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Un « malentendu » entre Marine Le Pen et Israël ?

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Avant-hier soir, Marine Le Pen peaufinait ses public relations à New York. Après une entrevue éclair[1. Dix minutes montre en main, soit à peine le temps d’une incartade extraconjugale dans la suite d’un Sofitel !] avec Ron Paul, leader du très libertarien Tea Party, dont on se demande d’ailleurs ce qu’il a de commun avec le nouveau programme économique du Front National, la candidate à la présidentielle cherchait à soigner son carnet d’adresses diplomatique.

Pour ne rien gâcher, une petite opération « dédiabolisation » était au menu, avec une conversation impromptue de vingt minutes en compagnie de l’ambassadeur d’Israël à l’ONU. Ron Prosor affirme aujourd’hui avoir rencontré Marine Le Pen « par inadvertance » au cours d’un déjeuner qui réunissait des dizaines d’invités à la mission française des Nations-Unies, ce qui ne l’a néanmoins pas empêché de « beaucoup appréci(er) » ses conciliabules avec son hôte du jour. Du côté de la chancellerie israélienne, on a parlé de « malentendu » avant de carrément dénoncer la « bourde » de Prosor. La faute au fameux « point de détail de l’histoire » de Le Pen père, toujours pas passé au pays de Yad Vashem. Une déclaration fort malheureuse qui hante encore la mémoire de sa fille, en témoigne son acharnement à dénoncer l’antisémitisme dans nos banlieues, mais aussi ses prises de position géopolitiques qui se démarquent nettement des tropismes arabo-iraniens de son paternel.

En Israël et ailleurs, certains expliquent que la distraction de Ron Prosor ne serait pas sans rapport avec un autre « malentendu » : celui qui a poussé la France à voter l’adhésion de la Palestine à l’UNESCO…

Le sourire de l’enfant mort

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Photo : uncultured.

On ne devrait jamais se réjouir trop vite à la lecture des gazettes. A peine apprenait-on que le gouvernement grec se rappelait avec Aristote que la finalité de la politique, c’est quand même le bien commun et décidait de demander son avis au peuple par voie référendaire, qu’on lisait dans la rubrique des faits divers qu’une femme de 38 ans, SDF vivant sous une tente dans le XIVème arrondissement, accouchait d’un bébé mort-né.

Devant une telle horreur, il est hors de question de se livrer à quelque récupération politique que ce soit. Quand bien même pourrait être mise en cause la politique du ministre Benoist Apparu qui préfère le logement social durable à l’hébergement d’urgence mais sans aucun moyen réel[1. On se souvient de la démission récente de Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social, devant l’absence de perspective pour résoudre ce scandale durable], je ne suis pas naïf : j’ entends parler, depuis des décennies, tous gouvernements confondus, et en général au moment des élections, de l’ardente obligation de trouver un logement digne de ce nom pour tous. Et depuis des décennies, je sais qu’on crève de froid dans les portes cochères ou qu’on grille brûlés vif dans les hôtels pourris des marchands de sommeil.

De toute façon, dans la meilleure des sociétés possibles, celle qui assurerait à tous pain, logement, santé et éducation, il se trouverait toujours des malheureux pour passer aux travers des mailles du filet de toutes les protections et mourir dans la rue. Patrick Declerck dans Les naufragés, livre magnifique de colère et de désespoir écrit par ce médecin qui s’est occupé d’eux jusqu’à ne plus savoir s’il les détestait ou s’il les aimait, ne dit pas autre chose. Tout juste peut-on remarquer que l’on meurt moins de cette façon dans ces social-démocraties si décriées aujourd’hui et que les premiers SDF sont apparus massivement sur les trottoirs new-yorkais au début du reaganisme avant d’être chassés loin du centre par Giulani, moderne Tartuffe qui voulait cacher ces mourants qu’il ne saurait voir.

Mais revenons à ce bébé mort, ici et maintenant, dans la France de 2011. Pourquoi, comme tant d’autres je pense, me suis-je senti partagé entre désespoir et colère à la lecture de ce « fait divers » ?
Parce qu’il y a dans cette mort l’idée d’une profanation symbolique, d’un véritable déni métaphysique. Je m’explique. Noël n’est pas très loin, dans quelques semaines. La Nativité. La venue du divin enfant, du sauveur. Et que s’est-il passé, mardi 1er novembre, sinon une anti-Nativité ?

Il n’y a eu ni rois mages, ni crèche, ni âne, ni bœuf. Je n’invoque pas Marx pour alimenter ma rage mais l’autre rameau de mon éducation, l’autre grande émancipation qui m’a formé, celle de l’Evangile. Je n’ai pas la Foi ? Hélas pour moi. Il n’empêche que je sais comme quelques milliards d’hommes que la naissance du Christ est la promesse d’une rédemption et qu’il y a plus de deux mille ans, un enfant apportait un message d’amour et de libération.

Soit dit en passant, les intégristes catholiques ont bien tort d’avoir manifesté contre une pièce de théâtre ces derniers jours. Croire qu’il y a une blessure supplémentaire pour le Christ aux outrages à cause d’une œuvre d’art, c’est oublier ce que Bernanos faisait dire à son Curé de campagne à propos des offenses faites à Jésus : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »

Sauf, peut-être, cet enfant mort qui ne pourra annoncer aucune bonne nouvelle. Sa mort nous renvoie à notre faillite à tous, à nos lâchetés, à nos égoïsmes, à notre immense inattention aux plus faibles qui signe notre arrêt de mort, un arrêt de mort qui arrivera un jour où l’autre.

Il existe un très beau mystère dans la religion catholique qui explique un peu cela, c’est celui de la communion des saints. Léon Bloy, chrétien flamboyant et brutal qui a écrit dans Le sang des pauvres des phrases contre les bourgeois qui feraient passer L’insurrection qui vient pour un libelle quasi inoffensif, la définit ainsi : « Il y a une loi d’équilibre divin, appelée la Communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d’une âme, d’une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. Le plus vil des goujats porte dans le creux de sa main des millions de cœurs et tient sous son pied des millions de têtes de serpents. Cela il le saura au dernier jour. »

Cela veut dire que nous sommes tous responsables de tous, qu’il n’y a pas de balance commerciale entre nos bonnes et nos mauvaises actions et que l’on pourrait espérer s’en tirer en présentant des comptes légèrement excédentaires en faveur du Bien.

Un jour ou l’autre, le sourire qu’on ne verra jamais de cet enfant mort de misère pourrait bien faire s’écrouler tous nos empires dans un effondrement dont on cherchera vainement les causes. L’on pensera à tout, absolument à tout, sauf à un petit cadavre froid dans la rue d’un pays riche qui ne savait plus partager.

Pétanque à Kandahar

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Province de Kandahar. Photo : lafrancevi.

Voilà que vient de paraître un livre de plus, que vous ne lirez sans doute jamais, sur la guerre en Afghanistan : Les brouillards de la guerre. Dernière mission en Afghanistan. Vous ne le lirez pas parce que la guerre en Afghanistan ne vous intéresse pas. Faisant preuve d’une grande lucidité, son auteur, Anne Nivat, remarque : « Tout conflit qui dure finit par lasser et on préfère finalement l’oublier ». En effet, hormis une brève période de « grâce médiatique » à son déclenchement à l’automne 2001, la guerre en Afghanistan avait presque réussi à se faire oublier. Jusqu’au 18 août 2008 au moins, date à laquelle une section de parachutistes du 8e RPIMa et un élément du régiment de marche du Tchad (RMT) sont tombés dans une embuscade dans la vallée d’Uzbin, les Français faisaient semblant d’ignorer qu’ils avaient des soldats engagés en Afghanistan. Mais il est difficile d’ignorer la mort au combat de dix hommes. S’est alors produit ce que Jean-Dominique Merchet appelle « l’effet Palestro » en référence aux gorges de Palestro en Kabylie où un groupe de soldats français s’était fait décimer, le 20 mai 1956. Le choc de l’opinion publique à l’annonce de leur mort avait provoqué la prise de conscience collective de la participation de la France à une guerre atroce. Comme cela avait été le cas pour la guerre d’Algérie, il a fallu attendre un événement dramatique pour que l’opinion se « réveille » et reconnaisse, nonens volens, que la France était activement engagé dans une guerre en Afghanistan. Et Jean-Dominique Merchet en spécialiste des questions militaires de noter : « Le temps de l’opinion publique n’est pas celui des historiens ni celui des acteurs politiques. Il n’est même pas celui des journalistes. ». Un constat qui n’est que partiellement juste…

Car il y a encore quelques journalistes qui, comme Anne Nivat, revendiquent le droit à « la lenteur » et s’octroient le luxe de pratiquer le reportage « à l’ancienne ». Cela suppose une présence quasi continue sur le terrain, une considérable prise de risques, un mélange de patience, d’abnégation, et d’humilité afin de nouer un réseau de contacts locaux sans chercher à séduire les lecteurs. Anne Nivat se consacre au journalisme anti-scoop. Cela force le respect. Mais cela peut également agacer… Car dans l’idée du « reportage à l’ancienne » il y a une promesse, sinon une prétention, à présenter « tous » les points de vue, une pléthore d’opinions diverses pour ne pas dire contradictoires. De fait, Les brouillards de la guerre décrit la guerre telle qu’elle est vécue des deux côtés : par les soldats de l’OTAN comme par la population afghane.
L’immense mérite de cette approche est de restituer la complexité de la situation, analysant minutieusement les us et coutumes des militaires d’une part, des civils afghans d’autre part, révélant le décalage entre les intentions des premiers et le ressenti des seconds.

Cependant, cette méthode fait de l’Afghanistan d’Anne Nivat un pays dilué dans l’objectivité journalistique. Un pays où tout le monde a quelque part raison, ce qui revient à dire que personne n’a complètement tort, que tout le monde est d’une manière ou d’une autre responsable du regain de violence et donc que personne n’est entièrement responsable. Mais le souci d’impartialité de l’auteur semble aussi lui interdire tout sens de l’humour. Anne Nivat remet à ses lecteurs un document sérieux, un témoignage prude et sans la moindre concession à toute ironie ou persiflage aussi innocents qu’ils puissent être. Comme si l’absurdité de la guerre en général, et de cette guerre en particulier, interdisait tout rire ou sourire.

Un exemple parmi d’autres : à l’hiver 2010-2011, Anne Nivat fait un passage à Kandahar Airfield, dite KAF, deuxième base militaire alliée en Afghanistan après celle de Bagram. L’extravagance louftingue des lieux n’échappe pas au regard du grand reporter : les promenades baptisées du noms de grandes villes américaines, les salons de massage, les centres de récréation, les pancartes plus hilarantes les unes que les autres, comme celle avertissant le personnel féminin du risque d’ « assauts sexuels » ou telle autre incitant les soldats français à s’inscrire à un concours de pétanque. Bref, c’est savoureux. Reste que le style choisi pour la narration n’a pas assez de fougue pour libérer un fou rire cathartique chez le lecteur.

