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Rétropédalage vers l’Hémicycle

« Le retour des morts-vivants. » Voilà la plaisanterie qui a fait rire pas mal de monde à l’Assemblée nationale, fin décembre. Le come-back des ministres virés de « Fillon IV » à leur poste de député a donné lieu à une chouette bousculade entre télés et radios pour arracher le premier son de Jean-Louis Borloo réinstallé dans son fauteuil d’élu valenciennois ou le premier grognement d’indépendance de l’ex-ministre de la Défense, Hervé Morin.

Reprenons : depuis la réforme constitutionnelle de 2008, les ministres peuvent automatiquement retrouver leur siège à l’Assemblée sans avoir à passer par une élection partielle où, comme chacun le sait, l’électeur est trop souvent partial. Trente jours après leur éjection du gouvernement, le temps de renvoyer le suppléant à son métier de doublure, ils reviennent donc désormais dans l’Hémicycle. On s’était pourtant habitué à voir Cécile Gallez, baptisée peu élégamment « Mamie Nova », occuper le siège de Borloo depuis dix ans. Oui, ça fait dix ans qu’il est ministre… Mais personne n’a en tête le nom du suppléant d’Éric Woerth, ou de celui d’Hervé Novelli.

Il faut se souvenir que ce retour automatique avait été décidé par le président de la République pour régler certains cas particuliers de ministres qu’il souhaitait nommer, mais dont il redoutait l’échec à une législative partielle en cas de retour à la vie commune parlementaire. Va donc pour le retour automatique, équivalent politique du « ceinture et bretelles ». Cette disposition avait été supprimée par de Gaulle, celui-ci considérant que les ministres de la IVe, qui avaient la certitude de retrouver leur siège, n’étaient guère fiables et prenaient avec un peu de légèreté leurs obligations de solidarité gouvernementale. Evidemment, avec Sarkozy, tout a changé. On dirait qu’il ne craint pas les dissidents. Il a bien plus peur des électeurs…

Ce retour est devenu en lui-même un objet de commentaire néo-politique : « Alors, Éric Woerth, ça vous fait quoi d’avoir un tout petit bureau, après avoir été ministre ? » « Jean-Louis Borloo, le terrain, ça vous manquait ? » Y’a plus de saisons, celle du marron glacé est devenue aussi celle du marronnier. Christian Estrosi, fidèle parmi les fidèles, lui itou revenu au régime ordinaire de la République, fuit les médias. Comme Woerth… mais, dans ce dernier cas, c’est peut-être pour d’autres raisons… Qu’on se rassure, l’ardeur médiatique n’a duré qu’un jour, le temps d’épuiser les images d’Hervé Morin se déclarant soulagé, heureux d’avoir pu « déjeuner avec sa fille », ou de Borloo feignant de fuir les caméras en lançant aux journalistes qui lui couraient après : « Je vous aime ! »

La politique du golden-parachute à cocarde

Pour être exhaustif, il faut noter que cette politique du golden parachute à cocarde dépasse les frontières de l’Assemblée. Il n’y a qu’à voir comment d’autres anciens ministres, pourtant qualifiés de turbulents, ont été rattrapés au vol : Rama Yade, disgraciée, aurait pu retourner au Sénat dans son emploi d’administrateur, auquel elle semblait terriblement attachée − elle a dû y faire référence onze à douze mille fois depuis qu’elle existe publiquement. On lui a néanmoins refusé le bonheur de retrouver son administration d’origine pour la forcer à accepter le poste d’ambassadeur à l’Unesco. On murmure que Fadela Amara, elle aussi, finira par bénéficier d’une nomination quelque part. Comme Xavier Darcos en son temps (il a hérité de Culture France, le bras armé de nos Arts et lettres à l’étranger), Roger Karoutchi nommé à l’OCDE (alors qu’il ne parle pas un mot d’anglais), ou Christine Boutin bénéficiant d’une mission sur les conséquences sociales de la mondialisation avant de rendre, sous la pression médiatique mais avec une certaine classe, ses indemnités.

À l’arrivée, la République est bonne fille, même avec ses enfants indisciplinés. Et si les télés avaient voulu nous raconter, pour une fois, quelque chose d’intéressant, elles auraient mieux fait d’aller débusquer, au fin fond de leur mairie, les rares débarqués à qui on n’a rien proposé ou, mieux encore, ceux n’ont rien demandé en échange de leur potentielle capacité de nuisance…

Adios ducados…

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L’Espagne vient d’adopter hier une des lois anti-tabac les plus drastiques d’Europe : la cigarette sera désormais prohibée, comme c’est déjà le cas ici, dans les espaces clos (cafés, restaurant, boites de nuit…), mais aussi devant certains lieux publics de plein air. Ainsi un malade ne pourra-t-il plus, sous peine d’une amende considérable, aller fumer une clope devant son hôpital.

Une double peine qui bien sûr enthousiasme les tenants du lobby anti-tabac, tels le Pr Bertrand Dautzenberg, inénarrable président de l’Office français de prévention du tabagisme, pour qui notre pays est à la traine, à en croire ses déclarations publiées ce dimanche sur le site de La Croix: « Depuis trois ans, plus rien n’est entrepris pour combattre le tabagisme. Les augmentations du prix du tabac – trois fois 6 % de hausse et non pas trois fois 10 % comme préconisé – ont été arbitrées conformément aux souhaits des industriels qui avaient calculé que ce niveau n’affecterait pas la consommation.»

Pourtant d’après le Pr Dautzenberg, il y a plein de bonnes idées à trouver chez nos voisins vertueux, notamment la Finlande qui, se félicite-t-il, « a voté cet automne une loi prévoyant la fin du tabac pour 2040.»

D’un côté, ça fait froid dans le dos. D’un autre côté, j’aime bien l’expression « la fin du tabac ». Elle en dit assez long sur l’état d’esprit des illuminés prohibitionnistes. Pourquoi ne pas voter, pendant qu’on y est, la fin du Sida, des accidents de la route ou du froid en hiver?

Et puis d’ici 2040, ça me laisse tout de même trente ans pour constituer des stocks…

2012, c’est déjà plié

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Ses traits, souvent brouillés par une tourmente intime, se sont creusés, ses yeux réfléchissent une lueur d’affolement. Ceux qui l’ont connu jeune maire de Neuilly, heureux du mauvais tour qu’il avait joué à Charles Pasqua, affable, traître innocent, dissimulant à peine le désordre qu’un coït furtif avec une secrétaire venait de semer sur son bureau, ceux-là n’osent plus rien prédire. Certains prétendent que les riches se détournent de lui, se moquent de ce « petit avec des grandes oreilles », toujours inquiet, bouillant d’une exaspération universelle, environné d’athlétiques gardes du corps. Ils tournent leurs regards vers un certain patron du FMI, un vrai caparaçonné, celui-là, un type qui « tient » la table, cynique sans masque, pleinement justifié : au reste, n’a-t-il pas privatisé largement, sous Jospin ? Jusqu’où n’ira-t-il pas sous lui-même ?[access capability= »lire_inedits »]
Pour en revenir à Nicolas S., ses compagnons, naguère encore, l’encourageaient à prendre les choses en main, privées et publiques, vantaient sa propension à tout gouverner, voire à soumettre tout. Ils se désolent aujourd’hui, s’effraient de sa récente vocation christique qui l’entraîne vers le sacrifice.

Il est là, posé devant la République, offert à la sanie, à l’outrage. Et l’on y va de bon cœur ! Son visage contristé, son costume Gucci, ses chaussures vernies, tout cela est souillé d’éclats de glaire, étendus jusqu’à composer des filets tremblants. Il ne frémit ni sous l’opprobre ni sous l’ordure ; il endure, il s’endurcit, il offre plus de surface corporelle aux coups. Il se murmure qu’il connut son Canossa, avant le dernier remaniement : il exigeait ceci, il dut faire cela ! On lui fit comprendre qu’il n’avait pas le choix, que son quinquennat s’achèverait plus vite que prévu et qu’à côté de sa sortie de l’Élysée − une vraie conduite de Grenoble, compliquée de plumes et de goudron −, celle de Giscard tiendrait de la kermesse bon-enfant !

Il n’a pas dit, cette fois, alors qu’il l’a proclamé si souvent, qu’il avait changé. Il a subi, certes, mais il a surtout achevé sa mutation. Lui présenterait-on l’un de ces beaux stylos qui, au début de son septennat, éveillait sa convoitise, qu’il le contemplerait encore un long moment, avant de le glisser dans sa poche. Non comme un voleur, mais comme un enfant émerveillé qui se saisit des objets sans même les réclamer. Ils furent créés, ils lui sont destinés. Il les caresse puis les engloutit, en prédateur innocent. C’est qu’il ne prend pas garde à la douceur des choses…

Le pays, il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé

Que représente la France pour Nicolas Sarkozy ? Point encore son reflet, mais presque son idéal, sa projection peut-être. Il se disait prêt à gouverner le pays « réel », celui qui souffrait de la délinquance, travaillait durement pour un salaire de misère, vouait aux gémonies les charges, les contraintes, la politique. Il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé de ce poids culturel qui entrave ses membres et ralentit sa course. Il s’impatiente de voir la France peuplée exclusivement de futurs ou ex-candidats aux émission de télé-réalité : ados querelleurs et butés ; pré-retraités survitaminés aux cheveux anormalement noirs et cirés, le derme étrangement lisse ; bimbos californiennes énervées aux lèvres surabondantes ; petites garces nouvelles, consolatrices négligentes de narcisses infantiles, dysorthographiques et pleurnichards ; anciennes ménagères de plus de cinquante ans, soumises à la dure loi de la pesanteur et de la disgrâce, qui voudraient bien écouler leur énorme stock d’hormones.

Il y eut autrefois la France de Guy Lux, mélange de terroirs et de plaisanteries grasses, puis la France de Coluche, d’outrage et de vindicte : il y a désormais la France d’Arthur et de Mickaël Vendetta, soit le rêve de reconnaissance warholien qui s’éternise, alors qu’il devait durer un quart d’heure ; un cauchemar numérisé !
Mais qui donc s’opposera sérieusement à lui, parmi le (petit) personnel politique ? DSK, donc, très différent de lui dans l’allure et les manières ? Diplômé certes, mais échouant au concours de l’ENA ; avocat d’affaires, massif, avec un embonpoint de commensal frénétique, des épaules rondes et tombantes, une démarche alourdie, des mines goguenardes ; quelque chose, dans la mise, d’un jouisseur papelard de la IVe République. Il a terriblement envie de ne pas aller au combat, il cherche des camarades qui le « retiendront de faire un malheur ».

