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Moubarak, c’est déjà fini

Moubarak, c’est déjà fini

Dans la crise égyptienne, deux acteurs principaux s’observent en chiens de faïence : les Frères musulmans (et plus généralement l’islam politique égyptien) et l’armée. Le dénouement de la crise et l’avenir du pays dépendront de leur rapport de force. Moubarak lui-même est probablement condamné et devra sans doute renoncer à transmettre le pouvoir à son fils Gamal. Reste à savoir comment les militaires joueront la transition sans mettre en péril les principales orientations stratégiques de l’Egypte, et notamment l’alliance avec les Etats-Unis. Cet objectif n’est bien évidemment pas compatible avec un gouvernement appuyé sur les Frères.

Ces « événements » qu’on ne sait toujours pas nommer se sont, dans un premier temps, résumés à un affrontement entre le gouvernement – représenté par la police – et « le peuple » -incarné par quelques centaines de milliers de manifestants. Pendant ce temps, les Frères musulmans – interdits mais tolérés – ont tourné autour de la piscine, testant la température, se demandant s’ils allaient se jeter à l’eau. Etait-ce le bon moment ? Fallait-il réveiller les réseaux et se lancer dans le combat ? Le dilemme est cruel, car la base s’agite et une trop longue retenue pourrait s’avérer dangereuse : en clair, ils pourraient rater le train. Mais s’ils se lancent et échouent, ils risquent de le payer très cher. Pour compliquer encore les choses, le mouvement actuel profite des divisions au sein du pouvoir mais l’entrée en lice des barbus et l’apparition de drapeaux verts risquent de souder les soutiens du régime.
Mais c’est l’évolution de l’armée qui constitue la principale inconnue. À première vue, on peut penser que plus les émeutes dureront, plus les Frères s’engagent dans la lutte et plus les militaires prendront la la main. Sauf que les choses sont sans doute plus compliquées.

Le lieu commun le mieux partagé est que l’armée égyptienne est un pilier solide du régime né en 1952 d’un coup d’Etat militaire. Cependant, ce constat doit être fortement nuancé car l’armée est loin d’être monolithique. Si le haut commandement, dont tous les dirigeants sont issus depuis soixante ans (Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak), entretient des liens très forts avec le régime, il est beaucoup plus difficile d’apprécier l’état d’esprit de la troupe, des sous-officiers et des officiers subalternes. Des indices significatifs laissent penser que l’islam politique exerce une influence importante au sein de la « base ».

Jusqu’à aujourd’hui, l’armée a répondu présent chaque fois que le régime était en difficulté. Ce fut le cas, par exemple, lors des émeutes de la faim, en janvier 1977. Ces manifestations, déclenchées par l’annulation des subventions sur les produits de base (politique dictée par le FMI et la Banque mondiale), avaient fait 800 morts. Contenues par l’armée, elles n’ont cessé qu’avec le retrait par le gouvernement des mesures contestées. Après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, en 1981, c’est également l’armée qui a assuré la passation du pouvoir au général Hosni Moubarak. Reste que l’attentat avait été perpétré par des militaires ralliés à l’islam radical : autant dire que les casernes ne sont pas imperméables à la subversion – et à la séduction – djihadiste.

Cinq ans plus tard, en 1986, l’armée a de nouveau sauvé le régime lorsque des membres des FCS (Forces centrales de Sécurité, l’équivalent des CRS) se sont mutinés. Créée en 1966 et réorganisée par Sadate en 1977 après les émeutes de la faim, cette unité avait pour mission principale d’éviter un affrontement direct entre la troupe et le peuple. Mais la conjugaison de revendications économiques liées à la maigreur des soldes et d’une infiltration islamiste notable a abouti à des manifestations violentes de militaires. L’étendue de la purge qui a suivi cette crise – 20 000 hommes renvoyés – donne une idée de la capacité des islamistes à noyauter les forces de l’ordre. Or, si les cadres des CRS – officiers et sous-officiers – sont recrutés et formés par la police, les hommes de troupe sont des conscrits rejetés par l’armée en raison de leur faible niveau d’étude. Voués à garantir l’ordre public et la sécurité du régime, tout en protégeant les militaires de toute tentation politique, les FCS constituent donc une armée de seconde zone, presqu’aussi importante numériquement que l’armée régulière (350 000 FCS contre 440 000 militaires). Pendant les années 1990, ensanglantées par la terreur islamiste, l’armée a donc joué un rôle mineur. Ses chefs ont simplement fait savoir qu’ils ne laisseraient pas la situation dégénérer. Du reste, le gouvernement a pris le soin de les mouiller dans la lutte contre les barbus puisque ce sont les tribunaux militaires qui ont eu à juger les auteurs d’actes terroristes.

Loin de la scène publique, dirigée par des chefs peu connus du grand public, l’armée est alors devenue un acteur économique. En effet, malgré la paix conclue en 1979, l’Egypte a tenté de maintenir un équilibre stratégique avec Israël, s’imposant une course aux armements fort coûteuse pour l’économie nationale. La solution imaginée par le pouvoir a été de confier à l’armée le soin de financer elle-même une partie de son budget. Depuis une trentaine d’années celle-ci est ainsi impliquée dans des secteurs d’activité aussi variés que l’immobilier, les machines agricoles et la production d’électricité.

L’extension du domaine de l’activité militaire vers l’économie s’est aussi accompagnée d’une séparation physique croissante entre la société militaire et la société civile. Plusieurs « villes militaires » (dont « Nasser city » au Caire) ont été construites pour offrir aux militaires de carrière des conditions de vie confortables et, en même temps, un prestige social élevé. Bénéficiant de lieux de villégiature dédiés à eux seuls et de tarifs préférentiels pour l’achat de voitures, les officiers sont devenus, de fait, des membres de la nomenclature.

Reste la question de la troupe. Forte de 440 000 officiers et hommes de troupe (0,5 % de la population), l’armée égyptienne recrute à peu près de 10 % de chaque classe d’âge. Mais malgré le grand nombre de jeunes diplômés au chômage, elle a du mal à attirer des conscrits possédant les compétences nécessaires à la manipulation des armes occidentales modernes. Les diplômés les plus brillants – qui ne sont pas très nombreux – préfèrent le secteur privé. Quant aux recrues d’origine modeste et n’ayant qu’une éducation basique, leur séjour sous le drapeau est une expérience pénible, ce qui rend difficile leur et identification à l’institution militaire. Enfin, les moins instruits sont envoyés aux FCS. Or ce sont eux qui se trouvent aujourd’hui en première ligne.

Personne ne peut prédire aujourd’hui ce que sera l’attitude des conscrits revêtus de la tenue bleu foncé des FCS ni de celle des leurs camarades plus éduqués qui ont endossé le treillis de l’armée de terre. Le régime égyptien peut certes compter sur une nomenklatura militaro-policière qui arrive à tirer son épingle du jeu malgré le bourbier économique, social et démographique dans lequel l’Egypte s’est enfoncée. Mais personne ne peut répondre de la troupe largement prolétarisée. Et les chefs en sont parfaitement conscients. Ainsi, le haut commandement militaire a-t-il déjà profité de la situation pour pousser son propre candidat à la succession, le général Omar Suleiman, chef des services de renseignement. Et si la situation continue à se dégrader, on ne saurait exclure que les officiers entrent dans le jeu pour exercer un pouvoir de transition. Au moment crucial, ils sauront faire la différence entre le destin du président et l’avenir du régime. Hosni Moubarak est déjà devenu un détail.


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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