Cette insipidité stylistique, volontaire ou non, n’est pas sans intérêt lorsque Anne Nivat s’attaque aux questions tactiques de la chose militaire. La sacro-sainte stratégie de la contre-insurrection (COIN), défendue successivement par le général Stanley McChrystal, ancien commandant des forces de la coalition, puis par son successeur, David Petraeus, est ainsi examinée à l’épreuve du terrain pour conduire au décevant constat de son inadéquation quasi totale au caractère du conflit. Trop coûteuse et trop exigeante en termes de durée de l’engagement (il faudrait au moins vingt ans pour instaurer une confiance mutuelle entre les militaires et la population), elle s’avère aussi trop contraignante pour être efficace. Ne serait-ce qu’en ce qui concerne les « règles d’engagement » ou, autrement dit, le corpus des droits en matière d’ouverture du feu. La COIN, dans l’objectif est de protéger les civils, impose des restrictions tellement sévères que les insurgés peuvent in fine agir sans être trop inquiétés. Embarquée avec une compagnie de parachutistes québécois, Anne Nivat recueille en outre les paroles de soldats frustrés et désorientés qui lui confient leurs difficultés à accomplir un travail humanitaire pour lequel ils n’ont été aucunement préparés.

En dépit d’efforts de compréhension et de cohabitation pacifique, sans parler des liasses de billets verts distribuées à gogo, les soldats de l’OTAN restent des étrangers aux yeux des Afghans. Ceux avec lesquels la journaliste, dissimulée sous son châdri bleu, partage son quotidien, comparent la situation actuelle avec l’époque de l’invasion soviétique et qualifient les soldats alliés d’« occupants ». Détrompez-vous, il ne s’agit pas uniquement d’insurgés ou de primitifs barbus. D’ailleurs, Anne Nivat répète à qui veut l’entendre que les talibans constituent « une émanation de la population et pas son élément extérieur ». Le problème est que la majeure partie de la population afghane aspire à vivre en dehors du diktat des occidentaux, dans la paix, certes, mais selon ses propres lois et traditions. Que faire des enquêtes indiquant que les Afghans appuient le retour de la charia et les exécutions publiques ? Que dire aux 80 % de parents afghans qui refusent à laisser leurs filles aller à l’école quand bien même les occidentaux passent leur temps à construire des bâtiments scolaires dans les zones les plus reculées d’Afghanistan ? Comment s’en sortir ?

Bien sûr, Anne Nivat évoque la solution dont tout le monde parle depuis un moment : « l’afghanisation ». Cette appellation désigne le transfert progressif des responsabilités politiques et militaires des forces de l’OTAN aux forces afghanes. En théorie, ça sonne bien. En réalité, il n’y a personne vers qui transférer les responsabilités de quoi que ce soit, étant donné l’extrême faiblesse du pouvoir politique, à commencer par la présidence contestée de Hamid Karzaï et l’incompétence de la jeune police afghane. Quant au niveau d’entraînement de l’armée nationale afghane (ANA) il est facile de se le représenter dès qu’on réalise que les soldats onusiens craignent, plus que toute autre chose, les tirs accidentels de leurs camarades de l’ANA.

Que reste-il donc à faire ? Le livre d’Anne Nivat n’apporte pas de réponse à cette question. Il serait bien de débattre, dit l’auteur, sur l’engagement de la France en Afghanistan, comme d’autres pays européens engouffrés dans le même pétrin l’ont déjà fait. 56 % des Français souhaitent le retour de leurs soldats. Mais sur quels arguments et quelle connaissance de la situation se basent-ils ? Il est sain et sensé de s’opposer à une guerre, surtout lorsqu’on ignore sa raison d’être, son déroulement, ses tenants et ses aboutissants. Certes, l’incompétence de la société française en la matière ne résulte pas uniquement de son très faible intérêt pour les problèmes géopolitiques en général et la situation afghane en particulier. Les Français, dont 50 000 soldats sont passés par l’Afghanistan depuis 2002, ont du mal à se représenter une guerre qu’on ne leur montre ni ne leur explique qu’à de rares occasions, souvent liées à des événements tragiques. La responsabilité de cet état de fait revient autant à l’armée qui communique mal et se méfie des journalistes, qu’aux journalistes qui se focalisent sur les événements spectaculaires mais pas nécessairement représentatifs de processus plus généraux.

En ce sens, contrairement aux souhaits d’Anne Nivat, il paraît peu probable que la campagne présidentielle de 2012 se saisisse rationnellement du sujet. On peut le regretter mais sans doute assisterons-nous à un échange d’arguments politico-politiciens, en total décalage avec la réalité de la situation vécue sur place. Les brouillards de la guerre sur la table de chevet d’un Nicolas Sarkozy ou d’un François Hollande… Vous y croyez, vous ?

Faire campagne sur les chiffres, un mauvais calcul pour le PS

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Couverture de Paris-Match 17 mars 2005

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pierre Haski débattent du programme du PS.

Six mois avant l’élection présidentielle, une chose est déjà certaine : pour le PS, c’est raté. Si Nicolas Sarkozy n’est pas assuré d’être réélu − tant s’en faut −, le Parti socialiste a en tout cas raté l’occasion de proposer un véritable choix aux électeurs. Certes, François Hollande pourrait être le prochain président de la République, mais s’il est élu, ce ne sera pas pour son « programme ».

Sur les questions de fond, c’est-à-dire l’Europe et la dette, les propositions de François Hollande ne diffèrent guère de celles de Sarkozy. Tous deux entendent accélérer l’intégration européenne d’un côté, réduire la dette sans casser la croissance de l’autre. En clair, ils proposent d’avancer vers un ministère européen des Finances qui disposerait d’un droit de regard sur les budgets des États-membres, afin de pouvoir réduire les dépenses publiques et augmenter les impôts. Tout cela, bien sûr, sans casser une croissance déjà moribonde.

Au lieu d’une véritable alternative politique, le PS a concocté un paquet de « mesures concrètes ». Tellement concrètes qu’à l’instar des 60 000 postes dans l’enseignement et des 300 000 emplois jeunes/seniors, elles ont été sérieusement déplumées par le feu croisé des candidats aux primaires. Mais les socialistes ne se sont pas contentés d’être concrets ; ils ont aussi voulu paraître sérieux. Ils ont donc chiffré leurs projets, offrant ainsi une cible facile à leurs adversaires. Un projet doit certes être crédible, mais avant tout défendre une vision du monde au lieu de présenter des tableaux Excel en guise de manifeste politique.

Le lâchage pur et simple du projet par Jérôme Cahuzac, président PS de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, révèle les limites de ce « programme ». Adopté en mai sur la base d’une prévision de croissance fantaisiste, le projet PS ne pouvait qu’être caduc quelques mois plus tard. Du coup, les dirigeants du parti doivent admettre que leur programme est irréaliste et qu’ils n’en appliqueront qu’une partie, sans préciser quelles mesures seront privilégiées. Mais ce n’est pas tout. Au lieu de s’assumer et de proposer une réforme fiscale digne de ce nom qui augmenterait les impôts dans le but de réduire massivement les écarts de richesse, le PS cherche à financer son budget fantôme et tombe dans un deuxième piège : les niches fiscales et sociales. Voilà où se cacheraient les milliards ! Raté : les niches sont un mirage financier !

Commençons par les niches sociales. Ces allègements du coût du travail − comme la réduction des charges sociales sur les bas salaires, qui représente à elle seule un manque à gagner annuel de 21 milliards − sont jugées (très) efficaces par la Cour des comptes. Leur suppression coûtera donc plus cher que leur maintien… Quant aux niches fiscales, elles agissent comme des opérations de discount. Vous vendez un produit 20 euros avec 50% de remise, vous en écoulez 10 exemplaires et votre chiffre d’affaires atteint 100 euros. Comme vous subissez un manque à gagner théorique de 100 euros, vous décidez de mettre fin au scandale en rétablissant le prix d’origine. Sauf qu’à 20 euros le produit, vous en vendez moins et votre chiffre d’affaires s’effondre. Or, dans son projet, le PS a compté les 100 euros de manque à gagner comme de l’argent frais qui entrera en caisse dès que la remise sera annulée. Ainsi, la suppression de la niche la plus décriée, dite « Copé », qui aurait coûté 22 milliards d’euros à l’État en trois ans, ne rapportera pas 22 milliards, ni même 9 ou 10 (le coût de cette niche selon la Cour des comptes). Et voilà que s’évanouissent les moyens qui devaient financer les « mesures concrètes »…

Mais le pire est le fiasco de la « règle d’or ». Dans leur obsession de garder leur « triple A », les socialistes se sont joints à une initiative absurde de l’UMP : interdire la dette par la Constitution ou, a minima, par la Loi. Quelle absurdité ! S’il en a la volonté politique, rien n’empêche en effet un gouvernement démocratiquement élu d’abaisser le niveau de la dette. Dans le cas contraire, rien ne l’empêchera de s’endetter jusqu’au cou. Ne serait-ce que pour cette faute politique, les socialistes méritent de perdre l’AOC « Gauche ».

Niveau calendrier, le PS a mis la charrue avant les bœufs, l’élaboration du programme ayant précédé le choix du candidat. Pas fou, le vainqueur des primaires s’est débarrassé de la camisole du projet socialiste sans même laisser aux militants le temps de faire leur deuil. Enfin, il faut se rendre à l’évidence : durant les primaires, les électeurs de gauche ont massivement voté pour le candidat qui, après Valls, était perçu comme le moins à gauche (on exclura du champ le fantôme Baylet) et le plus pragmatique, bref, le plus capable, comme son modèle François Mitterrand, de faire une chose et son contraire. Autrement dit, ils ont privilégié la personnalité du candidat au détriment des idées. Puisqu’on reproche à Sarkozy son comportement pendant la première moitié de son mandat, les électeurs socialistes ont choisi un autre homme − à défaut d’une autre voie. De ce point de vue, François Hollande représente bel et bien une alternative au Président de la République : difficile de trouver une personnalité plus différente de celle de l’homme du Fouquet’s et du bouclier fiscal que celle du député de Corrèze. C’est un choix légitime qu’il faut tout simplement avouer et assumer au lieu de faire semblant d’avoir un « programme ».

En face, Nicolas Sarkozy a intériorisé ces critiques et joue désormais l’homme d’État pragmatique, discret et pédagogue. L’ennui, c’est que, grâce aux socialistes, les deux candidats majeurs à l’élection présidentielle de 2012 se font réellement concurrence non pas sur des idées et des projets mais sur une seule et unique question : qui ressemble le moins au Nicolas Sarkozy de 2007 ?

