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Discours de politique générale: non, Bayrou n’a pas brassé du vent

Alors qu’on n’attendait pas grand chose de sa première grande allocution en tant que Premier ministre, l’élu béarnais a dit hier à l’Assemblée nationale certaines vérités inattendues et fait quelques propositions de bon sens.


Le discours de politique générale de François Bayrou ne restera probablement pas dans les annales de l’éloquence républicaine. Il faut dire que le maire de Pau, qui appartient au dernier carré des hommes politiques sachant écrire, n’a jamais tellement brillé à l’oral. Même parmi ses plus chauds partisans, rares sont ceux qui auront pris du plaisir à l’écouter…

D’un ton trop monocorde – centriste diront certains -, se perdant même à un moment dans ses feuilles au point de se retrouver muet pendant de longues secondes, le président du Modem a déclamé son texte, certes bien troussé, sans convaincre. Mais le manque de talent oratoire n’explique pas tout. Bayrou est un Premier ministre par défaut. Il n’a pas été le premier choix du chef de l’État, une majorité des députés lui sont hostiles et sa position d’ancien haut commissaire au Plan (2020-2024) lui confère un statut d’ex-animateur de comité Théodule, au surplus comptable des erreurs d’Emmanuel Macron, qui n’arrange rien à l’affaire.

Et pourtant, le briscard gascon doit être salué. Car il y avait, dans les mots qu’il a prononcés hier, des accents de vérité comme on n’en entend que trop rarement au parlement. Sur l’Éducation nationale par exemple : « Les enseignants de notre université dépeignent des étudiants de première année qui ne parviennent pas à écrire un texte simple, compréhensible avec une orthographe acceptable, s’est-il notamment alarmé. Ceci, c’est pour moi le plus grand de nos échecs. » Difficile de lui donner tort.

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Même courage de dire les choses quand il en vient à parler de l’immigration, qui est selon lui « d’abord une question de proportion (…) L’installation d’une famille étrangère dans un village, c’est un mouvement de générosité qui se déploie, mais quand trente familles s’installent, le village se sent menacé et des vagues de rejets se déploient. » Ou bien quand il s’exprime sur la dette publique : « Tous les partis d’opposition demandant sans cesse des dépenses supplémentaires ont aussi dansé le tango fatal qui nous a conduits au bord de ce précipice. Cette dette est une épée de Damoclès au-dessus de notre pays et de notre modèle social. »

Mais c’est surtout sur le dossier des retraites que le maire de Pau a fait preuve d’une étonnante sincérité. En reconnaissant d’abord – et c’est une première au sein de la macronie – que « sur les plus de 1000 milliards de dette supplémentaire accumulée par notre pays ces dix dernières années, les retraites représentent 50% de ce total. » En admettant aussi que les « collectivités publiques, au premier chef de celui de l’État, à hauteur de quelque 40 ou 45 milliards » renflouent chaque année le système, censé pourtant être financé par les seules cotisations sociales.

Dans ces conditions, Bayrou est dans son rôle quand il indique vouloir confier à la Cour des comptes une « mission flash », qui permettra d’avoir des chiffres plus clairs que ceux d’un Conseil d’orientation des retraites ayant plutôt maquillé jusqu’ici les fameux 40 à 45 milliards. Même si, bien sûr, les plus pessimistes verront d’abord dans cette commande d’un nouveau rapport une vulgaire manœuvre de temporisation.

De même, quand Bayrou annonce la tenue d’un « conclave », où les syndicats et le patronat auront pour tâche de négocier une nouvelle réforme des retraites, avec pour seule contrainte qu’elle soit aussi vertueuse en terme d’équilibre budgétaire que la réforme Borne, la tentation est grande de penser que, là encore, Bayrou joue la montre, essaye d’amadouer les socialistes, bref qu’il emploie un grossier stratagème pour conserver quelques mois de plus un poste dont il a rêvé toute sa vie.

Qu’il soit permis ici toutefois d’envisager que le président du Modem tente en réalité de bonne foi de trouver une voie intelligente pour dépêtrer la France d’un problème qui pourrit le débat public depuis trop longtemps. Qu’il soit aussi permis de lui rendre grâce de proposer la reprise de la fusion de l’audiovisuel public, manière d’aboutir à une BBC à la française forcément moins coûteuse pour le contribuable – et peut-être plus pluraliste, puisque France Télévisions l’est davantage que Radio France. Ou de trouver non moins bienvenue son idée de créer une « banque de la démocratie » qui permettra aux partis de ne plus dépendre du bon vouloir des établissements privés. Évidemment, ces annonces ne vont pas assez loin. Le verre reste vide aux trois quarts. Mais hier après-midi, Bayrou l’a rempli de quelques agréables centilitres dont il serait malhonnête de nier l’existence.

Tout Dylan en un clip!

François Gorin s’est inspiré de la vidéo du concert des 30 ans de carrière de Bob, notamment de la chanson « My back pages » qu’il interprète avec des amis, chanteurs-musiciens, connus. Un essai-récit terriblement intelligent et édifiant.


Un tour de force ; voici ce que réalise l’écrivain et critique de rock François Gorin (Rock & Folk, Le Matin de Paris, Télérama). À partir de l’enregistrement de la chanson éponyme « My back pages » – créée en juin 1964 par le maître, jouée sur scène le 16 octobre 1992 au Madison Square Garden à New York pour fêter ses 30 ans de carrière en compagnie de ses amis Neil Young, Tom Petty, Éric Clapton, George Harrison et Roger McGuinn -, il retrace et analyse la carrière de Bob Dylan. Un tour de force, oui car, d’une part, on croyait que tout avait dit et écrit sur Robert Zimmerman ; d’autre part, la manière d’essai-récit de François Gorin jamais ne lasse mais toujours surprend et informe.

Critique rock de haute volée

La construction du livre est habile. La citation et le commentaire à propos de ladite chanson revient comme un leitmotiv, comme un refrain. Non sans malice et gourmandise, François Gorin nous confie tout le plaisir qu’il a à regarder sans cesse ce moment d’exception, ce moment de pure magie folk-rock’n’rollienne. On est en droit de ne pas lui donner tort. De la magie pure, oui ; pourtant, comme il le concède non sans panache et franchise, il ne s’agit nullement de la meilleure chanson du Bob, même si la mélodie accrocheuse et l’allant séduisent.

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Oui, il se passe quelque chose entre ces six monstres qui, tour à tour, chantent un couplet. Dans l’ordre : McGuinn, Petty, Young, Clapton, Dylan et Harrison en veste violette et chemise à col rayé (mais où avait-il déniché ça ?). Et ces deux solos époustouflants de feeling : celui d’Eric Clapon, calme, solaire, sur sa Stratocaster, puis celui, fougueux, quasi punk, de Neil Young sur sa Gibson Les Paul noire. Et puis, les chœurs ! Ah ! les chœurs. Ces harmonies simples et limpides comme des larmes de joie. On en redemande.

Le bouquin de François Gorin est fascinant et beau car, jamais, il ne se la raconte. L’auteur raconte, justement, raconte ce qu’il ressent à propos d’un Dylan si complexe, multifacettes, et, lâchons le mot, carrément génial. Il a l’honnêteté de ne pas l’épargner par moments ; Gorin égratigne quand il le faut ; il brocarde. Mine de rien, il réalise ce qu’on pensait impossible : la réconciliation entre les univers hippie et punk, et ceux folk et rock. Il nous donne ici à lire de la critique rock de haute volée. Qu’il en soit remercié.

My back pages, Dylan & eux de François Gorin ; éd. le boulon ; 174 p.

My Back Pages - Dylan et eux

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Quand des ONG et des activistes sabotent l’industrie française…

Régulièrement, l’industrie française fait face à une guerre de l’information qui menace notre souveraineté économique. Des campagnes d’influence, orchestrées par certaines ONG et activistes, fragilisent des secteurs stratégiques pour la France. Il est urgent de réagir. Analyse.


L’industrie française, pilier de notre souveraineté économique et technologique, fait face à une menace insidieuse : une guerre de l’information orchestrée par certaines ONG et activistes sur les réseaux sociaux et dans les médias mainstream. Sous couvert de défendre des causes en apparence nobles, ces organisations participent, consciemment ou inconsciemment, à l’affaiblissement de secteurs économiques pourtant stratégiques pour notre pays.

Une stratégie d’influence bien rodée

Le modus operandi de ces groupes est désormais bien établi. Il s’agit d’abord de cibler des industries sensibles, comme la défense ou l’énergie, qui ne bénéficient pas d’un soutien populaire. Souvent parce qu’on ignore tout simplement leur existence, leur rôle, et… leur nom ! Des proies faciles…

Ensuite, on mobilise l’opinion publique en jouant sur les émotions : images chocs, slogans percutants, et récits manichéens opposant citoyens vertueux et multinationales prédatrices. Le tout diffusé sur tous les réseaux sociaux disponibles, de manière industrielle. 

Cette approche émotionnelle s’accompagne d’un travail de sape plus discret mais tout aussi efficace. Des ONG financées par des fondations étrangères produisent des enquêtes ciblant spécifiquement l’industrie de défense française. Ces investigations, reprises par les médias grand public, fragilisent la position de nos entreprises sur les marchés internationaux.

L’efficacité de ces campagnes repose sur un vaste réseau d’influence. À Bruxelles, pas moins de 3500 ONG gravitent autour des institutions européennes, pesant sur les décisions politiques et réglementaires. Certaines, comme le WWF ou Transparency International, jouissent d’une crédibilité qui leur permet d’influer directement sur la législation européenne.

Plus inquiétant encore, on constate des liens étroits entre ces organisations et des intérêts étrangers. La fondation Gates, l’Open Society de George Soros, ou encore Global Citizen entretiennent des relations privilégiées avec les plus hauts responsables européens ! Ces connexions soulèvent des questions légitimes sur le pouvoir réel de ces acteurs.

C’est une guerre…

Les exemples ne manquent pas pour illustrer les effets de ces actions sur nos fleurons industriels. Naval Group a ainsi vu sa réputation entachée par une campagne de dénigrement orchestrée en amont de la perte du “contrat du siècle” australien. Dans le secteur énergétique, EDF a été victime d’un lobbying acharné visant à affaiblir la filière nucléaire française au profit du modèle allemand des énergies renouvelables.

Or, la vraie force de frappe de ces ONG repose en grande partie sur leur capacité à mobiliser les médias. Des collectifs de journalistes d’investigation, souvent financés par les mêmes fondations étrangères, en apparence au-dessus de tout soupçon. produisent des enquêtes ciblant systématiquement l’industrie de défense européenne. Ces productions sont ensuite relayées par des dizaines de grands médias, y compris publics, qui ne « payent pas le prix » de l’enquête sous couvert de la mutualisation des moyens, sans savoir donc forcéement précisément comment l’enquête a été menée, sans non plus bien sûr que la question de leur instrumentalisation ne soit jamais posée… On vous oppose l’argument de la déontologie et la caution d’avocats, sans jamais se demander qui a initié quoi, qui a fourni quelles enveloppes Kraft, clefs USB et autres « drive », et dans quel but. En réalité, le but est parfaitement connu, lisible, mais il ne semble choquer personne…

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Face à ces menaces, il est urgent que le gouvernement français, et plus précisément ce que l’on appelle communément les « services » prennent conscience des enjeux de cette guerre cognitive, autrement appelée guerre de l’information.

Un des exemples les plus caractéristiques des soupçons que l’on peut porter sur certaines ONG se trouve dans l’actualité avec la question des substances per- et polyfluoroalkylées, ou PFAS (appelés aussi polluants éternels). Si le sujet n’est pas de débattre des PFAS, il est toutefois troublant de voir qu’en creusant un peu, nous pouvons voir que les principaux pourfendeurs des PFAS (comprenant dans le récit déployé une confusion entre différents composés chimiques pour tout ranger sous le terme de « polluant éternel ») sont la Suède, la Norvège, l’Allemagne et le Danemark. Alors que la Suède essuie un échec dans sa stratégie de développement « vert » initiée il y a plus de 20 ans en étant qualifiée par François Gemenne de « cancre de l’Europe en matière de lutte contre le changement climatique » et que l’Allemagne est énergiquement en retard sur la France, ayant raté le virage du nucléaire, on constate une fronde de ces pays contre les avantages compétitifs industriels de leurs « alliés », au premier rang desquels, la France. Ainsi, des ONG comme ChemSec, née en Suède et qui mène des campagnes comme « Mouvement PFAS » sont financées non seulement par des États, mais également par des consortiums d’entreprises industrielles. La Suède finance cette « ONG » à hauteur de 800 000 euros par an, auxquels on ajoute 300 000 euros de l’Allemagne et de l’Europe, ainsi que les contributions d’entreprises… Avec ces moyens, les arguments peuvent être repris par nos influenceurs, Camille Etienne en tête… Qui est perdant ? L’industrie et la compétitivité françaises… Quand ça ressemble à de la guerre économique, c’est que c’est peut-être de la guerre économique…

L’enjeu de la souveraineté

Il ne s’agit pas de remettre en cause le rôle légitime de la société civile, ni des associations qui défendent des causes justes, mais de développer un regard critique sur les motivations réelles de certains acteurs dont on sait qu’ils sont suspects. La France doit se doter d’outils pour protéger ses intérêts vitaux, tout en préservant les valeurs démocratiques qui font sa force et oser les utiliser. Les ONG qui outrepassent leurs prérogatives ou sont manipulées bon gré mal gré doivent être signalées sur le mode du name and shame. Exactement comme les entreprises qu’elles tentent de déstabiliser, le plus souvent sur ordre ! 

L’enjeu est de taille : c’est notre souveraineté économique et notre capacité à peser sur la scène internationale qui sont en jeu. Il est temps d’ouvrir les yeux sur cette nouvelle forme de guerre économique, où l’émotion devient une arme redoutable (une photo et quelques mots bien choisis peuvent faire d’énormes dégâts, je le sais puisque je l’enseigne moi-même en media training à des étudiants en journalisme, ou à HEC) entre les mains d’activistes dont les intentions sont, sans l’ombre d’un doute, troubles, voire parfaitement malhonnêtes…..

Sinon, la suite de l’histoire est connue : nos dernières industries disparaîtront ou seront rachetées par des concurrents étrangers, et la France se transformera pour de bon en parc d’attractions géant. Voulons-nous que le tourisme pèse demain 20% ou plus encore de notre PIB, comme c’est le cas de la Croatie ou de la Grèce en Europe, ou plus éloignés de nous, de la Thaïlande ou… des Maldives ? Avec tout ce que cela implique en termes de nuisances et de dépendance économique ? C’est la voie choisie par Anne Hidalgo à Paris, avec l’impact que l’on connaît sur l’activité économique intra-muros, ainsi que sur les Parisiens et les banlieusards. Il est encore temps d’éviter que ce scénario catastrophe se déploie partout en France…

Dernière crise avant l'apocalypse

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Lyrique: De Richard Strauss à Béla Bartók à l’Opéra de Dijon

Un mémorable Château de Barbe-Bleue en diptyque, ultime mise en scène de Dominique Pitoiset à Dijon. Avec, dans la fosse, un Orchestre français des jeunes rutilant.