Néanmoins, s’il se lançait dans la compétition, qui l’aurait sorti du lot ? Qui l’aurait préparé, tel un entraîneur son boxeur, qui l’aurait désigné, au final, pour l’affronter : qui, sinon Sakozy ? Qui, du créateur ou de sa créature, jouirait le plus évidemment de la situation ? Et lequel des deux, dans la coulisse, se moquerait le plus bruyamment du « socialisme à la française » ? Enfin, ce DSK, jouisseur impénitent, supporterait-t-il la dure condition des hommes politiques de premier plan : jugés en permanence par la classe intermédiaire, les journalistes, surveillés par Internet, examinés par leurs clients, désormais lapidés avant d’avoir seulement agi !

À la vérité, Nicolas S. n’a aucun adversaire à sa mesure, dans les temps que nous vivons. Il est l’homme de l’épuisement et de la liquidation. Les socialistes, qui n’aiment rien tant que la vérité différée ou le mensonge dissimulateur, n’ont pas pris la mesure du monde présent : c’est pour cela qu’ils ressassent et vont répétant qu’il faut changer le monde ancien. Nicolas Sarkozy sait qu’il convient de ne plus toucher à rien, que les choses sont en place, que le plus dur est accompli et que le réel, enfin débarrassé de la France, accomplira sa métamorphose.

Il a manqué son premier quinquennat par erreur d’appréciation, par goût de l’illusion propre aux vainqueurs. Il réussira son second mandat, attentif au navrant spectacle de la mondialisation, qui divertit les perdants.[/access]

Gaza n’est plus ce qu’il était…

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Les statistiques annuelles du Shin Bet, le service en charge de la sécurité intérieure israélienne, font état d’une baisse très sensible des actes terroristes en 2010. Ceux-ci ont néanmoins fait neuf victimes, mais ce chiffre est le plus bas depuis le déclenchement de la seconde intifada en septembre 2000. En outre, pour la deuxième année consécutive les israéliens n’ont pas eu à déplorer d’attentats suicide.

Toujours d’après le communiqué du Shin Bet, le nombre d’attaques à la roquette ou au mortier depuis Gaza est lui aussi en baisse sensible: on a compté en 2010 150 tirs de roquettes et 215 d’obus de mortier contre 569 roquettes et 289 obus de mortier tirés depuis Gaza en 2009, et 2.048 roquettes et 1668 obus de mortiers en 2008.

De là à penser que l’Opération « Plomb durci » lancée par Tsahal contre le Hamas il y a deux ans n’a pas été sans effets bénéfiques, il n’y a qu’un pas, que Stéphane Hessel est bien sûr libre de ne pas franchir.

Cela dit, on aurait tort de penser que ces résultats encourageants sont dus uniquement au succès militaire de janvier 2009. Il y a une face cachée à cette baisse du terrorisme, et qui est un peu moins cachée grâce à Wikileaks : la collaboration régulière et fructueuse entre les agents du contre-espionnage de l’Etat Hébreu et ceux de l’Autorité palestinienne. De cela, le Shin Bet ne dit rien dans son communiqué, mais il est bien normal qu’à Jérusalem comme à Ramallah, les services aient leurs petits secrets…

Peter Watkins le salutaire

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La rétrospective de dix films de Peter Watkins qui se tient depuis le 1er décembre au Reflet Médicis à Paris, est l’occasion de découvrir ce cinéaste britannique finalement méconnu, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a toujours su faire preuve d’un anti-conformisme salutaire. De La bombe (1966), qui détaille les conséquences d’une explosion nucléaire en Angleterre, basées sur des témoignages des bombardements de Dresde ou d’Hiroshima, interdit pendant plus de vingt ans par la BBC, à Punishment Park (1971) pamphlet anti-Nixon resté moins d’une semaine à l’affiche aux Etats-Unis, d’Edvard Munch (1973) censuré par la télévision norvégienne à La Commune (2000), « trahi par Arte »[1. Ce film de six heures avait été diffusé tard dans la nuit et en une seule fois plutôt qu’en épisodes (entretien de Peter Watkins avec Jean-Luc Douin, Le Monde, 2 février 2005).], ce cinéma jamais en odeur de sainteté n’est, de fait, pas des plus accessibles.

Contre le pouvoir simplificateur des images modernes

Ce qu’il faudrait comprendre cependant c’est que Watkins, en dépit des apparences, souhaite ardemment contribuer au roman national des pays où il tourne, mais sans jamais recourir à l’Epinal rassurant qui de La Môme au Soldat Ryan, ne nous dit en somme, rien sur la France ou les USA.

Ce qu’il souhaite, lui, c’est mettre en lumière les secrets de famille et les histoires enfouies, dénicher ce qui bloque, accompagner ce qui résiste : beaucoup d’acteurs de La Commune sont ainsi des sans-domicile-fixe de Belleville, qui se mettent à chanter la Marseillaise avec vigueur en nous regardant bien en face, nous les spectateurs qu’ils pourraient demain croiser dans la rue. Quant aux jeunes révoltés de Punishment Park, politique fiction aux allures de documentaire dans l’Amérique de la guerre du Vietnam, ils étaient partie prenante de mouvements contestataires et les jurés des tribunaux d’exception du film, d’authentiques conservateurs américains. Et ce sont les descendants des soldats écossais dépenaillés se rendant en ordre dispersé vers la bataille de Culloden (1964) qui interprètent le rôle de leurs ancêtres. Peter Watkins ne sacrifie jamais l’acuité singulière de ses parti-pris à une sacro-sainte objectivité, qui est toujours le paravent derrière lequel le système s’en donne à cœur joie : de Forgotten Faces (1961), sur le soulèvement hongrois de 1956, jusqu’à cette admirable fresque sociale qu’est La Commune, tournée quarante ans plus tard, c’est en effet toujours la complexité d’un peuple, les contradictions de son âme, qu’il tient à célébrer.

Voilà pourquoi ce cinéaste se bat contre le pouvoir simplificateur des images modernes, agencées pour soumettre sans résistance. Qu’est-ce donc que cette « monoforme » qu’il vilipende ? C’est cette manière de filmer à l’identique de Paris à Hong-Kong et de Rio à New York, cette facture lise constituée d’un « mitraillage dense et rapide de sons et d’images, structure apparemment fluide mais structurellement fragmentée qui nous est devenue si familière […], dont les variantes ont des caractéristiques communes : répétitives, prévisibles et fermées à toute participation des spectateurs »[2. Peter Watkins, Media Crisis, Editions Homnisphères, 2004], soit l’inverse exact de son cinéma qui renvoyant dos à dos fascination et distanciation, libère le spectateur parce qu’il lui redonne du temps et de l’espace.

L’audacieuse esthétique de Peter Watkins est ainsi cohérente avec sa contestation politique : battant en brèche les divers régimes d’images hypnotiques, il est l’un des rares à s’opposer aussi bien à l’effacement des identités qu’à l’essentialisme identitaire.

Epice and love

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Dans l’excellent blog Drogues news qu’il tient sur le site des Inrocks, Arnaud Aubron nous apprend tout sur la dernière substance hallucinogène qui fait fureur aux USA « Jusqu’où les jeunes Américains sont-ils prêts à aller pour se droguer? Au moins jusque dans la cuisine de maman ». Et oui, le produit en question est en vente partout, puisqu’il s’agit de la noix de muscade. D’après l’auteur, le sujet a déjà fait l’objet de reportages alarmistes sur CNN et ABC, et une vague de panique est en train de déferler sur les moms conscientisées, et il n’est pas certain que les statistiques publiées par Slate « Au cours de l’année écoulée, 67 appels pour intoxication à la noix de muscade ont été adressés au centre américain anti-poison, contre 5000 pour la marijuana » suffisent à calmer la psychose.

Toujours est-il que ce papier m’a remémoré quelques bribes oubliées (disons, plus vraisemblablement, refoulées) de jeunesse : on a la madeleine qu’on peut. Et puisque j’ai déjà bassiné avec mes souvenirs de rebelle chevelu de troisième les lecteurs du blog d’Arnaud, il n’y a pas de raison que ceux de Causeur y échappent

Ils remontent aux premières grandes années du shit dans les collèges de banlieue, circa 1972-1973. Tant pis pour le lustre de mon CV, je n’en fut pas un protagoniste actif, mais seulement un témoin, étant pour ma part plutôt adepte de ce qu’on appelait pas encore le binge drinking (Ricqlès à 80°, ou bien alcool pharmaceutique légèrement aromatisé au jus d’orange de la cantine, ou encore rhum Négrita les jours de fête, genre concert de Lou Reed au Palais des Sports…).

Bref à l’époque, le shit était rare et cher, il n’y avait que très rarement de dealers attitrés dans les établissement scolaires et les adeptes de la barette revenaient souvent bredouilles de leurs expéditions rue de la Huchette (sans parler des fois où ils s’étaient fait refiler de la halva ou du henné sous papier alu). Quand la disette se prolongeait, toute la classe (enfin tous les mecs cools de la classe ou du « Foyer socio-éducatif ») étaient mis à contribution pour collecter dans les cuisines de leurs mamans les fameuses noix de muscades au profit de leurs potes sevrés malgré eux.

Si ma mémoire est bonne, ladite muscade était ensuite râpée à raison de trois noix pour un verre de lait sucré. D’après les consommateurs, ça ne valait pas un bon shilum (les plus jeunes rechercheront le mot dans google) mais c’était mieux que rien…

En revanche, pour l’avoir essayé moi-même, je peux certifier qu’arracher les fils des peaux de bananes, les faire sécher et les fumer ensuite est une perte de temps absolue. Remarquez, à cette époque, du temps, on en avait…

The best of the year

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On achève bien les chevaux. Je ne vois pas pourquoi on aurait d’autres manières avec les années. Il n’y a qu’à parcourir les rétrospectives qui fleurissent ces jours-ci dans nos journaux, comme les marronniers essaiment leurs derniers fruits une fois l’hiver venu, pour s’en convaincre : 2010 fut une année de merde. Je corrobore.

Tout a commencé au mois de janvier quand un médecin, qui visiblement n’avait pas tiré son diplôme de cancérologue d’une pochette surprise, annonça à Oskar Lafontaine et à moi-même que nous avions décroché le gros lot. J’en fus quitte pour un nichon – ils m’ont ôté le droit, afin de respecter mes convictions qui me portent politiquement à gauche. J’ignore ce qu’ils ont retiré à Oskar. J’espère simplement que l’ancien leader de Die Linke n’a pas piqué son postiche à Mélenchon et qu’il se sera fait confectionner une perruque de cancéreux qui vous fait passer toute citoyenne normale pour une juive orthodoxe. Ça nous apprendra, somme toute, à ne pas avoir versé, des années durant, notre obole à l’ARC : on ne vit pas impunément !

