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Egypte : la main de Washington ?

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Les États-Unis sont-ils les instigateurs masqués des émeutes en Egypte ? C’est ce que insinue le Daily Telegraph d’aujourd’hui. Le quotidien anglais cite des notes obtenues par WikiLeaks et publiées vendredi par le journal norvégien Aftenposten, selon lesquelles le gouvernement américain a financé des organisations de propagande pour la démocratie en Égypte, et cela dès l’époque de George Bush Jr. Effectivement, USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international a consacré 66,5 millions de dollars en 2008 et 75 millions en 2009 pour soutenir des programmes égyptiens pour la promotion de ce qu’on appelle « bonne gouvernance »

Sauf qu’une lecture plus rigoureuse de ces notes laisse un peu sceptique. Il est vrai que l’ambassade américaine au Caire a financé des organisations comme l‘Alliance des mouvements de jeunesse et il n’est pas faux que certains activistes égyptiens ont parlé de 2011 comme d’une année de changement. Or, 2011 est une année électorale et le président Moubarak lui-même a maintes fois parlé de certaines reformes ncessaires à l’occasion de cette échéances. Les diplomates américains ont tout simplement fait leur boulot : créer de contacts avec tous les éléments de la société égyptienne. D’ici à les créditer d’une telle clairvoyance ou de telles manigances…

Il est aussi difficile d’imaginer que les Américains ont planifié dès décembre 2007 les événements actuels que de croire qu’ils se sont lancés dans un jeu périlleux qui consisterait à fomenter une révolution chez un allié sûr comme l’Egypte. Mais on ne prête qu’aux riches. Si les évènements actuels étaient survenus dans 20 ans, on aurait sûrement accusé les Chinois…

Demain, j’arrête le mauvais esprit !

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J’en ai marre d’être du côté des mal-pensants ! Pourtant, depuis le temps, je m’étais habituée. Déjà, enfant, les béguines qui se dévouaient à mon instruction hochaient leur tête caparaçonnée et, d’un air entendu, avares de mots, se signifiaient mutuellement que j’avais un mauvais esprit. A l’époque, ça ne me faisait ni chaud ni froid : je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Enfin… si, cela me faisait chaud : aux fesses. Car Mère Augustine rendait compte à ma mère, qui rendait compte à mon père, qui rendait compte à mon joli derrière. Sans que cela apporte beaucoup de changements.[access capability= »lire_inedits »]

C’est ainsi que je fis, à mon corps défendant, mes premières incursions dans le camp des mal-pensants. Ma foi (!), je ne devais pas m’y trouver si mal, car la suite montrera que j’y ai rapidement pris mes aises.

Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’encenser ces nouvelles icônes que sont les cancres. Tout le monde sait depuis vingt ans que les cancres sont tous des HP[1. Individu à haut potentiel (surdoué)], Einstein en tête ! Et on ne va pas museler Einstein, n’est-ce-pas ? Même si le cancre d’aujourd’hui ressemble plus à Paris Hilton qu’au père de la relativité universelle, peu importe, depuis Prévert, nous savons que les cancres sont sacrés. Point à la ligne !

Non, il ne s’agit pas des cancres ; il s’agit de tous ceux, généralement de bonne volonté, qui, sans le vouloir, se retrouvent dans le mauvais camp, celui des mal-pensants, parce qu’on leur a dit qu’ils pouvaient dire ce qu’ils pensaient et qu’ils ont cru que c’était vrai. Ils n’avaient pas le bon décodeur, ils croyaient au sens des mots et ils ont dit ce que, réellement, ils pensaient. Innocents !

Donc, le camp des mal-pensants, je connais. Et même, je plains tous ceux qui ne se sont jamais fait virer de leur école, lourder de leur boulot, sortir de leur club de sport, évincer de la rédaction de leur canard, écarter de leur syndicat, déloger de leur conseil d’administration, renvoyer de leur cercle de conférences, expulser d’une boîte de nuit, limoger d’un conseil ministériel, bannir de chez leur grand-mère ou exclure d’un salon pour cause de mauvaise conduite. C’est une expérience que tout honnête homme doit avoir vécue au moins une fois dans sa vie. C’est extraordinairement vivifiant !

Bref, c’est ainsi que, sans l’avoir jamais voulu, de bourgeoise en intello, je me traîne depuis belle lurette dans le camp des méchants. Par atavisme, par choix et par paresse. Mais pas par goût de la rébellion. Je n’ai jamais voulu emmerder personne en perdant la foi chez les cathos. Je n’ai jamais tenté de mépriser qui que ce soit en préférant Bach à Cloclo. J’ignorais qu’il fallait encenser Rousseau et maudire Voltaire. Et j’ignorais tout autant que je ne devais pas ressentir d’amitié pour l’Etat d’Israël. Je croyais que la liberté d’opinion me permettait, à moi aussi, de dire ce que je pensais. Je l’ai fait, je l’ai dit, parce que je croyais que c’était autorisé. Ou, au moins, que ce n’était pas interdit. Et patatras ! Dans le camp des mal-pensants ! C’est comme ça, tiens-le toi pour dit !

D’accord, je prends ma carte de membre, puisque visiblement, c’est comme ça que ça marche…

Mais parfois, j’ai envie de changer de camp.

Les mal-pensants indomptables et fiers de l’être, ça me fatigue

Bien sûr, je ne suis guère séduite par la nouvelle doxa et vous n’êtes pas près de me voir circuler à vélo, voter Duflot, propager la méthode globale, absoudre des terroristes, arrêter de fumer ou partir dans un pays plein d’araignées faire la tortore pour une ONG. Faut pas pousser ! La compassion automatique, l’amour immodéré de tout ce qui vient d’ailleurs, la sinistre volupté de la culpabilité, la repentance à toute heure, l’abandon de soi et des siens, le déni de la réalité et les pieds qui ne touchent plus le sol, très peu pour moi !

Mais le très sélect cercle des mal-pensants autoproclamés, décomplexés, martyrisés, incompris, sous-médiatisés, surexposés, fins, instruits, débordants d’humour, cultivés, non aliénés, vifs, critiques, amusés, exaspérés, inclassables et surtout indomptables et fiers de l’être par-dessus le marché, ça me fatigue… Ou plutôt, ça me rappelle les béguines. Je crois qu’aux yeux des mal-pensants aussi, je ne vais pas tarder à avoir un mauvais esprit. Peut-être que, dans cette tribu-là, j’ai également un mal fou à décrypter les codes, à deviner ce que l’on attend de moi, à dénicher où, cette fois, se trouve la frontière entre le Bien et le Mal, parce qu’il y en a toujours une, même et surtout quand on veut l’abolir ou que l’on prétend s’en affranchir.

Mon admiration, sincère, pour le courage d’un Muray ou la lucidité d’un Finkielkraut va-t-elle m’imposer de nouveaux maîtres à penser ?

Parce qu’en fait, je n’ai jamais voulu mal penser. Ni bien penser. Penser tout court me suffirait déjà grandement.[access]

Bernanos, le mal-pensant

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Autobiographie chromatique

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photo : bridgetmckenz

« Une robe rouge est-elle encore rouge lorsque personne ne la regarde ?« , questionnait Goethe dès le début du 19ème siècle. Ce que le théoricien allemand qualifiait de rouge est-il encore rouge aujourd’hui ? Et si tant est que cette robe fut rouge, quel sens cette couleur donne à notre souvenir avec souvent la complicité de notre propre imaginaire ?

Michel Pastoureau historien médiéviste, spécialiste des couleurs et des symboles, nous propose, dans son dernier ouvrage Les couleurs de nos souvenirs (Prix Médicis de l’essai 2010) une réflexion passionnante sur sa propre « vie chromatique ».