Chant de départ pour Dominique Pitoiset. Le voilà qui fait brusquement ses valises le 1er février prochain, alors que son mandat n’arrivait à échéance qu’en décembre 2026. Aujourd’hui âgé de 66 ans, il avait pris la direction artistique de l’Opéra de Dijon en 2021. C’est peu dire que l’homme avait porté au sommet l’institution régionale. Les rumeurs parfaitement infondées sur un harcèlement sexuel auquel il se serait livré à l’occasion de sa mise en scène de Tosca en mai dernier ont eu raison de sa patience. L’époque de la prétendue « libération de la parole » s’autorise toutes les diffamations pour couper la tête du Mâle (forcément dominant) ; le fiel féministe a remplacé la fiole de poison ; aucun membre de la gent masculine n’est plus à l’abri de l’Inquisition woke.   

Faible consolation, les Parisiens amateurs de lyrique se félicitent encore d’avoir pu assister, en septembre dernier, à la reprise de Falstaff : millésimée 1999, sa régie n’a pas pris une ride. Avec Le Château de Barbe-Bleue, donné à Dijon pour deux représentations, Dominique Pitoiset fournit une nouvelle preuve de sa grande intelligence scénographique.

Unique partition lyrique jamais écrite par Bela Bartok (1881-1945) en 1911, sur un livret du poète Béla Balazs (également scénariste sur des films de Georg Wilhelm Pabst ou de… Leni Riefenstahl –  si, si !), mais créée seulement au sortir de la Grande guerre à l’Opéra de Budapest, c’est une œuvre très courte : moins d’une heure. Elle ne réunit que deux rôles chantés : une basse pour Barbe-Bleue, et une soprano ou mezzo pour Judith, l’ultime épouse de l’ogre du célèbre conte de Perrault, retourné comme un gant, pour ainsi dire, sous la double influence de Maurice Maeterlinck et de Paul Dukas, dont le futur librettiste de Bartok avait pu voir, en 1907 à Paris, la création de son opéra Ariane et Barbe-Bleue. Rappelons que la modernité hongroise, à l’approche du premier conflit mondial, était bien davantage tournée vers la France et l’esthétique symboliste que vers le vieil empire bicéphale.

Pour revenir à Pitoiset, quelle excellente intuition d’avoir associé à ce Château de Barbe-Bleue, en guise de prélude, les Métamophoses de Richard Strauss. Le génial compositeur de Salomé, d’Elektra ou d’Ariane à Naxos vient de fêter ses 80 ans lorsqu’il assiste à l’effondrement du IIIème Reich et à la ruine des temples de la musique que sont les opéras de Berlin et de Vienne, ce dernier réduit en cendres par les bombardements alliés, le 12 mars 1944.  A son journal, Strauss confie : « la grenouille  prussienne boursouflée, également connue sous le nom de Grande Allemagne, a éclaté […] La plus terrible  période de l’histoire humaine a pris fin, ces douze années de règne de la bestialité, de l’ignorance  et de l’anti-culture sous l’égide des pires criminels, durant lesquelles  les deux mille ans de l’évolution culturelle de l’Allemagne ont été condamnés tandis que d’irremplaçables monuments d’architecture et de précieuses œuvres d’art ont été détruits par une soldatesque criminelle. Maudite soit la technologie ! ».

Oraison funèbre, ces Métamophoses expriment le désespoir du vieillard toujours alerte, alors réfugié dans sa villa bavaroise de Garmich, qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, en 1949. Le titre de cet inoubliable adagio polyphonique écrit pour vingt-trois cordes renvoie, sous les auspices de Goethe, au cycle de la vie végétale, la graine mourant pour s’épanouir sous forme de plante et donner naissance à de nouvelles graines. D’une amplitude, d’une complexité sans pareilles, la texture mélodique de cette élégie bouleversante ranime, dans une synthèse de haute virtuosité, une tradition classique dont Strauss se sait l’ultime champion.

Formé par ces deux partitions nées l’une, puis l’autre, juste après les hécatombes du XXème siècle, le diptyque tel que l’a conçu Dominique Pitoiset pour la scène dijonnaise « fonctionne » – comme on dit – à merveille. Le lever de rideau s’ouvre sur un long silence : au centre de l’immense plateau évidé, tendu de noir, un lit en bois de loupe. Une femme y agonise veillée par un jeune garçon, son fils, une infirmière, le père, probablement… La cataracte sonore de Richard Strauss fond soudain sur ce vertige muet : elle dure une demi-heure. On comprend que la mère du futur Barbe-Bleue a rendu l’âme. Traumatisme enfoui de l’enfance. En arrière-plan, dans une sorte de placard-bibliothèque, les portes interdites du château, celles que Judith, la quatrième épouse de Barbe-Bleue, mue par sa curiosité morbide, profanera jusqu’à signer sa propre perte, dans le second volet du spectacle, sous les auspices de Bela Bartok. Par un sortilège visuel simple et parfaitement efficace, la couche mortuaire y deviendra cercueil, caveau, terreau d’où jailliront – superbe effet scénographique ! – les mains entremêlées, spectrales, des épouses supposément assassinées – mais vivantes et prisonnières de cet antre : autant dire que le Château est habité d’une forte résonnance psychanalytique…  Sur ce dispositif scénique minimal s’épanouit la partition stridulante, orageuse, échevelée de Bartok, d’un lyrisme expressionniste captivant.

Pour Aude Extrémo (dont on a eu l’occasion d’admirer la superbe voix de mezzo par deux fois à l’Opéra-Bastille en 2024, d’abord dans le rôle de la servante Suzuki, dans Madame Butterfly, puis dans Rigoletto où elle campe Maddalena – spectacle d’ailleurs repris en mai prochain dans la même enceinte), chanter en langue hongroise était un défi. Elle le relève haut-la-main : deux ans que de son propre aveu elle travaillait assidument sur ce texte : à défaut de comprendre parfaitement le hongrois, elle en magnifie l’articulation, la rugosité si particulière. Son partenaire, le baryton-basse Önay Köse, lui donne la réplique dans une puissance d’émission vocale, une netteté du phrasé, une intensité de jeu remarquables.

Kristiina Poska (c) Bruno Moussier

Mais surtout, surtout, ultime défi, les instrumentistes novices de l’Orchestre français des jeunes (OFJ), en résidence depuis l’été 2023 à l’Opéra de Dijon –  formation nouvellement dirigée par l’Estonienne Kristiina Poska, laquelle reprend la baquette tenue pendant cinq ans par le chef danois Michael Schonwandt – affrontent une double difficulté : s’attaquer à l’hypertrophie polyphonique straussienne et, conjointement, à leur première partition lyrique sous la bannière des quatre B : Bela Bartok & Barbe-Bleue.  

Ce spectacle étincelant de part en part contribue à faire de la scène dijonnaise un havre de haute culture. A noter que – toujours dans l’immense « auditOrium » [sic] excentré au cœur du quartier d’affaires fort peu glamour de la capitale bourgonnaise – le magnifique Grand théâtre, sis dans le vieux Dijon, étant en cours de rénovation – l’Opéra de Dijon programme le mois prochain une Traviata prometteuse, avec Melody Louledjian et Marine Chagnon, dans une nouvelle mise en scène signée Amélie Niermeyer  – sa régie de Don Pasquale (Donizetti) avait fait date ici même il y a trois ans…


Vu les 11 et 12 janvier : Le Château de Barbe-Bleue, opéra de Bela Bartok. Précédé des Métamophoses, de Richard Strauss. Avec Aude Extrémo et Önay Köse. Direction : Kristiina Poska. Mise en scène : Dominique Pitoiset Orchestre Français des Jeunes. AuditOrium de l’Opéra de Dijon.

A voir : La Traviata, de Giuseppe Verdi. Avec Melody Louledjian, Marine Chagnon… Direction : Débora Waldman. Mise en scène : Amélie Niermeyer. Orchestre Dijon Bourgogne, Chœur de l’Opéra de Dijon.

Le 9 février à 15h, les 11, 13, 15 février à 20h.

Durée : 2h30

opera-dijon.fr

Otages du Hamas: Doha, théâtre des mille et une négociations…

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Se dirige-t-on enfin vers un cessez-le-feu à Gaza ? Un accord pour la libération des otages en trois actes est en cours de finalisation entre Israël et le Hamas. La fin de la guerre, et le début de nouveaux ennuis pour les Israéliens.


Est-ce que cette fois-ci c’est la bonne ? Au cours des derniers jours, un sentiment de déjà-vu semble se dégager dans la capitale qatarie, Doha. La ville a été le théâtre de négociations intenses entre des représentants du gouvernement israélien et du Hamas, menées de manière indirecte et en coordination avec des émissaires des administrations américaine sortante et entrante, ainsi que des gouvernements qatari et égyptien. Ces pourparlers ont permis de rapprocher les points de vue et de réduire les divergences entre les deux parties. Les médias qataris, saoudiens et israéliens relaient désormais l’idée qu’un accord pour la libération des otages israéliens détenus par le Hamas à Gaza serait cette fois véritablement à portée de main. Selon les informations publiées, ces discussions auraient abouti à un accord global qui aborde trois axes : mettre fin à la guerre, libérer les otages et poser les bases du « jour d’après », notamment la reconstruction de la bande de Gaza.

Retrait de Tsahal des zones peuplées

La première phase de cet accord prévoit la libération de 33 otages israéliens, dont trois immédiatement, en échange d’un cessez-le-feu temporaire d’une durée de 42 jours. Pendant cette période, plusieurs unités israéliennes se retireront des zones peuplées de Gaza, tandis qu’un nombre encore indéterminé de prisonniers palestiniens, y compris des condamnés à perpétuité, seront libérés. L’endroit où ces prisonniers seront envoyés reste incertain : Gaza, Cisjordanie ou ailleurs. Parallèlement, l’aide humanitaire, notamment l’approvisionnement en carburant, sera considérablement augmentée. Pendant cette trêve, les négociations se poursuivront pour finaliser les détails de la deuxième phase.

La deuxième phase, également d’une durée de 42 jours, prévoit la libération de tous les soldats israéliens détenus en échange de prisonniers palestiniens, dont le nombre et l’identité restent à déterminer. En parallèle, un retrait complet des forces israéliennes de la bande de Gaza sera effectué, y compris des zones stratégiques comme les corridors de Netzarim, au centre de la bande, et de Philadelphie, le long de la frontière égyptienne.

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Enfin, la troisième et dernière phase prévoit l’échange des corps des morts des deux côtés après identification. Elle inclut également une déclaration de cessez-le-feu durable, au-delà des 84 jours initiaux, et le lancement de la reconstruction de Gaza. Ce vaste projet pourrait s’étendre sur cinq ans et serait supervisé par les Nations Unies et des organisations internationales. Les points de passage avec l’Égypte et Israël seraient rouverts, permettant la circulation des personnes, des marchandises et, surtout, des matériaux nécessaires à la reconstruction.

Le Hamas à bout de forces

À plusieurs niveaux, des facteurs poussent les deux camps à accepter cet accord. Du côté du Hamas, bien que sa capacité militaire résiduelle lui permette encore quelques actions, son potentiel a été drastiquement réduit. La destruction massive à Gaza et les souffrances croissantes de la population ont également gravement entamé sa popularité parmi les habitants, compromettant son influence future dans la région. Le cessez-le-feu conclu par le Hezbollah sans lien direct avec Gaza a également porté un coup à la crédibilité du Hamas, révélant les limites de sa stratégie de convergence des fronts.

Du côté israélien, l’administration Trump joue un rôle clé en incitant le gouvernement de Netanyahou à faire preuve de flexibilité. Par ailleurs, M. Netanyahu, dont la popularité avait atteint son niveau le plus bas après les attaques du 7-Octobre 2023, a regagné une partie de son soutien grâce à des succès militaires significatifs, notamment l’élimination de figures majeures du Hamas et du Hezbollah. Cependant, cette collaboration initiale entre MM. Trump et Netanyahou suscite des inquiétudes pour ce dernier. La pression exercée par l’émissaire spécial de Trump, Steve Witkoff, semble avoir refroidi les attentes israéliennes quant à un alignement inconditionnel avec Washington après le 20 janvier…

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La situation actuelle représente un moment critique dans les rapports de force entre les deux parties. Le Hamas cherche à assurer sa survie et à reconstruire sa structure militaire et politique. Israël, de son côté, considère la fin de la guerre comme une opportunité pour se concentrer sur d’autres priorités régionales, notamment la normalisation des relations avec l’Arabie saoudite et la surveillance du programme nucléaire iranien. Par ailleurs, il est essentiel de résoudre la question des Houthis, qui ont infligé des pertes importantes à l’Égypte, et de surveiller cette situation de près, car la stabilité du plus grand pays arabe est en jeu.

Si le Hamas a clairement échoué dans son pari du 7-Octobre, Israël, malgré ses gains militaires et diplomatiques soutenus par les États-Unis, voit ses succès fragilisés. Toute la question réside dans la capacité d’Israël à empêcher efficacement et de manière durable le réarmement du Hamas, qui commencera probablement dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Israël pourrait imposer un contrôle strict à court terme, mais sera-t-il en mesure de maintenir ce régime dans la durée ? Dispose-t-il du crédit politique suffisant auprès des États-Unis pour poursuivre cette stratégie ? La monnaie d’échange semble déjà connue : accorder un rôle accru à l’Autorité palestinienne, dont l’accord en cours de finalisation pourrait permettre un retour progressif à Gaza. Transformer les réussites militaires en victoire durable nécessitera un effort considérable sur le plan politique et diplomatique, tout en mettant à l’épreuve la majorité actuellement au pouvoir en Israël.

Quand la télé donnait faim!

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Le chroniqueur gastronomique, Jean-Luc Petitrenaud, disparu en fin de semaine dernière, fut un passeur élégant et marquant d’une cuisine faisant la jonction entre les producteurs et les restaurateurs, il était là, aux prémices de la bistronomie et au retour gagnant des saveurs authentiques


Il sillonnait les routes de France, avec son taxi anglais et ses vestes à carreaux. On le voyait arriver de loin, comme la caravane du Tour sonnante et annonciatrice d’une joie enfantine. Il clignotait dans les brumes des Landes ou en approche des ballons d’Alsace, il escaladait les monts de Chavignol et poussait jusqu’aux confins du Finistère. C’est lui, le grand monsieur en costume de scène de la télé parisienne, le promoteur de la tartine du dimanche soir, toujours bien mis, affable et courtois, qui venait visiter notre terroir sans aprioris, sans la morgue du civilisateur…

Il venait vous donner la parole à vous, l’artisan-boucher, le maraicher, le confiseur, le chien truffier ou le vigneron bougon. On disait qu’il avait un bon coup de fourchette et qu’il était généreux avec ses invités ; il leur laissait la part belle dans la conversation, ne les coupait pas inopinément pour tirer la couverture à soi.