Janvier : tremble comme tu veux

Janvier 2010 fut un mois calamiteux. Tremblement de terre à Haïti, tremblement de tête à l’Elysée avec l’acquittement de Dominique de Villepin, tremblement de cils à Berne avec la levée du secret bancaire pour les citoyens américains : ce fut le mois de tous les tremblements. Mais le tremblement le plus terrible fut certainement, le 1er janvier 2010, la nomination de Herman van Rompuy à la présidence du Conseil européen. C’est la première fois que l’Union européenne se dote d’un président du Conseil et ils n’ont rien trouvé de mieux que d’embaucher une tête à claques native. Je sais : c’est pas beau de s’en prendre au physique des gens. C’est ce que j’ai dit au chirurgien avant qu’il ne me charcute le nibard droit. Mais avouez que nous avons tous eu, dans notre enfance, un Herman Van Rompuy que l’instinct cancre nous commandait de baffer sans vergogne. C’est lui qui pointait le doigt bien haut quand la maîtresse interrogeait la classe, c’est lui qui jamais ne se mettait les doigts dans le nez, c’est lui qui dénonçait ses petits camarades. Et c’est lui, enfin, qui finissait régulièrement, derrière ses petites lunettes, son air pincé, à pleurer dans les toilettes parce que les garçons lui avaient passé la bite au cirage.

Février : les blagues les plus courtes sont toujours les plus brèves

Le mois de février 2010 fut le plus ennuyeux qui soit. Il ne dura, fort heureusement, que 28 jours et fut distrait, sur la fin, par la tempête Xinthia. Fort heureusement pour les rédactions qui ne se voyaient pas éditorialiser ad libidum sur les élections ukrainiennes et l’opposition entre Ianoukovytch et Tymonchenko.

Mars : t’as pas idée des ides

On lui avait pourtant dit : « Méfie-toi des ides de mars. » Le président Sarkozy n’en fit, comme à son habitude, rien qu’à sa tête et perdit toutes les régions. Enfin, toutes les régions, sauf une : l’irréductible Alsace. Que les sarkozystes aient, dans leur défaite, le triomphe modeste : on n’a pas encore su déterminer si l’Alsace était une région ou un Land. Merkel se pose aussi la question.

Avril : ne perds pas le fil

« En avril, ne te découvre pas d’un fil. » La leçon fut si bien retenue par l’Islande que son volcan Eyjafjöll couvrit l’Europe entière d’un voile de poussière, empêchant tout avion européen de décoller, au grand dam des aiguilleurs du ciel et du personnel naviguant d’Air France qui n’avait même pas déposé de préavis de grève. Les pauvres ne s’en sont pas encore remis. Notons que l’éruption de l’Eyjafjöll reste le seul apport de l’Islande à la culture européenne et à la civilisation humaine. Certainement le dernier. Du moins, on l’espère.

Mai : va te faire voir à Metz

Quand on songe qu’en France l’ouverture de l’annexe du Centre Pompidou à Metz a suscité plus d’articles de presse que celle de l’Exposition universelle de Shangaï (République populaire de Chine), on a de quoi relativiser.

Juin : fume des joints

Juin 2010 restera dans les annales comme le mois qui a vu triompher l’esprit d’équipe, le fair-play, la sportivité. C’est, en effet, ce mois-là que l’Equipe de France de balle au pied (football pour les intimes de la langue de Shakespeare) a montré toute sa valeur.

Juillet : bois pas du petit lait

Tout a commencé lorsque la Belgique prit la présidence tournante de l’Union européenne. Un pays sans gouvernement prenait la tête d’une organisation sans but ni projet. Comme si ce grand mal ne suffisait pas, il fallut couronner le tout : pas de garden-party à l’Elysée ! Il fallait se rabattre sur les bistrots du VIIIe pour se pochetronner le 14 juillet.

Août : qui n’est russe redoute

Quiconque a eu un père ou un grand-père envoyé en 1943 sur le front de l’Est le sait : la Russie, ça caille. Eh bien non ! Les réchauffistes climatiques ont raison : la Russie, c’est hyper chaud. Les Maldives ne valent pas la Sibérie. Le 29 juillet 2010, Moscou connut les plus hauts degrés Celsius de son histoire : plus de 38° ! Même sous Staline, le rouge ne titrait pas si fort.

Septembre : au pot de chambre !

Ce fut, dans nos journaux, l’événement le plus infime de l’année. Mais certainement le plus important du millénaire commençant : des scientifiques découvraient Gliese 581 g, une exoplanète appartenant au système solaire Gliese 581 et susceptible d’accueillir des formes de vie. En quelque sorte, le point G de Gliese permettrait à l’humanité d’échapper à son triste sort lorsque, d’ici 5 milliards d’années, le soleil aura fini d’exister. La nouvelle n’échappa pas à l’oreille écologique et attentive de mon mari Willy : il est prêt à faire ses valises pour pratiquer la lombriculture sur Gliese 581 g. C’est parfois pénible d’avoir épousé un con.

Octobre : pas d’opprobre

Le mois d’octobre 2010 reste signalé à notre mémoire comme l’accession de Liu Xiaobo au prix Nobel de la paix. Excusez-moi un instant : depuis 2003, cet énergumène préside le Centre chinois indépendant PEN. On peut dire donc que c’est un péniste. Et franchement, les lepénistes chinois méritent-ils le prix Nobel de la paix ?

Novembre : le Fillon du membre

Rien ne s’est passé, en novembre 2010, dans le monde. Rien à l’exception du remaniement qui a affecté le gouvernement français. Extraordinaire. Comme la moule accrochée à son rocher (les mois en -re sont recommandés pour les fruits de mer), François Fillon succédait à François Fillon. Et comme le nouveau Premier ministre n’avait rien à dire, il s’envoya lui-même le dire à sa place, au cours d’un discours de politique générale qui s’inscrira dans les annales comme un modèle du genre. Pas les annales gouvernementales, les annales du poker menteur.

Décembre : plus de rime en membre

Le mois de décembre 2010 a vu un véritable triomphe de la démocratie : Alexandre Loukachenko a été réélu président de Bélarus à la quasi-unanimité des suffrages. Moi, j’aime bien Loukachenko : il a une petite moustache, des idées arrêtées, mais il n’est pas allemand. Ça nous rappelle quelque chose, mais ça nous change.

L’année 2010 fut déplorable. Rassurez-vous : l’année 2011 ne le sera pas moins. Ainsi va la vie. Le meilleur à tous les Causeurs. Et plus si affinités.

Côte d’Ivoire : Le boulanger et ses mitrons

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photo : busy.pochi

Jusque-là, j’observais de loin, avec la modestie du profane absolu en affaires africaines les récents développements de la situation en Côte d’Ivoire. En fait, comme dans de très nombreux pays d’Afrique et du Moyen Orient, le simulacre démocratique imposé par les puissances occidentales et leurs alliés devait décider de la mainmise par l’une ou l’autre des ethnies de la rente nationale. En l’occurrence de déterminer quel clan allait se servir des revenus du cacao et du pétrole pour mener une politique clientéliste au profit exclusif de ses affidés, et mettre l’appareil d’Etat (armée, justice, police) à la botte du président élu et de ses amis. Le nombre des Etats africains fonctionnant hors de ce schéma se compte dur les doigts d’une seule main d’un bûcheron ayant eu des ennuis avec sa tronçonneuse.

Comme le pays est divisé, de fait, entre le nord musulman favorable à Alassane Ouattara et le sud chrétien qui penche plutôt pour Laurent Gbagbo, d’ethnie bété, pour le second tour, le ralliement à l’un ou à l’autre du troisième larron, Henri Konan-Bédié, chrétien d’ethnie baoulé était de nature à faire pencher la balance. Konan-Bédié a choisi Ouattara, et les Baoulés l’ont suivi… Pour le reste chacun a fait comme d’habitude : on ne se risque pas à faire campagne pour le candidat qui n’est pas dominant dans sa région ou dans son ethnie.

Scénario bosniaque ?

Bref, ces élections ivoiriennes ont fait ressurgir dans ma mémoire un épisode aujourd’hui oublié des guerres yougoslaves. En 1991, après la sécession de la Slovénie et de la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, république fédérée multiethnique (44% de Bosniaques musulmans, 32% de Serbes, 17% de Croates) entre en turbulence. Les leaders musulmans et croates sont favorables à l’indépendance, alors que les Serbes s’y opposent. L’Union européenne met en place une commission présidée par Robert Badinter pour surveiller l’évolution de la situation et déterminer les conditions d’une reconnaissance par l’UE d’un départ de la Bosnie de la Fédération yougoslave. Cette commission impose la tenue d’un référendum avant de prendre toute décision. Celui-ci, qui a lieu le 29 février 1992 donne une majorité soviétique (99,4%) aux partisans de l’indépendance. Avec un petit inconvénient tout de même : le boycott total de ce scrutin par les Serbes de Bosnie. Ce qui n’empêcha pas Robert Badinter de prendre acte des résultats de ce référendum et l’UE de reconnaître sans barguigner l’indépendance de la Bosnie. La logique purement arithmétique, celle qui s’applique dans des démocraties où le suffrage n’est pas surdéterminé par des considérations ethniques ou claniques a produit dans ce cas d’espèce le résultat que l’on sait : cinq ans de guerre, des massacres à répétitions, et une Bosnie-Herzégovine qui ne tient, encore aujourd’hui que sous la férule de l’UE…

Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, une approche de ce type est de nature à produire les mêmes effets, et les poids lourds de la « communauté internationale » (en fait Sarkozy, Obama et l’UE) se sont quelque peu précipités en lançant un ultimatum comminatoire à Laurent Gbagbo, sans prévoir les moyens militaires destinées à rendre la menace crédible. Renvoyer le mistigri à la CEDEAO (Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest) pour veiller à l’expulsion manu militari de Gbagbo de son palais présidentiel est une vaste blague : quel chef d’Etat africain prendrait aujourd’hui le risque de créer un précédent qui pourrait un jour ou l’autre se retourner contre lui ?

Cette affaire ivoirienne est donc aujourd’hui une comédie qui pourrait, hélas, vite tourner à la tragédie. Mais restons dans le registre comique pendant que c’est encore possible : Laurent Gbagbo est surnommé « le boulanger » par ses concitoyens en raison de son aptitude à rouler ses adversaires dans la farine. Comme il est aujourd’hui dans le pétrin, il a fait appel à deux mitrons, plus tout jeunes, certes, mais dont l’âge n’a pas émoussé leurs passions pour les coups d’éclats et les coups tordus. Ils ont pour nom Jacques Vergès (85 ans) et Roland Dumas (88 ans), et il viennent de débarquer à Abidjan pour « conseiller » Gbagbo et son clan. Les paris sont ouverts pour savoir qui Ouattara embauchera pour contrer les papys flingueurs : Kiejman ? Metzner ? Ils ont du temps libre depuis l’accord de paix signé chez les Bettencourt…

Les profs, ces zéros…

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photo : krossbow

Cette fois-ci, c’est certain : le monde marche sur la tête. La récente pétition demandant la suppression des notes à l’école primaire et au collège achève le processus de décomposition pédagogiste d’une institution en phase terminale. Elle est à l’initiative de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville), une association que les professeurs de zone difficile connaissent bien, composée d’étudiants bénévoles toujours prêts à aider les élèves dans les permanences de quartier.[access capability= »lire_inedits »] Comme ça, ça paraît sympathique, humain, citoyen. Le problème est que l’AFEV, qui a tellement travaillé sur la représentation que l’élève se fait de l’école, n’a jamais travaillé sur la représentation qu’elle, comme association, se faisait du métier d’enseignant aujourd’hui. À l’AFEV, on est persudé que le maître est méchant par nature, engoncé dans un savoir qu’il ne remet jamais en question, et qu’il considère ses élèves comme de petits robots. Il refuse aussi de se former, de dialoguer avec les parents, d’individualiser sa pédagogie, de prendre en compte la diversité des parcours. Bref, au sens sartrien du terme, c’est un « salaud ».