Au rouge de l’interdit

Il fournit, chapitre après chapitre un récit précis et concret de la couleur à l’œuvre dans notre quotidien, nos loisirs, dans le cinéma, dans notre vocabulaire, dans le sport ou encore – bien évidemment – dans la peinture.
Né à Paris de parents bohèmes et tolérants, Michel Pastoureau a grandi dans la pharmacie de sa mère, en haut de la butte Montmartre. C’est dans ces circonstances et ces lieux qu’il aiguise son hypersensibilité chromatique : les couleurs sont en effet indispensables pour distinguer les boîtes, les pots, les flacons et surtout les produits dangereux marqués d’une étiquette au rouge de l’interdit et frappés de lettres noires castratrices qui ôtent toute envie d’y toucher : « POISONS ».

Mais tout commence vraiment à l’âge de 5 ans, lorsque Michel Pastoureau rencontre un ami proche de son père, André Breton. Toujours vêtu d’un gilet jaune, Breton est responsable du premier émoi chromatique de Michel Pastoureau. Depuis, pour lui, c’est la couleur du surréalisme. Surréaliste, le jaune l’est finalement resté, de surcroit associé à un gilet, comme chez l’OFNI (objet fashion non identifié) Karl Lagerfeld, quand celui-ci donne dans la sécurité routière.

Mais l’hypersensibilité chromatique de Michel Pastoureau n’est pas, semble-t-il, sans rapport avec une hypersensibilité tout court, due à un complexe physique, un surpoids encombrant pour le jeune garçon de 13 ans – non sans lien, avoue-t-il, avec une consommation importante de friandises de couleur orangée.
Il est peu de domaines où la couleur ne s’exprime pas et toutes les disciplines s’y intéressent: sociologues, physiciens, linguistes, peintres, chimistes, historiens, anthropologues, neurologues, architectes, urbanistes, stylistes et même musiciens. Et comme pour Michel Pastoureau, tout est affaire d’histoire, s’intéresser à la couleur ne signifie pas s’enfermer dans le champ de l’observation esthétique mais invite à réfléchir aux codes sociaux et culturels.

Ainsi consacra-t-il tout un ouvrage, Bleu, Histoire d’une couleur, au bleu qui, dans la Rome antique, était peu présent (et non pas inexistant, nuance !) et qui, à l’époque impériale, était associé aux Barbares, aux Germains ou aux Celtes. Autrement dit une couleur aux connotations péjoratives : avoir les yeux bleus était ainsi signe de mauvaise vie pour les femmes et considéré comme ridicule pour les hommes.

Le beige aristocratique de Nabokov

Si beaucoup de stylistes s’amusent à détourner et décaler les matières, les formes et les textures, face à la couleur, considérée comme le miroir de personnalité, ils se montrent plus prudents. Ce « beige mitterrandien », cité dans un San Antonio, que Pastoureau oppose au beige aristocratique aimé par Nabokov en dit beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire sur un rapport au monde et à l’espace.

Enfin, Michel Pastoureau s’interroge sur le pouvoir des pigments, se demandant : existe-t-il « encore de nos jours, dans chaque domaine que ce soit, des couleurs séduisantes ? Des couleurs érotiques ? Des couleurs qui gardent un peu de leur mystère ou de leur symbolique » et qui parviennent à échapper aux brainstormings sans cesse en quête d’inspiration du marketing formaté et ciblé ? Une réponse partielle lui a été donnée dans une classe de CM1. Invité à parler de la couleur, proposant des jeux pédagogiques, Michel Pastoureau tenta de diviser les élèves en équipes de couleurs différentes. Aucun enfant ne souhaita intégrer l’équipe violette. L’un deux mangea le morceau : « le violet n’est pas une couleur pour les enfants« . Un autre confirma : « une amie de ma grand-mère a les cheveux violets« . Peut-être que la vérité sort vraiment de la bouche des enfants.

Les couleurs de nos souvenirs - PRIX MEDICIS ESSAI 2010.

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Cultivons nous avec Bobby Solo

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La charte de France Télévisions prévoit notamment de proposer une offre diversifiée de programmes dans le domaine du divertissement et de la culture qui contribuent au rayonnement de la francophonie, et à la diffusion de la culture et de la langue française dans le monde.

Petit cas pratique ce lundi 24 janvier avec une émission diffusée sur France3 intitulée « Je t’aime à l’italienne » et animée par Yves Lecoq, Karen Cheryl –assez étrange avec comme un flou au milieu du visage- et Henry-Jean Servat, le sous-spécialiste amphigourique des princes et princesses.
L’idée : présenter l’Italie au travers des chansons les plus romantiques et les plus « ensoleillées ». Figurent au programme : Charles Aznavour et Milva, Toto Cutugno, Umberto Tozzi, Adriano Celentano, et Gigliola Cinquetti entre autres.

Bon soyons honnêtes, ça commence par un décor qui se veut typique et qui ressemble à une reconstitution fauchée d’une pizzéria de galerie marchande. Quand Yves Lecoq gêné par cette corvée demande à Frédéric François, élevé en Sicile, s’il a l’impression d’être un peu chez ses grands-parents, il faut au chanteur une dose considérable d’enthousiasme de commande pour feindre d’y croire. On souffre pour eux, d’autant qu’ils sont entourés de quelques figurants habillés en yachtmen des années 50 (lointain rappel chic de Vacances romaines?) toutes dents dehors, crispés dans une attitude joyeuse, donc forcément italienne. La dolce vita version série Z.

Dans une narration de thèmes sensés nous faire découvrir l’Italie se succèdent des chansons soit interprétées par des Italiens soit par des français mais avec un rattachement italien. Ainsi Léo Ferré uniquement parce qu’il habitait en Toscane…. Les propos de transition de Karen Cheryl et de Henry-Jean Servat, débités dans une syntaxe approximative, sont décousus et rendus encore plus improbables qu’ils sont systématiquement ponctués par le même plan de coupe d’unes des figurantes. A croire qu’on manquait tellement de moyens qu’on n’a pas pu les payer pour qu’ils restent durant toute la durée du tournage
Au milieu de ce naufrage que peut-il arriver de plus aux téléspectateurs ballottés entre les commentaires à deux balles et les images achetées à l’INA ? L’invité mystère ou plutôt l’invité improbable, en l’occurrence Bobby Solo.

Vite précipitez-vous sur votre ordinateur pour le googleliser. Vous apprendrez que la réplique romaine du King est l’auteur de la chanson « une larme dans tes yeux », dont Mike Brandt a fait une reprise.
Bref on a fini par apprendre quelque chose, preuve que la charte de France Télévisions a été respectée, au moins s’agissant de diffusion de la culture…. entre Rimini et Paris.

Les gens qui s’y connaissent s’y connaissent

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Les gens bien ne s’y connaissent pas. C’est à cela qu’ils se reconnaissent.
Les gens qui s’y connaissent sont étrangers à toute espèce d’expérience. C’est la raison pour laquelle ils exhibent une inquiétante familiarité de vieux routier avec toute chose. Les gens qui ont fait le tour de la question passent leur temps à tourner autour des murailles de la citadelle en se glorifiant de n’y avoir jamais mis les pieds.[access capability= »lire_inedits »] S’ils mettaient leurs pieds dans des questions, ils sauraient qu’elles dépaysent et remuent la plante des pieds humains. S’ils avaient étudié à fond n’importe quelle question, ils sauraient bien qu’elle est rigoureusement insoluble, qu’elle les met cruellement en défaut et que personne n’a jamais dépassé la cime des poils inférieurs de la cheville d’aucune question.

