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Sondage du Monde : l’islam, bouc émissaire ?

photo : Dude Crush

Avec l’enquête de l’IFOP pour Le Monde qui indique que pour 42% des Français (et 40% des Allemands) l’islam[1. L’islam est dans l’enquête de l’IFOP systématiquement orthographié Islam. A tort, puisqu’il s’agit ici de la religion, et non de la civilisation islamique qui elle prend une majuscule. Ces confusions sémantiques assez systématiques ne favorisent en rien la clarté du débat] est « plutôt une menace » pour l’identité de leur pays, l’affaire est pliée : c’est le grand retour de la bête immonde. La France cède une fois de plus à ses démons, à son « transcendantal pétainiste », bref à son besoin (constitutif, sans doute, de son identité nationale enfin retrouvée) de désigner des boucs émissaires.

Les ex-prophètes de la grande réconciliation multiculturelle s’indignent même (c’est à la mode) que l’on puisse effectuer de tels sondages. C’est le syndrome bien connu du thermomètre : s’il ne donne pas la bonne température, cassons-le. Mais ceux que l’on entend le plus, ce sont certains sociologues, parmi les plus en vue à gauche, qui nous prédisent depuis des décennies un déferlement de violence « islamophobe » avec force pogroms et autres ratonnades. Ils hésitent aujourd’hui entre la consternation effarée de voir le peuple leur échapper et la jubilation d’entrevoir enfin le moment où ils auront peut-être raison. Même si (fort heureusement) les lynchages de musulmans se font toujours un peu attendre. On se demande d’ailleurs pourquoi. Le diagnostic posé de l’islamophobie galopante de nos concitoyens, et de la constitution par un pouvoir politique aux abois d’un « ennemi intérieur » musulman, devrait s’appuyer sur des signes plus tangibles que de rares graffitis racistes ou insultants sur le mur des nombreuses mosquées en construction dans notre pays et de quelques débordements racistes sur internet. Malgré toute l’horreur du déchaînement islamophobe que l’on nous promet, on est encore quand même loin, admettons-le, des lynchages de noirs dans le sud de l’Amérique au XIXe siècle ou de la persécution des juifs en Allemagne puis en Europe dans les années 1930 et 1940. Ou de l’ampleur de la persécution des chrétiens dans les pays musulmans aujourd’hui.

La France sempiternellement moisie

Interrogeons-nous un instant sur ce drôle de phénomène. Nos sociologues, récemment convertis en masse aux théories de René Girard et de Carl Schmitt (deux des plus grands penseurs du XXe siècle, je le note en passant pour tous ceux qui s’inquiètent de la disparition de l’influence des intellectuels catholiques dans notre pays), ne considèrent plus la communauté politique française qu’à travers la théorie du bouc émissaire : en période de crise, la peur du déclassement et de la perte d’identité se faisant de plus en plus aigüe, la France, sous l’impulsion cynique de ses dirigeants, cherche un ennemi fédérateur : ce sont les musulmans. Nos sociologues sautent sur leurs chaises comme des cabris en hurlant « bouc émissaire ! bouc émissaire ! bouc émissaire ! » et ils ont l’impression de penser. Ce diagnostic qui se veut scientifique est bien sûr une condamnation sans appel de la France sempiternellement moisie qui leur paraît renaître sans cesse de ses cendres toujours chaudes. Leurs théories sont d’ailleurs largement reprises par une partie des musulmans français eux-mêmes qui ont l’impression d’être sur le point de remporter haut la main la compétition victimaire qui les oppose à d’autres « communautés ».

Seulement, nos sociologues, qui ont tout récemment jeté Bourdieu et autres Marx dans les poubelles de l’histoire intellectuelle (à tort sans doute, au moins pour ce dernier), n’ont pas eu le temps de lire Girard jusqu’au bout. Ils y auraient appris que selon René Girard, en Occident au moins, à force d’être dénoncé, le phénomène de bouc émissaire ne marche plus. C’est au contraire, à suivre René Girard toujours, à la condition de se désigner soi-même comme « bouc émissaire » que l’on sera en mesure d’exercer une domination sur le corps politique. C’est la tentation aujourd’hui de toutes les « communautés », y compris d’ailleurs d’une partie de certains représentants autoproclamés de la « communauté » « de souche » qui s’efforcent de décrire les Français comme les victimes d’une invasion musulmane aux relents antisémites, racistes et anti-blancs, orchestrée par des élites corrompues et vendues au mondialisme de l’hyper-capitalisme contemporain. Alors, tous boucs émissaires ? Et tous racistes ?

Le deuxième problème c’est que nos chers sociologues ne lisent pas les sondages qu’ils commentent jusqu’au bout. L’auraient-ils fait, qu’ils auraient bien du mal à assimiler le rejet de l’islam à une forme de racisme persécuteur. La dernière question du sondage de l’Ifop prouve le contraire. Alors que l’enquête indique sans ambigüité une montée du rejet des revendications politiques de l’islam et des doutes quant à la volonté de certains musulmans de s’intégrer, elle prouve aussi que l’acceptation de l’origine musulmane (c’est-à-dire étrangère) de nos concitoyens n’a jamais été aussi forte. Des sondages similaires de l’Ifop indiquent qu’en 1989 (avant le « déferlement islamophobe » que l’on nous décrit aujourd’hui), 63% des Français étaient hostiles à l’élection d’un maire d’origine musulmane dans leur commune, qu’ils étaient encore 55 % en 1994, 35% en 2001, et seulement 33% aujourd’hui. Les Français sont parait-il aujourd’hui plus que jamais hystériquement islamophobes, mais n’ont jamais été plus prêts qu’aujourd’hui à voter dans leur commune pour un candidat d’origine musulmane. Cherchez l’erreur.

Le cas de la Marine

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À L’Élysée, on ne pense qu’à elle. Au Parti socialiste aussi. Mais quand tous prennent les mêmes airs de vierges effarouchées pour prononcer son nom, elle est le cauchemar des conseillers du président et le rêve – secret – de ceux qui, à gauche, espèrent lui succéder. Si le deuxième tour de l’élection présidentielle pouvait ressembler à un « 21 avril à l’envers », c’est-à-dire à un duel FN/PS, les socialistes auraient en même temps la gratification de l’indignation morale et le plaisir d’une victoire facile – encore qu’au train où vont les choses, elle serait sans doute moins large que celle de Jacques Chirac en 2002.[access capability= »lire_inedits »]

Comme on ne change pas une tactique qui gagne – si on considère qu’amener le Front national à 20 % de l’électorat a été un jeu gagnant – la gauche feint de croire que Marine Le Pen, c’est son père, en jeune et en femme. Jean-Luc Mélenchon, qui nous a habitués à plus de subtilité, la traite de « nazie ». Et Bernard-Henri Lévy, qui décrocherait aisément la palme de l’erreur politique de longue durée, pourtant fort disputée dans l’intelligentsia française, décrète qu’elle est encore « plus dangereuse que son père ». Sur ce coup-là, il se pourrait bien, d’ailleurs, que BHL ait raison, mais certainement pas pour les motifs qu’il invoque. Traiter Le Pen de « fasciste » était déjà absurde historiquement et crétin politiquement, même s’il a périodiquement proféré les énormités qui permettaient de le penser.

Aujourd’hui, les stratèges qui, dans tous les partis, tentent de lire l’avenir dans les entrailles des électeurs/sondés savent bien que la « peste blonde » pourrait réussir à faire ce que son père n’a jamais pu ou voulu faire – car, contrairement à elle, il s’intéressait beaucoup moins au pouvoir qu’au plaisir d’incarner le « méchant » pour les gens convenables et de semer la panique au sein de la droite. Entre l’extrême droite et la gauche de gouvernement, l’alliance objective nouée en 1984 avec l’introduction par François Mitterrand de la proportionnelle, qui a permis au FN d’entrer à l’Assemblée et de faire subir à la droite un véritable supplice chinois (en soumettant ses candidats à la tentation des alliances au second tour) a été voulue des deux côtés.

Alors qu’elle est convaincue de gagner la présidence du parti contre son rival, Bruno Gollnisch, lors du congrès de Tours à la mi-janvier, Marine Le Pen entend bien, elle, accéder un jour au pouvoir. Et pour cela, il lui faut à la fois lever l’ostracisme qui pèse sur son parti − ce que ses initiateurs appellent fièrement la stratégie du « cordon sanitaire » − et peut-être casser un clivage droite/gauche qui ne correspond plus depuis belle lurette à une véritable alternative pour lui substituer le choix entre « mondialisation heureuse » et souverainisme, politique et économique. Or, après trente ans de libre-échangisme béat approuvé à l’identique par la gauche et par la droite de gouvernement avec les heureux résultats que l’on sait, une proportion croissante des électeurs ne croit plus au choix entre l’Europe (ou le monde) et la guerre. Et, à mon avis, ils n’ont pas tort.

C’est parce que Marine Le Pen représente – avec Mélenchon − le seul phénomène nouveau dans la vie politique française et qu’elle a de fortes chances de se retrouver au deuxième tour de la présidentielle que nous avons décidé de lui consacrer notre dossier. Et c’est parce que le pluralisme est notre règle que nous y sommes allés à cinq. Il est vrai qu’au-delà de nos différences, nous partageons − et depuis longtemps −, le même refus de l’antifascisme d’opérette qui, depuis des années, est l’alibi confortable du mépris du populo et de ses angoisses, en particulier face à une immigration massive qui a changé notre pays sans qu’il soit permis de faire autre chose que de la célébrer. Paulina Dalmayer raconte avec humour comment, de la même façon, dans sa Pologne natale, le succès de partis nationalistes permit à l’intelligentsia de divorcer d’un peuple trop plouc pour apprécier le cosmopolitisme de ses élites – mais qui créa la surprise en choisissant d’adhérer à l’Union européenne.

Je crois pouvoir ajouter, sans trahir mes camarades, que si nous croyons sans réserve à l’égalité entre les hommes, nous pensons aussi que certaines cultures sont plus égales que d’autres. Certes, à l’exception de Cyril Bennasar, nous ne rêvons pas d’une ré-occidentalisation du monde qui, dans les faits, reviendrait à imposer la liberté au son du canon. Mais à défaut de l’exporter, il nous importe de la défendre dans notre pays. Et si nous divergeons sur les causes, nous pouvons nous rassembler sur le constat : le multiculturalisme qui progresse sans que nous l’ayons voulu a beau se parer des chatoyantes couleurs de la tolérance et de la diversité, il se traduit par une régression de nos mœurs et de notre art de vivre.

Reste que nous avons peur du racisme et que nous avons raison d’avoir peur. Avouons-le, en nous rendant dans le restaurant de Saint-Cloud où Marine Le Pen nous avait fixé rendez-vous, nous éprouvions tous un excitant sentiment de transgression. Parce qu’elle s’appelle Le Pen et que, si nous avons avec constance refusé le moralisme dont Daoud Boughezala rappelle, avec Jean Baudrillard, qu’il a abouti à une impasse, nous n’avons pas oublié les sorties antisémites, négationnistes et racistes de son père. Or si, même à gauche, on a compris qu’il était imbécile de diaboliser toute critique de l’immigration, aucun d’entre nous ne peut jurer que le racisme n’a aucune part dans les convictions des militants du FN. Ainsi, pour Luc Rosenzweig, qu’on ne peut soupçonner de conformisme idéologique, le Front demeure un ramassis d’aigris et de médiocres qui n’aspirent qu’à prendre leur revanche sur l’« établissement ». Marine Le Pen assure, elle, que son parti est en train d’accomplir une véritable révolution culturelle. Il lui reste à le prouver.

