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L’identité post-nationale en débat

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Image : MissTic.

Faut-il y voir la marque du pluralisme ou la preuve d’une incohérence ? En tout cas, la lecture du supplément « Culture et Idées » du Mondedu 1er octobre a de quoi laisser perplexe. D’un côté, on célèbre la désappartenance, de l’autre on déplore le déracinement. D’un côté, on déroule le tapis rouge à Judith Butler et à la « théorie du genre » – sous le titre supposément aguichant « Mauvais genre » −, de l’autre on regrette, sous les plumes de Raphaëlle Rérolle et de Philippe Dagen, que les artistes français n’assument pas leur identité nationale.

D’un côté on applaudit une pensée hors-sol, de l’autre on montre qu’un art peut tirer de son héritage profondeur et vitalité. C’est en effet pousser la désappartenance à une extrémité nouvelle que de mettre en cause le lien entre la physiologie sexuelle et l’identité d’homme ou de femme. Cette volonté de rupture avec les déterminismes biologiques s’exprime dans l’expression « orientation sexuelle » : après avoir été employée pour définir le fait de se reconnaître (de se choisir) hétérosexuel ou homosexuel, elle signifie aujourd’hui qu’un individu peut se délivrer de la fatalité de son sexe auquel la société l’assignait autrefois. Là où était le social, le moi doit advenir.[access capability= »lire_inedits »]

Dans ce domaine comme dans d’autres, on peut discuter indéfiniment des rôles respectifs de l’inné et de l’acquis (individuel ou social). Mais dans la théorie du genre, seul l’acquis est valorisé, alors que la banale acceptation de ce que la nature a fait de vous apparaît comme un regrettable refus de participer à la grande aventure moderne de l’émancipation et de l’auto-fabrication. C’est là succomber au nouveau préjugé qui réduit tout au face-à-face de l’individu et de l’ordre social. Et c’est oublier l’expérience du « genre » que beaucoup font dans le couple quand, en s’aimant et en faisant l’amour, on se reconnaît, en face de l’autre et grâce à lui, homme ou femme.

Or, entre l’appartenance sexuelle et l’appartenance nationale, le parallèle est évident. Dans les deux cas, l’idée de consentir, d’assumer l’héritage, heurte la sensibilité moderne (ou post-moderne) du « C’est mon choix ». Dans son article sur l’art allemand, Dagen estime en effet que l’une des forces des artistes d’outre-Rhin est de « s’inspirer du contexte politique national », ce dont les Français, pour leur part, ne se préoccupent pas[1. Il faut croire que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis : dans les années 1990, durant la énième « querelle de l’art contemporain », Dagen n’avait pas de mots assez durs pour notre ami Jean Clair, alors coupable, à ses yeux, de défendre une pensée chauvine et réactionnaire parce qu’il avait osé se demander s’il était encore permis de parler de la peinture « comme expression d’une terre, d’une lumière, d’un lieu ». EL]. Cela m’a rappelé un débat aux Bernardins entre Christian Boltanski et un critique allemand : le Français s’affirmait cosmopolite et post-national face au représentant d’une germanité artistique dont l’une des œuvres les plus connues, celle d’Anselm Kiefer, est une méditation continue sur l’histoire de son pays.

Dagen suggère ainsi que le choix du moderne est parfois celui de la stérilité, ce qui, de sa part, ne laisse pas de surprendre. En effet, nous avons vu trop d’artistes s’enfermer dans une production répétitive, sans ligne de continuité ni profondeur, quand, après avoir eu une idée brillante, provocante, émouvante même, ils ne savent que la ressasser ou la transposer, faute de pouvoir la relier à quelque chose qui leur tienne à cœur, à une permanence qu’ils pourraient interroger sans relâche et qui serait pour leur imagination un ancrage, un point fixe et une énigme : l’étang aux nymphéas, la Sainte-Victoire, la fenêtre de l’atelier quai Saint-Michel, le compas d’un marcheur traversant une place. À l’opposé de ces séries infinies, de ces palpitations, de ces rebonds inventifs, l’art que nous sommes conviés à admirer semble condamné à de monotones répertoires : colonnes de Buren, compressions et expansions de César, madriers écorchés de Pennone, empilements d’Arman, lacérations de La Villeglé. Dagen − et on ne discutera pas ici cette opinion − impute à Marcel Duchamp le succès en France de cet art hors-sol, désincorporé, strictement individuel. Un art qui se proclame « sans frontières » et ne parvient qu’à être à l’écart du monde.

Pourquoi la tentation de la désappartenance est-elle plus forte en France qu’ailleurs ? La comparaison avec l’Allemagne montre que la tentation de s’évader dans le post-national ne résulte pas de s’évader de l’étendue et du poids des crimes passés. Le point décisif est plutôt la superposition, depuis 1789 au moins, de l’universalisme et de l’idée de soi française. Comme l’avait vu Michelet, cette prétention difficile à soutenir peut se retourner : si c’est l’universalisme qui fait la France, la France n’est-elle pas un échelon provisoire et ne devrait-elle pas s’oublier elle-même au profit de l’universel, qui seul compte vraiment ? La levée de boucliers de nombreux historiens au moment du débat manqué sur l’identité nationale a montré que cette tendance française à écraser le national sous l’idéal était bien vivace. La bonne surprise, c’est que même au Monde, on semble prendre conscience de l’effet de stérilisation qui peut s’en suivre. Et pas seulement dans les arts et la littérature.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Poutine gagne, mais en perdant les classes moyennes

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Photo : maiak.info.

Aux élections législatives de dimanche, Poutine a perdu des électeurs…mais combien ? Les soupçons de fraudes durant le scrutin brouillent la photographie électorale de la Russie, au lendemain d’un vote qui (selon les chiffres officiels) accorde à Russie Unie[1. Le parti de Poutine et Medvedev.] une majorité de 238 sièges sur 450. Soit 49% des suffrages contre 64% en 2007. Une assise confortable à la Douma et une majorité absolue arrachée de justesse… A quelques mois des élections présidentielles, combien de russes restent véritablement fidèles au duo Poutine-Medvedev ?

Un scrutin « ni juste, ni libre » : la diplomatie américaine a déjà condamné les résultats tandis que sur place, plusieurs ONG et observateurs indépendants notaient la présence de « liasses de bulletins déjà remplis ».
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hong Lei, s’est, lui, montré très satisfait, indiquant avant-hier que ces élections ouvraient une nouvelle phase de coopération bilatérale : « Nous croyons que les résultats de l’élection bénéficieront à l’unité sociale, à la stabilité nationale et au développement économique de la Russie ».

Tout aussi satisfaits, les dirigeants russes minimisent l’ampleur du reflux électoral. Car pour le ministre Dmitry Peskov, porte-parole du Premier Ministre russe, la chute de popularité du pouvoir en place est rendue inévitable par la crise économique mondiale. Il estime même que celui qui vient aujourd’hui de déposer à la Commission électorale centrale les documents nécessaires à son inscription en tant que candidat, un certain Vladimir Poutine, garde toutes ses chances pour la présidentielle de l’an prochain.

Cette sérénité apparente, la journaliste Yulia Latynina la balaie d’un revers de main. Dans un article du Moscow Times, elle explique que ce pourrait être la dernière élection de Vladimir Poutine, désormais assimilé au statu quo et surtout discrédité par la corruption qui ronge le pays. Les exemples abondent. Le plus cocasse est l’histoire de ce prêtre, Alexei Pluzhnikov, que les autorités locales ont convoqué un après-midi après l’office. Avec une demande : encourager les fidèles de sa paroisse à voter Russie Unie. Peine perdue. Le prêtre est allé conter sa mésaventure sur son blog. Avec la multiplication de ce genre d’histoires, Russie Unie s’est fait un nom : le « Parti des escrocs et des voleurs ». Et ce sont bien les soupçons de fraudes et de corruption qui ont poussé plusieurs milliers de manifestants à descendre dimanche dans la rue, peu après l’annonce des résultats.

Les Russes sont-ils devenus plus intolérants face à la corruption ? C’est l’hypothèse formulée par le journaliste Hugo Natowicz, selon lequel une classe moyenne « généralement jeune, éduquée et férue d’internet » est de plus en plus sensible à la « rhétorique contestataire » et se reconnaît de moins en moins dans le système politique qui gravite autour de Russie unie.

Représentant près de 15% de la population en 1990, ces classes moyennes ont doublé en dix ans. Elles constituent d’ores et déjà 40% de la population active et formeront la majorité de la population en 2020. Alors que les classes moyennes se sont largement développées au cours du mandat de Poutine, elles menacent aujourd’hui son pouvoir, qui semble faire les frais de ce paradoxe.

Verdict en mars prochain pour un deuxième et dernier round, à l’occasion du rendez-vous présidentiel…

Garçon, une taqiyya pour Ennahda ?

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Cette semaine, le groupe parlementaire majoritaire à l’Assemblée Constituante tunisienne, issu du mouvement islamiste Ennahda, a sanctuarisé le Code du Statut personnel hérité de Bourguiba en lui conférant le statut de loi organique, uniquement révocable par une majorité des deux-tiers.
Vous avez bien lu, l’interdiction de la polygamie et l’ensemble des droits accordés aux femmes par Bourguiba (à la regrettable exception de l’héritage, une femme touchant moitié moins qu’un homme) ont été consacrées par les ouailles de Ghannouchi, en nombre à l’Assemblée. Que faut-il en déduire ?