« Tu veux que je te dise pourquoi ? » et l’incontournable « Tu vois ce que je veux dire ? » sont les deux mamelles du connaisseur. Ces deux questions constituent le hoquet du connaisseur. Pour tenir à distance un spécialiste multirécidiviste, il est certes aisé de répondre un « non » chaleureux et enjoué à la première et de répliquer à la seconde question par un fraternel : « Et toi, tu entends ce que je vois ? »

Les gens qui s’« y » connaissent s’« y » connaissent, certes, mais où ? Leur mystérieux « y », qu’ils trimballent partout avec eux sous le bras et posent négligemment sur le bar à leur arrivée, semble désigner un lieu inaccessible. Les gens qui s’y connaissent sont obligés d’employer des termes techniques, tu saisis ? Pire encore, ils en expliquent fréquemment le sens. Les gens qui s’y connaissent connaissent les connaisseurs. Dans chaque domaine, ils tiennent à nous informer généreusement de l’identité des vrais connaisseurs, qui ne sont pas du tout ceux qu’on croit.

« Tu m’as compris ? Tu vois ce que je veux dire ? Tu vois ? » Les questions du connaisseur sont des ordres. Les gens qui s’y connaissent sont supérieurs, certes. Dans leur pêche perpétuelle à la connivence, ils se ruent pourtant sur le vulgum avec une avidité désarmante et enfantine. Les gens qui s’y connaissent vouent au péquin ignorant une dévotion secrète.

La seule différence entre les gens qui s’y connaissent et les vrais spécialistes réside dans la capacité de ces derniers à dissimuler les traits les plus visiblement pathologiques de leur délire, comme le clignement d’œil appuyé par exemple. Cette dissimulation s’appelle le professionnalisme. Les plus grands spécialistes n’y connaissent absolument rien, tu vois ? Et cela pour une bonne raison : l’existence sur Terre vient de surgir, il y a trois secondes. Nous ne sommes pas prêts. Non, pas encore.[/access]

Le Royaume sur les dents : des rats au Ten Downing street

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A deux reprises cette semaine, le nouveau coloc de David Cameron au Ten Downing street a benoîtement joué les guest stars rongeuses, au nez et aux moustaches de la correspondante politique d’ITV qui s’est courageusement jetée derrière les barrières de sécurité. Les Brits sont bien connus pour leur amour des bêtes et le rat cabotin est désormais le chouchou des medias. A quand l’interview dans le Sun, « Ma vie avec Dave », avec détails croustillants à la clé ?

Las, la star a du souci à se faire. Le conseil municipal de Westminster dont dépend la résidence du premier ministre a déjà dépêché sur place son spécialiste maison qui a promis de régler le problème avec une méthode « aussi humaine que possible ». Muni de sacs en plastique Waitrose (le Monoprix local) contenant ses gentils pièges, le traqueur hante les buissons du 10…. Avec un succès plus que mitigé.

Plutôt dépité, il a déploré que la famille Cameron ait des enfants, mais pas de chat (quelle erreur politique !), et affirme que le rongeur viendrait en fait plutôt du jardin du numéro 11, résidence du Chancelier de l’échiquier George Osborne, qui s’est lancé dans des grands travaux. Le rat est très malin et la nation retient son souffle, les bookmakers se frottent les mains. La ville est déjà infestée d’écureuils gris exterminateurs de roux et de renards voraces, mais cette fois, pas de doute, les rats sont bien entrés dans Londres.

L’exception anticapitaliste française

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Un sondage commandé à l’Ifop par La Croix et publié le 25 janvier révèle qu’un bon tiers des Français pensent que l’économie de marché et le capitalisme forment un système qui, je cite, « fonctionne mal et qu’il faut abandonner », que seuls 15% d’entre eux estiment qu’il « fonctionne plutôt bien et qu’il faut le conserver » et que les 52% restants jugent qu’il « fonctionne plutôt mal mais qu’il faut le conserver car il n’y a pas d’autre alternative ». Ce résultat est d’autant plus remarquable que cette étude a été menée dans 9 autres pays – l’Allemagne, la Grande Bretagne, les Etats-Unis, la Pologne, l’Italie, les Pays-Bas, la Chine, le Brésil et l’Australie – et que, manifestement, il y a là un truc tout à fait spécial avec les Français.

On n’est bien sûr pas étonné d’apprendre que 65% des Chinois se prononcent en faveur du capitalisme et que seuls 3% d’entre eux l’abandonneraient volontiers. Ce qui est plus frappant, c’est qu’en matière de détestation de l’économie de marché, nos compatriotes remportent – et de loin – la palme d’or de cette sélection de dix pays. Jugez plutôt : les plus critiques juste après nous sont les 22% d’Italiens qui prônent un abandon pur et simple du capitalisme – 11% de moins que chez nous – suivis de 20% des Néerlandais, 15% des Polonais, 13% des Etatsuniens, 12% des Allemands, 10% des Anglais, 9% des Australiens, 7% des Brésiliens et – comme déjà noté plus haut – 3% des Chinois.

Là où cette étude est encore plus instructive, c’est que l’anticapitalisme à la française est plus présent chez nos 18-24 ans que dans toutes les autres tranches d’âge. Ils sont tout simplement 48% à vouloir abandonner l’économie de marché contre 22% des jeunes Italiens (qui arrivent en deuxième position) et – par exemple – 4% des 18-24 ans allemands.
Il y a donc vraiment quelque chose de spécial en France. Un quelque chose qui fait que nous avons une vision extrêmement négative de l’économie de marché alors que des pays similaires – comme nos voisins d’outre-Rhin – en ont une vision clairement positive (46% contre 15% en France) ou, au moins, estiment que c’est la meilleure alternative disponible. Un quelque chose de spécial qui fait que nos 18-24 ans sont de très loin les plus critiques vis-à-vis de ce système qui remporte ailleurs une adhésion très large, notamment chez les jeunes adultes.

Les Français sont nuls en économie

Et ce quelque chose c’est que les Français sont notoirement nuls en économie. Encore soulignée par le quizz 2010 de TNS Sofres qui nous attribue une note moyenne de 8.5 sur 20, cette petite particularité a été régulièrement signalée par des enquêtes internationales qui nous placent systématiquement parmi les nations les moins compétentes en la matière. La plupart des Français parlent de « la croissance » sans savoir de quoi il est question, n’ont pas la moindre idée du fonctionnement d’une entreprise et se font une idée totalement fausse de l’économie de leur propre pays.

Il n’y a pas de mystère. Ce n’est pas que nous soyons moins malins que les autres mais c’est plutôt que nous baignons, depuis notre plus tendre enfance, dans l’idée selon laquelle l’économie est une science mineure, presque inutile et qui n’existe qu’en tant que subdivision du discours politique. Notre système éducatif néglige ou – dans le meilleur des cas – bâcle cette matière à tel point que les 35% de nos compatriotes qui déclarent avoir suivi une formation en économie au cours de leur scolarité n’arrivent pas à obtenir la moyenne au quizz de TNS Sofres. Nos médias – télévision en tête – relayent une information économique d’une pauvreté effarante quand elle n’est pas honteusement partiale (l’inénarrable « Fric, Krach et Gueule de bois », présenté en prime-time sur France 2 par Pierre Arditi, Daniel Cohen et Erik Orsenna est un modèle du genre). Les rayons « économie » de nos librairies – quand ils existent – alignent au mieux deux ou trois brûlots conspirationnistes (la « stratégie du choc » de Naomi Klein ou « l’horreur économique » de Viviane Forrester) et un manuel pratique d’évasion fiscale. Nos politiques, énarques de formation, n’ont pour la plupart jamais suivi la moindre formation économique et – pour enfoncer le clou – n’ont jamais mis non plus les pieds dans une entreprise.