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Causeur Magazine numéro 41 : Vivre ensemble, la leçon d’Alain Finkielkraut

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« Je suis né à Paris le 30 juin 1949. J’ai donc grandi et passé une partie de ma vie d’adulte, personnelle et professionnelle, dans une France bien différente de celle que nous habitons aujourd’hui. Dans cette France de naguère, on croyait à la politique, c’est-à-dire à la force de la volonté collective, on avait foi dans le pouvoir des hommes de façonner leur destin. Dans cette France d’autrefois, l’Histoire semblait porteuse de sens. »

Ainsi commence le texte long, dense et cristallin qu’Alain Finkielkraut a confié à son amie Elisabeth Lévy pour les lecteurs de Causeur. Ces 20 pages, directement issues de sa leçon à la nouvelle promotion de l’Ecole Polytechnique portent sur un sujet délicat entre tous, la crise du «vivre-ensemble». Un texte comme il est l’un des rares dans ce pays à savoir en faire, personnel et universel. N’étant pas sot au point de tenter de vous résumer son propos, je laisse la parole à Elisabeth, qui en fait une description inspirée dans son texte introductif: « Il ne suffisait pas de déjouer les pièges du politiquement correct pour percer la vérité profonde d’un phénomène qui se déploie dans la grammaire fragmentée de l’actualité. Cheminant à travers les événements du présent en compagnie des auteurs du passé, explorant les soubassements, repérant les minuscules fissures qui deviendront des lézardes béantes, Alain Finkielkraut expose la généalogie cachée de ce qui nous arrive ».

Vous l’aurez compris, avec cet incroyable cadeau, et tout le dossier qui l’entoure (on y retrouvera notamment l’essayiste américain Christopher Caldwell, qui vient de publier Une Révolution sous nos yeux. Comment l’Islam va transformer la France et l’Europe), ce quarante et unième numéro s’est donc métamorphosé en numéro spécial de 64 pages, toujours 100% inédites.

Qui dit numéro spécial dit tarif ad hoc, exceptionnellement ce numéro sera vendu, à l’unité 6,50 € au lieu de 5,50 €. Vous échapperez bien sûr à cette spirale inflationniste si vous êtes déjà abonné, ou si vous profitez de l’occasion pour le faire, ou encore, si besoin est, si vous vous réabonnez.

Rappelons en outre qu’il est désormais possible de s’abonner uniquement à l’édition en ligne (34,90 € pour accéder à tous les articles verrouillés pendant 1 an) ou pour ceux qui ne connaissent pas encore le magazine, de le découvrir grâce à notre formule Découverte (12,90 € le numéro en cours + les 2 prochains).

Si vous n’êtes pas content avec tout ça, je peux plus rien pour vous, les amis !


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Vive la contre-révolution sexuelle !

Richard Allan et Brigitte Lahaie dans « Brigitte et moi »

Laurent de Sutter, ce jeune philosophe belge qui partit d’un si bon pas en déclarant à la face du monde son Indifférence à la politique (PUF, 2008) nous revient aujourd’hui avec Contre l’érotisme, un petit livre sur l’orgasme (La Musardine, 2011). Mais le lecteur salace sera déçu. Ici, nul éloge des seins mûrs ou des jeunes filles. Ce petit opuscule se veut intégralement philosophique.

Il faut dire que Laurent de Sutter jouit d’une perversion très rare : c’est un fétichiste des chevilles logiques. Rien ne l’excite comme une proposition métaphysique si ce n’est, peut-être, la possibilité de lier deux propositions métaphysiques. Appliqué au plaisir, le résultat est étonnant. Il y avait un empirisme logique, il y aura désormais une pornographie logique[access capability= »lire_inedits »], ce qui constitue une excellente nouvelle pour la pensée.

En chercheur appliqué (on ne saurait trop recommander sa reconstitution du système juridique de Gilles Deleuze, un chef-d’œuvre), Sutter commence par se faire l’archiviste d’une sorte de bêtise propre à une époque qui confond émancipation politique et révolution sexuelle. Certes, cette confusion est moderne, sympathique, charmante, engageante, mais elle est encore pire que le règne de la technique à laquelle nous devons la destruction irréversible de la mince couche d’ozone qui devait nous protéger du soleil, c’est-à-dire de la mort. Depuis que Reich a lancé sa fatwa contre les frustrés, la révolution du bonheur génital est en marche et rien ne l’arrêtera, pas même la dépression des pauvres âmes qu’elle devait libérer. La gymnastique au pieu est devenue l’horizon indépassable de la modernité. La question angoissante du contemporain épanoui n’est pas: « Qu’est-ce que la vie bonne ? », mais « Et pour toi, c’était bon ? » La misère sexuelle est devenue notre hantise. Exploiter ses contemporains, passe encore, mais ne pas jouir de son petit organe, voilà le crime.

Comment sortir de cette jouissance obligatoire pour tous ? Comment sortir de cette obsession du sexe ? Mais par la pornographie, voyons ! Telle est la thèse, il est vrai paradoxale, de ce tractatus plein d’allant qui revisite complètement le lien entre érotisme et pornographie.

Vous pensiez que la pornographie banalise ce que l’érotisme transgresse intelligemment ? Vous aviez tort. La transgression n’est qu’une ressource érotique parmi d’autres, et pas nécessairement la plus intelligente. Quant à l’amour, il est une perversion parmi d’autres, et pas toujours la plus jolie-jolie.

C’est dire si la pornographie exerce une fonction de désublimation du plus grand intérêt. Si l’amour prétend jouir de l’unique sous l’espèce de la totalité (tu es tout pour moi), la pornographie est le mouvement qui nous permet de nous défaire de cette prétention stupide au bonheur qui est une prétention stupide à l’unité. À l’unité rêvée des amants, Laurent de Sutter oppose la pratique concrète des plaisirs au regard de laquelle l’identité, au bout du compte, n’a aucune importance. S’il fallait résumer sa philosophie, on dirait que, si on ne peut pas jouir du tout, on peut jouir de tout. Mais, bien sûr, pas avec n’importe qui.[/access]

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Pour Pascal Boniface, Charlie Hebdo caricature l’Islam parce que c’est vendeur

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J’avais comparé, hier matin, l’attitude des islamistes qui condamnaient du bout des lèvres l’attentat contre Charlie Hebdo tout en rejetant la responsabilité réelle des faits sur les blasphémateurs à celle des gens qui quand une femme est violée, s’interrogent d’abord pour savoir si elle ne l’avait pas un peu cherché quand même

Eh bien je m’étais trompé, et lourdement. Un raisonnement aussi abject, nul n’est besoin d’être salafiste encarté pour le tenir. Un grand bravo déjà aux très nombreux journalistes qui, d’Europe 1 à iTélé, ont osé demander à Charb, interviewé à chaud, devant les locaux dévastés de son journal, si ce Charia Hebdo « n’était pas la provoc de trop ».

Et une palme d’Or à notre ami Pascal Boniface, interviewé hier par Atlantico, qui trouve que le moment est bien choisi pour accuser Charlie Hebdo de racisme . Vous croyez que j’exagère ? Alors jugez par vous-même : « Je pense que la critique de la religion musulmane est possible, mais ce que je reproche à Charlie Hebdo, c’est de vouloir se présenter comme un média à la critique universaliste. Alors qu’en réalité, il s’agit de concentrer les critiques sur l’Islam, notamment parce que c’est vendeur »

Alors moi, les amis, je vous mets en garde : Vous vous êtes précipités hier chez votre kiosquier, pour acheter Charlie Hebdo, et marquer votre solidarité ? Je dois en conclure que vous n’êtes qu’un raciste…

Au cœur de la chose publique

L'Exercice de l'Etat

Visiblement la fin du monde approche, enfin celle de l’euro. Alors pour fuir ce fatum, je vais au cinéma. En théorie, je ne me fie qu’à mon instinct, ainsi qu’à la nationalité du film et à l’absence de louanges de Libé. Si c’est américain et que le journal de Nicolas Demorand et Télérama n’en parlent pas comme d’un chef d’œuvre, alors je suis prête à dépenser plus de 9 euros pour voir un film.

Or, il se trouve qu’en quelques jours j’ai fait deux exceptions à cette règle d’airain : la première pour Polisse, c’est tout ce que j’avais trouvé à me mettre sous la dent. La seconde pour un drôle de truc, L’Exercice de l’Etat, de Pierre Schöller, encensé par toute la presse de goooche. Le pire, c’est que je ne l’ai pas regretté. Allons y gaiement : L’Exercice de l’Etat est un film de parapheurs, donc un vrai film politique. Si vous croyez y voir des hyperprésidents sauver le monde, ou, à l’autre extrême, magouiller sans vergogne pour conserver leur pouvoir et leur hélico à cocarde, passez votre chemin.

C’est d’ailleurs ça qui m’a plu, et qui a l’air de plaire au public[1. Visiblement le film va faire de bons chiffres]: Schöller ne montre pas le pouvoir, mais l’Etat. Cette chose qui avait l’air d’avoir disparu sous les coups furieux des libéraux puis de ceux qui considèrèrent qu’il ne pouvait pas tout, et enfin, sans doute aussi, grâce au zèle de ses Grands Serviteurs[2. Les capitales sont ironiques, là, les amis] qui, pour beaucoup, rêvent de quitter leurs bureaux ministériels pour aller faire semblant de dominer le monde réel depuis les hauteurs des tours de la Défense. En multipliant par dix leur salaire, en assurant l’avenir de leurs enfants grâce à des stock-options et aussi parfois en croyant que le vrai pouvoir est dans les fusions-acquisitions.

En conséquence de quoi Schöller montre un Etat réduit à pas grand chose. L’intrigue tourne d’ailleurs autour de ça : un ministre des transports (Olivier Gourmet), dont on ne sait s’il est de droite ou de gauche, doit accepter et faire accepter une privatisation des gares. Il jure qu’il ne le fera pas, mais finira par manger son parapheur, pas simplement par cynisme ou volonté carriériste de durer. Son directeur de cabinet, un préfet comme on peut encore en croiser dans certains ministères, refuse. Mais ne peut s’y opposer, n’étant justement que dir’cab. Un Michel Blanc (sur lequel je n’aurai pas misé un euro, autant dire rien…) se montre étonnamment crédible, bodybuildé, mutique, étranglé par une cravate trop bien nouée de bon serviteur de l’Etat. Il est ce préfet old school sans caricature, ce double du ministre, son ombre agissante, et si l’amitié se mesure au temps passé à ramer ensemble, à prendre des bonnes ou des mauvaises décisions et à envisager l’avenir, son ami.