Faute de lire dans le marc de café turc, l’observateur est condamné à conjecturer. D’aucuns soulignent ainsi la nécessité de compromis à laquelle est astreint Ennahda, du fait de sa majorité relative à l’Assemblée et des pressions de ses partenaires de gauche (Takkatol, CPR) peu enclins à enterrer le « modèle tunisien ». D’autres souligneront le poids des députés (et non député-es, la fonction étant neutre, comme le rappellent nos avisés Immortels) femmes au sein même du groupe islamiste qui doivent leurs fauteuils à la version tunisienne de la loi sur la parité. Certains feront enfin l’hypothèse d’un pas tactique de la part d’Ennahda, maître de l’art (pourtant chiite) de la taqqiya. Cette technique de dissimulation sert souvent de grille de lecture aux faits et gestes des barbus, notamment pour comprendre l’apparence de respectabilité de certains intellectuels musulmans…

Toutes ces interprétations se valent et, à ce stade, on ne saurait laquelle favoriser. Il y a aussi d’autres éléments en ligne de compte : qu’Ennahda veuille rassurer Paris en avançant à pas feutrés, ou que le statut de la femme, on pourra toujours en reparler quand les deux-tiers de l’Assemblée seront des islamistes « modérés »…

Côté tracasseries sociétales, si les femmes ne semblent- pour l’instant- pas menacées par le débouché politique de la « Révolution du Jasmin » (appellation d’origine médiatique que ses auteurs n’assument plus, on le comprend !), d’autres catégories de population pourraient passer sous la toise de la piété obligatoire.

Que l’on songe par exemple aux réfractaires au jeûne du Ramadan, déjà sous la pression sociale de leurs compatriotes pratiquants, ou au brave Joseph qui vend discrètement de gras sandwichs au jambon de porc à La Marsa tout en assumant fièrement son identité d’israélite tunisien.
Quant au pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba à Djerba, il méritera d’être examiné de près… si son organisation est maintenue avec Ennahda au pouvoir.

Flash Gordon à Kampala

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L’Afrique est un large continent de l’hémisphère sud, dont les sous-sols regorgent de pétrole et d’uranium, et que les hommes ont recouvert de sable et de savane pour cette raison. Le guépard y côtoie le fourmilier, les singes arboricoles jouent à la belote avec les tigres à l’heure où les grands fauves vont boire, et la hyène tachetée vit en bonne harmonie avec l’autruche altière. Les hommes vont et viennent, portés par les dunes, sous l’accablant soleil de plomb. Ils baladent des chameaux dans le désert ou promènent des touristes hollandais en surpoids, à bord de jeeps fatiguées, pour des safaris-photos qui susciteront de mortelles soirées diapositives quelque part au sud d’Amsterdam.

L’homme occidental, terne, à chapeau mou, s’est longtemps cru chez lui dans ces contrées luxuriantes. C’est pour cette raison que le français, aux commencements de la conquête spatiale, dans les années 60, a choisi de faire décoller son immortelle fusée Véronique aux confins du Sahara[1. Qui lui appartenait contractuellement] afin de projeter dans l’espace son tout premier satellite Astérix, dont l’histoire a oublié le nom, mais dont on peut observer des vestiges curieux au Musée de l’air du Bourget. Si les Français ont ensuite dû se résoudre à faire décoller la fusée Ariane du sol guyanais, le démon du spatial ne semble pas avoir déserté le continent africain…

L’AFP nous apprend en effet qu’un certain Chris Nsamba, doux dingue et rêveur, construit sans relâche une navette spatiale dans le jardin de sa mère, avec pour objectif « d’envoyer le premier ougandais dans l’espace ». Car oui, Chris est Ougandais… l’Ouganda, pays mal connu indépendant depuis 1962 et ayant eu à souffrir, dans les années 70, de la dictature d’Idi Amin Dada, de triste mémoire. « Au début, les gens du coin venaient pour voir et disaient qu’il était fou, mais ils sont impressionnés à présent, quand ils reviennent », assure la mère de Chris, Sarah Lugwama, désignant un groupe de huit bénévoles en train de poncer une aile de l’imposante navette entreposée dans son jardin de Ntinda, dans la banlieue de la capitale Kampala.

L’engin spatial, d’une envergure de 10 mètres environ, a été baptisé Faucon africain. Avec une inébranlable confiance de capitaine d’industrie, le Von Braun africain déclare : « D’ici cinq ans, nous aurons procédé à un essai dans l’espace et d’ici une décennie, nous aurons envoyé un homme dans l’espace ». L’aventureux visionnaire a su émouvoir bien des amoureux de l’espace, dont il a obtenu le soutien moral, matériel et financier. Un certain Nixon Lukenge, 25 ans, imprimeur ougandais « à son compte », explique à l’AFP : « …dès que j’ai un peu de temps libre, je viens ici travailler sur le projet ». Même le président du pays, Yoweri Museveni, a promis à Chris Nsamba une aide financière gouvernementale afin qu’il fasse de l’Ouganda une puissance spatiale de premier plan, avec la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et depuis peu la Chine et l’Inde…

Nous tairons pudiquement les principales données socio-économiques accablantes indiquant que vivre en Ouganda – malgré la grâce quotidienne du fourmilier et le rire sonore du singe arboricole – ce n’est pas si évident au jour le jour. Nous ne dirons rien non plus – charitablement – des finances du pays, qui devraient– raisonnablement – interdire tout investissement aussi exotique qu’un « programme spatial ». Pâmons-nous plutôt devant ce pays amusant qui, au fond du gouffre, peaufine son rêve, conquérir non pas l’Occident, ni le monde, mais…l’espace intersidéral… « Flash Gordon Chris Nsamba », quoi…

Qui dit mieux ?

Garaud 3- NKM 0

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Lundi soir, alors que Standard and Poor’s venait de mettre sous surveillance les derniers détenteurs AAA de la zone euro, Yves Calvi avait concocté un plateau intéressant. Pour commenter l’accord Merkel-Sarkozy, une ministre, NKM, un représentant du Parti socialiste, Arnaud Montebourg, accusé de germanophobie depuis quelques jours, Laurent Joffrin et Alain Lamassoure parce qu’il faut quand même s’emmerder un minimum dans ce genre d’émission et, last but not least, Marie-France Garaud.

Marie-La-France, comme elle fut jadis surnommée, s’est occupée de Nathalie Kosciusko-Morizet, sous l’oeil ravi et approbateur d’Arnaud Montebourg. Elle lui a donné une leçon en trois temps, la reprenant comme un professeur intransigeant confronté à une élève médiocre.

1er temps : NKM évoque Bismarck, l’homme qui a fait la guerre à la France. Garaud lui rappelle que c’est la France qui a déclaré la guerre à l’Allemagne de Bismarck en 1870. Au passage, elle rappelle que le chancelier est considéré comme un héros en Allemagne. NKM est recalée en histoire.

2e temps : NKM évoque le fait que Nicolas Sarkozy a réussi à s’opposer à la volonté d’Angela Merkel, qui souhaitait que les budgets soient soumis à la cour de justice européenne. Garaud la coupe : « Elle ne pouvait pas ! La Cour de Karslruhe le lui interdit ! » Et ajoute devant sa jeune élève « L’Allemagne joue au billard à trois bandes, pendant que la France joue à la pétanque ». Citation de la soirée, à l’évidence. Géopolitique : NKM recalée.

3e temps : NKM évoque sa définition de la souveraineté la réduisant à la « capacité à agir ». Marie-France Garaud rappelle à la ministre son grand-père Jacques Kosciusko-Morizet, qui avait travaillé avec elle sur les accords de Maastricht en 1991. « Ce n’est pas parce qu’on supprime les panneaux indicateurs sur les routes qu’elles cessent de nous conduire là où elles vont », aurait dit l’ancien ambassadeur du Général, à propos de la suppression in fine du terme « à vocation fédérale » initialement prévu dans le Traité. Jacques aurait donc dit à la petite Nathalie que, du fait de la monnaie unique, la souveraineté de la France était déjà bien entamée par cette notion fumeuse de souveraineté partagée et qu’elle était aussi recalée en droit constitutionnel.

Montebourg s’est régalé de compter une alliée si précieuse face à la représentante du gouvernement. Plus tard, il s’est payé le luxe d’évoquer la célèbre citation du Général de Gaulle sur la politique de la France et la Corbeille. Ils ont terminé la phrase en choeur. Marie-La-France s’est également autorisée une petite pique en direction de son allié d’un soir, lui reprochant d’avoir approuvé le traité de Maastricht. D’un geste de la tête, Montebourg a fait amende honorable. Décidément, c’était une bien belle émission.

La busophobie, ce vice impuni

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Buse de Harris. Source : au-jardin.fr

Il faut bien le reconnaître, j’ai beaucoup de mal à sacrifier aux rites de notre époque. Par exemple, à l’instar de Marc Cohen et d’Eric Zemmour, j’ai du mal à m’habituer aux différentes repentances et à m’accuser, ainsi que les miens, de toutes les phobies possibles et imaginables.

Déballer mon intimité à tous les passants et faire un coming-out comme le premier député UMP venu ne font pas partie de mon éducation ô combien réactionnaire[1. Je me souviens d’un oncle libertaire qui m’avait expliqué que je n’avais pas été éduqué mais dressé. Un peu comme un berger allemand… Tonton devait être libertaire et aussi légèrement germano-canino-phobe.].

Mais pour fêter Saint-Nicolas[2. Je parle évidemment du monsieur barbu qui apporte du chocolat. Ni du président que j’ai déjà assez éreinté la semaine dernière. Ni de mon candidat préféré, qui à d’autres chats à fouetter et de parrainages à récolter.], j’ai décidé de faire d’une pierre deux coups. Je vais, devant vous, effectuer un coming-out phobique.

Chers amis et lecteurs, depuis ma pré-adolescence, je suis touché par une phobie moins rare qu’elle n’y paraît[3. L’an dernier, un collègue et néanmoins ami m’a même avoué posséder la même tare.], surtout chez ceux qui vivent ou ont vécu à la campagne. Je suis busophobe. J’ai décidé de le confesser en public grâce à ce billet d’humeur.

Vous me rétorquerez que ma notoriété reste insuffisante pour que l’AFP fasse de ma busophobie le sujet d’une dépêche. Et vous aurez raison. Mais une bonne partie des miens connaît ma phobie. A tel point qu’à mes quarante ans, ma famille m’a offert une buse empaillée de toute beauté, non sans avoir vérifié auprès d’un cardiologue si je ne risquais pas d’y passer en ouvrant le paquet.