Il y a quelques années, Paul Krugman notait qu’« il y a quelque chose de spécial dans la façon dont la classe politique française discute de questions économiques. Dans aucun autre pays développé, on ne trouve une élite aussi désireuse de laisser les belles phrases l’emporter sur le raisonnement, de rejeter les leçons de l’expérience au profit d’illusions de grandeur ». Je ne suis pas souvent d’accord avec Krugman mais là, il faut le reconnaitre, il vise assez juste. Au-delà même de notre classe politique, il y a chez nous et particulièrement dans l’esprit de nos « élites intellectuelles » l’idée fermement ancrée qu’une analyse économique et la présentation des faits n’a pas plus de valeur qu’une opinion. En France, le réel n’a pas prise. Une vague conviction personnelle a plus de valeur qu’un raisonnement étayé par les faits et une affirmation fallacieuse conforme à nos idées toutes faites a plus de poids qu’une demi-douzaine de démonstrations.

Pendant ce temps, le peuple français souffre, mais le pire c’est qu’il ne sait pas pourquoi.

Taillandier et les Cosaques

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L’admirable Romaric Sangars et l’excellent Olivier Maulin – qui, selon la légende, auraient été vus à jeun pendant plusieurs heures consécutives, il y a quelques années, par un témoin lui-même probablement bourré – inaugurent le très prometteur « cabaret littéraire » du Cercle Cosaque. Leurs deux premiers invités seront l’écrivain François Taillandier, auteur de la Grande Intrigue, qui participera à une discussion sur son œuvre et proposera une intervention surprise, et l’éditeur Olivier Frébourg, qui présentera le Manifeste Chap, ou comment résister élégamment à la vulgarité ambiante. La première réunion du Cercle Cosaque se tiendra dans un café – comme l’implique toute littérature un peu exigeante – Chez Barak, le jeudi 3 février, au 29 de la rue Sambre et Meuse à Paris (10e).

Un rendez-vous lancé en particulier à ceux qui, comme Léon Bloy, attendent « les Cosaques et le Saint Esprit ».

Entrée libre, sauf banquiers.

TIME TO TURN

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Chronique post mortem

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La Mort d’Absalon (Bible d’Utrecht)

Le récit plus ou moins romancé de la perte d’un enfant est devenu un genre littéraire à part entière, au point qu’il a même fourni le prétexte à une de ces querelles bien parisienne entre deux écrivaines connues, l’une accusant l’autre de rapt d’enfant mort pour donner de la chair à sa prose.

Peu d’hommes se sont risqués dans une entreprise aussi éprouvante que périlleuse : rater littérairement la mise sur la place publique de la plus grande des souffrances répertoriée peut être pardonné à une femme, même romancière de métier. On se dira qu’il fallait qu’elle passe par là pour être capable de créer à nouveau, et que le cri du déchirement maternel devant l’enfant mort peut être dissonant, et néanmoins respectable.

Les hommes ont un terrible handicap dans ce domaine : il s’appelle Victor Hugo. Comment écrire sur la disparition d’un enfant après À Villequier ?

« Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
Quoi donc ! Je ne l’ai plus ! »

Michel Rostain a relevé ce défi dans un livre magnifique Le Fils qui vient de paraître chez Oh ! Editions.

Le germe d’un malheur contagieux

En 2003, cet ancien soixante-huitard devenu saltimbanque de la culture et directeur de la scène nationale de Quimper perd Lion, son fils unique de vingt ans, engendré sur le tard avec sa compagne Martine, artiste lyrique. Le jeune homme, étudiant en philo à Rennes a été victime d’une maladie aussi rare que terrible, en dépit d’un nom latin qui pourrait la rendre esthétique, sinon sympathique : Purpura fulminans, communément appelée méningite fulgurante. Une bactérie ultra-virulente fait exploser le système vasculaire du patient dont le corps se couvre progressivement d’hématomes jusqu’à l’issue fatale. Voilà pour les faits.

Se voir tout d’un coup dépouillé de ce que l’on a de plus précieux et de plus prometteur est l’épreuve suprême en temps de paix. Elle frappe d’effroi tout ceux qui entourent les parents qui l’ont subie, et par conséquent risque de les isoler du monde des gens ordinaires : soit on les accable d’une sollicitude surjouée, soit on les évite, comme s’ils portaient en eux le germe d’un malheur contagieux.

Comment bien mourir quand on ne croit pas en Dieu

Michel Rostain, de retour dans son théâtre après la période de congé administratif concédée en ces circonstances, tient ce discours à ses collaborateurs, pour tenter d’éviter cette double impasse :

« Si vous me demandez comment je vais, comment pourrais-je vous répondre ? Si je disais que je ne vais pas bien, ce serait lancer un appel au secours. Donc je ne vais pas mal, je ne suis pas faible. Mais je vous dois la vérité, je ne peux pas dire que je vais bien : ça ne va pas bien du tout. C’est donc à la fois plus simple et pire. Je ne vais pas mal et je ne vais pas bien. Une autre fois, j’essaierai de vous parler de ce deuil plus complètement. Pas aujourd’hui. »

Cette « autre fois » est arrivée sept ans plus tard, après que Michel Rostain eut quitté son théâtre breton et rejoint son midi natal pour, comme on dit, jouir d’une retraite aussi active que méritée.

Ce récit fait pleurer, certes, mais il fait rire aussi, en nous décrivant l’art du deuil comme d’autant plus difficile à pratiquer que l’on ne dispose d’aucune des béquilles aimablement fournies aux croyants par les rites religieux.

La prétention, racontée sur un ton d’autodérision grinçante, des gens du spectacle à mettre de côté, pour les funérailles, les gens de métier des pompes funèbres (ce ne sont pas eux qui vont nous donner de leçons de mise en scène !) est un de ces moments du récit qui fait de ce livre autre chose qu’une pierre tombale textuelle.

Mais on trouve aussi de la révolte, de la tendresse, juste ce qu’il faut de narcissisme de l’auteur pour qu’il ne soit pas le simple médecin légiste de son âme à lui…

Comment bien mourir lorsque l’on ne croit pas en Dieu ? Cette question devient un casse-tête lorsqu’elle se présente de manière inopinée : la quête d’une sépulture adéquate pour ce fils dont ses parents ne connaissent, en fait que des bribes des passions qui l’animaient. Cette quête les conduira jusqu’en Islande où les cendres de Lion seront dispersées au pied d’un volcan qui fera, quelques années plus tard, beaucoup parler de lui : l’Eyjafjöll, dont l’éruption en mars 2010 causera d’énormes perturbations dans le trafic aérien. Les dieux nordiques ont vengé la mort de Lion.

Le fils - PRIX GONGOURT DU PREMIER ROMAN 2011

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Les Iraniens rhabillent la chef de la diplomatie européenne pour l’hiver

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Avant de partir au sommet d’Istanbul pour un nouveau round de négociations avec les Iraniens, la Britannique Catherine Ashton, notre ministre européen des Affaires étrangères, avait été longuement briffée : pour ne pas violer les codes de pudeur chiites, il était impératif qu’elle évite tout contact physique (au moins en public) avec les représentants de la République islamique.

No handshake, no problem : conformément aux instructions, la dame a soigneusement gardé les mains croisées derrière le dos. En plus elle a choisi dans sa garde-robe ce qu’il y a de plus modeste en termes de couleurs et de coupe. Mais pour la presse iranienne cela n’a pas suffi.

Un clic et hop : grâce à Photoshop, les graphistes des journaux ont pu rendre à Mme Ashton le niveau requis de pudeur. A Téhéran, les femmes on ne les touche pas, on les retouche…

Egypte : la main de Washington ?

