L'Exercice de l'Etat

Visiblement la fin du monde approche, enfin celle de l’euro. Alors pour fuir ce fatum, je vais au cinéma. En théorie, je ne me fie qu’à mon instinct, ainsi qu’à la nationalité du film et à l’absence de louanges de Libé. Si c’est américain et que le journal de Nicolas Demorand et Télérama n’en parlent pas comme d’un chef d’œuvre, alors je suis prête à dépenser plus de 9 euros pour voir un film.

Or, il se trouve qu’en quelques jours j’ai fait deux exceptions à cette règle d’airain : la première pour Polisse, c’est tout ce que j’avais trouvé à me mettre sous la dent. La seconde pour un drôle de truc, L’Exercice de l’Etat, de Pierre Schöller, encensé par toute la presse de goooche. Le pire, c’est que je ne l’ai pas regretté. Allons y gaiement : L’Exercice de l’Etat est un film de parapheurs, donc un vrai film politique. Si vous croyez y voir des hyperprésidents sauver le monde, ou, à l’autre extrême, magouiller sans vergogne pour conserver leur pouvoir et leur hélico à cocarde, passez votre chemin.

C’est d’ailleurs ça qui m’a plu, et qui a l’air de plaire au public[1. Visiblement le film va faire de bons chiffres]: Schöller ne montre pas le pouvoir, mais l’Etat. Cette chose qui avait l’air d’avoir disparu sous les coups furieux des libéraux puis de ceux qui considèrèrent qu’il ne pouvait pas tout, et enfin, sans doute aussi, grâce au zèle de ses Grands Serviteurs[2. Les capitales sont ironiques, là, les amis] qui, pour beaucoup, rêvent de quitter leurs bureaux ministériels pour aller faire semblant de dominer le monde réel depuis les hauteurs des tours de la Défense. En multipliant par dix leur salaire, en assurant l’avenir de leurs enfants grâce à des stock-options et aussi parfois en croyant que le vrai pouvoir est dans les fusions-acquisitions.

En conséquence de quoi Schöller montre un Etat réduit à pas grand chose. L’intrigue tourne d’ailleurs autour de ça : un ministre des transports (Olivier Gourmet), dont on ne sait s’il est de droite ou de gauche, doit accepter et faire accepter une privatisation des gares. Il jure qu’il ne le fera pas, mais finira par manger son parapheur, pas simplement par cynisme ou volonté carriériste de durer. Son directeur de cabinet, un préfet comme on peut encore en croiser dans certains ministères, refuse. Mais ne peut s’y opposer, n’étant justement que dir’cab. Un Michel Blanc (sur lequel je n’aurai pas misé un euro, autant dire rien…) se montre étonnamment crédible, bodybuildé, mutique, étranglé par une cravate trop bien nouée de bon serviteur de l’Etat. Il est ce préfet old school sans caricature, ce double du ministre, son ombre agissante, et si l’amitié se mesure au temps passé à ramer ensemble, à prendre des bonnes ou des mauvaises décisions et à envisager l’avenir, son ami.

Même sans ces personnages, tout est juste dans le film. Il faut souvent se pincer pour vérifier qu’on est bien devant un film français. Qui n’a pas voyagé en voiture officielle avec chauffeur, gyrophare, blackberry de la république, et attachée de presse survoltée ne peut pas forcément mesurer la justesse des scènes, mais au moins la sentir. Un seul exemple : le parapluie. Je me suis toujours étonnée de l’empressement qu’ont les chauffeurs officiels ou les officiers de sécurité qui accompagnent les ministres ou même les sous-secrétaires d’Etat dans les 607, à sortir de dieu sait où un parapluie géant dès la moindre petite goutte dehors. Il y a une scène de parapluie à la sortie d’un enterrement qui résume à merveille l’Etat, ou au moins l’image qu’on en a aujourd’hui quand, simple quidam, on assiste à ces ballets de berlines bleu nuit arrivant quelque part. L’Etat ce sont ces portes ouvertes rapidement et sans bruit, ces parapluies qui se déploient sur des têtes qui ne savent même pas quel temps il fait.

La réalité, c’est-à-dire quand un ministre se cogne avec des « vrais » gens, comme on aime dire dans les rédactions, est aussi rendue avec une intensité et une minutie précieuses. Qu’il s’agisse de cadavres d’enfants morts dans un accident de bus sous la neige ou d’autres morts. « 3000 contacts et pas un ami », dit le ministre dans une scène qui n’arrive même pas à être caricaturale. 3000 décrets et même pas une influence sur la réalité. Ou plutôt une influence qui poursuit le travail de sape de l’exercice de l’Etat. Comme ne sont pas caricaturaux les personnages secondaires, l’attachée de presse, le conseiller ministériel salaud, le rédacteur de discours farceur, le camarade de gouvernement pourri, le président de la République (on dit PR chez les initiés) obsédé par les variations millimétriques de sa courbe de popularité, ou les chômeurs à la ramasse.

Tout sonne juste, mais pas comme on le voit dans ces abominables pensums « Qualité France » où ne manque pas un bouton de culotte aux costumes et où pour exprimer sa surprise, un personnage dit « Ça, c’est étonnant ! », ou lève les yeux au ciel en mimant l’étonnement, lorsqu’il ne fait pas les deux à la fois. D’ailleurs côté caricature, oubliez Les Marches du pouvoir, le film de George Clooney, qui est sorti en même temps. Sur un sujet somme toute assez proche, la bataille entre deux candidats à l’investiture démocrate sur fond de trahisons et coups bas. Là où je m’attendais à ce que le film made in Hollywood l’emporte 44 à zéro, j’ai été obligée de revoir radicalement mes certitudes. C’est mille fois moins visible que le moins inspiré des épisodes d’A la Maison Blanche. On s’y emmerde du début à la fin, George œil-qui-frise ou pas.

Gardons-nous néanmoins de tirer des généralités sur le retour du cinéma français. Ou sur la réalité d’un retour de l’Etat, de sacrifices personnels pour en assurer l’exercice. Et retenons une chose du film de Pierre Schöller : une scène d’ouverture onirique – vue partout hein, je ne dévoile rien- où une femme nue est mangée par un crocodile et qui se conclut sur un gros plan montrant une érection ministérielle – bien réelle, elle.

N’empêche, dans notre pauv’ pays, où bien souvent le cinéma n’est qu’exercice de style aussi vain que vaniteux, et où la politique, n’est qu’en général pâle copie de ce cinéma-là, L’Exercice de l’Etat, thriller politique hyperréaliste et surinspiré est un vrai message d’espoir. Et ça, par les temps qui courent…

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Muriel Gremillet
est journaliste
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