« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » affirmait un économiste barbu du dix-neuvième siècle. Il aurait pu aussi bien dire la même chose pour le peuple tunisien qui offre sans doute pour la première fois la possibilité à un pays arabe de devenir une démocratie sans la moindre ingérence étrangère.
Ce qui serait quand même une très bonne chose, non ? On dit ça, parce que la dernière tentative en date est celle des Américains en Irak. Le wilsonisme botté de Bush Jr avait utilisé le prétexte démocratique pour justifier son intervention pétrolifère. Quelques années et quelques centaines de milliers de morts plus tard, on voit le résultat : l’anarchie sanglante et les massacres intercommunautaires se succèdent sans relâche.
La chance de la Tunisie, sans doute, c’est de ne pas avoir de matières premières qui aiguisent les appétits étrangers. Ses seules ressources naturelles, si l’on en juge par les images que l’on reçoit, ce sont des filles particulièrement jolies comme le révèle une éclatante absence de voile. À moins de confondre les robes noires des avocates qui sont de toutes les manifs avec une burqa, ce qui est tout de même assez difficile…
La Fédération internationale de football (FIFA) souhaitait y voir clair pour les douze prochaines années. Auparavant, l’organisation de la Coupe du monde était attribuée huit ans avant son déroulement. Cette fois-ci, ce sont deux éditions, celle de 2018 mais aussi celle de 2022, qui ont fait l’objet d’une désignation.[access capability= »lire_inedits »]
Le choix d’un grand pays comme la Russie pour organiser la compétition sportive la plus regardée au monde a pu fâcher ses glorieux concurrents comme le Royaume-Uni[1. Les Anglais n’ont organisé la Coupe du monde qu’une seule fois, en 1966, alors qu’ils ont inventé ce sport et possèdent encore le championnat le plus attractif du monde, même si c’est au prix d’un endettement faramineux] ou des membres d’organisations de défense des droits de l’homme dont le seul nom de Vladimir Poutine chatouille quelque peu l’épiderme. La désignation du Qatar pour 2022 a étonné l’homme de la rue et plus précisément l’amateur − ou l’amateureue − de football. Ce pays, dont la population avoisine de celle de la région Poitou-Charentes et dont la superficie se situe à mi-chemin entre celles de la Gironde et de la région Ile-de-France, n’a jamais brillé par la qualité de son football. Il est vrai que, par le passé, la FIFA avait déjà choisi des pays où ce sport demeurait mineur, misant sur leurs atouts démographiques et géopolitiques, comme les Etats-Unis en 1994.
Ce n’est pas faire injure au Qatar que d’observer que ni son championnat, attirant le plus souvent les vétérans européens en quête d’un dernier juteux contrat, ni sa situation démographique et géopolitique ne le qualifient de façon évidente. En fait, c’est surtout sa richesse qui a fait la différence. Cela a permis à cet émirat de présenter un dossier de construction de stades à faire saliver la France, organisatrice de l’Euro 2016, et à recruter des ambassadeurs de tout premier plan comme l’Espagnol Guardiola[2. Entraîneur du FC Barcelone] ou notre Zidane, lesquels n’ont pas été payés en queues de cerises pour faire la promotion de cette candidature[3. On parle de 11 millions d’euros pour la simple phrase « Je soutiens la candidature du Qatar », ce qui a valu à notre légende nationale d’être moqué par Nicolas Canteloup, pour le plus grand plaisir de l’auditeur].
Ajoutons que l’argument qui consiste à récompenser enfin le monde arabe, passionné de foot, est particulièrement hypocrite dans la mesure où la candidature marocaine est systématiquement repoussée depuis des années[4. Les observateurs indiquent que l’Afrique du Sud lui a été préférée pour des raisons géopolitiques alors que le dossier du royaume chérifien était infiniment supérieur] Là encore, les soupçons qui entourent les votes du comité de désignation ne semblent pas totalement infondés.
Pour autant, le procès fait à la candidature qatarie n’est pas entièrement légitime. On a parlé un peu vite de scandale écologique à propos de la future − et nécessaire − climatisation des stades puisque cette dernière sera obtenue grâce à de l’énergie solaire. On a aussi évoqué les droits de l’homme – et, aurait-on dû souligner, de l’homosexuel − alors que plusieurs éditions du Mondial ont eu lieu dans des pays fort éloignés de nos standards démocratiques, sans oublier les dernières olympiades d’été en Chine. Enfin, on a décrété que la fête ne serait pas au rendez-vous. L’interdiction de l’alcool dans cet émirat et sa « distance » avec la bagatelle ont fait craindre aux plus festifs de nos contrées une certaine austérité pendant la compétition. En fait, l’alcool ne pourra pas être complètement interdit avec tous les étrangers qu’attirera la compétition, mais sans doute y coulera-t-il avec moins de profusion, ce qui évitera bien des débordements, le hooligan aviné ne constituant pas forcément une figure imposée de toute compétition footeuse. On n’y déplacera sans doute pas, comme on l’a vu en Allemagne, 40 000 prostituées pour les supporteurs esseulés après les matches, mais faut-il vraiment s’en plaindre ? En réalité, l’afflux d’Occidentaux dans un pays plutôt austère – sexuellement – aboutira peut-être à assagir les premiers et à faire découvrir aux habitants du second quelques aspects agréables de la vie occidentale.
La désignation du Qatar a donc ses inconvénients et ses avantages. Mais derrière ce choix, c’est une autre bataille, géopolitique, qui s’est jouée : celle qui oppose les Etats-Unis et la Chine. L’Empire du Milieu misait en effet sur l’organisation de la Coupe en 2026. En vertu du principe d’alternance des continents, les Chinois auraient vu d’un meilleur œil une victoire autre qu’asiatique, celle de l’Australie par exemple. La désignation du Qatar pour 2022 avantage donc les Etats-Unis, qui visent également 2026, la Concacaf[5. Confédération de football réunissant l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et les Caraïbes] étant en pole position si ce principe de l’alternance des continents continue d’être respecté. Si, en 2018, la Chine obtient malgré tout l’organisation du Mondial 2026, c’est qu’elle aura vraiment supplanté les Etats-Unis comme hyper-puissance.[/access]
Grâce à Orange, dont le filtrage anti-spam est à peu près aussi performant qu’un Renault Kangoo en lice aux 24 heures du Mans, j’ai eu la joie de recevoir il y a à peine une heure dans ma boite mail cette offre publicitaire, du genre qu’on ne peut pas refuser :
Malheureusement, chère Caroline, « spécialiste diplômée du tourisme depuis 2002 », je ne suis pas abonné à PrixDesVoyages.com. Je sens qu’elle va me passer sous le nez, cette promo d’enfer…
Précisons-le d’emblée : je n’ai aucune sympathie, ni même de compassion envers Zine al-Abidine Ben Ali, président déchu de la Tunisie. Mon dernier voyage en Tunisie remonte à 1965, alors que membre de la direction de la Mutuelle nationale des étudiants de France, j’avais répondu à une invitation de l’Union générale des étudiants tunisiens pour étudier la mise en place d’un système de protection santé pour leurs membres. Inutile de dire que l’affaire se perdit dans les sables, du côté de Foum Tataouine, car le gouvernement de Habib Bourguiba n’avait pas les moyens de financer un système de protection sociale de ses futures élites.
Par la suite, j’ai préféré aller chercher ailleurs les douceurs du soleil d’hiver, aucune nostalgie du bon temps des colonies ne me poussant vers les rivages de Carthage, Hammamet ou Djerba.
Ces dernières années, il ne m’a pas échappé que ce Ben Ali, qui avait réussi à déboulonner un Bourguiba devenu sénile et prisonnier d’un entourage cupide et corrompu, avait fait de son pays une zone de prédation sans limite pour son clan et sa belle-famille. Au prétexte de pourchasser les islamistes radicaux, il avait établi un régime policier assez efficace, muselé la presse et empêché l’émergence d’une opposition laïque et démocratique. Sa chute ne me chagrine pas plus que celle d’Erich Honecker à laquelle j’eu le plaisir d’assister en direct live.