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Petitrenaud s’amusait de son côté cirque Pinder et de cette géographie provinciale, hautement estimable, qui est cet indispensable voyage au pays de l’intérieur. Chaque Français, avant d’arpenter la planète, devrait l’imiter, partir sur un coup de tête dans le Morvan plutôt que d’errer à la Barbade. Dans les temps incertains, ces années molles du changement de millénaire, il était bon, salutaire même, que des hommes en perte de sens trouvent sur leur chemin ce pèlerin des halles couvertes et des zincs impromptus, ayant la foi du gourmand convaincu. On pouvait saucissonner avec lui et lever le coude dans une amitié nouvelle, pourtant télévisée, donc artificielle et cependant pas du tout commandée, il avait le contact naturel des forains, il ne forçait pas sur les signes ostentatoires de la rencontre. Souvent, il laissait venir, il était l’accoucheur des professions manuelles méprisées, elles n’avaient pas encore connu leur rédemption cathodique. Il fut l’un des premiers à leur faire la courte échelle pour accéder à une plus juste reconnaissance. La télévision gommeuse et mensongère capte difficilement ces moments d’abandon, où l’on est ému et l’on rit devant un pot de cornichons, des rillons et un jambon à l’os tentateur car ils nous rappellent nos attaches sentimentales.

Petitrenaud nous a transmis, par sa chaleur et son débit, ces instants d’accalmie où il n’est plus question de profitabilité et d’éthique, d’extraterritorialité et de déni des campagnes. Il était du côté de Larbaud et de Giono, dans l’organdi des terres oubliées. Manger, ce n’est rien d’autre que ça, se regarder dans les yeux, s’estimer heureux de vivre dans un pays où existent encore des métiers de bouche. En héritage, en compagnonnage, ils nous laissent des traces de leur humanité. Petitrenaud a filmé cette transcendance-là, à bas bruit, dans un programme d’éducation culinaire et de divertissement qui pouvait sembler anodin dans le PAF. Et, aujourd’hui, on sait qu’il était essentiel ; avec Jean-Luc, nous communiions avec les animaux de la ferme, on retournait à la source de la cuisine lyonnaise ou basque, on épelait le nom des champignons, on se réappropriait ainsi des pans entiers de notre culture. Sans repli et sans gaudriole, dans la bonne humeur simplement. Sa diction carnavalesque, héritage du théâtre français, ne mâchait pas les mots. Il faisait les liaisons et prononçait avec une volupté récréative, les gibiers de Sologne, les marées de Cancale, les fruits de saison et les sauces des vieux grimoires. Ses escapades nous ouvraient l’appétit. Comme son ami Gilles Pudlowski, l’un des derniers mousquetaires de la critique érudite sans chichis, pouvant s’enthousiasmer aussi bien pour une terrine et louer la haute technicité d’un chef étoilé, Petitrenaud était l’un de ces passeurs que l’on n’oublie pas. Un animateur affable, bonimenteur chaleureux de nos midis, il a remis la cuisine française à sa place. Et pour ça, on peut le remercier.

Tendre est la province

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« Babygirl », avec Nicole Kidman, ou la sexualité tardive de la génération X

La Génération X est née entre 1970 et le début des années 1980. Elle a longtemps été écrasée par le nombre des boomers qui marchaient avant elle, mais elle arrive finalement au pouvoir. Et avec le pouvoir financier, politique, littéraire, vient l’envie d’user de ce pouvoir à des fins libidinales. À en croire notre chroniqueur, l’arrivée sur le marché de la séduction (ou de la prédation, ou de la simple consommation) de femmes quinquagénaires qui ne sont plus du « sexe faible » est une révolution en marche.


Babygirl, qui sort ce mercredi en France, raconte l’histoire d’une quinquagénaire (encore que, comme le souligne Kate Rosenfield, « Nicole Kidman, at 57, can still pass for 15 years younger from the front and for a teenager from behind » — ai-je besoin de traduire ?) qui entame une liaison SM avec l’un de ses stagiaires, âgé de 25 ans. Imaginons que ce soit un homme qui soit à sa place, et se tape la stagiaire ou la baby-sitter, on crierait au scandale, au patriarcat prédateur, au « male gaze » et autres imprécations #MeToo.


C’est une lame de fond. J’ai commencé à y prêter attention à mon retour du Japon — ces interminables heures d’avion où vous n’avez rien d’autre à faire que regarder les films offerts à votre ennui. Parmi d’autres chefs-d’œuvre, j’ai vu là pour la première fois Good Luck to You, Leo Grande (Mes rendez-vous avec Léo, de Sophie Hyde, sorti en 2022) où Emma Thompson, veuve récente, quasi-sexagénaire, qui n’a jamais joui de sa vie tout en restant fidèle à son mari, se loue un call-boy : je ne saurais trop vous conseiller le film, d’une finesse et d’un art du dialogue rarement atteints depuis la mort de Cary Grant et de Katharine Hepburn.

Nicole Kidman est dans la même situation, qui a besoin de ses doigts et d’un film porno pour atteindre une extase mécanique que son mari (Antonio Banderas, quand même) est inapte à lui procurer.

C’est une lame de fond. L’un des grands succès romanesques de l’année 2024, aux Etats-Unis, s’intitule All Four (Miranda July, 50 ans aux fraises) : « The first great perimenopause novel », s’enthousiasme le New York Times.

La sexualité des boomers commence à donner de la bande, si je puis m’exprimer ainsi. Prévoyants, ils ont inventé le Viagra. Mais ces dames, dont le pouvoir de séduction s’effrite si vite, dans un monde dominé par l’idéologie jeuniste, comment défouleront-elles leurs pulsions ? Ont-elles le droit de s’offrir le livreur de pizzas ou le plombier, ces archétypes de la pornographie ? Ou le fringant attaché / secrétaire / garçon de courses qui passe dix fois par jour devant elle avec ses costards bien taillés qui, vous l’avez remarqué, laisse désormais libre expression au petit cul de ces jeunes gens…

Après tout, à 45 ou 50 ans, elles ont élevé leurs enfants, rempli leurs devoirs d’épouse, bâti une carrière qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que les boomers dégagent le terrain. Si elles sont mariées, c’est avec un homme sensiblement du même âge, voire plus âgé, avec qui le jeu de la bête à deux dos, comme disait Rabelais, n’est plus qu’une routine…

Elles cultivent en secret d’autres ambitions.

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À noter que cette sexualité seconde est fort différente de celle des hommes au même âge. Les quinquagénaires qui vérifient avec des jeunettes que leur pouvoir de séduction est toujours intact, cela existe depuis toujours. Parfois même ils délaissent leurs épouses et expérimentent avec lesdites jeunes femmes un pouvoir génésique est toujours intact, en invoquant Chaplin ou Picasso. On appelait ça la « midlife crisis » en anglais, ou le démon de midi en français. Autrefois c’était vers la quarantaine, aujourd’hui les hormones lancent leur baroud d’honneur vers la cinquantaine, puisque la longévité s’est allongée.

Les femmes ne jouent pas dans la même cour. Elles ne sont plus d’âge à avoir des enfants —elles ont déjà donné. Ce qu’elles désirent, c’est la satisfaction pure de leur libido ensommeillée ou de leurs fantasmes inavoués. D’aucunes se révèlent dévoreuses sur le tard, après une demi-vie routinière. Elles souhaitent qu’on les comble. Qu’on les fasse se sentir belles à nouveau. Elles veulent palper une chair ferme, des muscles bien dessinés, des érections glorieuses et renouvelées. De la chair fraîche. L’amour physique est, après tout, la crème de beauté la plus instantanée et la plus efficace.

Elles désirent aussi qu’on leur parle — autre chose que « Chérie, je suis rentré, qu’est-ce qu’il y a à manger ? » Le film de Sophie Hyde (il est significatif que réalisateur et scénariste soient l’une et l’autre des femmes de la Génération X) est à cet égard révélateur : on n’y voit rien de plus qu’une épaule, un torse d’homme, mais on y écoute avec intérêt le dialogue d’Emma Thompson et de Daryl McCormack, où l’escort dénoue patiemment les contraintes et les préjugés où s’enfermait depuis toujours la belle cliente — car Thompson, à 63 ans, si elle n’a pas le physique intemporel de Kidman, est fort belle et joue magnifiquement.

Messieurs, méfiez-vous. Vos compagnes fomentent d’obscurs complots. Elles ne prétendent pas être aimées, mais bien culbutées. Elles sont prêtes à payer, pour ça — comme vous : « escort » est, après tout, un mot neutre, il peut être masculin ou féminin selon les goûts. Elles ne vous trompent pas, au fond : elles exploitent ces zones que vous avez laissées en jachère. C’est ce que j’ai décrit par ailleurs dans un petit essai intitulé « La Théorie du camembert » — disponible sur le Web, heureux veinards que vous êtes…

L'école sous emprise

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Tous contre Dark Vador

Les Jean Moulin de salon ont une nouvelle croisade: quitter Twitter ne suffit pas, il faut l’interdire. Au nom de la liberté, évidemment, car la censure, c’est la liberté! C’est beau comme du Orwell, s’amuse Elisabeth Lévy.


Dernière minute ! Elon Musk, déjà propriétaire de X (anciennement Twitter), pourrait bientôt racheter les activités américaines de TikTok si les États-Unis le bannissent. Des discussions seraient en cours. « Selon un scénario envisagé par le gouvernement chinois, X prendrait le contrôle du TikTok américain et gérerait les deux entreprises ensemble », croit savoir Bloomberg.

Une nouvelle tendance se développe : il faudrait quitter X (Twitter).
La gauche devrait élever une statue à Elon Musk. Elle était orpheline, privée de son doudou maléfique Le Pen; le milliardaire américain devenu l’âme damnée de Trump lui en offre un nouveau sur un plateau. Les ardeurs résistantes peuvent se reconvertir dans la chasse au Musk.

Seuls face aux « broligarques »

Avec le Dark Vador planétaire (parrain de « l’internationale réactionnaire », selon le président Macron), les Jean Moulin de salon ont une nouvelle croisade. Mais quitter Twitter ne suffit pas, il faudrait carrément l’interdire. Au nom de la liberté évidemment. La censure, c’est la liberté : c’est beau comme du Orwell !
Sandrine Rousseau paraphrase la sortie ridicule d’Adèle Haenel aux Césars, on se lève et on se casse, et invite ses collègues députés à quitter X, qualifiée de « machine de désinformation » et de danger pour la démocratie. Le mouvement HelloQuitX donne le mode d’emploi pour migrer sur des réseaux convenables le 20 janvier, jour de l’investiture de Donald Trump aux États-Unis. Les décideurs européens, pelotonnés derrière leur Digital Services Act (DSA), supposé réguler le Far West numérique, espèrent lutter contre les « broligarques » à coups d’amendes…

https://twitter.com/sandrousseau/status/1878358121355108701

Je suis un peu railleuse, mais je ne dis pas que X ne pose aucun problème.

Discours formatés pour plaire à l’algorithme Twitter

Les réseaux sociaux en général sont une calamité historique qui encourage le pire de l’être humain. Invectives, âneries, dérives, trucs dégoutants…

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Aujourd’hui, même le discours politique est formaté pour être twittable (à ce titre, X est tellement utile pour tous les acteurs de la vie politique qu’il n’est pas sûr que les appels à la désertion soient massivement suivis…). Et s’il faut interdire quelque chose, TikTok serait peut-être prioritaire ; il semble que cela abime beaucoup les cerveaux de nos jeunes.
Que reproche-t-on à Elon Musk, au juste ? (et maintenant à Mark Zuckerberg qui vient semble-t-il d’effectuer un virage politique)

  • Premièrement, ses opinions. Il est pour l’AFD en Allemagne. Cela ne me pose pas de problème que M. Musk défende ses opinions, comme M. Soros dans le camp progressiste par exemple. Ce qui pose en revanche un problème politique, c’est qu’il est désormais quasiment ministre de Trump… Mais si son débat avec l’Allemande Alice Weidel a cartonné sur X, c’est que les usagers votent en réalité avec leur pouce et aiment ce qu’elle dit. Ils ont peut-être tort, mais il n’y a aucune preuve que l’algorithme surexpose ces idées.
    Quand Facebook / Meta obéissait aux consignes de Joe Biden pour censurer ou favoriser certains contenus, ce que Mark Zuckerberg a avoué dans une vidéo récente, quand Twitter suspendait le compte de Donald Trump, quand la tech était de gauche, tout le monde applaudissait. La liberté, ce n’est bon que pour les gens qui pensent comme nous.
  • Ensuite, il y a le cas des fake news. Nous savons qu’il n’y a plus de fact-checking sur X (c’est-à-dire qu’il n’y a plus de modération maison, de vérification des faits réalisée par la « boutique » X/ Twitter), et qu’il n’y en aura plus non plus demain sur Facebook, mais une modération communautaire comme sur Wikipedia. Cela n’est pas forcément moins efficace.

Les réseaux sociaux ont démocratisé le droit de dire n’importe quoi au niveau planétaire. Malheureusement, on ne va pas faire entrer le dentifrice dans le tube. Mais on peut imposer le pluralisme. Que toutes les idées s’affrontent à la loyale. En attendant, nous sommes une colonie numérique américaine. Au lieu de jouer les chevaliers blancs, on aimerait que Thierry Breton dise ce qu’il a fait pour contrer la suprématie numérique américaine. Rien.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

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L’islam de maman

Sonia Mabrouk n’a pas d’états d’âme quand il s’agit de lutter contre l’islam politique et ses méfaits. Mais la journaliste n’en demeure pas moins attachée à l’islam de son enfance, un islam de femmes nourri de contes plus que de Coran. La foi discrète et inspirée d’une « pratiquante de cœur ».


