de leur race, ont été vouées à la mort par une progressive extinction ». Mais certains attendaient des mots plus percutants, et surtout plus précis. Albert Camus, et même François Mauriac furent de ceux-là. Ce pape agit et parla de façon prudente, que d’aucuns estimeront timorée. Et que d’autres, lui faisant un procès d’intention, prétendent délibérée…

Il n’est pas question de reprendre, ici, chaque assertion de l’article que je viens de lire. Surtout lorsqu’il s’agit d’affirmations sans argument tangible : s’il est possible de corriger des faits, il l’est plus difficilement concernant des opinions. Je glisserai également sur le reproche fait à Pie XII de son silence, et jamais à Roosevelt – qui fut informé avant le Pape – ou à Churchill. Quant au Petit Père des peuples, il demanda, goguenard, au Premier ministre anglais : « Pie XII, combien de divisions ?« .

Maintenant, puisque je n’ai pas oublié l’engagement affiché au début – l’ « examen sérieux » de cette actualité dans sa « dimension théologique » –, je m’arrêterai sur quelques points faibles du réquisitoire. Pour commencer, un contresens est fait à partir d’une citation de saint Paul – « il n’y a plus ni Juif ni Grec… » (Galates III, 28) – qui signifie, non pas que Juifs ou Grecs sont appelés à disparaître, mais que l’appartenance à l’Église transcende toutes les différences préexistantes entre ses membres. La suite du verset le montre bien : « il n’y a ni homme ni femme… », sauf à considérer que l’Apôtre envisageait la disparition de toute l’humanité…

Dans la même veine, cette mention du concept de « peuple déicide » qui aurait été en vigueur avant Vatican II tient davantage du mythe que de la réalité historique. Avec la déclaration Nostra Ætate, l’Église catholique n’a pas modifié sa doctrine quand elle encourageait « la connaissance et l’estime mutuelles » entre catholiques et juifs. Depuis les premiers siècles, des papes – Grégoire Ier en 602, Alexandre II en 1065, Innocent III en 1199 – ont solennellement condamné toute action en vue d’empêcher les juifs de pratiquer librement leur religion. Si tolérance n’est pas encore fraternité, soulignons tout de même que, pour une époque où l’on allumait des bûchers de temps à autre, ce n’est pas si mal. En 866, Nicolas Ier ira jusqu’à affirmer « beaucoup de ceux qui paraissent au-dehors sont au-dedans ».

Quand je lis que l’Église poursuivrait « une lente érosion », je consulte des statistiques. Faites-en autant et vous verrez une hausse du nombre de baptisés à travers le monde. Le coup était porté un peu bas, mais même pas mal ! Plus loin, je compare l’action du cardinal Ratzinger contre « les amusements œcuméniques » et celle de Benoît XVI – il a changé de nom pour faire moins allemand – en faveur de « l’unité des chrétiens » : j’admets qu’on veuille faire feu de tout bois, sauf lorsqu’on en arrive à se contredire. Pour ceux qui l’auraient oublié, l’œcuménisme ne consiste pas en un Woodstock théologique : c’est le mouvement pour l’unité des chrétiens. Et cette volonté de surmonter les divisions successives entre les chrétiens n’est pas une innovation de l’actuel Pape, ni de son prédécesseur. En fait, depuis le Moyen Âge, des tentatives de réunion eurent lieu, aux conciles de Lyon en 1274, et à celui de Florence en 1439. Et puis c’est bien d’évoquer le texte Dominus Iesus et de parler de « l’unité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église »… Toutefois, il est loisible de poursuivre la lecture au delà du titre et du sous-titre de l’ouvrage. On y découvrira ainsi des prises de position susceptibles de déconcerter notre commentateur, comme, par exemple, celle qui mentionne la possibilité réelle du salut pour des non-chrétiens (Dominus Iesus 15).

Nous pourrions poursuivre laborieusement cette reprise des arguments utilisés, mais il commence à se faire tard. Car un autre aspect discutable de la critique faite aux deux souverains pontifes vient du fait qu’elle s’autorise – grâce à une lecture sacrément « théologique » – à prétendre exprimer la véritable motivation qui les anime. Normalement, c’est Dieu, le spécialiste pour « sonder les cœurs et les reins » (Psaume VII, 10). Cependant, dans sa grande bonté, il a accordé ce don – on appelle ça « charisme », en catholique – à Antoine Mercier qui peut, dès lors, déjouer les complots des malfaisants et les démystifier, en prenant, au besoin, quelque distance avec une réalité capricieuse. N’ayant pas reçu cette grâce moi-même, je suis contraint à parcourir les livres auxquels je fais référence. Contrainte à laquelle personne, au fond, ne devrait se soustraire…

Faut prendre sa carte !

Sonnez trompettes ! La « Commission Zelnik », visant à améliorer l’offre culturelle « légale » sur Internet, créée en septembre 2009 par le Ministre de la culture Frédéric Mitterrand, vient de rendre ses conclusions. Amusons-nous un peu… Ne soulignons pas, ici, l’opacité de la mise en place de cette commission (présidée par Patrick Zelnik, patron de la maison de disques Naïve qui édite Carla Bruni…), mais intéressons-nous à l’une des mesures phares proposées: la « carte musique jeune ». Une carte destinée à éloigner les jeunes du peer-to-peer grâce à un abracadabrantesque système de subventions étatiques. Jacques Toubon, membre de cette commission, s’en explique dans Le Monde : « On imagine qu’il s’agira d’une carte de crédit (…) l’internaute, lorsqu’il achètera cette carte, n’en paiera que la moitié, l’autre moitié sera financée par l’État… ». Des millions d’euros injectés par l’État, donc par l’impôt pour soutenir la pire des sous-cultures commerciales, les dernières idoles rap cédant à la surenchère de la bouffonnerie syntaxique ou les ultimes rejetons morts-nés des sinistres pouponnières du télé-crochet ? Sonnez trompettes pour la carte Diam’s et StarAc’ ! Encore une mesure marketing comique, marquée au sceaux du jeunisme, qui n’aidera en rien les véritables indépendants… Les vieux, quant à eux, dépourvus de carte, peuvent continuer à s’acheter des microsillons chez leurs imaginaires disquaires de quartier…

Saint Chesterton, riez pour nous !

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g-k-chesterton

Puisque la mode est aux béatifications, j’en ai une bien bonne à vous raconter ! En plus, celle-là n’a guère été médiatisée, et pour cause : Gilbert K. Chesterton n’a pas été pape de 1939 à 1945. Primo, la place était prise ; deuxio les papes anglais, ça se fait plutôt rare ces deux mille dernières années ; et puis de toute façon, l’intéressé était mort depuis trois ans.
Accessoirement, la cause de béatification de Gilbert n’en est qu’à ses tout débuts. C’est seulement l’été passé que le Chesterton Institute a eu l’idée de l’introduire auprès du Vatican, à l’issue d’un colloque judicieusement intitulé  « The Holiness of Gilbert K. Chesterton« .
La nouvelle fut annoncée au monde ébahi le 14 juillet dernier par Paolo Giulisano, auteur de la première biographie en italien de mon écrivain ultra-mancien préféré[1. Et encore, il la partage avec l’excellent Hilaire Belloc (« Chesterton & Belloc : Apologia e Profezia », Ed. Ancora).].

Il y raconte comment Pie XI avait réagi à l’annonce du décès de Chesterton (par la plume de son secrétaire d’Etat Eugenio Pacelli, encore lui !) Bref le pape Ratti déplorait, dans son message de condoléances, la perte de ce « fils fervent de la Sainte Eglise, brillant défenseur des bienfaits de la foi catholique. »

C’était seulement la deuxième fois dans l’Histoire qu’un pontife décernait ce titre, jadis prestigieux, de « défenseur de la foi » à un Anglais. Et encore, rappelle malicieusement Giulisano, la première fois ce ne fut pas un succès : ça concernait Henry VIII, peu avant qu’il n’invente sa propre Eglise pour des raisons de convenance personnelle[2. Du temps de son « Adversus Lutherum », qui fait toujours autorité.].