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Les États-Unis sont-ils les instigateurs masqués des émeutes en Egypte ? C’est ce que insinue le Daily Telegraph d’aujourd’hui. Le quotidien anglais cite des notes obtenues par WikiLeaks et publiées vendredi par le journal norvégien Aftenposten, selon lesquelles le gouvernement américain a financé des organisations de propagande pour la démocratie en Égypte, et cela dès l’époque de George Bush Jr. Effectivement, USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international a consacré 66,5 millions de dollars en 2008 et 75 millions en 2009 pour soutenir des programmes égyptiens pour la promotion de ce qu’on appelle « bonne gouvernance »

Sauf qu’une lecture plus rigoureuse de ces notes laisse un peu sceptique. Il est vrai que l’ambassade américaine au Caire a financé des organisations comme l‘Alliance des mouvements de jeunesse et il n’est pas faux que certains activistes égyptiens ont parlé de 2011 comme d’une année de changement. Or, 2011 est une année électorale et le président Moubarak lui-même a maintes fois parlé de certaines reformes ncessaires à l’occasion de cette échéances. Les diplomates américains ont tout simplement fait leur boulot : créer de contacts avec tous les éléments de la société égyptienne. D’ici à les créditer d’une telle clairvoyance ou de telles manigances…

Il est aussi difficile d’imaginer que les Américains ont planifié dès décembre 2007 les événements actuels que de croire qu’ils se sont lancés dans un jeu périlleux qui consisterait à fomenter une révolution chez un allié sûr comme l’Egypte. Mais on ne prête qu’aux riches. Si les évènements actuels étaient survenus dans 20 ans, on aurait sûrement accusé les Chinois…

Demain, j’arrête le mauvais esprit !

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J’en ai marre d’être du côté des mal-pensants ! Pourtant, depuis le temps, je m’étais habituée. Déjà, enfant, les béguines qui se dévouaient à mon instruction hochaient leur tête caparaçonnée et, d’un air entendu, avares de mots, se signifiaient mutuellement que j’avais un mauvais esprit. A l’époque, ça ne me faisait ni chaud ni froid : je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Enfin… si, cela me faisait chaud : aux fesses. Car Mère Augustine rendait compte à ma mère, qui rendait compte à mon père, qui rendait compte à mon joli derrière. Sans que cela apporte beaucoup de changements.[access capability= »lire_inedits »]

C’est ainsi que je fis, à mon corps défendant, mes premières incursions dans le camp des mal-pensants. Ma foi (!), je ne devais pas m’y trouver si mal, car la suite montrera que j’y ai rapidement pris mes aises.

Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’encenser ces nouvelles icônes que sont les cancres. Tout le monde sait depuis vingt ans que les cancres sont tous des HP[1. Individu à haut potentiel (surdoué)], Einstein en tête ! Et on ne va pas museler Einstein, n’est-ce-pas ? Même si le cancre d’aujourd’hui ressemble plus à Paris Hilton qu’au père de la relativité universelle, peu importe, depuis Prévert, nous savons que les cancres sont sacrés. Point à la ligne !

Non, il ne s’agit pas des cancres ; il s’agit de tous ceux, généralement de bonne volonté, qui, sans le vouloir, se retrouvent dans le mauvais camp, celui des mal-pensants, parce qu’on leur a dit qu’ils pouvaient dire ce qu’ils pensaient et qu’ils ont cru que c’était vrai. Ils n’avaient pas le bon décodeur, ils croyaient au sens des mots et ils ont dit ce que, réellement, ils pensaient. Innocents !

Donc, le camp des mal-pensants, je connais. Et même, je plains tous ceux qui ne se sont jamais fait virer de leur école, lourder de leur boulot, sortir de leur club de sport, évincer de la rédaction de leur canard, écarter de leur syndicat, déloger de leur conseil d’administration, renvoyer de leur cercle de conférences, expulser d’une boîte de nuit, limoger d’un conseil ministériel, bannir de chez leur grand-mère ou exclure d’un salon pour cause de mauvaise conduite. C’est une expérience que tout honnête homme doit avoir vécue au moins une fois dans sa vie. C’est extraordinairement vivifiant !

Bref, c’est ainsi que, sans l’avoir jamais voulu, de bourgeoise en intello, je me traîne depuis belle lurette dans le camp des méchants. Par atavisme, par choix et par paresse. Mais pas par goût de la rébellion. Je n’ai jamais voulu emmerder personne en perdant la foi chez les cathos. Je n’ai jamais tenté de mépriser qui que ce soit en préférant Bach à Cloclo. J’ignorais qu’il fallait encenser Rousseau et maudire Voltaire. Et j’ignorais tout autant que je ne devais pas ressentir d’amitié pour l’Etat d’Israël. Je croyais que la liberté d’opinion me permettait, à moi aussi, de dire ce que je pensais. Je l’ai fait, je l’ai dit, parce que je croyais que c’était autorisé. Ou, au moins, que ce n’était pas interdit. Et patatras ! Dans le camp des mal-pensants ! C’est comme ça, tiens-le toi pour dit !

D’accord, je prends ma carte de membre, puisque visiblement, c’est comme ça que ça marche…

Mais parfois, j’ai envie de changer de camp.

Les mal-pensants indomptables et fiers de l’être, ça me fatigue

Bien sûr, je ne suis guère séduite par la nouvelle doxa et vous n’êtes pas près de me voir circuler à vélo, voter Duflot, propager la méthode globale, absoudre des terroristes, arrêter de fumer ou partir dans un pays plein d’araignées faire la tortore pour une ONG. Faut pas pousser ! La compassion automatique, l’amour immodéré de tout ce qui vient d’ailleurs, la sinistre volupté de la culpabilité, la repentance à toute heure, l’abandon de soi et des siens, le déni de la réalité et les pieds qui ne touchent plus le sol, très peu pour moi !

Mais le très sélect cercle des mal-pensants autoproclamés, décomplexés, martyrisés, incompris, sous-médiatisés, surexposés, fins, instruits, débordants d’humour, cultivés, non aliénés, vifs, critiques, amusés, exaspérés, inclassables et surtout indomptables et fiers de l’être par-dessus le marché, ça me fatigue… Ou plutôt, ça me rappelle les béguines. Je crois qu’aux yeux des mal-pensants aussi, je ne vais pas tarder à avoir un mauvais esprit. Peut-être que, dans cette tribu-là, j’ai également un mal fou à décrypter les codes, à deviner ce que l’on attend de moi, à dénicher où, cette fois, se trouve la frontière entre le Bien et le Mal, parce qu’il y en a toujours une, même et surtout quand on veut l’abolir ou que l’on prétend s’en affranchir.

Mon admiration, sincère, pour le courage d’un Muray ou la lucidité d’un Finkielkraut va-t-elle m’imposer de nouveaux maîtres à penser ?

Parce qu’en fait, je n’ai jamais voulu mal penser. Ni bien penser. Penser tout court me suffirait déjà grandement.[access]

Bernanos, le mal-pensant

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Autobiographie chromatique

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photo : bridgetmckenz
photo : bridgetmckenz

« Une robe rouge est-elle encore rouge lorsque personne ne la regarde ?« , questionnait Goethe dès le début du 19ème siècle. Ce que le théoricien allemand qualifiait de rouge est-il encore rouge aujourd’hui ? Et si tant est que cette robe fut rouge, quel sens cette couleur donne à notre souvenir avec souvent la complicité de notre propre imaginaire ?

Michel Pastoureau historien médiéviste, spécialiste des couleurs et des symboles, nous propose, dans son dernier ouvrage Les couleurs de nos souvenirs (Prix Médicis de l’essai 2010) une réflexion passionnante sur sa propre « vie chromatique ».