Autant l’avouer : en trois heures et malgré toutes les perches que nous lui avons lancées, nous n’avons rien entendu de scandaleux ou de moralement inacceptable. Elle parle sans détour, n’élude pas les questions gênantes. Et en prime, elle est très sympathique. Voilà qui est bien fâcheux.
On peut sérieusement douter de la capacité du FN à gouverner, trouver effrayant son projet de sortir de l’Europe et d’instaurer des barrières douanières aux frontières de la France – paradoxalement, Bennasar, le seul d’entre nous à déclarer qu’il votera pour elle, est aussi le moins souverainiste alors que Jérôme Leroy, qui partage avec elle son refus radical de la mondialisation capitaliste, voit toujours en elle une héritière de l’extrême droite.

Les cris d’orfraie qui ont accueilli sa petite phrase sur l’« occupation » à laquelle se livrent les musulmans qui prient dans la rue pourraient, de surcroît, laisser penser que « l’exception Le Pen » durera toujours. Seulement, à en croire le sondage récemment publié par Le Monde, 42 % des Français estiment que l’islam est une menace pour l’identité de leur pays. Et il va être de plus en plus difficile de s’en tirer en les traitant de « salauds » ou de « fachos ». En répétant avec l’islam l’erreur commise depuis vingt ans avec l’immigration, c’est-à-dire en interdisant tout débat, on ne peut qu’inciter un nombre croissant de ces électeurs à accorder leurs suffrages au seul parti qui prenne clairement en compte leurs inquiétudes. Et, au risque de choquer, ce qui me semble condamnable, c’est de refuser de les entendre.

On me dira que la Marine n’en pense pas moins et que la critique de l’islam n’est que le cache-sexe de sa détestation des musulmans. Peut-être. Sauf qu’il est difficile de juger des pensées. Si l’on s’en tient à ce qu’elle dit, elle est en train de rompre avec la culture de la vieille extrême droite française (dont les derniers représentants sont plus proche du cimetière que du jardin d’enfants). Sans doute y a-t-il encore au FN des gens qui confondent le refus des pratiques et le rejet des individus, l’assimilation et l’exclusion. Les sondages attestent que, parmi les sympathisants de Marine Le Pen, la défense de la République laïque est peut-être en train de prendre le pas sur celle de « l’ethno-France ». On ne saurait donc exclure qu’elle ait entamé la longue marche qui mènera peut-être son parti vers la normalisation.[/access]

Causeur 31 : janvier sera chaud !

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La peste blonde ! C’est le titre du prochain numéro de Causeur, dont le dossier sera consacré à qui vous avez deviné. Dossier dans lequel Marine Le Pen est interviewée, sur quatre pages, dans le plus pur style de la maison par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Muriel Gremillet, Isabelle Marchandier et, bien sûr, Elisabeth Lévy. Ambiance garantie !

Mais ce premier numéro de l’année sera aussi une invitation au voyage : il vous trimballera de Bagdad à Varsovie en passant par Qatar et le Cambodge. On y parlera aussi des têtes de gondole de cet hiver, les livres de Stéphane Hessel et de Keith Richards et de mille autres choses toutes 100 % inédites.

Pour en profiter, il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici demain soir, vous pourrez même le recevoir dès le numéro 31 dans votre boite aux lettres !

Existe-t-elle meilleure façon de commencer l’année ? Et puis un petit clic, c’est quand même moins difficile que d’arrêter les clopes, le whisky ou Facebook…

Jean Rollin avec deux ailes

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– Jean Rollin vient de mourir : le cinéma français a perdu son dernier surréaliste…
– Attendez un peu… Jean Rollin, le pape du nanar ? Le roi des sous-séries Z ? L’inoubliable auteur de Suce-moi vampire ?
– Ce titre fait partie des films pornographiques qu’il a tournés pour survivre, entre deux œuvres anarcho-fantastiques parfaitement incomprises !
– Si, pendant plus de quarante ans, M. Rollin a été méprisé par la critique, il y a peut-être des raisons à cela, vous ne croyez pas ? Les acteurs récitent mal, les séquences s’éternisent, ses vampires font rigoler, le tout dans un décor de carton-pâte !
– Vous ne pouvez pas dire ça ! En fait, vous n’avez vu manifestement que des bribes de films et, comme Libération, vous jouez au critique averti : ce journal a quand même écrit que les « inoubliables jumelles Mary-Pierre et Cathy Castel » étaient les héroïnes des Deux orphelines vampires alors qu’elles n’ont jamais joué dans ce film ! Le ton décalé des acteurs, qu’il ait été voulu ou en rapport avec les difficultés économiques qu’a toujours rencontrées Rollin (pas de possibilité de répéter ni de multiplier les prises), participe justement à l’étrangeté de ses films, comme leur lenteur anachronique et les apparitions de femmes nues aux endroits les plus insolites ! Mais le carton-pâte, certainement pas ! De Château-Gaillard aux cimetières de Paris, de l’Aquarium du Trocadéro à la plage de Dieppe, le cinéma de Rollin a instauré une poétique des lieux irremplaçable ! Combien de films des années 1970 vous montrent ainsi l’inexorable mutation des paysages de France ? La froide beauté des quartiers de Belleville de ces années-là est certainement révolue mais, grâce aux vampires glissés entre les interstices de ces immeubles murés, leur poésie nous rejoint. De ces motifs incongrus naît une incomparable émotion : c’est cela, le surréalisme !

L’héritier de Franju

– Et Max Pécas vous fait penser à Bergman ?
– Rollin est l’héritier de Georges Franju, et pas seulement parce qu’il a filmé des hommes portant d’inquiétants masques d’animaux. Dans leurs meilleurs moments, ses films-gigognes, qui ne cessent de mettre en abyme les images des précédents, célèbrent une rencontre inédite, celle de l’auteur des Yeux sans visage avec les femmes nues de Paul Delvaux. Ce qui réunit ces deux cinéastes, c’est bien l’intensité de leur vision, leur capacité à dévoiler la Présence, rejoignant ainsi Mircea Eliade qui, dès son premier roman, Mademoiselle Christina, s’est intéressé au sacré à la fois manifesté et dissimulé dans le profane.
– Et l’accumulation de filles nues et de séquences sanguinolentes y participent bien évidemment ?
– Bien entendu ! Mais là, nous rejoignons un autre univers que celui des surréalistes, même si ceux-ci savaient l’apprécier : celui des feuilletonistes, de Gaston Leroux, du Grand-Guignol ! Certains plans du Masque et la méduse ont d’ailleurs été tournés dans ce qui reste du Théâtre du Grand-Guignol, impasse Chaptal à Paris ! Quant à la naturelle sensualité de ses vampires nues, ces corps d’avant la réification, elle paraît si éloignée des figures imposées de l’érotisme de masse qu’elle est en est devenue proprement incompréhensible.
– Excusez-moi, mais je comprends mal comment on peut aimer à la fois le cinéma politique de Peter Watkins et les films d’épouvante de Jean Rollin !
– Mais ces vampires sont aussi politiques ! Sa veine anarchisante est évidente dans Le Viol du vampire, si mal reçu par les petits-bourgeois de Mai 68, et, dans La Vampire nue, leur longue procession n’est pas pour rien guidée par une fillette brandissant un drapeau noir… Quelques années après, son virage libertaire fait suite aux désillusions des révoltes collectives : à la fin de Lèvres de sang, les deux vampires qui s’enferment dans un cercueil porté par les vagues sont le dernier recours : l’ailleurs du couple est devenu la meilleure réponse à l’oppression.
– Bien ! Je vais vous laisser à vos combats d’arrière-garde : on m’attend à la première de Twilight 3 !
– Grand bien vous fasse !

NB : Les films de Jean Rollin sont, pour certains, disponible en DVD.

Terminus pour Terminator

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Depuis lundi, Arnold Schwarzenegger n’est plus gouverneur de la Californie. La star quitte la scène politique après deux mandats avec un bilan plus que mitigé : à son arrivée au pouvoir, il y a huit ans, la dette de la Californie s’élevait à six milliards de dollars, son successeur, lui, en hérite d’une de plus de 25 milliards ! Sa déception est sans doute d’autant plus grande qu’il a très probablement entretenu le discret espoir que le Congrès des Etats-Unis modifie exprès pour lui la loi interdisant aux citoyens américains nés étrangers d’accéder à la Maison Blanche.

Pour la vie publique américaine sa retraite politique est en revanche porteuse d’espoir: sa vision post-Clausewitz de la politique comme showbiz continué par d’autres moyens se solde par un sanglant échec. L’homme qui a annoncé sa candidature chez Jay Leno, qui a brandi l’épée de Conan le Barbare pour illuster sa détermination contre la corruption et qui, pour sa première journée de gouverneur, s’est présenté aux caméras un balai à la main (« je vais vous nettoyer tout ça ») a découvert que la politique, la vraie, c’est un peu plus compliquée que ça. Dénué de marge de manœuvre après une politique d’ouverture plutôt maladroite et un glissement vers la gauche, au moins dans le discours, Schwarzie ne pouvait ni limiter les dépenses (blocage de Démocrates) ni augmenter les impôts (niet des Républicains).

Jerry Brown, son successeur à la Governor’s Mansion à Sacramento, est son exact opposé. Ancien gouverneur (1975-1983) et fils de gouverneur (son père, dans les années 1950, a construit la piscine de la résidence de gouverneurs de la Californie), il a essayé en vain de résister à la vague de baisses d’impôts qui allait amener Ronald Reagan (encore un gouverneur de cet Etat) à la Maison Blanche. Il aura, à la fin de sa carrière politique, la lourde tâche de faire face aux terribles conséquences de la célèbre « proposition 13 », adoptée en 1978, qui a diminué la taxe sur les propriétés, enlevant aux collectivités locales l’essentiel de leurs moyens pour financer les écoles et autres services les condamnant à leur misère actuelle. Et du fait de l’échec, le 2 novembre dernier, du référendum sur la proposition 19 sur la légalisation du cannabis, on ne peut même pas compter sur les taxes sur la marijuana pour combler les déficits publics…

Stéphane Hessel, vieil homme indigne

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Ceux qui n’ont, hélas, plus vingt ans depuis longtemps se souviennent avec un plaisir nostalgique de la sortie, en 1965, du film de René Allio, La vieille dame indigne. L’histoire était adaptée d’une nouvelle de Bertolt Brecht et montrait la libération tardive des conventions bourgeoises d’une femme devenue veuve qui partait à l’aventure sur les routes de France en compagnie d’une jeune serveuse de bar délurée, au grand dam de ses deux fils. Le rôle titre était interprété par la grande Sylvie, entourée de Jean Bouise et de Victor Lanoux. La musique était de Jean Ferrat. Rien que du bon…

On ne peut en dire autant du spectacle que nous offre aujourd’hui Stéphane Hessel. Oui, je dis bien spectacle, car s’agit-il d’autre chose que d’une habile mise en scène de lui-même par un vieillard dont toutes les apparitions publiques révèlent l’immense plaisir narcissique d’avoir acquis le statut d’icône nationale ? Hessel n’est pas indigne dans le sens où Allio utilise ce terme pour montrer l’insondable bêtise et méchanceté de ceux qui exigent des gens âgés qu’ils se comportent selon des normes sociales étouffantes en les enfermant dans le carcan de la bienséance et de la retenue.