Causeur. Dans un dialogue avec Philippe de Villiers orchestré par Eugénie Bastié, vous avez fait en quelque sorte votre « outing musulman » en déclarant : « Il y a un islam vécu dans la sphère privée, générateur de sacré. Personnellement, c’est ce qui m’a permis de tenir dans les moments dramatiques. Plus qu’une certaine estime, j’ai pour cet islam-là une admiration totale. » Vous pensiez à votre mère dont la disparition vous a beaucoup éprouvée. Qu’est-ce qui vous fait tenir, la foi, le rite, le groupe ? Expliquez-nous…

Sonia Mabrouk. J’ai longtemps pensé que les « valeurs de la République », même si comme vous je n’aime pas trop ce mot galvaudé, le sacré laïque si vous préférez, étaient suffisantes pour nourrir mon amour de la France. Mais depuis un certain temps, cela ne me suffit plus. En réalité, il y a toujours eu comme une distorsion entre une injonction, que je partage, à faire siennes ces valeurs, et ma conviction personnelle. Derrière ma quête du « sacré[1] », j’ai une vraie croyance, une loyauté à la religion telle que je l’ai connue à travers ma mère et ma grand-mère. Ce n’est pas « l’islam des Lumières » de Malek Chebel, c’est un islam privé, dont j’ai hérité, que j’ai vu pratiqué au quotidien.

Dans quel bain culturel est né cet islam ? N’était-il pas déjà occidentalisé par l’histoire familiale – vous êtes allée à l’école catholique ?

Si, complètement. J’ai été éduquée en partie par des sœurs, des Pères blancs qui étaient des femmes. Ce sont elles, en Tunisie, qui nous apprenaient la prière. Quand je demandais pourquoi, on me répondait « la meilleure manière de bien connaître votre religion, c’est qu’elle soit expliquée par d’autres ». Mon islam n’est pas adossé au Coran, édicté par la main gantée des hommes. Dans ma famille et en partie en Tunisie, l’islam est aussi une histoire de femmes qui puise dans les contes. On m’a appris que Shéhérazade était une femme moderne, une féministe avant l’heure qui vivait dans un environnement féodal, misogyne, et qui était capable de subvertir la règle d’or des hommes. Cela m’est resté. Les sœurs, comme les femmes de ma famille, m’ont appris qu’on avait le Coran, mais aussi Les Mille et Une Nuits. Le Coran ne parle que très rarement des femmes, et des hommes aussi d’ailleurs. Il parle de Dieu et des croyants. Pour moi, Shéhérazade, c’est l’islam moderne.

Cet islam plus charnel que celui du Coran était-il une singularité familiale ?

Non, cela allait au-delà. Dans l’école publique que j’ai fréquentée avant l’école française, mes amies d’enfance (qui sont restées les mêmes) avaient aussi cette vision-là. On considérait un peu l’islam comme une auberge espagnole : je suis pratiquante de cœur, je pioche. Cet islam aurait quelque chose à apporter au monde et à la civilisation. Mais si tu viens en conquérant, tu choisis dans les sourates ce qu’il y a de plus terrible et noir.

Malheureusement, cet islam consolateur et paisible du privé est marginal. Aujourd’hui, la version la plus répandue de l’islam c’est le refus de l’altérité, de l’égalité des sexes, de la critique. Le problème tient-il au Coran lui-même ?

Je ne peux pas vraiment répondre à cela, mais je ne crois pas à la possibilité d’une Réforme. À l’échelle individuelle, chacun peut se fabriquer son islam, mais collectivement, c’est un fantasme. Les voix favorables à l’obscurantisme sont plus fortes. Mais il y en a d’autres. Dans son Dictionnaire amoureux de l’islam, Malek Chebel expliquait que les Arabes ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif et les cosmétiques, les préliminaires, etc. J’ai été fascinée par cette lecture. Malheureusement, on entend très peu ceux qui parlent de désaliénation religieuse et encore moins ceux qui, comme moi, défendent la France mais refusent de se couper de tout sentiment religieux.

Admettez que ce n’est pas simple. Vos murs porteurs sont à la fois le primat de la raison et le besoin de sacré. Comment vous arrangez-vous avec tout cela ? N’est-ce pas contradictoire ?

Non, parce que la transcendance, ce n’est pas le surnaturel ou l’idolâtrie. C’est cette part irréductible de l’homme à laquelle les sociétés modernes, nihilistes et matérialistes, ont tourné le dos. On peut essayer de la chasser par la porte de son esprit, elle revient par la fenêtre de son cœur. Je n’ai pas attendu la perte d’un être cher pour avoir besoin de ce lointain qui m’est paradoxalement très proche. Il y a une phrase de Pascal qui me bouleverse : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. » Je sais que c’est en nous. Et pourtant, dès qu’on parle de transcendance, on est regardé différemment. Saint-Exupéry se désespère que rien ne vienne caresser le cœur des hommes dans ce monde asséché. Dans une lettre qu’il a écrite en Tunisie, il dit que les hommes ne peuvent pas juste vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés. Ce désespoir spirituel le désespère.

Ce que vous dites, c’est qu’il faut un plus grand que soi. Cela peut être l’art, la beauté ou même la révolution…

Sans doute, mais quand je suis à Notre-Dame, je ressens véritablement quelque chose de très fort en moi qui vient de très loin. De même à la mosquée Hassan-II de Casablanca.

Et quand vous voyez des caricatures de Charlie, vous vous sentez offensée ?

Peu importe que je sois ou non offensée. Je me battrai toujours pour Charlie parce que c’est la quintessence de la liberté et que, dans notre pays tellement habitué à la liberté, on ne l’aime pas assez. Cependant, je ne crois pas à l’esprit du 11 janvier. Tous Charlie, tous juifs, tous flics, c’est du baratin.

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Ce qui nous ramène au défi que constitue l’installation de l’islam dans les sociétés libérales. Vous ne croyez pas à une réforme.

Y a-t-il un seul État musulman démocratique dans le monde ? Je ne crois pas. C’est ce qui me rend sceptique sur la possibilité d’une Réforme collective. Difficulté supplémentaire, l’islam n’a pas de clergé qui pourrait faire autorité. L’oumma est sans doute un projet collectif, mais pas un projet d’avenir.

Il y a une autre contradiction. Ce qu’apporte la religion, c’est une transcendance, mais aussi une appartenance, un groupe. Comment faire pour éviter à la fois l’enfermement dans le groupe et la désaffiliation de l’individu atomisé ?

L’enjeu est précisément celui-là. Le communautarisme fait du groupe un ensemble homogène dont les autres – les Français, les juifs – sont exclus. Pour autant, je ne crois pas à l’abolition des appartenances. Ce que j’appelle de mes vœux, c’est un groupe où l’individu dispose de sa liberté et de son choix éclairé. Malheureusement, l’islam en est loin.

Vous aviez des amies juives dans la Tunisie de votre enfance. On a certes idéalisé un prétendu âge d’or. Cependant, entre juifs et musulmans, il y a eu des moments de coexistence heureuse.

Il y avait même plus que ça, il y avait des visionnaires qui imaginaient ce qui semble hors d’atteinte aujourd’hui. Le 3 mars 1965, le président Bourguiba visite un camp de réfugiés palestiniens à Jéricho avec le roi Hussein de Jordanie. Après avoir exprimé sa compassion pour leurs souffrances, il ajoute qu’on ne peut pas continuer avec des proclamations grandiloquentes sur les réfugiés palestiniens sans terre. Il faut reconnaître l’État d’Israël. Bourguiba évoque longuement l’expérience tunisienne, rappelle que l’indépendance s’est faite par étapes. Et il conclut : « Si nous avions rejeté les solutions incomplètes comme les Arabes ont rejeté le plan de partage de la Palestine, la Tunisie serait encore aujourd’hui sous occupation étrangère. » Il voulait dire qu’on doit accepter des compromis. Les Arabes ont largement contribué à saborder l’avenir des Palestiniens. Ils ont préféré faire d’Israël le responsable de tous leurs maux.

Vous affirmez que l’islamisme n’est pas l’islam. Cependant, on peut parler d’un islamisme d’atmosphère (pour paraphraser le djihadisme d’atmosphère de Gilles Kepel) qui est un islam identitaire – « Je suis d’abord musulman et je suis musulman contre tous les autres ». Peut-on encore dire « pas d’amalgame » ?

De nombreux individus, moi la première, sont totalement imperméables à cette atmosphère. Mais il serait hypocrite de dire qu’il y a une muraille de Chine. Cependant, je continue à penser que, comme elle l’a été pour les juifs, la France pourrait être une chance pour les musulmans.

Toutes les études montrent que l’imprégnation islamiste concerne 40 % des musulmans en France. Ce qui signifie que 60 % voudraient échapper à la pression de l’islam politique. Que fait-on pour ceux-là ?

Si j’avais la réponse… Je sais que beaucoup de Français musulmans, à qui les médias ne donnent pas la parole et qui n’ont pas non plus envie de la prendre, ne croient pas à une nation multiculturelle. Ils veulent qu’il y ait des crèches dans les mairies et des juifs en France. De même, la majorité des Français ne voudrait pas d’une France sans musulmans. Ils ne veulent juste pas être submergés ou remplacés. Comme moi, ils aiment que la France soit diverse, mais qu’elle n’oublie pas ses racines.

Vous êtes une personnalité publique. N’avez-vous pas peur de vous exposer, d’être moquée, quand vous parlez de vos croyances intimes ?

J’ai pris ma liberté, mon droit de croire dans les signes, dans la symbolique des choses. Peu importe si on se moque de moi, si je surinterprète comme je l’ai fait quand maman est partie, je vois ces symboles et ils contribuent modestement à réenchanter mon monde. C’est la seule manière de se protéger. On a tellement de combats à mener, on a tellement parlé, que cela assèche. Tout ce qui tombe du Ciel ou de la poche de Dieu, je préfère le ramasser. Simone Weil écrit : « Tous les crimes, les grands crimes, commencent par un détail. Et ce détail, c’est une légère faute d’attention. » Alors soyons attentifs à ce et à ceux que nous aimons.

Et si demain tout s'inversait

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[1] Reconquérir le sacré, L’Observatoire, 2023.

La géopolitique du crime organisé à la carte

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Quels sont les véritables Narco-États dans le monde ? Des mafias italiennes, des cartels mexicains ou des triades chinoises, quel groupe a le plus grand pouvoir de nuisance ? Pratiques criminelles et bien évidemment trafics en tous genres: tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le crime organisé est désormais à portée de main avec 40 fiches illustrées aux Éditions Eyrolles.


Géopolitique du Crime organisé ou comment comprendre que la criminalité outrepasse les défis sociétaux. Ce livre s’inscrit dans la ligne éditoriale des éditions Eyrolles proposant de comprendre le monde dans son ensemble par thématique. Dans la même collection, il existe par exemple aussi Géopolitique de l’intelligence artificielle.

Bienvenue dans l’ère du crime internationalisé…

Pour ce nouvel ouvrage : la criminalité, depuis la mondialisation, s’est, elle aussi, mondialisée, et organisée, c’est pourquoi l’on parle de crime organisé, désormais aussi, internationalisé. Les auteurs, Michel Gandilhon (expert associé au département Sécurité défense du Conservatoire national des arts et métiers – CNAM et membre du conseil d’orientation scientifique de l’Observatoire des criminalités internationales – ObsCI), Gaëtan Gorce (chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques – IRIS et directeur de l’ObsCI) et David Weinberger (chercheur associé à l’IRIS et codirecteur de l’ObsCI) sont de cette génération de chercheurs ayant réalisé que les enjeux de la criminalité de demain s’inscrivaient dans les dynamiques de géopolitique internationale. Dans cet ouvrage, ils ont réalisé 40 fiches illustrées, exposant et permettant de comprendre quelles sont les menaces d’aujourd’hui et de demain.


De nombreux sujets sont abordés et éclairés par les contributions de co-auteurs renommés, tels que Clothilde Champeyrache, professeure de criminologie au CNAM, ou Jean-François Gayraud, commissaire général de la police nationale et essayiste. Ces experts, forts de nombreuses années d’expérience et de recherche dans leurs domaines respectifs, partagent leur savoir à travers ces fiches éclairantes, par exemple :

Le fonctionnement des réseaux mafieux, avec un focus particulier sur la ‘Ndrangheta, aujourd’hui reconnue en Italie, aux États-Unis et en Australie comme la plus puissante et dangereuse des organisations criminelles. Cette mafia calabraise bénéficie d’immenses ressources financières issues principalement du trafic de cocaïne, mais également d’autres activités illicites telles que les trafics de déchets, les extorsions, les fraudes aux subventions publiques, ou encore le commerce de médicaments contrefaits et de produits dopants. L’infiltration du milieu politique constitue l’une de ses forces majeures : entre 1991 et 2023, 126 conseils communaux ont été dissous rien qu’en Calabre. Symbolisée par une pieuvre, la ‘Ndrangheta a su étendre son influence bien au-delà de ses frontières historiques… jusqu’en Australie.

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Le grand banditisme en France, qui n’est pas en reste face à ce type de criminalité. La France est probablement le pays de l’Union européenne où le crime organisé lié au trafic de drogues illicites connaît l’enracinement territorial le plus marqué. De nombreux quartiers abritent des points de revente, illustrant une réalité préoccupante et posant de sérieux défis à toutes les strates de la société française. Au début des années 1990, les renseignements généraux identifiaient environ 500 quartiers touchés par ce phénomène ; aujourd’hui, ce nombre dépasserait le millier, la majorité se situant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Parmi eux, une soixantaine, considérés comme les plus gravement affectés, ont été regroupés en 2018 sous l’appellation « quartiers de reconquête républicaine », dont la dénomination même vaut reconnaissance de la crise du régalien. On peut citer Marseille, Corbeil-Essonnes, Bagnolet, Aubervilliers, Saint-Denis, Canteleu, Avallon dont la question de la corruption des pouvoirs publics locaux par les groupes criminels constitue un sujet de préoccupation majeur des services en charge de la lutte contre le trafic de drogues illégales, si ce n’est des services en charge du trafic d’armes.

Ces deux cas permettent d’illustrer le contenu de ces fiches : le crime s’est en effet internationalisé, et la coopération des États peine à rattraper le retard pris.

Ce livre propose un panorama riche en informations multiples mais d’une grande précision, sur ces phénomènes, notamment les divers trafics et entités du crime organisé. Ce livre permet de mieux percevoir comment vit et évolue cette face obscure du monde, d’appréhender le phénomène criminel ; surtout de réaliser combien ces questions nous concernent tous et l’urgence de les inscrire dans une dynamique de coopération internationale. En somme, un bon point de départ pour qui veut s’éduquer sur ce sujet hélas plein d’avenir, voire s’engager dans l’une des multiples voies permettant de l’affronter.

Discours de politique générale: non, Bayrou n’a pas brassé du vent

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Le Premier ministre Francois Bayrou a prononcé son discours de politique générale devant les députés à l'Assemblee Nationale à Paris, le 14 janvier 2025 © ISA HARSIN/SIPA

Alors qu’on n’attendait pas grand chose de sa première grande allocution en tant que Premier ministre, l’élu béarnais a dit hier à l’Assemblée nationale certaines vérités inattendues et fait quelques propositions de bon sens.