Néanmoins, les commentaires de nos plus brillants éditorialistes relatifs à cet événement relèvent souvent d’un genre assez détestable, celui qui consiste, d’une part, à écraser la gueule du vaincu à coup de talon, et d’autre part, à clouer au pilori le comportement des gouvernements français (de droite comme de gauche), jugés trop complaisants à l’égard du satrape.
Le sommet, en la matière, a été l’édito de Laurent Joffrin dans Libération du 15 janvier, dont je ne résiste pas à la tentation perverse de vous citer in extenso le premier paragraphe : « Ainsi, depuis vingt-trois ans, la Tunisie était gouvernée par un trouillard ! Ainsi, le grotesque successeur du grand Bourguiba, flic en chef de l’un des régimes les plus féroces de la région, n’était qu’un pleutre et, quand le peuple insurgé lui a signifié son congé, il est parti la queue basse. » Passons sur le style, où l’accumulation des adjectifs qualificatifs et des métaphores à deux balles nous ferait plutôt rigoler aux dépens du futur PDG du Nouvel Obs. « Trouillard ! », « Lâche ! », « Pleutre ! » : accro au dictionnaire des synonymes, l’excellent Joffrin se paye une gloire de Tartarin terrassant le lion de l’Atlas ! Eût-il préféré que Ben Ali, le courageux, l’intrépide, le brave, le preux (moi aussi j’ai le bon dico !) s’accrochât au pouvoir en faisant donner la troupe contre la foule manifestante ajoutant d’autres morts aux quatre-vingt déjà répertoriés ? Qu’il rejouât à Tunis un remake de la Commune de Paris ? Ben Ali est parti avec la cassette de ses prébendes accumulées sur le dos de son peuple pour mener une vie de jet-setter dans les palaces climatisés des monarchies du Golfe. Cela suffit amplement à le classer dans la catégorie des gens méprisables. Mais c’est précisément son attitude consistant à fuir sans combattre jusqu’au massacre qui peut lui valoir quelques circonstances atténuantes devant le tribunal de l’Histoire.
L’autre antienne entonnée en chœur par la corporation des éditorialistes est la condamnation de la realpolitik menée par la France vis à vis du dictateur tunisien. Joffrin ajoute « imbécile » à ce vocable bismarckien pour bien montrer à quel point il est courroucé (« Bonjour ma colère, salut ma hargne et mon courroux, coucou ! » Pierre Desproges). Ivan Levaï bat sa coulpe sur France-Inter : « Oui, il m’est arrivé de passer des vacances au soleil de Tunisie, on se doutait bien que tout n’était pas parfait, mais etc. » Honte à Sarko, honte à MAM, honte à tous ceux qui, de Bertrand Delanoë à feu Philippe Séguin, ont montré quelque indulgence envers Ben Ali, au motif que ce dernier leur manifestait de la considération, et qu’il a rendu, ces dernières années quelques services à nos « services » en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. Je veux bien sacrifier Michèle Alliot-Marie aux crocs acérés des pitbulls de l’édito en « une ». Proposer à un dictateur sur le reculoir de lui envoyer quelques CRS pour calmer « techniquement » une foule déchaînée relève soit du cynisme le plus total, soit de la peau de banane lancée sous les pieds de Madame le ministre par le collaborateur facétieux chargé de rédiger sa réponse à une question d’un député.
La France entretient des relations diplomatiques, fait des affaires, signe des traités avec la plupart des 192 Etats inscrits à l’ONU. Parmi ceux-ci, seule une minorité présente un bulletin satisfaisant de santé démocratique. Même Bernard Kouchner avait fini par comprendre cela, ce qui a d’ailleurs rendu plutôt inutile sa présence au gouvernement. Pour le cas de la Tunisie, la plupart des bons connaisseurs du pays se retrouvent pour estimer que la politique de développement économique menée par Ben Ali, non dépendante d’une rente pétrolière ou minière, avait fait surgir dans ce pays du Maghreb une classe moyenne industrielle et commerciale. Ce qui n’empêchait pas, bien sûr, d’énormes disparités dans les revenus et les conditions de vie, notamment dans les zones reculée du pays. On est d’accord, également, pour constater que le traitement de faveur accordé par l’UE à la Tunisie, notamment en matière de libre-échange, avait conduit le pays à s’arrimer à l’économie européenne, et à devenir le deuxième pays exportateur d’Afrique (hors hydrocarbures et ressources minières).
Enfin, le haut niveau – relatif – d’éducation de la population où l’analphabétisme, contrairement à l’Algérie et surtout au Maroc est quasi inexistant n’a pas été pour rien dans la montée des revendications démocratiques. Ce qui fait chuter les dictatures, ce ne sont pas les déclarations enflammées des dirigeants des pays démocratiques. L’Ostpolitik de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt, poursuivie par Helmut Kohl a été plus fatale à la RDA que les imprécations anticommunistes rituelles. Chacun son boulot : la société civile des pays démocratiques et nantis a parfaitement le droit, sinon le devoir, de dénoncer tout ce qui doit l’être dans des pays qui ne sont pas dans le cadre de leurs normes. L’Etat, en revanche, doit tenir compte d’autres paramètres et de respecter l’une de ces injonctions bibliques de base : je ne suis pas le gardien de mon frère !
Bravo donc aux révoltés de Tunis qui ont réussi, sans l’aide de la France officielle, à se débarrasser d’un tyran. Nous n’y sommes pour rien, et c’est tant mieux.
Voilà une bien jolie appellation, toute neuve, pour l’actuelle révolution tunisienne. L’analogie est bien entendu faite avec la révolution des œillets qui, le 25 avril 1974, renversa la plus vielle dictature d’Europe et fut l’œuvre de militaires de gauche, voire d’extrême gauche, lassés du carnage des guerres coloniales interminables menées en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau. On dit qu’une bouquetière lisboète eut la première l’idée de glisser un œillet dans le canon du fusil d’un de ces soldats de la liberté. Si l’œillet sent moins bon que le jasmin, il semble bien néanmoins qu’un des points communs entre ces deux révolutions soit le rôle de l’armée qui au Portugal comme en Tunisie a rejoint, voire appuyé ou devancé les aspirations populaires. Parfois, l’antimilitarisme, c’est dur…
Je ne pensais pas revivre 1990. Non, 1990, cela ne pouvait pas se dérouler deux fois pour le passionné. Et pourtant ce fut pire que 1990. Cette fois, il n’y eut quasiment rien à se mettre sous la dent, rien que l’indigence toujours recommencée. De cette Coupe du monde annoncée comme historique, on retiendra donc les bonnes intentions teutonnes et quelques éclairs ibériques. C’est bien maigre. Mais c’est l’état actuel du football mondial. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Bien entendu, la citadelle barcelonaise est toujours là, irréductible, rappelant que le jeu est au mouvement et à l’inventivité, on l’a vu lors du classico de décembre dernier contre le Real de Madrid. Le Barça abrite en son sein deux ou trois joueurs atypiques comme le sensationnel Lionel Messi. Mais voilà bien longtemps que l’idée du beau jeu ne séduit plus les centres de formation, postulat qu’Arsène Wenger, pourtant adepte d’un style virevoltant avec Arsenal, a résumé en ces termes : « Ce qui est beau n’est pas forcément efficace, ce qui est efficace est forcément beau. »
Oui, voilà longtemps que la fête est finie, une petite trentaine d’années pour être précis, quand la camarde, par le truchement de Paolo Rossi, décida de punir la plus fantastique génération de footballeurs brésiliens à avoir foulé un terrain. Le triplé de Rossi, ce 5 juin 82, sonna le glas d’une certaine conception du ballon rond. Plus jamais le Brésil ne joua comme le Brésil et tous ceux qui suivirent décrétèrent que jouer comme le Brésil, c’était perdre à coup sûr. Ainsi la France, qui s’offrit deux matchs de légende mais préféra, pour gagner sa Coupe du Monde, les bonnes vieilles méthodes puisées dans le Calcio et la mise au placard de son fameux carré magique au profit de trois demis défensifs à la technique incertaine.