Croyez bien que je suis conscient de la honte qui me frappe. Une buse, après tout, n’a jamais bouffé autre chose que des animaux bien plus petits que moi. Mais c’est plus fort que moi. Puisqu’on est dans le coming-out phobique, allons-y carrément : avouons la raison de cette montée d’adrénaline à la vue d’une buse sagement posée sur un piquet alors que j’effectue une promenade à vélo[4. En voiture, j’ai moins peur. Je me sens protégé. Évidemment, avec une décapotable, le problème se poserait autrement… ].

Laissez-moi vous expliquer l’origine de cette peur panique. Je devais avoir une dizaine d’années lorsque j’ai croisé le regard d’une buse qui venait de se faire truffer de plombs à grive. Elle était debout sur ses pattes, avait déployé ses ailes de toute son envergure, et m’a fixé avec ses petits yeux perçants.

Dernière chose : je tiens à présenter mes excuses aux amis qui trouveront que cette impudeur ne me ressemble guère. Ils doivent comprendre qu’aller à contre-courant de son époque devient parfois épuisant. Et, après tout, puisque je viens d’avouer ma faute, Alain Juppé ou Cécile Duflot viendront peut-être témoigner en ma faveur et alors échapperai-je à l’enfermement dans la fameuse cage aux phobes que Philippe Muray avait naguère décrit.

Ou pas.

Soucis d’argent en Argentine

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Photo : Hamster Rave.

En Argentine, il y a comme un air de déjà-vu : le cours du dollar s’envole. Alors qu’il valait 3.8 pesos en 2009, le billet vert s’échange aujourd’hui contre 4.3 pesos. Pas grave me direz-vous ? Oh que si ! Je viens de citer les taux officiels mais au marché noir, le taux de change est de 5.2 pesos pour un dollar. La dépréciation rapide du peso argentin et a fortiori l’écart entre le cours officiel et le cours du marché noir montrent que le miracle argentin bat de l’aile. Et si les Argentins se tournent de plus en plus vers le dollar, c’est parce que ils veulent se protéger contre l’inflation. En effet, les prix galopent, surtout si l’on en croit les chiffres officieux[1. Depuis que le gouvernement a resserré son contrôle sur l’Institut national de statistiques en 2007, l’information fournie par cet organisme est sujette à caution] (8% depuis début 2011 selon les données fournies par l’Etat, trois fois plus selon d’autres estimations).

Autre effet de l’inflation : les capitaux fuient l’Argentine à un rythme qui ne cesse de s’accélérer, traduisant les craintes des entreprises et des investisseurs. Or, dans ce pays qui, faute d’avoir remboursé sa dette publique en 2002, ne peut pas se financer sur les marchés internationaux, les réserves de devises sont essentielles pour soutenir la monnaie nationale et maîtriser le taux de change.

Mais les citoyens et les entreprises argentins ne sont pas les seuls à exprimer des doutes face à la politique économique de menée par la Casa Rosada. Les pays voisins commencent eux aussi à perdre patience. Car si l’Argentine a pu remonter la pente après la faillite de 2002, c’est notamment grâce à une politique protectionniste, autrement dit sur le dos de ses partenaires commerciaux. Daniel Asori, vice-président et ancien ministre de l’économie uruguayen, est l’un de ceux qui dénoncent des mesures asymétriques vidant le Mercosur[2. Le marché commun des pays d’Amérique du Sud] de sa substance. On entendrait le même genre de critiques au Brésil, et ce n’est pas le refroidissement économique qui va arranger les choses.

Après sa réélection triomphale à la présidence de la République fin octobre, afin de lutter contre la fuite des capitaux et d’enrayer la dépréciation du peso, Cristina Fernandez de Kirchner s’est empressée de contraindre les plus gros exportateurs nationaux, notamment les sociétés minières et pétrolières, à rapatrier et à convertir en pesos les devises générées par l’exploitation des ressources du pays.

De nouvelles conditions à la conversion des pesos en dollars ont également été imposées pour compliquer la convertibilité de la monnaie nationale. La présidente s’est ensuite attaquée à la gestion des comptes publics dont le déficit avoisine les 3.5% du PIB. Ce déficit est en partie creusé par les subventions diverses, dont celles accordées aux entreprises pour compenser le gel des prix en 2004 (essentiellement dans les secteurs des transports publics, de l’énergie et de l’alimentation). Un autre poste, voisin, pèse elle aussi lourdement sur les comptes de l’Etat : les aides aux entreprises (comme celle accordée à la compagnie aérienne nationale, Aerolinas Argentinas, nationalisée en 2008 et actuellement déficitaire). A l’heure actuelle, Kirchner opte clairement pour la rigueur et la réduction des dépenses publiques, une politique qui va probablement gâcher l’un des plus grands succès du modèle argentin : la baisse significative de la misère.

Ironiquement, la situation actuelle de l’Argentine rappelle celle des pays européens à la fin des années 1970 et au début des années 1980 : protectionnisme, guerre de dévaluation et d’inflation. Cela devrait nous rappeler pourquoi le PS et le PCF ont fait demi-tour en 1983.

Or, si après la faillite de 2002, l’Argentine était parvenue à remonter la pente en reprenant la main sur l’économie, cette politique semble aujourd’hui à bout de souffle. Après l’extinction de l’incendie de la crise de 2001 par le recours au protectionnisme, ce modèle arrivant à échéance, il est temps de passer à l’étape suivante.

Malgré l’inconfort intellectuel que cette pensée suscite, retenons qu’il n’y a pas une seule politique économique valable en tout temps et en tout lieu. Parfois, il est même recommandé de tourner le dos à ce qui était une idée géniale dix ans plus tôt…

Tous les islamistes sont modérés

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On n’a pas attendu Einstein pour savoir que tout jugement de grandeur est relatif. On est grand ou petit, gros ou maigre, l’eau est chaude ou froide selon l’autre terme de la comparaison.

Pour rester optimiste sur l’avenir du Moyen-Orient, et se réjouir sans arrière-pensée du printemps arabe, il suffit donc d’être relativiste, et d’admettre que les islamistes qui nous font peur, et que nous hésitons à applaudir et à soutenir, sont en réalité des modérés. Il suffit de poser pour principe premier que l’islamisme n’existe pas, et qu’il n’y a que des islamistes, qui sont par définition tous plus modérés les uns que les autres, les uns par rapport aux autres.

Alors nous commencerons par soutenir avec enthousiasme l’islamisme turc, qui est si modéré comparé à celui des Frères musulmans, que nous soutiendrons très vite car il est très modéré par rapport à celui des salafistes, que nous nous interdirons immédiatement de critiquer car ce sont des modérés pour peu qu’on les compare à Al Qaïda, qui a aussi ses extrémistes, lesquels, après tout, n’ont détruit que deux immeubles new-yorkais sur des milliers.
Je dis cela parce que j’ai été indigné par l’interview de Jeannette Bougrab, secrétaire d’Etat à la Jeunesse dans laquelle elle répond ainsi aux questions du Parisien

« Question: En Tunisie, au Maroc et en Egypte, on assiste à une poussée des islamistes. Cela vous inquiète-t-il?
Jeannette Bougrab : Oui. C’est très inquiétant. Je ne connais pas d’islamisme modéré.
Q: Il ne faut pas croire ceux qui se présentent, ou que l’on qualifie, de « modérés »?
JB: Non. L’égalité ne peut pas être à géométrie variable. L’État de droit se mesure notamment en fonction du degré ou du respect des droits des femmes et je n’accepte pas l’idée qu’on puisse fonder une Constitution sur la charia, système religieux fondamentalement inégalitaire. La démocratie n’est pas un supermarché où l’on pourrait prendre uniquement ce qui nous fait plaisir.
»

Et la suite à l’avenant…

Ma parole, elle voudrait que les femmes et les partisans de la liberté de conscience votent pour Nicolas Sarkozy qu’elle ne s’y prendrait pas autrement !

Dès qu’on a la répartie de la gauche, on vous prévient.

L’enquêteur empêtré

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Michel Taubmann.

Décidément, l’affaire DSK a des conséquences à tous niveaux. Après nous avoir révélé l’existence d’un nouveau comportement intime (le binge-fucking) que l’on peut définir comme la faute morale en 7 minutes chrono, les suites de l’histoire du Sofitel modifient profondément les règles du journalisme.

Certes, avant le 14 mai 2011, on connaissait le roman-enquête où un écrivain mène l’investigation, comme Bernard-Henri Lévy après l’assassinat de Daniel Pearl. Avec l’affaire du Sofitel, on découvre l’enquête-roman menée par un grand journaliste, Ivan Levaï, mais uniquement en qualité de proche, de quasi-parent de DSK, livrant sa conviction intime, ses conceptions personnelles du viol et du comportement supposé des femmes africaines… En fin de compte, se livrant surtout au ridicule.

Quant au dernier avatar de l’investigateur tous azimuts, il s’agit du biographe officiel : Michel Taubmann. Biographe officiel, cela sonne comme hagiographe ficelle. On voit bien ce qu’a été la fonction de biographe du prince par le passé, notamment dans des régimes totalitaires où il fallait gommer untel sur une photographie ou untel autre dans une correspondance pour que le grand homme dont on conte la geste ne soit pas embarrassé aux entournures par des amitiés gênantes. Bref, réécrire une vie pour la postérité et la gloire.

Aujourd’hui, à l’époque du tweet, du mail, du SMS et de la presse en ligne, il semblerait que cela fonctionne toujours de la même façon, mais sous couvert d’enquête. On gomme, on efface, on glisse pudiquement sur les faits mais on s’interroge, voilà la nouveauté.

Ainsi selon Michel Taubmann, DSK aurait été victime d’un complot. La preuve, c’est qu’un grand journaliste indépendant, Edward Jay Epstein du New York Review of Books, le dit aussi. On apprendra incidemment qu’il est par ailleurs l’ami de Taubmann, mais seuls les mauvais esprits s’en émouvront.

Que s’est-il donc passé à l’hôtel Sofitel de New York ? Bien que consentie, la relation avec Nafissatou Diallo a été (et c’est l’un des éléments nouveaux de cette enquête) « stupide ». Ce point, affirme Taubmann, a été validé par DSK lui-même. On comprend que cette information tenue de la bouche du cheval, comme on dit, soit essentielle.