Il est indigné et tient à faire connaître urbi et orbi les motifs de son indignation dans un opuscule devenu en quelques semaines un phénomène d’édition. La vacuité du propos qui décrit un monde binaire où l’on conspue les méchants (les financiers, la mondialisation, le ministre de l’intérieur, Israël) et où l’on chante les louanges des bons (les sans-papiers, les sans logis, les Roms, les Palestiniens, le programme du CNR) a beau être relevée par des gens aussi peu suspects de pensée subversive qu’Eric Le Boucher, le succès est irrésistible. Hessel, c’est l’axe du bien à lui tout seul : toute sa vie, il a eu tout juste, a toujours été du bon côté, ne s’est jamais compromis avec les salauds, s’est toujours arrangé pour que sa biographie ne puisse être autre chose qu’une hagiographie. L’achat de son livre par les gens ordinaires relève de la croyance magique que sa lecture pourrait faire de vous un homme ou une femme meilleur(e), réveiller le Hessel qui sommeille en chacun d’entre nous.

Parvenir à un très grand âge dans un état physique et mental acceptable relève d’une loterie qui ne tient compte ni des mérites, ni des mauvaises actions de ceux que le destin choisit. Cette élection transforme ceux qui en bénéficient en porte-parole d’une génération quasi éteinte. Elle oblige donc. Hessel parle, par exemple, au nom de ceux, aujourd’hui disparus, que le nazisme a surpris dans leur jeunesse à Berlin. Donc au nom de mon père, né quelques années avant lui dans la capitale du Reich, et qui fut contraint de la quitter pour des raisons sur lesquelles il est inutile de s’attarder. Je ne suis pas certain que mon père eût apprécié les discours de Stéphane Hessel, pas seulement sur Israël, mais aussi sur l’état de la France et du monde. Je suis même assez certain du contraire, bien que toute sa vie il ait voté à gauche.

La Résistance, dont mon père fut l’un des acteurs, comme Stéphane Hessel, rassemblaient des hommes aux opinions très variées, et même diamétralement opposées, non seulement ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Des paladins de la Révolution se battaient aux côté des chevaliers de l’Ordre. Hessel a-t-il le droit d’embarquer tous ceux là dans sa croisade personnelle ?

Brandir aujourd’hui le programme du Conseil national de la Résistance pour faire honte aux gouvernants d’aujourd’hui relève au mieux de l’idiotie historique, au pire de l’imposture. Ce texte de compromis s’appliquait à une France traumatisée qu’il fallait rassembler pour qu’elle se relève, dans un contexte où n’existaient ni l’Union européenne, ni la liberté généralisée des échanges des biens et des marchandises. Ceux qui ont vécu les dites « trente glorieuses » me comprendront : le retour aux conditions de vie de l’époque est une perspective peu enthousiasmante, tant sur le plan matériel que sur celui des libertés publiques et des mœurs. On appliquait, pourtant, ce fameux programme du CNR dont Hessel et ses perroquets nous rebattent aujourd’hui les oreilles.

Il y a aussi chez Hessel cette obsession anti-israélienne qui fait songer à la définition donnée jadis de l’antisémite par Pierre Larousse : « Personne qui hait les Juifs plus qu’il n’est raisonnable. » On n’a parfaitement le droit de ne pas aimer Israël, son gouvernement et même son peuple. Mais faut-il pour autant aller se prosterner à Gaza devant les chefs du Hamas ? Affirmer, lors d’un débat public, que les obus lancés par ces mêmes gens du Hamas n’avaient pour effet que de « faire courir un peu plus vite les habitants de Sdérot vers les abris » ?

Roland Dumas et Stéphane Hessel ont plus de point communs qu’on ne le pense généralement : états de service impeccables dans la Résistance, engagement pluridécennal à gauche, quelques aptitudes à évoluer dans le monde de la diplomatie et une détestation infinie d’Israël. Je me demande si, au fond, je ne préfère pas Roland Dumas et ses crapuleries à Hessel et ses bondieuseries laïques.

Indignez vous !

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Louis-Ronan Choisy, chanteur français

Il a la voix grave des enfants tristes, et la candeur de ceux du siècle. Il arrive sur scène avec son rire de gosse et la chanson la plus poignante de son dernier album, Des Flocons dans l’eau ; sa guitare à reverb et ses accords mineurs envoûtent la petite salle du Zèbre, au 63 boulevard de Belleville. Ce sont Louis-Ronan Choisy et ses trois musiciens. Lui, tour à tour au micro, au clavier, à la trompette − mélancolie, énergie et gravité − est l’un des meilleurs chanteurs français de ces dernières années : quatre albums et une bande originale depuis 2001, des concerts d’une confidentielle envergure, et toujours relativement inconnu du grand public. À croire que la France lui préférera toujours Bénabar ou Raphaël.

Amours, chairs, armes et alcool

On aurait tort, pourtant, de le ranger du côté des « artistes de la nouvelle scène française ». Choisy a dans le timbre et la trempe quelque chose des sixties du Gainsbourg qui se réclame de L’Amour monstre de Pauwels, dans l’âme des relents de symbolisme qui lui font perpétuer les tableaux habités de Caspar David Friedrich, auquel il consacre d’ailleurs un morceau magnifique. Il arrive que, parfois, la chanson française se targue d’un beau sans utilité, sans révolte et sans indignation prévisible.
Louis use d’une poésie simple et claire, sombre malgré son sourire et sa bonhomie. La voix basse et virile minaude parfois, se féminise ; Louis sait être un dandy, mais sans être poseur. Son art charmant et ses arrangements impeccables rappellent que « variété » n’est pas une insulte. Et comme on a toujours besoin d’étiquettes, on saura musicalement situer la production de Louis-Ronan Choisy entre Daniel Darc et Benjamin Biolay, avec ce raffinement électro très Daho qui habille à merveille de jolies prouesses verbales, parfois précieuses mais jamais faciles, surtout sincères et travaillées.
On sait aussi que l’an dernier, Louis, tête d’ange, a fait l’acteur aux côtés d’Isabelle Carré dans Le Refuge, de François Ozon.

De quoi parlent ses chansons ? D’amour, de chair, d’armes et d’alcool (La Femme à l’arme blanche, Valse de l’amant possessif, Le Baiser). De mort, de destinations touristiques (Mourir à Venise, En sautant du 8e étage, Calcutta, Copenhague). D’aventures grisantes et de frivolités (Ailleurs, c’est ici, Lady Lolita, La Nuit m’attend).

L’anti-Raphaël

La production de Choisy est certes plus bourgeoise que les chansons de Raphaël, mais nous payons de cette obole l’évitement de la condescendance. On pourra au passage signaler que nous avons écouté l’opus insignifiant de ce dernier d’une oreille martyre et attentive sur Deezer : on se réjouit qu’il soit aujourd’hui possible de prendre connaissance d’albums décevants sans y laisser un kopeck.

Lors d’un passage au Grand Journal, il y a quelques mois, c’est ce même chanteur qui s’est vanté de dénoncer le patriotisme comme conformisme. Qu’on vienne donc m’expliquer comment être subversif en crachant sur la patrie en 2010, et ce qu’il y a de formidable à applaudir un vidéoclip dans lequel ce même chanteur trouve très drôle de toucher les seins de Jeanne d’Arc. L’engagement a peut-être trente ou quarante ans de retard, mais le désengagement, lui, tient du génie éternel de la chanson française qui dit l’amour, l’amitié, la beauté, la poésie, la grâce.

Louis-Ronan Choisy a donné, en novembre, un concert qui nous fait regretter de ne point l’entendre souvent sur la bande FM. Mais rares sont les stations qui se soucient encore de chanson française. Yannick Noah est le pape des radios de variété et hurle avec les loups idéologiques l’effacement des frontières ; la jeunesse française se gave de slam français au grand corps maladif ou, pour la plus téméraire, de nu Metal autoroutier et nauséeux. Il n’y a guère plus que Myspace pour faire découvrir les talents qu’une époque dénuée d’instinct qui n’a que l’iconoclasme comme valeur sûre et la médiocrité indignée, solidaire et haineuse comme étendard. Louis-Ronan Choisy, lui, sonne l’olifant devant un parterre de passionnés. Quand j’irai voir Dieu, lance-t-il comme une promesse. Son triomphe n’est peut-être pas de ce monde, mais nous serons du sien.

Riviere De Plumes

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Le Refuge -Ost-

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« Le Président », c’est beaucoup plus que Frêche

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On peut penser que Le Président, le film d’Yves Jeuland, sorti en salle le 15 décembre est consacré à Georges Frêche et à sa dernière campagne en Languedoc Roussillon. Pourtant, très vite, comme c’est le cas dans les bons documentaires politiques, le sujet déborde le projet comme le corps de Georges Frêche ne cesse de déborder le cadre du film.

Une partie de campagne

En la matière de film politique, la référence indépassable est Une partie de campagne de Raymond Depardon sur Giscard en 1974. Giscard a interdit le film jusqu’en 2001, et s’il l’a autorisé enfin à sortir, c’est par une perversité typiquement giscardienne. Face à son ennemi de toujours, le Chirac vieillissant qui allait mener son ultime combat en 2002 dans une France déjà bien malade, Giscard voulait par contraste montrer un quadragénaire déjà tellement moderne, lui-même, qui montait à l’assaut du pouvoir dans des années 1970 auxquelles trente ans de crise donnent des allures de paradis perdu.

J’ai quelques amis qui souffrent comme moi, à propos d’Une partie de campagne, d’une étrange perversion. Nous tenons ce film pour culte et nous nous réunissons de temps à autre pour le regarder en nous lançant des répliques que nous connaissons par cœur. Les dialogues entre Giscard et Ponia sur « la crise cardiaque fiscale » du mari de Mireille Mathieu ou de Poher qui servirait bien de ballon à la finale de la coupe de France de rugby, valent bien par leur férocité amusée ceux de Lino Ventura et Francis Blanche dans Les tontons flingueurs.

Il faut nous pardonner. Nous avions tous entre dix et douze ans en 74 et nous n’avons pas oublié les voitures (qu’on appelait encore des autos), les silhouettes féminines comme celles de la fille de Giscard en corsage bleu (oui, on disait corsage) qui ressemblait tellement à nos cousines, les téléphones qui n’étaient pas sans fil et, last but not least, la façon dont Giscard, pour attendre les résultats le soir du second tour, tire un fauteuil Voltaire sur la terrasse de son appartement de fonction avec vue sur une cour du Louvre sans la pyramide de Pei, écoute Mahler sur une chaine hifi (oui, on disait chaine hifi) et lit Guerre et paix dans la douceur d’une fin d’après-midi de mai. Tout cela nous donne une irrépressible nostalgie qui est celle-là même d’une époque où notre vie était pleine de grandes espérances et où les ministres étaient cultivés.
Avec Le Président, on pourra remarquer que ce qui gênait Giscard, cette exposition des dessous d’une campagne et d’un corps intime, Frêche l’avait au contraire autorisé et n’avait exigé aucun droit de regard comme le précise Jeuland dès le pré-générique. C’est évidemment une question d’époque. Giscard, même s’il fut le premier à pipoliser la politique, avait encore la pudeur d’un temps où il n’y avait que deux chaines de télé.

En plus Frêche sait manifestement qu’il part pour sa dernière campagne et on peut se dire qu’une part d’histrionisme allié à un goût inné de la provocation l’ont décidé à faire de ce film un ultime bras d’honneur à la face d’un monde (journalistes, faux amis, vrais ennemis) qui ne le digérait pas parce qu’il ne le comprenait plus.