Le discours de politique générale de François Bayrou ne restera probablement pas dans les annales de l’éloquence républicaine. Il faut dire que le maire de Pau, qui appartient au dernier carré des hommes politiques sachant écrire, n’a jamais tellement brillé à l’oral. Même parmi ses plus chauds partisans, rares sont ceux qui auront pris du plaisir à l’écouter…

D’un ton trop monocorde – centriste diront certains -, se perdant même à un moment dans ses feuilles au point de se retrouver muet pendant de longues secondes, le président du Modem a déclamé son texte, certes bien troussé, sans convaincre. Mais le manque de talent oratoire n’explique pas tout. Bayrou est un Premier ministre par défaut. Il n’a pas été le premier choix du chef de l’État, une majorité des députés lui sont hostiles et sa position d’ancien haut commissaire au Plan (2020-2024) lui confère un statut d’ex-animateur de comité Théodule, au surplus comptable des erreurs d’Emmanuel Macron, qui n’arrange rien à l’affaire.

Et pourtant, le briscard gascon doit être salué. Car il y avait, dans les mots qu’il a prononcés hier, des accents de vérité comme on n’en entend que trop rarement au parlement. Sur l’Éducation nationale par exemple : « Les enseignants de notre université dépeignent des étudiants de première année qui ne parviennent pas à écrire un texte simple, compréhensible avec une orthographe acceptable, s’est-il notamment alarmé. Ceci, c’est pour moi le plus grand de nos échecs. » Difficile de lui donner tort.

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Même courage de dire les choses quand il en vient à parler de l’immigration, qui est selon lui « d’abord une question de proportion (…) L’installation d’une famille étrangère dans un village, c’est un mouvement de générosité qui se déploie, mais quand trente familles s’installent, le village se sent menacé et des vagues de rejets se déploient. » Ou bien quand il s’exprime sur la dette publique : « Tous les partis d’opposition demandant sans cesse des dépenses supplémentaires ont aussi dansé le tango fatal qui nous a conduits au bord de ce précipice. Cette dette est une épée de Damoclès au-dessus de notre pays et de notre modèle social. »

Mais c’est surtout sur le dossier des retraites que le maire de Pau a fait preuve d’une étonnante sincérité. En reconnaissant d’abord – et c’est une première au sein de la macronie – que « sur les plus de 1000 milliards de dette supplémentaire accumulée par notre pays ces dix dernières années, les retraites représentent 50% de ce total. » En admettant aussi que les « collectivités publiques, au premier chef de celui de l’État, à hauteur de quelque 40 ou 45 milliards » renflouent chaque année le système, censé pourtant être financé par les seules cotisations sociales.

Dans ces conditions, Bayrou est dans son rôle quand il indique vouloir confier à la Cour des comptes une « mission flash », qui permettra d’avoir des chiffres plus clairs que ceux d’un Conseil d’orientation des retraites ayant plutôt maquillé jusqu’ici les fameux 40 à 45 milliards. Même si, bien sûr, les plus pessimistes verront d’abord dans cette commande d’un nouveau rapport une vulgaire manœuvre de temporisation.

De même, quand Bayrou annonce la tenue d’un « conclave », où les syndicats et le patronat auront pour tâche de négocier une nouvelle réforme des retraites, avec pour seule contrainte qu’elle soit aussi vertueuse en terme d’équilibre budgétaire que la réforme Borne, la tentation est grande de penser que, là encore, Bayrou joue la montre, essaye d’amadouer les socialistes, bref qu’il emploie un grossier stratagème pour conserver quelques mois de plus un poste dont il a rêvé toute sa vie.

Qu’il soit permis ici toutefois d’envisager que le président du Modem tente en réalité de bonne foi de trouver une voie intelligente pour dépêtrer la France d’un problème qui pourrit le débat public depuis trop longtemps. Qu’il soit aussi permis de lui rendre grâce de proposer la reprise de la fusion de l’audiovisuel public, manière d’aboutir à une BBC à la française forcément moins coûteuse pour le contribuable – et peut-être plus pluraliste, puisque France Télévisions l’est davantage que Radio France. Ou de trouver non moins bienvenue son idée de créer une « banque de la démocratie » qui permettra aux partis de ne plus dépendre du bon vouloir des établissements privés. Évidemment, ces annonces ne vont pas assez loin. Le verre reste vide aux trois quarts. Mais hier après-midi, Bayrou l’a rempli de quelques agréables centilitres dont il serait malhonnête de nier l’existence.

Tout Dylan en un clip!

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Le journaliste François Gorin © R-Dumas

François Gorin s’est inspiré de la vidéo du concert des 30 ans de carrière de Bob, notamment de la chanson « My back pages » qu’il interprète avec des amis, chanteurs-musiciens, connus. Un essai-récit terriblement intelligent et édifiant.


Un tour de force ; voici ce que réalise l’écrivain et critique de rock François Gorin (Rock & Folk, Le Matin de Paris, Télérama). À partir de l’enregistrement de la chanson éponyme « My back pages » – créée en juin 1964 par le maître, jouée sur scène le 16 octobre 1992 au Madison Square Garden à New York pour fêter ses 30 ans de carrière en compagnie de ses amis Neil Young, Tom Petty, Éric Clapton, George Harrison et Roger McGuinn -, il retrace et analyse la carrière de Bob Dylan. Un tour de force, oui car, d’une part, on croyait que tout avait dit et écrit sur Robert Zimmerman ; d’autre part, la manière d’essai-récit de François Gorin jamais ne lasse mais toujours surprend et informe.

Critique rock de haute volée

La construction du livre est habile. La citation et le commentaire à propos de ladite chanson revient comme un leitmotiv, comme un refrain. Non sans malice et gourmandise, François Gorin nous confie tout le plaisir qu’il a à regarder sans cesse ce moment d’exception, ce moment de pure magie folk-rock’n’rollienne. On est en droit de ne pas lui donner tort. De la magie pure, oui ; pourtant, comme il le concède non sans panache et franchise, il ne s’agit nullement de la meilleure chanson du Bob, même si la mélodie accrocheuse et l’allant séduisent.

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Oui, il se passe quelque chose entre ces six monstres qui, tour à tour, chantent un couplet. Dans l’ordre : McGuinn, Petty, Young, Clapton, Dylan et Harrison en veste violette et chemise à col rayé (mais où avait-il déniché ça ?). Et ces deux solos époustouflants de feeling : celui d’Eric Clapon, calme, solaire, sur sa Stratocaster, puis celui, fougueux, quasi punk, de Neil Young sur sa Gibson Les Paul noire. Et puis, les chœurs ! Ah ! les chœurs. Ces harmonies simples et limpides comme des larmes de joie. On en redemande.

Le bouquin de François Gorin est fascinant et beau car, jamais, il ne se la raconte. L’auteur raconte, justement, raconte ce qu’il ressent à propos d’un Dylan si complexe, multifacettes, et, lâchons le mot, carrément génial. Il a l’honnêteté de ne pas l’épargner par moments ; Gorin égratigne quand il le faut ; il brocarde. Mine de rien, il réalise ce qu’on pensait impossible : la réconciliation entre les univers hippie et punk, et ceux folk et rock. Il nous donne ici à lire de la critique rock de haute volée. Qu’il en soit remercié.

My back pages, Dylan & eux de François Gorin ; éd. le boulon ; 174 p.

My Back Pages - Dylan et eux

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Quand des ONG et des activistes sabotent l’industrie française…

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Parlement européen de Strasbourg © Jean-Francois Badias/AP/SIPA

Régulièrement, l’industrie française fait face à une guerre de l’information qui menace notre souveraineté économique. Des campagnes d’influence, orchestrées par certaines ONG et activistes, fragilisent des secteurs stratégiques pour la France. Il est urgent de réagir. Analyse.


L’industrie française, pilier de notre souveraineté économique et technologique, fait face à une menace insidieuse : une guerre de l’information orchestrée par certaines ONG et activistes sur les réseaux sociaux et dans les médias mainstream. Sous couvert de défendre des causes en apparence nobles, ces organisations participent, consciemment ou inconsciemment, à l’affaiblissement de secteurs économiques pourtant stratégiques pour notre pays.

Une stratégie d’influence bien rodée

Le modus operandi de ces groupes est désormais bien établi. Il s’agit d’abord de cibler des industries sensibles, comme la défense ou l’énergie, qui ne bénéficient pas d’un soutien populaire. Souvent parce qu’on ignore tout simplement leur existence, leur rôle, et… leur nom ! Des proies faciles…

Ensuite, on mobilise l’opinion publique en jouant sur les émotions : images chocs, slogans percutants, et récits manichéens opposant citoyens vertueux et multinationales prédatrices. Le tout diffusé sur tous les réseaux sociaux disponibles, de manière industrielle. 

Cette approche émotionnelle s’accompagne d’un travail de sape plus discret mais tout aussi efficace. Des ONG financées par des fondations étrangères produisent des enquêtes ciblant spécifiquement l’industrie de défense française. Ces investigations, reprises par les médias grand public, fragilisent la position de nos entreprises sur les marchés internationaux.

L’efficacité de ces campagnes repose sur un vaste réseau d’influence. À Bruxelles, pas moins de 3500 ONG gravitent autour des institutions européennes, pesant sur les décisions politiques et réglementaires. Certaines, comme le WWF ou Transparency International, jouissent d’une crédibilité qui leur permet d’influer directement sur la législation européenne.

Plus inquiétant encore, on constate des liens étroits entre ces organisations et des intérêts étrangers. La fondation Gates, l’Open Society de George Soros, ou encore Global Citizen entretiennent des relations privilégiées avec les plus hauts responsables européens ! Ces connexions soulèvent des questions légitimes sur le pouvoir réel de ces acteurs.

C’est une guerre…

Les exemples ne manquent pas pour illustrer les effets de ces actions sur nos fleurons industriels. Naval Group a ainsi vu sa réputation entachée par une campagne de dénigrement orchestrée en amont de la perte du “contrat du siècle” australien. Dans le secteur énergétique, EDF a été victime d’un lobbying acharné visant à affaiblir la filière nucléaire française au profit du modèle allemand des énergies renouvelables.

Or, la vraie force de frappe de ces ONG repose en grande partie sur leur capacité à mobiliser les médias. Des collectifs de journalistes d’investigation, souvent financés par les mêmes fondations étrangères, en apparence au-dessus de tout soupçon. produisent des enquêtes ciblant systématiquement l’industrie de défense européenne. Ces productions sont ensuite relayées par des dizaines de grands médias, y compris publics, qui ne « payent pas le prix » de l’enquête sous couvert de la mutualisation des moyens, sans savoir donc forcéement précisément comment l’enquête a été menée, sans non plus bien sûr que la question de leur instrumentalisation ne soit jamais posée… On vous oppose l’argument de la déontologie et la caution d’avocats, sans jamais se demander qui a initié quoi, qui a fourni quelles enveloppes Kraft, clefs USB et autres « drive », et dans quel but. En réalité, le but est parfaitement connu, lisible, mais il ne semble choquer personne…

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Face à ces menaces, il est urgent que le gouvernement français, et plus précisément ce que l’on appelle communément les « services » prennent conscience des enjeux de cette guerre cognitive, autrement appelée guerre de l’information.

Un des exemples les plus caractéristiques des soupçons que l’on peut porter sur certaines ONG se trouve dans l’actualité avec la question des substances per- et polyfluoroalkylées, ou PFAS (appelés aussi polluants éternels). Si le sujet n’est pas de débattre des PFAS, il est toutefois troublant de voir qu’en creusant un peu, nous pouvons voir que les principaux pourfendeurs des PFAS (comprenant dans le récit déployé une confusion entre différents composés chimiques pour tout ranger sous le terme de « polluant éternel ») sont la Suède, la Norvège, l’Allemagne et le Danemark. Alors que la Suède essuie un échec dans sa stratégie de développement « vert » initiée il y a plus de 20 ans en étant qualifiée par François Gemenne de « cancre de l’Europe en matière de lutte contre le changement climatique » et que l’Allemagne est énergiquement en retard sur la France, ayant raté le virage du nucléaire, on constate une fronde de ces pays contre les avantages compétitifs industriels de leurs « alliés », au premier rang desquels, la France. Ainsi, des ONG comme ChemSec, née en Suède et qui mène des campagnes comme « Mouvement PFAS » sont financées non seulement par des États, mais également par des consortiums d’entreprises industrielles. La Suède finance cette « ONG » à hauteur de 800 000 euros par an, auxquels on ajoute 300 000 euros de l’Allemagne et de l’Europe, ainsi que les contributions d’entreprises… Avec ces moyens, les arguments peuvent être repris par nos influenceurs, Camille Etienne en tête… Qui est perdant ? L’industrie et la compétitivité françaises… Quand ça ressemble à de la guerre économique, c’est que c’est peut-être de la guerre économique…

L’enjeu de la souveraineté

Il ne s’agit pas de remettre en cause le rôle légitime de la société civile, ni des associations qui défendent des causes justes, mais de développer un regard critique sur les motivations réelles de certains acteurs dont on sait qu’ils sont suspects. La France doit se doter d’outils pour protéger ses intérêts vitaux, tout en préservant les valeurs démocratiques qui font sa force et oser les utiliser. Les ONG qui outrepassent leurs prérogatives ou sont manipulées bon gré mal gré doivent être signalées sur le mode du name and shame. Exactement comme les entreprises qu’elles tentent de déstabiliser, le plus souvent sur ordre ! 

L’enjeu est de taille : c’est notre souveraineté économique et notre capacité à peser sur la scène internationale qui sont en jeu. Il est temps d’ouvrir les yeux sur cette nouvelle forme de guerre économique, où l’émotion devient une arme redoutable (une photo et quelques mots bien choisis peuvent faire d’énormes dégâts, je le sais puisque je l’enseigne moi-même en media training à des étudiants en journalisme, ou à HEC) entre les mains d’activistes dont les intentions sont, sans l’ombre d’un doute, troubles, voire parfaitement malhonnêtes…..

Sinon, la suite de l’histoire est connue : nos dernières industries disparaîtront ou seront rachetées par des concurrents étrangers, et la France se transformera pour de bon en parc d’attractions géant. Voulons-nous que le tourisme pèse demain 20% ou plus encore de notre PIB, comme c’est le cas de la Croatie ou de la Grèce en Europe, ou plus éloignés de nous, de la Thaïlande ou… des Maldives ? Avec tout ce que cela implique en termes de nuisances et de dépendance économique ? C’est la voie choisie par Anne Hidalgo à Paris, avec l’impact que l’on connaît sur l’activité économique intra-muros, ainsi que sur les Parisiens et les banlieusards. Il est encore temps d’éviter que ce scénario catastrophe se déploie partout en France…

Dernière crise avant l'apocalypse

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Lyrique: De Richard Strauss à Béla Bartók à l’Opéra de Dijon

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© Mirco Magliocca / Opéra de Dijon

Un mémorable Château de Barbe-Bleue en diptyque, ultime mise en scène de Dominique Pitoiset à Dijon. Avec, dans la fosse, un Orchestre français des jeunes rutilant.