Oui, je ne pensais pas revivre 1990. Et, en effet, la finale de la Ligue des Champions ne fut pas tout à fait 1990. Ce fut juste l’Inter au lieu du grand Milan. Mais à quoi bon contester le triomphe de José Mourinho ? Il est l’entraîneur le plus charismatique de son sport mais tout son charisme consiste à détruire le jeu de son adversaire. Il est le dernier avatar de ce football voué à l’efficacité et il nous ferait presque croire qu’il a raison, le diable, avec sa belle gueule d’acteur et ses talents de polyglotte. C’est un fossoyeur hors catégorie.
Bientôt l’ombrageux Ferguson et le distingué Wenger tireront leur révérence et dans l’univers des grands techniciens de la chose footballistique, il ne restera que des énarques sans génie et une étrangeté, Pep Guardiola. Il faudra s’y faire. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Certes, seule la victoire est belle. Elle l’est cependant un peu plus quand elle émane du Barça. En cette période de vœux, souhaitons donc longue vie à la plus fabuleuse équipe de club depuis le mythique Ajax d’Amsterdam. Barcelone, c’est encore un rêve de gosse. Et à quoi rime le football sans cela ?
Finalement, l’histoire est assez ironique. La récente faveur médiatique (la faveur électorale, il faudra attendre encore un peu pour voir vraiment) de Marine Le Pen est un cauchemar pour la droite. Que l’extrême droite, la droite extrême ou la droite populiste − appelez-la comme vous voulez − pose problème à la droite classique, ce n’est pas nouveau. Habilement instrumentalisé par Mitterrand, le Front national a été un véritable cauchemar dans les années 1980-1990 et nombre de députés des défunts RPR et UDF qui ont été renvoyés à leur chères études dans des triangulaires meurtrières pourraient en témoigner.[access capability= »lire_inedits »]
Le cauchemar continue. Trente-cinq parlementaires, essentiellement situés dans le Sud-Est, dont certains sont désormais ministres comme Mariani, ont beau s’estampiller Droite populaire et vouloir durcir les textes gouvernementaux comme lors de la récente loi LOPSI 2, Marine grimpe dans les sondages. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus de la faute de la gauche mais de la droite elle-même.
Oui, on a parfois tendance à l’oublier, mais le dernier gouvernement de gauche dans ce pays a rendu son tablier en 2002, il y a plus de dix ans, et il y a plus de dix ans que la droite fait de la sécurité et de l’immigration ses uniques chevaux de bataille pour gagner les élections et reprendre des voix au Front. Inutile d’évoquer en la matière son bilan catastrophique puisque dix ans après, ni l’immigration ni l’insécurité (ni le Front) n’ont été stoppés, et faire ouvertement le lien entre les deux n’a pas l’air de convaincre tant que ça un électorat surtout angoissé aujourd’hui par les régressions sociales. On aura beau dire, et même en prenant les chiffres de Brice Hortefeux, le mouvement social contre les retraites a quand même davantage mobilisé que les « Assises contre l’islamisation » de la France.
Marine Le Pen, elle, l’a très bien compris. Comme aux échecs, elle a un coup d’avance. Elle est déjà ailleurs, sur un autre front, si l’on peut dire. La preuve, c’est que la composante identitaire de l’extrême droite éprouve la nécessité de présenter son propre candidat à l’élection présidentielle. Fabrice Robert ne peut plus se reconnaître dans la « droite Marine Le Pen » parce que Marine Le Pen a compris que toute définition ethnique de la nation, en France, était vouée à l’impasse si l’on visait un rassemblement majoritaire et que le Front national n’avait plus rien de commun avec ceux qu’elle appelle les « excités ».
Marine a un adversaire sérieux : le Front de gauche
Il n’y a plus que des ministres de l’Intérieur débordés pour faire pondre des circulaires désignant nommément une partie de la population comme responsable de la délinquance. Plus jamais Marine Le Pen ne commettra ce genre d’erreur. Quand on fait les scores qu’elle fait à Hénin-Beaumont, c’est qu’on a compris que le peuple, aujourd’hui, sait bien que les délocalisations, la précarité, le chômage de masse sont les premiers problèmes des Français, de souche ou non. Que la politique du bouc émissaire next door ne fonctionne pas, plus ou très mal quand c’est manifestement une violence macro-économique sans précédent qui s’exerce dans ces régions. Ponctuellement, sans doute, pour des raisons d’équilibre interne, elle fera bien une petite piqûre de rappel comme sa sortie récente sur la rue Myrha mais, dans le même temps, elle rappellera que c’est un certain patronat qui aime employer les clandestins, cette armée de réserve du capitalisme.
On peut même penser, avec un peu de chance, qu’elle fera exploser la droite en cas de défaite de celle-ci en 2012. Les orphelins du parti de l’ordre sarkozyste qui auront enfin compris que le message qui porte n’est pas celui de l’insécurité mais des insécurités (sociales, économiques, urbaines) viendront la rejoindre tandis que l’aile libérale-sociale ira se fondre dans un grand ensemble centriste allant des gaullistes sociaux jusqu’à Europe Écologie.
Marine Le Pen n’a pas grand-chose à craindre d’un Parti socialiste cantonné depuis trente ans dans la morale antifasciste. Ça ne prend plus. Elle a néanmoins un adversaire très sérieux : le Front de gauche, qui sera probablement mené par Jean-Luc Mélenchon. Ce message sur les insécurités, la fierté ouvrière, la lassitude devant les élites déconnectées du réel, cette autre gauche le porte à nouveau et assez fièrement.
En revanche, si le Front de gauche parvient à se délivrer de ces mêmes inhibitions teintées de moraline, s’il se réapproprie crânement le discours du Marchais des années 1980 sur le « Produisons français », elle n’est plus certaine de gagner cette course à l’électorat populaire qui, depuis des décennies, s’est auto-exclu dans l’abstention et qui est, sans qu’aucune des deux formations ne l’avoue explicitement, la cible commune et l’obscur objet du désir qui leur permettra ce score à deux chiffres sans lequel rien n’est possible si l’on veut peser sur son propre camp.[/access]
Alors que toute la classe politique s’écharpait hier pour savoir si c’était une judicieuse ou une déplorable idée que d’accueillir à Paris l’ex-président Ben Ali, celui-ci a renvoyé ses protecteurs et détracteurs dos-à-dos en choisissant de s’exiler non pas en France mais en Arabie Saoudite.
On ignore pour l’instant les raisons de ce choix, à première vue surprenant pour un opposant convaincu à toutes les formes d’intégrisme, d’islamisme, de salafisme et tutti quanti.
Bon, c’est vrai que le climat est meilleur là-bas qu’ici (9° et ciel couvert à Paris d’après Météo France ce midi, contre 22° et grand soleil à Riyad). Peut-être aussi que Ben Ali avait, dans sa grande prévoyance, placé quelques économies sur place, ce qui lui assurera une retraite confortable, même s’il venait par miracle à l’Union européenne l’idée de bloquer ses avoirs supposément mal acquis. Et puis peut-être aussi que l’ex en a ras-le-bol des manifs d’opposants sous ses fenêtres. Et là c’est vrai qu’en Arabie, contrairement à chez nous, on est proche du risque zéro.