À ce stade du récit, rien ne prouve cependant que DSK ait dit quoi que ce soit de ce genre à son biographe. Depuis jeudi dernier, nous avons même la preuve que l’ancien patron du FMI a pris ses distances avec son ex-meilleur biographe. Son communiqué de presse est du genre cinglant : « Face à la multiplication récente d’interprétations d’événements me concernant, je tiens à affirmer que je ne suis engagé ni par les écrits, ni par les déclarations ou témoignages de quiconque, souvent inexacts ». Un recadrage qui n’a pas l’air d’affecter Michel Taubmann plus que ça. Voilà ce qu’il a par exemple déclaré à 20 minutes : « Le communiqué dit simplement que ce n’est pas Dominique Strauss-Kahn qui a écrit le livre, mais Michel Taubmann, ce qui est vrai. On a confondu deux choses : les déclarations exclusives que j’ai recueillies auprès de Dominique Strauss-Kahn – et qu’il ne nie d’ailleurs pas – et l’enquête que j’ai écrite. DSK n’est pas engagé par les thèses que je développe ».

Ces précision posées, revenons à notre récit. La suite est plus troublante encore : DSK aurait été l’objet d’une provocation qui n’a que trop bien réussi. Un regard concupiscent de Nafissatou Diallo sur ses attributs aurait suffi à le convaincre de son désir (à elle, le sien ne suscitant pas d’interrogation) puis à céder à la tentation.

Un vaste complot qui se déciderait, si j’ose dire, en un clin d’œil… On vacillerait, on serait légèrement effondré dans ses certitudes si ces révélations n’intervenaient pas après l’affaire dite du Carlton et les virées de Dodo la Saumure au FMI. On se dit que les Russes ou les Syldaves qui ont envoyé Nafissatou pour piéger DSK sont vraiment des branquignols, et qu’il aurait mieux valu que les services secrets belges s’en occupent en retournant (façon de parler) Béa, la femme de Dodo. Tout aurait été plus simple et plus rapide.

Seulement voilà, les complots c’est compliqué et Michel Taubmann n’a pas de chance. Sa première biographie intitulée Le roman vrai est sortie quelques jours avant le cataclysmique du 14 mai 2011. La publication de sa contre-enquête arrive juste après le Carlton. Que voulez-vous, les faits sont têtus…même pour les biographes officiels.

Et l’identité chassa l’égalité

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Marie-George Buffet manifestant "contre les discriminations". PCF.

Comment ne pas être, pour l’essentiel, en accord avec l’analyse d’Alain Finkielkraut ? Je suis bien forcé d’admettre, comme militant communiste et ex-professeur en ZEP pendant vingt ans, que la question sociale ne peut plus, à elle seule, expliquer la sécession de fait de certains quartiers où, comme l’a montré Gilles Kepel, l’islam devient le pivot d’une nouvelle vie sociale qui se construit aux marges de la République.
Je l’avoue, je ne suis plus aussi certain que naguère qu’une École refondée, un retour au plein-emploi, un salaire minimum digne de ce non et une volonté politique claire de lutter contre les discriminations à l’embauche ou au logement suffiraient à faire revivre le « vivre-ensemble ». La crise dure depuis si longtemps, elle a tellement bouleversé les mentalités que les faits culturels ont désormais pris leur autonomie. À l’arrivée, la survalorisation de l’appartenance ethnico-religieuse rend toute adhésion à une citoyenneté d’autant plus problématique que la fin du service militaire et la sectorisation de plus en plus implacable de l’École ont fait disparaître les derniers endroits où, tant bien que mal, on vivait encore ensemble, fût-ce pour quelques mois ou années.

J’aimerais pourtant faire part de quelques objections et interrogations nées de la réflexion d’Alain Finkielkraut.
Dans son cours inaugural, pour mieux exposer la nature de la situation dans laquelle nous nous trouvons, il définit le changement ou plutôt les métamorphoses du changement. Ce n’est plus le changement célébré par la foi gauchiste et l’illusion lyrique de sa jeunesse, mais « un changement d’une autre nature » qui « a eu lieu sans nous. » Ce n’est plus « ce que nous faisons, mais ce qui nous arrive ». Encore une fois, il est difficile de récuser ce constat : les bouleversements de la société depuis quarante ans ne doivent pas grand-chose au gauchisme, ni même, et pour cause, à la gauche de gouvernement. Ce changement, dont nous ne serions pas les acteurs, évoque pour moi l’image du Marteau sans maître, de René Char.

Pour autant, j’ai du mal à croire qu’il soit impossible d’identifier les causes, voire de désigner les responsables, de ce quelque chose « qui nous arrive ». Car enfin, à lire Alain Finkielkraut, on finirait presque par croire qu’il s’agit d’un phénomène naturel et non un d’un processus historique.
De plus, si ce changement a quelque chose à voir avec « l’ampleur du phénomène migratoire et la révolution des moyens de communication », ces deux phénomènes ne le résument ni ne l’expliquent totalement. Ils sont des symptômes parmi d’autres. Dès 1973, Michel Clouscard pressentait, dans Néo-fascisme et idéologie du désir, que ce changement était la conséquence logique de la « pensée 68 » et du deleuzisme : l’hybridation réussie entre libéralisme économique et sensibilité libertaire est peut-être l’événement majeur des cinquante dernières années. « Il est interdit d’interdire » : ce slogan dont on observe les ravages qu’il a causés au vivre-ensemble est bien la traduction sociétale de la « concurrence libre et non faussée » chère aux eurocrates.[access capability= »lire_inedits »]

Alain Finkielkraut situe le commencement de la fin à Creil, en 1989, au moment où la question du voile fait irruption à l’École. C’est à cette occasion, deux ans avant Maastricht, que, pour la première fois, le clivage droite/gauche s’efface au profit de l’opposition entre républicains et libéraux. Six ans plus tôt, en 1983, la « Marche des Beurs pour l’égalité », organisée en réponse, déjà, à des émeutes urbaines dans la banlieue de Lyon, réclamait plus d’intégration, voire d’assimilation, sans la moindre connotation religieuse. Que s’est-il passé entre ces deux dates pour que la demande d’égalité se mue en revendication d’identité ? On peut au moins constater que ces six années sont précisément celles de la fameuse « parenthèse » libérale – qui ne s’est pas refermée depuis. Alors, je ne sais pas si cela explique tout, mais je suis convaincu que, quand on résiste au monde tel qu’il va par le repli identitaire plutôt que par la lutte sociale, il y a un problème. Et ce problème, c’est que le Politique ne fait plus ou pas assez son boulot.

Déplorant la mutation de la laïcité républicaine en laïcité libérale, Alain Finkielkraut semble l’imputer, au-delà des circonstances particulières qui ont placé l’islam en première ligne, à une irréductible singularité de cette religion qui la rendrait, en quelque sorte, ontologiquement incapable de s’adapter à la République. Pour ma part, je persiste à penser que, dans le cadre français, l’islam est une religion comme les autres, qui pose aujourd’hui les problèmes que posait le catholicisme hier. Lutter contre ses dérives et contre ses prétentions à investir l’espace public est une nécessité impérieuse autant que l’était hier le combat contre les velléités « temporelles » du catholicisme. On oublie un peu vite que jusqu’à la loi de 1905 – et même dans les années qui suivirent son adoption – la religion fut l’enjeu d’une quasi-guerre civile, largement aussi inquiétante que la situation de nos banlieues. Je n’en démordrai pas : comme le dit très justement Finkielkraut, notre tâche consiste toujours à faire prévaloir le « primat de la subjectivité » et le « principe d’autodétermination » de la conscience face à l’ « hétéronomie » que voudrait imposer le religieux. Quel que soit le nom qu’il prend et le visage qu’il affiche – ou, en l’occurrence qu’il masque.
Reste à savoir ce qui peut être tenté pour sauver ce qui reste à l’être. Outre sa très belle méditation sur la galanterie française à laquelle je ne peux que souscrire, Alain Finkielkraut ouvre deux pistes : l’identité et l’aidos.

À la différence de nombre de mes amis et camarades de gauche, je ne trouve pas choquant en soi que l’on cherche à définir ou à redéfinir notre identité commune, c’est-à-dire ce qui fait de nous un « Nous ». Et ce n’est pas à Finkielkraut qu’on rappellera les ravages causés par les pathologies de l’identité. Peut-on pour autant renvoyer dos à dos, comme il semble le faire, l’espérance jacobine d’un homme nouveau et la conception ethnico-romantique de Joseph de Maistre ou de Maurice Barrès ? Je me refuse pour ma part à accuser la Révolution française de « déni d’identité » quand elle inventa l’identité républicaine dont nous déplorons aujourd’hui la dissolution dans la sous-culture planétaire. Articulant national et mondial, particulier et universel, cette identité républicaine nous a permis d’accueillir sans nous trahir, d’intégrer sans nous renier. « L’identité est un lien fragile entre les vivants et les morts », remarque justement Finkielkraut. Comme le pensaient les hommes de 1789, elle est aussi un lien entre les vivants et les vivants. C’est seulement en redonnant vie à cette certaine idée de l’identité qu’on restaurera le « vivre-ensemble ».

Reste l’aidos, cette restriction de l’estime de soi qui permet de vivre avec l’autre, et dont les enseignants, confrontés à des monades ne connaissant que leurs désirs, peuvent constater la disparition. Oui, il y a urgence. Mais pas seulement pour les élèves. Grands patrons et autres traders gagneraient à faire preuve de cette restriction de l’estime de soi qui, depuis quelques décennies, n’est pas leur caractéristique principale. Au demeurant, Alain Finkielkraut ne dit pas autre chose quand il s’interroge sur le destin des « dreyfusards » d’aujourd’hui, ceux qui se dressent inlassablement contre tous les renoncements qui nous ont conduits là où nous sommes : « Qui nous dit que, dans un contexte de crise économique, de désindustrialisation massive, de chômage chronique, de circulation affolante des marchandises, des capitaux et des personnes, les héritiers du dreyfusisme ne seront pas violemment balayés ? » Finalement, je me demande si Alain Finkielkraut n’est pas de gauche.[/access]

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L’identité post-nationale en débat

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Image : MissTic.