Même sans ces personnages, tout est juste dans le film. Il faut souvent se pincer pour vérifier qu’on est bien devant un film français. Qui n’a pas voyagé en voiture officielle avec chauffeur, gyrophare, blackberry de la république, et attachée de presse survoltée ne peut pas forcément mesurer la justesse des scènes, mais au moins la sentir. Un seul exemple : le parapluie. Je me suis toujours étonnée de l’empressement qu’ont les chauffeurs officiels ou les officiers de sécurité qui accompagnent les ministres ou même les sous-secrétaires d’Etat dans les 607, à sortir de dieu sait où un parapluie géant dès la moindre petite goutte dehors. Il y a une scène de parapluie à la sortie d’un enterrement qui résume à merveille l’Etat, ou au moins l’image qu’on en a aujourd’hui quand, simple quidam, on assiste à ces ballets de berlines bleu nuit arrivant quelque part. L’Etat ce sont ces portes ouvertes rapidement et sans bruit, ces parapluies qui se déploient sur des têtes qui ne savent même pas quel temps il fait.

La réalité, c’est-à-dire quand un ministre se cogne avec des « vrais » gens, comme on aime dire dans les rédactions, est aussi rendue avec une intensité et une minutie précieuses. Qu’il s’agisse de cadavres d’enfants morts dans un accident de bus sous la neige ou d’autres morts. « 3000 contacts et pas un ami », dit le ministre dans une scène qui n’arrive même pas à être caricaturale. 3000 décrets et même pas une influence sur la réalité. Ou plutôt une influence qui poursuit le travail de sape de l’exercice de l’Etat. Comme ne sont pas caricaturaux les personnages secondaires, l’attachée de presse, le conseiller ministériel salaud, le rédacteur de discours farceur, le camarade de gouvernement pourri, le président de la République (on dit PR chez les initiés) obsédé par les variations millimétriques de sa courbe de popularité, ou les chômeurs à la ramasse.

Tout sonne juste, mais pas comme on le voit dans ces abominables pensums « Qualité France » où ne manque pas un bouton de culotte aux costumes et où pour exprimer sa surprise, un personnage dit « Ça, c’est étonnant ! », ou lève les yeux au ciel en mimant l’étonnement, lorsqu’il ne fait pas les deux à la fois. D’ailleurs côté caricature, oubliez Les Marches du pouvoir, le film de George Clooney, qui est sorti en même temps. Sur un sujet somme toute assez proche, la bataille entre deux candidats à l’investiture démocrate sur fond de trahisons et coups bas. Là où je m’attendais à ce que le film made in Hollywood l’emporte 44 à zéro, j’ai été obligée de revoir radicalement mes certitudes. C’est mille fois moins visible que le moins inspiré des épisodes d’A la Maison Blanche. On s’y emmerde du début à la fin, George œil-qui-frise ou pas.

Gardons-nous néanmoins de tirer des généralités sur le retour du cinéma français. Ou sur la réalité d’un retour de l’Etat, de sacrifices personnels pour en assurer l’exercice. Et retenons une chose du film de Pierre Schöller : une scène d’ouverture onirique – vue partout hein, je ne dévoile rien- où une femme nue est mangée par un crocodile et qui se conclut sur un gros plan montrant une érection ministérielle – bien réelle, elle.

N’empêche, dans notre pauv’ pays, où bien souvent le cinéma n’est qu’exercice de style aussi vain que vaniteux, et où la politique, n’est qu’en général pâle copie de ce cinéma-là, L’Exercice de l’Etat, thriller politique hyperréaliste et surinspiré est un vrai message d’espoir. Et ça, par les temps qui courent…

Palestine à l’UNESCO : Sarkozy hors-jeu

Photo : francediplomatie.

En elle-même, l’admission de l’Etat de Palestine comme membre à part entière de l’UNESCO n’est pas la nouvelle du siècle : elle ne changera pas grand chose sur le terrain, sinon que le site de Bethléem devait bientôt se voir inscrit au « Patrimoine mondial de l’humanité ». C’est bon pour le moral, mais cela ne devrait pas avoir d’influence sur les incessantes bisbilles entre obédiences chrétiennes qui se disputent la prééminence sur la fameuse grotte qui aurait vu naître Jésus de Nazareth, le jour où commença l’ère commune[1. Et pas l’inverse, rien que pour contredire la patronne !].

Cette victoire symbolique de la cause palestinienne dans les enceintes internationales ne préjuge absolument rien du sort qui sera réservé à la demande de Mahmoud Abbas d’admission à l’ONU d’un Etat de Palestine sans qu’il n’y ait d’accord de paix conclu avec Israël. Le vote de l’Unesco était joué d’avance : il n’existe pas dans cette institution « technique » de l’ONU de système semblable à celui du Conseil de sécurité face à l’Assemblée générale. Il suffit donc d’une majorité des deux tiers des Etats membres pour qu’une décision de ce genre soit adoptée. Etant donné l’état du rapport de force entre Israël et les Etats Unis d’un côté et le regroupement des pays islamiques, de leurs alliés sud-américains, asiatiques et russe, l’Assemblée générale de l’UNESCO pourrait voter sans problème une résolution qui dirait que la Terre est plate, et que c’est Israël qui l’a aplatie.
Ce vote a néanmoins de l’importance comme signal d’une évolution majeure de la politique étrangère française vis-à-vis de la question du Proche-orient. Contrairement a ce qu’avait laissé entendre le ministre des affaires étrangères Alain Juppé il y a quelques semaines en déclarant la candidature palestinienne à l’Unesco « inopportune », la France a finalement voté en faveur de cette admission.

Cela signifie simplement qu’Alain Juppé, soutenu par une grande partie de son administration du Quai d’Orsay a fini par faire craquer la cellule diplomatique de l’Elysée, qui a de moins en moins de prise sur la conduite de la politique étrangère de la France. Nicolas Sarkozy ayant décidé de ne plus s’engager sur un dossier où il n’y a que des coups à prendre et peu de lauriers à glaner (voir Obama), le gaullo-chiraquien Alain Juppé a libre cours pour en faire à sa tête. Et cette tête enferme deux certitudes d’airain : la détestation d’Israël modèle discours de De Gaulle de novembre 1967 (« peuple d’élite, sûr de lui et dominateur… ») et une méfiance maladive de l’hégémonie américaine. Il s’est, par ailleurs mis en tête de dégommer, avec ses petits bras, Benyamin Netanyahou en clamant sur tous les toits qu’il avait récemment reçu à Paris avec une particulière aménité sa principale opposante Tzipi Livni. Il a, en l’occurrence, choisi un bien mauvais cheval dont la cote politique en Israël est en chute libre…

Ce vote est-il un prélude au retournement de la France lors du scrutin au Conseil de sécurité sur la demande palestinienne, fixé au 11 novembre prochain ? Ce n’est pas certain, car Paris pourra faire valoir l’argument que quelques autres pays, l’Allemagne, le Japon ou la Suisse avaient été reçus au sein de l’UNESCO des années avant leur admission au sein de l’Assemblée générale de l’ONU…
Mais ce vote fait maintenant de la France le chef de file du lobby pro-palestinien au sein de l’UE, rôle jusque là occupé par l’Espagne de Zapatero. La probable défaite des socialistes espagnols aux élections législatives du 20 novembre prochain va ramener au pouvoir un Parti Populaire qui défend une position beaucoup plus équilibrée sur le conflit israélo-palestinien. Il y avait donc une place à prendre par un Alain Juppé qui rêve de profiter de la perte vertigineuse de popularité de Barack Obama dans le monde arabo-musulman pour ressusciter une « politique arabe de la France » à l’ancienne.

Au cours des dernière semaines, Catherine Ashton, Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, s’est démenée comme une diablesse pour que les 27 votent d’un seul bloc à l’UNESCO en s’abstenant sur la demande présentée, au nom de l’Autorité palestinienne, par son représentant Elias Sanbar, bien connu à Saint-Germain-des-Prés. Sans succès, car les « non » allemand, hollandais et tchèque étaient irrévocables, tout comme le « oui » hispanique et des pays nordiques qui ont depuis longtemps Israël dans le nez.

Comme d’habitude en France, il n’y aura eu aucun débat public sur ce changement brutal d’orientation. Il n’était que d’écouter les ondes nationales, en particulier France Culture sur cet événement pour constater que, pour une fois, ils mettaient une sourdine à leur viscéral antisarkozysme pour pratiquer leur sport favori : l’Israël bashing et le gobage à répétition du narratif palestinien sur les vilénies prétendument commises par les Juifs dans la Ville Sainte.

Nous voici hélas revenus à la case départ, celle qui exclut la France de toute influence sur la résolution du conflit.

Sept milliards, émoi, émoi…

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Ça a commencé par un chiffre. Sept milliards. La douche couvrait un peu trop le son de la radio. Je me suis demandé sept milliards de quoi. Par les temps qui courent, sept milliards d’euros, sûrement.

Mais pourquoi faire ? Une rallonge pour le gouvernement grec, histoire qu’il renonce à son référendum? Les bénéfices de Total qui n’accordera cependant zéro euro zéro centime de « prime dividendes » à ses salariés?

Ou un de ces chiffrages du programme socialiste par l’UMP qui relèvent de la poésie pure, genre 7 milliards d’euros si Hollande avait par hasard le malheur de créer 60 000 postes d’enseignants quand le quinquennat Sarkozy en aura vu disparaître plus de 80 000 ?

Sept milliards? Le coût des opérations militaires en Lybie qui se sont brillamment conclues par le massacre du dictateur et l’installation de démocrates tendance charia qui sont en train de choisir, grâce aux bombardements de l’Otan, leur deuxième et troisième femme?

Non, ce ne pouvait pas être ça.

Les commentaires se précisaient. Certains parlaient d’un problème, d’autres préféraient parler de chance. Et j’ai compris quand l’eau a cessé de couler. Depuis que mes amis catholiques et anarchristes sont devenus décroissants, je fais des gestes simples pour sauver la Terre quand tant d’autres en font de très élaborés pour la détruire. Surtout depuis qu’elle a une sept milliardième habitante, une petite fille adorable, née aux Philippines. Une certaine Danica arrivée parmi nous, le 30 octobre peu avant minuit. Bienvenue à toi, Danica. Tu verras, ce n’est pas évident, toutes ces guerres, cette pollution, la famine, le recul général de la civilisation, y en compris dans son berceau d’Europe. En plus, il y aura toujours des malthusiens pour chercher des poux dans ta petite tête qui ne compte encore que peu de cheveux. D’après eux, nous sommes trop nombreux. Si tu as la chance d’échapper à tout ça et de faire des études, tu pourras toujours leur rétorquer que cette planète n’a jamais autant produit de richesses, mais que ces dernières n’ont jamais été aussi mal redistribuées.

Je compte sur toi pour tout cela, Danica, et t’embrasse bien fort. Parce que parfois, moi, je fatigue…

Un « malentendu » entre Marine Le Pen et Israël ?