Le chemin de Chesterton fut exactement inverse : élevé dans le protestantisme pur porc, marié à une « high anglican« , il n’a cessé de se rapprocher du catholicisme jusqu’à s’y convertir.
Dès ses jeunes années de journaliste, Gilbert s’exerça à dézinguer tour à tour les penseurs organiques de la société anglicano-victorienne : Kipling, Wells, G.-B. Shaw et leur « monde rapetissé ».
En 1901, il publie ses chroniques dans un recueil aimablement intitulé Hérétiques. Pourtant, il ne sortira lui-même officiellement de cette hérésie dominante, en se faisant baptiser, qu’à 40 ans passés… Le temps sans doute de peser la gravité d’une telle apostasie, et surtout de ménager son épouse – qui le suivra un an plus tard dans cette conversion. Happy end !

Dans l’intervalle, il avait quand même publié Orthodoxie, son Génie du christianisme à lui, en moins chiant quand même. Ce Credo iconoclaste, si l’on ose dire, fut sa réponse à une question mille fois entendue, genre : « C’est bien beau de tout critiquer, mais tu proposes quoi, petit con ? » (Gilbert avait 27 ans à la parution d’Hérétiques.) Une réponse en forme de pamphlet prophétique et drôle qui à coup sûr, un siècle plus tard, a moins vieilli que l’avant-dernier Onfray.
Je ne saurais trop recommander la lecture de ce chef-d’œuvre d’humour et d’amour – y compris à ceux d’entre vous qui n’ont « ni Dieu ni Diable », comme disait ma grand-mère[3. Maternelle. L’autre était athée.]. Après tout, les amateurs de films de vampires ne croient pas tous à l’existence de ces fantômes suceurs de sang…

Je reviendrai volontiers, à l’occasion, sur l’apologétique chestertonienne, pour peu qu’Elisabeth Lévy m’en prie… Mais pour aborder le bonhomme, dont toute l’œuvre n’a d’autre but que de mettre l’esprit au service de l’Esprit, il semble plus raisonnable de commencer par le « e » minuscule. Surtout sur un site comme Causeur – laïc et gratuit, faute hélas d’être obligatoire.

Journaliste, essayiste et romancier, « confesseur de la Foi » et auteur de polars, Chesterton fut d’abord, dans toutes ces entreprises, un incomparable théoricien mais aussi praticien du Rire (contrairement à l’ami Bergson, qui rit quand il se brûle[4. Et encore, au deuxième degré !]).
Ainsi, dans Le Défenseur[5. Un des noms de Dieu dans la Bible.], publié la même année qu’Hérétiques, consacre-t-il un chapitre à la « Défense du nonsense ». Est-ce à dire que sa foi relève elle-même du nonsense ?

La réponse est oui à toutes les questions ! Ce punk, figurez-vous, n’hésite pas à justifier un paradoxe par un jeu de mots. Le fou, le vrai, nous dit-il, ce n’est pas comme dans le dico l’homme qui a perdu la raison ; c’est « celui qui a tout perdu sauf la raison ».
Le nonsense au sens de l’oncle Gilbert, c’est le contraire de la folie : une des façons les plus sensées, pour nous autres pauvres créatures – peut-être même pas créées ! – d’assumer notre condition. Et d’abord notre incapacité naturelle à « comprendre » l’Univers qui nous inclut. Il ferait beau voir, n’est ce pas, qu’un contenu explique son contenant !
Mais Chesterton ne plaisante pas avec le nonsense. N’allez pas, par exemple, lui parler de Lewis Carroll ! Son Alice au Pays des Merveilles relève tout juste de l’ « exercice mathématique ». Loin d’abjurer la foi en la déesse Raison, il en intègre tous les principes. Ses fantaisies millimétrées ne sont pas un moyen d’évasion : juste la cour de la prison !

Le vrai nonsense selon G.K., il faut aller le chercher chez Edward Lear (1812-1888), passé d’extrême justesse à la postérité grâce à ses Nonsense poems[6. Que Chesterton et son pote Hilaire ont même tenté d’imiter ; mais on ne peut pas être doué pour tout, n’est ce pas ? Moi-même, etc.]. Pourtant, au temps de Chesterton déjà, ce ouf malade était bien démodé, quand « Alice » avait commencé de s’imposer comme la Bible du nonsense.
Eh bien, Gilbert s’en fout : la différence irréductible, explique-t-il, c’est que les limericks de Lear ne riment littéralement à rien – même si leur versification, elle, a la rigueur métronomique d’une nursery rhyme. Et si l’ensemble donne une idée de l’Absolu, c’est qu’il n’est relatif à rien de particulier : ouvert comme un Oulipo en plein air.

Bien sûr la lettre en est inaccessible, et plus encore au lecteur non anglophone. Reste l’esprit, qui n’en est que plus libre.
Un exemple ? Mais bien volontiers : à la demande générale, laissez-moi « traduire » les premiers vers de Cold are the crabs, un des plus beaux poèmes du roi Lear [7. D’après moi.]. Ça m’a pris plus d’une heure pour un quatrain, alors doucement les basses ! De toute façon, je ne risque rien : personne n’a jamais pu faire le job convenablement, même Google !

Faute de « sens » conventionnel, que traduire exactement ? Rien. A sa façon, le learisme est un darwinisme : adapt or die ! Voici donc mon adaptation de Cold are the crabs[8. Cold are the crabs that crawl on yonder hills,
Colder the cucumbers that grow beneath,
And colder still the brazen chops that wreathe
The tedious gloom of philosophic pills
!] (on considérera comme muets, par licence poétique, les « e » qui figurent entre parenthèses) :
« Froids sont les crab(e)s qui rampent sur nos monts,
Et plus froids les concombr(e)s qui poussent tout au fond ;
Mais plus froides encor(e) les menteries cyniques
Qui emballent nos trist(e)s pilules philosophiques. »

Comment ça, je ne suis pas fidèle au texte ? Mais qui êtes-vous pour parler de contre-sens dans l’adaptation d’un nonsense ? Bien sûr, là où j’écris « menteries cyniques », Google préfère traduire littéralement « côtelettes d’airain ». Du coup ça vous prend une consonance surréaliste, et ça perd tout sens.

Or, pour notre ami Gilbert, le vrai nonsense a un sens, et c’est précisément que le sens de la vie nous est caché ! On ne peut y accéder qu’en passant par le « Royaume des Elfes ».

Pas les délires formatés à la Lewis Carroll ; plutôt les rêveries inspirées à la C.S. Lewis… Je sais : Chesterton n’a connu que l’un des deux, et moi aucun. Mais à ce compte-là, qu’est ce qu’on fait de vous ?

En tout cas, ça serait con de se brouiller maintenant, surtout sans raison. Alors j’en ai trouvé une excellente : pinailler jusqu’au bout sur le sens du nonsense.
Deux erreurs de perspective, plutôt courantes ces derniers siècles, consistent d’un même mouvement à naturaliser le surnaturel et à surnaturaliser le naturel. Grâce au nonsense, prêche le père Gilbert, sortons enfin de ce cercle vicieux !
Admettons-le une fois pour toutes en souriant : quelque chose ici-bas nous dépasse ! « Et si les plus vieilles étoiles n’étaient que les étincelles d’un feu de joie allumé par un enfant ? »

Les enquêtes du Père Brown

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Juppé-Sarkozy : tir à vue !

