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À Tunis, on apprend vite

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La Tunisie a chassé la Côte d’Ivoire des « Unes » et doit désormais subir à son tour la loi d’airain des médias : rien n’est plus vieux que le sujet du JT d’hier. Dommage. Ce qui se passe en ce moment en Tunisie est certes moins dramatique que les évènements d’Egypte mais non moins important vu l’originalité du processus tunisien et son caractère exemplaire de modèle possible de transition démocratique,.

Sur le terrain donc, ces derniers jours, c’est la contestation sociale qui prend la place de la révolte politique. Le pain a remplacé la liberté comme mot d’ordre numéro un dans les cortèges de Tunis. Pas un mot non plus sur l’Amérique et encore moins sur qui vous savez. Et ce qui est encore plus intéressant, les nouvelles en provenance d’Egypte servent de leçon au jour le jour, exposant les dangers à éviter et les écueils à contourner. L’édito du quotidien tunisien La Presse[1. Dont le fondateur, Henri Smadja, a aussi créé Combat.], est dans ce sens fort révélateur et mérite d’être très largement cité :

« Au sortir d’un système politique fermé où un parti dominant totalement la scène exerçait son hégémonie sur tout et tous, au nom d’une « démocratie consensuelle » adossée à des urnes bourrées, la Tunisie s’apprête à bâtir un nouvel édifice de représentation démocratique digne de cette République dont on se réclame depuis maintenant plus de 53 ans. 
Les Tunisiens l’ont montré à l’occasion de cet héroïque soulèvement populaire, la démocratie — la vraie — se conjugue au pluriel, à travers un débat contradictoire et des expressions diversifiées dont les vues et les programmes sont pesés et confrontés à l’aune de l’intérêt général et de l’avenir du pays.
Mais par-delà le légitime débat à propos du choix qui devra s’imposer entre système présidentiel et régime parlementaire ou entre modes de scrutin proportionnel et majoritaire, les citoyens et la nouvelle classe politique qui émerge de jour en jour se doivent d’approfondir la réflexion sur les différentes options qui se présentent.
Certains parlent déjà de dix-neuf partis sur la scène, les uns légalisés, d’autres en voie de l’être, et on en oublie sûrement. C’est une formidable profusion de visions du monde qui ne manquera pas d’enrichir le débat, mais qui par là même risque de troubler le citoyen et de désorienter l’électeur. Quel que soit le régime et quel que soit le mode de scrutin. Sachant que, comme tout le monde sait, le parlementarisme et la proportionnelle accentuent et encouragent le morcellement de l’échiquier politique.
Les citoyens, et notamment cette jeunesse qui vient de s’illustrer vaillamment par une conscience politique jusque-là insoupçonnée, vont devoir s’informer sur chaque courant et chaque programme, tout en étudiant les différents types de régime et tous les modes de scrutin possibles.
Cet apprentissage est le b.a.-ba de toute démocratie en construction, car la souveraineté populaire exige que le choix des citoyens soit fait en toute conscience. Même si l’émiettement de la scène politique, qui complique la donne et fragilise toute éventuelle majorité de gouvernement, gagnerait à être atténué par des regroupements en fronts, coalitions ou cartels.
Le peuple tunisien vient de se débarrasser du pouvoir personnel et de la dictature au profit d’une démocratie républicaine appelée à incarner le pouvoir en son nom. Il est essentiel de pousser la réflexion et de l’élargir pour doter le nouveau régime en construction de toutes les vertus et qualités voulues. Afin que la liberté, la démocratie et la justice soient à jamais la règle. Sans risque de dérapage. »

C’est dur à encaisser, mais on est bien obligé de constater que, depuis le 14 janvier, la presse tunisienne est souvent meilleure que la française…

La mélancolie de l’astronaute

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Il y a vingt-cinq ans, la navette Challenger explosait. Le 28 janvier 1986 pour être précis. Assez étrangement, je me souviens de la mélancolie, bien plus que de la sidération, qui s’empara de moi à la vue des images du vaisseau blanc se désintégrant dans le ciel impitoyablement bleu à la pureté mallarméenne et de toute une nation assistant en direct à l’événement en « mordant au citron d’or de l’idéal amer ».

En matière de rêve spatial, je suis totalement dépourvu de conscience politique et je reste l’enfant amoureux des récits de Jules Verne et l’adolescent goûtant aux charmes doux-amers des Chroniques martiennes de Bradbury. Je me souviens très bien du visage de Reagan, les yeux au ciel, comprenant soudain ce qui se passait. Je me souviens aussi qu’il y avait une institutrice à bord de Challenger. Cela m’avait marqué parce que c’était ma première année d’enseignement. J’ai eu le deuil américain, ce jour-là, alors que Reagan franchement, ce n’était vraiment pas mon genre de beauté. Entre sa politique économique et son financement des contras au Nicaragua alors que j’avais des copains du CSN qui partaient comme volontaires couper de la canne à sucre pour aider les sandinistes, Reagan, c’était même l’incarnation du mal. Mais là, j’avais l’impression que son malheur était le mien, et puis, par extension, celui de toute l’humanité. J’ai ressenti d’ailleurs la même chose le 11 Septembre. Ce n’est pas seulement dû à cette surprenante faculté étatsunienne qui sait rendre instantanément cinématographique le réel et donner l’impression, si juste finalement, que la catastrophe est toujours plus catastrophique que ne l’aurait imaginé le plus pervers des scénaristes.

Non, il s’agissait juste, pour Challenger comme pour le 11 Septembre, de l’impression de perdre quelque chose en route, quelque chose qui m’appartenait mais qui appartenait aussi à tous les autres. On comprend exactement, dans ces moments-là, la princesse Bibesco quand elle affirmait : « La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière. »

L’explosion de Challenger, c’est mon deuil personnel de la conquête spatiale qui fut la grande affaire de mon enfance, avec peut-être ce qui se cachait sous les jupes des filles. Je ne suis pas dupe, je sais très bien que l’espace (pas les filles), ce fut aussi une féroce concurrence géopolitique. Et c’est quand même toujours avec un certain plaisir que je me dis que si les USA ont fini par gagner le match en 1969 avec le premier pas sur la Lune, c’est tout de même l’URSS qui avait ouvert le score avec le Spoutnik en 1957. Elle menait d’ailleurs encore à la mi-temps avec Gagarine, premier homme dans l’espace en 1961 et même avec la première femme en 1963, la trop oubliée Valentina Terechkova qui n’a pas, à ma connaissance, de collèges à son nom dans les banlieues rouges contrairement à son homologue masculin.

Pourtant, au bout du compte, en la matière, la victoire de chaque camp m’enchantait et il en était de même pour mon père qui me racontait avec la même émotion le premier bip du spoutnik entendu à la radio et la descente de l’échelle par Armstrong, douze ans plus tard, qu’il avait regardée dans un bistrot de Rouen, une nuit d’été, sur un téléviseur mal réglé.

La conquête spatiale, désormais, ne fait plus partie de nos rêves. Enfant, des magasines trop optimistes me promettaient des week-ends sur la lune pour 1980 et des grandes vacances sur Mars pour l’an 2000. Les romanciers de science-fiction, même les plus foutraques comme ceux du Fleuve Noir, ou bien les cinéastes m’annonçaient la même chose. Ils se sont trompés et je leur en veux un peu, d’autant plus qu’ils avaient plutôt bien anticipé, hélas, nos années 10 en matière de problèmes écologiques aggravés par la surpopulation comme dans Soleil vert ou le totalitarisme soft panoptique et médicalisé comme dans THX 1138.

Il apparaît de plus en plus nettement, depuis Challenger, que l’espace n’est plus notre affaire, que cosmonaute (pour les Russes), astronaute (pour les Américains) ; spationaute (pour les Français) et même taïkonaute (pour les Chinois) ne sont plus des métiers qui font rêver les enfants perdus dans l’exploration cyberautiste d’un virtuel de plus en plus envahissant.

Je ne ferai donc jamais ce Voyage dans les Etats et Empires de la Lune dont rêvait mon cher Cyrano dès 1657 (tiens, quatre siècles pile avant Spoutnik.) Et je suis condamné, semble-t-il, à passer le reste de mon âge sur une planète de plus en plus déplaisante, cloué au sol comme un Prométhée au chômage. Ou, pour dire les choses autrement :

« Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie. »

Les CRS en grève : que fait le peuple ?

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Rien ne va plus dans les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) : ces policiers chargés du maintien de l’ordre public se révoltent contre les projets du ministère de l’Intérieur de dissoudre un certain nombre d’unités, notamment à Marseille et à Lyon. Dans la cité phocéenne, une centaine d’entre eux ont entamé une grève de la faim, et ils ont reçu le soutien de leurs collègues répartis sur l’ensemble du territoire.

Autant dire qu’aujourd’hui, un mouvement revendicatif assorti de manifestations de rue pour faire plier le gouvernement sur n’importe quel sujet ne trouverait pas en face de lui de bataillons bleus suffisamment motivés pour dissuader les gens concernés d’aller mettre le souk dans les ministères ou les préfectures. Si rien de tel ne se produit ce sera, hélas, la preuve par le fait que ces réductions d’effectifs sont bel et bien justifiées.