Un homme du monde d’avant

Dans la salle où je me trouvais, juste à la fin du film, alors que l’hymne soviétique retentissait à l’écran et que Frêche, tout sourire, assistait à l’érection d’une statue de Lénine dans un saisissant renversement historique (on remontait la statue, on ne la faisait pas tomber de son socle comme un peu partout depuis vingt ans), j’ai entendu un couple aimablement bobo s’exclamer : « Eh bien dis donc, on comprend pourquoi les gens ne votent plus ». J’ai la faiblesse de penser que c’est précisément le contraire et que cette remarque est typique de jeunes gens qui confondent la morale et la politique alors que la seule morale en politique, c’est de gagner pour faire triompher ce en quoi l’on croit.

Je sais bien qu’il ne faut pas le dire aujourd’hui mais Machiavel, ce n’est pas fait pour les chiens. Le comportement de Frêche est machiavélien : c’est celui d’un homme du monde d’avant. Il apparaît d’un cynisme rare quand il reconnaît qu’on peut balancer n’importe quel chiffre pendant une campagne électorale puisque la puissance idiote de l’hypermédiatisation et l’amnésie instantanée permet ce genre d’aberration sans avoir de comptes à rendre. Ou quand, en vidant un verre de vin le soir de sa victoire et en dévorant de la charcutaille, il annonce avec sa faconde matoise, l’air de rien, que son grand-père avait fait fortune alors que dans un meeting quelques jours auparavant, il racontait les larmes aux yeux comment son père n’avait même plus de sabots quand il s’était engagé dans l’armée. Ou encore comment il s’assure la fidélité de l’électorat pied-noir en entonnant Le chant des Africains et en célébrant les bienfaits de la colonisation alors qu’il a peu de temps auparavant accusé Montebourg d’être l’OAS du PS en invoquant son passé maoïste de militant anti-impérialiste.

Alors, avons-nous à faire à un Frêche menteur populiste, adepte du double langage ou, comme presque malgré elle la caméra de Jeuland semble le suggérer, à un Frêche qui affiche des sincérités successives pour mieux servir sa région ?

Ce qu’on ne pardonnait pas à Frêche, en fait, c’est qu’il faisait de la politique, de la vraie. Frêche, à l’échelle du Languedoc-Roussillon, agissait, transformait, croyait encore à la puissance du verbe ou, comme on dit en linguistique, à sa valeur performative, à sa capacité effective à transformer le réel. Les défauts mêmes de Frêche, rancune envers ceux qui l’avaient trahi ou mépris poujadiste pour le sérail politico-médiatique parisien, devenaient des qualités dans la mesure où elles servaient un dessein, une conviction.
C’est pour cela que le film de Jeuland dépasse la personne particulière et devient une pavane pour l’action politique défunte, Frêche étant le dernier représentant d’une espèce disparue qui ne confond pas politique et gestion du réel.

Il faut voir comment est filmé le corps de Frêche pour comprendre le basculement d’un monde à l’autre. Un corps grotesque, glorieux, souffrant, carnavalesque comme celui dont parle Bakhtine à propos de Rabelais, mais un corps réel : Frêche qui boite, ahane, souffre visiblement, s’appuie sur l’épaule de conseillers pour marcher, Frêche qui mâche spasmodiquement ses post-it quand il paraphe chaque matin, à la chaine, des piles impressionnantes de dossiers, Frêche qui appelle épuisé, au milieu de la foule de la victoire, sa femme Claudine un peu comme Rocky appelle Adrienne à la fin d’un combat perdu.

C’est que nous sommes désormais dans un temps où les hommes politiques sont physiquement interchangeables parce que leurs idées le sont. Il y a un air de famille presque inquiétant entre les dirigeants occidentaux qui rappelle les enfants extraterrestres du Village des damnés. Si vous regardez Cameron, Zapatero, Sarkozy, Berlusconi côte à côte dans un sommet européen, l’impression devient une certitude : ce sont les mêmes. Seule la couleur de la cravate change, et encore, elle est nouée de façon identique. D’ailleurs, quelle que soit leur étiquette, socialiste ou libérale, ils font exactement la même politique, celle que commandent le FMI et Bruxelles.

C’est pour ça qu’il est important d’aller voir le film de Jeuland : il nous rappelle, à chacun de ses plans, que l’ancienne politique, dont Frêche était un des derniers représentants, était une affaire d’hommes terriblement imparfaits mais qui avaient le mérite de ne pas être des pantins aux services d’experts mondialisés.

Attention, oiseau mort !

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« Quel est votre oiseau préféré ? » est une des questions qui fait partie du célèbre questionnaire de Proust. En ce qui me concerne, c’est le poulet parce que c’est bon. Mais si par hasard, cela avait été le carouge à épaulettes, je serais très malheureux. Plus d’un millier de ces oiseaux sont mystérieusement tombés, morts, sur la ville de Beebe dans l’Arkansas, formant une véritable pluie qui a commencé le soir de la Saint-Sylvestre et a duré toute la nuit. Les causes demeurent mystérieuses et les spécialistes hésitent entre les feux d’artifice et une tempête de grêle en haute altitude. Il est impossible de savoir si ce même phénomène s’est produit en France. Le ministère de l’Intérieur a en effet refusé de dévoiler les chiffres des volatiles morts pendant la nuit du Nouvel An, afin d’éviter une émulation malsaine et de ne pas affoler les amis de la Ligue de Protection des Oiseaux, se contentant d’annoncer que le déploiement des forces de l’ordre avaient empêché tout incident grave, notamment les pluies inopinées de carouges à épaulettes.

Comme un air de revenez-y…

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photo : Zoli

Depuis l’an 2000 et la mise en quarantaine diplomatique de l’Autriche pour cause de Jörg Haider et de son FPÖ, les choses ont bien changé. Au niveau européen, personne, aujourd’hui, ne l’ouvre pour menacer sérieusement la Hongrie et son dictatorial Premier ministre, Victor Orban, d’une mise au ban communautaire ou d’une suspension temporaire de leur droit de vote. Et pourtant, à quelques jours de l’inauguration de la présidence hongroise de l’Union européenne, aucun gouvernement, à l’ouest de la Biélorussie, n’a pris des mesures légales aussi drastiques pour limiter la liberté des médias.

Votée en deux temps, la nouvelle loi sur les médias n’est entrée en vigueur que depuis le 1er janvier 2011, mais les journalistes hongrois n’ont pas attendu son application pour dénoncer le retour de la censure après deux décennies de parenthèse démocratique. « Si ce tas de merde était réellement mis à exécution, il faudrait alors oublier ce que c’est que la liberté d’expression en Hongrie », prévient Endre Bojtar, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Magyar Narancs. Aussi invraisemblable qu’il puisse paraître dans une Union européenne sensible au plus haut point à toute manifestation d’autoritarisme, ce scénario a pourtant de fortes chances de se réaliser.

Les premiers amendements à la loi sur les médias ont été introduits en Hongrie dès juillet 2010. Grâce à la majorité absolue obtenue au Parlement après les élections d’avril, le Fidesz − le parti conservateur de Victor Orban − s’est placé en position de pouvoir modifier ce que bon lui semble, y compris la Constitution. Dans ce contexte, la création d’un Conseil des médias, dont le Président sera désigné par le Premier ministre pour un mandat de neuf ans, est apparu comme un épiphénomène. Après tout, ont aussi été restreintes les prérogatives du Tribunal constitutionnel et de la Cour des comptes, tandis que la direction de la Banque centrale et la Présidence de la République étaient confiées à des hommes forts du parti.

Cependant, le nouveau Conseil des médias est parfaitement susceptible de jouer un rôle déterminant dans la légitimation de ce que l’éditorialiste du Washington Post qualifie de « poutinisation de la Hongrie ». C’est en effet au Conseil que revient, depuis l’adoption de la nouvelle loi par le Parlement hongrois, la décision de sanctionner les médias dont le contenu aurait porté atteinte à la morale, fait l’apologie de la violence, mais qui, surtout, serait « politiquement déséquilibré ». Inutile de préciser que le caractère extrêmement vague des termes employés laisse au Conseil, exclusivement composé de membres du Fidesz, une marge d’interprétation quasi illimitée. D’autre part, les sanctions encourues par les rédactions pour la publication d’un article jugé « déséquilibré » témoignent de la ferme intention du premier pouvoir d’en finir avec le quatrième. Concrètement, il s’agit d’amendes dont le montant peut s’élever à 90 000 euros pour un titre de presse ou un site internet, et à 700 000 euros pour les médias audiovisuels. Les rédactions ne seraient en droit de faire appel de la décision du Conseil qu’une fois l’amende payée. En outre, les prérogatives accordées au Conseil l’autorisent à suspendre un programme ou une émission pour une période allant de quelques minutes à une semaine, de même qu’à fermer une chaîne de radio ou de télé. Pis encore, les journalistes seraient contraints de révéler leurs sources si la nouvelle autorité décidait que la sécurité de l’État en dépend.

La liberté de la presse au service de la « régénération de la nation »

Pour tenter de désamorcer les critiques dans son pays, le gouvernement Orban soutient que la nouvelle loi, non seulement garantit efficacement la liberté des médias, mais de surcroît contribue à augmenter leur qualité dans la mesure où les journalistes veilleront à ne rendre publiques que les informations fiables. C’est une façon de voir, car la récente déclaration d’Annamaria Szalai, proche collaboratrice du Premier ministre élue à la tête du Conseil des médias, sur la nécessité de mettre la liberté de la presse au service de la « régénération de la nation », laisse plutôt croire en un abandon délibéré de la liberté de la presse.

L’une des rares personnalités européennes à réagir face à cette dérive, Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, a demandé s’il était souhaitable qu’un pays comme la Hongrie préside l’Union européenne. Bien d’autres questions mériteraient pourtant d’être posées, à commencer par celle de savoir quelle serait la manière la mieux appropriée de réagir et d’agir. Le « cas Haider » a clairement démontré que, si l’établissement d’un cordon sanitaire isolant la brebis galeuse procure un sentiment immédiat de bien-être au troupeau, il ne résout en rien le problème. Cette solution semble encore plus inadéquate au « cas Orban » car celui-ci, fort de son passé d’opposant démocratique et de la gestion désastreuse du gouvernement socialiste auquel il a succédé, paraît être tout au plus une brebis égarée.

En visite officielle à Budapest, fin décembre, Herman Van Rompuy s’en est sorti en prononçant un discours assez flou et embarrassé sur les « valeurs européennes ». De retour à Bruxelles, le Président du Conseil européen n’a pas fait davantage de commentaires. Qu’aurait-il pu dire ? Que depuis le temps, il aurait fallu établir une législation uniforme, approuvée et applicable par et dans tous les pays-membres, afin d’empêcher toute tentative de contrôle des médias par un quelconque pouvoir politique. Une simple régulation, au niveau européen, des procédures de désignation et des modalités de fonctionnement des instances comparables au Conseil des médias hongrois aurait de fortes chances de s’avérer efficace. Il faut bien admettre, en effet, que le problème avec l’actuel gouvernement hongrois ne consiste pas dans le fait qu’il serait « fasciste », mais qu’il éprouve un mépris pathologique pour les médias officiels et pour les élites bien-pensantes. Serait-ce vraiment propre à la Hongrie ? Tout le monde est-il certain de ne pas connaître quelques hommes politiques français qui souhaiteraient sanctionner, et plus lourdement encore si possible, le contenu « politiquement déséquilibré » des médias ? Pourtant, si ma mémoire d’ex-scoute communiste est bonne, dans cette partie du monde au moins, la pulsion à surveiller ce que les gens seraient autorisés à lire, entendre, voire penser, caractérisait la gauche plutôt que la droite.

Sondage du Monde : l’islam, bouc émissaire ?