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Alain Juppé

La presse aura surtout retenu une seule information de la longue interview donnée hier par Alain Juppé aux Echos : son refus de la présidence de la Cour des Comptes que lui a proposé Nicolas Sarkozy après le décès de Philippe Séguin. Une fin de non-recevoir que l’ancien Premier ministre explicite en ces termes:  » Cela aurait impliqué que je renonce à mon mandat de maire de Bordeaux. Je ne ferai pas ça aux Bordelais et aux Bordelaises. L’idée que je pourrais m’ennuyer à Bordeaux est une idée qu’il faut se sortir de la tête ! »

En revanche, on aura beaucoup moins commenté le reste de l’interview et c’est bien dommage. Certes, l’appréciation globale portée sur le bilan du quinquennat en cours peut sembler empreinte de modération, même si rigoureusement exempte de toute trace d’enthousiasme : « Avec Nicolas Sarkozy, tout ne marche pas, mais globalement, la France bouge « . Mais dès qu’on rentre dans le détail des réformes passées, en cours ou à venir, Alain se lâche grave, et pas dans le genre groupie.

L’inscription de la limitation du déficit public dans la Constitution? « Cela ne sert pas à grand-chose. Et je ne crois pas à la vertu constitutionnelle sur ce type de sujet. »

Les critiques contre le Conseil constitutionnel après la censure de la taxe carbone? « Dans aucun pays démocratique au monde, on ne s’attaque aux cours suprêmes. Le Conseil constitutionnel fait son travail. »

La réforme territoriale ? « Avant de porter un jugement, j’aimerais bien la connaître avec précision. »

Le nouveau mode de scrutin préconisé par le gouvernement pour les futurs conseillers territoriaux?  » Il n’est pas dans la tradition française et élire quelqu’un qui, par hypothèse, pourrait réunir 35% des voix ne me paraît pas un bon signal. »

Son éventuel retour au gouvernement ? « La question ne se pose pas aujourd’hui. Il y a bien des manières de servir son pays. »

On se gardera bien de porter un jugement de fond sur la pertinence de ces analyses. Les experts en UMPisme, il y en déjà un derrière chaque plante verte à l’UMP. On pourra néanmoins esquisser un léger sourire quant aux reproches intra-droitiers sur le rythme des réformes alors que l’actuel maire de Bordeaux ne s’était guère fait entendre durant les années de l’immobilisme absolu chiraquien, quand on jouait à « Jacques a dit: bougez surtout pas! »

On pourra aussi remarquer que le refus du golden placard de la Cour des Comptes a une signification politique claire. Non, c’est non ! Sans ergoter longtemps sur la partie comique de l’argumentaire de Juppé (en résumé: J’ai deux amours, mon pays et Bordeaux, mais surtout Bordeaux), on notera qu’il a aussi un caractère symbolique fort : Juppé refuse de devoir quoique ce soit à Sarkozy, bref d’être peu ou prou, son féal : ce n’est pas lui, non plus, qui aurait accepté d’être nommé au FMI.

En clair, Juppé se place. Et comme Martine Aubry, ce n’est plus l’horizon lointain de 2017 qu’il a coché sur son agenda, mais celui de 2012, pariant un Sarkozy largement démonétisé à cette échéance, pas tant vaincu par ses adversaires que s’effondrant sur lui-même, victime expiatoire de ses propres contradictions. Et de fait, le maire de Bordeaux a intérêt à ne pas trop tarder à sortir du bois, la concurrence – inexistante il y a quelque mois – se durcit et se précise chaque jour un peu plus. Dans la même niche écologique, celle de la droite non-sarkozyste (comme on parlait il y a quarante ans de gauche non-communiste), il faut déjà compter avec la guerre ouverte de Villepin et la guérilla larvée de Copé, sans parler des innombrables escarmouches provoquées ça et là par deuxièmes couteaux type Raffarin. Et sans parler non plus d’une possible défection d’un poids lourd du gouvernement. On pense bien sûr à Fillon, qui pourrait songer à se mettre fissa en orbite pré-élyséenne, mais Borloo pourrait avoir le même type de tentation, pas du tout de Venise…

À toutes ces dissidences présentes ou futures, prévisibles ou inattendues, viendra donc s’ajouter la petite musique de l’ex-premier ministre. Il est encore trop tôt pour dire de quoi elle sera faite. Mais d’ores et déjà on sait de quel modèle tactique « dedans-dehors » Alain Juppé pourra s’inspirer pour transformer sa dissidence en blitzkrieg : celui qui il y a cinq ans à si bien réussi à un certain Nicolas Sarkozy.

Quand l’huître sourit

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Le ministère de la pêche a annoncé, au grand soulagement des ostréiculteurs déjà partiellement ruinés, qu’il renonçait au test souris pour déceler la présence de micro algue toxiques dans nos fines de claires, nos Prat-Ar-Coum et nos Utah Beach. Dans le genre scientiste fou, le test ne manquait pas d’une certaine jovialité surréaliste et sadienne. Il s’agissait ni plus ni moins d’injecter de l’huître à la souris. Petit problème, il devenait évident avec les années que la souris mourait même si l’huître était saine. On ne dit pas si nos aimables scientifiques avaient, par souci de rigueur, procédé à ce test pour l’homme. Une huître bien iodée et bien charnue en intraveineuse, cela doit certainement faire un bien fou. Et l’on espère que le test qui consisterait à injecter du chinon dans un chat pour vérifier sa teneur en sulfites va rester, lui, dans les cartons du ministère.

Scoope toujours, tu m’intéresses !

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otages

Comme nous vous l’avions signalé ici-même, l’enlèvement par les talibans afghans, fin décembre, de deux journalistes de France 3 et de leur chauffeur a marqué un tournant radical des autorités françaises face à ce genre de problèmes.
La diplomatie et les services de renseignements français ne sont plus contraints de travailler sous la pression d’une opinion publique mise en condition par les collègues, confrères et amis des otages.
On ne se gêne pas, au sommet de l’Etat pour critiquer l’imprudence des chasseurs de scoops, alors même qu’ils sont encore aux mains de leurs ravisseurs. Ainsi, dimanche 18 janvier, le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a déclaré, lors du « Grand Rendez-Vous » Europe 1/ Le Parisien-Aujourd’hui en France : « Ils font courir des risques aussi à beaucoup de nos forces armées qui, du reste, sont détournées de leurs missions principales ». Il a également souligné le « coût tout à fait considérable » de cet enlèvement. Le bras droit de Nicolas Sarkozy a également suggéré qu’il n’était pas toujours nécessaire, pour les journalistes, d’aller à la recherche du scoop à tout prix, en laissant entendre que si cette quête tournait mal, c’était la collectivité nationale et les contribuables qui en payaient la note, parfois salée.

Cette sortie n’a pas été du goût de la société des journalistes de France 3, qui a dénoncé le «cynisme effrayant » de ces déclarations visant des journalistes qui ne font  » que leur métier ». La SDJ de France 3 a reçu le soutien de Reporters sans frontières, de la députée PS Aurélie Filipetti, et de l’humoriste francintérien Stéphane Guillon. Les suspects habituels ayant ainsi formulé leur litanie sur « le droit de savoir », la « liberté de la presse menacée », et montré à nouveau d’un doigt vengeur le Sarkozy liberticide, on peut maintenant passer aux choses sérieuses.
Notons d’abord que les propos de Guéant, reprenant et amplifiant ceux de Nicolas Sarkozy critiquant  » l’imprudence » des journalistes, sont en parfaite cohérence avec la nouvelle stratégie des autorités françaises face aux preneurs d’otages. Ces derniers se voient ainsi privés du levier d’une mobilisation populaire en France pour faire grimper le prix de la rançon et les bénéfices politiques de l’opération.
Il est plus difficile de mobiliser pour des têtes brûlées que pour des gens présentés comme des chevaliers Bayard de l’info.

Sur le fond des choses, la raison d’Etat, telle qu’elle est formulée par Sarkozy et Guéant, s’oppose au droit du public à l’information la plus pointue, la plus indépendante possible de tous les pouvoirs sur tous les sujets brûlants, y compris sur les conflits armés dans le lequel notre pays est engagé. On citera les exemples célèbres des journalistes dénonçant des pratiques de tortures ou de massacres de civils dans les guerres postcoloniales françaises ou la guerre américaine au Vietnam.
C’est vrai, à la notable différence près, que ni le FLN algérien, ni le Vietcong n’avaient, à l’époque, fait de l’enlèvement et parfois de l’exécution sauvage de journalistes pris en otage une arme de guerre psychologique contre leurs ennemis.
Or, nous savons maintenant que les jihadistes, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan n’hésitent pas à utiliser, outre l’attentat suicide, ces méthodes visant à « démoraliser » l’opinion publique des pays qui leur font la guerre.