Producteurs de lait, éleveurs de porcs, pécheurs du Guilvinec, CGT du livre, dockers de Marseille, faites un effort ! Il y va de l’emploi de vos camarades casqués !

Tunisie, Egypte : Bachir el Assad a sa petite idée…

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Dans un entretien accordé par le président syrien au Wall Street Journal, Bachir el Assad livre ses réflexions sur la situation dans la région suite aux évènements en Tunisie et en Egypte. La lecture de ses propos n’est pas seulement fascinante mais aussi importante pour comprendre les courants de fond qui agitent le monde arabe -ainsi que l’Iran et la Turquie. L’échange est particulièrement révélateur

WSJ : En tant que président de la Syrie, quelle est votre vision des évènements en Tunisie, en Egypte en Algérie et en Jordanie ? Comment voyez-vous les changements dans la région et quelles en seraient les éventuelles répercussions en Syrie ?

Bachir el Assad: [..] Je ne parle pas ici au nom des Tunisiens ou des Egyptiens. Je parle au nom des Syriens [..]. Nous sommes dans des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce qu’il faut être proche des croyances du peuple. C’est un point essentiel. Quand il y a une divergence entre la politique menée et les croyances et intérêts du peuple, un fossé se crée et cela génère des perturbations. Car les gens ne vivent pas qu’en fonction de leurs intérêts matériels, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si vous ne comprenez pas la dimension idéologique de la région, vous ne pouvez pas comprendre ce qui est en train de se passer[1. WSJ: As the president of Syria, how do you see what is happening in Tunisia, Egypt, Algeria, and Jordan? How do you see the region changing and eventually, what does that mean for Syria itself?
Assad : It is about another important issue. I am not talking here on behalf of the Tunisians or the Egyptians. I am talking on behalf of the Syrians. It is something we always adopt. We have more difficult circumstances than most of the Arab countries but in spite of that Syria is stable. Why? Because you have to be very closely linked to the beliefs of the people. This is the core issue. When there is divergence between your policy and the people’s beliefs and interests, you will have this vacuum that creates disturbance. So people do not only live on interests; they also live on beliefs, especially in very ideological areas. Unless you understand the ideological aspect of the region, you cannot understand what is happening.
].

Quels sont donc ces “croyances” du peuple ? Quelle est cette « idéologie » régioniale qui est, selon Assad, la clé de la survie des régimes ? Quelle est la différence entre la Syrie et les pays comme la Tunisie, l’Egypte, le Yémen ou la Jordanie ? Si on avance par élimination on peut tout de suite exclure, cela va sans dire, les libertés démocratiques, mais aussi l’Islam : la Syrie est un Etat laïque et les Frères musulmans locaux ont été méthodiquement exterminés par le père de l’actuel président en 1982. Ce n’est pas non plus la situation économique : le PIB égyptien est supérieur à celui de la Syrie (5%-10% de différence) ou de la Jordanie. En fait, la seule différence entre la Syrie et ses voisins est son hostilité viscérale aux Etats-Unis et à Israël.

Cette analyse, juste et profonde, du président syrien jette une lumière nouvelle sur la situation dans la région. Peu importe si l’Egypte a fait des progrès énormes grâce à l’aide américaine, et si elle a récupéré les territoires occupés par Israël jusqu’au dernier millimètre carré : le rejet est idéologique et n’a rien à voir avec tel ou tel contentieux réel.

Voilà donc la politique qui sera adoptée par les Frères musulmans s’ils arrivaient au pouvoir au Caire : plus de relations avec Israël, plus de relations avec les Etats-Unis. Les problèmes profonds de l’Egypte sont tellement compliqués que personne, quelle que soit la longueur de sa barbe, ne pourra les résoudre rapidement. Mais le président syrien nous dit que ce n’est même pas la peine d’essayer. Il nous dit que ventre creux a une ouïe sélective et, plutôt que de le remplir, il suffit de murmurer les formules magiques qui détournent la colère.

Les « absences » de Jacques Chirac

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Le 7 mars prochain doit s’ouvrir au Tribunal de Grande Instance de Paris une audience correctionnelle qui devrait durer cinq semaines. L’un des prévenus s’appelle Jacques Chirac ; il lui est notamment reproché la mise en place d’emplois fictifs à Paris. Avant même le début du procès, les grandes manœuvres ont commencé. Petite lapalissade en passant : les procès médiatiques ne se jouent pas seulement dans les prétoires mais aussi et surtout dans les médias.

Dans un premier temps, la défense a imaginé que l’instance serait plus tranquille si la victime des agissements présumés ne se présentait pas. Un protocole d’accord a donc été négocié avec la Ville de Paris au terme duquel, en contrepartie du paiement de la somme de 2,2 millions d’euros par Jacques Chirac (gracieusement sponsorisé pour partie par l’UMP), elle se désistait de sa constitution de partie civile. Bref pour parler clair, la Ville de Paris pratiquera la politique de la chaise vide.

Consciente sans doute qu’il serait impossible d’obtenir la même chose du Parquet ou du Tribunal, (nous ne sommes hélas pas au Liban!) la défense n’a d’autre choix, pour atteindre l’objectif du non-procès, que de tabler sur l’absence du principal intéressé.

Seulement cette stratégie se heurte à deux obstacles. Le premier est que Chirac a déclaré de façon constante qu’il souhaitait faire face à ses juges et le second, plus contraignant sans doute, est l’obligation faite au prévenu par le Code de procédure pénale de comparaitre personnellement.

Sans entrer dans les subtilités juridiques en la matière, disons qu’il est difficilement envisageable que le prévenu ne soit pas présent. Sans compter que cela ne serait guère apprécié des magistrats composant le Tribunal. Au final, pour se faire porter pâle, il faut avoir une excuse sérieuse, objective et non discutable, qui est le plus souvent de nature médicale.

C’est là qu’intervient l’offensive médiatique. Dans le JDD, l’opinion publique est préparée à une éventuelle inaptitude de Jacques Chirac. Le titre choisi, « Une grande lucidité…. et des absences », relate des anecdotes récentes sur le comportement de l’ancien Président. En creux se dessinent les contours de son état de santé.

Evidemment on sent une gêne à faire valoir que le Président aurait perdu la tête d’où un article alternant, selon les interlocuteurs, la description d’un homme tantôt concentré, présent, tantôt erratique. En somme, l’ancien Président est malade mais en pleine forme. Ou l’inverse.

L’important est d’instiller le doute et l’article y réussit à merveille par la narration d’une histoire assassine: Jacques Chirac assistant à un concert de piano et violon avec Anne-Sophie Mutter, grommelant, se levant de façon inopportune et demandant tout à trac et à haute voix « qui est cette Madame Moutarde ? ».

Face à l’impossibilité de réprimer un fou-rire, cet épisode s’imprime dans le cerveau du lecteur. Au mieux, le Président est atteint du syndrome du professeur Tournesol, au pire il est en train de régresser vers une enfance marquée par le Cluédo et son colonel Moutarde ?

Le Président Pauthe qui aura à connaitre de l’affaire est saisi d’effroi. Et si à l’audience le plus célèbre des prévenus le prenait à partie en lui demandant : « qui est ce Pol-Pot ? ».
Une première pierre a été ainsi lancée dans le jardin de la Justice. Car un simple doute, le jour de l’audience, sur l’état de santé de l’ancien Président pourrait susciter une mesure d’expertise et un renvoi…

Un deuxième pierre (eu égard à l’imagination foisonnante de la défense, je n’ose pas parler pas de « seconde ») a été projetée ce lundi matin par Me Jean Veil, réclamant l’ajournement sine die du procès au prétexte de la contestation par un tiers de la paix des braves conclue entre Jacques Chirac et Bertrand Delanoë. Laquelle pierre a fait aussitôt plouf : l’audience s’ouvrira bien le 7 mars.

Tout cela sera-t-il suffisant pour tuer le procès ? Je n’en mettrais pas ma main au feu. J’attends toujours l’arme fatale : poignard, poison ou chandelier ?
L’opération Cluédo vient de commencer.

Mariage homo : de quel droit ?

Les associations d’homosexuels ont donc feint, comme l’on pouvait s’y attendre, d’être « déçues » par la décision du Conseil constitutionnel du 28 janvier 2011 constatant que la Constitution française n’impose nullement d’ouvrir la possibilité de se marier à deux individus du même sexe. Nulle personne sensée n’avait pourtant imaginé que l’institution de la rue Montpensier, que l’on dit composée de « Sages », allait se mettre soudain à faire divaguer la Constitution, comme le fait souvent la Cour européenne des droits de l’homme en livrant de la Convention du même nom des interprétations pour le moins constructives et fantaisistes. Il se trouve d’ailleurs que la Constitution française est absolument muette sur le mariage et que son article 34 se borne à renvoyer à la loi le soin de « fixer les règles concernant l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux et les libéralités ».

Mais les avocats des deux lesbiennes requérantes et des associations qui les soutiennent y sont évidemment allées de l’éternelle rhétorique victimaire utilisée par toutes les militances catégorielles pour demander au Conseil de mettre un terme à l’odieuse discrimination dont seraient victimes les homosexuels du fait d’une législation civile attentatoire au principe constitutionnel d’égalité des citoyens devant la loi.