Au rouge de l’interdit

Il fournit, chapitre après chapitre un récit précis et concret de la couleur à l’œuvre dans notre quotidien, nos loisirs, dans le cinéma, dans notre vocabulaire, dans le sport ou encore – bien évidemment – dans la peinture.
Né à Paris de parents bohèmes et tolérants, Michel Pastoureau a grandi dans la pharmacie de sa mère, en haut de la butte Montmartre. C’est dans ces circonstances et ces lieux qu’il aiguise son hypersensibilité chromatique : les couleurs sont en effet indispensables pour distinguer les boîtes, les pots, les flacons et surtout les produits dangereux marqués d’une étiquette au rouge de l’interdit et frappés de lettres noires castratrices qui ôtent toute envie d’y toucher : « POISONS ».

Mais tout commence vraiment à l’âge de 5 ans, lorsque Michel Pastoureau rencontre un ami proche de son père, André Breton. Toujours vêtu d’un gilet jaune, Breton est responsable du premier émoi chromatique de Michel Pastoureau. Depuis, pour lui, c’est la couleur du surréalisme. Surréaliste, le jaune l’est finalement resté, de surcroit associé à un gilet, comme chez l’OFNI (objet fashion non identifié) Karl Lagerfeld, quand celui-ci donne dans la sécurité routière.

Mais l’hypersensibilité chromatique de Michel Pastoureau n’est pas, semble-t-il, sans rapport avec une hypersensibilité tout court, due à un complexe physique, un surpoids encombrant pour le jeune garçon de 13 ans – non sans lien, avoue-t-il, avec une consommation importante de friandises de couleur orangée.
Il est peu de domaines où la couleur ne s’exprime pas et toutes les disciplines s’y intéressent: sociologues, physiciens, linguistes, peintres, chimistes, historiens, anthropologues, neurologues, architectes, urbanistes, stylistes et même musiciens. Et comme pour Michel Pastoureau, tout est affaire d’histoire, s’intéresser à la couleur ne signifie pas s’enfermer dans le champ de l’observation esthétique mais invite à réfléchir aux codes sociaux et culturels.

Ainsi consacra-t-il tout un ouvrage, Bleu, Histoire d’une couleur, au bleu qui, dans la Rome antique, était peu présent (et non pas inexistant, nuance !) et qui, à l’époque impériale, était associé aux Barbares, aux Germains ou aux Celtes. Autrement dit une couleur aux connotations péjoratives : avoir les yeux bleus était ainsi signe de mauvaise vie pour les femmes et considéré comme ridicule pour les hommes.

Le beige aristocratique de Nabokov

Si beaucoup de stylistes s’amusent à détourner et décaler les matières, les formes et les textures, face à la couleur, considérée comme le miroir de personnalité, ils se montrent plus prudents. Ce « beige mitterrandien », cité dans un San Antonio, que Pastoureau oppose au beige aristocratique aimé par Nabokov en dit beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire sur un rapport au monde et à l’espace.

Enfin, Michel Pastoureau s’interroge sur le pouvoir des pigments, se demandant : existe-t-il « encore de nos jours, dans chaque domaine que ce soit, des couleurs séduisantes ? Des couleurs érotiques ? Des couleurs qui gardent un peu de leur mystère ou de leur symbolique » et qui parviennent à échapper aux brainstormings sans cesse en quête d’inspiration du marketing formaté et ciblé ? Une réponse partielle lui a été donnée dans une classe de CM1. Invité à parler de la couleur, proposant des jeux pédagogiques, Michel Pastoureau tenta de diviser les élèves en équipes de couleurs différentes. Aucun enfant ne souhaita intégrer l’équipe violette. L’un deux mangea le morceau : « le violet n’est pas une couleur pour les enfants« . Un autre confirma : « une amie de ma grand-mère a les cheveux violets« . Peut-être que la vérité sort vraiment de la bouche des enfants.

Les couleurs de nos souvenirs - PRIX MEDICIS ESSAI 2010.

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Cultivons nous avec Bobby Solo

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La charte de France Télévisions prévoit notamment de proposer une offre diversifiée de programmes dans le domaine du divertissement et de la culture qui contribuent au rayonnement de la francophonie, et à la diffusion de la culture et de la langue française dans le monde.

Petit cas pratique ce lundi 24 janvier avec une émission diffusée sur France3 intitulée « Je t’aime à l’italienne » et animée par Yves Lecoq, Karen Cheryl –assez étrange avec comme un flou au milieu du visage- et Henry-Jean Servat, le sous-spécialiste amphigourique des princes et princesses.
L’idée : présenter l’Italie au travers des chansons les plus romantiques et les plus « ensoleillées ». Figurent au programme : Charles Aznavour et Milva, Toto Cutugno, Umberto Tozzi, Adriano Celentano, et Gigliola Cinquetti entre autres.

Bon soyons honnêtes, ça commence par un décor qui se veut typique et qui ressemble à une reconstitution fauchée d’une pizzéria de galerie marchande. Quand Yves Lecoq gêné par cette corvée demande à Frédéric François, élevé en Sicile, s’il a l’impression d’être un peu chez ses grands-parents, il faut au chanteur une dose considérable d’enthousiasme de commande pour feindre d’y croire. On souffre pour eux, d’autant qu’ils sont entourés de quelques figurants habillés en yachtmen des années 50 (lointain rappel chic de Vacances romaines?) toutes dents dehors, crispés dans une attitude joyeuse, donc forcément italienne. La dolce vita version série Z.

Dans une narration de thèmes sensés nous faire découvrir l’Italie se succèdent des chansons soit interprétées par des Italiens soit par des français mais avec un rattachement italien. Ainsi Léo Ferré uniquement parce qu’il habitait en Toscane…. Les propos de transition de Karen Cheryl et de Henry-Jean Servat, débités dans une syntaxe approximative, sont décousus et rendus encore plus improbables qu’ils sont systématiquement ponctués par le même plan de coupe d’unes des figurantes. A croire qu’on manquait tellement de moyens qu’on n’a pas pu les payer pour qu’ils restent durant toute la durée du tournage
Au milieu de ce naufrage que peut-il arriver de plus aux téléspectateurs ballottés entre les commentaires à deux balles et les images achetées à l’INA ? L’invité mystère ou plutôt l’invité improbable, en l’occurrence Bobby Solo.

Vite précipitez-vous sur votre ordinateur pour le googleliser. Vous apprendrez que la réplique romaine du King est l’auteur de la chanson « une larme dans tes yeux », dont Mike Brandt a fait une reprise.
Bref on a fini par apprendre quelque chose, preuve que la charte de France Télévisions a été respectée, au moins s’agissant de diffusion de la culture…. entre Rimini et Paris.

Les gens qui s’y connaissent s’y connaissent

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Les gens bien ne s’y connaissent pas. C’est à cela qu’ils se reconnaissent.
Les gens qui s’y connaissent sont étrangers à toute espèce d’expérience. C’est la raison pour laquelle ils exhibent une inquiétante familiarité de vieux routier avec toute chose. Les gens qui ont fait le tour de la question passent leur temps à tourner autour des murailles de la citadelle en se glorifiant de n’y avoir jamais mis les pieds.[access capability= »lire_inedits »] S’ils mettaient leurs pieds dans des questions, ils sauraient qu’elles dépaysent et remuent la plante des pieds humains. S’ils avaient étudié à fond n’importe quelle question, ils sauraient bien qu’elle est rigoureusement insoluble, qu’elle les met cruellement en défaut et que personne n’a jamais dépassé la cime des poils inférieurs de la cheville d’aucune question.