Faut-il créer des troisièmes option foot-basket dans le « 9-3 » ?

Je n’ai ainsi pas été tellement étonné de voir, parmi les signataires de la pétition, le sociologue Eric Debarbieux. Il y a quelques années, Eric Debarbieux a voulu venir enquêter dans l’établissement dans lequel je travaillais en se posant, au départ, des questions légitimes : celle de la violence et de l’échec scolaire dans les ZEP. Il y avait juste eu un petit problème : il avait expliqué à France Culture et dans quelques articles que le problème, a priori, semblait évidemment venir des profs qu’il avait gentiment qualifiés de « schizophrènes » puisque leurs syndicats réclamaient toujours plus de moyens en refusant d’innover dans leurs pratiques.
Refuser d’innover dans les pratiques, pour ces gens-là, cela veut simplement dire ne pas sacrifier nos exigences et estimer que le programme de l’Ecole de la République s’applique aussi aux enfants des mileux défavorisés. Si je simplifie − et il faut toujours simplifier avec les sociologues et ces spécialistes du monde enseignant qui n’ont jamais enseigné −, on devrait créer des 3e option grec ou cinéma dans les centres-villes et des 3e option foot-basket dans le « 9-3 ».

Pour en revenir à Monsieur Debarbieux qui voulait, de fait, nous évaluer pour nous expliquer qu’il ne fallait plus évaluer les élèves, la levée de boucliers chez les sales conservateurs que nous étions lui fit renoncer à son projet, et je dois encore avoir dans mes archives du ridicule contemporain la lettre qu’il nous envoya et qui oscillait entre l’excuse et la bonne foi blessée de l’humaniste.
Et les « schizophrènes » continuèrent, au jour le jour, à faire face à leurs élèves et à innover sans le dire, parce que de toute manière, réussir, pour une jeune certifiée nommée à 800 kilomètres de chez elle, à faire passer la beauté des textes fondateurs à des classes où des élèves vivent sous le seuil de pauvreté, cela demande beaucoup plus de faculté d’adaptation, de courage, de dignité, de foi et même de sens de l’intérêt général que n’en auront jamais les membres de l’AFEV qui viennent expulser leur culpabilité petite-bourgeoise dans un caritatif de dame chaisière.

Ce ne serait pas très grave si cela ne passait pas, en plus, par un dénigrement larvé de la figure du prof, qui n’en a pas besoin par les temps qui courent. Et la pétition de l’AFEV est révélatrice de cet état d’esprit. Rendez-vous compte : le prof note ses élèves ! Il se permet de dire ce qui est très bien, bien, moins bien ou franchement à revoir.
Au nom de quoi, on se le demande ? Qui est-il, ce galeux, ce pouilleux, ce crypto-fasciste qui s’octroie le pouvoir régalien de classer ? Quelle est sa légitimité ? Un concours ? Allons donc ! Des études ? Vous plaisantez ? Un amour sincère du métier et des élèves qui sont dans sa classe ? Vous plaisantez, il ne fait que jouir sadiquement de son capital symbolique ! Il produit de l’inégalité, chaque jour, inlassablement. Et la violence générale de la société, la guerre de tous contre tous qui caractérise la France des années 2010, ce n’est pas compliqué, c’est devant le tableau noir qu’elle prend naissance.

Pour les pétitionnaires, la transmission, c’est la réaction

On ne sera pas surpris, non plus, de trouver parmi les signataires de cette pétition l’inénarrable Daniel Pennac. Daniel Pennac occupe la place bien particulière de rebelle officiel, de dadaïste d’Etat dans notre paysage national. Il trouve que les honneurs, la culture, tout ça, ce n’est pas très sérieux et qu’il ne faut pas embêter les enfants avec ça. Ce qu’il aime, dans la pétition, c’est qu’elle veut en finir avec la hiérarchisation et lui substituer une logique de coopération. Il faudra qu’il nous explique, ce fouriériste passionné, cet agrégé de lettres, certes mauvais écrivain − mais qui a bénéficié malgré tout d’un enseignement un peu contraignant et un peu axé sur la transmission −, pourquoi, en d’autres temps, il a accepté la Légion d’honneur et aussi pourquoi il se fend, dans Comme un roman, d’une « déclaration des droits imprescriptibles du lecteur » qui peut sembler amusante quand on a soi-même une bibliothèque conséquente et une culture assurée, mais qui est d’une démagogie dévastatrice pour des enfants dont les seuls livres qu’ils voient sont ceux du CDI du collège ou de l’école primaire.
Pennac, de manière souriante, c’est : « Après moi, le déluge ! », comme ses congénères de la « génération lyrique » qui ont profité de tout, jusqu’au bout, et laissent un monde moralement et économiquement en ruines mais veulent, en plus du beurre et de l’argent du beurre, le cul de la crémière médiatique : ils veulent paraître sympas et renvoyer dans les limbes de la réaction tous ceux qui croient encore un peu aux vertus de la transmission comme seul vecteur d’émancipation et d’égalité réelle.

Cette pétition est à la fois risible et inquiétante, comme le sont toutes les offensives modernisatrices qui caractérisent l’abaissement de la raison partout à l’œuvre ces temps-ci. On veut supprimer les notes car tout classement, pour des enfants, serait intrinsèquement pervers. Mais que l’on nous explique pourquoi c’est justement à l’école que les notes devraient être supprimées alors que, partout ailleurs, règne une idéologie de l’évaluation qui masque toujours celle du rendement. Les politiques publiques sont évaluées, les entreprises sont régulièrement soumises à des audits. Partout des « men in black » débarquent dans des bureaux, s’enferment avec leurs ordinateurs portables, reçoivent inviduellement agents, cadres, employés, ouvriers puis repartent au bout de quelques semaines avant d’envoyer des rapports qui vont recommander restructurations et licenciements, dans une logique purement comptable. La culture du chiffre qui conditionne les notations des fonctionnaires est partout à l’œuvre, y compris dans la police et l’hôpital. Les adultes sont infantilisés et cette infantilisation les pousse parfois au suicide, devenu une cause de mortalité au travail parmi d’autres.
Et voilà que le seul endroit, l’école, où les notes sont un moyen légitime, accepté et souhaité par les élèves et leurs parents, est montrée du doigt. Nos pyromanes pétitionnaires proclament fièrement, au nom d’un humanisme de façade, que les notes ne veulent rien dire, mais elles réapparaissent par magie quand il s’agit de dire d’un seul coup : « Toi, tu pars en seconde générale. Toi, tu pars en seconde professionnelle. »

C’est ce que Jean-Pierre Le Goff, dans un livre au titre évocateur, La Barbarie douce ou la modernisation aveugle des entreprises et des écoles, a bien montré. On fait règner un esprit copain dans la start-up comme au collège, avec tutoiement et main dans le dos. Mais quand le réel fait son retour en force, c’est là que la vraie violence arrive.
Sans repère, l’employé licencié qui se croyait pote avec le patron et l’élève orienté contre ses vœux qui pensait que le prof était un animateur tellement cool ont l’impression d’avoir été les dindons de la farce, ou en l’occurrence, de la tragédie.[/access]

Après la neige, une avalanche d’injures

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L’épisode neigeux, comme disent les météorologues vient de prendre fin, et peut-être sera-t-il suivi d’un autre, bientôt. De cette mésaventure, paresseux et poussifs les journaux télévisés ont gavé ces oies qui les regardent. Mais aucun d’eux, si j’ai bonne mémoire, ne s’est fait l’écho de cet autre phénomène météorologique stupéfiant, qui accompagna la neige tombant sur notre beau territoire, je veux parler de ces avalanches d’injures qui se sont abattues sur nos mairies ou nos préfectures. A la mairie de Montreuil-sous-Bois, chaque jour, depuis une bonne semaine, les secrétaires des élus municipaux ne peuvent décrocher un téléphone sans voir tomber sur elles des tombereaux de mots orduriers. A en croire ces bonnes âmes, évidemment anonymes, qui hurlent au bout du fil, la municipalité ne fait pas son travail, elle ne déneige pas assez, ou pas assez vite ou même pas du tout.

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous : les administrés se plaignent que des élus qu’ils ont élus, disent-ils (en réalité ils n’ont pas voté ou bien voté pour d’autres) ne diligentent pas dans la minute devant chez eux des employés agiles qui, pelle en main, viendront débarrasser leur bout de trottoir de cette neige qu’on n’avait pas sonnée. Les secrétaires impavides ont bien du mérite. Les pauvres, font tampon et y sont habituées : à longueur d’année, les courageux anonymes décrochent volontiers leur téléphone pour les agonir.

Sans doute aussi espèrent-elles, ces patientes secrétaires, carnet en main, prendre en note la plus belle phrase qu’on leur aura servie ; rentrées chez elles, ça les fera rigoler, c’est sûr. Et elles ont raison, car cette année, la neige fondue a découvert quelques prodigieuses perles. Tenez, je vous livre la plus belle, qu’on m’a rapportée. Mélodie S., la secrétaire d’une adjointe au maire avait à peine décroché son téléphone, stoïque, blasée, qu’elle entendit passer dans l’écouteur cette faramineuse envolée : « Du temps d’ l’ancien maire, connasse, y neigeait moins ! » Ça lui a coupé le sifflet, à Mélodie. Et les bras, comme disait Coluche, lui en sont tombés des mains.

Chaque peuple a sa bêtise et le comique – involontaire – qui lui sied. Je ne doute pas que des perles de même proportions, – neige en moins ou pas – on en pourrait trouver ailleurs, à Ouagadougou, Shanghai ou Bénarès. Mais mine de rien, une perle comme celle-là fleure bon le terroir. Il faut des générations de Français, pour en arriver là, n’en doutons pas. C’est l’esprit de Flaubert et de son dictionnaire qui souffle dans ces inattendus prodiges. Tenez, à nos amis du Sénégal ou du Liban qui nous lisent, je suggère qu’ils nous envoient quelques avatars locaux de cette manne inénarrable. On se sentira moins seuls, avec notre neige et notre bêtise.