Seulement, la question juridique n’est, en l’occurrence, pas du tout celle-là. La loi française, en effet, ne prive pas une catégorie de personnes de l’accès à un « droit » qu’elle aurait créé. Il se trouve que le mariage n’a jamais été conçu autrement qu’entre un homme et une femme, seuls capables d’engendrer, et qu’il ne se définit donc pas en dehors d’une relation hétérosexuelle. Il est exclusivement la consécration institutionnelle de celle-ci. Ce que résumait Renaud dans une jolie chanson : « Même si j’étais pédé comme un phoque, je n’serais jamais en cloque. »

Le monopole hétérosexuel du mariage n’est donc pas le fruit d’une législation arbitraire, discriminatoire et « hétérocentriste », il est tout simplement sa définition même, de telle sorte que Jacques Chirac n’avait souffert d’aucune « absence » en parlant de « parodie de mariage ». Il ne peut s’agir que de cela, en effet, et les images du fameux « mariage de Bègles », évoquant celui de Thierry Le Luron et de Coluche, semblaient sorties de ces peintures haïtiennes représentant les mariages burlesques des carnavals antillais.

La loi française n’est donc pas discriminatoire, le traitement différent de situations différentes n’étant évidemment pas prohibé par le principe d’égalité, sauf à prétendre aussi abroger la condition d’âge nubile, autrefois fixée à la puberté et aujourd’hui à la majorité. Ce que veulent les militants homosexuels, c’est tout simplement faire changer le sens même du terme de mariage pour lui faire dire ce qu’il n’a jamais pu vouloir dire.

La question fondamentale est donc celle du sens et de la fonction du droit dans une société. Sans doute le droit sait-il depuis longtemps créer des fictions dont l’adoption est l’exemple type, mais il s’efforce toujours de les rendre vraisemblables et de ne pas s’écarter de la réalité possible. Faut-il aller toujours plus loin dans l’artificialisme en satisfaisant toujours plus de revendications aberrantes au nom d’un prétendu « progrès » et de la reconnaissance de droits illimités ou refuser rationnellement l’institutionnalisation de ce qui n’est tout simplement pas vraisemblable ?

Dans un article du 3 juillet 2010 consacré aux passions de certains individus pour leurs animaux domestiques, le journal Marianne faisait part du mariage d’un individu humain de sexe masculin avec sa chatte prénommée Cécilia. L’on sait, en effet, que des juristes anglo-saxons s’interrogent sur les moyens de léguer un héritage à un animal tandis que le mouvement de l’écologie profonde réclame, derrière l’américain Peter Singer, la rédaction d’une Déclaration universelle des droits des grands singes. Le Traité de Lisbonne a amorcé un pas en ce sens en stipulant que « l’Union et les États-membres tiennent pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles ». Il y a fort à parier que les militants de la libération animale ne s’arrêteront pas là, d’autant que certaines légendes racontent que les singes seraient capables d’élever, à défaut d’éduquer, un enfant humain.

Nul doute qu’après la décision du Conseil constitutionnel, les associations d’homosexuels reprendront leur harcèlement en direction du législateur, tout comme le lobby mortifère du « droit de mourir dans la dignité » qui reprend sans relâche sa « lutte » après chaque refus essuyé. Dans son livre intitulé Quand les minorités font la loi (« Les voies du droit », PUF, 2002), la juriste canadienne Andrée Lajoie a montré comment la tyrannie des minorités s’exerçait complémentairement dans les prétoires et les hémicycles. On s’en remet donc désormais au politique non sans avoir d’abord paradoxalement obtenu de celui-ci qu’il interdise le débat démocratique en incriminant pénalement les arguments adverses qualifiés de sexistes, homophobes, handiphobes ou autres. Le débat politique avec les « Khmers roses » (François Devoucoux de Buysson, éditions Blanche, 2003) a donc toutes les chances de se transformer en monologue agressif et sectaire.

TF1, France 2 : la Corrèze plutôt que Suez…

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L’audience des JT de 20h est en nette baisse depuis la rentrée 2011. Depuis le 3 janvier, David Pujadas reste sous la barre des 20 % tandis sa rivale Laurence Ferrari n’arrive plus à dépasser le seuil des 28 %.

Chez TF1 on pointe les Tunisiens : leur révolution – comme d’ailleurs l’actualité internationale en général – n’intéresse pas le public, et on imagine bien que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman obligés d’ouvrir leur JT avec des images du Caire ou de Suez. En fait, c’est encore pire : ce genre d’info rebute les téléspectateurs de TF1. Selon Le Point « La chaîne a été, en outre, bombardée d’e-mails racistes liés à la révolution tunisienne »… On imagine que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman condamnés a ouvrir leurs JT avec des images du Caire ou de Suez.

Mais chez TF1 on ne perd pas espoir et on table sur le retour de la neige, phénomène fédérateur s’il en est dans l’Hexagone. Finalement, contrairement à ce qu’on leur reproche, les Français voudraient bien qu’on balaie devant leur porte…

Ce qu’aimer veut taire

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Dans Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon écrit ce qu’aimer veut dire à un aimé et à un père. Un père dont cet aimé a enseigné dans sa « véridiction » à mieux déchiffrer l’amour, qui est, pour un fils, toujours si ardu à lire. Cela, Mathieu Lindon l’écrit comme aimer veut dire. L’aimé – qui n’est point amant, mais ami bouleversant – se nomme Michel Foucault. Le père, Jérôme Lindon. C’est à eux deux, d’abord, qu’aimer ici veut dire – du dire d’aimer, qui est toujours à hauteur de mort. Autour de ces deux figures centrales, c’est à d’autres encore qu’aimer s’adresse – Hervé Guibert, Rachid O., Corentin, par exemple. Au lecteur enfin, car qui aime veut faire aimer les aimés. Fidèlement, Mathieu Lindon ouvre avec prodigalité, comme elle lui fut ouverte, la porte de l’appartement de Michel Foucault, lieu de joie et de métamorphose, lieu de la jeunesse sans âge. Cet appartement constitue dans le roman une sorte de double comique de son propriétaire. Non content de louer la bonté, la délicatesse, l’attention, l’élégance, la discrétion et la noblesse de Michel Foucault, Lindon va jusqu’à louer son appartement. Il compose un précieux précis de gratitude.

J’ai d’importantes réserves à l’égard de l’autofiction, en particulier quand la part de l’imagination et des distorsions créatrices y semble faible. Cette pratique me semble condamnée à falsifier, à envenimer les rapports de celui qui en use avec les êtres qui lui sont intimes, à réduire la liberté de ces rapports. À cela s’ajoute le danger évident du narcissisme. Ces réserves sont à la fois d’ordre éthique et esthétique. Dans Ce qu’aimer veut dire, cependant, l’écrivain prend le plus souvent le dessus sur l’auto-feinteur (fiction vient de fingere et mérite donc d’y retourner). Par amour de la vérité précisément, Lindon ne peut être qu’étranger au registre de la transparence et de la transparution littérale. Ceux qui s’adonnent au démon de la transparence s’exposent surtout à rencontrer toujours le même inconvénient : avec eux, la vérité est mal biaisée. Lindon, au contraire, connaît l’art vrai du biais. Il sait aussi ce qu’aimer veut taire.

J’ai traversé Ce qu’aimer veut dire comme une haute futaie. Lisant les cent premières et les cent dernières pages, j’étais dans les arbres, c’est-à-dire dans la joie, emporté. Les cent pages du milieu m’ont semblé comporter parfois quelques longueurs (trop de drogues, trop d’amants !). Écrivant cela, je suis certain de croiser demain un ami au goût très sûr qui m’affirmera qu’il n’a aimé, quant à lui, que ces pages-là.

Littérature nomme le point où se déploient simultanément et inextricablement deux voyages dans le temps : celui dans la temporalité du récit et le voyage du lecteur dans le temps de sa propre existence, différent à chaque lecture, ouvrant des voies de hasard, répondant à de lointains échos. Cette expérience constitue le cœur de la jouissance de la lecture. Lisant Ce qu’aimer veut dire, j’ai été visité par des réminiscences de l’époque – il y a quinze ans – où j’ai lu le très beau Prince et Léonardours de Mathieu Lindon et où je me suis plongé avec admiration dans l’œuvre d’Hervé Guibert. Je sais que ces livres m’étaient des cabanes dans les arbres, des lieux habitables.

Chez Lindon comme chez Guibert, j’aime la grande liberté de la construction, des enchaînements vifs, joyeux, inopinés. Dans Ce qu’aimer veut dire, les digressions sur Flaubert, sur Willa Cather, sur Becket, sur Stifter et les éloges de la bonté. J’aime la joie des maladresses burlesques du langage, le fil en aiguille heureux de l’écriture, les pieds dans le tapis, l’humour rocambolesque des longues phrases étirées, sinueuses, aventurées. La causalité enfin conçue pour ce qu’elle est : une très longue blague.