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photo : Dude Crush
photo : Dude Crush

Avec l’enquête de l’IFOP pour Le Monde qui indique que pour 42% des Français (et 40% des Allemands) l’islam[1. L’islam est dans l’enquête de l’IFOP systématiquement orthographié Islam. A tort, puisqu’il s’agit ici de la religion, et non de la civilisation islamique qui elle prend une majuscule. Ces confusions sémantiques assez systématiques ne favorisent en rien la clarté du débat] est « plutôt une menace » pour l’identité de leur pays, l’affaire est pliée : c’est le grand retour de la bête immonde. La France cède une fois de plus à ses démons, à son « transcendantal pétainiste », bref à son besoin (constitutif, sans doute, de son identité nationale enfin retrouvée) de désigner des boucs émissaires.

Les ex-prophètes de la grande réconciliation multiculturelle s’indignent même (c’est à la mode) que l’on puisse effectuer de tels sondages. C’est le syndrome bien connu du thermomètre : s’il ne donne pas la bonne température, cassons-le. Mais ceux que l’on entend le plus, ce sont certains sociologues, parmi les plus en vue à gauche, qui nous prédisent depuis des décennies un déferlement de violence « islamophobe » avec force pogroms et autres ratonnades. Ils hésitent aujourd’hui entre la consternation effarée de voir le peuple leur échapper et la jubilation d’entrevoir enfin le moment où ils auront peut-être raison. Même si (fort heureusement) les lynchages de musulmans se font toujours un peu attendre. On se demande d’ailleurs pourquoi. Le diagnostic posé de l’islamophobie galopante de nos concitoyens, et de la constitution par un pouvoir politique aux abois d’un « ennemi intérieur » musulman, devrait s’appuyer sur des signes plus tangibles que de rares graffitis racistes ou insultants sur le mur des nombreuses mosquées en construction dans notre pays et de quelques débordements racistes sur internet. Malgré toute l’horreur du déchaînement islamophobe que l’on nous promet, on est encore quand même loin, admettons-le, des lynchages de noirs dans le sud de l’Amérique au XIXe siècle ou de la persécution des juifs en Allemagne puis en Europe dans les années 1930 et 1940. Ou de l’ampleur de la persécution des chrétiens dans les pays musulmans aujourd’hui.

La France sempiternellement moisie

Interrogeons-nous un instant sur ce drôle de phénomène. Nos sociologues, récemment convertis en masse aux théories de René Girard et de Carl Schmitt (deux des plus grands penseurs du XXe siècle, je le note en passant pour tous ceux qui s’inquiètent de la disparition de l’influence des intellectuels catholiques dans notre pays), ne considèrent plus la communauté politique française qu’à travers la théorie du bouc émissaire : en période de crise, la peur du déclassement et de la perte d’identité se faisant de plus en plus aigüe, la France, sous l’impulsion cynique de ses dirigeants, cherche un ennemi fédérateur : ce sont les musulmans. Nos sociologues sautent sur leurs chaises comme des cabris en hurlant « bouc émissaire ! bouc émissaire ! bouc émissaire ! » et ils ont l’impression de penser. Ce diagnostic qui se veut scientifique est bien sûr une condamnation sans appel de la France sempiternellement moisie qui leur paraît renaître sans cesse de ses cendres toujours chaudes. Leurs théories sont d’ailleurs largement reprises par une partie des musulmans français eux-mêmes qui ont l’impression d’être sur le point de remporter haut la main la compétition victimaire qui les oppose à d’autres « communautés ».

Seulement, nos sociologues, qui ont tout récemment jeté Bourdieu et autres Marx dans les poubelles de l’histoire intellectuelle (à tort sans doute, au moins pour ce dernier), n’ont pas eu le temps de lire Girard jusqu’au bout. Ils y auraient appris que selon René Girard, en Occident au moins, à force d’être dénoncé, le phénomène de bouc émissaire ne marche plus. C’est au contraire, à suivre René Girard toujours, à la condition de se désigner soi-même comme « bouc émissaire » que l’on sera en mesure d’exercer une domination sur le corps politique. C’est la tentation aujourd’hui de toutes les « communautés », y compris d’ailleurs d’une partie de certains représentants autoproclamés de la « communauté » « de souche » qui s’efforcent de décrire les Français comme les victimes d’une invasion musulmane aux relents antisémites, racistes et anti-blancs, orchestrée par des élites corrompues et vendues au mondialisme de l’hyper-capitalisme contemporain. Alors, tous boucs émissaires ? Et tous racistes ?

Le deuxième problème c’est que nos chers sociologues ne lisent pas les sondages qu’ils commentent jusqu’au bout. L’auraient-ils fait, qu’ils auraient bien du mal à assimiler le rejet de l’islam à une forme de racisme persécuteur. La dernière question du sondage de l’Ifop prouve le contraire. Alors que l’enquête indique sans ambigüité une montée du rejet des revendications politiques de l’islam et des doutes quant à la volonté de certains musulmans de s’intégrer, elle prouve aussi que l’acceptation de l’origine musulmane (c’est-à-dire étrangère) de nos concitoyens n’a jamais été aussi forte. Des sondages similaires de l’Ifop indiquent qu’en 1989 (avant le « déferlement islamophobe » que l’on nous décrit aujourd’hui), 63% des Français étaient hostiles à l’élection d’un maire d’origine musulmane dans leur commune, qu’ils étaient encore 55 % en 1994, 35% en 2001, et seulement 33% aujourd’hui. Les Français sont parait-il aujourd’hui plus que jamais hystériquement islamophobes, mais n’ont jamais été plus prêts qu’aujourd’hui à voter dans leur commune pour un candidat d’origine musulmane. Cherchez l’erreur.

Le cas de la Marine

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À L’Élysée, on ne pense qu’à elle. Au Parti socialiste aussi. Mais quand tous prennent les mêmes airs de vierges effarouchées pour prononcer son nom, elle est le cauchemar des conseillers du président et le rêve – secret – de ceux qui, à gauche, espèrent lui succéder. Si le deuxième tour de l’élection présidentielle pouvait ressembler à un « 21 avril à l’envers », c’est-à-dire à un duel FN/PS, les socialistes auraient en même temps la gratification de l’indignation morale et le plaisir d’une victoire facile – encore qu’au train où vont les choses, elle serait sans doute moins large que celle de Jacques Chirac en 2002.[access capability= »lire_inedits »]

Comme on ne change pas une tactique qui gagne – si on considère qu’amener le Front national à 20 % de l’électorat a été un jeu gagnant – la gauche feint de croire que Marine Le Pen, c’est son père, en jeune et en femme. Jean-Luc Mélenchon, qui nous a habitués à plus de subtilité, la traite de « nazie ». Et Bernard-Henri Lévy, qui décrocherait aisément la palme de l’erreur politique de longue durée, pourtant fort disputée dans l’intelligentsia française, décrète qu’elle est encore « plus dangereuse que son père ». Sur ce coup-là, il se pourrait bien, d’ailleurs, que BHL ait raison, mais certainement pas pour les motifs qu’il invoque. Traiter Le Pen de « fasciste » était déjà absurde historiquement et crétin politiquement, même s’il a périodiquement proféré les énormités qui permettaient de le penser.

Aujourd’hui, les stratèges qui, dans tous les partis, tentent de lire l’avenir dans les entrailles des électeurs/sondés savent bien que la « peste blonde » pourrait réussir à faire ce que son père n’a jamais pu ou voulu faire – car, contrairement à elle, il s’intéressait beaucoup moins au pouvoir qu’au plaisir d’incarner le « méchant » pour les gens convenables et de semer la panique au sein de la droite. Entre l’extrême droite et la gauche de gouvernement, l’alliance objective nouée en 1984 avec l’introduction par François Mitterrand de la proportionnelle, qui a permis au FN d’entrer à l’Assemblée et de faire subir à la droite un véritable supplice chinois (en soumettant ses candidats à la tentation des alliances au second tour) a été voulue des deux côtés.

Alors qu’elle est convaincue de gagner la présidence du parti contre son rival, Bruno Gollnisch, lors du congrès de Tours à la mi-janvier, Marine Le Pen entend bien, elle, accéder un jour au pouvoir. Et pour cela, il lui faut à la fois lever l’ostracisme qui pèse sur son parti − ce que ses initiateurs appellent fièrement la stratégie du « cordon sanitaire » − et peut-être casser un clivage droite/gauche qui ne correspond plus depuis belle lurette à une véritable alternative pour lui substituer le choix entre « mondialisation heureuse » et souverainisme, politique et économique. Or, après trente ans de libre-échangisme béat approuvé à l’identique par la gauche et par la droite de gouvernement avec les heureux résultats que l’on sait, une proportion croissante des électeurs ne croit plus au choix entre l’Europe (ou le monde) et la guerre. Et, à mon avis, ils n’ont pas tort.

C’est parce que Marine Le Pen représente – avec Mélenchon − le seul phénomène nouveau dans la vie politique française et qu’elle a de fortes chances de se retrouver au deuxième tour de la présidentielle que nous avons décidé de lui consacrer notre dossier. Et c’est parce que le pluralisme est notre règle que nous y sommes allés à cinq. Il est vrai qu’au-delà de nos différences, nous partageons − et depuis longtemps −, le même refus de l’antifascisme d’opérette qui, depuis des années, est l’alibi confortable du mépris du populo et de ses angoisses, en particulier face à une immigration massive qui a changé notre pays sans qu’il soit permis de faire autre chose que de la célébrer. Paulina Dalmayer raconte avec humour comment, de la même façon, dans sa Pologne natale, le succès de partis nationalistes permit à l’intelligentsia de divorcer d’un peuple trop plouc pour apprécier le cosmopolitisme de ses élites – mais qui créa la surprise en choisissant d’adhérer à l’Union européenne.

Je crois pouvoir ajouter, sans trahir mes camarades, que si nous croyons sans réserve à l’égalité entre les hommes, nous pensons aussi que certaines cultures sont plus égales que d’autres. Certes, à l’exception de Cyril Bennasar, nous ne rêvons pas d’une ré-occidentalisation du monde qui, dans les faits, reviendrait à imposer la liberté au son du canon. Mais à défaut de l’exporter, il nous importe de la défendre dans notre pays. Et si nous divergeons sur les causes, nous pouvons nous rassembler sur le constat : le multiculturalisme qui progresse sans que nous l’ayons voulu a beau se parer des chatoyantes couleurs de la tolérance et de la diversité, il se traduit par une régression de nos mœurs et de notre art de vivre.

Reste que nous avons peur du racisme et que nous avons raison d’avoir peur. Avouons-le, en nous rendant dans le restaurant de Saint-Cloud où Marine Le Pen nous avait fixé rendez-vous, nous éprouvions tous un excitant sentiment de transgression. Parce qu’elle s’appelle Le Pen et que, si nous avons avec constance refusé le moralisme dont Daoud Boughezala rappelle, avec Jean Baudrillard, qu’il a abouti à une impasse, nous n’avons pas oublié les sorties antisémites, négationnistes et racistes de son père. Or si, même à gauche, on a compris qu’il était imbécile de diaboliser toute critique de l’immigration, aucun d’entre nous ne peut jurer que le racisme n’a aucune part dans les convictions des militants du FN. Ainsi, pour Luc Rosenzweig, qu’on ne peut soupçonner de conformisme idéologique, le Front demeure un ramassis d’aigris et de médiocres qui n’aspirent qu’à prendre leur revanche sur l’« établissement ». Marine Le Pen assure, elle, que son parti est en train d’accomplir une véritable révolution culturelle. Il lui reste à le prouver.