Chant de départ pour Dominique Pitoiset. Le voilà qui fait brusquement ses valises le 1er février prochain, alors que son mandat n’arrivait à échéance qu’en décembre 2026. Aujourd’hui âgé de 66 ans, il avait pris la direction artistique de l’Opéra de Dijon en 2021. C’est peu dire que l’homme avait porté au sommet l’institution régionale. Les rumeurs parfaitement infondées sur un harcèlement sexuel auquel il se serait livré à l’occasion de sa mise en scène de Tosca en mai dernier ont eu raison de sa patience. L’époque de la prétendue « libération de la parole » s’autorise toutes les diffamations pour couper la tête du Mâle (forcément dominant) ; le fiel féministe a remplacé la fiole de poison ; aucun membre de la gent masculine n’est plus à l’abri de l’Inquisition woke.   

Faible consolation, les Parisiens amateurs de lyrique se félicitent encore d’avoir pu assister, en septembre dernier, à la reprise de Falstaff : millésimée 1999, sa régie n’a pas pris une ride. Avec Le Château de Barbe-Bleue, donné à Dijon pour deux représentations, Dominique Pitoiset fournit une nouvelle preuve de sa grande intelligence scénographique.

Unique partition lyrique jamais écrite par Bela Bartok (1881-1945) en 1911, sur un livret du poète Béla Balazs (également scénariste sur des films de Georg Wilhelm Pabst ou de… Leni Riefenstahl –  si, si !), mais créée seulement au sortir de la Grande guerre à l’Opéra de Budapest, c’est une œuvre très courte : moins d’une heure. Elle ne réunit que deux rôles chantés : une basse pour Barbe-Bleue, et une soprano ou mezzo pour Judith, l’ultime épouse de l’ogre du célèbre conte de Perrault, retourné comme un gant, pour ainsi dire, sous la double influence de Maurice Maeterlinck et de Paul Dukas, dont le futur librettiste de Bartok avait pu voir, en 1907 à Paris, la création de son opéra Ariane et Barbe-Bleue. Rappelons que la modernité hongroise, à l’approche du premier conflit mondial, était bien davantage tournée vers la France et l’esthétique symboliste que vers le vieil empire bicéphale.

Pour revenir à Pitoiset, quelle excellente intuition d’avoir associé à ce Château de Barbe-Bleue, en guise de prélude, les Métamophoses de Richard Strauss. Le génial compositeur de Salomé, d’Elektra ou d’Ariane à Naxos vient de fêter ses 80 ans lorsqu’il assiste à l’effondrement du IIIème Reich et à la ruine des temples de la musique que sont les opéras de Berlin et de Vienne, ce dernier réduit en cendres par les bombardements alliés, le 12 mars 1944.  A son journal, Strauss confie : « la grenouille  prussienne boursouflée, également connue sous le nom de Grande Allemagne, a éclaté […] La plus terrible  période de l’histoire humaine a pris fin, ces douze années de règne de la bestialité, de l’ignorance  et de l’anti-culture sous l’égide des pires criminels, durant lesquelles  les deux mille ans de l’évolution culturelle de l’Allemagne ont été condamnés tandis que d’irremplaçables monuments d’architecture et de précieuses œuvres d’art ont été détruits par une soldatesque criminelle. Maudite soit la technologie ! ».

Oraison funèbre, ces Métamophoses expriment le désespoir du vieillard toujours alerte, alors réfugié dans sa villa bavaroise de Garmich, qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, en 1949. Le titre de cet inoubliable adagio polyphonique écrit pour vingt-trois cordes renvoie, sous les auspices de Goethe, au cycle de la vie végétale, la graine mourant pour s’épanouir sous forme de plante et donner naissance à de nouvelles graines. D’une amplitude, d’une complexité sans pareilles, la texture mélodique de cette élégie bouleversante ranime, dans une synthèse de haute virtuosité, une tradition classique dont Strauss se sait l’ultime champion.

Formé par ces deux partitions nées l’une, puis l’autre, juste après les hécatombes du XXème siècle, le diptyque tel que l’a conçu Dominique Pitoiset pour la scène dijonnaise « fonctionne » – comme on dit – à merveille. Le lever de rideau s’ouvre sur un long silence : au centre de l’immense plateau évidé, tendu de noir, un lit en bois de loupe. Une femme y agonise veillée par un jeune garçon, son fils, une infirmière, le père, probablement… La cataracte sonore de Richard Strauss fond soudain sur ce vertige muet : elle dure une demi-heure. On comprend que la mère du futur Barbe-Bleue a rendu l’âme. Traumatisme enfoui de l’enfance. En arrière-plan, dans une sorte de placard-bibliothèque, les portes interdites du château, celles que Judith, la quatrième épouse de Barbe-Bleue, mue par sa curiosité morbide, profanera jusqu’à signer sa propre perte, dans le second volet du spectacle, sous les auspices de Bela Bartok. Par un sortilège visuel simple et parfaitement efficace, la couche mortuaire y deviendra cercueil, caveau, terreau d’où jailliront – superbe effet scénographique ! – les mains entremêlées, spectrales, des épouses supposément assassinées – mais vivantes et prisonnières de cet antre : autant dire que le Château est habité d’une forte résonnance psychanalytique…  Sur ce dispositif scénique minimal s’épanouit la partition stridulante, orageuse, échevelée de Bartok, d’un lyrisme expressionniste captivant.

Pour Aude Extrémo (dont on a eu l’occasion d’admirer la superbe voix de mezzo par deux fois à l’Opéra-Bastille en 2024, d’abord dans le rôle de la servante Suzuki, dans Madame Butterfly, puis dans Rigoletto où elle campe Maddalena – spectacle d’ailleurs repris en mai prochain dans la même enceinte), chanter en langue hongroise était un défi. Elle le relève haut-la-main : deux ans que de son propre aveu elle travaillait assidument sur ce texte : à défaut de comprendre parfaitement le hongrois, elle en magnifie l’articulation, la rugosité si particulière. Son partenaire, le baryton-basse Önay Köse, lui donne la réplique dans une puissance d’émission vocale, une netteté du phrasé, une intensité de jeu remarquables.

Kristiina Poska (c) Bruno Moussier

Mais surtout, surtout, ultime défi, les instrumentistes novices de l’Orchestre français des jeunes (OFJ), en résidence depuis l’été 2023 à l’Opéra de Dijon –  formation nouvellement dirigée par l’Estonienne Kristiina Poska, laquelle reprend la baquette tenue pendant cinq ans par le chef danois Michael Schonwandt – affrontent une double difficulté : s’attaquer à l’hypertrophie polyphonique straussienne et, conjointement, à leur première partition lyrique sous la bannière des quatre B : Bela Bartok & Barbe-Bleue.  

Ce spectacle étincelant de part en part contribue à faire de la scène dijonnaise un havre de haute culture. A noter que – toujours dans l’immense « auditOrium » [sic] excentré au cœur du quartier d’affaires fort peu glamour de la capitale bourgonnaise – le magnifique Grand théâtre, sis dans le vieux Dijon, étant en cours de rénovation – l’Opéra de Dijon programme le mois prochain une Traviata prometteuse, avec Melody Louledjian et Marine Chagnon, dans une nouvelle mise en scène signée Amélie Niermeyer  – sa régie de Don Pasquale (Donizetti) avait fait date ici même il y a trois ans…


Vu les 11 et 12 janvier : Le Château de Barbe-Bleue, opéra de Bela Bartok. Précédé des Métamophoses, de Richard Strauss. Avec Aude Extrémo et Önay Köse. Direction : Kristiina Poska. Mise en scène : Dominique Pitoiset Orchestre Français des Jeunes. AuditOrium de l’Opéra de Dijon.

A voir : La Traviata, de Giuseppe Verdi. Avec Melody Louledjian, Marine Chagnon… Direction : Débora Waldman. Mise en scène : Amélie Niermeyer. Orchestre Dijon Bourgogne, Chœur de l’Opéra de Dijon.

Le 9 février à 15h, les 11, 13, 15 février à 20h.

Durée : 2h30

opera-dijon.fr

Otages du Hamas: Doha, théâtre des mille et une négociations…

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Des visages d'otages peints sur un mur à Jerusalem, Israël, 27 décembre 2024 © Debbie Hill/UPI/Shutterstock/SIPA

Se dirige-t-on enfin vers un cessez-le-feu à Gaza ? Un accord pour la libération des otages en trois actes est en cours de finalisation entre Israël et le Hamas. La fin de la guerre, et le début de nouveaux ennuis pour les Israéliens.


Est-ce que cette fois-ci c’est la bonne ? Au cours des derniers jours, un sentiment de déjà-vu semble se dégager dans la capitale qatarie, Doha. La ville a été le théâtre de négociations intenses entre des représentants du gouvernement israélien et du Hamas, menées de manière indirecte et en coordination avec des émissaires des administrations américaine sortante et entrante, ainsi que des gouvernements qatari et égyptien. Ces pourparlers ont permis de rapprocher les points de vue et de réduire les divergences entre les deux parties. Les médias qataris, saoudiens et israéliens relaient désormais l’idée qu’un accord pour la libération des otages israéliens détenus par le Hamas à Gaza serait cette fois véritablement à portée de main. Selon les informations publiées, ces discussions auraient abouti à un accord global qui aborde trois axes : mettre fin à la guerre, libérer les otages et poser les bases du « jour d’après », notamment la reconstruction de la bande de Gaza.

Retrait de Tsahal des zones peuplées

La première phase de cet accord prévoit la libération de 33 otages israéliens, dont trois immédiatement, en échange d’un cessez-le-feu temporaire d’une durée de 42 jours. Pendant cette période, plusieurs unités israéliennes se retireront des zones peuplées de Gaza, tandis qu’un nombre encore indéterminé de prisonniers palestiniens, y compris des condamnés à perpétuité, seront libérés. L’endroit où ces prisonniers seront envoyés reste incertain : Gaza, Cisjordanie ou ailleurs. Parallèlement, l’aide humanitaire, notamment l’approvisionnement en carburant, sera considérablement augmentée. Pendant cette trêve, les négociations se poursuivront pour finaliser les détails de la deuxième phase.

La deuxième phase, également d’une durée de 42 jours, prévoit la libération de tous les soldats israéliens détenus en échange de prisonniers palestiniens, dont le nombre et l’identité restent à déterminer. En parallèle, un retrait complet des forces israéliennes de la bande de Gaza sera effectué, y compris des zones stratégiques comme les corridors de Netzarim, au centre de la bande, et de Philadelphie, le long de la frontière égyptienne.

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Enfin, la troisième et dernière phase prévoit l’échange des corps des morts des deux côtés après identification. Elle inclut également une déclaration de cessez-le-feu durable, au-delà des 84 jours initiaux, et le lancement de la reconstruction de Gaza. Ce vaste projet pourrait s’étendre sur cinq ans et serait supervisé par les Nations Unies et des organisations internationales. Les points de passage avec l’Égypte et Israël seraient rouverts, permettant la circulation des personnes, des marchandises et, surtout, des matériaux nécessaires à la reconstruction.

Le Hamas à bout de forces

À plusieurs niveaux, des facteurs poussent les deux camps à accepter cet accord. Du côté du Hamas, bien que sa capacité militaire résiduelle lui permette encore quelques actions, son potentiel a été drastiquement réduit. La destruction massive à Gaza et les souffrances croissantes de la population ont également gravement entamé sa popularité parmi les habitants, compromettant son influence future dans la région. Le cessez-le-feu conclu par le Hezbollah sans lien direct avec Gaza a également porté un coup à la crédibilité du Hamas, révélant les limites de sa stratégie de convergence des fronts.

Du côté israélien, l’administration Trump joue un rôle clé en incitant le gouvernement de Netanyahou à faire preuve de flexibilité. Par ailleurs, M. Netanyahu, dont la popularité avait atteint son niveau le plus bas après les attaques du 7-Octobre 2023, a regagné une partie de son soutien grâce à des succès militaires significatifs, notamment l’élimination de figures majeures du Hamas et du Hezbollah. Cependant, cette collaboration initiale entre MM. Trump et Netanyahou suscite des inquiétudes pour ce dernier. La pression exercée par l’émissaire spécial de Trump, Steve Witkoff, semble avoir refroidi les attentes israéliennes quant à un alignement inconditionnel avec Washington après le 20 janvier…

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La situation actuelle représente un moment critique dans les rapports de force entre les deux parties. Le Hamas cherche à assurer sa survie et à reconstruire sa structure militaire et politique. Israël, de son côté, considère la fin de la guerre comme une opportunité pour se concentrer sur d’autres priorités régionales, notamment la normalisation des relations avec l’Arabie saoudite et la surveillance du programme nucléaire iranien. Par ailleurs, il est essentiel de résoudre la question des Houthis, qui ont infligé des pertes importantes à l’Égypte, et de surveiller cette situation de près, car la stabilité du plus grand pays arabe est en jeu.

Si le Hamas a clairement échoué dans son pari du 7-Octobre, Israël, malgré ses gains militaires et diplomatiques soutenus par les États-Unis, voit ses succès fragilisés. Toute la question réside dans la capacité d’Israël à empêcher efficacement et de manière durable le réarmement du Hamas, qui commencera probablement dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Israël pourrait imposer un contrôle strict à court terme, mais sera-t-il en mesure de maintenir ce régime dans la durée ? Dispose-t-il du crédit politique suffisant auprès des États-Unis pour poursuivre cette stratégie ? La monnaie d’échange semble déjà connue : accorder un rôle accru à l’Autorité palestinienne, dont l’accord en cours de finalisation pourrait permettre un retour progressif à Gaza. Transformer les réussites militaires en victoire durable nécessitera un effort considérable sur le plan politique et diplomatique, tout en mettant à l’épreuve la majorité actuellement au pouvoir en Israël.

Quand la télé donnait faim!

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Le critique gastronomique Jean-Luc Petitrenaud photographié en 2007 © BALTEL/SIPA

Le chroniqueur gastronomique, Jean-Luc Petitrenaud, disparu en fin de semaine dernière, fut un passeur élégant et marquant d’une cuisine faisant la jonction entre les producteurs et les restaurateurs, il était là, aux prémices de la bistronomie et au retour gagnant des saveurs authentiques


Il sillonnait les routes de France, avec son taxi anglais et ses vestes à carreaux. On le voyait arriver de loin, comme la caravane du Tour sonnante et annonciatrice d’une joie enfantine. Il clignotait dans les brumes des Landes ou en approche des ballons d’Alsace, il escaladait les monts de Chavignol et poussait jusqu’aux confins du Finistère. C’est lui, le grand monsieur en costume de scène de la télé parisienne, le promoteur de la tartine du dimanche soir, toujours bien mis, affable et courtois, qui venait visiter notre terroir sans aprioris, sans la morgue du civilisateur…

Il venait vous donner la parole à vous, l’artisan-boucher, le maraicher, le confiseur, le chien truffier ou le vigneron bougon. On disait qu’il avait un bon coup de fourchette et qu’il était généreux avec ses invités ; il leur laissait la part belle dans la conversation, ne les coupait pas inopinément pour tirer la couverture à soi.