Ce qu'aimer veut dire - Prix Médicis 2011

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Zéro commandement au Sinaï

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Tandis qu’au Caire, à Suez et à Alexandrie c’est l’insurrection, dans la péninsule du Sinaï c’est carrément la guerre. Les Bédouins du Sinaï sont entrés dans la danse avec des armes à feu qu’ils n’hésitent pas à utiliser contre la police et la gendarmerie (depuis les accords de paix de 1979 avec Israël, les Egyptiens n’ont pas le droit d’y déployer de troupes régulières). Laissant les pierres et autres cocktails Molotov aux « femmelettes » des grandes villes, les braves des tribus Tarabine, Rashaida et Sawarqa préfèrent exprimer leur mécontentement avec des AK-47 et des RPG-7.

La majeure partie du Sinaï est depuis une trentaine d’années une sorte de no man’s land, Le Caire ne se préoccupant que des zones littorales touristiques et des frontières avec Israël et l’Emirat de Gaza. Les plaines et surtout la haute montagne sont contrôlées par les tribus. Sans sentiment d’appartenance nationale – ce qui est très compréhensible vu leur histoire et leur statut de citoyens de seconde zone – ils profitent du chaos géostratégique pour trafiquer tout azimut: prostituées est-européennes, refugiés soudanais et drogues vers Israël, divers produits de consommation vers Gaza.

Or, depuis quelques années les réseaux bédouins sont infiltrés par Al-Qaïda et travaillent avec l’Iran et le Hezbollah. Passer une jeune fille ukrainienne ou un spécialiste libanais en voitures piégées requiert grosso modo les mêmes compétences. Nulle part ailleurs l’échec du régime et la désintégration de l’Etat n’est plus clair que dans cette zone qui, depuis une semaine, ne fait plus réellement partie de l’Egypte.

Moubarak, c’est déjà fini

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Dans la crise égyptienne, deux acteurs principaux s’observent en chiens de faïence : les Frères musulmans (et plus généralement l’islam politique égyptien) et l’armée. Le dénouement de la crise et l’avenir du pays dépendront de leur rapport de force. Moubarak lui-même est probablement condamné et devra sans doute renoncer à transmettre le pouvoir à son fils Gamal. Reste à savoir comment les militaires joueront la transition sans mettre en péril les principales orientations stratégiques de l’Egypte, et notamment l’alliance avec les Etats-Unis. Cet objectif n’est bien évidemment pas compatible avec un gouvernement appuyé sur les Frères.

Ces « événements » qu’on ne sait toujours pas nommer se sont, dans un premier temps, résumés à un affrontement entre le gouvernement – représenté par la police – et « le peuple » -incarné par quelques centaines de milliers de manifestants. Pendant ce temps, les Frères musulmans – interdits mais tolérés – ont tourné autour de la piscine, testant la température, se demandant s’ils allaient se jeter à l’eau. Etait-ce le bon moment ? Fallait-il réveiller les réseaux et se lancer dans le combat ? Le dilemme est cruel, car la base s’agite et une trop longue retenue pourrait s’avérer dangereuse : en clair, ils pourraient rater le train. Mais s’ils se lancent et échouent, ils risquent de le payer très cher. Pour compliquer encore les choses, le mouvement actuel profite des divisions au sein du pouvoir mais l’entrée en lice des barbus et l’apparition de drapeaux verts risquent de souder les soutiens du régime.
Mais c’est l’évolution de l’armée qui constitue la principale inconnue. À première vue, on peut penser que plus les émeutes dureront, plus les Frères s’engagent dans la lutte et plus les militaires prendront la la main. Sauf que les choses sont sans doute plus compliquées.

Le lieu commun le mieux partagé est que l’armée égyptienne est un pilier solide du régime né en 1952 d’un coup d’Etat militaire. Cependant, ce constat doit être fortement nuancé car l’armée est loin d’être monolithique. Si le haut commandement, dont tous les dirigeants sont issus depuis soixante ans (Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak), entretient des liens très forts avec le régime, il est beaucoup plus difficile d’apprécier l’état d’esprit de la troupe, des sous-officiers et des officiers subalternes. Des indices significatifs laissent penser que l’islam politique exerce une influence importante au sein de la « base ».

Jusqu’à aujourd’hui, l’armée a répondu présent chaque fois que le régime était en difficulté. Ce fut le cas, par exemple, lors des émeutes de la faim, en janvier 1977. Ces manifestations, déclenchées par l’annulation des subventions sur les produits de base (politique dictée par le FMI et la Banque mondiale), avaient fait 800 morts. Contenues par l’armée, elles n’ont cessé qu’avec le retrait par le gouvernement des mesures contestées. Après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, en 1981, c’est également l’armée qui a assuré la passation du pouvoir au général Hosni Moubarak. Reste que l’attentat avait été perpétré par des militaires ralliés à l’islam radical : autant dire que les casernes ne sont pas imperméables à la subversion – et à la séduction – djihadiste.

Cinq ans plus tard, en 1986, l’armée a de nouveau sauvé le régime lorsque des membres des FCS (Forces centrales de Sécurité, l’équivalent des CRS) se sont mutinés. Créée en 1966 et réorganisée par Sadate en 1977 après les émeutes de la faim, cette unité avait pour mission principale d’éviter un affrontement direct entre la troupe et le peuple. Mais la conjugaison de revendications économiques liées à la maigreur des soldes et d’une infiltration islamiste notable a abouti à des manifestations violentes de militaires. L’étendue de la purge qui a suivi cette crise – 20 000 hommes renvoyés – donne une idée de la capacité des islamistes à noyauter les forces de l’ordre. Or, si les cadres des CRS – officiers et sous-officiers – sont recrutés et formés par la police, les hommes de troupe sont des conscrits rejetés par l’armée en raison de leur faible niveau d’étude. Voués à garantir l’ordre public et la sécurité du régime, tout en protégeant les militaires de toute tentation politique, les FCS constituent donc une armée de seconde zone, presqu’aussi importante numériquement que l’armée régulière (350 000 FCS contre 440 000 militaires). Pendant les années 1990, ensanglantées par la terreur islamiste, l’armée a donc joué un rôle mineur. Ses chefs ont simplement fait savoir qu’ils ne laisseraient pas la situation dégénérer. Du reste, le gouvernement a pris le soin de les mouiller dans la lutte contre les barbus puisque ce sont les tribunaux militaires qui ont eu à juger les auteurs d’actes terroristes.

Loin de la scène publique, dirigée par des chefs peu connus du grand public, l’armée est alors devenue un acteur économique. En effet, malgré la paix conclue en 1979, l’Egypte a tenté de maintenir un équilibre stratégique avec Israël, s’imposant une course aux armements fort coûteuse pour l’économie nationale. La solution imaginée par le pouvoir a été de confier à l’armée le soin de financer elle-même une partie de son budget. Depuis une trentaine d’années celle-ci est ainsi impliquée dans des secteurs d’activité aussi variés que l’immobilier, les machines agricoles et la production d’électricité.

L’extension du domaine de l’activité militaire vers l’économie s’est aussi accompagnée d’une séparation physique croissante entre la société militaire et la société civile. Plusieurs « villes militaires » (dont « Nasser city » au Caire) ont été construites pour offrir aux militaires de carrière des conditions de vie confortables et, en même temps, un prestige social élevé. Bénéficiant de lieux de villégiature dédiés à eux seuls et de tarifs préférentiels pour l’achat de voitures, les officiers sont devenus, de fait, des membres de la nomenclature.

Reste la question de la troupe. Forte de 440 000 officiers et hommes de troupe (0,5 % de la population), l’armée égyptienne recrute à peu près de 10 % de chaque classe d’âge. Mais malgré le grand nombre de jeunes diplômés au chômage, elle a du mal à attirer des conscrits possédant les compétences nécessaires à la manipulation des armes occidentales modernes. Les diplômés les plus brillants – qui ne sont pas très nombreux – préfèrent le secteur privé. Quant aux recrues d’origine modeste et n’ayant qu’une éducation basique, leur séjour sous le drapeau est une expérience pénible, ce qui rend difficile leur et identification à l’institution militaire. Enfin, les moins instruits sont envoyés aux FCS. Or ce sont eux qui se trouvent aujourd’hui en première ligne.

Personne ne peut prédire aujourd’hui ce que sera l’attitude des conscrits revêtus de la tenue bleu foncé des FCS ni de celle des leurs camarades plus éduqués qui ont endossé le treillis de l’armée de terre. Le régime égyptien peut certes compter sur une nomenklatura militaro-policière qui arrive à tirer son épingle du jeu malgré le bourbier économique, social et démographique dans lequel l’Egypte s’est enfoncée. Mais personne ne peut répondre de la troupe largement prolétarisée. Et les chefs en sont parfaitement conscients. Ainsi, le haut commandement militaire a-t-il déjà profité de la situation pour pousser son propre candidat à la succession, le général Omar Suleiman, chef des services de renseignement. Et si la situation continue à se dégrader, on ne saurait exclure que les officiers entrent dans le jeu pour exercer un pouvoir de transition. Au moment crucial, ils sauront faire la différence entre le destin du président et l’avenir du régime. Hosni Moubarak est déjà devenu un détail.