Ce n’est pas parce qu’on a « fait » la Bosnie ou l’Intifada palestinienne qu’on est à l’abri d’une opération au cours de laquelle ceux que l’on souhaite montrer au public vous transforment en bargaining chip. Dans ce contexte, les gros durs porteurs de gilet à poches multiples sont comme tout le monde. Ils doivent s’incliner devant la force brutale, et filer doux. Il semble que les envoyés spéciaux de France 3 aient été dûment prévenus par l’armée française des risques qu’ils couraient dans le secteur où ils comptaient se rendre. Ils sont passés outre, jouant à une sorte de roulette russe pour, en cas de succès, se retrouver dans le club sélect des chasseurs de scoops de première classe.

Alors, faut-il, pour décourager ce genre de comportement, jouer la transparence et porter à la connaissance du public les coûts engendrés par l’imprudence de ces journalistes ? Pourquoi pas ? Si, comme le claironnent sans cesse les professionnels de la profession qui se drapent dans leur dignité  » le public a le droit de savoir », qu’il sache alors tout sur des unités militaires détournées de leurs missions pour localiser les otages, des services spéciaux en quête d’interlocuteurs pour une éventuelle négociation, des missions de reconnaissance aériennes, des versements éventuels de rançon, des concessions militaires ou politiques faites aux ravisseurs. Tout cela n’est pas donné et devrait donner à réfléchir aux consommateurs d’infos que nous sommes tous.

Mais là n’est pas l’essentiel. Il faudrait que ceux qui prétendent parler au nom de la profession, syndicats, SDJ ou RS cessent de nous prendre pour des billes : la mondialisation, l’instantanéité de l’information ont radicalement changé la nature du journalisme de guerre. Le principal champ de bataille n’est bien souvent pas là où l’on croit, en Afghanistan, à Gaza ou ailleurs. Dans la guerre médiatique, celle qui, de plus en plus décide du sort des batailles, les journalistes sont des objets qu’un camp ou l’autre cherche à manipuler à leur profit. Certains présomptueux estiment que leur talent, leur intrépidité, la chance les feront échapper à cette fatalité. Ils devraient de toute urgence relire l’indémodable Scoop d’Evelyn Waugh, et envisager une cure de chronique jardinage dans Rustica.

Scoop: A Novel About Journalists

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Mariage Portugay

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Il est tout de même assez dommage que la première fois depuis la Révolution des Œillets où l’on entend parler du Portugal dans nos journaux, à la notable exception du foot, soit à propos du mariage homosexuel voté par le parlement lusitanien. Il semblerait désormais, en ce commencement des années 10, que l’unique critère de modernité, de bonne gouvernance et de progrès social soit le fait qu’on puisse convoler en justes noces avec une personne du même sexe. Récemment, ce fut le Mexique, où l’on s’assassine à tour de bras entre cartels de la drogue au point de faire régner un climat de guerre civile, qui fut chaudement félicité pour avoir pris une initiative du même genre. Le niveau de vie, le salaire minimum, la santé, le taux d’alphabétisation enfin tout ce qui coûte si cher au Capital, tout cela n’a plus d’importance. Regardez ces gays et ces lesbiennes si épanouis. N’est-ce pas la preuve d’un haut degré de civilisation ? La crise ? Quelle crise ? Ne jouez pas les rabat-joies. En tout cas, il est certain qu’une dérive sociétaliste de cette ampleur restera forcément dans les annales.

Peillon l’impayable

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peillon

Etonnant débat que celui auquel il nous a été donné d’assister jeudi dernier sur France 2. En théorie, il devait opposer tour à tour le Besson à la Le Pen puis au Peillon. Sauf que celui-ci s’est désisté au dernier moment.
Que dis-je, au dernier moment ? L’émission était commencée depuis un bon quart d’heure quand Arlette Chabot nous a annoncé, verte (plus verte que nous, pour être franc) la désertion du soldat Peillon. « Le matin même », fulmina-t-elle en direct, le bonhomme était encore partant pour ce débat, dans des termes fixés depuis un mois.

Pour sa défense, Peillon avance qu’il n’aurait appris que peu avant l’horrible vérité : Marine Le Pen parlerait avant lui ! Pas question dans ces conditions, précise-t-il, de jouer les « idiots utiles ». Est-ce à dire que, s’il avait pris la parole en premier, il eût été inutile ?

Monsieur Vincent n’en dit rien. L’essentiel, explique-t-il, c’est d’avoir déjoué la « manœuvre » visant à « recentrer un débat indigne (sic) sur l’identité nationale en créant (re-sic) un clivage avec le F.N. »
Encore fallait-il, de son propre aveu, « empêcher France 2 de [le] remplacer ». D’ou l’idée géniale de notre stratège en chambre : non pas prévenir, mais « postvenir » la chaîne.

Admirons au passage ce que l’argument implique : à coup sûr, l’un ou l’autre de ses petits camarades, à sa place, eût sauté à pieds joints dans le « piège » tendu, selon lui, par France 2 et l’Elysée en personne…
Mais au-delà de ce charabia, et de la muflerie qu’il est censé justifier, il y a évidemment un coup d’éclat réfléchi. Jamais M. Peillon n’aurait bénéficié de telles « retombées » médiatiques en une petite demi-heure d’imprécations convenues contre la démagogie électoraliste de ce débat « indigne », coin-coin.

Si ça se trouve même, son ancien pote Besson – qui a sur lui l’avantage de connaître par cœur les discours des deux camps – l’aurait mangousté en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire !
Dans ces conditions, le pari peillonien, consistant à miser sur l’absence, ne pouvait être que d’un meilleur rapport – au sens PMU du terme. Au moins le bonhomme a-t-il su résister à ce besoin névrotique de se montrer qui ronge notre classe politique comme le reste du showbiz : sous prétexte d’  « aller se faire voir à la télé », combien de ses collègues n’en sont jamais revenus…

Conclusion : Peillon avait raison ! La preuve : son absence fut le seul événement du débat… Pour le reste, rien à signaler : Besson n’est pas redevenu socialiste – et d’ailleurs, Mme Le Pen ne voit toujours pas de différence majeure entre majorité et opposition.

Heureusement, il y a Martine Aubry ! Cette dame méthodique ne vient-elle pas de retrouver, dans le grenier du PS, l’idée d’un « droit de vote pour les étrangers » – qui figurait déjà, sans me vanter, dans les  110 propositions  du candidat Mitterrand en 1981.

Bref nous voilà avec une identité nationale qui a tout de…  « régionales ».

SNES, syndicat-voyou

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salle-classe

Cela fait longtemps que je caresse l’idée de dire ici tout le mal que je pense de l’évolution récente du principal syndicat des professeurs du second degré, le SNES-FSU[1. SNES : Syndicat national de l’enseignement secondaire
FSU : Fédération syndicale unitaire, qui rassemble plusieurs syndicats de personnels de l’éducation nationale]. L’occasion m’en est offerte par une histoire qui dure depuis deux ans au lycée français de Madrid, et qui m’a été rapportée de plusieurs sources, dont je n’ai aucune raison de mettre en doute la crédibilité. Depuis plusieurs années, Mme A., une enseignante d’italien de l’établissement anime un projet pédagogique consistant à familiariser les élèves de 1ère et de Terminale avec l’histoire de la Shoah. Dans le cadre de ce projet, avec l’aide de l’ambassade de France en Espagne et celle de diverses institutions locales, elle invite à Madrid des historiens de renom, comme Annette Wieviorka ou Jean-François Forges. Elle organise également des voyages d’élèves sur les lieux symboliques de l’extermination, comme Auschwitz ou la maison d’enfants d’Izieu. Bref, elle se décarcasse pour que les élèves madrilènes reçoivent, sur ce sujet, une information de qualité transmise par des personnalités qualifiées. Précisons, pour éviter tout malentendu, que Mme A. n’est pas juive et que son conjoint ne relève pas non plus de cette secte d’élite, sûre d’elle et dominatrice. Le 30 janvier 2008 doit avoir lieu au lycée une conférence du Père Patrick Desbois, le spécialiste des Einsatzgruppen, ces escadrons de la mort nazis qui pratiquaient, à partir de 1941, les exécutions de masse des juifs vivant dans les territoires conquis par la Wehrmacht dans les pays baltes, en Ukraine et en Russie.