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Avant-hier soir, Marine Le Pen peaufinait ses public relations à New York. Après une entrevue éclair[1. Dix minutes montre en main, soit à peine le temps d’une incartade extraconjugale dans la suite d’un Sofitel !] avec Ron Paul, leader du très libertarien Tea Party, dont on se demande d’ailleurs ce qu’il a de commun avec le nouveau programme économique du Front National, la candidate à la présidentielle cherchait à soigner son carnet d’adresses diplomatique.

Pour ne rien gâcher, une petite opération « dédiabolisation » était au menu, avec une conversation impromptue de vingt minutes en compagnie de l’ambassadeur d’Israël à l’ONU. Ron Prosor affirme aujourd’hui avoir rencontré Marine Le Pen « par inadvertance » au cours d’un déjeuner qui réunissait des dizaines d’invités à la mission française des Nations-Unies, ce qui ne l’a néanmoins pas empêché de « beaucoup appréci(er) » ses conciliabules avec son hôte du jour. Du côté de la chancellerie israélienne, on a parlé de « malentendu » avant de carrément dénoncer la « bourde » de Prosor. La faute au fameux « point de détail de l’histoire » de Le Pen père, toujours pas passé au pays de Yad Vashem. Une déclaration fort malheureuse qui hante encore la mémoire de sa fille, en témoigne son acharnement à dénoncer l’antisémitisme dans nos banlieues, mais aussi ses prises de position géopolitiques qui se démarquent nettement des tropismes arabo-iraniens de son paternel.

En Israël et ailleurs, certains expliquent que la distraction de Ron Prosor ne serait pas sans rapport avec un autre « malentendu » : celui qui a poussé la France à voter l’adhésion de la Palestine à l’UNESCO…

Le sourire de l’enfant mort

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Photo : uncultured.

On ne devrait jamais se réjouir trop vite à la lecture des gazettes. A peine apprenait-on que le gouvernement grec se rappelait avec Aristote que la finalité de la politique, c’est quand même le bien commun et décidait de demander son avis au peuple par voie référendaire, qu’on lisait dans la rubrique des faits divers qu’une femme de 38 ans, SDF vivant sous une tente dans le XIVème arrondissement, accouchait d’un bébé mort-né.

Devant une telle horreur, il est hors de question de se livrer à quelque récupération politique que ce soit. Quand bien même pourrait être mise en cause la politique du ministre Benoist Apparu qui préfère le logement social durable à l’hébergement d’urgence mais sans aucun moyen réel[1. On se souvient de la démission récente de Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social, devant l’absence de perspective pour résoudre ce scandale durable], je ne suis pas naïf : j’ entends parler, depuis des décennies, tous gouvernements confondus, et en général au moment des élections, de l’ardente obligation de trouver un logement digne de ce nom pour tous. Et depuis des décennies, je sais qu’on crève de froid dans les portes cochères ou qu’on grille brûlés vif dans les hôtels pourris des marchands de sommeil.

De toute façon, dans la meilleure des sociétés possibles, celle qui assurerait à tous pain, logement, santé et éducation, il se trouverait toujours des malheureux pour passer aux travers des mailles du filet de toutes les protections et mourir dans la rue. Patrick Declerck dans Les naufragés, livre magnifique de colère et de désespoir écrit par ce médecin qui s’est occupé d’eux jusqu’à ne plus savoir s’il les détestait ou s’il les aimait, ne dit pas autre chose. Tout juste peut-on remarquer que l’on meurt moins de cette façon dans ces social-démocraties si décriées aujourd’hui et que les premiers SDF sont apparus massivement sur les trottoirs new-yorkais au début du reaganisme avant d’être chassés loin du centre par Giulani, moderne Tartuffe qui voulait cacher ces mourants qu’il ne saurait voir.

Mais revenons à ce bébé mort, ici et maintenant, dans la France de 2011. Pourquoi, comme tant d’autres je pense, me suis-je senti partagé entre désespoir et colère à la lecture de ce « fait divers » ?
Parce qu’il y a dans cette mort l’idée d’une profanation symbolique, d’un véritable déni métaphysique. Je m’explique. Noël n’est pas très loin, dans quelques semaines. La Nativité. La venue du divin enfant, du sauveur. Et que s’est-il passé, mardi 1er novembre, sinon une anti-Nativité ?

Il n’y a eu ni rois mages, ni crèche, ni âne, ni bœuf. Je n’invoque pas Marx pour alimenter ma rage mais l’autre rameau de mon éducation, l’autre grande émancipation qui m’a formé, celle de l’Evangile. Je n’ai pas la Foi ? Hélas pour moi. Il n’empêche que je sais comme quelques milliards d’hommes que la naissance du Christ est la promesse d’une rédemption et qu’il y a plus de deux mille ans, un enfant apportait un message d’amour et de libération.

Soit dit en passant, les intégristes catholiques ont bien tort d’avoir manifesté contre une pièce de théâtre ces derniers jours. Croire qu’il y a une blessure supplémentaire pour le Christ aux outrages à cause d’une œuvre d’art, c’est oublier ce que Bernanos faisait dire à son Curé de campagne à propos des offenses faites à Jésus : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »

Sauf, peut-être, cet enfant mort qui ne pourra annoncer aucune bonne nouvelle. Sa mort nous renvoie à notre faillite à tous, à nos lâchetés, à nos égoïsmes, à notre immense inattention aux plus faibles qui signe notre arrêt de mort, un arrêt de mort qui arrivera un jour où l’autre.

Il existe un très beau mystère dans la religion catholique qui explique un peu cela, c’est celui de la communion des saints. Léon Bloy, chrétien flamboyant et brutal qui a écrit dans Le sang des pauvres des phrases contre les bourgeois qui feraient passer L’insurrection qui vient pour un libelle quasi inoffensif, la définit ainsi : « Il y a une loi d’équilibre divin, appelée la Communion des Saints, en vertu de laquelle le mérite ou le démérite d’une âme, d’une seule âme est réversible sur le monde entier. Cette loi fait de nous absolument des dieux et donne à la vie humaine des proportions du grandiose le plus ineffable. Le plus vil des goujats porte dans le creux de sa main des millions de cœurs et tient sous son pied des millions de têtes de serpents. Cela il le saura au dernier jour. »

Cela veut dire que nous sommes tous responsables de tous, qu’il n’y a pas de balance commerciale entre nos bonnes et nos mauvaises actions et que l’on pourrait espérer s’en tirer en présentant des comptes légèrement excédentaires en faveur du Bien.

Un jour ou l’autre, le sourire qu’on ne verra jamais de cet enfant mort de misère pourrait bien faire s’écrouler tous nos empires dans un effondrement dont on cherchera vainement les causes. L’on pensera à tout, absolument à tout, sauf à un petit cadavre froid dans la rue d’un pays riche qui ne savait plus partager.

Pétanque à Kandahar

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Province de Kandahar. Photo : lafrancevi.

Voilà que vient de paraître un livre de plus, que vous ne lirez sans doute jamais, sur la guerre en Afghanistan : Les brouillards de la guerre. Dernière mission en Afghanistan. Vous ne le lirez pas parce que la guerre en Afghanistan ne vous intéresse pas. Faisant preuve d’une grande lucidité, son auteur, Anne Nivat, remarque : « Tout conflit qui dure finit par lasser et on préfère finalement l’oublier ». En effet, hormis une brève période de « grâce médiatique » à son déclenchement à l’automne 2001, la guerre en Afghanistan avait presque réussi à se faire oublier. Jusqu’au 18 août 2008 au moins, date à laquelle une section de parachutistes du 8e RPIMa et un élément du régiment de marche du Tchad (RMT) sont tombés dans une embuscade dans la vallée d’Uzbin, les Français faisaient semblant d’ignorer qu’ils avaient des soldats engagés en Afghanistan. Mais il est difficile d’ignorer la mort au combat de dix hommes. S’est alors produit ce que Jean-Dominique Merchet appelle « l’effet Palestro » en référence aux gorges de Palestro en Kabylie où un groupe de soldats français s’était fait décimer, le 20 mai 1956. Le choc de l’opinion publique à l’annonce de leur mort avait provoqué la prise de conscience collective de la participation de la France à une guerre atroce. Comme cela avait été le cas pour la guerre d’Algérie, il a fallu attendre un événement dramatique pour que l’opinion se « réveille » et reconnaisse, nonens volens, que la France était activement engagé dans une guerre en Afghanistan. Et Jean-Dominique Merchet en spécialiste des questions militaires de noter : « Le temps de l’opinion publique n’est pas celui des historiens ni celui des acteurs politiques. Il n’est même pas celui des journalistes. ». Un constat qui n’est que partiellement juste…

Car il y a encore quelques journalistes qui, comme Anne Nivat, revendiquent le droit à « la lenteur » et s’octroient le luxe de pratiquer le reportage « à l’ancienne ». Cela suppose une présence quasi continue sur le terrain, une considérable prise de risques, un mélange de patience, d’abnégation, et d’humilité afin de nouer un réseau de contacts locaux sans chercher à séduire les lecteurs. Anne Nivat se consacre au journalisme anti-scoop. Cela force le respect. Mais cela peut également agacer… Car dans l’idée du « reportage à l’ancienne » il y a une promesse, sinon une prétention, à présenter « tous » les points de vue, une pléthore d’opinions diverses pour ne pas dire contradictoires. De fait, Les brouillards de la guerre décrit la guerre telle qu’elle est vécue des deux côtés : par les soldats de l’OTAN comme par la population afghane.
L’immense mérite de cette approche est de restituer la complexité de la situation, analysant minutieusement les us et coutumes des militaires d’une part, des civils afghans d’autre part, révélant le décalage entre les intentions des premiers et le ressenti des seconds.

Cependant, cette méthode fait de l’Afghanistan d’Anne Nivat un pays dilué dans l’objectivité journalistique. Un pays où tout le monde a quelque part raison, ce qui revient à dire que personne n’a complètement tort, que tout le monde est d’une manière ou d’une autre responsable du regain de violence et donc que personne n’est entièrement responsable. Mais le souci d’impartialité de l’auteur semble aussi lui interdire tout sens de l’humour. Anne Nivat remet à ses lecteurs un document sérieux, un témoignage prude et sans la moindre concession à toute ironie ou persiflage aussi innocents qu’ils puissent être. Comme si l’absurdité de la guerre en général, et de cette guerre en particulier, interdisait tout rire ou sourire.

Un exemple parmi d’autres : à l’hiver 2010-2011, Anne Nivat fait un passage à Kandahar Airfield, dite KAF, deuxième base militaire alliée en Afghanistan après celle de Bagram. L’extravagance louftingue des lieux n’échappe pas au regard du grand reporter : les promenades baptisées du noms de grandes villes américaines, les salons de massage, les centres de récréation, les pancartes plus hilarantes les unes que les autres, comme celle avertissant le personnel féminin du risque d’ « assauts sexuels » ou telle autre incitant les soldats français à s’inscrire à un concours de pétanque. Bref, c’est savoureux. Reste que le style choisi pour la narration n’a pas assez de fougue pour libérer un fou rire cathartique chez le lecteur.