À Tunis, on apprend vite

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La Tunisie a chassé la Côte d’Ivoire des « Unes » et doit désormais subir à son tour la loi d’airain des médias : rien n’est plus vieux que le sujet du JT d’hier. Dommage. Ce qui se passe en ce moment en Tunisie est certes moins dramatique que les évènements d’Egypte mais non moins important vu l’originalité du processus tunisien et son caractère exemplaire de modèle possible de transition démocratique,.

Sur le terrain donc, ces derniers jours, c’est la contestation sociale qui prend la place de la révolte politique. Le pain a remplacé la liberté comme mot d’ordre numéro un dans les cortèges de Tunis. Pas un mot non plus sur l’Amérique et encore moins sur qui vous savez. Et ce qui est encore plus intéressant, les nouvelles en provenance d’Egypte servent de leçon au jour le jour, exposant les dangers à éviter et les écueils à contourner. L’édito du quotidien tunisien La Presse[1. Dont le fondateur, Henri Smadja, a aussi créé Combat.], est dans ce sens fort révélateur et mérite d’être très largement cité :

« Au sortir d’un système politique fermé où un parti dominant totalement la scène exerçait son hégémonie sur tout et tous, au nom d’une « démocratie consensuelle » adossée à des urnes bourrées, la Tunisie s’apprête à bâtir un nouvel édifice de représentation démocratique digne de cette République dont on se réclame depuis maintenant plus de 53 ans. 
Les Tunisiens l’ont montré à l’occasion de cet héroïque soulèvement populaire, la démocratie — la vraie — se conjugue au pluriel, à travers un débat contradictoire et des expressions diversifiées dont les vues et les programmes sont pesés et confrontés à l’aune de l’intérêt général et de l’avenir du pays.
Mais par-delà le légitime débat à propos du choix qui devra s’imposer entre système présidentiel et régime parlementaire ou entre modes de scrutin proportionnel et majoritaire, les citoyens et la nouvelle classe politique qui émerge de jour en jour se doivent d’approfondir la réflexion sur les différentes options qui se présentent.
Certains parlent déjà de dix-neuf partis sur la scène, les uns légalisés, d’autres en voie de l’être, et on en oublie sûrement. C’est une formidable profusion de visions du monde qui ne manquera pas d’enrichir le débat, mais qui par là même risque de troubler le citoyen et de désorienter l’électeur. Quel que soit le régime et quel que soit le mode de scrutin. Sachant que, comme tout le monde sait, le parlementarisme et la proportionnelle accentuent et encouragent le morcellement de l’échiquier politique.
Les citoyens, et notamment cette jeunesse qui vient de s’illustrer vaillamment par une conscience politique jusque-là insoupçonnée, vont devoir s’informer sur chaque courant et chaque programme, tout en étudiant les différents types de régime et tous les modes de scrutin possibles.
Cet apprentissage est le b.a.-ba de toute démocratie en construction, car la souveraineté populaire exige que le choix des citoyens soit fait en toute conscience. Même si l’émiettement de la scène politique, qui complique la donne et fragilise toute éventuelle majorité de gouvernement, gagnerait à être atténué par des regroupements en fronts, coalitions ou cartels.
Le peuple tunisien vient de se débarrasser du pouvoir personnel et de la dictature au profit d’une démocratie républicaine appelée à incarner le pouvoir en son nom. Il est essentiel de pousser la réflexion et de l’élargir pour doter le nouveau régime en construction de toutes les vertus et qualités voulues. Afin que la liberté, la démocratie et la justice soient à jamais la règle. Sans risque de dérapage. »

C’est dur à encaisser, mais on est bien obligé de constater que, depuis le 14 janvier, la presse tunisienne est souvent meilleure que la française…

La mélancolie de l’astronaute

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Il y a vingt-cinq ans, la navette Challenger explosait. Le 28 janvier 1986 pour être précis. Assez étrangement, je me souviens de la mélancolie, bien plus que de la sidération, qui s’empara de moi à la vue des images du vaisseau blanc se désintégrant dans le ciel impitoyablement bleu à la pureté mallarméenne et de toute une nation assistant en direct à l’événement en « mordant au citron d’or de l’idéal amer ».

En matière de rêve spatial, je suis totalement dépourvu de conscience politique et je reste l’enfant amoureux des récits de Jules Verne et l’adolescent goûtant aux charmes doux-amers des Chroniques martiennes de Bradbury. Je me souviens très bien du visage de Reagan, les yeux au ciel, comprenant soudain ce qui se passait. Je me souviens aussi qu’il y avait une institutrice à bord de Challenger. Cela m’avait marqué parce que c’était ma première année d’enseignement. J’ai eu le deuil américain, ce jour-là, alors que Reagan franchement, ce n’était vraiment pas mon genre de beauté. Entre sa politique économique et son financement des contras au Nicaragua alors que j’avais des copains du CSN qui partaient comme volontaires couper de la canne à sucre pour aider les sandinistes, Reagan, c’était même l’incarnation du mal. Mais là, j’avais l’impression que son malheur était le mien, et puis, par extension, celui de toute l’humanité. J’ai ressenti d’ailleurs la même chose le 11 Septembre. Ce n’est pas seulement dû à cette surprenante faculté étatsunienne qui sait rendre instantanément cinématographique le réel et donner l’impression, si juste finalement, que la catastrophe est toujours plus catastrophique que ne l’aurait imaginé le plus pervers des scénaristes.

Non, il s’agissait juste, pour Challenger comme pour le 11 Septembre, de l’impression de perdre quelque chose en route, quelque chose qui m’appartenait mais qui appartenait aussi à tous les autres. On comprend exactement, dans ces moments-là, la princesse Bibesco quand elle affirmait : « La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière. »

L’explosion de Challenger, c’est mon deuil personnel de la conquête spatiale qui fut la grande affaire de mon enfance, avec peut-être ce qui se cachait sous les jupes des filles. Je ne suis pas dupe, je sais très bien que l’espace (pas les filles), ce fut aussi une féroce concurrence géopolitique. Et c’est quand même toujours avec un certain plaisir que je me dis que si les USA ont fini par gagner le match en 1969 avec le premier pas sur la Lune, c’est tout de même l’URSS qui avait ouvert le score avec le Spoutnik en 1957. Elle menait d’ailleurs encore à la mi-temps avec Gagarine, premier homme dans l’espace en 1961 et même avec la première femme en 1963, la trop oubliée Valentina Terechkova qui n’a pas, à ma connaissance, de collèges à son nom dans les banlieues rouges contrairement à son homologue masculin.

Pourtant, au bout du compte, en la matière, la victoire de chaque camp m’enchantait et il en était de même pour mon père qui me racontait avec la même émotion le premier bip du spoutnik entendu à la radio et la descente de l’échelle par Armstrong, douze ans plus tard, qu’il avait regardée dans un bistrot de Rouen, une nuit d’été, sur un téléviseur mal réglé.

La conquête spatiale, désormais, ne fait plus partie de nos rêves. Enfant, des magasines trop optimistes me promettaient des week-ends sur la lune pour 1980 et des grandes vacances sur Mars pour l’an 2000. Les romanciers de science-fiction, même les plus foutraques comme ceux du Fleuve Noir, ou bien les cinéastes m’annonçaient la même chose. Ils se sont trompés et je leur en veux un peu, d’autant plus qu’ils avaient plutôt bien anticipé, hélas, nos années 10 en matière de problèmes écologiques aggravés par la surpopulation comme dans Soleil vert ou le totalitarisme soft panoptique et médicalisé comme dans THX 1138.

Il apparaît de plus en plus nettement, depuis Challenger, que l’espace n’est plus notre affaire, que cosmonaute (pour les Russes), astronaute (pour les Américains) ; spationaute (pour les Français) et même taïkonaute (pour les Chinois) ne sont plus des métiers qui font rêver les enfants perdus dans l’exploration cyberautiste d’un virtuel de plus en plus envahissant.

Je ne ferai donc jamais ce Voyage dans les Etats et Empires de la Lune dont rêvait mon cher Cyrano dès 1657 (tiens, quatre siècles pile avant Spoutnik.) Et je suis condamné, semble-t-il, à passer le reste de mon âge sur une planète de plus en plus déplaisante, cloué au sol comme un Prométhée au chômage. Ou, pour dire les choses autrement :

« Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie. »

Les CRS en grève : que fait le peuple ?

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Rien ne va plus dans les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) : ces policiers chargés du maintien de l’ordre public se révoltent contre les projets du ministère de l’Intérieur de dissoudre un certain nombre d’unités, notamment à Marseille et à Lyon. Dans la cité phocéenne, une centaine d’entre eux ont entamé une grève de la faim, et ils ont reçu le soutien de leurs collègues répartis sur l’ensemble du territoire.

Autant dire qu’aujourd’hui, un mouvement revendicatif assorti de manifestations de rue pour faire plier le gouvernement sur n’importe quel sujet ne trouverait pas en face de lui de bataillons bleus suffisamment motivés pour dissuader les gens concernés d’aller mettre le souk dans les ministères ou les préfectures. Si rien de tel ne se produit ce sera, hélas, la preuve par le fait que ces réductions d’effectifs sont bel et bien justifiées.

