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Canada: (re)naissance du patriotisme?

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Fédéralisme bancal, libre-échange entravé, indépendance inachevée… Le Canada profitera-t-il des menaces de Donald Trump pour réaliser un sursaut national et se démarquer de son voisin américain?


Le Canada est le plus meilleur pays au monde.
Jean Chrétien, ex-premier ministre canadien, bilingue dans les deux langues.

« When I use a word », Humpty Dumpty said in rather a scornful tone, « it means just what I choose it to mean—neither more nor less.” “The question is,” said Alice, “whether you can make words mean so many different things.” “The question is,” said Humpty Dumpty, “which is to be master—that’s all.”1
Lewis Carrol, Alice in Wonderland.


Le Premier ministre canadien bientôt sortant, Justin « Blackface » Trudeau a défini avec éloquence et exhaustivité l’identité nationale : « Nous ne sommes pas américains ». Sic. Cela dit, les frontières artificielles qui séparent le désert culturel canadien de son voisin américain ne comportent pas que des désavantages : on y compte moins de fusillades dans les écoles, moins de télévangélistes pentecôtistes, moins de ghettos, pas de Vietnam, etc… On comprend ses craintes face l’expansionnisme, ou impérialisme américain, qui ont fait l’objet de fuites.

Mais selon la classe politique canadienne, la menace de droits de douane brandie par le président américain (pour l’instant suspendue pour un mois), renforce la cohésion nationale. Il ressort de certains sondages que même les Québécois seraient maintenant plus attachés à l’unité canadienne, séduits, comme Ulysse, par le chant (pourtant peu audible sur les rives du Saint-Laurent) de la petite sirène Mark Carney; le Québécois moyen docile et frileux est toujours plus terrorisable quand son petit portefeuille semble en jeu à court terme et il est insensible à cette réalité historique incontournable: depuis sa naissance en 1867, sur le plan économique, « le Canada », c’est l’Ontario. Sa loyauté est toujours monnayable. En monnaie de singe libérale et en bilinguisme à sens unique. Par contre, le pétrole n’est pas canadien, mais bel et bien albertain (qu’on se le dise!), comme le rappelle fermement la Première ministre Danielle Smith.

Bref, les autorités canadiennes, tant fédérale que provinciales, ont alors vertueusement proclamé leur attachement au libre-échange, plus de nature à assurer la prospérité économique de tous que le protectionnisme, lequel ne protège que les agents économiques inefficaces. Voilà qui est bel et bien. Cependant, les provinces devraient balayer devant leurs portes, trop souvent verrouillées à double tour. On peut même féliciter Trump de les avoir réveillées à cet égard.

Petit rappel historique

Les textes constitutionnels de 1867 sont, sans équivoque, centralisateurs : la compétence fédérale est la règle, et la compétence provinciale l’exception. Cet équilibre était respecté par la Cour suprême du Canada à ses débuts… jusqu’au jour où, en 1881, le conseil privé de Londres (qui était alors la plus haute juridiction d’appel), renversa les rôles par l’arrêt Citizens’ Insurance of Canada c. Parsons, une jurisprudence scandaleusement politique fondée sur de grotesques acrobaties verbales, qui amorça la décadence de la compétence pourtant exclusivement fédérale en matière de « réglementation du trafic et du commerce » (cf. paragraphe 91(2) de la Loi de 1867). Par la suite, la Cour suprême, telle une inexorable tumeur cancéreuse, a achevé le travail en en faisant une lettre (relativement) morte.

A lire aussi, du même auteur: Prospective canadienne

Voilà pourquoi les provinces (et surtout le Québec) ont pu mettre en place depuis des décennies des barrières à la circulation des biens et services, ouvertement, ou, de manière (à peine) déguisée, par la sournoise technique de la réglementation.

Un exemple

Le rond-de-cuir fédéral résidant à Gatineau (Québec) qui, à la sortie du bureau à 17h00, achète sa bouteille de vin à Ottawa (Ontario) qu’il ramène pour le souper, en v.o., (le dîner, en v.f.) est, quand même, censé payer la taxe québécoise ! La Cour suprême du Canada enseigne, de manière générale, que les restrictions dans le transport interprovincial d’alcool sont légales, même si, en pratique, il est souvent difficile de les faire respecter. La liberté du Français frontalier d’acheter son tabac ou son essence à Esch-sur-Alzette (Luxembourg), met en relief l’absurdité de l’état du droit canadien. Par contre, n’ont rien de théoriques les entraves aux activités de très nombreuses entreprises, notamment dans le bâtiment.

(Les menaces trumpesques ont un côté positif : elles donnent lieu actuellement à des discussions entre les provinces et le gouvernement fédéral afin de faire une réalité du libre-échange interprovincial… enfin?).

Pour conclure au sujet des absurdités de l’État canadien, il faut en noter une, et non des moindres, qui concerne la (pseudo)indépendance constitutionnelle obtenue en 1982. Contrairement à la légende qui court même dans les milieux juridiques canadiens, le Canada n’a toujours pas sa propre « constitution » suprême, au sens notamment américain ou français du terme.

Ce terme ronflant de « constitution » y englobe, en fait, une multitude de lois éparses et de conventions non écrites, parfois issues du droit anglais médiéval ; aucun ministre de la Justice canadien n’a eu le simple bon sens de penser à une mise en ordre (compilation ou codification).

Pis, la Constitution Act 1982, en v.o. (Loi constitutionnelle de 1982 en v.f.) n’est même pas une loi, mais une simple annexe (!) à une loi du Royaume-Uni, la Canada Act 1982, en v.o. (Loi de 1982 sur le Canada, en v.f.), laquelle n’accorde, en substance, qu’une sorte de pouvoir réglementaire au Canada, qui demeure révocable. Au lieu d’aller s’aplatir abjectement devant l’épouse du prince Phillip à Londres, il suffisait au gouvernement canadien de faire, d’Ottawa, une déclaration unilatérale d’indépendance (UDI), comme d’ailleurs l’avait envisagé auparavant Pierre Elliott Trudeau, à laquelle ne se serait évidemment pas opposé le gouvernement du Royaume-Uni. Cependant, il n’eut pas la colonne vertébrale aussi solide que celle du Premier ministre rhodésien Ian Smith en 1965.

Les cérémonies de signature du 17 avril 1982 en grande pompe, auxquelles participa la monarque canadienne, ne furent qu’une mascarade.

Le roman national canadien : quelle épopée !


  1. « Quand j’utilise un mot » , dit Humpty Dumpty d’un ton plutôt méprisant, “il signifie exactement ce que j’ai choisi de signifier, ni plus ni moins”. « La question est de savoir, dit Alice, si l’on peut donner aux mots autant de sens différents ». « La question est », dit Humpty Dumpty, « de savoir qui est le maître, c’est tout. » ↩︎

Überraschung! L’arc-en-ciel vire à droite

C’est le sondage surprise de la campagne électorale allemande. Selon Romeo, site de rencontres homosexuelles, le vote des gays se porterait majoritairement vers la controversée AfD.


Un récent sondage sur l’application de rencontres gay Romeo a révélé un résultat inattendu : le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) est arrivé en tête des intentions de vote parmi ses utilisateurs. Un constat paradoxal, compte tenu des positions controversées de l’AfD sur les droits LGBTQ+.

Un sondage révélateur d’une tendance

Selon l’enquête, menée du 24 janvier au 2 février 2025, 28 % des plus de 60 000 personnes interrogées ont exprimé leur intention de voter pour l’AfD lors des élections législatives du 23 février. Bien que Romeo souligne que ce sondage ne constitue pas une projection électorale fiable, le large échantillon interrogé met en lumière une tendance marquante. Derrière l’AfD, les Verts recueillent 19,9 % des voix, suivis de la CDU (17,6 %), du SPD (12,5 %), du Parti de gauche (6,5 %), de l’Alliance Sahra Wagenknecht (4,5 %) et du Parti libéral (3,6 %).

L’analyse des résultats par tranche d’âge révèle une forte préférence pour l’AfD chez les jeunes électeurs LGBT. Dans la catégorie des 18-24 ans, le parti obtient 34,7 % des intentions de vote. Parmi les 25-39 ans, l’AfD est également la plus populaire, avec 32,3 %, et chez les 40-59 ans, avec 27,2 %. Une popularité qui diminue cependant chez les plus de 60 ans, où la CDU (21,7 %) et les sociaux-démocrates du SPD (20,8 %) dominent les suffrages.

L’AfD et les droits LGBT : un paradoxe ?

L’AfD, régulièrement critiquée pour ses positions hostiles aux droits des minorités, affiche pourtant un électorat significatif au sein de la population homosexuelle. Le parti, dont l’une des co-dirigeantes, Alice Weidel, est ouvertement lesbienne, s’est souvent opposé aux avancées en matière de droits individuels des personnes homosexuelles, tout en dénonçant la montée des violences homophobes qu’il associe à l’immigration de masse. Cette position ambivalente interroge sur l’adhésion croissante de certains électeurs gays à un parti perçu comme conservateur et identitaire. Elle pourrait cependant s’expliquer par une recrudescence des actes homophobes en Allemagne. En 2023, plusieurs associations ont émis des avertissements sur cette montée des violences perpétrées contre les homosexuel(le)s, pointant exclusivement du doigt la responsabilité de l’extrême-droite accusée d’utiliser une « rhétorique digne du III Reich » contre les LGBTQI+, plus particulièrement les personnes transgenres particulièrement visées.

Les droits LGBT en Allemagne : un combat de longue haleine

En Allemagne, l’homosexualité, longtemps réprimée par l’article 175 du Code pénal, notamment sous le régime nazi qui n’a pas hésité à la persécuter, n’a été totalement dépénalisée qu’en 1994. Le mariage pour tous a été légalisé en 2017, et les thérapies de conversions interdites trois ans plus tard. Une avancée majeure pour les droits des couples homosexuels. Cependant, des défis persistent, notamment en matière de reconnaissance des droits des personnes transgenres et de lutte contre les discriminations.

Une montée de l’extrême droite dans toutes les sphères ?

Le succès de l’AfD dans ce sondage illustre toutefois une tendance plus large, qui se dessine en Allemagne et ailleurs à l’international : la progression du nationalisme dans divers segments de la société, y compris dans des communautés historiquement marginalisées. Alors que l’Allemagne se prépare à des prochaines élections qui devraient ramener le pays dans les bras de la droite conservatrice (CDU/CSU), ces résultats soulignent la nécessité d’une réflexion approfondie sur les attentes et les préoccupations d’un électorat qui semble se détourner des partis progressistes au profit d’un discours plus radical.

Un phénomène qui semble similaire en Europe de l’Ouest. Selon Romeo, 29% des gays autrichiens voteraient en faveur de l’extrême-droite comme 12% des LGBTQ+ britannique. La France n’échappe pas au phénomène. On note ainsi une forte progression du vote RN/Reconquête parmi l’électorat gay français (de 19% en 2012, il est passé à 27% en 2022 selon un sondage réalisé pour le magazine Têtu), avec de plus en plus de voix, comme l’influenceur Yohan Pawer, qui se veulent représentatives de cette « droite homosexuelle » qui refuse d’être assimilée au militantisme. Des chiffres que réfutent fermement les associations de défense homosexuel(le)s dans l’Hexagone…

Des charges bancales contre Sarkozy

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Absence de preuves, accusateurs louches, magistrats acharnés… le procès du « financement libyen » de la campagne de Nicolas Sarkozy n’est pas à la gloire de la justice française. C’est ce que démontre l’accusé à chaque audience.