Faut-il y voir la marque du pluralisme ou la preuve d’une incohérence ? En tout cas, la lecture du supplément « Culture et Idées » du Mondedu 1er octobre a de quoi laisser perplexe. D’un côté, on célèbre la désappartenance, de l’autre on déplore le déracinement. D’un côté, on déroule le tapis rouge à Judith Butler et à la « théorie du genre » – sous le titre supposément aguichant « Mauvais genre » −, de l’autre on regrette, sous les plumes de Raphaëlle Rérolle et de Philippe Dagen, que les artistes français n’assument pas leur identité nationale.

D’un côté on applaudit une pensée hors-sol, de l’autre on montre qu’un art peut tirer de son héritage profondeur et vitalité. C’est en effet pousser la désappartenance à une extrémité nouvelle que de mettre en cause le lien entre la physiologie sexuelle et l’identité d’homme ou de femme. Cette volonté de rupture avec les déterminismes biologiques s’exprime dans l’expression « orientation sexuelle » : après avoir été employée pour définir le fait de se reconnaître (de se choisir) hétérosexuel ou homosexuel, elle signifie aujourd’hui qu’un individu peut se délivrer de la fatalité de son sexe auquel la société l’assignait autrefois. Là où était le social, le moi doit advenir.[access capability= »lire_inedits »]

Dans ce domaine comme dans d’autres, on peut discuter indéfiniment des rôles respectifs de l’inné et de l’acquis (individuel ou social). Mais dans la théorie du genre, seul l’acquis est valorisé, alors que la banale acceptation de ce que la nature a fait de vous apparaît comme un regrettable refus de participer à la grande aventure moderne de l’émancipation et de l’auto-fabrication. C’est là succomber au nouveau préjugé qui réduit tout au face-à-face de l’individu et de l’ordre social. Et c’est oublier l’expérience du « genre » que beaucoup font dans le couple quand, en s’aimant et en faisant l’amour, on se reconnaît, en face de l’autre et grâce à lui, homme ou femme.

Or, entre l’appartenance sexuelle et l’appartenance nationale, le parallèle est évident. Dans les deux cas, l’idée de consentir, d’assumer l’héritage, heurte la sensibilité moderne (ou post-moderne) du « C’est mon choix ». Dans son article sur l’art allemand, Dagen estime en effet que l’une des forces des artistes d’outre-Rhin est de « s’inspirer du contexte politique national », ce dont les Français, pour leur part, ne se préoccupent pas[1. Il faut croire que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis : dans les années 1990, durant la énième « querelle de l’art contemporain », Dagen n’avait pas de mots assez durs pour notre ami Jean Clair, alors coupable, à ses yeux, de défendre une pensée chauvine et réactionnaire parce qu’il avait osé se demander s’il était encore permis de parler de la peinture « comme expression d’une terre, d’une lumière, d’un lieu ». EL]. Cela m’a rappelé un débat aux Bernardins entre Christian Boltanski et un critique allemand : le Français s’affirmait cosmopolite et post-national face au représentant d’une germanité artistique dont l’une des œuvres les plus connues, celle d’Anselm Kiefer, est une méditation continue sur l’histoire de son pays.

Dagen suggère ainsi que le choix du moderne est parfois celui de la stérilité, ce qui, de sa part, ne laisse pas de surprendre. En effet, nous avons vu trop d’artistes s’enfermer dans une production répétitive, sans ligne de continuité ni profondeur, quand, après avoir eu une idée brillante, provocante, émouvante même, ils ne savent que la ressasser ou la transposer, faute de pouvoir la relier à quelque chose qui leur tienne à cœur, à une permanence qu’ils pourraient interroger sans relâche et qui serait pour leur imagination un ancrage, un point fixe et une énigme : l’étang aux nymphéas, la Sainte-Victoire, la fenêtre de l’atelier quai Saint-Michel, le compas d’un marcheur traversant une place. À l’opposé de ces séries infinies, de ces palpitations, de ces rebonds inventifs, l’art que nous sommes conviés à admirer semble condamné à de monotones répertoires : colonnes de Buren, compressions et expansions de César, madriers écorchés de Pennone, empilements d’Arman, lacérations de La Villeglé. Dagen − et on ne discutera pas ici cette opinion − impute à Marcel Duchamp le succès en France de cet art hors-sol, désincorporé, strictement individuel. Un art qui se proclame « sans frontières » et ne parvient qu’à être à l’écart du monde.

Pourquoi la tentation de la désappartenance est-elle plus forte en France qu’ailleurs ? La comparaison avec l’Allemagne montre que la tentation de s’évader dans le post-national ne résulte pas de s’évader de l’étendue et du poids des crimes passés. Le point décisif est plutôt la superposition, depuis 1789 au moins, de l’universalisme et de l’idée de soi française. Comme l’avait vu Michelet, cette prétention difficile à soutenir peut se retourner : si c’est l’universalisme qui fait la France, la France n’est-elle pas un échelon provisoire et ne devrait-elle pas s’oublier elle-même au profit de l’universel, qui seul compte vraiment ? La levée de boucliers de nombreux historiens au moment du débat manqué sur l’identité nationale a montré que cette tendance française à écraser le national sous l’idéal était bien vivace. La bonne surprise, c’est que même au Monde, on semble prendre conscience de l’effet de stérilisation qui peut s’en suivre. Et pas seulement dans les arts et la littérature.[/access]

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Poutine gagne, mais en perdant les classes moyennes

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Photo : maiak.info.

Aux élections législatives de dimanche, Poutine a perdu des électeurs…mais combien ? Les soupçons de fraudes durant le scrutin brouillent la photographie électorale de la Russie, au lendemain d’un vote qui (selon les chiffres officiels) accorde à Russie Unie[1. Le parti de Poutine et Medvedev.] une majorité de 238 sièges sur 450. Soit 49% des suffrages contre 64% en 2007. Une assise confortable à la Douma et une majorité absolue arrachée de justesse… A quelques mois des élections présidentielles, combien de russes restent véritablement fidèles au duo Poutine-Medvedev ?

Un scrutin « ni juste, ni libre » : la diplomatie américaine a déjà condamné les résultats tandis que sur place, plusieurs ONG et observateurs indépendants notaient la présence de « liasses de bulletins déjà remplis ».
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hong Lei, s’est, lui, montré très satisfait, indiquant avant-hier que ces élections ouvraient une nouvelle phase de coopération bilatérale : « Nous croyons que les résultats de l’élection bénéficieront à l’unité sociale, à la stabilité nationale et au développement économique de la Russie ».

Tout aussi satisfaits, les dirigeants russes minimisent l’ampleur du reflux électoral. Car pour le ministre Dmitry Peskov, porte-parole du Premier Ministre russe, la chute de popularité du pouvoir en place est rendue inévitable par la crise économique mondiale. Il estime même que celui qui vient aujourd’hui de déposer à la Commission électorale centrale les documents nécessaires à son inscription en tant que candidat, un certain Vladimir Poutine, garde toutes ses chances pour la présidentielle de l’an prochain.

Cette sérénité apparente, la journaliste Yulia Latynina la balaie d’un revers de main. Dans un article du Moscow Times, elle explique que ce pourrait être la dernière élection de Vladimir Poutine, désormais assimilé au statu quo et surtout discrédité par la corruption qui ronge le pays. Les exemples abondent. Le plus cocasse est l’histoire de ce prêtre, Alexei Pluzhnikov, que les autorités locales ont convoqué un après-midi après l’office. Avec une demande : encourager les fidèles de sa paroisse à voter Russie Unie. Peine perdue. Le prêtre est allé conter sa mésaventure sur son blog. Avec la multiplication de ce genre d’histoires, Russie Unie s’est fait un nom : le « Parti des escrocs et des voleurs ». Et ce sont bien les soupçons de fraudes et de corruption qui ont poussé plusieurs milliers de manifestants à descendre dimanche dans la rue, peu après l’annonce des résultats.

Les Russes sont-ils devenus plus intolérants face à la corruption ? C’est l’hypothèse formulée par le journaliste Hugo Natowicz, selon lequel une classe moyenne « généralement jeune, éduquée et férue d’internet » est de plus en plus sensible à la « rhétorique contestataire » et se reconnaît de moins en moins dans le système politique qui gravite autour de Russie unie.

Représentant près de 15% de la population en 1990, ces classes moyennes ont doublé en dix ans. Elles constituent d’ores et déjà 40% de la population active et formeront la majorité de la population en 2020. Alors que les classes moyennes se sont largement développées au cours du mandat de Poutine, elles menacent aujourd’hui son pouvoir, qui semble faire les frais de ce paradoxe.

Verdict en mars prochain pour un deuxième et dernier round, à l’occasion du rendez-vous présidentiel…

Garçon, une taqiyya pour Ennahda ?

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Cette semaine, le groupe parlementaire majoritaire à l’Assemblée Constituante tunisienne, issu du mouvement islamiste Ennahda, a sanctuarisé le Code du Statut personnel hérité de Bourguiba en lui conférant le statut de loi organique, uniquement révocable par une majorité des deux-tiers.
Vous avez bien lu, l’interdiction de la polygamie et l’ensemble des droits accordés aux femmes par Bourguiba (à la regrettable exception de l’héritage, une femme touchant moitié moins qu’un homme) ont été consacrées par les ouailles de Ghannouchi, en nombre à l’Assemblée. Que faut-il en déduire ?