Producteurs de lait, éleveurs de porcs, pécheurs du Guilvinec, CGT du livre, dockers de Marseille, faites un effort ! Il y va de l’emploi de vos camarades casqués !

Tunisie, Egypte : Bachir el Assad a sa petite idée…

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Dans un entretien accordé par le président syrien au Wall Street Journal, Bachir el Assad livre ses réflexions sur la situation dans la région suite aux évènements en Tunisie et en Egypte. La lecture de ses propos n’est pas seulement fascinante mais aussi importante pour comprendre les courants de fond qui agitent le monde arabe -ainsi que l’Iran et la Turquie. L’échange est particulièrement révélateur

WSJ : En tant que président de la Syrie, quelle est votre vision des évènements en Tunisie, en Egypte en Algérie et en Jordanie ? Comment voyez-vous les changements dans la région et quelles en seraient les éventuelles répercussions en Syrie ?

Bachir el Assad: [..] Je ne parle pas ici au nom des Tunisiens ou des Egyptiens. Je parle au nom des Syriens [..]. Nous sommes dans des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce qu’il faut être proche des croyances du peuple. C’est un point essentiel. Quand il y a une divergence entre la politique menée et les croyances et intérêts du peuple, un fossé se crée et cela génère des perturbations. Car les gens ne vivent pas qu’en fonction de leurs intérêts matériels, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si vous ne comprenez pas la dimension idéologique de la région, vous ne pouvez pas comprendre ce qui est en train de se passer[1. WSJ: As the president of Syria, how do you see what is happening in Tunisia, Egypt, Algeria, and Jordan? How do you see the region changing and eventually, what does that mean for Syria itself?
Assad : It is about another important issue. I am not talking here on behalf of the Tunisians or the Egyptians. I am talking on behalf of the Syrians. It is something we always adopt. We have more difficult circumstances than most of the Arab countries but in spite of that Syria is stable. Why? Because you have to be very closely linked to the beliefs of the people. This is the core issue. When there is divergence between your policy and the people’s beliefs and interests, you will have this vacuum that creates disturbance. So people do not only live on interests; they also live on beliefs, especially in very ideological areas. Unless you understand the ideological aspect of the region, you cannot understand what is happening.
].

Quels sont donc ces “croyances” du peuple ? Quelle est cette « idéologie » régioniale qui est, selon Assad, la clé de la survie des régimes ? Quelle est la différence entre la Syrie et les pays comme la Tunisie, l’Egypte, le Yémen ou la Jordanie ? Si on avance par élimination on peut tout de suite exclure, cela va sans dire, les libertés démocratiques, mais aussi l’Islam : la Syrie est un Etat laïque et les Frères musulmans locaux ont été méthodiquement exterminés par le père de l’actuel président en 1982. Ce n’est pas non plus la situation économique : le PIB égyptien est supérieur à celui de la Syrie (5%-10% de différence) ou de la Jordanie. En fait, la seule différence entre la Syrie et ses voisins est son hostilité viscérale aux Etats-Unis et à Israël.

Cette analyse, juste et profonde, du président syrien jette une lumière nouvelle sur la situation dans la région. Peu importe si l’Egypte a fait des progrès énormes grâce à l’aide américaine, et si elle a récupéré les territoires occupés par Israël jusqu’au dernier millimètre carré : le rejet est idéologique et n’a rien à voir avec tel ou tel contentieux réel.

Voilà donc la politique qui sera adoptée par les Frères musulmans s’ils arrivaient au pouvoir au Caire : plus de relations avec Israël, plus de relations avec les Etats-Unis. Les problèmes profonds de l’Egypte sont tellement compliqués que personne, quelle que soit la longueur de sa barbe, ne pourra les résoudre rapidement. Mais le président syrien nous dit que ce n’est même pas la peine d’essayer. Il nous dit que ventre creux a une ouïe sélective et, plutôt que de le remplir, il suffit de murmurer les formules magiques qui détournent la colère.

Les « absences » de Jacques Chirac

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Le 7 mars prochain doit s’ouvrir au Tribunal de Grande Instance de Paris une audience correctionnelle qui devrait durer cinq semaines. L’un des prévenus s’appelle Jacques Chirac ; il lui est notamment reproché la mise en place d’emplois fictifs à Paris. Avant même le début du procès, les grandes manœuvres ont commencé. Petite lapalissade en passant : les procès médiatiques ne se jouent pas seulement dans les prétoires mais aussi et surtout dans les médias.

Dans un premier temps, la défense a imaginé que l’instance serait plus tranquille si la victime des agissements présumés ne se présentait pas. Un protocole d’accord a donc été négocié avec la Ville de Paris au terme duquel, en contrepartie du paiement de la somme de 2,2 millions d’euros par Jacques Chirac (gracieusement sponsorisé pour partie par l’UMP), elle se désistait de sa constitution de partie civile. Bref pour parler clair, la Ville de Paris pratiquera la politique de la chaise vide.

Consciente sans doute qu’il serait impossible d’obtenir la même chose du Parquet ou du Tribunal, (nous ne sommes hélas pas au Liban!) la défense n’a d’autre choix, pour atteindre l’objectif du non-procès, que de tabler sur l’absence du principal intéressé.

Seulement cette stratégie se heurte à deux obstacles. Le premier est que Chirac a déclaré de façon constante qu’il souhaitait faire face à ses juges et le second, plus contraignant sans doute, est l’obligation faite au prévenu par le Code de procédure pénale de comparaitre personnellement.

Sans entrer dans les subtilités juridiques en la matière, disons qu’il est difficilement envisageable que le prévenu ne soit pas présent. Sans compter que cela ne serait guère apprécié des magistrats composant le Tribunal. Au final, pour se faire porter pâle, il faut avoir une excuse sérieuse, objective et non discutable, qui est le plus souvent de nature médicale.

C’est là qu’intervient l’offensive médiatique. Dans le JDD, l’opinion publique est préparée à une éventuelle inaptitude de Jacques Chirac. Le titre choisi, « Une grande lucidité…. et des absences », relate des anecdotes récentes sur le comportement de l’ancien Président. En creux se dessinent les contours de son état de santé.

Evidemment on sent une gêne à faire valoir que le Président aurait perdu la tête d’où un article alternant, selon les interlocuteurs, la description d’un homme tantôt concentré, présent, tantôt erratique. En somme, l’ancien Président est malade mais en pleine forme. Ou l’inverse.

L’important est d’instiller le doute et l’article y réussit à merveille par la narration d’une histoire assassine: Jacques Chirac assistant à un concert de piano et violon avec Anne-Sophie Mutter, grommelant, se levant de façon inopportune et demandant tout à trac et à haute voix « qui est cette Madame Moutarde ? ».

Face à l’impossibilité de réprimer un fou-rire, cet épisode s’imprime dans le cerveau du lecteur. Au mieux, le Président est atteint du syndrome du professeur Tournesol, au pire il est en train de régresser vers une enfance marquée par le Cluédo et son colonel Moutarde ?

Le Président Pauthe qui aura à connaitre de l’affaire est saisi d’effroi. Et si à l’audience le plus célèbre des prévenus le prenait à partie en lui demandant : « qui est ce Pol-Pot ? ».
Une première pierre a été ainsi lancée dans le jardin de la Justice. Car un simple doute, le jour de l’audience, sur l’état de santé de l’ancien Président pourrait susciter une mesure d’expertise et un renvoi…

Un deuxième pierre (eu égard à l’imagination foisonnante de la défense, je n’ose pas parler pas de « seconde ») a été projetée ce lundi matin par Me Jean Veil, réclamant l’ajournement sine die du procès au prétexte de la contestation par un tiers de la paix des braves conclue entre Jacques Chirac et Bertrand Delanoë. Laquelle pierre a fait aussitôt plouf : l’audience s’ouvrira bien le 7 mars.

Tout cela sera-t-il suffisant pour tuer le procès ? Je n’en mettrais pas ma main au feu. J’attends toujours l’arme fatale : poignard, poison ou chandelier ?
L’opération Cluédo vient de commencer.

Mariage homo : de quel droit ?

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mariage gay rhode island

Les associations d’homosexuels ont donc feint, comme l’on pouvait s’y attendre, d’être « déçues » par la décision du Conseil constitutionnel du 28 janvier 2011 constatant que la Constitution française n’impose nullement d’ouvrir la possibilité de se marier à deux individus du même sexe. Nulle personne sensée n’avait pourtant imaginé que l’institution de la rue Montpensier, que l’on dit composée de « Sages », allait se mettre soudain à faire divaguer la Constitution, comme le fait souvent la Cour européenne des droits de l’homme en livrant de la Convention du même nom des interprétations pour le moins constructives et fantaisistes. Il se trouve d’ailleurs que la Constitution française est absolument muette sur le mariage et que son article 34 se borne à renvoyer à la loi le soin de « fixer les règles concernant l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux et les libéralités ».

Mais les avocats des deux lesbiennes requérantes et des associations qui les soutiennent y sont évidemment allées de l’éternelle rhétorique victimaire utilisée par toutes les militances catégorielles pour demander au Conseil de mettre un terme à l’odieuse discrimination dont seraient victimes les homosexuels du fait d’une législation civile attentatoire au principe constitutionnel d’égalité des citoyens devant la loi.