Autant l’avouer : en trois heures et malgré toutes les perches que nous lui avons lancées, nous n’avons rien entendu de scandaleux ou de moralement inacceptable. Elle parle sans détour, n’élude pas les questions gênantes. Et en prime, elle est très sympathique. Voilà qui est bien fâcheux.
On peut sérieusement douter de la capacité du FN à gouverner, trouver effrayant son projet de sortir de l’Europe et d’instaurer des barrières douanières aux frontières de la France – paradoxalement, Bennasar, le seul d’entre nous à déclarer qu’il votera pour elle, est aussi le moins souverainiste alors que Jérôme Leroy, qui partage avec elle son refus radical de la mondialisation capitaliste, voit toujours en elle une héritière de l’extrême droite.

Les cris d’orfraie qui ont accueilli sa petite phrase sur l’« occupation » à laquelle se livrent les musulmans qui prient dans la rue pourraient, de surcroît, laisser penser que « l’exception Le Pen » durera toujours. Seulement, à en croire le sondage récemment publié par Le Monde, 42 % des Français estiment que l’islam est une menace pour l’identité de leur pays. Et il va être de plus en plus difficile de s’en tirer en les traitant de « salauds » ou de « fachos ». En répétant avec l’islam l’erreur commise depuis vingt ans avec l’immigration, c’est-à-dire en interdisant tout débat, on ne peut qu’inciter un nombre croissant de ces électeurs à accorder leurs suffrages au seul parti qui prenne clairement en compte leurs inquiétudes. Et, au risque de choquer, ce qui me semble condamnable, c’est de refuser de les entendre.

On me dira que la Marine n’en pense pas moins et que la critique de l’islam n’est que le cache-sexe de sa détestation des musulmans. Peut-être. Sauf qu’il est difficile de juger des pensées. Si l’on s’en tient à ce qu’elle dit, elle est en train de rompre avec la culture de la vieille extrême droite française (dont les derniers représentants sont plus proche du cimetière que du jardin d’enfants). Sans doute y a-t-il encore au FN des gens qui confondent le refus des pratiques et le rejet des individus, l’assimilation et l’exclusion. Les sondages attestent que, parmi les sympathisants de Marine Le Pen, la défense de la République laïque est peut-être en train de prendre le pas sur celle de « l’ethno-France ». On ne saurait donc exclure qu’elle ait entamé la longue marche qui mènera peut-être son parti vers la normalisation.[/access]

Causeur 31 : janvier sera chaud !

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La peste blonde ! C’est le titre du prochain numéro de Causeur, dont le dossier sera consacré à qui vous avez deviné. Dossier dans lequel Marine Le Pen est interviewée, sur quatre pages, dans le plus pur style de la maison par Cyril Bennasar, Daoud Boughezala, Muriel Gremillet, Isabelle Marchandier et, bien sûr, Elisabeth Lévy. Ambiance garantie !

Mais ce premier numéro de l’année sera aussi une invitation au voyage : il vous trimballera de Bagdad à Varsovie en passant par Qatar et le Cambodge. On y parlera aussi des têtes de gondole de cet hiver, les livres de Stéphane Hessel et de Keith Richards et de mille autres choses toutes 100 % inédites.

Pour en profiter, il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici demain soir, vous pourrez même le recevoir dès le numéro 31 dans votre boite aux lettres !

Existe-t-elle meilleure façon de commencer l’année ? Et puis un petit clic, c’est quand même moins difficile que d’arrêter les clopes, le whisky ou Facebook…

Jean Rollin avec deux ailes

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– Jean Rollin vient de mourir : le cinéma français a perdu son dernier surréaliste…
– Attendez un peu… Jean Rollin, le pape du nanar ? Le roi des sous-séries Z ? L’inoubliable auteur de Suce-moi vampire ?
– Ce titre fait partie des films pornographiques qu’il a tournés pour survivre, entre deux œuvres anarcho-fantastiques parfaitement incomprises !
– Si, pendant plus de quarante ans, M. Rollin a été méprisé par la critique, il y a peut-être des raisons à cela, vous ne croyez pas ? Les acteurs récitent mal, les séquences s’éternisent, ses vampires font rigoler, le tout dans un décor de carton-pâte !
– Vous ne pouvez pas dire ça ! En fait, vous n’avez vu manifestement que des bribes de films et, comme Libération, vous jouez au critique averti : ce journal a quand même écrit que les « inoubliables jumelles Mary-Pierre et Cathy Castel » étaient les héroïnes des Deux orphelines vampires alors qu’elles n’ont jamais joué dans ce film ! Le ton décalé des acteurs, qu’il ait été voulu ou en rapport avec les difficultés économiques qu’a toujours rencontrées Rollin (pas de possibilité de répéter ni de multiplier les prises), participe justement à l’étrangeté de ses films, comme leur lenteur anachronique et les apparitions de femmes nues aux endroits les plus insolites ! Mais le carton-pâte, certainement pas ! De Château-Gaillard aux cimetières de Paris, de l’Aquarium du Trocadéro à la plage de Dieppe, le cinéma de Rollin a instauré une poétique des lieux irremplaçable ! Combien de films des années 1970 vous montrent ainsi l’inexorable mutation des paysages de France ? La froide beauté des quartiers de Belleville de ces années-là est certainement révolue mais, grâce aux vampires glissés entre les interstices de ces immeubles murés, leur poésie nous rejoint. De ces motifs incongrus naît une incomparable émotion : c’est cela, le surréalisme !

L’héritier de Franju

– Et Max Pécas vous fait penser à Bergman ?
– Rollin est l’héritier de Georges Franju, et pas seulement parce qu’il a filmé des hommes portant d’inquiétants masques d’animaux. Dans leurs meilleurs moments, ses films-gigognes, qui ne cessent de mettre en abyme les images des précédents, célèbrent une rencontre inédite, celle de l’auteur des Yeux sans visage avec les femmes nues de Paul Delvaux. Ce qui réunit ces deux cinéastes, c’est bien l’intensité de leur vision, leur capacité à dévoiler la Présence, rejoignant ainsi Mircea Eliade qui, dès son premier roman, Mademoiselle Christina, s’est intéressé au sacré à la fois manifesté et dissimulé dans le profane.
– Et l’accumulation de filles nues et de séquences sanguinolentes y participent bien évidemment ?
– Bien entendu ! Mais là, nous rejoignons un autre univers que celui des surréalistes, même si ceux-ci savaient l’apprécier : celui des feuilletonistes, de Gaston Leroux, du Grand-Guignol ! Certains plans du Masque et la méduse ont d’ailleurs été tournés dans ce qui reste du Théâtre du Grand-Guignol, impasse Chaptal à Paris ! Quant à la naturelle sensualité de ses vampires nues, ces corps d’avant la réification, elle paraît si éloignée des figures imposées de l’érotisme de masse qu’elle est en est devenue proprement incompréhensible.
– Excusez-moi, mais je comprends mal comment on peut aimer à la fois le cinéma politique de Peter Watkins et les films d’épouvante de Jean Rollin !
– Mais ces vampires sont aussi politiques ! Sa veine anarchisante est évidente dans Le Viol du vampire, si mal reçu par les petits-bourgeois de Mai 68, et, dans La Vampire nue, leur longue procession n’est pas pour rien guidée par une fillette brandissant un drapeau noir… Quelques années après, son virage libertaire fait suite aux désillusions des révoltes collectives : à la fin de Lèvres de sang, les deux vampires qui s’enferment dans un cercueil porté par les vagues sont le dernier recours : l’ailleurs du couple est devenu la meilleure réponse à l’oppression.
– Bien ! Je vais vous laisser à vos combats d’arrière-garde : on m’attend à la première de Twilight 3 !
– Grand bien vous fasse !

NB : Les films de Jean Rollin sont, pour certains, disponible en DVD.

Terminus pour Terminator

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Depuis lundi, Arnold Schwarzenegger n’est plus gouverneur de la Californie. La star quitte la scène politique après deux mandats avec un bilan plus que mitigé : à son arrivée au pouvoir, il y a huit ans, la dette de la Californie s’élevait à six milliards de dollars, son successeur, lui, en hérite d’une de plus de 25 milliards ! Sa déception est sans doute d’autant plus grande qu’il a très probablement entretenu le discret espoir que le Congrès des Etats-Unis modifie exprès pour lui la loi interdisant aux citoyens américains nés étrangers d’accéder à la Maison Blanche.

Pour la vie publique américaine sa retraite politique est en revanche porteuse d’espoir: sa vision post-Clausewitz de la politique comme showbiz continué par d’autres moyens se solde par un sanglant échec. L’homme qui a annoncé sa candidature chez Jay Leno, qui a brandi l’épée de Conan le Barbare pour illuster sa détermination contre la corruption et qui, pour sa première journée de gouverneur, s’est présenté aux caméras un balai à la main (« je vais vous nettoyer tout ça ») a découvert que la politique, la vraie, c’est un peu plus compliquée que ça. Dénué de marge de manœuvre après une politique d’ouverture plutôt maladroite et un glissement vers la gauche, au moins dans le discours, Schwarzie ne pouvait ni limiter les dépenses (blocage de Démocrates) ni augmenter les impôts (niet des Républicains).

Jerry Brown, son successeur à la Governor’s Mansion à Sacramento, est son exact opposé. Ancien gouverneur (1975-1983) et fils de gouverneur (son père, dans les années 1950, a construit la piscine de la résidence de gouverneurs de la Californie), il a essayé en vain de résister à la vague de baisses d’impôts qui allait amener Ronald Reagan (encore un gouverneur de cet Etat) à la Maison Blanche. Il aura, à la fin de sa carrière politique, la lourde tâche de faire face aux terribles conséquences de la célèbre « proposition 13 », adoptée en 1978, qui a diminué la taxe sur les propriétés, enlevant aux collectivités locales l’essentiel de leurs moyens pour financer les écoles et autres services les condamnant à leur misère actuelle. Et du fait de l’échec, le 2 novembre dernier, du référendum sur la proposition 19 sur la légalisation du cannabis, on ne peut même pas compter sur les taxes sur la marijuana pour combler les déficits publics…

Stéphane Hessel, vieil homme indigne

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Ceux qui n’ont, hélas, plus vingt ans depuis longtemps se souviennent avec un plaisir nostalgique de la sortie, en 1965, du film de René Allio, La vieille dame indigne. L’histoire était adaptée d’une nouvelle de Bertolt Brecht et montrait la libération tardive des conventions bourgeoises d’une femme devenue veuve qui partait à l’aventure sur les routes de France en compagnie d’une jeune serveuse de bar délurée, au grand dam de ses deux fils. Le rôle titre était interprété par la grande Sylvie, entourée de Jean Bouise et de Victor Lanoux. La musique était de Jean Ferrat. Rien que du bon…

On ne peut en dire autant du spectacle que nous offre aujourd’hui Stéphane Hessel. Oui, je dis bien spectacle, car s’agit-il d’autre chose que d’une habile mise en scène de lui-même par un vieillard dont toutes les apparitions publiques révèlent l’immense plaisir narcissique d’avoir acquis le statut d’icône nationale ? Hessel n’est pas indigne dans le sens où Allio utilise ce terme pour montrer l’insondable bêtise et méchanceté de ceux qui exigent des gens âgés qu’ils se comportent selon des normes sociales étouffantes en les enfermant dans le carcan de la bienséance et de la retenue.