« Tu veux que je te dise pourquoi ? » et l’incontournable « Tu vois ce que je veux dire ? » sont les deux mamelles du connaisseur. Ces deux questions constituent le hoquet du connaisseur. Pour tenir à distance un spécialiste multirécidiviste, il est certes aisé de répondre un « non » chaleureux et enjoué à la première et de répliquer à la seconde question par un fraternel : « Et toi, tu entends ce que je vois ? »

Les gens qui s’« y » connaissent s’« y » connaissent, certes, mais où ? Leur mystérieux « y », qu’ils trimballent partout avec eux sous le bras et posent négligemment sur le bar à leur arrivée, semble désigner un lieu inaccessible. Les gens qui s’y connaissent sont obligés d’employer des termes techniques, tu saisis ? Pire encore, ils en expliquent fréquemment le sens. Les gens qui s’y connaissent connaissent les connaisseurs. Dans chaque domaine, ils tiennent à nous informer généreusement de l’identité des vrais connaisseurs, qui ne sont pas du tout ceux qu’on croit.

« Tu m’as compris ? Tu vois ce que je veux dire ? Tu vois ? » Les questions du connaisseur sont des ordres. Les gens qui s’y connaissent sont supérieurs, certes. Dans leur pêche perpétuelle à la connivence, ils se ruent pourtant sur le vulgum avec une avidité désarmante et enfantine. Les gens qui s’y connaissent vouent au péquin ignorant une dévotion secrète.

La seule différence entre les gens qui s’y connaissent et les vrais spécialistes réside dans la capacité de ces derniers à dissimuler les traits les plus visiblement pathologiques de leur délire, comme le clignement d’œil appuyé par exemple. Cette dissimulation s’appelle le professionnalisme. Les plus grands spécialistes n’y connaissent absolument rien, tu vois ? Et cela pour une bonne raison : l’existence sur Terre vient de surgir, il y a trois secondes. Nous ne sommes pas prêts. Non, pas encore.[/access]

Le Royaume sur les dents : des rats au Ten Downing street

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A deux reprises cette semaine, le nouveau coloc de David Cameron au Ten Downing street a benoîtement joué les guest stars rongeuses, au nez et aux moustaches de la correspondante politique d’ITV qui s’est courageusement jetée derrière les barrières de sécurité. Les Brits sont bien connus pour leur amour des bêtes et le rat cabotin est désormais le chouchou des medias. A quand l’interview dans le Sun, « Ma vie avec Dave », avec détails croustillants à la clé ?

Las, la star a du souci à se faire. Le conseil municipal de Westminster dont dépend la résidence du premier ministre a déjà dépêché sur place son spécialiste maison qui a promis de régler le problème avec une méthode « aussi humaine que possible ». Muni de sacs en plastique Waitrose (le Monoprix local) contenant ses gentils pièges, le traqueur hante les buissons du 10…. Avec un succès plus que mitigé.

Plutôt dépité, il a déploré que la famille Cameron ait des enfants, mais pas de chat (quelle erreur politique !), et affirme que le rongeur viendrait en fait plutôt du jardin du numéro 11, résidence du Chancelier de l’échiquier George Osborne, qui s’est lancé dans des grands travaux. Le rat est très malin et la nation retient son souffle, les bookmakers se frottent les mains. La ville est déjà infestée d’écureuils gris exterminateurs de roux et de renards voraces, mais cette fois, pas de doute, les rats sont bien entrés dans Londres.

L’exception anticapitaliste française

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Un sondage commandé à l’Ifop par La Croix et publié le 25 janvier révèle qu’un bon tiers des Français pensent que l’économie de marché et le capitalisme forment un système qui, je cite, « fonctionne mal et qu’il faut abandonner », que seuls 15% d’entre eux estiment qu’il « fonctionne plutôt bien et qu’il faut le conserver » et que les 52% restants jugent qu’il « fonctionne plutôt mal mais qu’il faut le conserver car il n’y a pas d’autre alternative ». Ce résultat est d’autant plus remarquable que cette étude a été menée dans 9 autres pays – l’Allemagne, la Grande Bretagne, les Etats-Unis, la Pologne, l’Italie, les Pays-Bas, la Chine, le Brésil et l’Australie – et que, manifestement, il y a là un truc tout à fait spécial avec les Français.

On n’est bien sûr pas étonné d’apprendre que 65% des Chinois se prononcent en faveur du capitalisme et que seuls 3% d’entre eux l’abandonneraient volontiers. Ce qui est plus frappant, c’est qu’en matière de détestation de l’économie de marché, nos compatriotes remportent – et de loin – la palme d’or de cette sélection de dix pays. Jugez plutôt : les plus critiques juste après nous sont les 22% d’Italiens qui prônent un abandon pur et simple du capitalisme – 11% de moins que chez nous – suivis de 20% des Néerlandais, 15% des Polonais, 13% des Etatsuniens, 12% des Allemands, 10% des Anglais, 9% des Australiens, 7% des Brésiliens et – comme déjà noté plus haut – 3% des Chinois.

Là où cette étude est encore plus instructive, c’est que l’anticapitalisme à la française est plus présent chez nos 18-24 ans que dans toutes les autres tranches d’âge. Ils sont tout simplement 48% à vouloir abandonner l’économie de marché contre 22% des jeunes Italiens (qui arrivent en deuxième position) et – par exemple – 4% des 18-24 ans allemands.
Il y a donc vraiment quelque chose de spécial en France. Un quelque chose qui fait que nous avons une vision extrêmement négative de l’économie de marché alors que des pays similaires – comme nos voisins d’outre-Rhin – en ont une vision clairement positive (46% contre 15% en France) ou, au moins, estiment que c’est la meilleure alternative disponible. Un quelque chose de spécial qui fait que nos 18-24 ans sont de très loin les plus critiques vis-à-vis de ce système qui remporte ailleurs une adhésion très large, notamment chez les jeunes adultes.

Les Français sont nuls en économie

Et ce quelque chose c’est que les Français sont notoirement nuls en économie. Encore soulignée par le quizz 2010 de TNS Sofres qui nous attribue une note moyenne de 8.5 sur 20, cette petite particularité a été régulièrement signalée par des enquêtes internationales qui nous placent systématiquement parmi les nations les moins compétentes en la matière. La plupart des Français parlent de « la croissance » sans savoir de quoi il est question, n’ont pas la moindre idée du fonctionnement d’une entreprise et se font une idée totalement fausse de l’économie de leur propre pays.

Il n’y a pas de mystère. Ce n’est pas que nous soyons moins malins que les autres mais c’est plutôt que nous baignons, depuis notre plus tendre enfance, dans l’idée selon laquelle l’économie est une science mineure, presque inutile et qui n’existe qu’en tant que subdivision du discours politique. Notre système éducatif néglige ou – dans le meilleur des cas – bâcle cette matière à tel point que les 35% de nos compatriotes qui déclarent avoir suivi une formation en économie au cours de leur scolarité n’arrivent pas à obtenir la moyenne au quizz de TNS Sofres. Nos médias – télévision en tête – relayent une information économique d’une pauvreté effarante quand elle n’est pas honteusement partiale (l’inénarrable « Fric, Krach et Gueule de bois », présenté en prime-time sur France 2 par Pierre Arditi, Daniel Cohen et Erik Orsenna est un modèle du genre). Les rayons « économie » de nos librairies – quand ils existent – alignent au mieux deux ou trois brûlots conspirationnistes (la « stratégie du choc » de Naomi Klein ou « l’horreur économique » de Viviane Forrester) et un manuel pratique d’évasion fiscale. Nos politiques, énarques de formation, n’ont pour la plupart jamais suivi la moindre formation économique et – pour enfoncer le clou – n’ont jamais mis non plus les pieds dans une entreprise.