Rétropédalage vers l’Hémicycle

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« Le retour des morts-vivants. » Voilà la plaisanterie qui a fait rire pas mal de monde à l’Assemblée nationale, fin décembre. Le come-back des ministres virés de « Fillon IV » à leur poste de député a donné lieu à une chouette bousculade entre télés et radios pour arracher le premier son de Jean-Louis Borloo réinstallé dans son fauteuil d’élu valenciennois ou le premier grognement d’indépendance de l’ex-ministre de la Défense, Hervé Morin.

Reprenons : depuis la réforme constitutionnelle de 2008, les ministres peuvent automatiquement retrouver leur siège à l’Assemblée sans avoir à passer par une élection partielle où, comme chacun le sait, l’électeur est trop souvent partial. Trente jours après leur éjection du gouvernement, le temps de renvoyer le suppléant à son métier de doublure, ils reviennent donc désormais dans l’Hémicycle. On s’était pourtant habitué à voir Cécile Gallez, baptisée peu élégamment « Mamie Nova », occuper le siège de Borloo depuis dix ans. Oui, ça fait dix ans qu’il est ministre… Mais personne n’a en tête le nom du suppléant d’Éric Woerth, ou de celui d’Hervé Novelli.

Il faut se souvenir que ce retour automatique avait été décidé par le président de la République pour régler certains cas particuliers de ministres qu’il souhaitait nommer, mais dont il redoutait l’échec à une législative partielle en cas de retour à la vie commune parlementaire. Va donc pour le retour automatique, équivalent politique du « ceinture et bretelles ». Cette disposition avait été supprimée par de Gaulle, celui-ci considérant que les ministres de la IVe, qui avaient la certitude de retrouver leur siège, n’étaient guère fiables et prenaient avec un peu de légèreté leurs obligations de solidarité gouvernementale. Evidemment, avec Sarkozy, tout a changé. On dirait qu’il ne craint pas les dissidents. Il a bien plus peur des électeurs…

Ce retour est devenu en lui-même un objet de commentaire néo-politique : « Alors, Éric Woerth, ça vous fait quoi d’avoir un tout petit bureau, après avoir été ministre ? » « Jean-Louis Borloo, le terrain, ça vous manquait ? » Y’a plus de saisons, celle du marron glacé est devenue aussi celle du marronnier. Christian Estrosi, fidèle parmi les fidèles, lui itou revenu au régime ordinaire de la République, fuit les médias. Comme Woerth… mais, dans ce dernier cas, c’est peut-être pour d’autres raisons… Qu’on se rassure, l’ardeur médiatique n’a duré qu’un jour, le temps d’épuiser les images d’Hervé Morin se déclarant soulagé, heureux d’avoir pu « déjeuner avec sa fille », ou de Borloo feignant de fuir les caméras en lançant aux journalistes qui lui couraient après : « Je vous aime ! »

La politique du golden-parachute à cocarde

Pour être exhaustif, il faut noter que cette politique du golden parachute à cocarde dépasse les frontières de l’Assemblée. Il n’y a qu’à voir comment d’autres anciens ministres, pourtant qualifiés de turbulents, ont été rattrapés au vol : Rama Yade, disgraciée, aurait pu retourner au Sénat dans son emploi d’administrateur, auquel elle semblait terriblement attachée − elle a dû y faire référence onze à douze mille fois depuis qu’elle existe publiquement. On lui a néanmoins refusé le bonheur de retrouver son administration d’origine pour la forcer à accepter le poste d’ambassadeur à l’Unesco. On murmure que Fadela Amara, elle aussi, finira par bénéficier d’une nomination quelque part. Comme Xavier Darcos en son temps (il a hérité de Culture France, le bras armé de nos Arts et lettres à l’étranger), Roger Karoutchi nommé à l’OCDE (alors qu’il ne parle pas un mot d’anglais), ou Christine Boutin bénéficiant d’une mission sur les conséquences sociales de la mondialisation avant de rendre, sous la pression médiatique mais avec une certaine classe, ses indemnités.

À l’arrivée, la République est bonne fille, même avec ses enfants indisciplinés. Et si les télés avaient voulu nous raconter, pour une fois, quelque chose d’intéressant, elles auraient mieux fait d’aller débusquer, au fin fond de leur mairie, les rares débarqués à qui on n’a rien proposé ou, mieux encore, ceux n’ont rien demandé en échange de leur potentielle capacité de nuisance…

Adios ducados…

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L’Espagne vient d’adopter hier une des lois anti-tabac les plus drastiques d’Europe : la cigarette sera désormais prohibée, comme c’est déjà le cas ici, dans les espaces clos (cafés, restaurant, boites de nuit…), mais aussi devant certains lieux publics de plein air. Ainsi un malade ne pourra-t-il plus, sous peine d’une amende considérable, aller fumer une clope devant son hôpital.

Une double peine qui bien sûr enthousiasme les tenants du lobby anti-tabac, tels le Pr Bertrand Dautzenberg, inénarrable président de l’Office français de prévention du tabagisme, pour qui notre pays est à la traine, à en croire ses déclarations publiées ce dimanche sur le site de La Croix: « Depuis trois ans, plus rien n’est entrepris pour combattre le tabagisme. Les augmentations du prix du tabac – trois fois 6 % de hausse et non pas trois fois 10 % comme préconisé – ont été arbitrées conformément aux souhaits des industriels qui avaient calculé que ce niveau n’affecterait pas la consommation.»

Pourtant d’après le Pr Dautzenberg, il y a plein de bonnes idées à trouver chez nos voisins vertueux, notamment la Finlande qui, se félicite-t-il, « a voté cet automne une loi prévoyant la fin du tabac pour 2040.»

D’un côté, ça fait froid dans le dos. D’un autre côté, j’aime bien l’expression « la fin du tabac ». Elle en dit assez long sur l’état d’esprit des illuminés prohibitionnistes. Pourquoi ne pas voter, pendant qu’on y est, la fin du Sida, des accidents de la route ou du froid en hiver?

Et puis d’ici 2040, ça me laisse tout de même trente ans pour constituer des stocks…

2012, c’est déjà plié

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Ses traits, souvent brouillés par une tourmente intime, se sont creusés, ses yeux réfléchissent une lueur d’affolement. Ceux qui l’ont connu jeune maire de Neuilly, heureux du mauvais tour qu’il avait joué à Charles Pasqua, affable, traître innocent, dissimulant à peine le désordre qu’un coït furtif avec une secrétaire venait de semer sur son bureau, ceux-là n’osent plus rien prédire. Certains prétendent que les riches se détournent de lui, se moquent de ce « petit avec des grandes oreilles », toujours inquiet, bouillant d’une exaspération universelle, environné d’athlétiques gardes du corps. Ils tournent leurs regards vers un certain patron du FMI, un vrai caparaçonné, celui-là, un type qui « tient » la table, cynique sans masque, pleinement justifié : au reste, n’a-t-il pas privatisé largement, sous Jospin ? Jusqu’où n’ira-t-il pas sous lui-même ?[access capability= »lire_inedits »]
Pour en revenir à Nicolas S., ses compagnons, naguère encore, l’encourageaient à prendre les choses en main, privées et publiques, vantaient sa propension à tout gouverner, voire à soumettre tout. Ils se désolent aujourd’hui, s’effraient de sa récente vocation christique qui l’entraîne vers le sacrifice.

Il est là, posé devant la République, offert à la sanie, à l’outrage. Et l’on y va de bon cœur ! Son visage contristé, son costume Gucci, ses chaussures vernies, tout cela est souillé d’éclats de glaire, étendus jusqu’à composer des filets tremblants. Il ne frémit ni sous l’opprobre ni sous l’ordure ; il endure, il s’endurcit, il offre plus de surface corporelle aux coups. Il se murmure qu’il connut son Canossa, avant le dernier remaniement : il exigeait ceci, il dut faire cela ! On lui fit comprendre qu’il n’avait pas le choix, que son quinquennat s’achèverait plus vite que prévu et qu’à côté de sa sortie de l’Élysée − une vraie conduite de Grenoble, compliquée de plumes et de goudron −, celle de Giscard tiendrait de la kermesse bon-enfant !

Il n’a pas dit, cette fois, alors qu’il l’a proclamé si souvent, qu’il avait changé. Il a subi, certes, mais il a surtout achevé sa mutation. Lui présenterait-on l’un de ces beaux stylos qui, au début de son septennat, éveillait sa convoitise, qu’il le contemplerait encore un long moment, avant de le glisser dans sa poche. Non comme un voleur, mais comme un enfant émerveillé qui se saisit des objets sans même les réclamer. Ils furent créés, ils lui sont destinés. Il les caresse puis les engloutit, en prédateur innocent. C’est qu’il ne prend pas garde à la douceur des choses…

Le pays, il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé

Que représente la France pour Nicolas Sarkozy ? Point encore son reflet, mais presque son idéal, sa projection peut-être. Il se disait prêt à gouverner le pays « réel », celui qui souffrait de la délinquance, travaillait durement pour un salaire de misère, vouait aux gémonies les charges, les contraintes, la politique. Il le voulait teigneux, monté sur ressorts, boulimique, enfin allégé de ce poids culturel qui entrave ses membres et ralentit sa course. Il s’impatiente de voir la France peuplée exclusivement de futurs ou ex-candidats aux émission de télé-réalité : ados querelleurs et butés ; pré-retraités survitaminés aux cheveux anormalement noirs et cirés, le derme étrangement lisse ; bimbos californiennes énervées aux lèvres surabondantes ; petites garces nouvelles, consolatrices négligentes de narcisses infantiles, dysorthographiques et pleurnichards ; anciennes ménagères de plus de cinquante ans, soumises à la dure loi de la pesanteur et de la disgrâce, qui voudraient bien écouler leur énorme stock d’hormones.

Il y eut autrefois la France de Guy Lux, mélange de terroirs et de plaisanteries grasses, puis la France de Coluche, d’outrage et de vindicte : il y a désormais la France d’Arthur et de Mickaël Vendetta, soit le rêve de reconnaissance warholien qui s’éternise, alors qu’il devait durer un quart d’heure ; un cauchemar numérisé !
Mais qui donc s’opposera sérieusement à lui, parmi le (petit) personnel politique ? DSK, donc, très différent de lui dans l’allure et les manières ? Diplômé certes, mais échouant au concours de l’ENA ; avocat d’affaires, massif, avec un embonpoint de commensal frénétique, des épaules rondes et tombantes, une démarche alourdie, des mines goguenardes ; quelque chose, dans la mise, d’un jouisseur papelard de la IVe République. Il a terriblement envie de ne pas aller au combat, il cherche des camarades qui le « retiendront de faire un malheur ».