Faute de lire dans le marc de café turc, l’observateur est condamné à conjecturer. D’aucuns soulignent ainsi la nécessité de compromis à laquelle est astreint Ennahda, du fait de sa majorité relative à l’Assemblée et des pressions de ses partenaires de gauche (Takkatol, CPR) peu enclins à enterrer le « modèle tunisien ». D’autres souligneront le poids des députés (et non député-es, la fonction étant neutre, comme le rappellent nos avisés Immortels) femmes au sein même du groupe islamiste qui doivent leurs fauteuils à la version tunisienne de la loi sur la parité. Certains feront enfin l’hypothèse d’un pas tactique de la part d’Ennahda, maître de l’art (pourtant chiite) de la taqqiya. Cette technique de dissimulation sert souvent de grille de lecture aux faits et gestes des barbus, notamment pour comprendre l’apparence de respectabilité de certains intellectuels musulmans…

Toutes ces interprétations se valent et, à ce stade, on ne saurait laquelle favoriser. Il y a aussi d’autres éléments en ligne de compte : qu’Ennahda veuille rassurer Paris en avançant à pas feutrés, ou que le statut de la femme, on pourra toujours en reparler quand les deux-tiers de l’Assemblée seront des islamistes « modérés »…

Côté tracasseries sociétales, si les femmes ne semblent- pour l’instant- pas menacées par le débouché politique de la « Révolution du Jasmin » (appellation d’origine médiatique que ses auteurs n’assument plus, on le comprend !), d’autres catégories de population pourraient passer sous la toise de la piété obligatoire.

Que l’on songe par exemple aux réfractaires au jeûne du Ramadan, déjà sous la pression sociale de leurs compatriotes pratiquants, ou au brave Joseph qui vend discrètement de gras sandwichs au jambon de porc à La Marsa tout en assumant fièrement son identité d’israélite tunisien.
Quant au pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba à Djerba, il méritera d’être examiné de près… si son organisation est maintenue avec Ennahda au pouvoir.

Flash Gordon à Kampala

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L’Afrique est un large continent de l’hémisphère sud, dont les sous-sols regorgent de pétrole et d’uranium, et que les hommes ont recouvert de sable et de savane pour cette raison. Le guépard y côtoie le fourmilier, les singes arboricoles jouent à la belote avec les tigres à l’heure où les grands fauves vont boire, et la hyène tachetée vit en bonne harmonie avec l’autruche altière. Les hommes vont et viennent, portés par les dunes, sous l’accablant soleil de plomb. Ils baladent des chameaux dans le désert ou promènent des touristes hollandais en surpoids, à bord de jeeps fatiguées, pour des safaris-photos qui susciteront de mortelles soirées diapositives quelque part au sud d’Amsterdam.

L’homme occidental, terne, à chapeau mou, s’est longtemps cru chez lui dans ces contrées luxuriantes. C’est pour cette raison que le français, aux commencements de la conquête spatiale, dans les années 60, a choisi de faire décoller son immortelle fusée Véronique aux confins du Sahara[1. Qui lui appartenait contractuellement] afin de projeter dans l’espace son tout premier satellite Astérix, dont l’histoire a oublié le nom, mais dont on peut observer des vestiges curieux au Musée de l’air du Bourget. Si les Français ont ensuite dû se résoudre à faire décoller la fusée Ariane du sol guyanais, le démon du spatial ne semble pas avoir déserté le continent africain…

L’AFP nous apprend en effet qu’un certain Chris Nsamba, doux dingue et rêveur, construit sans relâche une navette spatiale dans le jardin de sa mère, avec pour objectif « d’envoyer le premier ougandais dans l’espace ». Car oui, Chris est Ougandais… l’Ouganda, pays mal connu indépendant depuis 1962 et ayant eu à souffrir, dans les années 70, de la dictature d’Idi Amin Dada, de triste mémoire. « Au début, les gens du coin venaient pour voir et disaient qu’il était fou, mais ils sont impressionnés à présent, quand ils reviennent », assure la mère de Chris, Sarah Lugwama, désignant un groupe de huit bénévoles en train de poncer une aile de l’imposante navette entreposée dans son jardin de Ntinda, dans la banlieue de la capitale Kampala.

L’engin spatial, d’une envergure de 10 mètres environ, a été baptisé Faucon africain. Avec une inébranlable confiance de capitaine d’industrie, le Von Braun africain déclare : « D’ici cinq ans, nous aurons procédé à un essai dans l’espace et d’ici une décennie, nous aurons envoyé un homme dans l’espace ». L’aventureux visionnaire a su émouvoir bien des amoureux de l’espace, dont il a obtenu le soutien moral, matériel et financier. Un certain Nixon Lukenge, 25 ans, imprimeur ougandais « à son compte », explique à l’AFP : « …dès que j’ai un peu de temps libre, je viens ici travailler sur le projet ». Même le président du pays, Yoweri Museveni, a promis à Chris Nsamba une aide financière gouvernementale afin qu’il fasse de l’Ouganda une puissance spatiale de premier plan, avec la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et depuis peu la Chine et l’Inde…

Nous tairons pudiquement les principales données socio-économiques accablantes indiquant que vivre en Ouganda – malgré la grâce quotidienne du fourmilier et le rire sonore du singe arboricole – ce n’est pas si évident au jour le jour. Nous ne dirons rien non plus – charitablement – des finances du pays, qui devraient– raisonnablement – interdire tout investissement aussi exotique qu’un « programme spatial ». Pâmons-nous plutôt devant ce pays amusant qui, au fond du gouffre, peaufine son rêve, conquérir non pas l’Occident, ni le monde, mais…l’espace intersidéral… « Flash Gordon Chris Nsamba », quoi…

Qui dit mieux ?

Garaud 3- NKM 0

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Lundi soir, alors que Standard and Poor’s venait de mettre sous surveillance les derniers détenteurs AAA de la zone euro, Yves Calvi avait concocté un plateau intéressant. Pour commenter l’accord Merkel-Sarkozy, une ministre, NKM, un représentant du Parti socialiste, Arnaud Montebourg, accusé de germanophobie depuis quelques jours, Laurent Joffrin et Alain Lamassoure parce qu’il faut quand même s’emmerder un minimum dans ce genre d’émission et, last but not least, Marie-France Garaud.

Marie-La-France, comme elle fut jadis surnommée, s’est occupée de Nathalie Kosciusko-Morizet, sous l’oeil ravi et approbateur d’Arnaud Montebourg. Elle lui a donné une leçon en trois temps, la reprenant comme un professeur intransigeant confronté à une élève médiocre.

1er temps : NKM évoque Bismarck, l’homme qui a fait la guerre à la France. Garaud lui rappelle que c’est la France qui a déclaré la guerre à l’Allemagne de Bismarck en 1870. Au passage, elle rappelle que le chancelier est considéré comme un héros en Allemagne. NKM est recalée en histoire.

2e temps : NKM évoque le fait que Nicolas Sarkozy a réussi à s’opposer à la volonté d’Angela Merkel, qui souhaitait que les budgets soient soumis à la cour de justice européenne. Garaud la coupe : « Elle ne pouvait pas ! La Cour de Karslruhe le lui interdit ! » Et ajoute devant sa jeune élève « L’Allemagne joue au billard à trois bandes, pendant que la France joue à la pétanque ». Citation de la soirée, à l’évidence. Géopolitique : NKM recalée.

3e temps : NKM évoque sa définition de la souveraineté la réduisant à la « capacité à agir ». Marie-France Garaud rappelle à la ministre son grand-père Jacques Kosciusko-Morizet, qui avait travaillé avec elle sur les accords de Maastricht en 1991. « Ce n’est pas parce qu’on supprime les panneaux indicateurs sur les routes qu’elles cessent de nous conduire là où elles vont », aurait dit l’ancien ambassadeur du Général, à propos de la suppression in fine du terme « à vocation fédérale » initialement prévu dans le Traité. Jacques aurait donc dit à la petite Nathalie que, du fait de la monnaie unique, la souveraineté de la France était déjà bien entamée par cette notion fumeuse de souveraineté partagée et qu’elle était aussi recalée en droit constitutionnel.

Montebourg s’est régalé de compter une alliée si précieuse face à la représentante du gouvernement. Plus tard, il s’est payé le luxe d’évoquer la célèbre citation du Général de Gaulle sur la politique de la France et la Corbeille. Ils ont terminé la phrase en choeur. Marie-La-France s’est également autorisée une petite pique en direction de son allié d’un soir, lui reprochant d’avoir approuvé le traité de Maastricht. D’un geste de la tête, Montebourg a fait amende honorable. Décidément, c’était une bien belle émission.

La busophobie, ce vice impuni

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Buse de Harris. Source : au-jardin.fr

Il faut bien le reconnaître, j’ai beaucoup de mal à sacrifier aux rites de notre époque. Par exemple, à l’instar de Marc Cohen et d’Eric Zemmour, j’ai du mal à m’habituer aux différentes repentances et à m’accuser, ainsi que les miens, de toutes les phobies possibles et imaginables.

Déballer mon intimité à tous les passants et faire un coming-out comme le premier député UMP venu ne font pas partie de mon éducation ô combien réactionnaire[1. Je me souviens d’un oncle libertaire qui m’avait expliqué que je n’avais pas été éduqué mais dressé. Un peu comme un berger allemand… Tonton devait être libertaire et aussi légèrement germano-canino-phobe.].

Mais pour fêter Saint-Nicolas[2. Je parle évidemment du monsieur barbu qui apporte du chocolat. Ni du président que j’ai déjà assez éreinté la semaine dernière. Ni de mon candidat préféré, qui à d’autres chats à fouetter et de parrainages à récolter.], j’ai décidé de faire d’une pierre deux coups. Je vais, devant vous, effectuer un coming-out phobique.

Chers amis et lecteurs, depuis ma pré-adolescence, je suis touché par une phobie moins rare qu’elle n’y paraît[3. L’an dernier, un collègue et néanmoins ami m’a même avoué posséder la même tare.], surtout chez ceux qui vivent ou ont vécu à la campagne. Je suis busophobe. J’ai décidé de le confesser en public grâce à ce billet d’humeur.

Vous me rétorquerez que ma notoriété reste insuffisante pour que l’AFP fasse de ma busophobie le sujet d’une dépêche. Et vous aurez raison. Mais une bonne partie des miens connaît ma phobie. A tel point qu’à mes quarante ans, ma famille m’a offert une buse empaillée de toute beauté, non sans avoir vérifié auprès d’un cardiologue si je ne risquais pas d’y passer en ouvrant le paquet.