Il est indigné et tient à faire connaître urbi et orbi les motifs de son indignation dans un opuscule devenu en quelques semaines un phénomène d’édition. La vacuité du propos qui décrit un monde binaire où l’on conspue les méchants (les financiers, la mondialisation, le ministre de l’intérieur, Israël) et où l’on chante les louanges des bons (les sans-papiers, les sans logis, les Roms, les Palestiniens, le programme du CNR) a beau être relevée par des gens aussi peu suspects de pensée subversive qu’Eric Le Boucher, le succès est irrésistible. Hessel, c’est l’axe du bien à lui tout seul : toute sa vie, il a eu tout juste, a toujours été du bon côté, ne s’est jamais compromis avec les salauds, s’est toujours arrangé pour que sa biographie ne puisse être autre chose qu’une hagiographie. L’achat de son livre par les gens ordinaires relève de la croyance magique que sa lecture pourrait faire de vous un homme ou une femme meilleur(e), réveiller le Hessel qui sommeille en chacun d’entre nous.

Parvenir à un très grand âge dans un état physique et mental acceptable relève d’une loterie qui ne tient compte ni des mérites, ni des mauvaises actions de ceux que le destin choisit. Cette élection transforme ceux qui en bénéficient en porte-parole d’une génération quasi éteinte. Elle oblige donc. Hessel parle, par exemple, au nom de ceux, aujourd’hui disparus, que le nazisme a surpris dans leur jeunesse à Berlin. Donc au nom de mon père, né quelques années avant lui dans la capitale du Reich, et qui fut contraint de la quitter pour des raisons sur lesquelles il est inutile de s’attarder. Je ne suis pas certain que mon père eût apprécié les discours de Stéphane Hessel, pas seulement sur Israël, mais aussi sur l’état de la France et du monde. Je suis même assez certain du contraire, bien que toute sa vie il ait voté à gauche.

La Résistance, dont mon père fut l’un des acteurs, comme Stéphane Hessel, rassemblaient des hommes aux opinions très variées, et même diamétralement opposées, non seulement ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Des paladins de la Révolution se battaient aux côté des chevaliers de l’Ordre. Hessel a-t-il le droit d’embarquer tous ceux là dans sa croisade personnelle ?

Brandir aujourd’hui le programme du Conseil national de la Résistance pour faire honte aux gouvernants d’aujourd’hui relève au mieux de l’idiotie historique, au pire de l’imposture. Ce texte de compromis s’appliquait à une France traumatisée qu’il fallait rassembler pour qu’elle se relève, dans un contexte où n’existaient ni l’Union européenne, ni la liberté généralisée des échanges des biens et des marchandises. Ceux qui ont vécu les dites « trente glorieuses » me comprendront : le retour aux conditions de vie de l’époque est une perspective peu enthousiasmante, tant sur le plan matériel que sur celui des libertés publiques et des mœurs. On appliquait, pourtant, ce fameux programme du CNR dont Hessel et ses perroquets nous rebattent aujourd’hui les oreilles.

Il y a aussi chez Hessel cette obsession anti-israélienne qui fait songer à la définition donnée jadis de l’antisémite par Pierre Larousse : « Personne qui hait les Juifs plus qu’il n’est raisonnable. » On n’a parfaitement le droit de ne pas aimer Israël, son gouvernement et même son peuple. Mais faut-il pour autant aller se prosterner à Gaza devant les chefs du Hamas ? Affirmer, lors d’un débat public, que les obus lancés par ces mêmes gens du Hamas n’avaient pour effet que de « faire courir un peu plus vite les habitants de Sdérot vers les abris » ?

Roland Dumas et Stéphane Hessel ont plus de point communs qu’on ne le pense généralement : états de service impeccables dans la Résistance, engagement pluridécennal à gauche, quelques aptitudes à évoluer dans le monde de la diplomatie et une détestation infinie d’Israël. Je me demande si, au fond, je ne préfère pas Roland Dumas et ses crapuleries à Hessel et ses bondieuseries laïques.

Indignez vous !

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Louis-Ronan Choisy, chanteur français

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Il a la voix grave des enfants tristes, et la candeur de ceux du siècle. Il arrive sur scène avec son rire de gosse et la chanson la plus poignante de son dernier album, Des Flocons dans l’eau ; sa guitare à reverb et ses accords mineurs envoûtent la petite salle du Zèbre, au 63 boulevard de Belleville. Ce sont Louis-Ronan Choisy et ses trois musiciens. Lui, tour à tour au micro, au clavier, à la trompette − mélancolie, énergie et gravité − est l’un des meilleurs chanteurs français de ces dernières années : quatre albums et une bande originale depuis 2001, des concerts d’une confidentielle envergure, et toujours relativement inconnu du grand public. À croire que la France lui préférera toujours Bénabar ou Raphaël.

Amours, chairs, armes et alcool

On aurait tort, pourtant, de le ranger du côté des « artistes de la nouvelle scène française ». Choisy a dans le timbre et la trempe quelque chose des sixties du Gainsbourg qui se réclame de L’Amour monstre de Pauwels, dans l’âme des relents de symbolisme qui lui font perpétuer les tableaux habités de Caspar David Friedrich, auquel il consacre d’ailleurs un morceau magnifique. Il arrive que, parfois, la chanson française se targue d’un beau sans utilité, sans révolte et sans indignation prévisible.
Louis use d’une poésie simple et claire, sombre malgré son sourire et sa bonhomie. La voix basse et virile minaude parfois, se féminise ; Louis sait être un dandy, mais sans être poseur. Son art charmant et ses arrangements impeccables rappellent que « variété » n’est pas une insulte. Et comme on a toujours besoin d’étiquettes, on saura musicalement situer la production de Louis-Ronan Choisy entre Daniel Darc et Benjamin Biolay, avec ce raffinement électro très Daho qui habille à merveille de jolies prouesses verbales, parfois précieuses mais jamais faciles, surtout sincères et travaillées.
On sait aussi que l’an dernier, Louis, tête d’ange, a fait l’acteur aux côtés d’Isabelle Carré dans Le Refuge, de François Ozon.

De quoi parlent ses chansons ? D’amour, de chair, d’armes et d’alcool (La Femme à l’arme blanche, Valse de l’amant possessif, Le Baiser). De mort, de destinations touristiques (Mourir à Venise, En sautant du 8e étage, Calcutta, Copenhague). D’aventures grisantes et de frivolités (Ailleurs, c’est ici, Lady Lolita, La Nuit m’attend).

L’anti-Raphaël

La production de Choisy est certes plus bourgeoise que les chansons de Raphaël, mais nous payons de cette obole l’évitement de la condescendance. On pourra au passage signaler que nous avons écouté l’opus insignifiant de ce dernier d’une oreille martyre et attentive sur Deezer : on se réjouit qu’il soit aujourd’hui possible de prendre connaissance d’albums décevants sans y laisser un kopeck.

Lors d’un passage au Grand Journal, il y a quelques mois, c’est ce même chanteur qui s’est vanté de dénoncer le patriotisme comme conformisme. Qu’on vienne donc m’expliquer comment être subversif en crachant sur la patrie en 2010, et ce qu’il y a de formidable à applaudir un vidéoclip dans lequel ce même chanteur trouve très drôle de toucher les seins de Jeanne d’Arc. L’engagement a peut-être trente ou quarante ans de retard, mais le désengagement, lui, tient du génie éternel de la chanson française qui dit l’amour, l’amitié, la beauté, la poésie, la grâce.

Louis-Ronan Choisy a donné, en novembre, un concert qui nous fait regretter de ne point l’entendre souvent sur la bande FM. Mais rares sont les stations qui se soucient encore de chanson française. Yannick Noah est le pape des radios de variété et hurle avec les loups idéologiques l’effacement des frontières ; la jeunesse française se gave de slam français au grand corps maladif ou, pour la plus téméraire, de nu Metal autoroutier et nauséeux. Il n’y a guère plus que Myspace pour faire découvrir les talents qu’une époque dénuée d’instinct qui n’a que l’iconoclasme comme valeur sûre et la médiocrité indignée, solidaire et haineuse comme étendard. Louis-Ronan Choisy, lui, sonne l’olifant devant un parterre de passionnés. Quand j’irai voir Dieu, lance-t-il comme une promesse. Son triomphe n’est peut-être pas de ce monde, mais nous serons du sien.

Riviere De Plumes

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Le Refuge -Ost-

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« Le Président », c’est beaucoup plus que Frêche

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On peut penser que Le Président, le film d’Yves Jeuland, sorti en salle le 15 décembre est consacré à Georges Frêche et à sa dernière campagne en Languedoc Roussillon. Pourtant, très vite, comme c’est le cas dans les bons documentaires politiques, le sujet déborde le projet comme le corps de Georges Frêche ne cesse de déborder le cadre du film.

Une partie de campagne

En la matière de film politique, la référence indépassable est Une partie de campagne de Raymond Depardon sur Giscard en 1974. Giscard a interdit le film jusqu’en 2001, et s’il l’a autorisé enfin à sortir, c’est par une perversité typiquement giscardienne. Face à son ennemi de toujours, le Chirac vieillissant qui allait mener son ultime combat en 2002 dans une France déjà bien malade, Giscard voulait par contraste montrer un quadragénaire déjà tellement moderne, lui-même, qui montait à l’assaut du pouvoir dans des années 1970 auxquelles trente ans de crise donnent des allures de paradis perdu.

J’ai quelques amis qui souffrent comme moi, à propos d’Une partie de campagne, d’une étrange perversion. Nous tenons ce film pour culte et nous nous réunissons de temps à autre pour le regarder en nous lançant des répliques que nous connaissons par cœur. Les dialogues entre Giscard et Ponia sur « la crise cardiaque fiscale » du mari de Mireille Mathieu ou de Poher qui servirait bien de ballon à la finale de la coupe de France de rugby, valent bien par leur férocité amusée ceux de Lino Ventura et Francis Blanche dans Les tontons flingueurs.

Il faut nous pardonner. Nous avions tous entre dix et douze ans en 74 et nous n’avons pas oublié les voitures (qu’on appelait encore des autos), les silhouettes féminines comme celles de la fille de Giscard en corsage bleu (oui, on disait corsage) qui ressemblait tellement à nos cousines, les téléphones qui n’étaient pas sans fil et, last but not least, la façon dont Giscard, pour attendre les résultats le soir du second tour, tire un fauteuil Voltaire sur la terrasse de son appartement de fonction avec vue sur une cour du Louvre sans la pyramide de Pei, écoute Mahler sur une chaine hifi (oui, on disait chaine hifi) et lit Guerre et paix dans la douceur d’une fin d’après-midi de mai. Tout cela nous donne une irrépressible nostalgie qui est celle-là même d’une époque où notre vie était pleine de grandes espérances et où les ministres étaient cultivés.
Avec Le Président, on pourra remarquer que ce qui gênait Giscard, cette exposition des dessous d’une campagne et d’un corps intime, Frêche l’avait au contraire autorisé et n’avait exigé aucun droit de regard comme le précise Jeuland dès le pré-générique. C’est évidemment une question d’époque. Giscard, même s’il fut le premier à pipoliser la politique, avait encore la pudeur d’un temps où il n’y avait que deux chaines de télé.

En plus Frêche sait manifestement qu’il part pour sa dernière campagne et on peut se dire qu’une part d’histrionisme allié à un goût inné de la provocation l’ont décidé à faire de ce film un ultime bras d’honneur à la face d’un monde (journalistes, faux amis, vrais ennemis) qui ne le digérait pas parce qu’il ne le comprenait plus.