À la fin des Frères Karamazov, de Dostoïevski, Dmitri, accusé d’avoir tué son père, est renvoyé devant la justice. Le lecteur sait qu’il n’est pas coupable ; mais un faisceau d’indices particulièrement accablant le désigne comme tel. Kirillovitch, le procureur, en un réquisitoire terrible, égrène ces indices un à un, et, pour le public, ne met plus en doute la culpabilité du mis en cause. Fétioukovitch, l’avocat de la défense, sans savoir que son client est innocent, plaide alors longuement en sa faveur, et démonte une à une les « charges dont aucune ne soutient la critique, si on les examine isolément ». Je divulgâche : en dépit de sa plaidoirie brillante, et que le lecteur sait être conforme à la vérité, l’accusé sera reconnu coupable et condamné.

Bancal

Il me semble, à la lecture des comptes-rendus d’audiences concernant l’affaire libyenne, que l’on accable de même Nicolas Sarkozy sous un véritable déluge d’indices, mais dont aucun n’est sérieux, pris isolément. Le 10 février, l’ancien président de la République, entendu au tribunal, niait tout en bloc ; et pour cause ! pas une charge qui ne vacille : une poussée, elle s’effondre. Il ne s’agit pas ici de décréter péremptoirement l’innocence de Sarkozy ; seulement, de reconnaître que l’accusation a beau être hargneuse, elle n’en demeure pas moins bancale ; de fait, le doute subsiste.

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Pour commencer, l’accusé nie tout en bloc. Un détail, peut-être ; il n’empêche : quand la culpabilité ne fait pas de doute, on plaide coupable. Mais passons. La présidente, prenant les faits dans l’ordre chronologique, commence par rappeler l’origine de cette affaire : des accusations lancées par Mouammar Kadhafi et son fils, Seif al-Islam, étayées depuis par sept anciens dignitaires. Hélas, quelle crédibilité accorder à ces gens-là, dont l’un d’entre eux est le beau-frère du dictateur ? — alors même que c’est au palais de l’Élysée que s’est formée la coalition internationale contre le régime de Kadhafi. En janvier, Seif al-Islam a maintenu ses accusations ; réponse de Sarkozy : je ne l’ai jamais rencontré. Vous auriez pu, rétorque la présidente, passer par des intermédiaires ? et Sarkozy de lui demander à son tour : lesquels ? où ? quand ? comment ? Questions bien légitimes (car en droit français la charge de la preuve repose toujours sur l’accusation), auxquelles nous n’aurons pas de réponse…

Ragots ?

La présidente du tribunal s’intéresse ensuite au fameux document dévoilé par Mediapart et censé prouver un accord pour un financement à hauteur de 50 millions d’euros. Problème(s) : ce document, qui provient des services de renseignements libyens, n’est pas plus crédible que les témoignages des dignitaires du régime et du fils du dictateur ; puis la cour d’appel ayant été chargée de statuer sur la plainte pour faux portée contre l’écrit litigieux, — un accord de principe entre Moussa Koussa d’une part, Hortefeux et Takieddine d’autre part —, a justement relevé que l’hypothèse d’une participation d’Hortefeux à une telle réunion paraissait « fragile » au vu de l’examen de son emploi du temps à la période correspondante ; enfin, force est de constater qu’on éprouve toutes les peines du monde à rapporter la moindre preuve sérieuse et incontestable d’un fait aussi énorme, qu’un versement de 50 millions d’euros par Kadhafi à Sarkozy (pourquoi 50 millions, d’ailleurs ? quand le plafond des frais de campagne est fixé à 20 millions). Juste un exemple : l’argent aurait transité sur un compte « Rossfield », avant d’être transféré sur un compte « Cactus » ; mais si un lien existe entre « Rossfield » et Takieddine, la preuve d’un lien entre « Rossfield » et Sarkozy n’est pour le moment nullement démontrée ; puis, de ce compte « Cactus », on ne peut retirer pas plus de 10 000 euros par mois, et 100 000 euros par an ; comme le relève l’ancien président, « s’il fallait financer ma campagne par 10 000 euros, il faudrait dix ans »Le procureur aura beau insister : Nicolas Sarkozy se contentera de lui répéter que malgré le fait que les liens entre Takieddine et l’argent libyen ne font plus guère de doute, il n’est versé à la procédure aucune preuve d’un pacte de corruption le concernant, lui : « Est-ce que quelqu’un pense que Monsieur Takieddine est assez généreux pour me donner de l’argent ? » Non. Quant aux carnets du ministre Ghanem (retrouvé noyé dans le Danube : circonstance pour le moins troublante !), s’ils constituent un début de preuve, ils demeurent insuffisants à fonder une vérité judiciaire ; l’ancien président, qui ne les a jamais vus, les considère pour le moment « sujets à caution » : espérons que le procès puisse nous éclairer un peu mieux sur ce point précis.

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Quelle est donc la valeur de cette enquête qui ne repose que sur des témoins, morts ou vivants, tous plus indignes de confiance les uns que les autres, et ayant eu un intérêt manifeste à faire tomber Sarkozy ? Et si tout cela n’était en effet que « gossips » et « ragots » ? L’accusation parviendra peut-être dans l’avenir à verser des preuves un peu plus substantielles d’un financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. En attendant, il y a bien un fait qui reste avéré, et que l’accusé rappelle bien opportunément : c’est que personne n’avait jamais entendu parler de cette prétendue corruption, avant qu’il n’envoie des avions contre la dictature libyenne.

Médée massacrée par le woke

À l’Opéra-Comique, la mise en scène et la vidéo grotesques de Marie-Eve Signeyrole transforment Médée en malheureuse migrante victime d’une société patriarcale.


Evidemment, LA référence pour Médée reste la Callas, qui immortalisa l’opéra de Luigi Cherubini à la Scala, en 1953, dans la version italienne du chef d’œuvre lyrique, Leonard Bernstein au pupitre. Il y a une quinzaine d’années, le Théâtre des Champs-Elysées en avait présenté, sous les auspices de l’iconoclaste metteur en scène polonais Krysztof Warlikowski – cf. son Don Carlos, de Verdi, repris fin mars prochain à l’Opéra-Bastille – une production qui fit beaucoup jaser.

Voilà que la salle Favart s’empare à son tour de Médée, mais dans la version « opéra-comique », les récitatifs transalpins remplacés ici par les très beaux dialogues parlés, en alexandrins classiques, tel qu’en 1797 le livret de François- Benoît Hoffman en accompagna la création parisienne, au Théâtre Feydeau. Le compositeur natif de Florence n’a alors que 37 ans. Cela fait déjà dix ans qu’il s’est établi à Paris. En ces temps troublés de la Révolution, il n’est pas encore l’artiste officiel qui, dans son âge mûr, composera les somptueuses messes pour le sacre de Louis XVIII puis pour le couronnement de son frère Charles X, ou  encore ses deux requiem, l’un dédié à la mémoire de Louis XVI en 1816, l’autre, pour chœurs exclusivement masculins, en 1836, et qu’on servira d’ailleurs pour ses obsèques. Plus français qu’italien, Cherubini s’éteint en 1842, à l’âge canonique de 81 ans ; la France lui réserve des funérailles nationales.

Le hiératisme et la puissance orchestrale qui habitent déjà Médée feront l’admiration de Berlioz, de Brahms ou de Wagner. Ce néo-classique est déjà romantique dans l’âme. Ce n’est pas sans curiosité qu’on attendait cette approche vraisemblablement plus épurée qu’en proposerait pour l’Opéra-Comique, sur instruments d’époque, Laurence Equilbey à la tête de son Insula orchestra et de son chœur accentus, dans cette co-production avec l’Opéra de Montpellier. De fait, la formation privilégie la vivacité rythmique, le tempo rapide, le son percussif, au détriment du legato, des formidables volutes et de l’épanchement des cordes, et au prix d’une certaine sécheresse d’exécution.

En compensation, si l’on ose dire, la soprano libanaise Joyce El-Khoury campe le rôle-titre de la sorcière infanticide avec éclat, le ténor français Julien Behr incarne un Jason implacable, à la projection puissante, tandis qu’en Créon excelle la basse franco-irlandaise rocailleuse et tonnante Edwin Crossley-Mercier. Quant à Dircé, sous les traits de la soyeuse soprano Lila Dufy, ou Néris, rôle tenu par la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, elles ne déméritent ni l’une ni l’autre de ce casting de haute volée. Certes, il n’est pas facile, pour des professionnels du chant lyrique, de s’improviser également acteurs de théâtre : quoique se tirant fort bien de la diction exigée par la métrique classique, les récitatifs très conséquents, en vers, qui scandent airs, duos et sublimes morceaux d’ensemble de la partition, ne sont pas un sommet d’interprétation dramatique…

A lire aussi: Lyrique: un opéra-oratorio de Haendel sacrifié à la transposition scénographique

Tout serait donc… presque parfait, n’était la mise en scène proprement grotesque de Marie-Eve Signeyrole, à qui l’on doit également la conception et la réalisation de la vidéo inepte qui s’y superpose. Car Madame Signeyrole l’a décidé, celle qui clame « Ô Tisiphone ! implacable déesse/ Etouffe dans mon cœur tout sentiment humain./ Rends-moi ce fer échappé de ma main (…) L’épouse de Jason ne se réduira pas / A regretter un parricide » et qui, avant que d’assassiner ses deux enfants, « achève d’étouffer tout sentiment humain » en elle, eh bien, notre infortunée  Médée n’est, dixit l’entretien publié dans le programme, rien d’autre que « le fruit d’une société raciste et patriarcale », « une mère acculée, sans secours, prise dans un cycle de violences, de manipulations et d’abus ». Et l’auteur(e)  – l’autrice ? – sur sa lancée, de poursuivre : « il nous a semblé qu’il était peut-être temps de revoir nos jugements et de rouvrir certaines enquêtes pour mieux en comprendre l’histoire » [sic]. Nous y voilà : Médée est LA victime. À partir de là, tout est permis. Les personnages masculins de l’opéra, tant Jason que Créon, sont traités comme des mâles dominants, poivrots, tabagiques, tour à tour violeurs, peloteurs, abuseurs : des porcs comme les goûte un certain hashtag. Médée, elle, prend l’étoffe de la migrante (ne l’oublions pas, elle vient de Colchide, soit l’actuelle Géorgie), étrangère sacrificielle qui a trouvé asile en Corinthe (soit la Grèce actuelle, c’est-à-dire l’Occident, par extension) pour y subir l’exil –  regroupement familial avant la lettre. On se bouscule beaucoup sur scène, quitte à polluer la musique par un boucan intempestif, on s’envoie même à l’occasion des chaises de cantine dans la figure…  Plaqué sur un décor superlativement hideux de part en part, une vidéo, passant dans des formats variés du noir et blanc à la couleur, nous montre des balançoires vides (l’intention est-elle assez claire ?), les dessins des mioches (forcément traumatisés), des prunelles féminines en gros plan (ah, la Femme, avenir de l’Homme !), des cartoons U.S, etc. Les mouflets eux-mêmes, secondés par l’image (il est vrai que l’aîné des deux est très mignon), sont convoqués en chair et en os sur le plateau, et même la comptine de la Mère Michel a droit à sa récitation.

Autant d’incrustations sensées expliciter les trahisons, le parricide et le double infanticide de Médée, redoublée de surcroît par une comédienne (Caroline Frossard), laquelle plaque sur le livret un texte imposé renvoyant aux infanticides actuels, au cas où le spectateur (présumé un peu bête) passerait à côté du message  – texte dont l’édition du programme, curieusement, nous fait grâce. Au moment où se dénoue cette prise d’otage du lyrique par le woke, un sur-titrage occupe le fond d’écran : « j’aurais tellement aimé que quelqu’un arrête mon geste ! qu’il en soit autrement », est-il écrit.  