Croyez bien que je suis conscient de la honte qui me frappe. Une buse, après tout, n’a jamais bouffé autre chose que des animaux bien plus petits que moi. Mais c’est plus fort que moi. Puisqu’on est dans le coming-out phobique, allons-y carrément : avouons la raison de cette montée d’adrénaline à la vue d’une buse sagement posée sur un piquet alors que j’effectue une promenade à vélo[4. En voiture, j’ai moins peur. Je me sens protégé. Évidemment, avec une décapotable, le problème se poserait autrement… ].

Laissez-moi vous expliquer l’origine de cette peur panique. Je devais avoir une dizaine d’années lorsque j’ai croisé le regard d’une buse qui venait de se faire truffer de plombs à grive. Elle était debout sur ses pattes, avait déployé ses ailes de toute son envergure, et m’a fixé avec ses petits yeux perçants.

Dernière chose : je tiens à présenter mes excuses aux amis qui trouveront que cette impudeur ne me ressemble guère. Ils doivent comprendre qu’aller à contre-courant de son époque devient parfois épuisant. Et, après tout, puisque je viens d’avouer ma faute, Alain Juppé ou Cécile Duflot viendront peut-être témoigner en ma faveur et alors échapperai-je à l’enfermement dans la fameuse cage aux phobes que Philippe Muray avait naguère décrit.

Ou pas.

Soucis d’argent en Argentine

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Photo : Hamster Rave.

En Argentine, il y a comme un air de déjà-vu : le cours du dollar s’envole. Alors qu’il valait 3.8 pesos en 2009, le billet vert s’échange aujourd’hui contre 4.3 pesos. Pas grave me direz-vous ? Oh que si ! Je viens de citer les taux officiels mais au marché noir, le taux de change est de 5.2 pesos pour un dollar. La dépréciation rapide du peso argentin et a fortiori l’écart entre le cours officiel et le cours du marché noir montrent que le miracle argentin bat de l’aile. Et si les Argentins se tournent de plus en plus vers le dollar, c’est parce que ils veulent se protéger contre l’inflation. En effet, les prix galopent, surtout si l’on en croit les chiffres officieux[1. Depuis que le gouvernement a resserré son contrôle sur l’Institut national de statistiques en 2007, l’information fournie par cet organisme est sujette à caution] (8% depuis début 2011 selon les données fournies par l’Etat, trois fois plus selon d’autres estimations).

Autre effet de l’inflation : les capitaux fuient l’Argentine à un rythme qui ne cesse de s’accélérer, traduisant les craintes des entreprises et des investisseurs. Or, dans ce pays qui, faute d’avoir remboursé sa dette publique en 2002, ne peut pas se financer sur les marchés internationaux, les réserves de devises sont essentielles pour soutenir la monnaie nationale et maîtriser le taux de change.

Mais les citoyens et les entreprises argentins ne sont pas les seuls à exprimer des doutes face à la politique économique de menée par la Casa Rosada. Les pays voisins commencent eux aussi à perdre patience. Car si l’Argentine a pu remonter la pente après la faillite de 2002, c’est notamment grâce à une politique protectionniste, autrement dit sur le dos de ses partenaires commerciaux. Daniel Asori, vice-président et ancien ministre de l’économie uruguayen, est l’un de ceux qui dénoncent des mesures asymétriques vidant le Mercosur[2. Le marché commun des pays d’Amérique du Sud] de sa substance. On entendrait le même genre de critiques au Brésil, et ce n’est pas le refroidissement économique qui va arranger les choses.

Après sa réélection triomphale à la présidence de la République fin octobre, afin de lutter contre la fuite des capitaux et d’enrayer la dépréciation du peso, Cristina Fernandez de Kirchner s’est empressée de contraindre les plus gros exportateurs nationaux, notamment les sociétés minières et pétrolières, à rapatrier et à convertir en pesos les devises générées par l’exploitation des ressources du pays.

De nouvelles conditions à la conversion des pesos en dollars ont également été imposées pour compliquer la convertibilité de la monnaie nationale. La présidente s’est ensuite attaquée à la gestion des comptes publics dont le déficit avoisine les 3.5% du PIB. Ce déficit est en partie creusé par les subventions diverses, dont celles accordées aux entreprises pour compenser le gel des prix en 2004 (essentiellement dans les secteurs des transports publics, de l’énergie et de l’alimentation). Un autre poste, voisin, pèse elle aussi lourdement sur les comptes de l’Etat : les aides aux entreprises (comme celle accordée à la compagnie aérienne nationale, Aerolinas Argentinas, nationalisée en 2008 et actuellement déficitaire). A l’heure actuelle, Kirchner opte clairement pour la rigueur et la réduction des dépenses publiques, une politique qui va probablement gâcher l’un des plus grands succès du modèle argentin : la baisse significative de la misère.

Ironiquement, la situation actuelle de l’Argentine rappelle celle des pays européens à la fin des années 1970 et au début des années 1980 : protectionnisme, guerre de dévaluation et d’inflation. Cela devrait nous rappeler pourquoi le PS et le PCF ont fait demi-tour en 1983.

Or, si après la faillite de 2002, l’Argentine était parvenue à remonter la pente en reprenant la main sur l’économie, cette politique semble aujourd’hui à bout de souffle. Après l’extinction de l’incendie de la crise de 2001 par le recours au protectionnisme, ce modèle arrivant à échéance, il est temps de passer à l’étape suivante.

Malgré l’inconfort intellectuel que cette pensée suscite, retenons qu’il n’y a pas une seule politique économique valable en tout temps et en tout lieu. Parfois, il est même recommandé de tourner le dos à ce qui était une idée géniale dix ans plus tôt…

Tous les islamistes sont modérés

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On n’a pas attendu Einstein pour savoir que tout jugement de grandeur est relatif. On est grand ou petit, gros ou maigre, l’eau est chaude ou froide selon l’autre terme de la comparaison.

Pour rester optimiste sur l’avenir du Moyen-Orient, et se réjouir sans arrière-pensée du printemps arabe, il suffit donc d’être relativiste, et d’admettre que les islamistes qui nous font peur, et que nous hésitons à applaudir et à soutenir, sont en réalité des modérés. Il suffit de poser pour principe premier que l’islamisme n’existe pas, et qu’il n’y a que des islamistes, qui sont par définition tous plus modérés les uns que les autres, les uns par rapport aux autres.

Alors nous commencerons par soutenir avec enthousiasme l’islamisme turc, qui est si modéré comparé à celui des Frères musulmans, que nous soutiendrons très vite car il est très modéré par rapport à celui des salafistes, que nous nous interdirons immédiatement de critiquer car ce sont des modérés pour peu qu’on les compare à Al Qaïda, qui a aussi ses extrémistes, lesquels, après tout, n’ont détruit que deux immeubles new-yorkais sur des milliers.
Je dis cela parce que j’ai été indigné par l’interview de Jeannette Bougrab, secrétaire d’Etat à la Jeunesse dans laquelle elle répond ainsi aux questions du Parisien

« Question: En Tunisie, au Maroc et en Egypte, on assiste à une poussée des islamistes. Cela vous inquiète-t-il?
Jeannette Bougrab : Oui. C’est très inquiétant. Je ne connais pas d’islamisme modéré.
Q: Il ne faut pas croire ceux qui se présentent, ou que l’on qualifie, de « modérés »?
JB: Non. L’égalité ne peut pas être à géométrie variable. L’État de droit se mesure notamment en fonction du degré ou du respect des droits des femmes et je n’accepte pas l’idée qu’on puisse fonder une Constitution sur la charia, système religieux fondamentalement inégalitaire. La démocratie n’est pas un supermarché où l’on pourrait prendre uniquement ce qui nous fait plaisir.
»

Et la suite à l’avenant…

Ma parole, elle voudrait que les femmes et les partisans de la liberté de conscience votent pour Nicolas Sarkozy qu’elle ne s’y prendrait pas autrement !

Dès qu’on a la répartie de la gauche, on vous prévient.

L’enquêteur empêtré

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Michel Taubmann.

Décidément, l’affaire DSK a des conséquences à tous niveaux. Après nous avoir révélé l’existence d’un nouveau comportement intime (le binge-fucking) que l’on peut définir comme la faute morale en 7 minutes chrono, les suites de l’histoire du Sofitel modifient profondément les règles du journalisme.

Certes, avant le 14 mai 2011, on connaissait le roman-enquête où un écrivain mène l’investigation, comme Bernard-Henri Lévy après l’assassinat de Daniel Pearl. Avec l’affaire du Sofitel, on découvre l’enquête-roman menée par un grand journaliste, Ivan Levaï, mais uniquement en qualité de proche, de quasi-parent de DSK, livrant sa conviction intime, ses conceptions personnelles du viol et du comportement supposé des femmes africaines… En fin de compte, se livrant surtout au ridicule.

Quant au dernier avatar de l’investigateur tous azimuts, il s’agit du biographe officiel : Michel Taubmann. Biographe officiel, cela sonne comme hagiographe ficelle. On voit bien ce qu’a été la fonction de biographe du prince par le passé, notamment dans des régimes totalitaires où il fallait gommer untel sur une photographie ou untel autre dans une correspondance pour que le grand homme dont on conte la geste ne soit pas embarrassé aux entournures par des amitiés gênantes. Bref, réécrire une vie pour la postérité et la gloire.

Aujourd’hui, à l’époque du tweet, du mail, du SMS et de la presse en ligne, il semblerait que cela fonctionne toujours de la même façon, mais sous couvert d’enquête. On gomme, on efface, on glisse pudiquement sur les faits mais on s’interroge, voilà la nouveauté.

Ainsi selon Michel Taubmann, DSK aurait été victime d’un complot. La preuve, c’est qu’un grand journaliste indépendant, Edward Jay Epstein du New York Review of Books, le dit aussi. On apprendra incidemment qu’il est par ailleurs l’ami de Taubmann, mais seuls les mauvais esprits s’en émouvront.

Que s’est-il donc passé à l’hôtel Sofitel de New York ? Bien que consentie, la relation avec Nafissatou Diallo a été (et c’est l’un des éléments nouveaux de cette enquête) « stupide ». Ce point, affirme Taubmann, a été validé par DSK lui-même. On comprend que cette information tenue de la bouche du cheval, comme on dit, soit essentielle.

