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Volutes de cigare autour du lac Baïkal

Sylvain Tesson au bord du lac Baïkal

Dans Malevil, ce superbe roman de légère anticipation où une poignée d’hommes tente de survivre après une explosion nucléaire, le narrateur principal évoque, au milieu du désastre général, certaines sensations nouvelles par rapport à la vie d’avant : les émotions sont plus vives, les journées plus longues, le temps s’écoule moins vite, les gestes se font plus lents, si bien qu’il estime que la baisse de l’espérance de vie due à la disparition de la technologie est précisément compensée par la disparition de celle-ci et de l’esclavage qu’elle induit. Afin de se préparer à cette perspective, l’urbain résolu à rompre avec la « terre infestée d’hommes » (pour reprendre le titre d’un roman de Marcel Moreau) en est réduit à des simulations plus ou moins satisfaisantes. C’est l’expérience que relate Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie (Gallimard) : six mois sur les bords du lac Baïkal dans une cabane, situation déjà évoquée dans une de ses nouvelles, « Le Lac », dans le recueil Une Vie à coucher dehors.
Les écrivains qui voyagent ont beaucoup changé depuis Barnabooth : ils dédaignent les palaces − qui n’existent plus de toute manière sous leur forme de l’époque − mais Sylvain Tesson maintient le lien avec certains acquis indiscutables de la civilisation, le cigare par exemple, et teste l’efficacité mitigée d’un humidificateur artisanal. Il a aussi la mauvaise idée de conserver un téléphone, ce dont il sera puni.[access capability=”lire_inedits”]

L’auteur ne s’attendait sans doute pas à ce que son roman (c’est bien un roman puisque la couverture ne le précise pas) décourage de tenter l’expérience. La grande loi de la vie que ce livre confirme malgré lui, en effet, c’est qu’on peut aller n’importe où, il y aura toujours un con pour planter un clou. En l’espèce, le narrateur n’a pas de voisin et échappe donc à l’atroce bricoleur dominical, mais il n’en est pas tranquille pour autant : des pêcheurs rentrent brutalement dans sa cabane, lui faisant renverser, de stupeur, son bol de thé sur une page de Michel Déon où celui-ci constate que « la solitude est la chose la plus difficile à protéger », de riches abrutis en 4×4 chahutent devant ses fenêtres, des ouvriers d’une usine hydroélectrique viennent en vélo pour manger du saucisson à la mayonnaise, des contraintes administratives l’obligent à interrompre son séjour, sans parler de la menace des tronçonneuses chinoises à quelques centaines de kilomètres (la menace est toujours plus forte que son exécution), bref on est à peine plus tranquille sur les rives du Baïkal que dans un Paris dévasté par les vélib’. À ceci près que le Russe n’est guère cérémonieux : on échappe à l’entrelacs compliqué des invitations réelles ou formelles et des nuances de politesse qui font le charme compliqué et fastidieux des pays latins. Sans qu’une parole soit échangée, les mets apparaissent en abondance. Même lorsqu’on se rencontre dans la neige au milieu de nulle part : « En quelques secondes, Natalia étend une couverture sur le linoléum noir et blanc et y dispose du cognac, une tourte au poisson et une thermos de café. Nous nous allongeons autour. Les Russes ont le génie de créer dans l’instant les conditions d’un festin. » Le narrateur se contente, lors des visites qu’il reçoit, de « trouver les bons gestes : couper des lamelles du saucisson qu’ils ont déposé sur la table, ouvrir une bouteille et disposer les verres ». Les contraintes sociales demeurent donc modestes, simples à comprendre et peu coercitives.

Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette tentative d’échapper au monde et de retrouver le goût des choses utiles à la survie pour le jour où la civilisation de la bureaucratie se sera écroulée sur elle-même − tentation que l’on retrouve dans Les Lumières du ciel d’Olivier Maulin − , le livre de Tesson fourmille de détails amusants, comme ces 4×4 munis de gyrophares « au cas où il y aurait un embouteillage » et de conseils utiles : « Il ne faut jamais voyager avec des livres évoquant sa destination. À Venise, lire Lermontov, mais au Baïkal, Byron. » Il est surtout plein de vie, d’une joie de vie toute païenne.[/access]

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Octobre 2011 . N°40

Article extrait du Magazine Causeur


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François Marchand est écrivain. Il vient de publier <em>Plan social</em> (Cherche-Midi).

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