Beaucoup, parmi les spectateurs, attendaient surtout que s’arrête le massacre.


Médée. Opéra-comique en trois actes de Luigi Cherubini. Avec Joyce El-Khoury, Julien Behr, Edwin Crossley-Mercier, Lila Dufy, Marie-Andrée Bouchard-Mesieur… Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène et vidéo : Marie-Eve Signryrole. Orchestre Insula orchestra. Chœur accentus.
Durée : 2h40
Opéra-Comique, salle Favart, Paris. Les 10, 12, 14 février, 20h. Le 16 février, 15h.
Spectacle repris à l’Opéra Orchestre national de Montpellier les 8, 11 et 13 mars.

Se fondre dans l’histoire

Guillaume Perrault est un conteur, et Voyages dans l’histoire de France un formidable éclairage, honnête et précis, de grands évènements qui ont fait notre passé, de Louis XIV à Raymond Aron.


Dans Voyages dans l’histoire de France, Guillaume Perrault offre aux lecteurs passionnés d’événements en apparence bien connus, mais en fait méconnus, un bijou composé de quinze récits magnifiquement lustrés. La période va de Louis XIV – où l’on apprend les souffrances inouïes qu’endura le Roi-Soleil et pourquoi les courtisans portaient des perruques – à Raymond Aron, conduit par l’unique souci de la vérité, seul contre tous, avec ses analyses économiques et politiques qui ne cédaient rien aux bons sentiments dont se flattent les belles âmes.

Voilà un recueil tout en érudition, riche matériau, données précises, scènes éloquentes, le tout subtilement saupoudré d’humour et servi par une écriture d’une simplicité de bon aloi, claire, fluide, sans effets de manche. Guillaume Perrault, dans sa préface, se reconnaît Alain Decaux pour maître. Sa modestie l’honore : lui-même est un conteur. Le disciple égale déjà le maître, avec le sérieux pour guide et pour objectif le plaisir, celui de l’auteur comme du lecteur.

Les anachronismes n’ont ici aucune place, pas plus que les jugements a posteriori que se permettent les demi-habiles dans le surplomb péremptoire d’époques où, comme tout le monde, ils auraient eu le nez dans le guidon. Guillaume Perrault, qui a conscience de ce travers, se garde bien d’y tomber. C’est l’un des bénéfices de l’honnêteté intellectuelle élevée au rang de principe cardinal.

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Forte de cette assise faite de méthode rigoureuse et d’éthique impeccable, la curiosité est à la fête. Elle dope la lecture, les surprises mènent le train. Saviez-vous par exemple que Bonaparte était entré à Gaza à la tête d’une armée française, le 26 février 1799. Il s’agit d’un pan de la campagne d’Égypte. Pas vraiment un succès. Mais l’expédition, qui fut la deuxième entreprise coloniale de la France après l’expansion outre-mer encouragée par la monarchie, méritait d’être minutieusement décrite dans ses audaces comme dans son fiasco.

De la faillite de la banque de John Law en 1720, sous la Régence, Perrault écrit : « Une histoire passionnante et à peine croyable, haletante comme un roman. » C’est en effet le cas. Et le récit suit le rythme, quelles que soient les histoires. L’amour de Marie-Antoinette pour le Suédois Fersen, fascinante aventure sur fond de correspondance secrète ; la création de Science-Po après la guerre de 1870, l’énergie de son fondateur Émile Boutmy, puis l’évolution de l’école et ses métamorphoses… Et plus loin, « Accords de Munich : Daladier n’était pas un lâche ». Chacun de ces récits pèse lourd. Celui de Pompidou en particulier, personnage d’une trempe exceptionnelle, aux « vertus qui manquent tant à nos gouvernants ».

Guillaume Perrault tend à l’éloge et à la défense plutôt qu’au blâme et au procès. La tonalité bienveillante enrichit le recueil d’un attrait puissant. Ce qui n’empêche pas le conteur de placer son grain de sel. Voyez la superbe conclusion de « Guerres de Vendée : ces vérités qui dérangent ».

Les vérités qui dérangent : quel meilleur argument pour se lancer à corps perdu dans ces voyages ?

Guillaume Perrault, Voyages dans l’histoire de France, « Tempus », Perrin, 2025.

Un bon copain

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Emmanuel Macron a proposé Richard Ferrand pour succéder à Laurent Fabius à la tête du Conseil constitutionnel. Âgé de 62 ans, M. Ferrand est un fidèle de la première heure de M. Macron et l’ancien président de l’Assemblée nationale (2018-2022). L’Élysée a annoncé cette nomination dans un communiqué lundi soir. Son nom revenait souvent ces dernières semaines. Un choix qui remet en cause l’impartialité du président, selon de nombreux observateurs.


La nomination – ou du moins, le choix présidentiel – de Richard Ferrand pour le Conseil constitutionnel suscite polémiques et grincements de dents. Dès dimanche, Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des sceaux socialiste, jugeait cette décision consternante. Dans Le Monde, selon deux juristes éminents[1], l’affaire révèle que « nos gouvernants voient ces hautes nominations comme un portefeuille de faveurs à distribuer à leurs proches sur des critères exclusifs de proximité politique ». Ferrand n’est pas juriste – il a fait deux ans de droit – mais après la Cour de Comptes et le Conseil d’Etat, c’est le troisième socialiste nommé par Emmanuel Macron. Pas de en-même-temps, dans ce domaine !

La bonne affaire immobilière brestoise de Mme Ferrand

Curieusement, ce matin, la presse a des pudeurs de gazelle : personne ne reparle de l’affaire des Mutuelles de Bretagne. Les faits sont pourtant reconnus. Lorsque Richard Ferrand en était le DG, sa compagne a pu acquérir un bien immobilier sans débourser un centime (l’achat a été entièrement financé par un emprunt bancaire, car elle bénéficiait de la garantie de location des Mutuelles de Bretagne…). Le bien a ensuite été rénové par la mutuelle, et a donc pris beaucoup de valeur. Une très jolie opération. Après un premier classement sans suite à Brest, il y a eu ensuite une plainte d’Anticor, et une mise en examen de M. Ferrand pour prise illégale d’intérêts. Finalement, l’affaire est classée en 2022 pour prescription.

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L’absence de faute pénale n’efface pas la faute morale. La compagne de M. Ferrand a fait une affaire juteuse avec les Mutuelles de Bretagne qu’il dirigeait. Comme le dit une vieille blague juive, c’est cacher (« légal ») mais ça pue !

Un archi-fidèle

En réalité, le seul titre de M. Ferrand pour trôner au sommet de l’Etat de droit, c’est d’être un ultra-fidèle d’Emmanuel Macron. Si on ajoute qu’en 2023, il proposait carrément de changer les règles limitant le nombre de mandats présidentiels (et empêchant Emmanuel Macron de se représenter !), on comprend que, pour la République irréprochable, on attendra peut-être le dixième mandat…

On me reproche d’être naïve, on me dit que ce n’est pas nouveau et qu’on a toujours nommé des proches à ces postes. Peut-être, mais on peut aussi choisir des proches qui ont les titres universitaires qui vont avec une si haute fonction, et peut-être plus honorables. Il n’est pas inutile de connaître le droit, même si ce poste est aussi politique que juridique, ou précisément pour cette raison. Les décisions du Conseil constitutionnel ont un impact de plus en plus considérable sur notre vie publique, elles doivent échapper au soupçon de politisation.

De plus, le Conseil constitutionnel ne se contente plus comme en 1958 de vérifier la conformité des lois votées au Parlement à la Constitution. En élargissant à l’américaine le corpus constitutionnel auquel les lois doivent se conformer, jusqu’à de fumeux « principes généraux du droit » dont l’alambic est parfois fort mystérieux, le Conseil constitutionnel s’est arrogé un très grand pouvoir d’interprétation. Comme le Conseil d’Etat et la CEDH, le Conseil constitutionnel est toujours très sourcilleux sur les droits et garanties des individus (notamment les étrangers ou les délinquants qui doivent évidemment voir leurs droits assurés devant la Justice), jamais sur ceux de la collectivité. Il est donc devenu une juridiction (et ce n’est pas ce que voulaient de Gaulle et Debré). Il est déjà difficile pour les Français d’accepter qu’il puisse annuler des lois qui, selon la vieille formule, sont l’expression de la volonté générale ; le minimum, c’est qu’il semble impartial. Personne ne pourra sans rire qualifier Richard Ferrand de sage.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy chez Jean-Jacques Bourdin dans la matinale


[1] Dominique Chagnollaud et Jules Lepoutre https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/09/la-nomination-envisagee-de-richard-ferrand-a-la-presidence-du-conseil-constitutionnel-eclaire-le-peu-de-consideration-d-une-partie-de-notre-classe-politique-a-l-egard-de-cette-institution_6538326_3232.html

Des vessies pour des nazis

Gilles-William Goldnadel est consterné par le délire antitrumpiste des principaux médias de gauche.


J’ai toujours, on le sait, tenu les journaux de gauche d’une main précautionneuse, et regardé la télévision publique avec des lunettes critiques. Mais la quinzaine psychédélique qui vient de s’écouler aura été tellement pénible à vivre pour les antitrumpistes, que certains d’entre eux sont devenus fous et ont sombré dans le ridicule gazeux le plus hilarant, s’il n’était également affligeant.

Il y a eu d’abord l’affaire du salut hitlérien de Monsieur X, devenu subitement l’Obersturmführer Musk. Pour me moquer, j’ai montré sur la Toile le chef du Parti antisémite en train de faire le même geste tandis qu’il gesticulait à côté de Corbière. Je n’aurais pas osé pourtant en tirer la moindre conclusion en dépit du faible philosémitisme du tribun irascible qu’il m’arrive parfois de surnommer « Doriochon ».

Idem pour le président de la République qui, s’il n’a pas marché contre l’antisémitisme, n’a pas encore marché sur Paris, et qui pourtant a commis un geste identique en saluant des passants. Les hurluberlus qui ont accusé Elon Musk d’appartenir désormais à la Waffen SS ne sont pas seulement des quidams sur le Net. Ils écrivent dans Le Monde, dans Libération ou ont carrément un micro dans la Maison ronde. Fallait-il qu’ils soient dans le désespoir le plus noir pour sombrer ainsi dans le délire de vouloir faire prendre des vessies pour des nazis ?

A lire aussi: Discours de Trump en différé: comme un air de soviétisation en Belgique francophone

Comme pour achever de me donner raison, Jacques Weber, membre de la généreuse communauté artistique, dont on connaît depuis 1940 l’esprit de résistance, déclarait le 25 janvier sur RTL, avec la finesse qu’on lui sait : « Il y a une feuille de cigarette entre le nazisme et Trump. Trump est une ordure absolue, un gros dégueulasse qu’il faut supprimer littéralement. » Jamais personne n’avait parlé ainsi de Sinwar et Nasrallah. Il est vrai que contrairement aux nazis, ils n’auraient jamais osé toucher le cheveu d’un juif.

On croyait justement avoir touché le fond, on avait seulement de la boue jusqu’aux genoux. Car c’était compter sans une fantastique histoire belge. Mon lecteur a compris qu’il s’agit de la RTBF. La voilà qui a très sérieusement décidé de diffuser sur son antenne la cérémonie d’investiture de Trump en différé. Il s’agissait, à titre prophylactique, de soumettre au préalable son discours à des analystes sûrs et forcément plus intelligents qu’un vulgaire téléspectateur wallon comme une valise. La chaîne du service public audiovisuel belge francophone a nommé cela officiellement le « cordon sanitaire médiatique ». Nul dans la presse de gauche hexagonale n’a cru devoir même faire semblant de s’émouvoir.