Seulement, la question juridique n’est, en l’occurrence, pas du tout celle-là. La loi française, en effet, ne prive pas une catégorie de personnes de l’accès à un « droit » qu’elle aurait créé. Il se trouve que le mariage n’a jamais été conçu autrement qu’entre un homme et une femme, seuls capables d’engendrer, et qu’il ne se définit donc pas en dehors d’une relation hétérosexuelle. Il est exclusivement la consécration institutionnelle de celle-ci. Ce que résumait Renaud dans une jolie chanson : « Même si j’étais pédé comme un phoque, je n’serais jamais en cloque. »

Le monopole hétérosexuel du mariage n’est donc pas le fruit d’une législation arbitraire, discriminatoire et « hétérocentriste », il est tout simplement sa définition même, de telle sorte que Jacques Chirac n’avait souffert d’aucune « absence » en parlant de « parodie de mariage ». Il ne peut s’agir que de cela, en effet, et les images du fameux « mariage de Bègles », évoquant celui de Thierry Le Luron et de Coluche, semblaient sorties de ces peintures haïtiennes représentant les mariages burlesques des carnavals antillais.

La loi française n’est donc pas discriminatoire, le traitement différent de situations différentes n’étant évidemment pas prohibé par le principe d’égalité, sauf à prétendre aussi abroger la condition d’âge nubile, autrefois fixée à la puberté et aujourd’hui à la majorité. Ce que veulent les militants homosexuels, c’est tout simplement faire changer le sens même du terme de mariage pour lui faire dire ce qu’il n’a jamais pu vouloir dire.

La question fondamentale est donc celle du sens et de la fonction du droit dans une société. Sans doute le droit sait-il depuis longtemps créer des fictions dont l’adoption est l’exemple type, mais il s’efforce toujours de les rendre vraisemblables et de ne pas s’écarter de la réalité possible. Faut-il aller toujours plus loin dans l’artificialisme en satisfaisant toujours plus de revendications aberrantes au nom d’un prétendu « progrès » et de la reconnaissance de droits illimités ou refuser rationnellement l’institutionnalisation de ce qui n’est tout simplement pas vraisemblable ?

Dans un article du 3 juillet 2010 consacré aux passions de certains individus pour leurs animaux domestiques, le journal Marianne faisait part du mariage d’un individu humain de sexe masculin avec sa chatte prénommée Cécilia. L’on sait, en effet, que des juristes anglo-saxons s’interrogent sur les moyens de léguer un héritage à un animal tandis que le mouvement de l’écologie profonde réclame, derrière l’américain Peter Singer, la rédaction d’une Déclaration universelle des droits des grands singes. Le Traité de Lisbonne a amorcé un pas en ce sens en stipulant que « l’Union et les États-membres tiennent pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles ». Il y a fort à parier que les militants de la libération animale ne s’arrêteront pas là, d’autant que certaines légendes racontent que les singes seraient capables d’élever, à défaut d’éduquer, un enfant humain.

Nul doute qu’après la décision du Conseil constitutionnel, les associations d’homosexuels reprendront leur harcèlement en direction du législateur, tout comme le lobby mortifère du « droit de mourir dans la dignité » qui reprend sans relâche sa « lutte » après chaque refus essuyé. Dans son livre intitulé Quand les minorités font la loi (« Les voies du droit », PUF, 2002), la juriste canadienne Andrée Lajoie a montré comment la tyrannie des minorités s’exerçait complémentairement dans les prétoires et les hémicycles. On s’en remet donc désormais au politique non sans avoir d’abord paradoxalement obtenu de celui-ci qu’il interdise le débat démocratique en incriminant pénalement les arguments adverses qualifiés de sexistes, homophobes, handiphobes ou autres. Le débat politique avec les « Khmers roses » (François Devoucoux de Buysson, éditions Blanche, 2003) a donc toutes les chances de se transformer en monologue agressif et sectaire.

TF1, France 2 : la Corrèze plutôt que Suez…

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L’audience des JT de 20h est en nette baisse depuis la rentrée 2011. Depuis le 3 janvier, David Pujadas reste sous la barre des 20 % tandis sa rivale Laurence Ferrari n’arrive plus à dépasser le seuil des 28 %.

Chez TF1 on pointe les Tunisiens : leur révolution – comme d’ailleurs l’actualité internationale en général – n’intéresse pas le public, et on imagine bien que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman obligés d’ouvrir leur JT avec des images du Caire ou de Suez. En fait, c’est encore pire : ce genre d’info rebute les téléspectateurs de TF1. Selon Le Point « La chaîne a été, en outre, bombardée d’e-mails racistes liés à la révolution tunisienne »… On imagine que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman condamnés a ouvrir leurs JT avec des images du Caire ou de Suez.

Mais chez TF1 on ne perd pas espoir et on table sur le retour de la neige, phénomène fédérateur s’il en est dans l’Hexagone. Finalement, contrairement à ce qu’on leur reproche, les Français voudraient bien qu’on balaie devant leur porte…

Ce qu’aimer veut taire

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Dans Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon écrit ce qu’aimer veut dire à un aimé et à un père. Un père dont cet aimé a enseigné dans sa « véridiction » à mieux déchiffrer l’amour, qui est, pour un fils, toujours si ardu à lire. Cela, Mathieu Lindon l’écrit comme aimer veut dire. L’aimé – qui n’est point amant, mais ami bouleversant – se nomme Michel Foucault. Le père, Jérôme Lindon. C’est à eux deux, d’abord, qu’aimer ici veut dire – du dire d’aimer, qui est toujours à hauteur de mort. Autour de ces deux figures centrales, c’est à d’autres encore qu’aimer s’adresse – Hervé Guibert, Rachid O., Corentin, par exemple. Au lecteur enfin, car qui aime veut faire aimer les aimés. Fidèlement, Mathieu Lindon ouvre avec prodigalité, comme elle lui fut ouverte, la porte de l’appartement de Michel Foucault, lieu de joie et de métamorphose, lieu de la jeunesse sans âge. Cet appartement constitue dans le roman une sorte de double comique de son propriétaire. Non content de louer la bonté, la délicatesse, l’attention, l’élégance, la discrétion et la noblesse de Michel Foucault, Lindon va jusqu’à louer son appartement. Il compose un précieux précis de gratitude.

J’ai d’importantes réserves à l’égard de l’autofiction, en particulier quand la part de l’imagination et des distorsions créatrices y semble faible. Cette pratique me semble condamnée à falsifier, à envenimer les rapports de celui qui en use avec les êtres qui lui sont intimes, à réduire la liberté de ces rapports. À cela s’ajoute le danger évident du narcissisme. Ces réserves sont à la fois d’ordre éthique et esthétique. Dans Ce qu’aimer veut dire, cependant, l’écrivain prend le plus souvent le dessus sur l’auto-feinteur (fiction vient de fingere et mérite donc d’y retourner). Par amour de la vérité précisément, Lindon ne peut être qu’étranger au registre de la transparence et de la transparution littérale. Ceux qui s’adonnent au démon de la transparence s’exposent surtout à rencontrer toujours le même inconvénient : avec eux, la vérité est mal biaisée. Lindon, au contraire, connaît l’art vrai du biais. Il sait aussi ce qu’aimer veut taire.

J’ai traversé Ce qu’aimer veut dire comme une haute futaie. Lisant les cent premières et les cent dernières pages, j’étais dans les arbres, c’est-à-dire dans la joie, emporté. Les cent pages du milieu m’ont semblé comporter parfois quelques longueurs (trop de drogues, trop d’amants !). Écrivant cela, je suis certain de croiser demain un ami au goût très sûr qui m’affirmera qu’il n’a aimé, quant à lui, que ces pages-là.

Littérature nomme le point où se déploient simultanément et inextricablement deux voyages dans le temps : celui dans la temporalité du récit et le voyage du lecteur dans le temps de sa propre existence, différent à chaque lecture, ouvrant des voies de hasard, répondant à de lointains échos. Cette expérience constitue le cœur de la jouissance de la lecture. Lisant Ce qu’aimer veut dire, j’ai été visité par des réminiscences de l’époque – il y a quinze ans – où j’ai lu le très beau Prince et Léonardours de Mathieu Lindon et où je me suis plongé avec admiration dans l’œuvre d’Hervé Guibert. Je sais que ces livres m’étaient des cabanes dans les arbres, des lieux habitables.

Chez Lindon comme chez Guibert, j’aime la grande liberté de la construction, des enchaînements vifs, joyeux, inopinés. Dans Ce qu’aimer veut dire, les digressions sur Flaubert, sur Willa Cather, sur Becket, sur Stifter et les éloges de la bonté. J’aime la joie des maladresses burlesques du langage, le fil en aiguille heureux de l’écriture, les pieds dans le tapis, l’humour rocambolesque des longues phrases étirées, sinueuses, aventurées. La causalité enfin conçue pour ce qu’elle est : une très longue blague.