Cela dit, si de mémoire Ben Ali est le premier chef d’État arabe à se carapater sous la pression de la rue, il n’est pas le premier dictateur déchu à avoir choisi le Royaume comme terre d’asile. Merci à mon ami Gil d’avoir rafraîchi ma mémoire, il existe un précédent croustillant : après sa chute du pouvoir en 1979, suivie d’une brève escale en Libye, c’est le même spot touristique qu’avait choisi Idi Amin Dada.
Là, nous dit l’ami Wiki, il est alors hébergé à Djeddah par le gouvernement saoudien « en remerciement pour son rôle dans la diffusion de l’islam » Toujours d’après Wikipédia, l’État saoudien lui alloue illico sans barguigner « une maison, assez modeste, mais aussi un chauffeur et du personnel de maison, pourvoit à sa subsistance et lui verse une pension ». C’est toujours à Djeddah qu’Idi Amin Dada mourra 24 ans plus tard et qu’il est enterré.
Dans le genre punition cruelle, mais pas trop, moi, ça me paraît raisonnable. Mais pour les Tunisiens qui se croient libérés, on espère que ce plan retraite un rien trop plan-plan ne donnera pas à Ben Ali des envies de retour au pays…
Woody Allen, archétype de l’humour juif new-yorkais ? En tant que fan de la première heure, cette thèse m’avait toujours suffi, et pour cause : elle m’arrangeait ! Je me trouvais ainsi coopté, moi le goy pur porc, par le cercle fermé des « happy jews » de Manhattan, seuls capables apparemment de goûter tout le sel de l’humour alliené.
Hélas Dandrieu vint, pour m’expliquer que je me la pétais en vain. La thèse de son bouquin[1. Woody Allen, Portrait d’un antimoderne, CNRS Editions] : Woody Allen est universel comme un Bergman normal, en plus marrant quand même, et l’univers intello de la Grosse Pomme n’est qu’un décor pour sa Comédie humaine.
Selon mon collègue et ami de Valeurs Actuelles, de Causeur et du fan-club des Nits (voir ce nom sur Google), Woody est un « antimoderne » comme vous et moi (enfin, surtout moi) ; un pessimiste qui se joue de son propre désespoir ; un « athée post-moral » peut-être, mais infiniment nostalgique du Sens, c’est-à-dire de l’Amour.
Je ne vous raconterais pas tout ça si je n’avais pris pour habitude de choisir mes rares « sorties ciné » en fonction des critiques dudit Dandrieu, auquel je fais confiance sur ce terrain, euh, comme un aveugle à son chien.
Ici, l’exercice est encore différent : Laurent Dandrieu interprète pour nous la partition allenienne (44 opus). Avec brio, mais sans la boursouflure castafiorienne. En bon interprète, il sait s’effacer devant l’auteur et l’oeuvre – même si, au bout du compte, c’est pour nous faire partager ce qu’il y entend.
Contrairement à ce qu’elle aura sans doute pensé, si j’ai demandé à l’exquise attachée de presse de Laurent copie des articles déjà parus, c’est moins par paresse que par curiosité. Agréablement récompensée, d’ailleurs : non seulement « la critique est unanime », mais elle s’avère dans l’ensemble étonnamment subtile –et, dans le détail, essentiellement droitière.
Attention ! Je n’ai pas dit que les deux étaient liés. Je tiens plutôt qu’un mec de valeur(s) comme Dandrieu n’a pas forcément bonne presse « dans les poulaillers qui font l’opinion » (comme disait sans comprendre ce gentil con de Souchon.) Mais d’un autre côté « The times they are a’changing » (comme disait Bob Dylan à propos d’autre chose.)
Sur le fond, l’antimoderne au sens alleno-dandrieusien du terme n’est pas réfugié sur la plus haute tour de son château fort intérieur. Il est plongé au coeur de la modernité comme tout le monde, c’est-à-dire comme un con ; sauf qu’il en perçoit, lui, les ridicules. Et voilà le fin mot : Woody Allen ne croit pas aux « trois idoles de la modernité : la raison, l’individu et le progrès. »
Le mieux, c’est qu’il n’est pas seul dans cette triple incroyance : rien qu’en France, il y retrouve les grands fêlés du moment, de Muray à Houellebecq en passant par Nabe et Dantec. Ça devait arriver : à force que s’épaississe le Catalogue des erreurs modernes, comme disait saint Pie IX, l’antimodernité est devenue moderne.
« La vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie », notait judicieusement le Nobel Mario Vargas Llosa. Tout l’art de Woody, selon Laurent, tient dans cette alchimie par laquelle il change l’or du Rien en diamant pour l’esprit. Et vous savez quoi ? Pour tous ceux à qui il est déjà arrivé de s’interroger sur le sens de leur existence –ou qui en ont le projet-, mais surtout pour ce vieil agnostique inconsolable, c’est là un indispensable viatique.
Une heureuse formule, malheureusement saccagée par l’usage, définissait l’humour comme « la politesse du désespoir ». Comment dire autrement, à défaut de mieux ? Avec les armes de l’humour, Woody Allen se bat sur les deux fronts (bas) de la modernité : le crétinisme et le nihilisme. À travers ses ricanements, il plaide pour la vie et la dignité d’être homme.
Il y a quand même un blème, que Dandrieu ne nous cèle point : les derniers films du maître sont des daubes infâmes – ou plus précisément, comme il écrit, des « pochades superficielles » d’un « auteur en panne d’idées ». Bien sûr c’est vrai, même que pour un fan c’est un peu déprimant. Alors, déclin ou parenthèse ? Au regard de l’Histoire du cinéma, on s’en fout un peu : Woody n’est pas un pic-vert de l’année, et quoi qu’il fasse désormais, son œuvre restera comme celle d’un moraliste.
En moquant nos névroses narcissiques et nos toutes petites dépendances, il n’a d’autre but que de sortir ses prochains, comme lui-même, de cette horrible sensation d’impuissance devant l’absurde. C’est sans doute ce qui permet à Joël Prieur d’oser, pour résumer la thèse du livre, un parallèle inattendu entre Woody Allen et Albert Camus : ne partagent-ils pas « un désespoir ensoleillé qui doit bien mener quelque part » ?
Non seulement c’est bien dit mais c’est paru dans Minute – et quoi de plus chic que de citer Minute, surtout en conclusion d’un papier de fond comme celui-ci ?
N.B. à l’attention de mes amis commentateurs :
Dans le genre hors sujet que vous affectionnez, je suggère de commencer directement par Minute, au lieu de s’attarder bêtement sur Woody Allen ou même sur le bouquin de Dandrieu
Lol.
Ce qui se passe en Tunisie en ce moment est sans aucun doute une révolution. Mais la bonne question est : laquelle ? Pour le moment, il semble s’agir de 1830 plutôt que de 1789. Les éloges vis-à-vis du comportement du peuple d’un côté, le passage du pouvoir à une sorte de « lieutenant-général » de l’autre rappellent le 27, 28 et 29 juillet plus que le 14 du même mois.
En Tunisie – toujours pour le moment – aucune Bastille n’a été prise et la victoire du peuple n’est pas acquise par KO. Au moment où ces lignes sont rédigées, tout ce qu’on peut dire est que le peuple mène aux points et il y a encore plusieurs rounds pour ce combat.
Le départ précipité de Ben Ali, à un moment où la situation semblait loin d’être désespérée pour lui, laisse planer un doute. Plus que la pression directe du peuple on a le sentiment que c’est plutôt l’Armée et certains Thermidoriens – finalement 1789 n’est pas si loin… – qui ont signalé à Ben Ali que leurs destins devaient se séparer. Celui qui était pour eux un atout est devenu un handicap voire un danger. Rien n’est donc joué, loin de là.
Il faut rappeler le mot de Louis-Philippe : « La monarchie est la meilleure de républiques ». Les Tunisiens risquent de se réveiller au lendemain de leur Révolution avec comme seul résultat un roi des Français à la place d’un roi de France.
« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » affirmait un économiste barbu du dix-neuvième siècle. Il aurait pu aussi bien dire la même chose pour le peuple tunisien qui offre sans doute pour la première fois la possibilité à un pays arabe de devenir une démocratie sans la moindre ingérence étrangère.
Ce qui serait quand même une très bonne chose, non ? On dit ça, parce que la dernière tentative en date est celle des Américains en Irak. Le wilsonisme botté de Bush Jr avait utilisé le prétexte démocratique pour justifier son intervention pétrolifère. Quelques années et quelques centaines de milliers de morts plus tard, on voit le résultat : l’anarchie sanglante et les massacres intercommunautaires se succèdent sans relâche.
La chance de la Tunisie, sans doute, c’est de ne pas avoir de matières premières qui aiguisent les appétits étrangers. Ses seules ressources naturelles, si l’on en juge par les images que l’on reçoit, ce sont des filles particulièrement jolies comme le révèle une éclatante absence de voile. À moins de confondre les robes noires des avocates qui sont de toutes les manifs avec une burqa, ce qui est tout de même assez difficile…
La Fédération internationale de football (FIFA) souhaitait y voir clair pour les douze prochaines années. Auparavant, l’organisation de la Coupe du monde était attribuée huit ans avant son déroulement. Cette fois-ci, ce sont deux éditions, celle de 2018 mais aussi celle de 2022, qui ont fait l’objet d’une désignation.[access capability= »lire_inedits »]
Le choix d’un grand pays comme la Russie pour organiser la compétition sportive la plus regardée au monde a pu fâcher ses glorieux concurrents comme le Royaume-Uni[1. Les Anglais n’ont organisé la Coupe du monde qu’une seule fois, en 1966, alors qu’ils ont inventé ce sport et possèdent encore le championnat le plus attractif du monde, même si c’est au prix d’un endettement faramineux] ou des membres d’organisations de défense des droits de l’homme dont le seul nom de Vladimir Poutine chatouille quelque peu l’épiderme. La désignation du Qatar pour 2022 a étonné l’homme de la rue et plus précisément l’amateur − ou l’amateureue − de football. Ce pays, dont la population avoisine de celle de la région Poitou-Charentes et dont la superficie se situe à mi-chemin entre celles de la Gironde et de la région Ile-de-France, n’a jamais brillé par la qualité de son football. Il est vrai que, par le passé, la FIFA avait déjà choisi des pays où ce sport demeurait mineur, misant sur leurs atouts démographiques et géopolitiques, comme les Etats-Unis en 1994.
Ce n’est pas faire injure au Qatar que d’observer que ni son championnat, attirant le plus souvent les vétérans européens en quête d’un dernier juteux contrat, ni sa situation démographique et géopolitique ne le qualifient de façon évidente. En fait, c’est surtout sa richesse qui a fait la différence. Cela a permis à cet émirat de présenter un dossier de construction de stades à faire saliver la France, organisatrice de l’Euro 2016, et à recruter des ambassadeurs de tout premier plan comme l’Espagnol Guardiola[2. Entraîneur du FC Barcelone] ou notre Zidane, lesquels n’ont pas été payés en queues de cerises pour faire la promotion de cette candidature[3. On parle de 11 millions d’euros pour la simple phrase « Je soutiens la candidature du Qatar », ce qui a valu à notre légende nationale d’être moqué par Nicolas Canteloup, pour le plus grand plaisir de l’auditeur].
Ajoutons que l’argument qui consiste à récompenser enfin le monde arabe, passionné de foot, est particulièrement hypocrite dans la mesure où la candidature marocaine est systématiquement repoussée depuis des années[4. Les observateurs indiquent que l’Afrique du Sud lui a été préférée pour des raisons géopolitiques alors que le dossier du royaume chérifien était infiniment supérieur] Là encore, les soupçons qui entourent les votes du comité de désignation ne semblent pas totalement infondés.
Pour autant, le procès fait à la candidature qatarie n’est pas entièrement légitime. On a parlé un peu vite de scandale écologique à propos de la future − et nécessaire − climatisation des stades puisque cette dernière sera obtenue grâce à de l’énergie solaire. On a aussi évoqué les droits de l’homme – et, aurait-on dû souligner, de l’homosexuel − alors que plusieurs éditions du Mondial ont eu lieu dans des pays fort éloignés de nos standards démocratiques, sans oublier les dernières olympiades d’été en Chine. Enfin, on a décrété que la fête ne serait pas au rendez-vous. L’interdiction de l’alcool dans cet émirat et sa « distance » avec la bagatelle ont fait craindre aux plus festifs de nos contrées une certaine austérité pendant la compétition. En fait, l’alcool ne pourra pas être complètement interdit avec tous les étrangers qu’attirera la compétition, mais sans doute y coulera-t-il avec moins de profusion, ce qui évitera bien des débordements, le hooligan aviné ne constituant pas forcément une figure imposée de toute compétition footeuse. On n’y déplacera sans doute pas, comme on l’a vu en Allemagne, 40 000 prostituées pour les supporteurs esseulés après les matches, mais faut-il vraiment s’en plaindre ? En réalité, l’afflux d’Occidentaux dans un pays plutôt austère – sexuellement – aboutira peut-être à assagir les premiers et à faire découvrir aux habitants du second quelques aspects agréables de la vie occidentale.
La désignation du Qatar a donc ses inconvénients et ses avantages. Mais derrière ce choix, c’est une autre bataille, géopolitique, qui s’est jouée : celle qui oppose les Etats-Unis et la Chine. L’Empire du Milieu misait en effet sur l’organisation de la Coupe en 2026. En vertu du principe d’alternance des continents, les Chinois auraient vu d’un meilleur œil une victoire autre qu’asiatique, celle de l’Australie par exemple. La désignation du Qatar pour 2022 avantage donc les Etats-Unis, qui visent également 2026, la Concacaf[5. Confédération de football réunissant l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et les Caraïbes] étant en pole position si ce principe de l’alternance des continents continue d’être respecté. Si, en 2018, la Chine obtient malgré tout l’organisation du Mondial 2026, c’est qu’elle aura vraiment supplanté les Etats-Unis comme hyper-puissance.[/access]
Grâce à Orange, dont le filtrage anti-spam est à peu près aussi performant qu’un Renault Kangoo en lice aux 24 heures du Mans, j’ai eu la joie de recevoir il y a à peine une heure dans ma boite mail cette offre publicitaire, du genre qu’on ne peut pas refuser :
Malheureusement, chère Caroline, « spécialiste diplômée du tourisme depuis 2002 », je ne suis pas abonné à PrixDesVoyages.com. Je sens qu’elle va me passer sous le nez, cette promo d’enfer…
Précisons-le d’emblée : je n’ai aucune sympathie, ni même de compassion envers Zine al-Abidine Ben Ali, président déchu de la Tunisie. Mon dernier voyage en Tunisie remonte à 1965, alors que membre de la direction de la Mutuelle nationale des étudiants de France, j’avais répondu à une invitation de l’Union générale des étudiants tunisiens pour étudier la mise en place d’un système de protection santé pour leurs membres. Inutile de dire que l’affaire se perdit dans les sables, du côté de Foum Tataouine, car le gouvernement de Habib Bourguiba n’avait pas les moyens de financer un système de protection sociale de ses futures élites.
Par la suite, j’ai préféré aller chercher ailleurs les douceurs du soleil d’hiver, aucune nostalgie du bon temps des colonies ne me poussant vers les rivages de Carthage, Hammamet ou Djerba.
Ces dernières années, il ne m’a pas échappé que ce Ben Ali, qui avait réussi à déboulonner un Bourguiba devenu sénile et prisonnier d’un entourage cupide et corrompu, avait fait de son pays une zone de prédation sans limite pour son clan et sa belle-famille. Au prétexte de pourchasser les islamistes radicaux, il avait établi un régime policier assez efficace, muselé la presse et empêché l’émergence d’une opposition laïque et démocratique. Sa chute ne me chagrine pas plus que celle d’Erich Honecker à laquelle j’eu le plaisir d’assister en direct live.