Même ce fou de Gronadel, le héros de mon nouveau roman (Journal d’un prisonnier) n’aurait jamais osé.

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Les Hommes – et Femmes – du président

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On savait que Donald Trump voulait que son retour à la Maison Blanche déclenche une véritable révolution gouvernementale. Qui sont les personnalités dont il s’entoure pour arriver à ses fins ? Gerald Olivier, grand spécialiste des États-Unis, passe en revue les différentes nominations du président. D’abord, le « cabinet », c’est-à-dire ceux à qui il confie les portefeuilles de son administration. Demain, un second article traitera du « bureau exécutif » de Trump, constitué de ses plus proches conseillers.


Donald Trump avait promis de se mettre au travail dès le 1er jour et d’agir vite et fort. Il a tenu promesse. Il est même allé au-delà. Depuis le 20 janvier Washington est pris dans un tourbillon d’activité que le pays n’a pas connu depuis les premiers jours de l’administration Roosevelt en 1933.

Le président Trump a signé plus de deux cents décrets. Il a effectué trois déplacements, deux dans des zones récemment touchées par des catastrophes naturelles et humaines, la Caroline du Nord et Los Angeles, une au Nevada pour remercier ses supporters qui lui ont offert une victoire historique en novembre. Il s’est adressé aux plus grands chefs d’entreprises du monde réunis à Davos, pour leur dire que l’ère de la récréation globaliste et wokiste était finie. Désormais les États-Unis seront guidés par le bon sens et il n’y aura pas de meilleur endroit dans le monde pour investir. Il a donné une demi-douzaine de conférences de presse, certaines impromptues, et répondu à des dizaines de questions dont aucune ne lui avait été communiqué à l’avance et sans avoir besoin de lire une fiche. Il est même venu lui-même dans la salle de presse de la Maison Blanche, accompagné du vice-président, du nouveau secrétaire à la Défense, et du nouveau secrétaire aux Transports pour faire le point après la tragique collision d’un avion de ligne et d’un hélicoptère militaire au-dessus de Washington.

De mémoire de journaliste, jamais une nouvelle administration américaine n’a paru aussi active, impliquée et motivée. En dehors des décrets que Trump continue de signer, les deux premières semaines de son administration ont été dominées par les audiences de confirmation des membres de son cabinet et de son administration. L’occasion de revenir sur qui est qui et qui fait quoi aujourd’hui autour de Donald Trump. 

Le « cabinet » et le « bureau exécutif »

Pour rappel, il n’existe pas de « Premier ministre » aux États-Unis. Le président est à la tête  de son administration et conduit la nation. C’est lui qui cible l’objectif, donne le cap, décrit le chemin et dirige la manœuvre. Il est entouré d’un cabinet et d’un bureau exécutif.

Le « cabinet » se compose de quinze secrétaires, nommés par le président. Equivalents de ministres ils ont en charge la Justice (Attorney General), la Défense, le Trésor, la Sécurité intérieure (Homeland Security), les Affaires étrangères (State Department), l’Agriculture, le Commerce, l’Éducation, l’Énergie, la Santé (Health and Human Services), le Logement (Housing and Urban Development), le Territoire (Interior), le Travail, les Transports, et les Anciens combattants (Veterans Affairs). Le bureau exécutif rassemble un nombre variable de conseillers en lien direct avec le président : il s’agit du Directeur du renseignement national, du Conseiller à la sécurité nationale, de l’Ambassadeur à l’ONU, du Représentant aux échanges commerciaux, du Directeur de l’Agence pour la protection de l’environnement, du bureau du Budget (OMB, Office of Management and Budget), et d’autres. 

Donald Trump s’est adjoint un conseiller exceptionnel très spécial, Elon Musk, qu’il a placé à la tête d’un tout nouveau département le DOGE, pour « Department of Government Efficiency ». Musk a pour tâche de tailler dans la bureaucratie pour rendre l’action du gouvernement plus efficace et moins coûteuse. Au départ il était secondé par Vivek Ramaswamy, milliardaire et ancien candidat présidentiel républicain. Mais Ramaswamy s’est retiré dès les premiers jours, tant il est difficile d’exister à côté de Musk…

Le président peut également révoquer les directeurs de plusieurs grandes agences gouvernementales pour les remplacer par des gens à lui. Ce que Trump ne s’est pas privé de faire à la CIA et au FBI. Enfin il a nommé un nouveau « tsar de la frontière ». Quelles sont donc les personnalités nommées par Trump aux postes-clés de son cabinet ? 

Dircab et porte-parole

Le directeur de cabinet du président (White House Chief of Staff) est la personne incontournable à la Maison Blanche. Elle gère l’agenda du président et son accessibilité. Le pronom « elle » est ici approprié car pour la première fois de l’histoire des États-Unis le directeur de cabinet du président est une femme. Elle s’appelle Susie Wiles. Elle a 67 ans, vient de Floride. C’est elle qui a dirigé la campagne présidentielle de Donald Trump en 2024. Wiles possède 45 ans d’expérience politique ayant commencé comme assistante dans la campagne de Ronald Reagan en 1980… 

A lire aussi: La Dame de glace: la botte secrète de Donald Trump

Le propre d’un bon directeur de cabinet est de travailler en coulisse et d’être invisible du grand public. Les Américains verront très peu Susie Wiles. Le visage de l’administration sera celui d’une jeune femme blonde de 27 ans, Karoline Leavitt. Elle a été désignée porte-parole de la Maison Blanche. Elle sera l’interlocutrice des journalistes et dirigera tous les points presse. Sa jeunesse, ses compétences et son dynamisme sont à l’image de la nouvelle administration Trump. Née en 1997, Leavitt est diplômée de Saint Anselm College, une institution privée catholique du New Hampshire. Elle a soutenu Trump dès sa première candidature présidentielle, en juin 2015, alors qu’elle n’avait pas encore l’âge de voter et elle a fait ses classes auprès d’Elise Stéfanik, représentante républicaine de New York, devenue ambassadrice à l’ONU. 

Chris LaCivita et Susie Wiles, Washington, août 2023 © Alex Brandon/AP/SIPA

Karoline Leavitt a déjà donné plusieurs « briefings » devant la presse où elle a démontré sa connaissance des dossiers – elle s’est présentée sans la moindre note écrite – et son aplomb face aux journalistes et leurs questions parfois pernicieuses. Importante nouveauté, les conférences de presse de la Maison Blanche sont désormais ouvertes aux médias sur internet et au « podcasters ». Au grand dam des médias traditionnels, comme le New York Times ou CNN, qui n’ont plus de monopole d’accès au président. Ces auditions permettent de constater combien Donald Trump a rassemblé autour de lui une équipe de collaborateurs dévoués et loyaux, avec pour mission de recentrer leur ministère sur sa tâche centrale et d’éliminer l’emprise idéologique et en particulier le venin du wokisme au sein de la bureaucratie. Bref, faire le ménage à Washington.

Les grands portefeuilles

Au département d’État, Trump a nommé Marco Rubio, 53 ans, sénateur de Floride, ancien candidat à la présidence chez les Républicains, Américain d’origine cubaine, anti-communiste pur jus et un partisan d’une Amérique forte. Il a déjà tourné son regard vers l’Amérique latine, effectuant son premier déplacement international à Panama le 31 janvier. Lors de son audience de confirmation Rubio a résumé les principes de la politique étrangère de Trump en trois notions simples :  si une politique rend les États-Unis plus forts, plus sûrs et plus prospères, elle sera adoptée. Dans le cas contraire, elle sera rejetée.

Au Pentagone, le département de la Défense, Trump a nommé Peter Hegseth, un ancien marine de 44 ans, dont la mission sera de faire le ménage à l’intérieur de l’armée pour en éliminer le venin « wokiste » que les administrations Obama et Biden ont laissé s’infiltrer. Hegseth arrive sans expérience à un tel poste ce qui indique que Donald Trump entend exercer tout seul le rôle de commandant en chef des armées, que la Constitution lui réserve. Les Démocrates ont dénoncé son manque d’expérience et ont attaqué son caractère lors de son audience de confirmation. Sans le déstabiliser. Ni faire dérailler sa nomination. Hegseth a prêté serment le 27 janvier.  

Au Trésor, Trump a désigné Scott Bessent, un manager de fonds d’investissement de 62 ans. Bessent, comme Trump, croit à la vertu des tarifs douaniers. Il y voit une source de revenus et une protection pour l’emploi. Bessent est homosexuel et sa nomination à un tel poste est également historique. Très à l’aise lors de ses audiences de confirmation, Bessent a insisté sur ses trois priorités : favoriser la croissance économique, lutter contre l’inflation, soutenir la réindustrialisation des États-Unis. 

Le département de la Justice sera dirigé par une autre femme, Pam Bondi, qui a occupé ce poste pendant huit ans en Floride. Initialement Trump avait désigné Matt Gaetz, un jeune élu conservateur de Floride. Mais Gaetz, très controversé et visé par une enquête interne du Congrès, a retiré sa candidature et Trump s’est tourné vers Bondi, qui a déjà travaillé au sein de la Maison Blanche lors du premier procès en destitution intenté contre Trump en 2020. C’est une jolie femme blonde aux cheveux raides qui a 59 ans mais en paraît 39 ! Sa tâche sera de recentrer le département de la Justice sur sa fonction originelle, la lutte contre la criminalité et d’assurer qu’il existe bien aux États-Unis une seule et même justice pour tous. Sous l’administration Biden et la direction de son Attorney General Merrick Garland, la justice américaine a été instrumentalisée et détournée pour nuire aux conservateurs, aux catholiques et aux supporters de Trump.

Éliminer le wokisme

Le Département de la Sécurité Intérieure (DHS) a été confié à Kristi Noem, gouverneur du Dakota du Sud depuis 2018. Noem est une femme de 53 ans qui s’est fait connaître sur le plan national en 2020 et 2021 lors de la pandémie du Covid-19 en s’opposant à la fois au confinement généralisé et à la vaccination obligatoire. Noem est une femme de caractère qui avait été un temps considérée pour le poste de vice-président. Le DHS est un énorme ministère, créé dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, chargé de la sécurité intérieure des États-Unis et de la lutte contre l’immigration clandestine.

A la santé Trump a désigné Robert Kennedy Jr, neveu de président John Kennedy, et un temps candidat présidentiel démocrate puis indépendant. Kennedy Jr est un inclassable trublion de 70 ans, qui a mené une carrière d’avocat au service de causes environnementales et qui s’est fait connaître comme un ardent défenseur de la liberté d’expression et des libertés individuelles à l’occasion de la pandémie de Covid. Ce n’est pas un Républicain, et encore moins un conservateur. Il est même plutôt à gauche. En revanche, c’est un antisystème qui s’est toujours battu contre l’establishment et les liens incestueux entre l’industrie et la politique. Il s’est rapproché de Donald Trump durant la campagne présidentielle et a fini par se retirer de la course en sa faveur.

Le département de l’Énergie sera confié à Chris Wright, un dirigeant d’entreprise du secteur pétrolier, dont la tâche sera de réaliser l’une des promesses les plus emblématiques de Donald Trump, redonner aux États-Unis une place dominante dans le secteur énergétique. Wright estime « qu’il n’existe pas d’énergie propre, ni d’énergie sale ». Il va développer « toutes les sources sures, peut coûteuses et fiables, pour sécuriser l’approvisionnement américain ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: La guerre des nerds

Le territoire (Interior) a été confié à Doug Burgum, gouverneur du Dakota du Nord et bref candidat présidentiel républicain en 2024. Burgum vient d’un État dont l’économie dépend largement de l’énergie et il sera l’un des artisans de la renaissance énergétique promise par Trump. Le département de l’Intérieur gère, entre autres, toutes les terres fédérales et délivre les permis d’exploration et d’exploitation. A ce titre Burgum sera aussi co-président du Conseil national de l’énergie que le président Trump entend mettre en place.