À ce stade du récit, rien ne prouve cependant que DSK ait dit quoi que ce soit de ce genre à son biographe. Depuis jeudi dernier, nous avons même la preuve que l’ancien patron du FMI a pris ses distances avec son ex-meilleur biographe. Son communiqué de presse est du genre cinglant : « Face à la multiplication récente d’interprétations d’événements me concernant, je tiens à affirmer que je ne suis engagé ni par les écrits, ni par les déclarations ou témoignages de quiconque, souvent inexacts ». Un recadrage qui n’a pas l’air d’affecter Michel Taubmann plus que ça. Voilà ce qu’il a par exemple déclaré à 20 minutes : « Le communiqué dit simplement que ce n’est pas Dominique Strauss-Kahn qui a écrit le livre, mais Michel Taubmann, ce qui est vrai. On a confondu deux choses : les déclarations exclusives que j’ai recueillies auprès de Dominique Strauss-Kahn – et qu’il ne nie d’ailleurs pas – et l’enquête que j’ai écrite. DSK n’est pas engagé par les thèses que je développe ».

Ces précision posées, revenons à notre récit. La suite est plus troublante encore : DSK aurait été l’objet d’une provocation qui n’a que trop bien réussi. Un regard concupiscent de Nafissatou Diallo sur ses attributs aurait suffi à le convaincre de son désir (à elle, le sien ne suscitant pas d’interrogation) puis à céder à la tentation.

Un vaste complot qui se déciderait, si j’ose dire, en un clin d’œil… On vacillerait, on serait légèrement effondré dans ses certitudes si ces révélations n’intervenaient pas après l’affaire dite du Carlton et les virées de Dodo la Saumure au FMI. On se dit que les Russes ou les Syldaves qui ont envoyé Nafissatou pour piéger DSK sont vraiment des branquignols, et qu’il aurait mieux valu que les services secrets belges s’en occupent en retournant (façon de parler) Béa, la femme de Dodo. Tout aurait été plus simple et plus rapide.

Seulement voilà, les complots c’est compliqué et Michel Taubmann n’a pas de chance. Sa première biographie intitulée Le roman vrai est sortie quelques jours avant le cataclysmique du 14 mai 2011. La publication de sa contre-enquête arrive juste après le Carlton. Que voulez-vous, les faits sont têtus…même pour les biographes officiels.

Et l’identité chassa l’égalité

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Marie-George Buffet manifestant "contre les discriminations". PCF.

Comment ne pas être, pour l’essentiel, en accord avec l’analyse d’Alain Finkielkraut ? Je suis bien forcé d’admettre, comme militant communiste et ex-professeur en ZEP pendant vingt ans, que la question sociale ne peut plus, à elle seule, expliquer la sécession de fait de certains quartiers où, comme l’a montré Gilles Kepel, l’islam devient le pivot d’une nouvelle vie sociale qui se construit aux marges de la République.
Je l’avoue, je ne suis plus aussi certain que naguère qu’une École refondée, un retour au plein-emploi, un salaire minimum digne de ce non et une volonté politique claire de lutter contre les discriminations à l’embauche ou au logement suffiraient à faire revivre le « vivre-ensemble ». La crise dure depuis si longtemps, elle a tellement bouleversé les mentalités que les faits culturels ont désormais pris leur autonomie. À l’arrivée, la survalorisation de l’appartenance ethnico-religieuse rend toute adhésion à une citoyenneté d’autant plus problématique que la fin du service militaire et la sectorisation de plus en plus implacable de l’École ont fait disparaître les derniers endroits où, tant bien que mal, on vivait encore ensemble, fût-ce pour quelques mois ou années.

J’aimerais pourtant faire part de quelques objections et interrogations nées de la réflexion d’Alain Finkielkraut.
Dans son cours inaugural, pour mieux exposer la nature de la situation dans laquelle nous nous trouvons, il définit le changement ou plutôt les métamorphoses du changement. Ce n’est plus le changement célébré par la foi gauchiste et l’illusion lyrique de sa jeunesse, mais « un changement d’une autre nature » qui « a eu lieu sans nous. » Ce n’est plus « ce que nous faisons, mais ce qui nous arrive ». Encore une fois, il est difficile de récuser ce constat : les bouleversements de la société depuis quarante ans ne doivent pas grand-chose au gauchisme, ni même, et pour cause, à la gauche de gouvernement. Ce changement, dont nous ne serions pas les acteurs, évoque pour moi l’image du Marteau sans maître, de René Char.

Pour autant, j’ai du mal à croire qu’il soit impossible d’identifier les causes, voire de désigner les responsables, de ce quelque chose « qui nous arrive ». Car enfin, à lire Alain Finkielkraut, on finirait presque par croire qu’il s’agit d’un phénomène naturel et non un d’un processus historique.
De plus, si ce changement a quelque chose à voir avec « l’ampleur du phénomène migratoire et la révolution des moyens de communication », ces deux phénomènes ne le résument ni ne l’expliquent totalement. Ils sont des symptômes parmi d’autres. Dès 1973, Michel Clouscard pressentait, dans Néo-fascisme et idéologie du désir, que ce changement était la conséquence logique de la « pensée 68 » et du deleuzisme : l’hybridation réussie entre libéralisme économique et sensibilité libertaire est peut-être l’événement majeur des cinquante dernières années. « Il est interdit d’interdire » : ce slogan dont on observe les ravages qu’il a causés au vivre-ensemble est bien la traduction sociétale de la « concurrence libre et non faussée » chère aux eurocrates.[access capability= »lire_inedits »]

Alain Finkielkraut situe le commencement de la fin à Creil, en 1989, au moment où la question du voile fait irruption à l’École. C’est à cette occasion, deux ans avant Maastricht, que, pour la première fois, le clivage droite/gauche s’efface au profit de l’opposition entre républicains et libéraux. Six ans plus tôt, en 1983, la « Marche des Beurs pour l’égalité », organisée en réponse, déjà, à des émeutes urbaines dans la banlieue de Lyon, réclamait plus d’intégration, voire d’assimilation, sans la moindre connotation religieuse. Que s’est-il passé entre ces deux dates pour que la demande d’égalité se mue en revendication d’identité ? On peut au moins constater que ces six années sont précisément celles de la fameuse « parenthèse » libérale – qui ne s’est pas refermée depuis. Alors, je ne sais pas si cela explique tout, mais je suis convaincu que, quand on résiste au monde tel qu’il va par le repli identitaire plutôt que par la lutte sociale, il y a un problème. Et ce problème, c’est que le Politique ne fait plus ou pas assez son boulot.

Déplorant la mutation de la laïcité républicaine en laïcité libérale, Alain Finkielkraut semble l’imputer, au-delà des circonstances particulières qui ont placé l’islam en première ligne, à une irréductible singularité de cette religion qui la rendrait, en quelque sorte, ontologiquement incapable de s’adapter à la République. Pour ma part, je persiste à penser que, dans le cadre français, l’islam est une religion comme les autres, qui pose aujourd’hui les problèmes que posait le catholicisme hier. Lutter contre ses dérives et contre ses prétentions à investir l’espace public est une nécessité impérieuse autant que l’était hier le combat contre les velléités « temporelles » du catholicisme. On oublie un peu vite que jusqu’à la loi de 1905 – et même dans les années qui suivirent son adoption – la religion fut l’enjeu d’une quasi-guerre civile, largement aussi inquiétante que la situation de nos banlieues. Je n’en démordrai pas : comme le dit très justement Finkielkraut, notre tâche consiste toujours à faire prévaloir le « primat de la subjectivité » et le « principe d’autodétermination » de la conscience face à l’ « hétéronomie » que voudrait imposer le religieux. Quel que soit le nom qu’il prend et le visage qu’il affiche – ou, en l’occurrence qu’il masque.
Reste à savoir ce qui peut être tenté pour sauver ce qui reste à l’être. Outre sa très belle méditation sur la galanterie française à laquelle je ne peux que souscrire, Alain Finkielkraut ouvre deux pistes : l’identité et l’aidos.

À la différence de nombre de mes amis et camarades de gauche, je ne trouve pas choquant en soi que l’on cherche à définir ou à redéfinir notre identité commune, c’est-à-dire ce qui fait de nous un « Nous ». Et ce n’est pas à Finkielkraut qu’on rappellera les ravages causés par les pathologies de l’identité. Peut-on pour autant renvoyer dos à dos, comme il semble le faire, l’espérance jacobine d’un homme nouveau et la conception ethnico-romantique de Joseph de Maistre ou de Maurice Barrès ? Je me refuse pour ma part à accuser la Révolution française de « déni d’identité » quand elle inventa l’identité républicaine dont nous déplorons aujourd’hui la dissolution dans la sous-culture planétaire. Articulant national et mondial, particulier et universel, cette identité républicaine nous a permis d’accueillir sans nous trahir, d’intégrer sans nous renier. « L’identité est un lien fragile entre les vivants et les morts », remarque justement Finkielkraut. Comme le pensaient les hommes de 1789, elle est aussi un lien entre les vivants et les vivants. C’est seulement en redonnant vie à cette certaine idée de l’identité qu’on restaurera le « vivre-ensemble ».

Reste l’aidos, cette restriction de l’estime de soi qui permet de vivre avec l’autre, et dont les enseignants, confrontés à des monades ne connaissant que leurs désirs, peuvent constater la disparition. Oui, il y a urgence. Mais pas seulement pour les élèves. Grands patrons et autres traders gagneraient à faire preuve de cette restriction de l’estime de soi qui, depuis quelques décennies, n’est pas leur caractéristique principale. Au demeurant, Alain Finkielkraut ne dit pas autre chose quand il s’interroge sur le destin des « dreyfusards » d’aujourd’hui, ceux qui se dressent inlassablement contre tous les renoncements qui nous ont conduits là où nous sommes : « Qui nous dit que, dans un contexte de crise économique, de désindustrialisation massive, de chômage chronique, de circulation affolante des marchandises, des capitaux et des personnes, les héritiers du dreyfusisme ne seront pas violemment balayés ? » Finalement, je me demande si Alain Finkielkraut n’est pas de gauche.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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