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Petitrenaud s’amusait de son côté cirque Pinder et de cette géographie provinciale, hautement estimable, qui est cet indispensable voyage au pays de l’intérieur. Chaque Français, avant d’arpenter la planète, devrait l’imiter, partir sur un coup de tête dans le Morvan plutôt que d’errer à la Barbade. Dans les temps incertains, ces années molles du changement de millénaire, il était bon, salutaire même, que des hommes en perte de sens trouvent sur leur chemin ce pèlerin des halles couvertes et des zincs impromptus, ayant la foi du gourmand convaincu. On pouvait saucissonner avec lui et lever le coude dans une amitié nouvelle, pourtant télévisée, donc artificielle et cependant pas du tout commandée, il avait le contact naturel des forains, il ne forçait pas sur les signes ostentatoires de la rencontre. Souvent, il laissait venir, il était l’accoucheur des professions manuelles méprisées, elles n’avaient pas encore connu leur rédemption cathodique. Il fut l’un des premiers à leur faire la courte échelle pour accéder à une plus juste reconnaissance. La télévision gommeuse et mensongère capte difficilement ces moments d’abandon, où l’on est ému et l’on rit devant un pot de cornichons, des rillons et un jambon à l’os tentateur car ils nous rappellent nos attaches sentimentales.

Petitrenaud nous a transmis, par sa chaleur et son débit, ces instants d’accalmie où il n’est plus question de profitabilité et d’éthique, d’extraterritorialité et de déni des campagnes. Il était du côté de Larbaud et de Giono, dans l’organdi des terres oubliées. Manger, ce n’est rien d’autre que ça, se regarder dans les yeux, s’estimer heureux de vivre dans un pays où existent encore des métiers de bouche. En héritage, en compagnonnage, ils nous laissent des traces de leur humanité. Petitrenaud a filmé cette transcendance-là, à bas bruit, dans un programme d’éducation culinaire et de divertissement qui pouvait sembler anodin dans le PAF. Et, aujourd’hui, on sait qu’il était essentiel ; avec Jean-Luc, nous communiions avec les animaux de la ferme, on retournait à la source de la cuisine lyonnaise ou basque, on épelait le nom des champignons, on se réappropriait ainsi des pans entiers de notre culture. Sans repli et sans gaudriole, dans la bonne humeur simplement. Sa diction carnavalesque, héritage du théâtre français, ne mâchait pas les mots. Il faisait les liaisons et prononçait avec une volupté récréative, les gibiers de Sologne, les marées de Cancale, les fruits de saison et les sauces des vieux grimoires. Ses escapades nous ouvraient l’appétit. Comme son ami Gilles Pudlowski, l’un des derniers mousquetaires de la critique érudite sans chichis, pouvant s’enthousiasmer aussi bien pour une terrine et louer la haute technicité d’un chef étoilé, Petitrenaud était l’un de ces passeurs que l’on n’oublie pas. Un animateur affable, bonimenteur chaleureux de nos midis, il a remis la cuisine française à sa place. Et pour ça, on peut le remercier.

Tendre est la province

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« Babygirl », avec Nicole Kidman, ou la sexualité tardive de la génération X

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Harris Dickinson et Nicole Kidman dans "Babygirl" (2025) de Halina Reijn © A24

La Génération X est née entre 1970 et le début des années 1980. Elle a longtemps été écrasée par le nombre des boomers qui marchaient avant elle, mais elle arrive finalement au pouvoir. Et avec le pouvoir financier, politique, littéraire, vient l’envie d’user de ce pouvoir à des fins libidinales. À en croire notre chroniqueur, l’arrivée sur le marché de la séduction (ou de la prédation, ou de la simple consommation) de femmes quinquagénaires qui ne sont plus du « sexe faible » est une révolution en marche.


Babygirl, qui sort ce mercredi en France, raconte l’histoire d’une quinquagénaire (encore que, comme le souligne Kate Rosenfield, « Nicole Kidman, at 57, can still pass for 15 years younger from the front and for a teenager from behind » — ai-je besoin de traduire ?) qui entame une liaison SM avec l’un de ses stagiaires, âgé de 25 ans. Imaginons que ce soit un homme qui soit à sa place, et se tape la stagiaire ou la baby-sitter, on crierait au scandale, au patriarcat prédateur, au « male gaze » et autres imprécations #MeToo.


C’est une lame de fond. J’ai commencé à y prêter attention à mon retour du Japon — ces interminables heures d’avion où vous n’avez rien d’autre à faire que regarder les films offerts à votre ennui. Parmi d’autres chefs-d’œuvre, j’ai vu là pour la première fois Good Luck to You, Leo Grande (Mes rendez-vous avec Léo, de Sophie Hyde, sorti en 2022) où Emma Thompson, veuve récente, quasi-sexagénaire, qui n’a jamais joui de sa vie tout en restant fidèle à son mari, se loue un call-boy : je ne saurais trop vous conseiller le film, d’une finesse et d’un art du dialogue rarement atteints depuis la mort de Cary Grant et de Katharine Hepburn.

Nicole Kidman est dans la même situation, qui a besoin de ses doigts et d’un film porno pour atteindre une extase mécanique que son mari (Antonio Banderas, quand même) est inapte à lui procurer.

C’est une lame de fond. L’un des grands succès romanesques de l’année 2024, aux Etats-Unis, s’intitule All Four (Miranda July, 50 ans aux fraises) : « The first great perimenopause novel », s’enthousiasme le New York Times.

La sexualité des boomers commence à donner de la bande, si je puis m’exprimer ainsi. Prévoyants, ils ont inventé le Viagra. Mais ces dames, dont le pouvoir de séduction s’effrite si vite, dans un monde dominé par l’idéologie jeuniste, comment défouleront-elles leurs pulsions ? Ont-elles le droit de s’offrir le livreur de pizzas ou le plombier, ces archétypes de la pornographie ? Ou le fringant attaché / secrétaire / garçon de courses qui passe dix fois par jour devant elle avec ses costards bien taillés qui, vous l’avez remarqué, laisse désormais libre expression au petit cul de ces jeunes gens…

Après tout, à 45 ou 50 ans, elles ont élevé leurs enfants, rempli leurs devoirs d’épouse, bâti une carrière qui prend de l’ampleur au fur et à mesure que les boomers dégagent le terrain. Si elles sont mariées, c’est avec un homme sensiblement du même âge, voire plus âgé, avec qui le jeu de la bête à deux dos, comme disait Rabelais, n’est plus qu’une routine…

Elles cultivent en secret d’autres ambitions.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Combien de mâles pour zéro bien?

À noter que cette sexualité seconde est fort différente de celle des hommes au même âge. Les quinquagénaires qui vérifient avec des jeunettes que leur pouvoir de séduction est toujours intact, cela existe depuis toujours. Parfois même ils délaissent leurs épouses et expérimentent avec lesdites jeunes femmes un pouvoir génésique est toujours intact, en invoquant Chaplin ou Picasso. On appelait ça la « midlife crisis » en anglais, ou le démon de midi en français. Autrefois c’était vers la quarantaine, aujourd’hui les hormones lancent leur baroud d’honneur vers la cinquantaine, puisque la longévité s’est allongée.

Les femmes ne jouent pas dans la même cour. Elles ne sont plus d’âge à avoir des enfants —elles ont déjà donné. Ce qu’elles désirent, c’est la satisfaction pure de leur libido ensommeillée ou de leurs fantasmes inavoués. D’aucunes se révèlent dévoreuses sur le tard, après une demi-vie routinière. Elles souhaitent qu’on les comble. Qu’on les fasse se sentir belles à nouveau. Elles veulent palper une chair ferme, des muscles bien dessinés, des érections glorieuses et renouvelées. De la chair fraîche. L’amour physique est, après tout, la crème de beauté la plus instantanée et la plus efficace.

Elles désirent aussi qu’on leur parle — autre chose que « Chérie, je suis rentré, qu’est-ce qu’il y a à manger ? » Le film de Sophie Hyde (il est significatif que réalisateur et scénariste soient l’une et l’autre des femmes de la Génération X) est à cet égard révélateur : on n’y voit rien de plus qu’une épaule, un torse d’homme, mais on y écoute avec intérêt le dialogue d’Emma Thompson et de Daryl McCormack, où l’escort dénoue patiemment les contraintes et les préjugés où s’enfermait depuis toujours la belle cliente — car Thompson, à 63 ans, si elle n’a pas le physique intemporel de Kidman, est fort belle et joue magnifiquement.

Messieurs, méfiez-vous. Vos compagnes fomentent d’obscurs complots. Elles ne prétendent pas être aimées, mais bien culbutées. Elles sont prêtes à payer, pour ça — comme vous : « escort » est, après tout, un mot neutre, il peut être masculin ou féminin selon les goûts. Elles ne vous trompent pas, au fond : elles exploitent ces zones que vous avez laissées en jachère. C’est ce que j’ai décrit par ailleurs dans un petit essai intitulé « La Théorie du camembert » — disponible sur le Web, heureux veinards que vous êtes…

L'école sous emprise

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Tous contre Dark Vador

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© Yassine Mahjoub/SIPA

Les Jean Moulin de salon ont une nouvelle croisade: quitter Twitter ne suffit pas, il faut l’interdire. Au nom de la liberté, évidemment, car la censure, c’est la liberté! C’est beau comme du Orwell, s’amuse Elisabeth Lévy.


Dernière minute ! Elon Musk, déjà propriétaire de X (anciennement Twitter), pourrait bientôt racheter les activités américaines de TikTok si les États-Unis le bannissent. Des discussions seraient en cours. « Selon un scénario envisagé par le gouvernement chinois, X prendrait le contrôle du TikTok américain et gérerait les deux entreprises ensemble », croit savoir Bloomberg.

Une nouvelle tendance se développe : il faudrait quitter X (Twitter).
La gauche devrait élever une statue à Elon Musk. Elle était orpheline, privée de son doudou maléfique Le Pen; le milliardaire américain devenu l’âme damnée de Trump lui en offre un nouveau sur un plateau. Les ardeurs résistantes peuvent se reconvertir dans la chasse au Musk.

Seuls face aux « broligarques »

Avec le Dark Vador planétaire (parrain de « l’internationale réactionnaire », selon le président Macron), les Jean Moulin de salon ont une nouvelle croisade. Mais quitter Twitter ne suffit pas, il faudrait carrément l’interdire. Au nom de la liberté évidemment. La censure, c’est la liberté : c’est beau comme du Orwell !
Sandrine Rousseau paraphrase la sortie ridicule d’Adèle Haenel aux Césars, on se lève et on se casse, et invite ses collègues députés à quitter X, qualifiée de « machine de désinformation » et de danger pour la démocratie. Le mouvement HelloQuitX donne le mode d’emploi pour migrer sur des réseaux convenables le 20 janvier, jour de l’investiture de Donald Trump aux États-Unis. Les décideurs européens, pelotonnés derrière leur Digital Services Act (DSA), supposé réguler le Far West numérique, espèrent lutter contre les « broligarques » à coups d’amendes…

https://twitter.com/sandrousseau/status/1878358121355108701

Je suis un peu railleuse, mais je ne dis pas que X ne pose aucun problème.

Discours formatés pour plaire à l’algorithme Twitter

Les réseaux sociaux en général sont une calamité historique qui encourage le pire de l’être humain. Invectives, âneries, dérives, trucs dégoutants…

A lire aussi, Ivan Rioufol: Le journalisme, victime de ses arnaques

Aujourd’hui, même le discours politique est formaté pour être twittable (à ce titre, X est tellement utile pour tous les acteurs de la vie politique qu’il n’est pas sûr que les appels à la désertion soient massivement suivis…). Et s’il faut interdire quelque chose, TikTok serait peut-être prioritaire ; il semble que cela abime beaucoup les cerveaux de nos jeunes.
Que reproche-t-on à Elon Musk, au juste ? (et maintenant à Mark Zuckerberg qui vient semble-t-il d’effectuer un virage politique)

  • Premièrement, ses opinions. Il est pour l’AFD en Allemagne. Cela ne me pose pas de problème que M. Musk défende ses opinions, comme M. Soros dans le camp progressiste par exemple. Ce qui pose en revanche un problème politique, c’est qu’il est désormais quasiment ministre de Trump… Mais si son débat avec l’Allemande Alice Weidel a cartonné sur X, c’est que les usagers votent en réalité avec leur pouce et aiment ce qu’elle dit. Ils ont peut-être tort, mais il n’y a aucune preuve que l’algorithme surexpose ces idées.
    Quand Facebook / Meta obéissait aux consignes de Joe Biden pour censurer ou favoriser certains contenus, ce que Mark Zuckerberg a avoué dans une vidéo récente, quand Twitter suspendait le compte de Donald Trump, quand la tech était de gauche, tout le monde applaudissait. La liberté, ce n’est bon que pour les gens qui pensent comme nous.
  • Ensuite, il y a le cas des fake news. Nous savons qu’il n’y a plus de fact-checking sur X (c’est-à-dire qu’il n’y a plus de modération maison, de vérification des faits réalisée par la « boutique » X/ Twitter), et qu’il n’y en aura plus non plus demain sur Facebook, mais une modération communautaire comme sur Wikipedia. Cela n’est pas forcément moins efficace.

Les réseaux sociaux ont démocratisé le droit de dire n’importe quoi au niveau planétaire. Malheureusement, on ne va pas faire entrer le dentifrice dans le tube. Mais on peut imposer le pluralisme. Que toutes les idées s’affrontent à la loyale. En attendant, nous sommes une colonie numérique américaine. Au lieu de jouer les chevaliers blancs, on aimerait que Thierry Breton dise ce qu’il a fait pour contrer la suprématie numérique américaine. Rien.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

L’islam de maman

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Sonia Mabrouk © Hannah Assouline

Sonia Mabrouk n’a pas d’états d’âme quand il s’agit de lutter contre l’islam politique et ses méfaits. Mais la journaliste n’en demeure pas moins attachée à l’islam de son enfance, un islam de femmes nourri de contes plus que de Coran. La foi discrète et inspirée d’une « pratiquante de cœur ».