Trump a confié l’Éducation à Linda Mac Mahon, une femme chef d’entreprise de 76 ans qu’il connaît depuis des décennies et qui était en charge des petites et moyennes entreprises dans sa première administration. Sa tâche sera difficile et ingrate : un, éliminer toute l’idéologie « woke » qui ruine l’enseignement public ; deux, saborder son propre ministère que Trump estime trop couteux et inutile. Aux États-Unis l’éducation est l’affaire des États, pas du gouvernement fédéral. Ce ministère n’existait pas avant 1979 et les résultats des écoliers américains étaient alors bien meilleurs… 

A l’Agriculture, on trouve Brooke Rollins, une femme de 52 ans, déjà présente dans la première administration Trump et qui jusqu’à récemment dirigeait le America First Policy Institute, un club de pensée très influent auprès de Donald Trump. Originaire du Texas et fille d’agriculteurs, Rollins aura pour mission d’assainir le monde de l’agriculture aux États-Unis et d’assurer à la fois la prospérité des fermiers et une alimentation saine pour les Américains. Sa priorité sera de résoudre l’épidémie de grippe aviaire qui touche la volaille américaine et a entrainé l’abattage de dizaine de millions de poules pondeuses provoquant une hausse massive du prix des œufs.

Au Commerce, Trump a nommé Howard Lutnick, un millionnaire de la finance de 63 ans ans, PDG de Cantor Fitzgerald LP, une grande firme d’investissement de Wall Street. Comme Bessent, Lutnick est un partisan de tarifs douaniers élevés. 

Pour les autres portefeuilles, Trump a nommé au Logement (Housing and Urban Development), Scott Turner ; au département du Travail, Lori Chavez-DeRemer ; aux Transports, Sean Duffy ; et enfin aux Anciens combattants (Veterans Affairs), Doug Collins.

Découvrez la deuxième partie ici : Ceux qui murmurent à l’oreille de Trump


Sur la route de la Maison Blanche

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Cover Up : Le clan Biden, l'Amérique et l'Etat profond

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Cet article a tout d’abord été mis en ligne sur le blog de Gérald Olivier.

Emmanuel Macron et l’IA: 109 milliards d’euros pour une souveraineté numérique sous pavillon étranger

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Intelligence artificielle. Le président Macron a annoncé dimanche un investissement de 109 milliards d’euros, « l’équivalent pour la France de ce que les États-Unis ont annoncé avec Stargate ». Mais quid de la souveraineté française, puisqu’il s’agit de capitaux majoritairement étrangers?


En réponse aux annonces de Donald Trump au sujet du plan « Stargate », un programme massif de 500 milliards de dollars destiné à asseoir la domination américaine sur l’intelligence artificielle, Emmanuel Macron a voulu donner le change en annonçant ce 9 février un investissement de 109 milliards d’euros pour faire de la France un leader européen du secteur.

Le montant est impressionnant, mais derrière la déclaration tapageuse, la réalité est tout autre. Quand « Stargate » est un projet pensé, financé et exécuté par des acteurs américains, au service exclusif des intérêts stratégiques des États-Unis, l’initiative annoncée par le président Macron repose sur des capitaux étrangers – notamment émiratis, canadiens et chinois, avec des participations indirectes de certains fonds américains.

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Parmi les investisseurs annoncés, on trouve le fonds canadien Brookfield qui injecte vingt milliards d’euros pour la construction d’un centre de données à Cambrai. Plus préoccupant, les Émirats arabes unis financeront un data center d’une capacité allant jusqu’à un gigawatt, qui fera partie d’un « campus » dédié à l’IA, présenté comme le plus grand d’Europe. Cet investissement, estimé entre trente et cinquante milliards d’euros, a été officialisé dans le cadre d’un accord signé en présence d’Emmanuel Macron et de Mohamed ben Zayed Al-Nahyane. Le président français a précisé que des investisseurs américains seraient également impliqués, tandis que des entreprises françaises comme Illiad, Orange et Thales n’interviendront que marginalement (pour moins de 10 %), loin derrière les financeurs étrangers.

Vulnérabilité

Qui contrôlera réellement ces infrastructures ? Quelles garanties existent pour que les données et technologies développées en France ne tombent pas sous influence étrangère ? Ces questions restent sans réponse, comme ce fut le cas lors de la création en 2019 du Health Data Hub, dans lequel les données de santé des Français furent confiées à Microsoft.

Les implications stratégiques de cette dépendance sont lourdes. En s’appuyant sur des capitaux étrangers, la France risque de perdre toute autonomie dans la gestion de ses infrastructures critiques. Le principal danger réside dans les vulnérabilités en matière de cybersécurité et d’espionnage industriel. En permettant à des investisseurs étrangers de financer et, potentiellement, de contrôler des infrastructures numériques stratégiques, la France s’expose à des risques accrus d’intrusions, de détournement de technologies et d’ingérences économiques. La dépendance technologique s’accompagne nécessairement d’une exposition accrue aux cyberattaques et à la perte de contrôle sur des innovations essentielles au futur de l’industrie et de la défense françaises.

Un exemple frappant de cette vulnérabilité est la cyberattaque subie par France Travail (anciennement Pôle emploi) en 2023, qui a compromis les données personnelles de millions de demandeurs d’emploi. Cet événement a mis en lumière les failles de la sécurité numérique de l’État et sa dépendance à des solutions étrangères puisqu’à la suite de cette attaque, France Travail a signé un contrat avec l’entreprise américaine Palantir (fondée et financée par la CIA) pour la gestion et l’hébergement de ses données. Si un tel schéma venait à se répéter dans le domaine de l’IA, les conséquences seraient encore plus lourdes pour l’économie et la souveraineté numérique française.

Cette dépendance, cette impuissance sous perfusion étrangère, naît du fait qu’au-delà des effets d’annonce, la France ne dispose d’aucune stratégie industrielle cohérente pour l’IA. Contrairement aux États-Unis qui, avec « Stargate », mettent en œuvre une approche intégrée mêlant financement public, soutien aux entreprises stratégiques et protection des infrastructures critiques, la France se contente d’attirer des investissements étrangers sans vision, ni ambition à long terme. Le plan « made in USA » est conçu comme un levier de puissance, combinant restrictions sur les exportations technologiques, sécurisation des chaînes d’approvisionnement et soutien massif à l’industrie numérique américaine. La France, elle, mise sur des capitaux étrangers sans en mesurer les conséquences stratégiques.

Rivalités mondiales

Cette démarche s’inscrit dans la droite ligne des errements européens, où l’incapacité à structurer un écosystème numérique viable est systématiquement masquée par des discours creux sur la « souveraineté européenne » et des annonces sans suivi. Emmanuel Macron privilégie la communication pour masquer l’impéritie de sa politique numérique depuis 2017, incapable d’inscrire la France dans une dynamique de puissance industrielle. Les règles européennes de la concurrence interdisent toute politique d’aide d’État ambitieuse, empêchant la constitution de géants technologiques européens et sont un repoussoir pour les entreprises technologiques étrangères dont nous aurions besoin, comme le démontre le refus de TSMC, leader mondial des microprocesseurs de s’installer en Europe, alors qu’il multiplie les investissements aux Etats-Unis.

À lire aussi, Elisabeth Lévy : La guerre des nerds

Pire, loin d’être une avancée vers la souveraineté numérique, l’annonce d’Emmanuel Macron acte une dépendance accrue aux capitaux étrangers. Comment parler d’indépendance quand les infrastructures essentielles du pays sont financées et potentiellement contrôlées par des acteurs extérieurs ? Ce qui aurait pu être l’acte fondateur d’une industrie française de l’IA se transforme en un exercice de dépendance orchestrée, dans lequel le mot « souveraineté » n’est qu’un artifice rhétorique.

Si la France voulait réellement peser dans le secteur numérique et l’IA, elle devrait commencer par préserver son indépendance numérique et bâtir une stratégie industrielle souveraine, articulée autour d’un fonds souverain dédié à l’IA, d’une politique d’aides d’État ambitieuse pour soutenir ses propres entreprises et d’un verrouillage strict des investissements étrangers dans les infrastructures critiques. Sans ces mesures essentielles, la France continuera d’être un simple marché ouvert aux puissances étrangères, incapable de rivaliser sur la scène mondiale et d’assurer son avenir technologique.

Dites-le avec des cœurs

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Notre ami Pierre Berville publie Heart & Love, un beau livre qui retrace en images, et quelques textes, l’histoire du cœur, ce symbole de l’amour et de la vie…


Seul un génial publicitaire pouvait avoir cette idée : publier peu de temps avant la Saint-Valentin un beau livre retraçant l’histoire du cœur et de l’amour à travers les âges et les arts. Pierre Berville l’a fait et le résultat est brillant. Près de deux cents pages de magnifiques reproductions (marque de fabrique des éditions Assouline) de peintures anciennes, d’enluminures, de dessins, de planches anatomiques, de photos de couples mythiques, d’œuvres pop art, de défilés haute couture… Un flot d’images illustrant chacune à sa façon le cœur, l’évolution de sa symbolique et de sa représentation, et l’amour, vaste sujet qui s’incarne pourtant dans un regard, dans la posture d’un corps, dans un geste délicat immortalisé par la peinture, la photographie ou le cinéma.

Une place de choix dans les imaginaires

Berville souligne qu’au fil des cultures, des époques et des civilisations, le cœur a occupé une place de choix dans notre imaginaire et dans nos mythes. « Légendes et anecdotes abondent et sa présence est quasi constante dans de nombreuses croyances. De l’infinie grandeur de l’amour divin jusqu’à l’infiniment petit de la microbiologie, il n’a jamais cessé d’émerveiller les hommes. Il est l’accomplissement même. »
Et l’auteur de relever que cet organe, légèrement décalé vers la gauche de notre thorax, est cependant considéré comme le point central de notre humanité. « Au-delà de son rôle physique, on lui a toujours prêté la responsabilité de notre vie psychique et émotionnelle. Siège de la réflexion pour les Babyloniens, de nos émois pour Descartes, il fut considéré alternativement ou simultanément comme celui de l’amour, du courage, de l’intuition, de la digestion, de l’optimisme, de l’esprit de charité, de l’appétit (réel ou figuré), de l’opiniâtreté, de la sincérité etc. Dans sa rivalité historique contre le cerveau, le foie, l’intestin et les organes sexuels, le cœur l’a toujours emporté haut la main. À l’instar d’un dieu, il serait partout et pourrait tout. »

A lire aussi, Martin Pimentel: Dites-le avec des fleurs

L’ouvrage ne se contente pas de servir de ces douceurs qui ont fait les riches heures de la pop culture, des romans à l’eau de rose et de la publicité, jusqu’à voir muer la Saint-Valentin en un rendez-vous hautement marketing. Non. Le 14 février peut aussi marquer de tristes anniversaires. Ainsi apprend-on qu’a eu lieu, le 14 février 1349, à Strasbourg, alors cité-État du Saint Empire romain Germanique, le « massacre de la Saint-Valentin », soit l’un des pires pogroms menés en Europe. Ce jour-là, plus de deux mille juifs accusés de propager la peste noire furent arrêtés et brulés vifs par les habitants et les autorités locales.

Dans un autre registre, c’est aussi un 14 février, en 1929, à Chicago, qu’eut lieu un spectaculaire règlement de compte entre gangsters. En pleine prohibition, la guerre entre bandes rivales est intense pour s’approprier le monopole de la distribution d’alcool de contrebande. D’un côté le gang des Irlandais menés par Bugs Moran, et de l’autre, celui des Italiens conduits par Al Capone. Ces derniers auront la gâchette la plus rapide et élimeront les têtes pensantes du groupe adverse.