Néanmoins, les commentaires de nos plus brillants éditorialistes relatifs à cet événement relèvent souvent d’un genre assez détestable, celui qui consiste, d’une part, à écraser la gueule du vaincu à coup de talon, et d’autre part, à clouer au pilori le comportement des gouvernements français (de droite comme de gauche), jugés trop complaisants à l’égard du satrape.
Le sommet, en la matière, a été l’édito de Laurent Joffrin dans Libération du 15 janvier, dont je ne résiste pas à la tentation perverse de vous citer in extenso le premier paragraphe : « Ainsi, depuis vingt-trois ans, la Tunisie était gouvernée par un trouillard ! Ainsi, le grotesque successeur du grand Bourguiba, flic en chef de l’un des régimes les plus féroces de la région, n’était qu’un pleutre et, quand le peuple insurgé lui a signifié son congé, il est parti la queue basse. » Passons sur le style, où l’accumulation des adjectifs qualificatifs et des métaphores à deux balles nous ferait plutôt rigoler aux dépens du futur PDG du Nouvel Obs. « Trouillard ! », « Lâche ! », « Pleutre ! » : accro au dictionnaire des synonymes, l’excellent Joffrin se paye une gloire de Tartarin terrassant le lion de l’Atlas ! Eût-il préféré que Ben Ali, le courageux, l’intrépide, le brave, le preux (moi aussi j’ai le bon dico !) s’accrochât au pouvoir en faisant donner la troupe contre la foule manifestante ajoutant d’autres morts aux quatre-vingt déjà répertoriés ? Qu’il rejouât à Tunis un remake de la Commune de Paris ? Ben Ali est parti avec la cassette de ses prébendes accumulées sur le dos de son peuple pour mener une vie de jet-setter dans les palaces climatisés des monarchies du Golfe. Cela suffit amplement à le classer dans la catégorie des gens méprisables. Mais c’est précisément son attitude consistant à fuir sans combattre jusqu’au massacre qui peut lui valoir quelques circonstances atténuantes devant le tribunal de l’Histoire.
L’autre antienne entonnée en chœur par la corporation des éditorialistes est la condamnation de la realpolitik menée par la France vis à vis du dictateur tunisien. Joffrin ajoute « imbécile » à ce vocable bismarckien pour bien montrer à quel point il est courroucé (« Bonjour ma colère, salut ma hargne et mon courroux, coucou ! » Pierre Desproges). Ivan Levaï bat sa coulpe sur France-Inter : « Oui, il m’est arrivé de passer des vacances au soleil de Tunisie, on se doutait bien que tout n’était pas parfait, mais etc. » Honte à Sarko, honte à MAM, honte à tous ceux qui, de Bertrand Delanoë à feu Philippe Séguin, ont montré quelque indulgence envers Ben Ali, au motif que ce dernier leur manifestait de la considération, et qu’il a rendu, ces dernières années quelques services à nos « services » en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. Je veux bien sacrifier Michèle Alliot-Marie aux crocs acérés des pitbulls de l’édito en « une ». Proposer à un dictateur sur le reculoir de lui envoyer quelques CRS pour calmer « techniquement » une foule déchaînée relève soit du cynisme le plus total, soit de la peau de banane lancée sous les pieds de Madame le ministre par le collaborateur facétieux chargé de rédiger sa réponse à une question d’un député.
La France entretient des relations diplomatiques, fait des affaires, signe des traités avec la plupart des 192 Etats inscrits à l’ONU. Parmi ceux-ci, seule une minorité présente un bulletin satisfaisant de santé démocratique. Même Bernard Kouchner avait fini par comprendre cela, ce qui a d’ailleurs rendu plutôt inutile sa présence au gouvernement. Pour le cas de la Tunisie, la plupart des bons connaisseurs du pays se retrouvent pour estimer que la politique de développement économique menée par Ben Ali, non dépendante d’une rente pétrolière ou minière, avait fait surgir dans ce pays du Maghreb une classe moyenne industrielle et commerciale. Ce qui n’empêchait pas, bien sûr, d’énormes disparités dans les revenus et les conditions de vie, notamment dans les zones reculée du pays. On est d’accord, également, pour constater que le traitement de faveur accordé par l’UE à la Tunisie, notamment en matière de libre-échange, avait conduit le pays à s’arrimer à l’économie européenne, et à devenir le deuxième pays exportateur d’Afrique (hors hydrocarbures et ressources minières).
Enfin, le haut niveau – relatif – d’éducation de la population où l’analphabétisme, contrairement à l’Algérie et surtout au Maroc est quasi inexistant n’a pas été pour rien dans la montée des revendications démocratiques. Ce qui fait chuter les dictatures, ce ne sont pas les déclarations enflammées des dirigeants des pays démocratiques. L’Ostpolitik de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt, poursuivie par Helmut Kohl a été plus fatale à la RDA que les imprécations anticommunistes rituelles. Chacun son boulot : la société civile des pays démocratiques et nantis a parfaitement le droit, sinon le devoir, de dénoncer tout ce qui doit l’être dans des pays qui ne sont pas dans le cadre de leurs normes. L’Etat, en revanche, doit tenir compte d’autres paramètres et de respecter l’une de ces injonctions bibliques de base : je ne suis pas le gardien de mon frère !
Bravo donc aux révoltés de Tunis qui ont réussi, sans l’aide de la France officielle, à se débarrasser d’un tyran. Nous n’y sommes pour rien, et c’est tant mieux.
Voilà une bien jolie appellation, toute neuve, pour l’actuelle révolution tunisienne. L’analogie est bien entendu faite avec la révolution des œillets qui, le 25 avril 1974, renversa la plus vielle dictature d’Europe et fut l’œuvre de militaires de gauche, voire d’extrême gauche, lassés du carnage des guerres coloniales interminables menées en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau. On dit qu’une bouquetière lisboète eut la première l’idée de glisser un œillet dans le canon du fusil d’un de ces soldats de la liberté. Si l’œillet sent moins bon que le jasmin, il semble bien néanmoins qu’un des points communs entre ces deux révolutions soit le rôle de l’armée qui au Portugal comme en Tunisie a rejoint, voire appuyé ou devancé les aspirations populaires. Parfois, l’antimilitarisme, c’est dur…
Je ne pensais pas revivre 1990. Non, 1990, cela ne pouvait pas se dérouler deux fois pour le passionné. Et pourtant ce fut pire que 1990. Cette fois, il n’y eut quasiment rien à se mettre sous la dent, rien que l’indigence toujours recommencée. De cette Coupe du monde annoncée comme historique, on retiendra donc les bonnes intentions teutonnes et quelques éclairs ibériques. C’est bien maigre. Mais c’est l’état actuel du football mondial. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Bien entendu, la citadelle barcelonaise est toujours là, irréductible, rappelant que le jeu est au mouvement et à l’inventivité, on l’a vu lors du classico de décembre dernier contre le Real de Madrid. Le Barça abrite en son sein deux ou trois joueurs atypiques comme le sensationnel Lionel Messi. Mais voilà bien longtemps que l’idée du beau jeu ne séduit plus les centres de formation, postulat qu’Arsène Wenger, pourtant adepte d’un style virevoltant avec Arsenal, a résumé en ces termes : « Ce qui est beau n’est pas forcément efficace, ce qui est efficace est forcément beau. »
Oui, voilà longtemps que la fête est finie, une petite trentaine d’années pour être précis, quand la camarde, par le truchement de Paolo Rossi, décida de punir la plus fantastique génération de footballeurs brésiliens à avoir foulé un terrain. Le triplé de Rossi, ce 5 juin 82, sonna le glas d’une certaine conception du ballon rond. Plus jamais le Brésil ne joua comme le Brésil et tous ceux qui suivirent décrétèrent que jouer comme le Brésil, c’était perdre à coup sûr. Ainsi la France, qui s’offrit deux matchs de légende mais préféra, pour gagner sa Coupe du Monde, les bonnes vieilles méthodes puisées dans le Calcio et la mise au placard de son fameux carré magique au profit de trois demis défensifs à la technique incertaine.