Il est d’usage, lorsqu’un conférencier de renom accepte de venir parler dans un lycée, de faire en sorte que le plus grand nombre possible d’élèves puisse y assister. Sauf obligation pédagogique majeure, comme un contrôle programmé depuis longtemps, les professeurs concernés laissent leurs élèves libres d’aller à cette conférence, et bien souvent les accompagnent. Ce n’a pas été le cas de Mme B., professeure de mathématiques, qui a refusé de sacrifier son cours d’algèbre pour permettre à ses élèves d’écouter le Père Desbois. Mme B. est parfaitement dans son droit, même si l’on peut estimer ce comportement un peu rigide. En revanche, la manière dont elle justifie son attitude devant les élèves n’a rien de vraiment sympathique : “La Shoah, vous en avez suffisamment entendu parler… on vous en parle depuis que vous êtes tout petits… ne vous inquiétez pas, l’an prochain ils recommenceront…” En clair, cela signifie qu’elle en a ras-le-bol des obsédés des chambres à gaz, qu’elle rassemble dans un « ils » méprisant, englobant tout à la fois l’enseignante responsable de l’action pédagogique, ses invités et tous ceux qui lui apportent leur soutien. Les élèves, qui sont moins ballots qu’on ne le pense généralement, ont tout à fait compris le propos de Mme B., s’en émeuvent et en informent Mme A. Cette dernière, tombant sur Mme B. dans la cour, formule en termes vifs, mais non insultants selon les témoins de l’altercation, sa façon de penser sur son comportement. Elle informe également le proviseur du lycée de cet incident, mais ne demande aucune sanction contre sa collègue, contrairement à ce qui sera affirmé par la suite. On aurait pu croire que cette pénible mais, hélas, banale querelle de salle des profs allait se tasser avec le temps, et que le calme et la sérénité reviendraient peu à peu au sein d’une équipe éducative qui devrait montrer à la jeunesse l’exemple de la tolérance et de la civilité. Or, il n’en fut rien.

Depuis deux ans, la section locale du SNES-FSU mène une campagne de déstabilisation et de harcèlement contre Mme A. Comme on ne peut pas décemment mettre en cause le projet pédagogique sur la Shoah, comme l’a fait maladroitement Mme B., les syndicalistes du SNES accusent Mme A. d’avoir commis une agression inqualifiable contre la « liberté pédagogique » de Mme B., suscitent une pétition dans laquelle Mme A. est faussement accusée d’avoir qualifié sa collègue d’antisémite. À chaque rentrée scolaire, les nouveaux arrivés sont dûment briefés par les gens du SNES sur le cas de Mme A., dont il conviendrait de se méfier car elle pourrait vous attirer des ennuis. Cela s’appelle du harcèlement, ou alors ce mot ne veut plus rien dire. Pour aggraver son cas, Mme A., au lieu d’aller la corde au cou et en chemise se mettre sous l’abri syndical, prend un avocat et informe diverses institutions, comme le CRIF et la LICRA des misères qu’on lui fait à Madrid. Impardonnable sortie de linge sale hors de la buanderie scolaire !

On a souvent parlé, et pas toujours à tort, de patrons voyous, ceux qui prennent l’oseille publique et déménagent ensuite à la cloche de bois, ou ceux qui, comme à France Télécom font du stress de leur personnel une méthode de gestion.

On parle moins de syndicats voyous. Et pourtant il en existe. J’en ai rencontré un au cours de ma carrière, le fameux syndicat du Livre parisien CGT, qui cumulait les pratiques mafieuses et un corporatisme à tout crin pour, au bout du compte, mettre la presse quotidienne nationale dans l’état où elle est aujourd’hui : la plus exsangue financièrement de toutes celles paraissant dans les pays comparables. On dit que la CGT des dockers n’est pas mal non plus dans le genre, ce qui a eu pour résultat la chute vertigineuse du tonnage transitant par les ports français.

Le SNES, dont je m’honore d’avoir été un adhérent au temps où il était dirigé par d’aimables réformistes, n’est pas encore tombé à ce niveau de voyouterie syndicale, si l’on admet que les agissements de sa section madrilène constituent une regrettable exception. Mais il en prend le chemin. Dans les années 1970, la tendance « Unité et Action » (communiste) s’est emparée des leviers du SNES, avec comme objectif de fonctionner comme courroie de transmission du PCF dans le monde enseignant. C’était ainsi que cela se passait à l’époque, dans la meilleure tradition léniniste. La puissance de cette bureaucratie syndicale n’était pas due au fait que le peuple enseignant soit majoritairement sympathisant du PC, mais à une particularité spécifique : le ministère de l’Education nationale lui a quasiment délégué la gestion des personnels. Pour une mutation, une promotion ou autre avantage dépendant de l’administration, il vaut mieux être en bons termes avec le syndicat majoritaire qui ne cache pas que, dans ces domaines, son bras est assez long. Mais à quoi sert une courroie de transmission quand le moteur principal est en phase terminale ? L’effondrement du PCF a laissé face à elle-même une bureaucratie syndicale dont le principal souci a été de s’auto-reproduire, en maintenant son emprise administrative sur les collègues, et en tenant un discours revendicatif démagogique. Les nuisances qu’elle provoque dans le système éducatif français sont moins visibles que celles causées par la CGT du Livre ou des ports, mais elles n’en sont pas moins réelles. On ne verra certes pas un lycée faire faillite et des profs aller pointer au chômedu comme les nases du privé.

Mais comment se fait-il que la France soit, au sein des pays de l’OCDE, parmi les pays qui dépensent le plus d’argent par élève scolarisé dans l’enseignement secondaire, et que nous nous trainions en fin de classement PISA (programme international de suivi des acquis des élèves) ? Comment se fait-il que l’on mette, avec la bénédiction syndicale, les plus inexpérimentés des nouveaux enseignants devant les élèves les plus difficiles des ghettos urbains ? Que font-ils, quand il ne se sont pas suffisamment malins, ou cyniques, comme François Bégaudeau, pour transformer la misère langagière et morale de leurs élèves en littérature ou spectacle matériellement et narcissiquement rémunérateurs ? Ils s’en vont, ou prennent leur mal en patience jusqu’à ce que le « barème » concocté par le ministère et les syndicats leur permette d’aller dans un établissement moins rock’n roll..

A-t-on, ces derniers temps entendu du côté du SNES la moindre idée nouvelle pour faire avancer une réforme du lycée qui urge ? A part « moi y en a vouloir des sous et des postes », le discours des pontes de la FSU et de son grand leader Gérard Aschiéri n’est que démolition de ce que tentent, souvent maladroitement, les ministres qui se succèdent rue de Grenelle. Mais j’exagère. La FSU n’est pas seulement ce syndicat bestialement corpo que je viens de décrire. Il s’intéresse aux affaires de la planète, et particulièrement aux affaires du Proche-Orient. Le SNES et la FSU sont en pointe, dans le monde syndical, dans le mouvement BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions contre Israël). Les motions qu’ils votent dans leurs congrès à ce sujet doivent siffler aux oreilles des dirigeants israéliens qui n’ont sans doute pas mesuré l’immense crédit moral dont bénéficient ces bureaucrates dans le peuple de France. L’affaire de Madrid, au bout du compte, est, à cet égard, plus symptomatique qu’exceptionnelle.