A lire aussi: Henri IV ne tient jamais la chandelle!

Mais au fait, pourquoi célébrer l’amour et les amoureux le 14 février ? Pierre Berville a son explication : « Comme beaucoup de célébrations chrétiennes, la Saint-Valentin puiserait son origine dans des traditions plus anciennes… Auparavant, à cette date, les Romains fêtaient les Lupercales, cérémonies païennes dans le genre dissipé, dédiées à la fertilité et qui se terminaient souvent en débauches. Les débordements étaient tels que les autorités avaient finalement décidé leur interdiction. Bien que cette hypothèse soit contestée par certains experts, beaucoup estiment qu’il existe une filiation entre les deux fêtes. »

Pierre Berville, Heart & Love (édition en anglais), Assouline, 2025. 192 pages

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Canada: (re)naissance du patriotisme?

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Frontière entre le Canada et les États-Unis, à Windsor. Donald Trump a menacé d'augmenter les droits de douane de 25% pour son voisin... © Dominick Sokotoff/Sipa USA/SIPA

Fédéralisme bancal, libre-échange entravé, indépendance inachevée… Le Canada profitera-t-il des menaces de Donald Trump pour réaliser un sursaut national et se démarquer de son voisin américain?


Le Canada est le plus meilleur pays au monde.
Jean Chrétien, ex-premier ministre canadien, bilingue dans les deux langues.

« When I use a word », Humpty Dumpty said in rather a scornful tone, « it means just what I choose it to mean—neither more nor less.” “The question is,” said Alice, “whether you can make words mean so many different things.” “The question is,” said Humpty Dumpty, “which is to be master—that’s all.”1
Lewis Carrol, Alice in Wonderland.


Le Premier ministre canadien bientôt sortant, Justin « Blackface » Trudeau a défini avec éloquence et exhaustivité l’identité nationale : « Nous ne sommes pas américains ». Sic. Cela dit, les frontières artificielles qui séparent le désert culturel canadien de son voisin américain ne comportent pas que des désavantages : on y compte moins de fusillades dans les écoles, moins de télévangélistes pentecôtistes, moins de ghettos, pas de Vietnam, etc… On comprend ses craintes face l’expansionnisme, ou impérialisme américain, qui ont fait l’objet de fuites.

Mais selon la classe politique canadienne, la menace de droits de douane brandie par le président américain (pour l’instant suspendue pour un mois), renforce la cohésion nationale. Il ressort de certains sondages que même les Québécois seraient maintenant plus attachés à l’unité canadienne, séduits, comme Ulysse, par le chant (pourtant peu audible sur les rives du Saint-Laurent) de la petite sirène Mark Carney; le Québécois moyen docile et frileux est toujours plus terrorisable quand son petit portefeuille semble en jeu à court terme et il est insensible à cette réalité historique incontournable: depuis sa naissance en 1867, sur le plan économique, « le Canada », c’est l’Ontario. Sa loyauté est toujours monnayable. En monnaie de singe libérale et en bilinguisme à sens unique. Par contre, le pétrole n’est pas canadien, mais bel et bien albertain (qu’on se le dise!), comme le rappelle fermement la Première ministre Danielle Smith.

Bref, les autorités canadiennes, tant fédérale que provinciales, ont alors vertueusement proclamé leur attachement au libre-échange, plus de nature à assurer la prospérité économique de tous que le protectionnisme, lequel ne protège que les agents économiques inefficaces. Voilà qui est bel et bien. Cependant, les provinces devraient balayer devant leurs portes, trop souvent verrouillées à double tour. On peut même féliciter Trump de les avoir réveillées à cet égard.

Petit rappel historique

Les textes constitutionnels de 1867 sont, sans équivoque, centralisateurs : la compétence fédérale est la règle, et la compétence provinciale l’exception. Cet équilibre était respecté par la Cour suprême du Canada à ses débuts… jusqu’au jour où, en 1881, le conseil privé de Londres (qui était alors la plus haute juridiction d’appel), renversa les rôles par l’arrêt Citizens’ Insurance of Canada c. Parsons, une jurisprudence scandaleusement politique fondée sur de grotesques acrobaties verbales, qui amorça la décadence de la compétence pourtant exclusivement fédérale en matière de « réglementation du trafic et du commerce » (cf. paragraphe 91(2) de la Loi de 1867). Par la suite, la Cour suprême, telle une inexorable tumeur cancéreuse, a achevé le travail en en faisant une lettre (relativement) morte.

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Voilà pourquoi les provinces (et surtout le Québec) ont pu mettre en place depuis des décennies des barrières à la circulation des biens et services, ouvertement, ou, de manière (à peine) déguisée, par la sournoise technique de la réglementation.

Un exemple

Le rond-de-cuir fédéral résidant à Gatineau (Québec) qui, à la sortie du bureau à 17h00, achète sa bouteille de vin à Ottawa (Ontario) qu’il ramène pour le souper, en v.o., (le dîner, en v.f.) est, quand même, censé payer la taxe québécoise ! La Cour suprême du Canada enseigne, de manière générale, que les restrictions dans le transport interprovincial d’alcool sont légales, même si, en pratique, il est souvent difficile de les faire respecter. La liberté du Français frontalier d’acheter son tabac ou son essence à Esch-sur-Alzette (Luxembourg), met en relief l’absurdité de l’état du droit canadien. Par contre, n’ont rien de théoriques les entraves aux activités de très nombreuses entreprises, notamment dans le bâtiment.

(Les menaces trumpesques ont un côté positif : elles donnent lieu actuellement à des discussions entre les provinces et le gouvernement fédéral afin de faire une réalité du libre-échange interprovincial… enfin?).

Pour conclure au sujet des absurdités de l’État canadien, il faut en noter une, et non des moindres, qui concerne la (pseudo)indépendance constitutionnelle obtenue en 1982. Contrairement à la légende qui court même dans les milieux juridiques canadiens, le Canada n’a toujours pas sa propre « constitution » suprême, au sens notamment américain ou français du terme.

Ce terme ronflant de « constitution » y englobe, en fait, une multitude de lois éparses et de conventions non écrites, parfois issues du droit anglais médiéval ; aucun ministre de la Justice canadien n’a eu le simple bon sens de penser à une mise en ordre (compilation ou codification).

Pis, la Constitution Act 1982, en v.o. (Loi constitutionnelle de 1982 en v.f.) n’est même pas une loi, mais une simple annexe (!) à une loi du Royaume-Uni, la Canada Act 1982, en v.o. (Loi de 1982 sur le Canada, en v.f.), laquelle n’accorde, en substance, qu’une sorte de pouvoir réglementaire au Canada, qui demeure révocable. Au lieu d’aller s’aplatir abjectement devant l’épouse du prince Phillip à Londres, il suffisait au gouvernement canadien de faire, d’Ottawa, une déclaration unilatérale d’indépendance (UDI), comme d’ailleurs l’avait envisagé auparavant Pierre Elliott Trudeau, à laquelle ne se serait évidemment pas opposé le gouvernement du Royaume-Uni. Cependant, il n’eut pas la colonne vertébrale aussi solide que celle du Premier ministre rhodésien Ian Smith en 1965.

Les cérémonies de signature du 17 avril 1982 en grande pompe, auxquelles participa la monarque canadienne, ne furent qu’une mascarade.

Le roman national canadien : quelle épopée !


  1. « Quand j’utilise un mot » , dit Humpty Dumpty d’un ton plutôt méprisant, “il signifie exactement ce que j’ai choisi de signifier, ni plus ni moins”. « La question est de savoir, dit Alice, si l’on peut donner aux mots autant de sens différents ». « La question est », dit Humpty Dumpty, « de savoir qui est le maître, c’est tout. » ↩︎

Überraschung! L’arc-en-ciel vire à droite

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Christopher Street Day Parade à Berlin le 27 juillet 2024 © snapshot/Future Image/B Elmentha/SIPA

C’est le sondage surprise de la campagne électorale allemande. Selon Romeo, site de rencontres homosexuelles, le vote des gays se porterait majoritairement vers la controversée AfD.


Un récent sondage sur l’application de rencontres gay Romeo a révélé un résultat inattendu : le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) est arrivé en tête des intentions de vote parmi ses utilisateurs. Un constat paradoxal, compte tenu des positions controversées de l’AfD sur les droits LGBTQ+.

Un sondage révélateur d’une tendance

Selon l’enquête, menée du 24 janvier au 2 février 2025, 28 % des plus de 60 000 personnes interrogées ont exprimé leur intention de voter pour l’AfD lors des élections législatives du 23 février. Bien que Romeo souligne que ce sondage ne constitue pas une projection électorale fiable, le large échantillon interrogé met en lumière une tendance marquante. Derrière l’AfD, les Verts recueillent 19,9 % des voix, suivis de la CDU (17,6 %), du SPD (12,5 %), du Parti de gauche (6,5 %), de l’Alliance Sahra Wagenknecht (4,5 %) et du Parti libéral (3,6 %).

L’analyse des résultats par tranche d’âge révèle une forte préférence pour l’AfD chez les jeunes électeurs LGBT. Dans la catégorie des 18-24 ans, le parti obtient 34,7 % des intentions de vote. Parmi les 25-39 ans, l’AfD est également la plus populaire, avec 32,3 %, et chez les 40-59 ans, avec 27,2 %. Une popularité qui diminue cependant chez les plus de 60 ans, où la CDU (21,7 %) et les sociaux-démocrates du SPD (20,8 %) dominent les suffrages.

L’AfD et les droits LGBT : un paradoxe ?

L’AfD, régulièrement critiquée pour ses positions hostiles aux droits des minorités, affiche pourtant un électorat significatif au sein de la population homosexuelle. Le parti, dont l’une des co-dirigeantes, Alice Weidel, est ouvertement lesbienne, s’est souvent opposé aux avancées en matière de droits individuels des personnes homosexuelles, tout en dénonçant la montée des violences homophobes qu’il associe à l’immigration de masse. Cette position ambivalente interroge sur l’adhésion croissante de certains électeurs gays à un parti perçu comme conservateur et identitaire. Elle pourrait cependant s’expliquer par une recrudescence des actes homophobes en Allemagne. En 2023, plusieurs associations ont émis des avertissements sur cette montée des violences perpétrées contre les homosexuel(le)s, pointant exclusivement du doigt la responsabilité de l’extrême-droite accusée d’utiliser une « rhétorique digne du III Reich » contre les LGBTQI+, plus particulièrement les personnes transgenres particulièrement visées.

Les droits LGBT en Allemagne : un combat de longue haleine

En Allemagne, l’homosexualité, longtemps réprimée par l’article 175 du Code pénal, notamment sous le régime nazi qui n’a pas hésité à la persécuter, n’a été totalement dépénalisée qu’en 1994. Le mariage pour tous a été légalisé en 2017, et les thérapies de conversions interdites trois ans plus tard. Une avancée majeure pour les droits des couples homosexuels. Cependant, des défis persistent, notamment en matière de reconnaissance des droits des personnes transgenres et de lutte contre les discriminations.

Une montée de l’extrême droite dans toutes les sphères ?

Le succès de l’AfD dans ce sondage illustre toutefois une tendance plus large, qui se dessine en Allemagne et ailleurs à l’international : la progression du nationalisme dans divers segments de la société, y compris dans des communautés historiquement marginalisées. Alors que l’Allemagne se prépare à des prochaines élections qui devraient ramener le pays dans les bras de la droite conservatrice (CDU/CSU), ces résultats soulignent la nécessité d’une réflexion approfondie sur les attentes et les préoccupations d’un électorat qui semble se détourner des partis progressistes au profit d’un discours plus radical.