Oui, je ne pensais pas revivre 1990. Et, en effet, la finale de la Ligue des Champions ne fut pas tout à fait 1990. Ce fut juste l’Inter au lieu du grand Milan. Mais à quoi bon contester le triomphe de José Mourinho ? Il est l’entraîneur le plus charismatique de son sport mais tout son charisme consiste à détruire le jeu de son adversaire. Il est le dernier avatar de ce football voué à l’efficacité et il nous ferait presque croire qu’il a raison, le diable, avec sa belle gueule d’acteur et ses talents de polyglotte. C’est un fossoyeur hors catégorie.
Bientôt l’ombrageux Ferguson et le distingué Wenger tireront leur révérence et dans l’univers des grands techniciens de la chose footballistique, il ne restera que des énarques sans génie et une étrangeté, Pep Guardiola. Il faudra s’y faire. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Certes, seule la victoire est belle. Elle l’est cependant un peu plus quand elle émane du Barça. En cette période de vœux, souhaitons donc longue vie à la plus fabuleuse équipe de club depuis le mythique Ajax d’Amsterdam. Barcelone, c’est encore un rêve de gosse. Et à quoi rime le football sans cela ?
Finalement, l’histoire est assez ironique. La récente faveur médiatique (la faveur électorale, il faudra attendre encore un peu pour voir vraiment) de Marine Le Pen est un cauchemar pour la droite. Que l’extrême droite, la droite extrême ou la droite populiste − appelez-la comme vous voulez − pose problème à la droite classique, ce n’est pas nouveau. Habilement instrumentalisé par Mitterrand, le Front national a été un véritable cauchemar dans les années 1980-1990 et nombre de députés des défunts RPR et UDF qui ont été renvoyés à leur chères études dans des triangulaires meurtrières pourraient en témoigner.[access capability= »lire_inedits »]
Le cauchemar continue. Trente-cinq parlementaires, essentiellement situés dans le Sud-Est, dont certains sont désormais ministres comme Mariani, ont beau s’estampiller Droite populaire et vouloir durcir les textes gouvernementaux comme lors de la récente loi LOPSI 2, Marine grimpe dans les sondages. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus de la faute de la gauche mais de la droite elle-même.
Oui, on a parfois tendance à l’oublier, mais le dernier gouvernement de gauche dans ce pays a rendu son tablier en 2002, il y a plus de dix ans, et il y a plus de dix ans que la droite fait de la sécurité et de l’immigration ses uniques chevaux de bataille pour gagner les élections et reprendre des voix au Front. Inutile d’évoquer en la matière son bilan catastrophique puisque dix ans après, ni l’immigration ni l’insécurité (ni le Front) n’ont été stoppés, et faire ouvertement le lien entre les deux n’a pas l’air de convaincre tant que ça un électorat surtout angoissé aujourd’hui par les régressions sociales. On aura beau dire, et même en prenant les chiffres de Brice Hortefeux, le mouvement social contre les retraites a quand même davantage mobilisé que les « Assises contre l’islamisation » de la France.
Marine Le Pen, elle, l’a très bien compris. Comme aux échecs, elle a un coup d’avance. Elle est déjà ailleurs, sur un autre front, si l’on peut dire. La preuve, c’est que la composante identitaire de l’extrême droite éprouve la nécessité de présenter son propre candidat à l’élection présidentielle. Fabrice Robert ne peut plus se reconnaître dans la « droite Marine Le Pen » parce que Marine Le Pen a compris que toute définition ethnique de la nation, en France, était vouée à l’impasse si l’on visait un rassemblement majoritaire et que le Front national n’avait plus rien de commun avec ceux qu’elle appelle les « excités ».
Marine a un adversaire sérieux : le Front de gauche
Il n’y a plus que des ministres de l’Intérieur débordés pour faire pondre des circulaires désignant nommément une partie de la population comme responsable de la délinquance. Plus jamais Marine Le Pen ne commettra ce genre d’erreur. Quand on fait les scores qu’elle fait à Hénin-Beaumont, c’est qu’on a compris que le peuple, aujourd’hui, sait bien que les délocalisations, la précarité, le chômage de masse sont les premiers problèmes des Français, de souche ou non. Que la politique du bouc émissaire next door ne fonctionne pas, plus ou très mal quand c’est manifestement une violence macro-économique sans précédent qui s’exerce dans ces régions. Ponctuellement, sans doute, pour des raisons d’équilibre interne, elle fera bien une petite piqûre de rappel comme sa sortie récente sur la rue Myrha mais, dans le même temps, elle rappellera que c’est un certain patronat qui aime employer les clandestins, cette armée de réserve du capitalisme.
On peut même penser, avec un peu de chance, qu’elle fera exploser la droite en cas de défaite de celle-ci en 2012. Les orphelins du parti de l’ordre sarkozyste qui auront enfin compris que le message qui porte n’est pas celui de l’insécurité mais des insécurités (sociales, économiques, urbaines) viendront la rejoindre tandis que l’aile libérale-sociale ira se fondre dans un grand ensemble centriste allant des gaullistes sociaux jusqu’à Europe Écologie.
Marine Le Pen n’a pas grand-chose à craindre d’un Parti socialiste cantonné depuis trente ans dans la morale antifasciste. Ça ne prend plus. Elle a néanmoins un adversaire très sérieux : le Front de gauche, qui sera probablement mené par Jean-Luc Mélenchon. Ce message sur les insécurités, la fierté ouvrière, la lassitude devant les élites déconnectées du réel, cette autre gauche le porte à nouveau et assez fièrement.
En revanche, si le Front de gauche parvient à se délivrer de ces mêmes inhibitions teintées de moraline, s’il se réapproprie crânement le discours du Marchais des années 1980 sur le « Produisons français », elle n’est plus certaine de gagner cette course à l’électorat populaire qui, depuis des décennies, s’est auto-exclu dans l’abstention et qui est, sans qu’aucune des deux formations ne l’avoue explicitement, la cible commune et l’obscur objet du désir qui leur permettra ce score à deux chiffres sans lequel rien n’est possible si l’on veut peser sur son propre camp.[/access]
Alors que toute la classe politique s’écharpait hier pour savoir si c’était une judicieuse ou une déplorable idée que d’accueillir à Paris l’ex-président Ben Ali, celui-ci a renvoyé ses protecteurs et détracteurs dos-à-dos en choisissant de s’exiler non pas en France mais en Arabie Saoudite.
On ignore pour l’instant les raisons de ce choix, à première vue surprenant pour un opposant convaincu à toutes les formes d’intégrisme, d’islamisme, de salafisme et tutti quanti.
Bon, c’est vrai que le climat est meilleur là-bas qu’ici (9° et ciel couvert à Paris d’après Météo France ce midi, contre 22° et grand soleil à Riyad). Peut-être aussi que Ben Ali avait, dans sa grande prévoyance, placé quelques économies sur place, ce qui lui assurera une retraite confortable, même s’il venait par miracle à l’Union européenne l’idée de bloquer ses avoirs supposément mal acquis. Et puis peut-être aussi que l’ex en a ras-le-bol des manifs d’opposants sous ses fenêtres. Et là c’est vrai qu’en Arabie, contrairement à chez nous, on est proche du risque zéro.