Cette insipidité stylistique, volontaire ou non, n’est pas sans intérêt lorsque Anne Nivat s’attaque aux questions tactiques de la chose militaire. La sacro-sainte stratégie de la contre-insurrection (COIN), défendue successivement par le général Stanley McChrystal, ancien commandant des forces de la coalition, puis par son successeur, David Petraeus, est ainsi examinée à l’épreuve du terrain pour conduire au décevant constat de son inadéquation quasi totale au caractère du conflit. Trop coûteuse et trop exigeante en termes de durée de l’engagement (il faudrait au moins vingt ans pour instaurer une confiance mutuelle entre les militaires et la population), elle s’avère aussi trop contraignante pour être efficace. Ne serait-ce qu’en ce qui concerne les « règles d’engagement » ou, autrement dit, le corpus des droits en matière d’ouverture du feu. La COIN, dans l’objectif est de protéger les civils, impose des restrictions tellement sévères que les insurgés peuvent in fine agir sans être trop inquiétés. Embarquée avec une compagnie de parachutistes québécois, Anne Nivat recueille en outre les paroles de soldats frustrés et désorientés qui lui confient leurs difficultés à accomplir un travail humanitaire pour lequel ils n’ont été aucunement préparés.

En dépit d’efforts de compréhension et de cohabitation pacifique, sans parler des liasses de billets verts distribuées à gogo, les soldats de l’OTAN restent des étrangers aux yeux des Afghans. Ceux avec lesquels la journaliste, dissimulée sous son châdri bleu, partage son quotidien, comparent la situation actuelle avec l’époque de l’invasion soviétique et qualifient les soldats alliés d’« occupants ». Détrompez-vous, il ne s’agit pas uniquement d’insurgés ou de primitifs barbus. D’ailleurs, Anne Nivat répète à qui veut l’entendre que les talibans constituent « une émanation de la population et pas son élément extérieur ». Le problème est que la majeure partie de la population afghane aspire à vivre en dehors du diktat des occidentaux, dans la paix, certes, mais selon ses propres lois et traditions. Que faire des enquêtes indiquant que les Afghans appuient le retour de la charia et les exécutions publiques ? Que dire aux 80 % de parents afghans qui refusent à laisser leurs filles aller à l’école quand bien même les occidentaux passent leur temps à construire des bâtiments scolaires dans les zones les plus reculées d’Afghanistan ? Comment s’en sortir ?

Bien sûr, Anne Nivat évoque la solution dont tout le monde parle depuis un moment : « l’afghanisation ». Cette appellation désigne le transfert progressif des responsabilités politiques et militaires des forces de l’OTAN aux forces afghanes. En théorie, ça sonne bien. En réalité, il n’y a personne vers qui transférer les responsabilités de quoi que ce soit, étant donné l’extrême faiblesse du pouvoir politique, à commencer par la présidence contestée de Hamid Karzaï et l’incompétence de la jeune police afghane. Quant au niveau d’entraînement de l’armée nationale afghane (ANA) il est facile de se le représenter dès qu’on réalise que les soldats onusiens craignent, plus que toute autre chose, les tirs accidentels de leurs camarades de l’ANA.

Que reste-il donc à faire ? Le livre d’Anne Nivat n’apporte pas de réponse à cette question. Il serait bien de débattre, dit l’auteur, sur l’engagement de la France en Afghanistan, comme d’autres pays européens engouffrés dans le même pétrin l’ont déjà fait. 56 % des Français souhaitent le retour de leurs soldats. Mais sur quels arguments et quelle connaissance de la situation se basent-ils ? Il est sain et sensé de s’opposer à une guerre, surtout lorsqu’on ignore sa raison d’être, son déroulement, ses tenants et ses aboutissants. Certes, l’incompétence de la société française en la matière ne résulte pas uniquement de son très faible intérêt pour les problèmes géopolitiques en général et la situation afghane en particulier. Les Français, dont 50 000 soldats sont passés par l’Afghanistan depuis 2002, ont du mal à se représenter une guerre qu’on ne leur montre ni ne leur explique qu’à de rares occasions, souvent liées à des événements tragiques. La responsabilité de cet état de fait revient autant à l’armée qui communique mal et se méfie des journalistes, qu’aux journalistes qui se focalisent sur les événements spectaculaires mais pas nécessairement représentatifs de processus plus généraux.

En ce sens, contrairement aux souhaits d’Anne Nivat, il paraît peu probable que la campagne présidentielle de 2012 se saisisse rationnellement du sujet. On peut le regretter mais sans doute assisterons-nous à un échange d’arguments politico-politiciens, en total décalage avec la réalité de la situation vécue sur place. Les brouillards de la guerre sur la table de chevet d’un Nicolas Sarkozy ou d’un François Hollande… Vous y croyez, vous ?

Faire campagne sur les chiffres, un mauvais calcul pour le PS

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Couverture de Paris-Match 17 mars 2005

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pierre Haski débattent du programme du PS.

Six mois avant l’élection présidentielle, une chose est déjà certaine : pour le PS, c’est raté. Si Nicolas Sarkozy n’est pas assuré d’être réélu − tant s’en faut −, le Parti socialiste a en tout cas raté l’occasion de proposer un véritable choix aux électeurs. Certes, François Hollande pourrait être le prochain président de la République, mais s’il est élu, ce ne sera pas pour son « programme ».

Sur les questions de fond, c’est-à-dire l’Europe et la dette, les propositions de François Hollande ne diffèrent guère de celles de Sarkozy. Tous deux entendent accélérer l’intégration européenne d’un côté, réduire la dette sans casser la croissance de l’autre. En clair, ils proposent d’avancer vers un ministère européen des Finances qui disposerait d’un droit de regard sur les budgets des États-membres, afin de pouvoir réduire les dépenses publiques et augmenter les impôts. Tout cela, bien sûr, sans casser une croissance déjà moribonde.

Au lieu d’une véritable alternative politique, le PS a concocté un paquet de « mesures concrètes ». Tellement concrètes qu’à l’instar des 60 000 postes dans l’enseignement et des 300 000 emplois jeunes/seniors, elles ont été sérieusement déplumées par le feu croisé des candidats aux primaires. Mais les socialistes ne se sont pas contentés d’être concrets ; ils ont aussi voulu paraître sérieux. Ils ont donc chiffré leurs projets, offrant ainsi une cible facile à leurs adversaires. Un projet doit certes être crédible, mais avant tout défendre une vision du monde au lieu de présenter des tableaux Excel en guise de manifeste politique.

Le lâchage pur et simple du projet par Jérôme Cahuzac, président PS de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, révèle les limites de ce « programme ». Adopté en mai sur la base d’une prévision de croissance fantaisiste, le projet PS ne pouvait qu’être caduc quelques mois plus tard. Du coup, les dirigeants du parti doivent admettre que leur programme est irréaliste et qu’ils n’en appliqueront qu’une partie, sans préciser quelles mesures seront privilégiées. Mais ce n’est pas tout. Au lieu de s’assumer et de proposer une réforme fiscale digne de ce nom qui augmenterait les impôts dans le but de réduire massivement les écarts de richesse, le PS cherche à financer son budget fantôme et tombe dans un deuxième piège : les niches fiscales et sociales. Voilà où se cacheraient les milliards ! Raté : les niches sont un mirage financier !

Commençons par les niches sociales. Ces allègements du coût du travail − comme la réduction des charges sociales sur les bas salaires, qui représente à elle seule un manque à gagner annuel de 21 milliards − sont jugées (très) efficaces par la Cour des comptes. Leur suppression coûtera donc plus cher que leur maintien… Quant aux niches fiscales, elles agissent comme des opérations de discount. Vous vendez un produit 20 euros avec 50% de remise, vous en écoulez 10 exemplaires et votre chiffre d’affaires atteint 100 euros. Comme vous subissez un manque à gagner théorique de 100 euros, vous décidez de mettre fin au scandale en rétablissant le prix d’origine. Sauf qu’à 20 euros le produit, vous en vendez moins et votre chiffre d’affaires s’effondre. Or, dans son projet, le PS a compté les 100 euros de manque à gagner comme de l’argent frais qui entrera en caisse dès que la remise sera annulée. Ainsi, la suppression de la niche la plus décriée, dite « Copé », qui aurait coûté 22 milliards d’euros à l’État en trois ans, ne rapportera pas 22 milliards, ni même 9 ou 10 (le coût de cette niche selon la Cour des comptes). Et voilà que s’évanouissent les moyens qui devaient financer les « mesures concrètes »…

Mais le pire est le fiasco de la « règle d’or ». Dans leur obsession de garder leur « triple A », les socialistes se sont joints à une initiative absurde de l’UMP : interdire la dette par la Constitution ou, a minima, par la Loi. Quelle absurdité ! S’il en a la volonté politique, rien n’empêche en effet un gouvernement démocratiquement élu d’abaisser le niveau de la dette. Dans le cas contraire, rien ne l’empêchera de s’endetter jusqu’au cou. Ne serait-ce que pour cette faute politique, les socialistes méritent de perdre l’AOC « Gauche ».

Niveau calendrier, le PS a mis la charrue avant les bœufs, l’élaboration du programme ayant précédé le choix du candidat. Pas fou, le vainqueur des primaires s’est débarrassé de la camisole du projet socialiste sans même laisser aux militants le temps de faire leur deuil. Enfin, il faut se rendre à l’évidence : durant les primaires, les électeurs de gauche ont massivement voté pour le candidat qui, après Valls, était perçu comme le moins à gauche (on exclura du champ le fantôme Baylet) et le plus pragmatique, bref, le plus capable, comme son modèle François Mitterrand, de faire une chose et son contraire. Autrement dit, ils ont privilégié la personnalité du candidat au détriment des idées. Puisqu’on reproche à Sarkozy son comportement pendant la première moitié de son mandat, les électeurs socialistes ont choisi un autre homme − à défaut d’une autre voie. De ce point de vue, François Hollande représente bel et bien une alternative au Président de la République : difficile de trouver une personnalité plus différente de celle de l’homme du Fouquet’s et du bouclier fiscal que celle du député de Corrèze. C’est un choix légitime qu’il faut tout simplement avouer et assumer au lieu de faire semblant d’avoir un « programme ».

En face, Nicolas Sarkozy a intériorisé ces critiques et joue désormais l’homme d’État pragmatique, discret et pédagogue. L’ennui, c’est que, grâce aux socialistes, les deux candidats majeurs à l’élection présidentielle de 2012 se font réellement concurrence non pas sur des idées et des projets mais sur une seule et unique question : qui ressemble le moins au Nicolas Sarkozy de 2007 ?