Causeur. Dans un dialogue avec Philippe de Villiers orchestré par Eugénie Bastié, vous avez fait en quelque sorte votre « outing musulman » en déclarant : « Il y a un islam vécu dans la sphère privée, générateur de sacré. Personnellement, c’est ce qui m’a permis de tenir dans les moments dramatiques. Plus qu’une certaine estime, j’ai pour cet islam-là une admiration totale. » Vous pensiez à votre mère dont la disparition vous a beaucoup éprouvée. Qu’est-ce qui vous fait tenir, la foi, le rite, le groupe ? Expliquez-nous…

Sonia Mabrouk. J’ai longtemps pensé que les « valeurs de la République », même si comme vous je n’aime pas trop ce mot galvaudé, le sacré laïque si vous préférez, étaient suffisantes pour nourrir mon amour de la France. Mais depuis un certain temps, cela ne me suffit plus. En réalité, il y a toujours eu comme une distorsion entre une injonction, que je partage, à faire siennes ces valeurs, et ma conviction personnelle. Derrière ma quête du « sacré[1] », j’ai une vraie croyance, une loyauté à la religion telle que je l’ai connue à travers ma mère et ma grand-mère. Ce n’est pas « l’islam des Lumières » de Malek Chebel, c’est un islam privé, dont j’ai hérité, que j’ai vu pratiqué au quotidien.

Dans quel bain culturel est né cet islam ? N’était-il pas déjà occidentalisé par l’histoire familiale – vous êtes allée à l’école catholique ?

Si, complètement. J’ai été éduquée en partie par des sœurs, des Pères blancs qui étaient des femmes. Ce sont elles, en Tunisie, qui nous apprenaient la prière. Quand je demandais pourquoi, on me répondait « la meilleure manière de bien connaître votre religion, c’est qu’elle soit expliquée par d’autres ». Mon islam n’est pas adossé au Coran, édicté par la main gantée des hommes. Dans ma famille et en partie en Tunisie, l’islam est aussi une histoire de femmes qui puise dans les contes. On m’a appris que Shéhérazade était une femme moderne, une féministe avant l’heure qui vivait dans un environnement féodal, misogyne, et qui était capable de subvertir la règle d’or des hommes. Cela m’est resté. Les sœurs, comme les femmes de ma famille, m’ont appris qu’on avait le Coran, mais aussi Les Mille et Une Nuits. Le Coran ne parle que très rarement des femmes, et des hommes aussi d’ailleurs. Il parle de Dieu et des croyants. Pour moi, Shéhérazade, c’est l’islam moderne.

Cet islam plus charnel que celui du Coran était-il une singularité familiale ?

Non, cela allait au-delà. Dans l’école publique que j’ai fréquentée avant l’école française, mes amies d’enfance (qui sont restées les mêmes) avaient aussi cette vision-là. On considérait un peu l’islam comme une auberge espagnole : je suis pratiquante de cœur, je pioche. Cet islam aurait quelque chose à apporter au monde et à la civilisation. Mais si tu viens en conquérant, tu choisis dans les sourates ce qu’il y a de plus terrible et noir.

Malheureusement, cet islam consolateur et paisible du privé est marginal. Aujourd’hui, la version la plus répandue de l’islam c’est le refus de l’altérité, de l’égalité des sexes, de la critique. Le problème tient-il au Coran lui-même ?

Je ne peux pas vraiment répondre à cela, mais je ne crois pas à la possibilité d’une Réforme. À l’échelle individuelle, chacun peut se fabriquer son islam, mais collectivement, c’est un fantasme. Les voix favorables à l’obscurantisme sont plus fortes. Mais il y en a d’autres. Dans son Dictionnaire amoureux de l’islam, Malek Chebel expliquait que les Arabes ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif et les cosmétiques, les préliminaires, etc. J’ai été fascinée par cette lecture. Malheureusement, on entend très peu ceux qui parlent de désaliénation religieuse et encore moins ceux qui, comme moi, défendent la France mais refusent de se couper de tout sentiment religieux.

Admettez que ce n’est pas simple. Vos murs porteurs sont à la fois le primat de la raison et le besoin de sacré. Comment vous arrangez-vous avec tout cela ? N’est-ce pas contradictoire ?

Non, parce que la transcendance, ce n’est pas le surnaturel ou l’idolâtrie. C’est cette part irréductible de l’homme à laquelle les sociétés modernes, nihilistes et matérialistes, ont tourné le dos. On peut essayer de la chasser par la porte de son esprit, elle revient par la fenêtre de son cœur. Je n’ai pas attendu la perte d’un être cher pour avoir besoin de ce lointain qui m’est paradoxalement très proche. Il y a une phrase de Pascal qui me bouleverse : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. » Je sais que c’est en nous. Et pourtant, dès qu’on parle de transcendance, on est regardé différemment. Saint-Exupéry se désespère que rien ne vienne caresser le cœur des hommes dans ce monde asséché. Dans une lettre qu’il a écrite en Tunisie, il dit que les hommes ne peuvent pas juste vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés. Ce désespoir spirituel le désespère.

Ce que vous dites, c’est qu’il faut un plus grand que soi. Cela peut être l’art, la beauté ou même la révolution…

Sans doute, mais quand je suis à Notre-Dame, je ressens véritablement quelque chose de très fort en moi qui vient de très loin. De même à la mosquée Hassan-II de Casablanca.

Et quand vous voyez des caricatures de Charlie, vous vous sentez offensée ?

Peu importe que je sois ou non offensée. Je me battrai toujours pour Charlie parce que c’est la quintessence de la liberté et que, dans notre pays tellement habitué à la liberté, on ne l’aime pas assez. Cependant, je ne crois pas à l’esprit du 11 janvier. Tous Charlie, tous juifs, tous flics, c’est du baratin.

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Ce qui nous ramène au défi que constitue l’installation de l’islam dans les sociétés libérales. Vous ne croyez pas à une réforme.

Y a-t-il un seul État musulman démocratique dans le monde ? Je ne crois pas. C’est ce qui me rend sceptique sur la possibilité d’une Réforme collective. Difficulté supplémentaire, l’islam n’a pas de clergé qui pourrait faire autorité. L’oumma est sans doute un projet collectif, mais pas un projet d’avenir.

Il y a une autre contradiction. Ce qu’apporte la religion, c’est une transcendance, mais aussi une appartenance, un groupe. Comment faire pour éviter à la fois l’enfermement dans le groupe et la désaffiliation de l’individu atomisé ?

L’enjeu est précisément celui-là. Le communautarisme fait du groupe un ensemble homogène dont les autres – les Français, les juifs – sont exclus. Pour autant, je ne crois pas à l’abolition des appartenances. Ce que j’appelle de mes vœux, c’est un groupe où l’individu dispose de sa liberté et de son choix éclairé. Malheureusement, l’islam en est loin.

Vous aviez des amies juives dans la Tunisie de votre enfance. On a certes idéalisé un prétendu âge d’or. Cependant, entre juifs et musulmans, il y a eu des moments de coexistence heureuse.

Il y avait même plus que ça, il y avait des visionnaires qui imaginaient ce qui semble hors d’atteinte aujourd’hui. Le 3 mars 1965, le président Bourguiba visite un camp de réfugiés palestiniens à Jéricho avec le roi Hussein de Jordanie. Après avoir exprimé sa compassion pour leurs souffrances, il ajoute qu’on ne peut pas continuer avec des proclamations grandiloquentes sur les réfugiés palestiniens sans terre. Il faut reconnaître l’État d’Israël. Bourguiba évoque longuement l’expérience tunisienne, rappelle que l’indépendance s’est faite par étapes. Et il conclut : « Si nous avions rejeté les solutions incomplètes comme les Arabes ont rejeté le plan de partage de la Palestine, la Tunisie serait encore aujourd’hui sous occupation étrangère. » Il voulait dire qu’on doit accepter des compromis. Les Arabes ont largement contribué à saborder l’avenir des Palestiniens. Ils ont préféré faire d’Israël le responsable de tous leurs maux.

Vous affirmez que l’islamisme n’est pas l’islam. Cependant, on peut parler d’un islamisme d’atmosphère (pour paraphraser le djihadisme d’atmosphère de Gilles Kepel) qui est un islam identitaire – « Je suis d’abord musulman et je suis musulman contre tous les autres ». Peut-on encore dire « pas d’amalgame » ?

De nombreux individus, moi la première, sont totalement imperméables à cette atmosphère. Mais il serait hypocrite de dire qu’il y a une muraille de Chine. Cependant, je continue à penser que, comme elle l’a été pour les juifs, la France pourrait être une chance pour les musulmans.

Toutes les études montrent que l’imprégnation islamiste concerne 40 % des musulmans en France. Ce qui signifie que 60 % voudraient échapper à la pression de l’islam politique. Que fait-on pour ceux-là ?

Si j’avais la réponse… Je sais que beaucoup de Français musulmans, à qui les médias ne donnent pas la parole et qui n’ont pas non plus envie de la prendre, ne croient pas à une nation multiculturelle. Ils veulent qu’il y ait des crèches dans les mairies et des juifs en France. De même, la majorité des Français ne voudrait pas d’une France sans musulmans. Ils ne veulent juste pas être submergés ou remplacés. Comme moi, ils aiment que la France soit diverse, mais qu’elle n’oublie pas ses racines.

Vous êtes une personnalité publique. N’avez-vous pas peur de vous exposer, d’être moquée, quand vous parlez de vos croyances intimes ?

J’ai pris ma liberté, mon droit de croire dans les signes, dans la symbolique des choses. Peu importe si on se moque de moi, si je surinterprète comme je l’ai fait quand maman est partie, je vois ces symboles et ils contribuent modestement à réenchanter mon monde. C’est la seule manière de se protéger. On a tellement de combats à mener, on a tellement parlé, que cela assèche. Tout ce qui tombe du Ciel ou de la poche de Dieu, je préfère le ramasser. Simone Weil écrit : « Tous les crimes, les grands crimes, commencent par un détail. Et ce détail, c’est une légère faute d’attention. » Alors soyons attentifs à ce et à ceux que nous aimons.

Et si demain tout s'inversait

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[1] Reconquérir le sacré, L’Observatoire, 2023.

La géopolitique du crime organisé à la carte

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Test detection de marijuana sur un produit en provenance de Suisse à Carros en France le 20 mai 2020 © SYSPEO/SIPA/2005252115

Quels sont les véritables Narco-États dans le monde ? Des mafias italiennes, des cartels mexicains ou des triades chinoises, quel groupe a le plus grand pouvoir de nuisance ? Pratiques criminelles et bien évidemment trafics en tous genres: tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le crime organisé est désormais à portée de main avec 40 fiches illustrées aux Éditions Eyrolles.


Géopolitique du Crime organisé ou comment comprendre que la criminalité outrepasse les défis sociétaux. Ce livre s’inscrit dans la ligne éditoriale des éditions Eyrolles proposant de comprendre le monde dans son ensemble par thématique. Dans la même collection, il existe par exemple aussi Géopolitique de l’intelligence artificielle.

Bienvenue dans l’ère du crime internationalisé…

Pour ce nouvel ouvrage : la criminalité, depuis la mondialisation, s’est, elle aussi, mondialisée, et organisée, c’est pourquoi l’on parle de crime organisé, désormais aussi, internationalisé. Les auteurs, Michel Gandilhon (expert associé au département Sécurité défense du Conservatoire national des arts et métiers – CNAM et membre du conseil d’orientation scientifique de l’Observatoire des criminalités internationales – ObsCI), Gaëtan Gorce (chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques – IRIS et directeur de l’ObsCI) et David Weinberger (chercheur associé à l’IRIS et codirecteur de l’ObsCI) sont de cette génération de chercheurs ayant réalisé que les enjeux de la criminalité de demain s’inscrivaient dans les dynamiques de géopolitique internationale. Dans cet ouvrage, ils ont réalisé 40 fiches illustrées, exposant et permettant de comprendre quelles sont les menaces d’aujourd’hui et de demain.


De nombreux sujets sont abordés et éclairés par les contributions de co-auteurs renommés, tels que Clothilde Champeyrache, professeure de criminologie au CNAM, ou Jean-François Gayraud, commissaire général de la police nationale et essayiste. Ces experts, forts de nombreuses années d’expérience et de recherche dans leurs domaines respectifs, partagent leur savoir à travers ces fiches éclairantes, par exemple :

Le fonctionnement des réseaux mafieux, avec un focus particulier sur la ‘Ndrangheta, aujourd’hui reconnue en Italie, aux États-Unis et en Australie comme la plus puissante et dangereuse des organisations criminelles. Cette mafia calabraise bénéficie d’immenses ressources financières issues principalement du trafic de cocaïne, mais également d’autres activités illicites telles que les trafics de déchets, les extorsions, les fraudes aux subventions publiques, ou encore le commerce de médicaments contrefaits et de produits dopants. L’infiltration du milieu politique constitue l’une de ses forces majeures : entre 1991 et 2023, 126 conseils communaux ont été dissous rien qu’en Calabre. Symbolisée par une pieuvre, la ‘Ndrangheta a su étendre son influence bien au-delà de ses frontières historiques… jusqu’en Australie.

A lire aussi: Une société addictogène

Le grand banditisme en France, qui n’est pas en reste face à ce type de criminalité. La France est probablement le pays de l’Union européenne où le crime organisé lié au trafic de drogues illicites connaît l’enracinement territorial le plus marqué. De nombreux quartiers abritent des points de revente, illustrant une réalité préoccupante et posant de sérieux défis à toutes les strates de la société française. Au début des années 1990, les renseignements généraux identifiaient environ 500 quartiers touchés par ce phénomène ; aujourd’hui, ce nombre dépasserait le millier, la majorité se situant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Parmi eux, une soixantaine, considérés comme les plus gravement affectés, ont été regroupés en 2018 sous l’appellation « quartiers de reconquête républicaine », dont la dénomination même vaut reconnaissance de la crise du régalien. On peut citer Marseille, Corbeil-Essonnes, Bagnolet, Aubervilliers, Saint-Denis, Canteleu, Avallon dont la question de la corruption des pouvoirs publics locaux par les groupes criminels constitue un sujet de préoccupation majeur des services en charge de la lutte contre le trafic de drogues illégales, si ce n’est des services en charge du trafic d’armes.

Ces deux cas permettent d’illustrer le contenu de ces fiches : le crime s’est en effet internationalisé, et la coopération des États peine à rattraper le retard pris.

Ce livre propose un panorama riche en informations multiples mais d’une grande précision, sur ces phénomènes, notamment les divers trafics et entités du crime organisé. Ce livre permet de mieux percevoir comment vit et évolue cette face obscure du monde, d’appréhender le phénomène criminel ; surtout de réaliser combien ces questions nous concernent tous et l’urgence de les inscrire dans une dynamique de coopération internationale. En somme, un bon point de départ pour qui veut s’éduquer sur ce sujet hélas plein d’avenir, voire s’engager dans l’une des multiples voies permettant de l’affronter.