Il a raison, Peillon !

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Vincent Peillon

Europe 1, samedi, 13h. Mon ami Pierre-Louis Basse vient de rendre l’antenne. J’écoute d’une oreille distraite la belle Marie Drucker faire son tour hebdomadaire de l’actualité avec les grandes momies, pardon, Les Grandes Voix de la station. Lescure, Gildas, Villeneuve, Carreyrou vont, comme à leur habitude, aimablement donner leur point de vue, sensiblement identique bien entendu, sur les divers événements qui font la une. Tout cela forme un fond sonore somme toute pas trop prenant quand on prépare un steak au poivre flambé au cognac pour déglacer la sauce. Mais là, une violence soudaine dans leurs propos, habituellement plutôt ronronnants, redondants et rassurants, devient clairement perceptible.

Le champ lexical a soudain changé, le ton des voix aussi. On entend « lamentable », « minable », « indigne » et autres termes d’une sévérité bien inhabituelle chez ces courtois amateurs de cigares, de rock et d’émissions choc sur les unités d’élite de la police nationale.

Qui est donc la cible d’un tel courroux ? Carlos Ghosn, le patron de Renault qui veut faire construire les Clio en Turquie et se fait taper les doigts par Sarkozy ? Les traders français qui vont toucher des bonus d’un milliard d’euros ? Un scandale éventuel dans l’approvisionnement des secours vers Haïti ?

Eh bien non, figurez-vous que l’homme ainsi voué aux gémonies est Vincent Peillon, ce Vincent Peillon qui a fait faux bond au dernier moment au débat sur l’identité nationale organisé par Arlette Chabot en se contentant, l’insolent, d’un communiqué dans lequel il indique que cette décision était parfaitement préméditée.

Une petite précision avant d’aller plus loin : je n’ai aucune, mais alors vraiment aucune sympathie pour Vincent Peillon. Archétype de la dérive sociale libérale du PS, dragueur incessant des eaux tièdes du Modem, lâcheur de Ségolène Royal avec un sens de l’opportunisme et de l’inélégance assez remarquable, Peillon, spécialiste de Jaurès qui a eu de bons maîtres, notamment en la personne du grand philosophe Jean-Pierre Vernant, ce Peillon donc fait partie de ces politiques qui ont un problème avec le suffrage universel et qui n’arrivent à trouver un siège que sur des scrutins de liste. Il s’est fait battre, notamment, dans sa circonscription de la Somme. Il faut lire le livre de François Ruffin sur La Guerre de Classes pour voir avec quelle désinvolture il traita ses électeurs du Vimeu, mettant ses raclées électorales sur le compte de ces « gros cons de chasseurs », oubliant au passage que cette circonscription recouvrait en partie le « Vimeu rouge » ancien bassin industriel de la serrurerie avec un électorat populaire qui n’aurait demandé qu’à être convaincu. Et quand bien même, les chasseurs ont bon dos puisque le camarade Gremetz, lui, dans une circonscription voisine où même les bébés ont des calibres 12, est régulièrement réélu. Enfin, il faut dire que Gremetz est de gauche, et parfois ça aide…

Mais revenons à notre Peillon. Il a fait un coup médiatique, c’est certain. Mais finalement, c’est de bonne guerre et demander dans la foulée la démission d’Arlette Chabot me semble plutôt une excellente idée. Ne serait-ce que voir la tête de la journaliste de garde annoncer que Peillon ne viendrait pas jouer les utilités en seconde partie d’émission et dans la foulée entendre Nathalie Saint-Cricq, rédactrice en chef, traiter un élu du peuple de voyou suffit à faire tout d’un coup de Peillon non pas un héros du peuple mais un garçon intéressant, comme tous ceux qui font preuve, même épisodiquement, de lucidité et de courage. Malin jusqu’au bout, il n’a guère mis que Martine Aubry dans la confidence de cette défection de dernière minute : il connaît assez la nature wharolienne des hommes politiques et si Chabot avait eu le temps de se retourner, elle n’aurait eu aucun mal à trouver un cinquième couteau pour jouer les idiots utiles.

Parce que tout de même, il a raison, Peillon : que les responsables de la plus grande émission politique du service public ne trouvent rien de plus urgent, en ce début d’année 2010, à deux mois des régionales, que de discuter de l’identité nationale, c’est-à-dire de l’immigration, c’est-à-dire de l’islam, revient vraiment servir la soupe à un pouvoir qui veut que l’on évite de parler de la situation sociale et espère de manière assez attristante prévenir une très probable raclée électorale qui va transformer le mid-term sarkozyste en un cauchemar dans les urnes.

De surcroît, c’était finalement assez juste politiquement, de la part de Peillon de laisser sur un tel sujet la droite et l’extrême droite, Besson et Marine, en tête à tête. Peillon a fait ce que la gauche aurait dû faire le soir des présidentielles de 2002. Un duel Chirac/Le Pen ne concernait plus les électeurs de gauche, pourtant majoritaires au premier tour, et le vote blanc aurait été la seule attitude digne dans la défaite, davantage en tout cas que l’antifascisme en peau de lapin les jours qui suivirent.

L’identité nationale, dans les termes où le débat est posé en ce moment, c’est la même chose. Ne pas y participer était la seule chose à faire.

E basta cosi ! Faire croire que ce problème intéresse prioritairement les Français alors qu’un sondage récent donne 55% d’entre eux en faveur du vote des étrangers non européens aux élections municipales devrait nous interroger. Il montre bien en tout cas le décalage entre le pays légal médiatico-politique composé de pompiers pyromanes qui jouent la paranoïa identitaire et le pays réel, qui lui souffre bien davantage des délocalisations, du chômage, de la précarité qu’il n’a peur du minaret de l’imam dans la burqa de ma sœur.

Benoit XVI, pape complice ?

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Benoît XVI

Dans son article, Pourquoi Pie XII ? Pourquoi maintenant ? Antoine Mercier entend mettre au jour les honteux secrets d’alcôve dissimulés derrière les nuages d’encens répandus par une Église romaine qui se la joue triomphante. Et il y aura toujours, parmi le commun des mortels internautes, des amateurs pour goûter ces scoops: on verse désormais dans un ésotérisme soft qui nous vend du Da Vinci code comme une thèse d’histoire de l’Église. Mais il est vrai qu’en cette matière, et particulièrement depuis Le Vicaire – la pièce de Rolf Hochhuth –, les dramaturges ont pris le pas sur les universitaires pour écrire l’histoire. Surtout celle-là.

Là où le texte de mon camarade Antoine montre sa spécificité, c’est, au delà des libertés prises avec une stricte exactitude factuelle – de bonne guerre, dira-t-on –, dans son intention de percer le secret des âmes, en se livrant à une relecture morale de cas de conscience offerts à deux papes qui n’obtiendront jamais, en France, la cote de popularité de Yannick Noah. D’ailleurs, à qui cet article est-il consacré : à Pie XII – personnage austère, à mi-chemin entre Pie XI et Pie XIII – ou à Benoît XVI, l’actuel occupant du deux pièces meublé place Saint-Pierre ? Au deux, mon colonel, mais d’une manière très subtile : on en prend un pour taper sur l’autre. Et à la conclusion du billet, le second endossera tous les griefs faits au premier, en sus de ceux qui lui sont directement imputables. C’est plutôt bien joué, non ?

Son troisième paragraphe me promet, juré-craché, de replacer les choses dans une « dimension théologique » : le teasing est habile… Le paragraphe suivant embraie aussitôt sur le « silence pendant la Shoah » de Pie XII. Impression de déjà-vu… Ledit pape bénéficie d’un instant de mansuétude, du fait des quelques vies qu’il contribua à sauver de cette tragédie : 4000 personnes qu’il fit héberger dans des paroisses et couvents romains, sans compter quelques dizaines de milliers d’existences épargnées grâce à son action diplomatique en Hongrie, en Slovaquie, en Roumanie. Mais s’en tirer à si peu de frais serait un peu facile. Devant ses éternels juges, ce qui importe n’est pas ce qu’il fit mais ce qu’il ne fit pas : proférer une parole forte qui résonne aux oreilles du monde, y compris à celles des sourds.