Cela dit, si de mémoire Ben Ali est le premier chef d’État arabe à se carapater sous la pression de la rue, il n’est pas le premier dictateur déchu à avoir choisi le Royaume comme terre d’asile. Merci à mon ami Gil d’avoir rafraîchi ma mémoire, il existe un précédent croustillant : après sa chute du pouvoir en 1979, suivie d’une brève escale en Libye, c’est le même spot touristique qu’avait choisi Idi Amin Dada.
Là, nous dit l’ami Wiki, il est alors hébergé à Djeddah par le gouvernement saoudien « en remerciement pour son rôle dans la diffusion de l’islam » Toujours d’après Wikipédia, l’État saoudien lui alloue illico sans barguigner « une maison, assez modeste, mais aussi un chauffeur et du personnel de maison, pourvoit à sa subsistance et lui verse une pension ». C’est toujours à Djeddah qu’Idi Amin Dada mourra 24 ans plus tard et qu’il est enterré.
Dans le genre punition cruelle, mais pas trop, moi, ça me paraît raisonnable. Mais pour les Tunisiens qui se croient libérés, on espère que ce plan retraite un rien trop plan-plan ne donnera pas à Ben Ali des envies de retour au pays…
Woody Allen, archétype de l’humour juif new-yorkais ? En tant que fan de la première heure, cette thèse m’avait toujours suffi, et pour cause : elle m’arrangeait ! Je me trouvais ainsi coopté, moi le goy pur porc, par le cercle fermé des « happy jews » de Manhattan, seuls capables apparemment de goûter tout le sel de l’humour alliené.
Hélas Dandrieu vint, pour m’expliquer que je me la pétais en vain. La thèse de son bouquin[1. Woody Allen, Portrait d’un antimoderne, CNRS Editions] : Woody Allen est universel comme un Bergman normal, en plus marrant quand même, et l’univers intello de la Grosse Pomme n’est qu’un décor pour sa Comédie humaine.
Selon mon collègue et ami de Valeurs Actuelles, de Causeur et du fan-club des Nits (voir ce nom sur Google), Woody est un « antimoderne » comme vous et moi (enfin, surtout moi) ; un pessimiste qui se joue de son propre désespoir ; un « athée post-moral » peut-être, mais infiniment nostalgique du Sens, c’est-à-dire de l’Amour.
Je ne vous raconterais pas tout ça si je n’avais pris pour habitude de choisir mes rares « sorties ciné » en fonction des critiques dudit Dandrieu, auquel je fais confiance sur ce terrain, euh, comme un aveugle à son chien.
Ici, l’exercice est encore différent : Laurent Dandrieu interprète pour nous la partition allenienne (44 opus). Avec brio, mais sans la boursouflure castafiorienne. En bon interprète, il sait s’effacer devant l’auteur et l’oeuvre – même si, au bout du compte, c’est pour nous faire partager ce qu’il y entend.
Contrairement à ce qu’elle aura sans doute pensé, si j’ai demandé à l’exquise attachée de presse de Laurent copie des articles déjà parus, c’est moins par paresse que par curiosité. Agréablement récompensée, d’ailleurs : non seulement « la critique est unanime », mais elle s’avère dans l’ensemble étonnamment subtile –et, dans le détail, essentiellement droitière.
Attention ! Je n’ai pas dit que les deux étaient liés. Je tiens plutôt qu’un mec de valeur(s) comme Dandrieu n’a pas forcément bonne presse « dans les poulaillers qui font l’opinion » (comme disait sans comprendre ce gentil con de Souchon.) Mais d’un autre côté « The times they are a’changing » (comme disait Bob Dylan à propos d’autre chose.)
Sur le fond, l’antimoderne au sens alleno-dandrieusien du terme n’est pas réfugié sur la plus haute tour de son château fort intérieur. Il est plongé au coeur de la modernité comme tout le monde, c’est-à-dire comme un con ; sauf qu’il en perçoit, lui, les ridicules. Et voilà le fin mot : Woody Allen ne croit pas aux « trois idoles de la modernité : la raison, l’individu et le progrès. »
Le mieux, c’est qu’il n’est pas seul dans cette triple incroyance : rien qu’en France, il y retrouve les grands fêlés du moment, de Muray à Houellebecq en passant par Nabe et Dantec. Ça devait arriver : à force que s’épaississe le Catalogue des erreurs modernes, comme disait saint Pie IX, l’antimodernité est devenue moderne.
« La vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie », notait judicieusement le Nobel Mario Vargas Llosa. Tout l’art de Woody, selon Laurent, tient dans cette alchimie par laquelle il change l’or du Rien en diamant pour l’esprit. Et vous savez quoi ? Pour tous ceux à qui il est déjà arrivé de s’interroger sur le sens de leur existence –ou qui en ont le projet-, mais surtout pour ce vieil agnostique inconsolable, c’est là un indispensable viatique.
Une heureuse formule, malheureusement saccagée par l’usage, définissait l’humour comme « la politesse du désespoir ». Comment dire autrement, à défaut de mieux ? Avec les armes de l’humour, Woody Allen se bat sur les deux fronts (bas) de la modernité : le crétinisme et le nihilisme. À travers ses ricanements, il plaide pour la vie et la dignité d’être homme.
Il y a quand même un blème, que Dandrieu ne nous cèle point : les derniers films du maître sont des daubes infâmes – ou plus précisément, comme il écrit, des « pochades superficielles » d’un « auteur en panne d’idées ». Bien sûr c’est vrai, même que pour un fan c’est un peu déprimant. Alors, déclin ou parenthèse ? Au regard de l’Histoire du cinéma, on s’en fout un peu : Woody n’est pas un pic-vert de l’année, et quoi qu’il fasse désormais, son œuvre restera comme celle d’un moraliste.
En moquant nos névroses narcissiques et nos toutes petites dépendances, il n’a d’autre but que de sortir ses prochains, comme lui-même, de cette horrible sensation d’impuissance devant l’absurde. C’est sans doute ce qui permet à Joël Prieur d’oser, pour résumer la thèse du livre, un parallèle inattendu entre Woody Allen et Albert Camus : ne partagent-ils pas « un désespoir ensoleillé qui doit bien mener quelque part » ?
Non seulement c’est bien dit mais c’est paru dans Minute – et quoi de plus chic que de citer Minute, surtout en conclusion d’un papier de fond comme celui-ci ?
N.B. à l’attention de mes amis commentateurs :
Dans le genre hors sujet que vous affectionnez, je suggère de commencer directement par Minute, au lieu de s’attarder bêtement sur Woody Allen ou même sur le bouquin de Dandrieu
Lol.
Ce qui se passe en Tunisie en ce moment est sans aucun doute une révolution. Mais la bonne question est : laquelle ? Pour le moment, il semble s’agir de 1830 plutôt que de 1789. Les éloges vis-à-vis du comportement du peuple d’un côté, le passage du pouvoir à une sorte de « lieutenant-général » de l’autre rappellent le 27, 28 et 29 juillet plus que le 14 du même mois.
En Tunisie – toujours pour le moment – aucune Bastille n’a été prise et la victoire du peuple n’est pas acquise par KO. Au moment où ces lignes sont rédigées, tout ce qu’on peut dire est que le peuple mène aux points et il y a encore plusieurs rounds pour ce combat.
Le départ précipité de Ben Ali, à un moment où la situation semblait loin d’être désespérée pour lui, laisse planer un doute. Plus que la pression directe du peuple on a le sentiment que c’est plutôt l’Armée et certains Thermidoriens – finalement 1789 n’est pas si loin… – qui ont signalé à Ben Ali que leurs destins devaient se séparer. Celui qui était pour eux un atout est devenu un handicap voire un danger. Rien n’est donc joué, loin de là.
Il faut rappeler le mot de Louis-Philippe : « La monarchie est la meilleure de républiques ». Les Tunisiens risquent de se réveiller au lendemain de leur Révolution avec comme seul résultat un roi des Français à la place d’un roi de France.