Ce qu'aimer veut dire - Prix Médicis 2011

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Zéro commandement au Sinaï

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Tandis qu’au Caire, à Suez et à Alexandrie c’est l’insurrection, dans la péninsule du Sinaï c’est carrément la guerre. Les Bédouins du Sinaï sont entrés dans la danse avec des armes à feu qu’ils n’hésitent pas à utiliser contre la police et la gendarmerie (depuis les accords de paix de 1979 avec Israël, les Egyptiens n’ont pas le droit d’y déployer de troupes régulières). Laissant les pierres et autres cocktails Molotov aux « femmelettes » des grandes villes, les braves des tribus Tarabine, Rashaida et Sawarqa préfèrent exprimer leur mécontentement avec des AK-47 et des RPG-7.

La majeure partie du Sinaï est depuis une trentaine d’années une sorte de no man’s land, Le Caire ne se préoccupant que des zones littorales touristiques et des frontières avec Israël et l’Emirat de Gaza. Les plaines et surtout la haute montagne sont contrôlées par les tribus. Sans sentiment d’appartenance nationale – ce qui est très compréhensible vu leur histoire et leur statut de citoyens de seconde zone – ils profitent du chaos géostratégique pour trafiquer tout azimut: prostituées est-européennes, refugiés soudanais et drogues vers Israël, divers produits de consommation vers Gaza.

Or, depuis quelques années les réseaux bédouins sont infiltrés par Al-Qaïda et travaillent avec l’Iran et le Hezbollah. Passer une jeune fille ukrainienne ou un spécialiste libanais en voitures piégées requiert grosso modo les mêmes compétences. Nulle part ailleurs l’échec du régime et la désintégration de l’Etat n’est plus clair que dans cette zone qui, depuis une semaine, ne fait plus réellement partie de l’Egypte.

Moubarak, c’est déjà fini

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Dans la crise égyptienne, deux acteurs principaux s’observent en chiens de faïence : les Frères musulmans (et plus généralement l’islam politique égyptien) et l’armée. Le dénouement de la crise et l’avenir du pays dépendront de leur rapport de force. Moubarak lui-même est probablement condamné et devra sans doute renoncer à transmettre le pouvoir à son fils Gamal. Reste à savoir comment les militaires joueront la transition sans mettre en péril les principales orientations stratégiques de l’Egypte, et notamment l’alliance avec les Etats-Unis. Cet objectif n’est bien évidemment pas compatible avec un gouvernement appuyé sur les Frères.

Ces « événements » qu’on ne sait toujours pas nommer se sont, dans un premier temps, résumés à un affrontement entre le gouvernement – représenté par la police – et « le peuple » -incarné par quelques centaines de milliers de manifestants. Pendant ce temps, les Frères musulmans – interdits mais tolérés – ont tourné autour de la piscine, testant la température, se demandant s’ils allaient se jeter à l’eau. Etait-ce le bon moment ? Fallait-il réveiller les réseaux et se lancer dans le combat ? Le dilemme est cruel, car la base s’agite et une trop longue retenue pourrait s’avérer dangereuse : en clair, ils pourraient rater le train. Mais s’ils se lancent et échouent, ils risquent de le payer très cher. Pour compliquer encore les choses, le mouvement actuel profite des divisions au sein du pouvoir mais l’entrée en lice des barbus et l’apparition de drapeaux verts risquent de souder les soutiens du régime.
Mais c’est l’évolution de l’armée qui constitue la principale inconnue. À première vue, on peut penser que plus les émeutes dureront, plus les Frères s’engagent dans la lutte et plus les militaires prendront la la main. Sauf que les choses sont sans doute plus compliquées.

Le lieu commun le mieux partagé est que l’armée égyptienne est un pilier solide du régime né en 1952 d’un coup d’Etat militaire. Cependant, ce constat doit être fortement nuancé car l’armée est loin d’être monolithique. Si le haut commandement, dont tous les dirigeants sont issus depuis soixante ans (Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak), entretient des liens très forts avec le régime, il est beaucoup plus difficile d’apprécier l’état d’esprit de la troupe, des sous-officiers et des officiers subalternes. Des indices significatifs laissent penser que l’islam politique exerce une influence importante au sein de la « base ».

Jusqu’à aujourd’hui, l’armée a répondu présent chaque fois que le régime était en difficulté. Ce fut le cas, par exemple, lors des émeutes de la faim, en janvier 1977. Ces manifestations, déclenchées par l’annulation des subventions sur les produits de base (politique dictée par le FMI et la Banque mondiale), avaient fait 800 morts. Contenues par l’armée, elles n’ont cessé qu’avec le retrait par le gouvernement des mesures contestées. Après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, en 1981, c’est également l’armée qui a assuré la passation du pouvoir au général Hosni Moubarak. Reste que l’attentat avait été perpétré par des militaires ralliés à l’islam radical : autant dire que les casernes ne sont pas imperméables à la subversion – et à la séduction – djihadiste.

Cinq ans plus tard, en 1986, l’armée a de nouveau sauvé le régime lorsque des membres des FCS (Forces centrales de Sécurité, l’équivalent des CRS) se sont mutinés. Créée en 1966 et réorganisée par Sadate en 1977 après les émeutes de la faim, cette unité avait pour mission principale d’éviter un affrontement direct entre la troupe et le peuple. Mais la conjugaison de revendications économiques liées à la maigreur des soldes et d’une infiltration islamiste notable a abouti à des manifestations violentes de militaires. L’étendue de la purge qui a suivi cette crise – 20 000 hommes renvoyés – donne une idée de la capacité des islamistes à noyauter les forces de l’ordre. Or, si les cadres des CRS – officiers et sous-officiers – sont recrutés et formés par la police, les hommes de troupe sont des conscrits rejetés par l’armée en raison de leur faible niveau d’étude. Voués à garantir l’ordre public et la sécurité du régime, tout en protégeant les militaires de toute tentation politique, les FCS constituent donc une armée de seconde zone, presqu’aussi importante numériquement que l’armée régulière (350 000 FCS contre 440 000 militaires). Pendant les années 1990, ensanglantées par la terreur islamiste, l’armée a donc joué un rôle mineur. Ses chefs ont simplement fait savoir qu’ils ne laisseraient pas la situation dégénérer. Du reste, le gouvernement a pris le soin de les mouiller dans la lutte contre les barbus puisque ce sont les tribunaux militaires qui ont eu à juger les auteurs d’actes terroristes.

Loin de la scène publique, dirigée par des chefs peu connus du grand public, l’armée est alors devenue un acteur économique. En effet, malgré la paix conclue en 1979, l’Egypte a tenté de maintenir un équilibre stratégique avec Israël, s’imposant une course aux armements fort coûteuse pour l’économie nationale. La solution imaginée par le pouvoir a été de confier à l’armée le soin de financer elle-même une partie de son budget. Depuis une trentaine d’années celle-ci est ainsi impliquée dans des secteurs d’activité aussi variés que l’immobilier, les machines agricoles et la production d’électricité.

L’extension du domaine de l’activité militaire vers l’économie s’est aussi accompagnée d’une séparation physique croissante entre la société militaire et la société civile. Plusieurs « villes militaires » (dont « Nasser city » au Caire) ont été construites pour offrir aux militaires de carrière des conditions de vie confortables et, en même temps, un prestige social élevé. Bénéficiant de lieux de villégiature dédiés à eux seuls et de tarifs préférentiels pour l’achat de voitures, les officiers sont devenus, de fait, des membres de la nomenclature.

Reste la question de la troupe. Forte de 440 000 officiers et hommes de troupe (0,5 % de la population), l’armée égyptienne recrute à peu près de 10 % de chaque classe d’âge. Mais malgré le grand nombre de jeunes diplômés au chômage, elle a du mal à attirer des conscrits possédant les compétences nécessaires à la manipulation des armes occidentales modernes. Les diplômés les plus brillants – qui ne sont pas très nombreux – préfèrent le secteur privé. Quant aux recrues d’origine modeste et n’ayant qu’une éducation basique, leur séjour sous le drapeau est une expérience pénible, ce qui rend difficile leur et identification à l’institution militaire. Enfin, les moins instruits sont envoyés aux FCS. Or ce sont eux qui se trouvent aujourd’hui en première ligne.

Personne ne peut prédire aujourd’hui ce que sera l’attitude des conscrits revêtus de la tenue bleu foncé des FCS ni de celle des leurs camarades plus éduqués qui ont endossé le treillis de l’armée de terre. Le régime égyptien peut certes compter sur une nomenklatura militaro-policière qui arrive à tirer son épingle du jeu malgré le bourbier économique, social et démographique dans lequel l’Egypte s’est enfoncée. Mais personne ne peut répondre de la troupe largement prolétarisée. Et les chefs en sont parfaitement conscients. Ainsi, le haut commandement militaire a-t-il déjà profité de la situation pour pousser son propre candidat à la succession, le général Omar Suleiman, chef des services de renseignement. Et si la situation continue à se dégrader, on ne saurait exclure que les officiers entrent dans le jeu pour exercer un pouvoir de transition. Au moment crucial, ils sauront faire la différence entre le destin du président et l’avenir du régime. Hosni Moubarak est déjà devenu un détail.