Un phénomène qui semble similaire en Europe de l’Ouest. Selon Romeo, 29% des gays autrichiens voteraient en faveur de l’extrême-droite comme 12% des LGBTQ+ britannique. La France n’échappe pas au phénomène. On note ainsi une forte progression du vote RN/Reconquête parmi l’électorat gay français (de 19% en 2012, il est passé à 27% en 2022 selon un sondage réalisé pour le magazine Têtu), avec de plus en plus de voix, comme l’influenceur Yohan Pawer, qui se veulent représentatives de cette « droite homosexuelle » qui refuse d’être assimilée au militantisme. Des chiffres que réfutent fermement les associations de défense homosexuel(le)s dans l’Hexagone…

Des charges bancales contre Sarkozy

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Nicolas Sarkozy au tribunal judiciaire, Paris, 10 février 2025 © Thomas Hubert/SIPA

Absence de preuves, accusateurs louches, magistrats acharnés… le procès du « financement libyen » de la campagne de Nicolas Sarkozy n’est pas à la gloire de la justice française. C’est ce que démontre l’accusé à chaque audience.


À la fin des Frères Karamazov, de Dostoïevski, Dmitri, accusé d’avoir tué son père, est renvoyé devant la justice. Le lecteur sait qu’il n’est pas coupable ; mais un faisceau d’indices particulièrement accablant le désigne comme tel. Kirillovitch, le procureur, en un réquisitoire terrible, égrène ces indices un à un, et, pour le public, ne met plus en doute la culpabilité du mis en cause. Fétioukovitch, l’avocat de la défense, sans savoir que son client est innocent, plaide alors longuement en sa faveur, et démonte une à une les « charges dont aucune ne soutient la critique, si on les examine isolément ». Je divulgâche : en dépit de sa plaidoirie brillante, et que le lecteur sait être conforme à la vérité, l’accusé sera reconnu coupable et condamné.

Bancal

Il me semble, à la lecture des comptes-rendus d’audiences concernant l’affaire libyenne, que l’on accable de même Nicolas Sarkozy sous un véritable déluge d’indices, mais dont aucun n’est sérieux, pris isolément. Le 10 février, l’ancien président de la République, entendu au tribunal, niait tout en bloc ; et pour cause ! pas une charge qui ne vacille : une poussée, elle s’effondre. Il ne s’agit pas ici de décréter péremptoirement l’innocence de Sarkozy ; seulement, de reconnaître que l’accusation a beau être hargneuse, elle n’en demeure pas moins bancale ; de fait, le doute subsiste.

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Pour commencer, l’accusé nie tout en bloc. Un détail, peut-être ; il n’empêche : quand la culpabilité ne fait pas de doute, on plaide coupable. Mais passons. La présidente, prenant les faits dans l’ordre chronologique, commence par rappeler l’origine de cette affaire : des accusations lancées par Mouammar Kadhafi et son fils, Seif al-Islam, étayées depuis par sept anciens dignitaires. Hélas, quelle crédibilité accorder à ces gens-là, dont l’un d’entre eux est le beau-frère du dictateur ? — alors même que c’est au palais de l’Élysée que s’est formée la coalition internationale contre le régime de Kadhafi. En janvier, Seif al-Islam a maintenu ses accusations ; réponse de Sarkozy : je ne l’ai jamais rencontré. Vous auriez pu, rétorque la présidente, passer par des intermédiaires ? et Sarkozy de lui demander à son tour : lesquels ? où ? quand ? comment ? Questions bien légitimes (car en droit français la charge de la preuve repose toujours sur l’accusation), auxquelles nous n’aurons pas de réponse…

Ragots ?

La présidente du tribunal s’intéresse ensuite au fameux document dévoilé par Mediapart et censé prouver un accord pour un financement à hauteur de 50 millions d’euros. Problème(s) : ce document, qui provient des services de renseignements libyens, n’est pas plus crédible que les témoignages des dignitaires du régime et du fils du dictateur ; puis la cour d’appel ayant été chargée de statuer sur la plainte pour faux portée contre l’écrit litigieux, — un accord de principe entre Moussa Koussa d’une part, Hortefeux et Takieddine d’autre part —, a justement relevé que l’hypothèse d’une participation d’Hortefeux à une telle réunion paraissait « fragile » au vu de l’examen de son emploi du temps à la période correspondante ; enfin, force est de constater qu’on éprouve toutes les peines du monde à rapporter la moindre preuve sérieuse et incontestable d’un fait aussi énorme, qu’un versement de 50 millions d’euros par Kadhafi à Sarkozy (pourquoi 50 millions, d’ailleurs ? quand le plafond des frais de campagne est fixé à 20 millions). Juste un exemple : l’argent aurait transité sur un compte « Rossfield », avant d’être transféré sur un compte « Cactus » ; mais si un lien existe entre « Rossfield » et Takieddine, la preuve d’un lien entre « Rossfield » et Sarkozy n’est pour le moment nullement démontrée ; puis, de ce compte « Cactus », on ne peut retirer pas plus de 10 000 euros par mois, et 100 000 euros par an ; comme le relève l’ancien président, « s’il fallait financer ma campagne par 10 000 euros, il faudrait dix ans »Le procureur aura beau insister : Nicolas Sarkozy se contentera de lui répéter que malgré le fait que les liens entre Takieddine et l’argent libyen ne font plus guère de doute, il n’est versé à la procédure aucune preuve d’un pacte de corruption le concernant, lui : « Est-ce que quelqu’un pense que Monsieur Takieddine est assez généreux pour me donner de l’argent ? » Non. Quant aux carnets du ministre Ghanem (retrouvé noyé dans le Danube : circonstance pour le moins troublante !), s’ils constituent un début de preuve, ils demeurent insuffisants à fonder une vérité judiciaire ; l’ancien président, qui ne les a jamais vus, les considère pour le moment « sujets à caution » : espérons que le procès puisse nous éclairer un peu mieux sur ce point précis.

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Quelle est donc la valeur de cette enquête qui ne repose que sur des témoins, morts ou vivants, tous plus indignes de confiance les uns que les autres, et ayant eu un intérêt manifeste à faire tomber Sarkozy ? Et si tout cela n’était en effet que « gossips » et « ragots » ? L’accusation parviendra peut-être dans l’avenir à verser des preuves un peu plus substantielles d’un financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. En attendant, il y a bien un fait qui reste avéré, et que l’accusé rappelle bien opportunément : c’est que personne n’avait jamais entendu parler de cette prétendue corruption, avant qu’il n’envoie des avions contre la dictature libyenne.

Médée massacrée par le woke

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Photos Stefan Brion

À l’Opéra-Comique, la mise en scène et la vidéo grotesques de Marie-Eve Signeyrole transforment Médée en malheureuse migrante victime d’une société patriarcale.


Evidemment, LA référence pour Médée reste la Callas, qui immortalisa l’opéra de Luigi Cherubini à la Scala, en 1953, dans la version italienne du chef d’œuvre lyrique, Leonard Bernstein au pupitre. Il y a une quinzaine d’années, le Théâtre des Champs-Elysées en avait présenté, sous les auspices de l’iconoclaste metteur en scène polonais Krysztof Warlikowski – cf. son Don Carlos, de Verdi, repris fin mars prochain à l’Opéra-Bastille – une production qui fit beaucoup jaser.

Voilà que la salle Favart s’empare à son tour de Médée, mais dans la version « opéra-comique », les récitatifs transalpins remplacés ici par les très beaux dialogues parlés, en alexandrins classiques, tel qu’en 1797 le livret de François- Benoît Hoffman en accompagna la création parisienne, au Théâtre Feydeau. Le compositeur natif de Florence n’a alors que 37 ans. Cela fait déjà dix ans qu’il s’est établi à Paris. En ces temps troublés de la Révolution, il n’est pas encore l’artiste officiel qui, dans son âge mûr, composera les somptueuses messes pour le sacre de Louis XVIII puis pour le couronnement de son frère Charles X, ou  encore ses deux requiem, l’un dédié à la mémoire de Louis XVI en 1816, l’autre, pour chœurs exclusivement masculins, en 1836, et qu’on servira d’ailleurs pour ses obsèques. Plus français qu’italien, Cherubini s’éteint en 1842, à l’âge canonique de 81 ans ; la France lui réserve des funérailles nationales.

Le hiératisme et la puissance orchestrale qui habitent déjà Médée feront l’admiration de Berlioz, de Brahms ou de Wagner. Ce néo-classique est déjà romantique dans l’âme. Ce n’est pas sans curiosité qu’on attendait cette approche vraisemblablement plus épurée qu’en proposerait pour l’Opéra-Comique, sur instruments d’époque, Laurence Equilbey à la tête de son Insula orchestra et de son chœur accentus, dans cette co-production avec l’Opéra de Montpellier. De fait, la formation privilégie la vivacité rythmique, le tempo rapide, le son percussif, au détriment du legato, des formidables volutes et de l’épanchement des cordes, et au prix d’une certaine sécheresse d’exécution.

En compensation, si l’on ose dire, la soprano libanaise Joyce El-Khoury campe le rôle-titre de la sorcière infanticide avec éclat, le ténor français Julien Behr incarne un Jason implacable, à la projection puissante, tandis qu’en Créon excelle la basse franco-irlandaise rocailleuse et tonnante Edwin Crossley-Mercier. Quant à Dircé, sous les traits de la soyeuse soprano Lila Dufy, ou Néris, rôle tenu par la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, elles ne déméritent ni l’une ni l’autre de ce casting de haute volée. Certes, il n’est pas facile, pour des professionnels du chant lyrique, de s’improviser également acteurs de théâtre : quoique se tirant fort bien de la diction exigée par la métrique classique, les récitatifs très conséquents, en vers, qui scandent airs, duos et sublimes morceaux d’ensemble de la partition, ne sont pas un sommet d’interprétation dramatique…

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Tout serait donc… presque parfait, n’était la mise en scène proprement grotesque de Marie-Eve Signeyrole, à qui l’on doit également la conception et la réalisation de la vidéo inepte qui s’y superpose. Car Madame Signeyrole l’a décidé, celle qui clame « Ô Tisiphone ! implacable déesse/ Etouffe dans mon cœur tout sentiment humain./ Rends-moi ce fer échappé de ma main (…) L’épouse de Jason ne se réduira pas / A regretter un parricide » et qui, avant que d’assassiner ses deux enfants, « achève d’étouffer tout sentiment humain » en elle, eh bien, notre infortunée  Médée n’est, dixit l’entretien publié dans le programme, rien d’autre que « le fruit d’une société raciste et patriarcale », « une mère acculée, sans secours, prise dans un cycle de violences, de manipulations et d’abus ». Et l’auteur(e)  – l’autrice ? – sur sa lancée, de poursuivre : « il nous a semblé qu’il était peut-être temps de revoir nos jugements et de rouvrir certaines enquêtes pour mieux en comprendre l’histoire » [sic]. Nous y voilà : Médée est LA victime. À partir de là, tout est permis. Les personnages masculins de l’opéra, tant Jason que Créon, sont traités comme des mâles dominants, poivrots, tabagiques, tour à tour violeurs, peloteurs, abuseurs : des porcs comme les goûte un certain hashtag. Médée, elle, prend l’étoffe de la migrante (ne l’oublions pas, elle vient de Colchide, soit l’actuelle Géorgie), étrangère sacrificielle qui a trouvé asile en Corinthe (soit la Grèce actuelle, c’est-à-dire l’Occident, par extension) pour y subir l’exil –  regroupement familial avant la lettre. On se bouscule beaucoup sur scène, quitte à polluer la musique par un boucan intempestif, on s’envoie même à l’occasion des chaises de cantine dans la figure…  Plaqué sur un décor superlativement hideux de part en part, une vidéo, passant dans des formats variés du noir et blanc à la couleur, nous montre des balançoires vides (l’intention est-elle assez claire ?), les dessins des mioches (forcément traumatisés), des prunelles féminines en gros plan (ah, la Femme, avenir de l’Homme !), des cartoons U.S, etc. Les mouflets eux-mêmes, secondés par l’image (il est vrai que l’aîné des deux est très mignon), sont convoqués en chair et en os sur le plateau, et même la comptine de la Mère Michel a droit à sa récitation.