Néanmoins, s’il se lançait dans la compétition, qui l’aurait sorti du lot ? Qui l’aurait préparé, tel un entraîneur son boxeur, qui l’aurait désigné, au final, pour l’affronter : qui, sinon Sakozy ? Qui, du créateur ou de sa créature, jouirait le plus évidemment de la situation ? Et lequel des deux, dans la coulisse, se moquerait le plus bruyamment du « socialisme à la française » ? Enfin, ce DSK, jouisseur impénitent, supporterait-t-il la dure condition des hommes politiques de premier plan : jugés en permanence par la classe intermédiaire, les journalistes, surveillés par Internet, examinés par leurs clients, désormais lapidés avant d’avoir seulement agi !

À la vérité, Nicolas S. n’a aucun adversaire à sa mesure, dans les temps que nous vivons. Il est l’homme de l’épuisement et de la liquidation. Les socialistes, qui n’aiment rien tant que la vérité différée ou le mensonge dissimulateur, n’ont pas pris la mesure du monde présent : c’est pour cela qu’ils ressassent et vont répétant qu’il faut changer le monde ancien. Nicolas Sarkozy sait qu’il convient de ne plus toucher à rien, que les choses sont en place, que le plus dur est accompli et que le réel, enfin débarrassé de la France, accomplira sa métamorphose.

Il a manqué son premier quinquennat par erreur d’appréciation, par goût de l’illusion propre aux vainqueurs. Il réussira son second mandat, attentif au navrant spectacle de la mondialisation, qui divertit les perdants.[/access]

Gaza n’est plus ce qu’il était…

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Les statistiques annuelles du Shin Bet, le service en charge de la sécurité intérieure israélienne, font état d’une baisse très sensible des actes terroristes en 2010. Ceux-ci ont néanmoins fait neuf victimes, mais ce chiffre est le plus bas depuis le déclenchement de la seconde intifada en septembre 2000. En outre, pour la deuxième année consécutive les israéliens n’ont pas eu à déplorer d’attentats suicide.

Toujours d’après le communiqué du Shin Bet, le nombre d’attaques à la roquette ou au mortier depuis Gaza est lui aussi en baisse sensible: on a compté en 2010 150 tirs de roquettes et 215 d’obus de mortier contre 569 roquettes et 289 obus de mortier tirés depuis Gaza en 2009, et 2.048 roquettes et 1668 obus de mortiers en 2008.

De là à penser que l’Opération « Plomb durci » lancée par Tsahal contre le Hamas il y a deux ans n’a pas été sans effets bénéfiques, il n’y a qu’un pas, que Stéphane Hessel est bien sûr libre de ne pas franchir.

Cela dit, on aurait tort de penser que ces résultats encourageants sont dus uniquement au succès militaire de janvier 2009. Il y a une face cachée à cette baisse du terrorisme, et qui est un peu moins cachée grâce à Wikileaks : la collaboration régulière et fructueuse entre les agents du contre-espionnage de l’Etat Hébreu et ceux de l’Autorité palestinienne. De cela, le Shin Bet ne dit rien dans son communiqué, mais il est bien normal qu’à Jérusalem comme à Ramallah, les services aient leurs petits secrets…

Peter Watkins le salutaire

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La rétrospective de dix films de Peter Watkins qui se tient depuis le 1er décembre au Reflet Médicis à Paris, est l’occasion de découvrir ce cinéaste britannique finalement méconnu, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a toujours su faire preuve d’un anti-conformisme salutaire. De La bombe (1966), qui détaille les conséquences d’une explosion nucléaire en Angleterre, basées sur des témoignages des bombardements de Dresde ou d’Hiroshima, interdit pendant plus de vingt ans par la BBC, à Punishment Park (1971) pamphlet anti-Nixon resté moins d’une semaine à l’affiche aux Etats-Unis, d’Edvard Munch (1973) censuré par la télévision norvégienne à La Commune (2000), « trahi par Arte »[1. Ce film de six heures avait été diffusé tard dans la nuit et en une seule fois plutôt qu’en épisodes (entretien de Peter Watkins avec Jean-Luc Douin, Le Monde, 2 février 2005).], ce cinéma jamais en odeur de sainteté n’est, de fait, pas des plus accessibles.

Contre le pouvoir simplificateur des images modernes

Ce qu’il faudrait comprendre cependant c’est que Watkins, en dépit des apparences, souhaite ardemment contribuer au roman national des pays où il tourne, mais sans jamais recourir à l’Epinal rassurant qui de La Môme au Soldat Ryan, ne nous dit en somme, rien sur la France ou les USA.

Ce qu’il souhaite, lui, c’est mettre en lumière les secrets de famille et les histoires enfouies, dénicher ce qui bloque, accompagner ce qui résiste : beaucoup d’acteurs de La Commune sont ainsi des sans-domicile-fixe de Belleville, qui se mettent à chanter la Marseillaise avec vigueur en nous regardant bien en face, nous les spectateurs qu’ils pourraient demain croiser dans la rue. Quant aux jeunes révoltés de Punishment Park, politique fiction aux allures de documentaire dans l’Amérique de la guerre du Vietnam, ils étaient partie prenante de mouvements contestataires et les jurés des tribunaux d’exception du film, d’authentiques conservateurs américains. Et ce sont les descendants des soldats écossais dépenaillés se rendant en ordre dispersé vers la bataille de Culloden (1964) qui interprètent le rôle de leurs ancêtres. Peter Watkins ne sacrifie jamais l’acuité singulière de ses parti-pris à une sacro-sainte objectivité, qui est toujours le paravent derrière lequel le système s’en donne à cœur joie : de Forgotten Faces (1961), sur le soulèvement hongrois de 1956, jusqu’à cette admirable fresque sociale qu’est La Commune, tournée quarante ans plus tard, c’est en effet toujours la complexité d’un peuple, les contradictions de son âme, qu’il tient à célébrer.

Voilà pourquoi ce cinéaste se bat contre le pouvoir simplificateur des images modernes, agencées pour soumettre sans résistance. Qu’est-ce donc que cette « monoforme » qu’il vilipende ? C’est cette manière de filmer à l’identique de Paris à Hong-Kong et de Rio à New York, cette facture lise constituée d’un « mitraillage dense et rapide de sons et d’images, structure apparemment fluide mais structurellement fragmentée qui nous est devenue si familière […], dont les variantes ont des caractéristiques communes : répétitives, prévisibles et fermées à toute participation des spectateurs »[2. Peter Watkins, Media Crisis, Editions Homnisphères, 2004], soit l’inverse exact de son cinéma qui renvoyant dos à dos fascination et distanciation, libère le spectateur parce qu’il lui redonne du temps et de l’espace.

L’audacieuse esthétique de Peter Watkins est ainsi cohérente avec sa contestation politique : battant en brèche les divers régimes d’images hypnotiques, il est l’un des rares à s’opposer aussi bien à l’effacement des identités qu’à l’essentialisme identitaire.

Epice and love

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Dans l’excellent blog Drogues news qu’il tient sur le site des Inrocks, Arnaud Aubron nous apprend tout sur la dernière substance hallucinogène qui fait fureur aux USA « Jusqu’où les jeunes Américains sont-ils prêts à aller pour se droguer? Au moins jusque dans la cuisine de maman ». Et oui, le produit en question est en vente partout, puisqu’il s’agit de la noix de muscade. D’après l’auteur, le sujet a déjà fait l’objet de reportages alarmistes sur CNN et ABC, et une vague de panique est en train de déferler sur les moms conscientisées, et il n’est pas certain que les statistiques publiées par Slate « Au cours de l’année écoulée, 67 appels pour intoxication à la noix de muscade ont été adressés au centre américain anti-poison, contre 5000 pour la marijuana » suffisent à calmer la psychose.

Toujours est-il que ce papier m’a remémoré quelques bribes oubliées (disons, plus vraisemblablement, refoulées) de jeunesse : on a la madeleine qu’on peut. Et puisque j’ai déjà bassiné avec mes souvenirs de rebelle chevelu de troisième les lecteurs du blog d’Arnaud, il n’y a pas de raison que ceux de Causeur y échappent

Ils remontent aux premières grandes années du shit dans les collèges de banlieue, circa 1972-1973. Tant pis pour le lustre de mon CV, je n’en fut pas un protagoniste actif, mais seulement un témoin, étant pour ma part plutôt adepte de ce qu’on appelait pas encore le binge drinking (Ricqlès à 80°, ou bien alcool pharmaceutique légèrement aromatisé au jus d’orange de la cantine, ou encore rhum Négrita les jours de fête, genre concert de Lou Reed au Palais des Sports…).

Bref à l’époque, le shit était rare et cher, il n’y avait que très rarement de dealers attitrés dans les établissement scolaires et les adeptes de la barette revenaient souvent bredouilles de leurs expéditions rue de la Huchette (sans parler des fois où ils s’étaient fait refiler de la halva ou du henné sous papier alu). Quand la disette se prolongeait, toute la classe (enfin tous les mecs cools de la classe ou du « Foyer socio-éducatif ») étaient mis à contribution pour collecter dans les cuisines de leurs mamans les fameuses noix de muscades au profit de leurs potes sevrés malgré eux.

Si ma mémoire est bonne, ladite muscade était ensuite râpée à raison de trois noix pour un verre de lait sucré. D’après les consommateurs, ça ne valait pas un bon shilum (les plus jeunes rechercheront le mot dans google) mais c’était mieux que rien…

En revanche, pour l’avoir essayé moi-même, je peux certifier qu’arracher les fils des peaux de bananes, les faire sécher et les fumer ensuite est une perte de temps absolue. Remarquez, à cette époque, du temps, on en avait…

The best of the year

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On achève bien les chevaux. Je ne vois pas pourquoi on aurait d’autres manières avec les années. Il n’y a qu’à parcourir les rétrospectives qui fleurissent ces jours-ci dans nos journaux, comme les marronniers essaiment leurs derniers fruits une fois l’hiver venu, pour s’en convaincre : 2010 fut une année de merde. Je corrobore.

Tout a commencé au mois de janvier quand un médecin, qui visiblement n’avait pas tiré son diplôme de cancérologue d’une pochette surprise, annonça à Oskar Lafontaine et à moi-même que nous avions décroché le gros lot. J’en fus quitte pour un nichon – ils m’ont ôté le droit, afin de respecter mes convictions qui me portent politiquement à gauche. J’ignore ce qu’ils ont retiré à Oskar. J’espère simplement que l’ancien leader de Die Linke n’a pas piqué son postiche à Mélenchon et qu’il se sera fait confectionner une perruque de cancéreux qui vous fait passer toute citoyenne normale pour une juive orthodoxe. Ça nous apprendra, somme toute, à ne pas avoir versé, des années durant, notre obole à l’ARC : on ne vit pas impunément !