Un homme du monde d’avant

Dans la salle où je me trouvais, juste à la fin du film, alors que l’hymne soviétique retentissait à l’écran et que Frêche, tout sourire, assistait à l’érection d’une statue de Lénine dans un saisissant renversement historique (on remontait la statue, on ne la faisait pas tomber de son socle comme un peu partout depuis vingt ans), j’ai entendu un couple aimablement bobo s’exclamer : « Eh bien dis donc, on comprend pourquoi les gens ne votent plus ». J’ai la faiblesse de penser que c’est précisément le contraire et que cette remarque est typique de jeunes gens qui confondent la morale et la politique alors que la seule morale en politique, c’est de gagner pour faire triompher ce en quoi l’on croit.

Je sais bien qu’il ne faut pas le dire aujourd’hui mais Machiavel, ce n’est pas fait pour les chiens. Le comportement de Frêche est machiavélien : c’est celui d’un homme du monde d’avant. Il apparaît d’un cynisme rare quand il reconnaît qu’on peut balancer n’importe quel chiffre pendant une campagne électorale puisque la puissance idiote de l’hypermédiatisation et l’amnésie instantanée permet ce genre d’aberration sans avoir de comptes à rendre. Ou quand, en vidant un verre de vin le soir de sa victoire et en dévorant de la charcutaille, il annonce avec sa faconde matoise, l’air de rien, que son grand-père avait fait fortune alors que dans un meeting quelques jours auparavant, il racontait les larmes aux yeux comment son père n’avait même plus de sabots quand il s’était engagé dans l’armée. Ou encore comment il s’assure la fidélité de l’électorat pied-noir en entonnant Le chant des Africains et en célébrant les bienfaits de la colonisation alors qu’il a peu de temps auparavant accusé Montebourg d’être l’OAS du PS en invoquant son passé maoïste de militant anti-impérialiste.

Alors, avons-nous à faire à un Frêche menteur populiste, adepte du double langage ou, comme presque malgré elle la caméra de Jeuland semble le suggérer, à un Frêche qui affiche des sincérités successives pour mieux servir sa région ?

Ce qu’on ne pardonnait pas à Frêche, en fait, c’est qu’il faisait de la politique, de la vraie. Frêche, à l’échelle du Languedoc-Roussillon, agissait, transformait, croyait encore à la puissance du verbe ou, comme on dit en linguistique, à sa valeur performative, à sa capacité effective à transformer le réel. Les défauts mêmes de Frêche, rancune envers ceux qui l’avaient trahi ou mépris poujadiste pour le sérail politico-médiatique parisien, devenaient des qualités dans la mesure où elles servaient un dessein, une conviction.
C’est pour cela que le film de Jeuland dépasse la personne particulière et devient une pavane pour l’action politique défunte, Frêche étant le dernier représentant d’une espèce disparue qui ne confond pas politique et gestion du réel.

Il faut voir comment est filmé le corps de Frêche pour comprendre le basculement d’un monde à l’autre. Un corps grotesque, glorieux, souffrant, carnavalesque comme celui dont parle Bakhtine à propos de Rabelais, mais un corps réel : Frêche qui boite, ahane, souffre visiblement, s’appuie sur l’épaule de conseillers pour marcher, Frêche qui mâche spasmodiquement ses post-it quand il paraphe chaque matin, à la chaine, des piles impressionnantes de dossiers, Frêche qui appelle épuisé, au milieu de la foule de la victoire, sa femme Claudine un peu comme Rocky appelle Adrienne à la fin d’un combat perdu.

C’est que nous sommes désormais dans un temps où les hommes politiques sont physiquement interchangeables parce que leurs idées le sont. Il y a un air de famille presque inquiétant entre les dirigeants occidentaux qui rappelle les enfants extraterrestres du Village des damnés. Si vous regardez Cameron, Zapatero, Sarkozy, Berlusconi côte à côte dans un sommet européen, l’impression devient une certitude : ce sont les mêmes. Seule la couleur de la cravate change, et encore, elle est nouée de façon identique. D’ailleurs, quelle que soit leur étiquette, socialiste ou libérale, ils font exactement la même politique, celle que commandent le FMI et Bruxelles.

C’est pour ça qu’il est important d’aller voir le film de Jeuland : il nous rappelle, à chacun de ses plans, que l’ancienne politique, dont Frêche était un des derniers représentants, était une affaire d’hommes terriblement imparfaits mais qui avaient le mérite de ne pas être des pantins aux services d’experts mondialisés.

Attention, oiseau mort !

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« Quel est votre oiseau préféré ? » est une des questions qui fait partie du célèbre questionnaire de Proust. En ce qui me concerne, c’est le poulet parce que c’est bon. Mais si par hasard, cela avait été le carouge à épaulettes, je serais très malheureux. Plus d’un millier de ces oiseaux sont mystérieusement tombés, morts, sur la ville de Beebe dans l’Arkansas, formant une véritable pluie qui a commencé le soir de la Saint-Sylvestre et a duré toute la nuit. Les causes demeurent mystérieuses et les spécialistes hésitent entre les feux d’artifice et une tempête de grêle en haute altitude. Il est impossible de savoir si ce même phénomène s’est produit en France. Le ministère de l’Intérieur a en effet refusé de dévoiler les chiffres des volatiles morts pendant la nuit du Nouvel An, afin d’éviter une émulation malsaine et de ne pas affoler les amis de la Ligue de Protection des Oiseaux, se contentant d’annoncer que le déploiement des forces de l’ordre avaient empêché tout incident grave, notamment les pluies inopinées de carouges à épaulettes.

Comme un air de revenez-y…

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photo : Zoli
photo : Zoli

Depuis l’an 2000 et la mise en quarantaine diplomatique de l’Autriche pour cause de Jörg Haider et de son FPÖ, les choses ont bien changé. Au niveau européen, personne, aujourd’hui, ne l’ouvre pour menacer sérieusement la Hongrie et son dictatorial Premier ministre, Victor Orban, d’une mise au ban communautaire ou d’une suspension temporaire de leur droit de vote. Et pourtant, à quelques jours de l’inauguration de la présidence hongroise de l’Union européenne, aucun gouvernement, à l’ouest de la Biélorussie, n’a pris des mesures légales aussi drastiques pour limiter la liberté des médias.

Votée en deux temps, la nouvelle loi sur les médias n’est entrée en vigueur que depuis le 1er janvier 2011, mais les journalistes hongrois n’ont pas attendu son application pour dénoncer le retour de la censure après deux décennies de parenthèse démocratique. « Si ce tas de merde était réellement mis à exécution, il faudrait alors oublier ce que c’est que la liberté d’expression en Hongrie », prévient Endre Bojtar, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Magyar Narancs. Aussi invraisemblable qu’il puisse paraître dans une Union européenne sensible au plus haut point à toute manifestation d’autoritarisme, ce scénario a pourtant de fortes chances de se réaliser.

Les premiers amendements à la loi sur les médias ont été introduits en Hongrie dès juillet 2010. Grâce à la majorité absolue obtenue au Parlement après les élections d’avril, le Fidesz − le parti conservateur de Victor Orban − s’est placé en position de pouvoir modifier ce que bon lui semble, y compris la Constitution. Dans ce contexte, la création d’un Conseil des médias, dont le Président sera désigné par le Premier ministre pour un mandat de neuf ans, est apparu comme un épiphénomène. Après tout, ont aussi été restreintes les prérogatives du Tribunal constitutionnel et de la Cour des comptes, tandis que la direction de la Banque centrale et la Présidence de la République étaient confiées à des hommes forts du parti.

Cependant, le nouveau Conseil des médias est parfaitement susceptible de jouer un rôle déterminant dans la légitimation de ce que l’éditorialiste du Washington Post qualifie de « poutinisation de la Hongrie ». C’est en effet au Conseil que revient, depuis l’adoption de la nouvelle loi par le Parlement hongrois, la décision de sanctionner les médias dont le contenu aurait porté atteinte à la morale, fait l’apologie de la violence, mais qui, surtout, serait « politiquement déséquilibré ». Inutile de préciser que le caractère extrêmement vague des termes employés laisse au Conseil, exclusivement composé de membres du Fidesz, une marge d’interprétation quasi illimitée. D’autre part, les sanctions encourues par les rédactions pour la publication d’un article jugé « déséquilibré » témoignent de la ferme intention du premier pouvoir d’en finir avec le quatrième. Concrètement, il s’agit d’amendes dont le montant peut s’élever à 90 000 euros pour un titre de presse ou un site internet, et à 700 000 euros pour les médias audiovisuels. Les rédactions ne seraient en droit de faire appel de la décision du Conseil qu’une fois l’amende payée. En outre, les prérogatives accordées au Conseil l’autorisent à suspendre un programme ou une émission pour une période allant de quelques minutes à une semaine, de même qu’à fermer une chaîne de radio ou de télé. Pis encore, les journalistes seraient contraints de révéler leurs sources si la nouvelle autorité décidait que la sécurité de l’État en dépend.

La liberté de la presse au service de la « régénération de la nation »

Pour tenter de désamorcer les critiques dans son pays, le gouvernement Orban soutient que la nouvelle loi, non seulement garantit efficacement la liberté des médias, mais de surcroît contribue à augmenter leur qualité dans la mesure où les journalistes veilleront à ne rendre publiques que les informations fiables. C’est une façon de voir, car la récente déclaration d’Annamaria Szalai, proche collaboratrice du Premier ministre élue à la tête du Conseil des médias, sur la nécessité de mettre la liberté de la presse au service de la « régénération de la nation », laisse plutôt croire en un abandon délibéré de la liberté de la presse.

L’une des rares personnalités européennes à réagir face à cette dérive, Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, a demandé s’il était souhaitable qu’un pays comme la Hongrie préside l’Union européenne. Bien d’autres questions mériteraient pourtant d’être posées, à commencer par celle de savoir quelle serait la manière la mieux appropriée de réagir et d’agir. Le « cas Haider » a clairement démontré que, si l’établissement d’un cordon sanitaire isolant la brebis galeuse procure un sentiment immédiat de bien-être au troupeau, il ne résout en rien le problème. Cette solution semble encore plus inadéquate au « cas Orban » car celui-ci, fort de son passé d’opposant démocratique et de la gestion désastreuse du gouvernement socialiste auquel il a succédé, paraît être tout au plus une brebis égarée.

En visite officielle à Budapest, fin décembre, Herman Van Rompuy s’en est sorti en prononçant un discours assez flou et embarrassé sur les « valeurs européennes ». De retour à Bruxelles, le Président du Conseil européen n’a pas fait davantage de commentaires. Qu’aurait-il pu dire ? Que depuis le temps, il aurait fallu établir une législation uniforme, approuvée et applicable par et dans tous les pays-membres, afin d’empêcher toute tentative de contrôle des médias par un quelconque pouvoir politique. Une simple régulation, au niveau européen, des procédures de désignation et des modalités de fonctionnement des instances comparables au Conseil des médias hongrois aurait de fortes chances de s’avérer efficace. Il faut bien admettre, en effet, que le problème avec l’actuel gouvernement hongrois ne consiste pas dans le fait qu’il serait « fasciste », mais qu’il éprouve un mépris pathologique pour les médias officiels et pour les élites bien-pensantes. Serait-ce vraiment propre à la Hongrie ? Tout le monde est-il certain de ne pas connaître quelques hommes politiques français qui souhaiteraient sanctionner, et plus lourdement encore si possible, le contenu « politiquement déséquilibré » des médias ? Pourtant, si ma mémoire d’ex-scoute communiste est bonne, dans cette partie du monde au moins, la pulsion à surveiller ce que les gens seraient autorisés à lire, entendre, voire penser, caractérisait la gauche plutôt que la droite.