Et on oublie sa participation à la rédaction de l’encyclique Mit Brennender Sorge de son prédécesseur Pie XI. On oublie aussi son radio-message de Noël 1942, déjà rappelé ici par François Miclo dans lequel il évoque les « centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nation ou de leur race, ont été vouées à la mort par une progressive extinction ». Mais certains attendaient des mots plus percutants, et surtout plus précis. Albert Camus, et même François Mauriac furent de ceux-là. Ce pape agit et parla de façon prudente, que d’aucuns estimeront timorée. Et que d’autres, lui faisant un procès d’intention, prétendent délibérée…

Il n’est pas question de reprendre, ici, chaque assertion de l’article que je viens de lire. Surtout lorsqu’il s’agit d’affirmations sans argument tangible : s’il est possible de corriger des faits, il l’est plus difficilement concernant des opinions. Je glisserai également sur le reproche fait à Pie XII de son silence, et jamais à Roosevelt – qui fut informé avant le Pape – ou à Churchill. Quant au Petit Père des peuples, il demanda, goguenard, au Premier ministre anglais : « Pie XII, combien de divisions ?« .

Maintenant, puisque je n’ai pas oublié l’engagement affiché au début – l’ « examen sérieux » de cette actualité dans sa « dimension théologique » –, je m’arrêterai sur quelques points faibles du réquisitoire. Pour commencer, un contresens est fait à partir d’une citation de saint Paul – « il n’y a plus ni Juif ni Grec… » (Galates III, 28) – qui signifie, non pas que Juifs ou Grecs sont appelés à disparaître, mais que l’appartenance à l’Église transcende toutes les différences préexistantes entre ses membres. La suite du verset le montre bien : « il n’y a ni homme ni femme… », sauf à considérer que l’Apôtre envisageait la disparition de toute l’humanité…

Dans la même veine, cette mention du concept de « peuple déicide » qui aurait été en vigueur avant Vatican II tient davantage du mythe que de la réalité historique. Avec la déclaration Nostra Ætate, l’Église catholique n’a pas modifié sa doctrine quand elle encourageait « la connaissance et l’estime mutuelles » entre catholiques et juifs. Depuis les premiers siècles, des papes – Grégoire Ier en 602, Alexandre II en 1065, Innocent III en 1199 – ont solennellement condamné toute action en vue d’empêcher les juifs de pratiquer librement leur religion. Si tolérance n’est pas encore fraternité, soulignons tout de même que, pour une époque où l’on allumait des bûchers de temps à autre, ce n’est pas si mal. En 866, Nicolas Ier ira jusqu’à affirmer « beaucoup de ceux qui paraissent au-dehors sont au-dedans ».

Quand je lis que l’Église poursuivrait « une lente érosion », je consulte des statistiques. Faites-en autant et vous verrez une hausse du nombre de baptisés à travers le monde. Le coup était porté un peu bas, mais même pas mal ! Plus loin, je compare l’action du cardinal Ratzinger contre « les amusements œcuméniques » et celle de Benoît XVI – il a changé de nom pour faire moins allemand – en faveur de « l’unité des chrétiens » : j’admets qu’on veuille faire feu de tout bois, sauf lorsqu’on en arrive à se contredire. Pour ceux qui l’auraient oublié, l’œcuménisme ne consiste pas en un Woodstock théologique : c’est le mouvement pour l’unité des chrétiens. Et cette volonté de surmonter les divisions successives entre les chrétiens n’est pas une innovation de l’actuel Pape, ni de son prédécesseur. En fait, depuis le Moyen Âge, des tentatives de réunion eurent lieu, aux conciles de Lyon en 1274, et à celui de Florence en 1439. Et puis c’est bien d’évoquer le texte Dominus Iesus et de parler de « l’unité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église »… Toutefois, il est loisible de poursuivre la lecture au delà du titre et du sous-titre de l’ouvrage. On y découvrira ainsi des prises de position susceptibles de déconcerter notre commentateur, comme, par exemple, celle qui mentionne la possibilité réelle du salut pour des non-chrétiens (Dominus Iesus 15).

Nous pourrions poursuivre laborieusement cette reprise des arguments utilisés, mais il commence à se faire tard. Car un autre aspect discutable de la critique faite aux deux souverains pontifes vient du fait qu’elle s’autorise – grâce à une lecture sacrément « théologique » – à prétendre exprimer la véritable motivation qui les anime. Normalement, c’est Dieu, le spécialiste pour « sonder les cœurs et les reins » (Psaume VII, 10). Cependant, dans sa grande bonté, il a accordé ce don – on appelle ça « charisme », en catholique – à Antoine Mercier qui peut, dès lors, déjouer les complots des malfaisants et les démystifier, en prenant, au besoin, quelque distance avec une réalité capricieuse. N’ayant pas reçu cette grâce moi-même, je suis contraint à parcourir les livres auxquels je fais référence. Contrainte à laquelle personne, au fond, ne devrait se soustraire…

Faut prendre sa carte !

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Sonnez trompettes ! La « Commission Zelnik », visant à améliorer l’offre culturelle « légale » sur Internet, créée en septembre 2009 par le Ministre de la culture Frédéric Mitterrand, vient de rendre ses conclusions. Amusons-nous un peu… Ne soulignons pas, ici, l’opacité de la mise en place de cette commission (présidée par Patrick Zelnik, patron de la maison de disques Naïve qui édite Carla Bruni…), mais intéressons-nous à l’une des mesures phares proposées: la « carte musique jeune ». Une carte destinée à éloigner les jeunes du peer-to-peer grâce à un abracadabrantesque système de subventions étatiques. Jacques Toubon, membre de cette commission, s’en explique dans Le Monde : « On imagine qu’il s’agira d’une carte de crédit (…) l’internaute, lorsqu’il achètera cette carte, n’en paiera que la moitié, l’autre moitié sera financée par l’État… ». Des millions d’euros injectés par l’État, donc par l’impôt pour soutenir la pire des sous-cultures commerciales, les dernières idoles rap cédant à la surenchère de la bouffonnerie syntaxique ou les ultimes rejetons morts-nés des sinistres pouponnières du télé-crochet ? Sonnez trompettes pour la carte Diam’s et StarAc’ ! Encore une mesure marketing comique, marquée au sceaux du jeunisme, qui n’aidera en rien les véritables indépendants… Les vieux, quant à eux, dépourvus de carte, peuvent continuer à s’acheter des microsillons chez leurs imaginaires disquaires de quartier…

Saint Chesterton, riez pour nous !

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Puisque la mode est aux béatifications, j’en ai une bien bonne à vous raconter ! En plus, celle-là n’a guère été médiatisée, et pour cause : Gilbert K. Chesterton n’a pas été pape de 1939 à 1945. Primo, la place était prise ; deuxio les papes anglais, ça se fait plutôt rare ces deux mille dernières années ; et puis de toute façon, l’intéressé était mort depuis trois ans.
Accessoirement, la cause de béatification de Gilbert n’en est qu’à ses tout débuts. C’est seulement l’été passé que le Chesterton Institute a eu l’idée de l’introduire auprès du Vatican, à l’issue d’un colloque judicieusement intitulé  « The Holiness of Gilbert K. Chesterton« .
La nouvelle fut annoncée au monde ébahi le 14 juillet dernier par Paolo Giulisano, auteur de la première biographie en italien de mon écrivain ultra-mancien préféré[1. Et encore, il la partage avec l’excellent Hilaire Belloc (« Chesterton & Belloc : Apologia e Profezia », Ed. Ancora).].