Janvier : tremble comme tu veux

Janvier 2010 fut un mois calamiteux. Tremblement de terre à Haïti, tremblement de tête à l’Elysée avec l’acquittement de Dominique de Villepin, tremblement de cils à Berne avec la levée du secret bancaire pour les citoyens américains : ce fut le mois de tous les tremblements. Mais le tremblement le plus terrible fut certainement, le 1er janvier 2010, la nomination de Herman van Rompuy à la présidence du Conseil européen. C’est la première fois que l’Union européenne se dote d’un président du Conseil et ils n’ont rien trouvé de mieux que d’embaucher une tête à claques native. Je sais : c’est pas beau de s’en prendre au physique des gens. C’est ce que j’ai dit au chirurgien avant qu’il ne me charcute le nibard droit. Mais avouez que nous avons tous eu, dans notre enfance, un Herman Van Rompuy que l’instinct cancre nous commandait de baffer sans vergogne. C’est lui qui pointait le doigt bien haut quand la maîtresse interrogeait la classe, c’est lui qui jamais ne se mettait les doigts dans le nez, c’est lui qui dénonçait ses petits camarades. Et c’est lui, enfin, qui finissait régulièrement, derrière ses petites lunettes, son air pincé, à pleurer dans les toilettes parce que les garçons lui avaient passé la bite au cirage.

Février : les blagues les plus courtes sont toujours les plus brèves

Le mois de février 2010 fut le plus ennuyeux qui soit. Il ne dura, fort heureusement, que 28 jours et fut distrait, sur la fin, par la tempête Xinthia. Fort heureusement pour les rédactions qui ne se voyaient pas éditorialiser ad libidum sur les élections ukrainiennes et l’opposition entre Ianoukovytch et Tymonchenko.

Mars : t’as pas idée des ides

On lui avait pourtant dit : « Méfie-toi des ides de mars. » Le président Sarkozy n’en fit, comme à son habitude, rien qu’à sa tête et perdit toutes les régions. Enfin, toutes les régions, sauf une : l’irréductible Alsace. Que les sarkozystes aient, dans leur défaite, le triomphe modeste : on n’a pas encore su déterminer si l’Alsace était une région ou un Land. Merkel se pose aussi la question.

Avril : ne perds pas le fil

« En avril, ne te découvre pas d’un fil. » La leçon fut si bien retenue par l’Islande que son volcan Eyjafjöll couvrit l’Europe entière d’un voile de poussière, empêchant tout avion européen de décoller, au grand dam des aiguilleurs du ciel et du personnel naviguant d’Air France qui n’avait même pas déposé de préavis de grève. Les pauvres ne s’en sont pas encore remis. Notons que l’éruption de l’Eyjafjöll reste le seul apport de l’Islande à la culture européenne et à la civilisation humaine. Certainement le dernier. Du moins, on l’espère.

Mai : va te faire voir à Metz

Quand on songe qu’en France l’ouverture de l’annexe du Centre Pompidou à Metz a suscité plus d’articles de presse que celle de l’Exposition universelle de Shangaï (République populaire de Chine), on a de quoi relativiser.

Juin : fume des joints

Juin 2010 restera dans les annales comme le mois qui a vu triompher l’esprit d’équipe, le fair-play, la sportivité. C’est, en effet, ce mois-là que l’Equipe de France de balle au pied (football pour les intimes de la langue de Shakespeare) a montré toute sa valeur.

Juillet : bois pas du petit lait

Tout a commencé lorsque la Belgique prit la présidence tournante de l’Union européenne. Un pays sans gouvernement prenait la tête d’une organisation sans but ni projet. Comme si ce grand mal ne suffisait pas, il fallut couronner le tout : pas de garden-party à l’Elysée ! Il fallait se rabattre sur les bistrots du VIIIe pour se pochetronner le 14 juillet.

Août : qui n’est russe redoute

Quiconque a eu un père ou un grand-père envoyé en 1943 sur le front de l’Est le sait : la Russie, ça caille. Eh bien non ! Les réchauffistes climatiques ont raison : la Russie, c’est hyper chaud. Les Maldives ne valent pas la Sibérie. Le 29 juillet 2010, Moscou connut les plus hauts degrés Celsius de son histoire : plus de 38° ! Même sous Staline, le rouge ne titrait pas si fort.

Septembre : au pot de chambre !

Ce fut, dans nos journaux, l’événement le plus infime de l’année. Mais certainement le plus important du millénaire commençant : des scientifiques découvraient Gliese 581 g, une exoplanète appartenant au système solaire Gliese 581 et susceptible d’accueillir des formes de vie. En quelque sorte, le point G de Gliese permettrait à l’humanité d’échapper à son triste sort lorsque, d’ici 5 milliards d’années, le soleil aura fini d’exister. La nouvelle n’échappa pas à l’oreille écologique et attentive de mon mari Willy : il est prêt à faire ses valises pour pratiquer la lombriculture sur Gliese 581 g. C’est parfois pénible d’avoir épousé un con.

Octobre : pas d’opprobre

Le mois d’octobre 2010 reste signalé à notre mémoire comme l’accession de Liu Xiaobo au prix Nobel de la paix. Excusez-moi un instant : depuis 2003, cet énergumène préside le Centre chinois indépendant PEN. On peut dire donc que c’est un péniste. Et franchement, les lepénistes chinois méritent-ils le prix Nobel de la paix ?

Novembre : le Fillon du membre

Rien ne s’est passé, en novembre 2010, dans le monde. Rien à l’exception du remaniement qui a affecté le gouvernement français. Extraordinaire. Comme la moule accrochée à son rocher (les mois en -re sont recommandés pour les fruits de mer), François Fillon succédait à François Fillon. Et comme le nouveau Premier ministre n’avait rien à dire, il s’envoya lui-même le dire à sa place, au cours d’un discours de politique générale qui s’inscrira dans les annales comme un modèle du genre. Pas les annales gouvernementales, les annales du poker menteur.

Décembre : plus de rime en membre

Le mois de décembre 2010 a vu un véritable triomphe de la démocratie : Alexandre Loukachenko a été réélu président de Bélarus à la quasi-unanimité des suffrages. Moi, j’aime bien Loukachenko : il a une petite moustache, des idées arrêtées, mais il n’est pas allemand. Ça nous rappelle quelque chose, mais ça nous change.

L’année 2010 fut déplorable. Rassurez-vous : l’année 2011 ne le sera pas moins. Ainsi va la vie. Le meilleur à tous les Causeurs. Et plus si affinités.

Côte d’Ivoire : Le boulanger et ses mitrons

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photo : busy.pochi
photo : busy.pochi

Jusque-là, j’observais de loin, avec la modestie du profane absolu en affaires africaines les récents développements de la situation en Côte d’Ivoire. En fait, comme dans de très nombreux pays d’Afrique et du Moyen Orient, le simulacre démocratique imposé par les puissances occidentales et leurs alliés devait décider de la mainmise par l’une ou l’autre des ethnies de la rente nationale. En l’occurrence de déterminer quel clan allait se servir des revenus du cacao et du pétrole pour mener une politique clientéliste au profit exclusif de ses affidés, et mettre l’appareil d’Etat (armée, justice, police) à la botte du président élu et de ses amis. Le nombre des Etats africains fonctionnant hors de ce schéma se compte dur les doigts d’une seule main d’un bûcheron ayant eu des ennuis avec sa tronçonneuse.

Comme le pays est divisé, de fait, entre le nord musulman favorable à Alassane Ouattara et le sud chrétien qui penche plutôt pour Laurent Gbagbo, d’ethnie bété, pour le second tour, le ralliement à l’un ou à l’autre du troisième larron, Henri Konan-Bédié, chrétien d’ethnie baoulé était de nature à faire pencher la balance. Konan-Bédié a choisi Ouattara, et les Baoulés l’ont suivi… Pour le reste chacun a fait comme d’habitude : on ne se risque pas à faire campagne pour le candidat qui n’est pas dominant dans sa région ou dans son ethnie.

Scénario bosniaque ?

Bref, ces élections ivoiriennes ont fait ressurgir dans ma mémoire un épisode aujourd’hui oublié des guerres yougoslaves. En 1991, après la sécession de la Slovénie et de la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, république fédérée multiethnique (44% de Bosniaques musulmans, 32% de Serbes, 17% de Croates) entre en turbulence. Les leaders musulmans et croates sont favorables à l’indépendance, alors que les Serbes s’y opposent. L’Union européenne met en place une commission présidée par Robert Badinter pour surveiller l’évolution de la situation et déterminer les conditions d’une reconnaissance par l’UE d’un départ de la Bosnie de la Fédération yougoslave. Cette commission impose la tenue d’un référendum avant de prendre toute décision. Celui-ci, qui a lieu le 29 février 1992 donne une majorité soviétique (99,4%) aux partisans de l’indépendance. Avec un petit inconvénient tout de même : le boycott total de ce scrutin par les Serbes de Bosnie. Ce qui n’empêcha pas Robert Badinter de prendre acte des résultats de ce référendum et l’UE de reconnaître sans barguigner l’indépendance de la Bosnie. La logique purement arithmétique, celle qui s’applique dans des démocraties où le suffrage n’est pas surdéterminé par des considérations ethniques ou claniques a produit dans ce cas d’espèce le résultat que l’on sait : cinq ans de guerre, des massacres à répétitions, et une Bosnie-Herzégovine qui ne tient, encore aujourd’hui que sous la férule de l’UE…

Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, une approche de ce type est de nature à produire les mêmes effets, et les poids lourds de la « communauté internationale » (en fait Sarkozy, Obama et l’UE) se sont quelque peu précipités en lançant un ultimatum comminatoire à Laurent Gbagbo, sans prévoir les moyens militaires destinées à rendre la menace crédible. Renvoyer le mistigri à la CEDEAO (Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest) pour veiller à l’expulsion manu militari de Gbagbo de son palais présidentiel est une vaste blague : quel chef d’Etat africain prendrait aujourd’hui le risque de créer un précédent qui pourrait un jour ou l’autre se retourner contre lui ?

Cette affaire ivoirienne est donc aujourd’hui une comédie qui pourrait, hélas, vite tourner à la tragédie. Mais restons dans le registre comique pendant que c’est encore possible : Laurent Gbagbo est surnommé « le boulanger » par ses concitoyens en raison de son aptitude à rouler ses adversaires dans la farine. Comme il est aujourd’hui dans le pétrin, il a fait appel à deux mitrons, plus tout jeunes, certes, mais dont l’âge n’a pas émoussé leurs passions pour les coups d’éclats et les coups tordus. Ils ont pour nom Jacques Vergès (85 ans) et Roland Dumas (88 ans), et il viennent de débarquer à Abidjan pour « conseiller » Gbagbo et son clan. Les paris sont ouverts pour savoir qui Ouattara embauchera pour contrer les papys flingueurs : Kiejman ? Metzner ? Ils ont du temps libre depuis l’accord de paix signé chez les Bettencourt…

Les profs, ces zéros…

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photo : krossbow
photo : krossbow

Cette fois-ci, c’est certain : le monde marche sur la tête. La récente pétition demandant la suppression des notes à l’école primaire et au collège achève le processus de décomposition pédagogiste d’une institution en phase terminale. Elle est à l’initiative de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville), une association que les professeurs de zone difficile connaissent bien, composée d’étudiants bénévoles toujours prêts à aider les élèves dans les permanences de quartier.[access capability= »lire_inedits »] Comme ça, ça paraît sympathique, humain, citoyen. Le problème est que l’AFEV, qui a tellement travaillé sur la représentation que l’élève se fait de l’école, n’a jamais travaillé sur la représentation qu’elle, comme association, se faisait du métier d’enseignant aujourd’hui. À l’AFEV, on est persudé que le maître est méchant par nature, engoncé dans un savoir qu’il ne remet jamais en question, et qu’il considère ses élèves comme de petits robots. Il refuse aussi de se former, de dialoguer avec les parents, d’individualiser sa pédagogie, de prendre en compte la diversité des parcours. Bref, au sens sartrien du terme, c’est un « salaud ».