Il y a quelques années, Paul Krugman notait qu’« il y a quelque chose de spécial dans la façon dont la classe politique française discute de questions économiques. Dans aucun autre pays développé, on ne trouve une élite aussi désireuse de laisser les belles phrases l’emporter sur le raisonnement, de rejeter les leçons de l’expérience au profit d’illusions de grandeur ». Je ne suis pas souvent d’accord avec Krugman mais là, il faut le reconnaitre, il vise assez juste. Au-delà même de notre classe politique, il y a chez nous et particulièrement dans l’esprit de nos « élites intellectuelles » l’idée fermement ancrée qu’une analyse économique et la présentation des faits n’a pas plus de valeur qu’une opinion. En France, le réel n’a pas prise. Une vague conviction personnelle a plus de valeur qu’un raisonnement étayé par les faits et une affirmation fallacieuse conforme à nos idées toutes faites a plus de poids qu’une demi-douzaine de démonstrations.

Pendant ce temps, le peuple français souffre, mais le pire c’est qu’il ne sait pas pourquoi.

Taillandier et les Cosaques

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L’admirable Romaric Sangars et l’excellent Olivier Maulin – qui, selon la légende, auraient été vus à jeun pendant plusieurs heures consécutives, il y a quelques années, par un témoin lui-même probablement bourré – inaugurent le très prometteur « cabaret littéraire » du Cercle Cosaque. Leurs deux premiers invités seront l’écrivain François Taillandier, auteur de la Grande Intrigue, qui participera à une discussion sur son œuvre et proposera une intervention surprise, et l’éditeur Olivier Frébourg, qui présentera le Manifeste Chap, ou comment résister élégamment à la vulgarité ambiante. La première réunion du Cercle Cosaque se tiendra dans un café – comme l’implique toute littérature un peu exigeante – Chez Barak, le jeudi 3 février, au 29 de la rue Sambre et Meuse à Paris (10e).

Un rendez-vous lancé en particulier à ceux qui, comme Léon Bloy, attendent « les Cosaques et le Saint Esprit ».

Entrée libre, sauf banquiers.

TIME TO TURN

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Chronique post mortem

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La Mort d’Absalon (Bible d’Utrecht)
La Mort d’Absalon (Bible d’Utrecht)

Le récit plus ou moins romancé de la perte d’un enfant est devenu un genre littéraire à part entière, au point qu’il a même fourni le prétexte à une de ces querelles bien parisienne entre deux écrivaines connues, l’une accusant l’autre de rapt d’enfant mort pour donner de la chair à sa prose.

Peu d’hommes se sont risqués dans une entreprise aussi éprouvante que périlleuse : rater littérairement la mise sur la place publique de la plus grande des souffrances répertoriée peut être pardonné à une femme, même romancière de métier. On se dira qu’il fallait qu’elle passe par là pour être capable de créer à nouveau, et que le cri du déchirement maternel devant l’enfant mort peut être dissonant, et néanmoins respectable.

Les hommes ont un terrible handicap dans ce domaine : il s’appelle Victor Hugo. Comment écrire sur la disparition d’un enfant après À Villequier ?

« Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
Quoi donc ! Je ne l’ai plus ! »

Michel Rostain a relevé ce défi dans un livre magnifique Le Fils qui vient de paraître chez Oh ! Editions.

Le germe d’un malheur contagieux

En 2003, cet ancien soixante-huitard devenu saltimbanque de la culture et directeur de la scène nationale de Quimper perd Lion, son fils unique de vingt ans, engendré sur le tard avec sa compagne Martine, artiste lyrique. Le jeune homme, étudiant en philo à Rennes a été victime d’une maladie aussi rare que terrible, en dépit d’un nom latin qui pourrait la rendre esthétique, sinon sympathique : Purpura fulminans, communément appelée méningite fulgurante. Une bactérie ultra-virulente fait exploser le système vasculaire du patient dont le corps se couvre progressivement d’hématomes jusqu’à l’issue fatale. Voilà pour les faits.

Se voir tout d’un coup dépouillé de ce que l’on a de plus précieux et de plus prometteur est l’épreuve suprême en temps de paix. Elle frappe d’effroi tout ceux qui entourent les parents qui l’ont subie, et par conséquent risque de les isoler du monde des gens ordinaires : soit on les accable d’une sollicitude surjouée, soit on les évite, comme s’ils portaient en eux le germe d’un malheur contagieux.

Comment bien mourir quand on ne croit pas en Dieu

Michel Rostain, de retour dans son théâtre après la période de congé administratif concédée en ces circonstances, tient ce discours à ses collaborateurs, pour tenter d’éviter cette double impasse :

« Si vous me demandez comment je vais, comment pourrais-je vous répondre ? Si je disais que je ne vais pas bien, ce serait lancer un appel au secours. Donc je ne vais pas mal, je ne suis pas faible. Mais je vous dois la vérité, je ne peux pas dire que je vais bien : ça ne va pas bien du tout. C’est donc à la fois plus simple et pire. Je ne vais pas mal et je ne vais pas bien. Une autre fois, j’essaierai de vous parler de ce deuil plus complètement. Pas aujourd’hui. »

Cette « autre fois » est arrivée sept ans plus tard, après que Michel Rostain eut quitté son théâtre breton et rejoint son midi natal pour, comme on dit, jouir d’une retraite aussi active que méritée.

Ce récit fait pleurer, certes, mais il fait rire aussi, en nous décrivant l’art du deuil comme d’autant plus difficile à pratiquer que l’on ne dispose d’aucune des béquilles aimablement fournies aux croyants par les rites religieux.

La prétention, racontée sur un ton d’autodérision grinçante, des gens du spectacle à mettre de côté, pour les funérailles, les gens de métier des pompes funèbres (ce ne sont pas eux qui vont nous donner de leçons de mise en scène !) est un de ces moments du récit qui fait de ce livre autre chose qu’une pierre tombale textuelle.

Mais on trouve aussi de la révolte, de la tendresse, juste ce qu’il faut de narcissisme de l’auteur pour qu’il ne soit pas le simple médecin légiste de son âme à lui…

Comment bien mourir lorsque l’on ne croit pas en Dieu ? Cette question devient un casse-tête lorsqu’elle se présente de manière inopinée : la quête d’une sépulture adéquate pour ce fils dont ses parents ne connaissent, en fait que des bribes des passions qui l’animaient. Cette quête les conduira jusqu’en Islande où les cendres de Lion seront dispersées au pied d’un volcan qui fera, quelques années plus tard, beaucoup parler de lui : l’Eyjafjöll, dont l’éruption en mars 2010 causera d’énormes perturbations dans le trafic aérien. Les dieux nordiques ont vengé la mort de Lion.

Le fils - PRIX GONGOURT DU PREMIER ROMAN 2011

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Les Iraniens rhabillent la chef de la diplomatie européenne pour l’hiver

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Avant de partir au sommet d’Istanbul pour un nouveau round de négociations avec les Iraniens, la Britannique Catherine Ashton, notre ministre européen des Affaires étrangères, avait été longuement briffée : pour ne pas violer les codes de pudeur chiites, il était impératif qu’elle évite tout contact physique (au moins en public) avec les représentants de la République islamique.

No handshake, no problem : conformément aux instructions, la dame a soigneusement gardé les mains croisées derrière le dos. En plus elle a choisi dans sa garde-robe ce qu’il y a de plus modeste en termes de couleurs et de coupe. Mais pour la presse iranienne cela n’a pas suffi.

Un clic et hop : grâce à Photoshop, les graphistes des journaux ont pu rendre à Mme Ashton le niveau requis de pudeur. A Téhéran, les femmes on ne les touche pas, on les retouche…