Il y raconte comment Pie XI avait réagi à l’annonce du décès de Chesterton (par la plume de son secrétaire d’Etat Eugenio Pacelli, encore lui !) Bref le pape Ratti déplorait, dans son message de condoléances, la perte de ce « fils fervent de la Sainte Eglise, brillant défenseur des bienfaits de la foi catholique. »

C’était seulement la deuxième fois dans l’Histoire qu’un pontife décernait ce titre, jadis prestigieux, de « défenseur de la foi » à un Anglais. Et encore, rappelle malicieusement Giulisano, la première fois ce ne fut pas un succès : ça concernait Henry VIII, peu avant qu’il n’invente sa propre Eglise pour des raisons de convenance personnelle[2. Du temps de son « Adversus Lutherum », qui fait toujours autorité.].

Le chemin de Chesterton fut exactement inverse : élevé dans le protestantisme pur porc, marié à une « high anglican« , il n’a cessé de se rapprocher du catholicisme jusqu’à s’y convertir.
Dès ses jeunes années de journaliste, Gilbert s’exerça à dézinguer tour à tour les penseurs organiques de la société anglicano-victorienne : Kipling, Wells, G.-B. Shaw et leur « monde rapetissé ».
En 1901, il publie ses chroniques dans un recueil aimablement intitulé Hérétiques. Pourtant, il ne sortira lui-même officiellement de cette hérésie dominante, en se faisant baptiser, qu’à 40 ans passés… Le temps sans doute de peser la gravité d’une telle apostasie, et surtout de ménager son épouse – qui le suivra un an plus tard dans cette conversion. Happy end !

Dans l’intervalle, il avait quand même publié Orthodoxie, son Génie du christianisme à lui, en moins chiant quand même. Ce Credo iconoclaste, si l’on ose dire, fut sa réponse à une question mille fois entendue, genre : « C’est bien beau de tout critiquer, mais tu proposes quoi, petit con ? » (Gilbert avait 27 ans à la parution d’Hérétiques.) Une réponse en forme de pamphlet prophétique et drôle qui à coup sûr, un siècle plus tard, a moins vieilli que l’avant-dernier Onfray.
Je ne saurais trop recommander la lecture de ce chef-d’œuvre d’humour et d’amour – y compris à ceux d’entre vous qui n’ont « ni Dieu ni Diable », comme disait ma grand-mère[3. Maternelle. L’autre était athée.]. Après tout, les amateurs de films de vampires ne croient pas tous à l’existence de ces fantômes suceurs de sang…

Je reviendrai volontiers, à l’occasion, sur l’apologétique chestertonienne, pour peu qu’Elisabeth Lévy m’en prie… Mais pour aborder le bonhomme, dont toute l’œuvre n’a d’autre but que de mettre l’esprit au service de l’Esprit, il semble plus raisonnable de commencer par le « e » minuscule. Surtout sur un site comme Causeur – laïc et gratuit, faute hélas d’être obligatoire.

Journaliste, essayiste et romancier, « confesseur de la Foi » et auteur de polars, Chesterton fut d’abord, dans toutes ces entreprises, un incomparable théoricien mais aussi praticien du Rire (contrairement à l’ami Bergson, qui rit quand il se brûle[4. Et encore, au deuxième degré !]).
Ainsi, dans Le Défenseur[5. Un des noms de Dieu dans la Bible.], publié la même année qu’Hérétiques, consacre-t-il un chapitre à la « Défense du nonsense ». Est-ce à dire que sa foi relève elle-même du nonsense ?

La réponse est oui à toutes les questions ! Ce punk, figurez-vous, n’hésite pas à justifier un paradoxe par un jeu de mots. Le fou, le vrai, nous dit-il, ce n’est pas comme dans le dico l’homme qui a perdu la raison ; c’est « celui qui a tout perdu sauf la raison ».
Le nonsense au sens de l’oncle Gilbert, c’est le contraire de la folie : une des façons les plus sensées, pour nous autres pauvres créatures – peut-être même pas créées ! – d’assumer notre condition. Et d’abord notre incapacité naturelle à « comprendre » l’Univers qui nous inclut. Il ferait beau voir, n’est ce pas, qu’un contenu explique son contenant !
Mais Chesterton ne plaisante pas avec le nonsense. N’allez pas, par exemple, lui parler de Lewis Carroll ! Son Alice au Pays des Merveilles relève tout juste de l’ « exercice mathématique ». Loin d’abjurer la foi en la déesse Raison, il en intègre tous les principes. Ses fantaisies millimétrées ne sont pas un moyen d’évasion : juste la cour de la prison !

Le vrai nonsense selon G.K., il faut aller le chercher chez Edward Lear (1812-1888), passé d’extrême justesse à la postérité grâce à ses Nonsense poems[6. Que Chesterton et son pote Hilaire ont même tenté d’imiter ; mais on ne peut pas être doué pour tout, n’est ce pas ? Moi-même, etc.]. Pourtant, au temps de Chesterton déjà, ce ouf malade était bien démodé, quand « Alice » avait commencé de s’imposer comme la Bible du nonsense.
Eh bien, Gilbert s’en fout : la différence irréductible, explique-t-il, c’est que les limericks de Lear ne riment littéralement à rien – même si leur versification, elle, a la rigueur métronomique d’une nursery rhyme. Et si l’ensemble donne une idée de l’Absolu, c’est qu’il n’est relatif à rien de particulier : ouvert comme un Oulipo en plein air.

Bien sûr la lettre en est inaccessible, et plus encore au lecteur non anglophone. Reste l’esprit, qui n’en est que plus libre.
Un exemple ? Mais bien volontiers : à la demande générale, laissez-moi « traduire » les premiers vers de Cold are the crabs, un des plus beaux poèmes du roi Lear [7. D’après moi.]. Ça m’a pris plus d’une heure pour un quatrain, alors doucement les basses ! De toute façon, je ne risque rien : personne n’a jamais pu faire le job convenablement, même Google !

Faute de « sens » conventionnel, que traduire exactement ? Rien. A sa façon, le learisme est un darwinisme : adapt or die ! Voici donc mon adaptation de Cold are the crabs[8. Cold are the crabs that crawl on yonder hills,
Colder the cucumbers that grow beneath,
And colder still the brazen chops that wreathe
The tedious gloom of philosophic pills
!] (on considérera comme muets, par licence poétique, les « e » qui figurent entre parenthèses) :
« Froids sont les crab(e)s qui rampent sur nos monts,
Et plus froids les concombr(e)s qui poussent tout au fond ;
Mais plus froides encor(e) les menteries cyniques
Qui emballent nos trist(e)s pilules philosophiques. »

Comment ça, je ne suis pas fidèle au texte ? Mais qui êtes-vous pour parler de contre-sens dans l’adaptation d’un nonsense ? Bien sûr, là où j’écris « menteries cyniques », Google préfère traduire littéralement « côtelettes d’airain ». Du coup ça vous prend une consonance surréaliste, et ça perd tout sens.

Or, pour notre ami Gilbert, le vrai nonsense a un sens, et c’est précisément que le sens de la vie nous est caché ! On ne peut y accéder qu’en passant par le « Royaume des Elfes ».

Pas les délires formatés à la Lewis Carroll ; plutôt les rêveries inspirées à la C.S. Lewis… Je sais : Chesterton n’a connu que l’un des deux, et moi aucun. Mais à ce compte-là, qu’est ce qu’on fait de vous ?

En tout cas, ça serait con de se brouiller maintenant, surtout sans raison. Alors j’en ai trouvé une excellente : pinailler jusqu’au bout sur le sens du nonsense.
Deux erreurs de perspective, plutôt courantes ces derniers siècles, consistent d’un même mouvement à naturaliser le surnaturel et à surnaturaliser le naturel. Grâce au nonsense, prêche le père Gilbert, sortons enfin de ce cercle vicieux !
Admettons-le une fois pour toutes en souriant : quelque chose ici-bas nous dépasse ! « Et si les plus vieilles étoiles n’étaient que les étincelles d’un feu de joie allumé par un enfant ? »

Les enquêtes du Père Brown

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