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Causeur Magazine numéro 41 : Vivre ensemble, la leçon d’Alain Finkielkraut

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« Je suis né à Paris le 30 juin 1949. J’ai donc grandi et passé une partie de ma vie d’adulte, personnelle et professionnelle, dans une France bien différente de celle que nous habitons aujourd’hui. Dans cette France de naguère, on croyait à la politique, c’est-à-dire à la force de la volonté collective, on avait foi dans le pouvoir des hommes de façonner leur destin. Dans cette France d’autrefois, l’Histoire semblait porteuse de sens. »

Ainsi commence le texte long, dense et cristallin qu’Alain Finkielkraut a confié à son amie Elisabeth Lévy pour les lecteurs de Causeur. Ces 20 pages, directement issues de sa leçon à la nouvelle promotion de l’Ecole Polytechnique portent sur un sujet délicat entre tous, la crise du «vivre-ensemble». Un texte comme il est l’un des rares dans ce pays à savoir en faire, personnel et universel. N’étant pas sot au point de tenter de vous résumer son propos, je laisse la parole à Elisabeth, qui en fait une description inspirée dans son texte introductif: « Il ne suffisait pas de déjouer les pièges du politiquement correct pour percer la vérité profonde d’un phénomène qui se déploie dans la grammaire fragmentée de l’actualité. Cheminant à travers les événements du présent en compagnie des auteurs du passé, explorant les soubassements, repérant les minuscules fissures qui deviendront des lézardes béantes, Alain Finkielkraut expose la généalogie cachée de ce qui nous arrive ».

Vous l’aurez compris, avec cet incroyable cadeau, et tout le dossier qui l’entoure (on y retrouvera notamment l’essayiste américain Christopher Caldwell, qui vient de publier Une Révolution sous nos yeux. Comment l’Islam va transformer la France et l’Europe), ce quarante et unième numéro s’est donc métamorphosé en numéro spécial de 64 pages, toujours 100% inédites.

Qui dit numéro spécial dit tarif ad hoc, exceptionnellement ce numéro sera vendu, à l’unité 6,50 € au lieu de 5,50 €. Vous échapperez bien sûr à cette spirale inflationniste si vous êtes déjà abonné, ou si vous profitez de l’occasion pour le faire, ou encore, si besoin est, si vous vous réabonnez.

Rappelons en outre qu’il est désormais possible de s’abonner uniquement à l’édition en ligne (34,90 € pour accéder à tous les articles verrouillés pendant 1 an) ou pour ceux qui ne connaissent pas encore le magazine, de le découvrir grâce à notre formule Découverte (12,90 € le numéro en cours + les 2 prochains).

Si vous n’êtes pas content avec tout ça, je peux plus rien pour vous, les amis !


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Vive la contre-révolution sexuelle !

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Richard Allan et Brigitte Lahaie dans « Brigitte et moi »

Laurent de Sutter, ce jeune philosophe belge qui partit d’un si bon pas en déclarant à la face du monde son Indifférence à la politique (PUF, 2008) nous revient aujourd’hui avec Contre l’érotisme, un petit livre sur l’orgasme (La Musardine, 2011). Mais le lecteur salace sera déçu. Ici, nul éloge des seins mûrs ou des jeunes filles. Ce petit opuscule se veut intégralement philosophique.

Il faut dire que Laurent de Sutter jouit d’une perversion très rare : c’est un fétichiste des chevilles logiques. Rien ne l’excite comme une proposition métaphysique si ce n’est, peut-être, la possibilité de lier deux propositions métaphysiques. Appliqué au plaisir, le résultat est étonnant. Il y avait un empirisme logique, il y aura désormais une pornographie logique[access capability= »lire_inedits »], ce qui constitue une excellente nouvelle pour la pensée.

En chercheur appliqué (on ne saurait trop recommander sa reconstitution du système juridique de Gilles Deleuze, un chef-d’œuvre), Sutter commence par se faire l’archiviste d’une sorte de bêtise propre à une époque qui confond émancipation politique et révolution sexuelle. Certes, cette confusion est moderne, sympathique, charmante, engageante, mais elle est encore pire que le règne de la technique à laquelle nous devons la destruction irréversible de la mince couche d’ozone qui devait nous protéger du soleil, c’est-à-dire de la mort. Depuis que Reich a lancé sa fatwa contre les frustrés, la révolution du bonheur génital est en marche et rien ne l’arrêtera, pas même la dépression des pauvres âmes qu’elle devait libérer. La gymnastique au pieu est devenue l’horizon indépassable de la modernité. La question angoissante du contemporain épanoui n’est pas: « Qu’est-ce que la vie bonne ? », mais « Et pour toi, c’était bon ? » La misère sexuelle est devenue notre hantise. Exploiter ses contemporains, passe encore, mais ne pas jouir de son petit organe, voilà le crime.

Comment sortir de cette jouissance obligatoire pour tous ? Comment sortir de cette obsession du sexe ? Mais par la pornographie, voyons ! Telle est la thèse, il est vrai paradoxale, de ce tractatus plein d’allant qui revisite complètement le lien entre érotisme et pornographie.

Vous pensiez que la pornographie banalise ce que l’érotisme transgresse intelligemment ? Vous aviez tort. La transgression n’est qu’une ressource érotique parmi d’autres, et pas nécessairement la plus intelligente. Quant à l’amour, il est une perversion parmi d’autres, et pas toujours la plus jolie-jolie.

C’est dire si la pornographie exerce une fonction de désublimation du plus grand intérêt. Si l’amour prétend jouir de l’unique sous l’espèce de la totalité (tu es tout pour moi), la pornographie est le mouvement qui nous permet de nous défaire de cette prétention stupide au bonheur qui est une prétention stupide à l’unité. À l’unité rêvée des amants, Laurent de Sutter oppose la pratique concrète des plaisirs au regard de laquelle l’identité, au bout du compte, n’a aucune importance. S’il fallait résumer sa philosophie, on dirait que, si on ne peut pas jouir du tout, on peut jouir de tout. Mais, bien sûr, pas avec n’importe qui.[/access]

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Pour Pascal Boniface, Charlie Hebdo caricature l’Islam parce que c’est vendeur

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J’avais comparé, hier matin, l’attitude des islamistes qui condamnaient du bout des lèvres l’attentat contre Charlie Hebdo tout en rejetant la responsabilité réelle des faits sur les blasphémateurs à celle des gens qui quand une femme est violée, s’interrogent d’abord pour savoir si elle ne l’avait pas un peu cherché quand même

Eh bien je m’étais trompé, et lourdement. Un raisonnement aussi abject, nul n’est besoin d’être salafiste encarté pour le tenir. Un grand bravo déjà aux très nombreux journalistes qui, d’Europe 1 à iTélé, ont osé demander à Charb, interviewé à chaud, devant les locaux dévastés de son journal, si ce Charia Hebdo « n’était pas la provoc de trop ».

Et une palme d’Or à notre ami Pascal Boniface, interviewé hier par Atlantico, qui trouve que le moment est bien choisi pour accuser Charlie Hebdo de racisme . Vous croyez que j’exagère ? Alors jugez par vous-même : « Je pense que la critique de la religion musulmane est possible, mais ce que je reproche à Charlie Hebdo, c’est de vouloir se présenter comme un média à la critique universaliste. Alors qu’en réalité, il s’agit de concentrer les critiques sur l’Islam, notamment parce que c’est vendeur »

Alors moi, les amis, je vous mets en garde : Vous vous êtes précipités hier chez votre kiosquier, pour acheter Charlie Hebdo, et marquer votre solidarité ? Je dois en conclure que vous n’êtes qu’un raciste…

Au cœur de la chose publique

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L'Exercice de l'Etat

Visiblement la fin du monde approche, enfin celle de l’euro. Alors pour fuir ce fatum, je vais au cinéma. En théorie, je ne me fie qu’à mon instinct, ainsi qu’à la nationalité du film et à l’absence de louanges de Libé. Si c’est américain et que le journal de Nicolas Demorand et Télérama n’en parlent pas comme d’un chef d’œuvre, alors je suis prête à dépenser plus de 9 euros pour voir un film.

Or, il se trouve qu’en quelques jours j’ai fait deux exceptions à cette règle d’airain : la première pour Polisse, c’est tout ce que j’avais trouvé à me mettre sous la dent. La seconde pour un drôle de truc, L’Exercice de l’Etat, de Pierre Schöller, encensé par toute la presse de goooche. Le pire, c’est que je ne l’ai pas regretté. Allons y gaiement : L’Exercice de l’Etat est un film de parapheurs, donc un vrai film politique. Si vous croyez y voir des hyperprésidents sauver le monde, ou, à l’autre extrême, magouiller sans vergogne pour conserver leur pouvoir et leur hélico à cocarde, passez votre chemin.

C’est d’ailleurs ça qui m’a plu, et qui a l’air de plaire au public[1. Visiblement le film va faire de bons chiffres]: Schöller ne montre pas le pouvoir, mais l’Etat. Cette chose qui avait l’air d’avoir disparu sous les coups furieux des libéraux puis de ceux qui considèrèrent qu’il ne pouvait pas tout, et enfin, sans doute aussi, grâce au zèle de ses Grands Serviteurs[2. Les capitales sont ironiques, là, les amis] qui, pour beaucoup, rêvent de quitter leurs bureaux ministériels pour aller faire semblant de dominer le monde réel depuis les hauteurs des tours de la Défense. En multipliant par dix leur salaire, en assurant l’avenir de leurs enfants grâce à des stock-options et aussi parfois en croyant que le vrai pouvoir est dans les fusions-acquisitions.

En conséquence de quoi Schöller montre un Etat réduit à pas grand chose. L’intrigue tourne d’ailleurs autour de ça : un ministre des transports (Olivier Gourmet), dont on ne sait s’il est de droite ou de gauche, doit accepter et faire accepter une privatisation des gares. Il jure qu’il ne le fera pas, mais finira par manger son parapheur, pas simplement par cynisme ou volonté carriériste de durer. Son directeur de cabinet, un préfet comme on peut encore en croiser dans certains ministères, refuse. Mais ne peut s’y opposer, n’étant justement que dir’cab. Un Michel Blanc (sur lequel je n’aurai pas misé un euro, autant dire rien…) se montre étonnamment crédible, bodybuildé, mutique, étranglé par une cravate trop bien nouée de bon serviteur de l’Etat. Il est ce préfet old school sans caricature, ce double du ministre, son ombre agissante, et si l’amitié se mesure au temps passé à ramer ensemble, à prendre des bonnes ou des mauvaises décisions et à envisager l’avenir, son ami.

