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Scènes de précarité à l’INSEE

Photo : Airelle.info

Depuis René Guénon, on sait que nos sociétés modernes sont entrées dans le règne de la quantité et ne peuvent plus penser qu’à l’aide de chiffres. Guénon, ce penseur de la Tradition avec un grand T, y voyait le signe d’une décadence du monde vers les aspects les plus inférieurs de l’existence. Où est en effet le temps où, pour mesurer le monde et les choses, on prenait des unités de mesure qui renvoyaient à l’homme : le pied, le pouce ou la main ?

Mais enfin, il faut faire avec le réel comme disent aujourd’hui les messieurs Prud’homme de la soumission à l’ordre des choses (ou à leur désordre). Et il n’y a plus que les chiffres et leur utilisation statistique pour nous rendre compte du monde. Par exemple, on pourrait simplement dire que la France est devenue un pays où la précarité est la règle. C’est visible pour toute personne un peu lucide ou ayant un peu de cœur, ce qui revient au même, la lucidité étant la blessure la plus rapprochée du soleil, comme dit justement le poète. Mais alors, on vous objectera aussitôt : « Vous avez des chiffres ? Et puis d’abord, c’est quoi la précarité ? ». La précarité, par exemple, c’est quand ceux-là même qui sont chargés de la mesurer deviennent eux aussi des précaires. La déléguée CGT à l’INSEE (Institut National de la Statistique et de l’Etude Economique), Julie Herviant vient ainsi de déclarer : « Les enquêtrices de l’Institut sont devenues une sorte de sous catégorie C. »

Rappelons que l’INSEE est une administration publique chargée de choses aussi peu importantes que l’évaluation du taux de chômage, du taux de pauvreté, du pouvoir d’achat ainsi que du recensement de la population. Les enquêtrices sont justement ces jeunes filles qui frappent de temps à autre à votre porte pour savoir combien vous êtes et vous demander diverses choses en remerciant pour le café que vous leur avez proposé. Figurez-vous qu’elles sont payées à la pige, gagnent un salaire médian de 850 euros et ont à peu près autant de protection sociale qu’un berger kalmouk. On leur a bien proposé, début 2009 avec Christine Lagarde à la manœuvre, un statut un peu plus protecteur. Mais il ne faut pas rêver : cet acquis social était conditionné à une baisse de leur rémunération. Une baisse de salaire, quand on se trouve dans des parages aussi somptuaires que 850 euros, on imagine bien que les enquêtrices en question ont nagé en plein bonheur.

Après plusieurs années de négociations infructueuses, les « enquêtrices prix » sont donc en grève depuis le 7 novembre et les « enquêtrices ménages » depuis le 5 janvier. On dit les enquêtrices, parce qu’évidemment, le métier est très largement féminisé, à plus de 83%, femme et précaire ayant de plus en plus tendance à devenir synonyme sur le marché du travail. Et Julie Herviant de remarquer froidement qu’aujourd’hui, une enquêtrice embauchée à plein temps mettrait plus de dix-huit ans à atteindre le plus bas niveau de rémunération des autres agents de l’INSEE.

Ce conflit social, totalement passé sous silence alors qu’il touche des secteurs très sensibles en ces temps de crise et d’élection, illustre le fait que l’Etat soit le premier employeur de travailleurs précaires de France. Ainsi, en cette fin de quinquennat, la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux a clairement montré sa dimension purement idéologique.

Les fonctionnaires dans l’éducation ou la santé, la police ou les douanes étaient paraît-il trop nombreux. Il fallait les redéployer pour s’offrir de confortables réductions de dépenses publiques. Raté ! Car malgré cela, le déficit budgétaire est celui que l’on sait, la qualité des services publics rendus se dégradent tant qu’il a fallu massivement recourir à des contractuels sous payés – comme les enquêtrices de l’INSEE – pour empêcher le système de s’effondrer.

Dans un tel contexte, l’annonce de la création de 1000 postes au sein de Pôle Emploi lors du dernier sommet social ne sonne pas seulement comme une manœuvre électoraliste pour calmer la fureur des chômeurs et l’épuisement des agents. C’est aussi et surtout un aveu d’échec : celui d’avoir voulu faire passer les fonctionnaires pour des inutiles et des privilégiés alors qu’ils sont indispensables pour qu’un Etat digne de ce nom puisse accomplir ses missions, y compris par très vilain temps économique.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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