Faut-il créer des troisièmes option foot-basket dans le « 9-3 » ?

Je n’ai ainsi pas été tellement étonné de voir, parmi les signataires de la pétition, le sociologue Eric Debarbieux. Il y a quelques années, Eric Debarbieux a voulu venir enquêter dans l’établissement dans lequel je travaillais en se posant, au départ, des questions légitimes : celle de la violence et de l’échec scolaire dans les ZEP. Il y avait juste eu un petit problème : il avait expliqué à France Culture et dans quelques articles que le problème, a priori, semblait évidemment venir des profs qu’il avait gentiment qualifiés de « schizophrènes » puisque leurs syndicats réclamaient toujours plus de moyens en refusant d’innover dans leurs pratiques.
Refuser d’innover dans les pratiques, pour ces gens-là, cela veut simplement dire ne pas sacrifier nos exigences et estimer que le programme de l’Ecole de la République s’applique aussi aux enfants des mileux défavorisés. Si je simplifie − et il faut toujours simplifier avec les sociologues et ces spécialistes du monde enseignant qui n’ont jamais enseigné −, on devrait créer des 3e option grec ou cinéma dans les centres-villes et des 3e option foot-basket dans le « 9-3 ».

Pour en revenir à Monsieur Debarbieux qui voulait, de fait, nous évaluer pour nous expliquer qu’il ne fallait plus évaluer les élèves, la levée de boucliers chez les sales conservateurs que nous étions lui fit renoncer à son projet, et je dois encore avoir dans mes archives du ridicule contemporain la lettre qu’il nous envoya et qui oscillait entre l’excuse et la bonne foi blessée de l’humaniste.
Et les « schizophrènes » continuèrent, au jour le jour, à faire face à leurs élèves et à innover sans le dire, parce que de toute manière, réussir, pour une jeune certifiée nommée à 800 kilomètres de chez elle, à faire passer la beauté des textes fondateurs à des classes où des élèves vivent sous le seuil de pauvreté, cela demande beaucoup plus de faculté d’adaptation, de courage, de dignité, de foi et même de sens de l’intérêt général que n’en auront jamais les membres de l’AFEV qui viennent expulser leur culpabilité petite-bourgeoise dans un caritatif de dame chaisière.

Ce ne serait pas très grave si cela ne passait pas, en plus, par un dénigrement larvé de la figure du prof, qui n’en a pas besoin par les temps qui courent. Et la pétition de l’AFEV est révélatrice de cet état d’esprit. Rendez-vous compte : le prof note ses élèves ! Il se permet de dire ce qui est très bien, bien, moins bien ou franchement à revoir.
Au nom de quoi, on se le demande ? Qui est-il, ce galeux, ce pouilleux, ce crypto-fasciste qui s’octroie le pouvoir régalien de classer ? Quelle est sa légitimité ? Un concours ? Allons donc ! Des études ? Vous plaisantez ? Un amour sincère du métier et des élèves qui sont dans sa classe ? Vous plaisantez, il ne fait que jouir sadiquement de son capital symbolique ! Il produit de l’inégalité, chaque jour, inlassablement. Et la violence générale de la société, la guerre de tous contre tous qui caractérise la France des années 2010, ce n’est pas compliqué, c’est devant le tableau noir qu’elle prend naissance.

Pour les pétitionnaires, la transmission, c’est la réaction

On ne sera pas surpris, non plus, de trouver parmi les signataires de cette pétition l’inénarrable Daniel Pennac. Daniel Pennac occupe la place bien particulière de rebelle officiel, de dadaïste d’Etat dans notre paysage national. Il trouve que les honneurs, la culture, tout ça, ce n’est pas très sérieux et qu’il ne faut pas embêter les enfants avec ça. Ce qu’il aime, dans la pétition, c’est qu’elle veut en finir avec la hiérarchisation et lui substituer une logique de coopération. Il faudra qu’il nous explique, ce fouriériste passionné, cet agrégé de lettres, certes mauvais écrivain − mais qui a bénéficié malgré tout d’un enseignement un peu contraignant et un peu axé sur la transmission −, pourquoi, en d’autres temps, il a accepté la Légion d’honneur et aussi pourquoi il se fend, dans Comme un roman, d’une « déclaration des droits imprescriptibles du lecteur » qui peut sembler amusante quand on a soi-même une bibliothèque conséquente et une culture assurée, mais qui est d’une démagogie dévastatrice pour des enfants dont les seuls livres qu’ils voient sont ceux du CDI du collège ou de l’école primaire.
Pennac, de manière souriante, c’est : « Après moi, le déluge ! », comme ses congénères de la « génération lyrique » qui ont profité de tout, jusqu’au bout, et laissent un monde moralement et économiquement en ruines mais veulent, en plus du beurre et de l’argent du beurre, le cul de la crémière médiatique : ils veulent paraître sympas et renvoyer dans les limbes de la réaction tous ceux qui croient encore un peu aux vertus de la transmission comme seul vecteur d’émancipation et d’égalité réelle.

Cette pétition est à la fois risible et inquiétante, comme le sont toutes les offensives modernisatrices qui caractérisent l’abaissement de la raison partout à l’œuvre ces temps-ci. On veut supprimer les notes car tout classement, pour des enfants, serait intrinsèquement pervers. Mais que l’on nous explique pourquoi c’est justement à l’école que les notes devraient être supprimées alors que, partout ailleurs, règne une idéologie de l’évaluation qui masque toujours celle du rendement. Les politiques publiques sont évaluées, les entreprises sont régulièrement soumises à des audits. Partout des « men in black » débarquent dans des bureaux, s’enferment avec leurs ordinateurs portables, reçoivent inviduellement agents, cadres, employés, ouvriers puis repartent au bout de quelques semaines avant d’envoyer des rapports qui vont recommander restructurations et licenciements, dans une logique purement comptable. La culture du chiffre qui conditionne les notations des fonctionnaires est partout à l’œuvre, y compris dans la police et l’hôpital. Les adultes sont infantilisés et cette infantilisation les pousse parfois au suicide, devenu une cause de mortalité au travail parmi d’autres.
Et voilà que le seul endroit, l’école, où les notes sont un moyen légitime, accepté et souhaité par les élèves et leurs parents, est montrée du doigt. Nos pyromanes pétitionnaires proclament fièrement, au nom d’un humanisme de façade, que les notes ne veulent rien dire, mais elles réapparaissent par magie quand il s’agit de dire d’un seul coup : « Toi, tu pars en seconde générale. Toi, tu pars en seconde professionnelle. »

C’est ce que Jean-Pierre Le Goff, dans un livre au titre évocateur, La Barbarie douce ou la modernisation aveugle des entreprises et des écoles, a bien montré. On fait règner un esprit copain dans la start-up comme au collège, avec tutoiement et main dans le dos. Mais quand le réel fait son retour en force, c’est là que la vraie violence arrive.
Sans repère, l’employé licencié qui se croyait pote avec le patron et l’élève orienté contre ses vœux qui pensait que le prof était un animateur tellement cool ont l’impression d’avoir été les dindons de la farce, ou en l’occurrence, de la tragédie.[/access]

Après la neige, une avalanche d’injures

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L’épisode neigeux, comme disent les météorologues vient de prendre fin, et peut-être sera-t-il suivi d’un autre, bientôt. De cette mésaventure, paresseux et poussifs les journaux télévisés ont gavé ces oies qui les regardent. Mais aucun d’eux, si j’ai bonne mémoire, ne s’est fait l’écho de cet autre phénomène météorologique stupéfiant, qui accompagna la neige tombant sur notre beau territoire, je veux parler de ces avalanches d’injures qui se sont abattues sur nos mairies ou nos préfectures. A la mairie de Montreuil-sous-Bois, chaque jour, depuis une bonne semaine, les secrétaires des élus municipaux ne peuvent décrocher un téléphone sans voir tomber sur elles des tombereaux de mots orduriers. A en croire ces bonnes âmes, évidemment anonymes, qui hurlent au bout du fil, la municipalité ne fait pas son travail, elle ne déneige pas assez, ou pas assez vite ou même pas du tout.

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous : les administrés se plaignent que des élus qu’ils ont élus, disent-ils (en réalité ils n’ont pas voté ou bien voté pour d’autres) ne diligentent pas dans la minute devant chez eux des employés agiles qui, pelle en main, viendront débarrasser leur bout de trottoir de cette neige qu’on n’avait pas sonnée. Les secrétaires impavides ont bien du mérite. Les pauvres, font tampon et y sont habituées : à longueur d’année, les courageux anonymes décrochent volontiers leur téléphone pour les agonir.

Sans doute aussi espèrent-elles, ces patientes secrétaires, carnet en main, prendre en note la plus belle phrase qu’on leur aura servie ; rentrées chez elles, ça les fera rigoler, c’est sûr. Et elles ont raison, car cette année, la neige fondue a découvert quelques prodigieuses perles. Tenez, je vous livre la plus belle, qu’on m’a rapportée. Mélodie S., la secrétaire d’une adjointe au maire avait à peine décroché son téléphone, stoïque, blasée, qu’elle entendit passer dans l’écouteur cette faramineuse envolée : « Du temps d’ l’ancien maire, connasse, y neigeait moins ! » Ça lui a coupé le sifflet, à Mélodie. Et les bras, comme disait Coluche, lui en sont tombés des mains.

Chaque peuple a sa bêtise et le comique – involontaire – qui lui sied. Je ne doute pas que des perles de même proportions, – neige en moins ou pas – on en pourrait trouver ailleurs, à Ouagadougou, Shanghai ou Bénarès. Mais mine de rien, une perle comme celle-là fleure bon le terroir. Il faut des générations de Français, pour en arriver là, n’en doutons pas. C’est l’esprit de Flaubert et de son dictionnaire qui souffle dans ces inattendus prodiges. Tenez, à nos amis du Sénégal ou du Liban qui nous lisent, je suggère qu’ils nous envoient quelques avatars locaux de cette manne inénarrable. On se sentira moins seuls, avec notre neige et notre bêtise.