Même sans ces personnages, tout est juste dans le film. Il faut souvent se pincer pour vérifier qu’on est bien devant un film français. Qui n’a pas voyagé en voiture officielle avec chauffeur, gyrophare, blackberry de la république, et attachée de presse survoltée ne peut pas forcément mesurer la justesse des scènes, mais au moins la sentir. Un seul exemple : le parapluie. Je me suis toujours étonnée de l’empressement qu’ont les chauffeurs officiels ou les officiers de sécurité qui accompagnent les ministres ou même les sous-secrétaires d’Etat dans les 607, à sortir de dieu sait où un parapluie géant dès la moindre petite goutte dehors. Il y a une scène de parapluie à la sortie d’un enterrement qui résume à merveille l’Etat, ou au moins l’image qu’on en a aujourd’hui quand, simple quidam, on assiste à ces ballets de berlines bleu nuit arrivant quelque part. L’Etat ce sont ces portes ouvertes rapidement et sans bruit, ces parapluies qui se déploient sur des têtes qui ne savent même pas quel temps il fait.

La réalité, c’est-à-dire quand un ministre se cogne avec des « vrais » gens, comme on aime dire dans les rédactions, est aussi rendue avec une intensité et une minutie précieuses. Qu’il s’agisse de cadavres d’enfants morts dans un accident de bus sous la neige ou d’autres morts. « 3000 contacts et pas un ami », dit le ministre dans une scène qui n’arrive même pas à être caricaturale. 3000 décrets et même pas une influence sur la réalité. Ou plutôt une influence qui poursuit le travail de sape de l’exercice de l’Etat. Comme ne sont pas caricaturaux les personnages secondaires, l’attachée de presse, le conseiller ministériel salaud, le rédacteur de discours farceur, le camarade de gouvernement pourri, le président de la République (on dit PR chez les initiés) obsédé par les variations millimétriques de sa courbe de popularité, ou les chômeurs à la ramasse.

Tout sonne juste, mais pas comme on le voit dans ces abominables pensums « Qualité France » où ne manque pas un bouton de culotte aux costumes et où pour exprimer sa surprise, un personnage dit « Ça, c’est étonnant ! », ou lève les yeux au ciel en mimant l’étonnement, lorsqu’il ne fait pas les deux à la fois. D’ailleurs côté caricature, oubliez Les Marches du pouvoir, le film de George Clooney, qui est sorti en même temps. Sur un sujet somme toute assez proche, la bataille entre deux candidats à l’investiture démocrate sur fond de trahisons et coups bas. Là où je m’attendais à ce que le film made in Hollywood l’emporte 44 à zéro, j’ai été obligée de revoir radicalement mes certitudes. C’est mille fois moins visible que le moins inspiré des épisodes d’A la Maison Blanche. On s’y emmerde du début à la fin, George œil-qui-frise ou pas.

Gardons-nous néanmoins de tirer des généralités sur le retour du cinéma français. Ou sur la réalité d’un retour de l’Etat, de sacrifices personnels pour en assurer l’exercice. Et retenons une chose du film de Pierre Schöller : une scène d’ouverture onirique – vue partout hein, je ne dévoile rien- où une femme nue est mangée par un crocodile et qui se conclut sur un gros plan montrant une érection ministérielle – bien réelle, elle.

N’empêche, dans notre pauv’ pays, où bien souvent le cinéma n’est qu’exercice de style aussi vain que vaniteux, et où la politique, n’est qu’en général pâle copie de ce cinéma-là, L’Exercice de l’Etat, thriller politique hyperréaliste et surinspiré est un vrai message d’espoir. Et ça, par les temps qui courent…

Palestine à l’UNESCO : Sarkozy hors-jeu

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Photo : francediplomatie.

En elle-même, l’admission de l’Etat de Palestine comme membre à part entière de l’UNESCO n’est pas la nouvelle du siècle : elle ne changera pas grand chose sur le terrain, sinon que le site de Bethléem devait bientôt se voir inscrit au « Patrimoine mondial de l’humanité ». C’est bon pour le moral, mais cela ne devrait pas avoir d’influence sur les incessantes bisbilles entre obédiences chrétiennes qui se disputent la prééminence sur la fameuse grotte qui aurait vu naître Jésus de Nazareth, le jour où commença l’ère commune[1. Et pas l’inverse, rien que pour contredire la patronne !].

Cette victoire symbolique de la cause palestinienne dans les enceintes internationales ne préjuge absolument rien du sort qui sera réservé à la demande de Mahmoud Abbas d’admission à l’ONU d’un Etat de Palestine sans qu’il n’y ait d’accord de paix conclu avec Israël. Le vote de l’Unesco était joué d’avance : il n’existe pas dans cette institution « technique » de l’ONU de système semblable à celui du Conseil de sécurité face à l’Assemblée générale. Il suffit donc d’une majorité des deux tiers des Etats membres pour qu’une décision de ce genre soit adoptée. Etant donné l’état du rapport de force entre Israël et les Etats Unis d’un côté et le regroupement des pays islamiques, de leurs alliés sud-américains, asiatiques et russe, l’Assemblée générale de l’UNESCO pourrait voter sans problème une résolution qui dirait que la Terre est plate, et que c’est Israël qui l’a aplatie.
Ce vote a néanmoins de l’importance comme signal d’une évolution majeure de la politique étrangère française vis-à-vis de la question du Proche-orient. Contrairement a ce qu’avait laissé entendre le ministre des affaires étrangères Alain Juppé il y a quelques semaines en déclarant la candidature palestinienne à l’Unesco « inopportune », la France a finalement voté en faveur de cette admission.

Cela signifie simplement qu’Alain Juppé, soutenu par une grande partie de son administration du Quai d’Orsay a fini par faire craquer la cellule diplomatique de l’Elysée, qui a de moins en moins de prise sur la conduite de la politique étrangère de la France. Nicolas Sarkozy ayant décidé de ne plus s’engager sur un dossier où il n’y a que des coups à prendre et peu de lauriers à glaner (voir Obama), le gaullo-chiraquien Alain Juppé a libre cours pour en faire à sa tête. Et cette tête enferme deux certitudes d’airain : la détestation d’Israël modèle discours de De Gaulle de novembre 1967 (« peuple d’élite, sûr de lui et dominateur… ») et une méfiance maladive de l’hégémonie américaine. Il s’est, par ailleurs mis en tête de dégommer, avec ses petits bras, Benyamin Netanyahou en clamant sur tous les toits qu’il avait récemment reçu à Paris avec une particulière aménité sa principale opposante Tzipi Livni. Il a, en l’occurrence, choisi un bien mauvais cheval dont la cote politique en Israël est en chute libre…

Ce vote est-il un prélude au retournement de la France lors du scrutin au Conseil de sécurité sur la demande palestinienne, fixé au 11 novembre prochain ? Ce n’est pas certain, car Paris pourra faire valoir l’argument que quelques autres pays, l’Allemagne, le Japon ou la Suisse avaient été reçus au sein de l’UNESCO des années avant leur admission au sein de l’Assemblée générale de l’ONU…
Mais ce vote fait maintenant de la France le chef de file du lobby pro-palestinien au sein de l’UE, rôle jusque là occupé par l’Espagne de Zapatero. La probable défaite des socialistes espagnols aux élections législatives du 20 novembre prochain va ramener au pouvoir un Parti Populaire qui défend une position beaucoup plus équilibrée sur le conflit israélo-palestinien. Il y avait donc une place à prendre par un Alain Juppé qui rêve de profiter de la perte vertigineuse de popularité de Barack Obama dans le monde arabo-musulman pour ressusciter une « politique arabe de la France » à l’ancienne.

Au cours des dernière semaines, Catherine Ashton, Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, s’est démenée comme une diablesse pour que les 27 votent d’un seul bloc à l’UNESCO en s’abstenant sur la demande présentée, au nom de l’Autorité palestinienne, par son représentant Elias Sanbar, bien connu à Saint-Germain-des-Prés. Sans succès, car les « non » allemand, hollandais et tchèque étaient irrévocables, tout comme le « oui » hispanique et des pays nordiques qui ont depuis longtemps Israël dans le nez.

Comme d’habitude en France, il n’y aura eu aucun débat public sur ce changement brutal d’orientation. Il n’était que d’écouter les ondes nationales, en particulier France Culture sur cet événement pour constater que, pour une fois, ils mettaient une sourdine à leur viscéral antisarkozysme pour pratiquer leur sport favori : l’Israël bashing et le gobage à répétition du narratif palestinien sur les vilénies prétendument commises par les Juifs dans la Ville Sainte.

Nous voici hélas revenus à la case départ, celle qui exclut la France de toute influence sur la résolution du conflit.

Sept milliards, émoi, émoi…

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Ça a commencé par un chiffre. Sept milliards. La douche couvrait un peu trop le son de la radio. Je me suis demandé sept milliards de quoi. Par les temps qui courent, sept milliards d’euros, sûrement.

Mais pourquoi faire ? Une rallonge pour le gouvernement grec, histoire qu’il renonce à son référendum? Les bénéfices de Total qui n’accordera cependant zéro euro zéro centime de « prime dividendes » à ses salariés?

Ou un de ces chiffrages du programme socialiste par l’UMP qui relèvent de la poésie pure, genre 7 milliards d’euros si Hollande avait par hasard le malheur de créer 60 000 postes d’enseignants quand le quinquennat Sarkozy en aura vu disparaître plus de 80 000 ?

Sept milliards? Le coût des opérations militaires en Lybie qui se sont brillamment conclues par le massacre du dictateur et l’installation de démocrates tendance charia qui sont en train de choisir, grâce aux bombardements de l’Otan, leur deuxième et troisième femme?

Non, ce ne pouvait pas être ça.

Les commentaires se précisaient. Certains parlaient d’un problème, d’autres préféraient parler de chance. Et j’ai compris quand l’eau a cessé de couler. Depuis que mes amis catholiques et anarchristes sont devenus décroissants, je fais des gestes simples pour sauver la Terre quand tant d’autres en font de très élaborés pour la détruire. Surtout depuis qu’elle a une sept milliardième habitante, une petite fille adorable, née aux Philippines. Une certaine Danica arrivée parmi nous, le 30 octobre peu avant minuit. Bienvenue à toi, Danica. Tu verras, ce n’est pas évident, toutes ces guerres, cette pollution, la famine, le recul général de la civilisation, y en compris dans son berceau d’Europe. En plus, il y aura toujours des malthusiens pour chercher des poux dans ta petite tête qui ne compte encore que peu de cheveux. D’après eux, nous sommes trop nombreux. Si tu as la chance d’échapper à tout ça et de faire des études, tu pourras toujours leur rétorquer que cette planète n’a jamais autant produit de richesses, mais que ces dernières n’ont jamais été aussi mal redistribuées.

Je compte sur toi pour tout cela, Danica, et t’embrasse bien fort. Parce que parfois, moi, je fatigue…