Autant d’incrustations sensées expliciter les trahisons, le parricide et le double infanticide de Médée, redoublée de surcroît par une comédienne (Caroline Frossard), laquelle plaque sur le livret un texte imposé renvoyant aux infanticides actuels, au cas où le spectateur (présumé un peu bête) passerait à côté du message  – texte dont l’édition du programme, curieusement, nous fait grâce. Au moment où se dénoue cette prise d’otage du lyrique par le woke, un sur-titrage occupe le fond d’écran : « j’aurais tellement aimé que quelqu’un arrête mon geste ! qu’il en soit autrement », est-il écrit.  

Beaucoup, parmi les spectateurs, attendaient surtout que s’arrête le massacre.


Médée. Opéra-comique en trois actes de Luigi Cherubini. Avec Joyce El-Khoury, Julien Behr, Edwin Crossley-Mercier, Lila Dufy, Marie-Andrée Bouchard-Mesieur… Direction : Laurence Equilbey. Mise en scène et vidéo : Marie-Eve Signryrole. Orchestre Insula orchestra. Chœur accentus.
Durée : 2h40
Opéra-Comique, salle Favart, Paris. Les 10, 12, 14 février, 20h. Le 16 février, 15h.
Spectacle repris à l’Opéra Orchestre national de Montpellier les 8, 11 et 13 mars.

Se fondre dans l’histoire

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Le journaliste Guillaume Perrault © D.R.

Guillaume Perrault est un conteur, et Voyages dans l’histoire de France un formidable éclairage, honnête et précis, de grands évènements qui ont fait notre passé, de Louis XIV à Raymond Aron.


Dans Voyages dans l’histoire de France, Guillaume Perrault offre aux lecteurs passionnés d’événements en apparence bien connus, mais en fait méconnus, un bijou composé de quinze récits magnifiquement lustrés. La période va de Louis XIV – où l’on apprend les souffrances inouïes qu’endura le Roi-Soleil et pourquoi les courtisans portaient des perruques – à Raymond Aron, conduit par l’unique souci de la vérité, seul contre tous, avec ses analyses économiques et politiques qui ne cédaient rien aux bons sentiments dont se flattent les belles âmes.

Voilà un recueil tout en érudition, riche matériau, données précises, scènes éloquentes, le tout subtilement saupoudré d’humour et servi par une écriture d’une simplicité de bon aloi, claire, fluide, sans effets de manche. Guillaume Perrault, dans sa préface, se reconnaît Alain Decaux pour maître. Sa modestie l’honore : lui-même est un conteur. Le disciple égale déjà le maître, avec le sérieux pour guide et pour objectif le plaisir, celui de l’auteur comme du lecteur.

Les anachronismes n’ont ici aucune place, pas plus que les jugements a posteriori que se permettent les demi-habiles dans le surplomb péremptoire d’époques où, comme tout le monde, ils auraient eu le nez dans le guidon. Guillaume Perrault, qui a conscience de ce travers, se garde bien d’y tomber. C’est l’un des bénéfices de l’honnêteté intellectuelle élevée au rang de principe cardinal.

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Forte de cette assise faite de méthode rigoureuse et d’éthique impeccable, la curiosité est à la fête. Elle dope la lecture, les surprises mènent le train. Saviez-vous par exemple que Bonaparte était entré à Gaza à la tête d’une armée française, le 26 février 1799. Il s’agit d’un pan de la campagne d’Égypte. Pas vraiment un succès. Mais l’expédition, qui fut la deuxième entreprise coloniale de la France après l’expansion outre-mer encouragée par la monarchie, méritait d’être minutieusement décrite dans ses audaces comme dans son fiasco.

De la faillite de la banque de John Law en 1720, sous la Régence, Perrault écrit : « Une histoire passionnante et à peine croyable, haletante comme un roman. » C’est en effet le cas. Et le récit suit le rythme, quelles que soient les histoires. L’amour de Marie-Antoinette pour le Suédois Fersen, fascinante aventure sur fond de correspondance secrète ; la création de Science-Po après la guerre de 1870, l’énergie de son fondateur Émile Boutmy, puis l’évolution de l’école et ses métamorphoses… Et plus loin, « Accords de Munich : Daladier n’était pas un lâche ». Chacun de ces récits pèse lourd. Celui de Pompidou en particulier, personnage d’une trempe exceptionnelle, aux « vertus qui manquent tant à nos gouvernants ».

Guillaume Perrault tend à l’éloge et à la défense plutôt qu’au blâme et au procès. La tonalité bienveillante enrichit le recueil d’un attrait puissant. Ce qui n’empêche pas le conteur de placer son grain de sel. Voyez la superbe conclusion de « Guerres de Vendée : ces vérités qui dérangent ».

Les vérités qui dérangent : quel meilleur argument pour se lancer à corps perdu dans ces voyages ?

Guillaume Perrault, Voyages dans l’histoire de France, « Tempus », Perrin, 2025.

Un bon copain

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Richard Ferrand photographié à Paris le 8 mai 2018 © Witt/ CHAMUSSY/SIPA

Emmanuel Macron a proposé Richard Ferrand pour succéder à Laurent Fabius à la tête du Conseil constitutionnel. Âgé de 62 ans, M. Ferrand est un fidèle de la première heure de M. Macron et l’ancien président de l’Assemblée nationale (2018-2022). L’Élysée a annoncé cette nomination dans un communiqué lundi soir. Son nom revenait souvent ces dernières semaines. Un choix qui remet en cause l’impartialité du président, selon de nombreux observateurs.


La nomination – ou du moins, le choix présidentiel – de Richard Ferrand pour le Conseil constitutionnel suscite polémiques et grincements de dents. Dès dimanche, Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des sceaux socialiste, jugeait cette décision consternante. Dans Le Monde, selon deux juristes éminents[1], l’affaire révèle que « nos gouvernants voient ces hautes nominations comme un portefeuille de faveurs à distribuer à leurs proches sur des critères exclusifs de proximité politique ». Ferrand n’est pas juriste – il a fait deux ans de droit – mais après la Cour de Comptes et le Conseil d’Etat, c’est le troisième socialiste nommé par Emmanuel Macron. Pas de en-même-temps, dans ce domaine !

La bonne affaire immobilière brestoise de Mme Ferrand

Curieusement, ce matin, la presse a des pudeurs de gazelle : personne ne reparle de l’affaire des Mutuelles de Bretagne. Les faits sont pourtant reconnus. Lorsque Richard Ferrand en était le DG, sa compagne a pu acquérir un bien immobilier sans débourser un centime (l’achat a été entièrement financé par un emprunt bancaire, car elle bénéficiait de la garantie de location des Mutuelles de Bretagne…). Le bien a ensuite été rénové par la mutuelle, et a donc pris beaucoup de valeur. Une très jolie opération. Après un premier classement sans suite à Brest, il y a eu ensuite une plainte d’Anticor, et une mise en examen de M. Ferrand pour prise illégale d’intérêts. Finalement, l’affaire est classée en 2022 pour prescription.

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L’absence de faute pénale n’efface pas la faute morale. La compagne de M. Ferrand a fait une affaire juteuse avec les Mutuelles de Bretagne qu’il dirigeait. Comme le dit une vieille blague juive, c’est cacher (« légal ») mais ça pue !

Un archi-fidèle

En réalité, le seul titre de M. Ferrand pour trôner au sommet de l’Etat de droit, c’est d’être un ultra-fidèle d’Emmanuel Macron. Si on ajoute qu’en 2023, il proposait carrément de changer les règles limitant le nombre de mandats présidentiels (et empêchant Emmanuel Macron de se représenter !), on comprend que, pour la République irréprochable, on attendra peut-être le dixième mandat…

On me reproche d’être naïve, on me dit que ce n’est pas nouveau et qu’on a toujours nommé des proches à ces postes. Peut-être, mais on peut aussi choisir des proches qui ont les titres universitaires qui vont avec une si haute fonction, et peut-être plus honorables. Il n’est pas inutile de connaître le droit, même si ce poste est aussi politique que juridique, ou précisément pour cette raison. Les décisions du Conseil constitutionnel ont un impact de plus en plus considérable sur notre vie publique, elles doivent échapper au soupçon de politisation.

De plus, le Conseil constitutionnel ne se contente plus comme en 1958 de vérifier la conformité des lois votées au Parlement à la Constitution. En élargissant à l’américaine le corpus constitutionnel auquel les lois doivent se conformer, jusqu’à de fumeux « principes généraux du droit » dont l’alambic est parfois fort mystérieux, le Conseil constitutionnel s’est arrogé un très grand pouvoir d’interprétation. Comme le Conseil d’Etat et la CEDH, le Conseil constitutionnel est toujours très sourcilleux sur les droits et garanties des individus (notamment les étrangers ou les délinquants qui doivent évidemment voir leurs droits assurés devant la Justice), jamais sur ceux de la collectivité. Il est donc devenu une juridiction (et ce n’est pas ce que voulaient de Gaulle et Debré). Il est déjà difficile pour les Français d’accepter qu’il puisse annuler des lois qui, selon la vieille formule, sont l’expression de la volonté générale ; le minimum, c’est qu’il semble impartial. Personne ne pourra sans rire qualifier Richard Ferrand de sage.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy chez Jean-Jacques Bourdin dans la matinale


[1] Dominique Chagnollaud et Jules Lepoutre https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/09/la-nomination-envisagee-de-richard-ferrand-a-la-presidence-du-conseil-constitutionnel-eclaire-le-peu-de-consideration-d-une-partie-de-notre-classe-politique-a-l-egard-de-cette-institution_6538326_3232.html

Des vessies pour des nazis

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DR.

Gilles-William Goldnadel est consterné par le délire antitrumpiste des principaux médias de gauche.


J’ai toujours, on le sait, tenu les journaux de gauche d’une main précautionneuse, et regardé la télévision publique avec des lunettes critiques. Mais la quinzaine psychédélique qui vient de s’écouler aura été tellement pénible à vivre pour les antitrumpistes, que certains d’entre eux sont devenus fous et ont sombré dans le ridicule gazeux le plus hilarant, s’il n’était également affligeant.

Il y a eu d’abord l’affaire du salut hitlérien de Monsieur X, devenu subitement l’Obersturmführer Musk. Pour me moquer, j’ai montré sur la Toile le chef du Parti antisémite en train de faire le même geste tandis qu’il gesticulait à côté de Corbière. Je n’aurais pas osé pourtant en tirer la moindre conclusion en dépit du faible philosémitisme du tribun irascible qu’il m’arrive parfois de surnommer « Doriochon ».

Idem pour le président de la République qui, s’il n’a pas marché contre l’antisémitisme, n’a pas encore marché sur Paris, et qui pourtant a commis un geste identique en saluant des passants. Les hurluberlus qui ont accusé Elon Musk d’appartenir désormais à la Waffen SS ne sont pas seulement des quidams sur le Net. Ils écrivent dans Le Monde, dans Libération ou ont carrément un micro dans la Maison ronde. Fallait-il qu’ils soient dans le désespoir le plus noir pour sombrer ainsi dans le délire de vouloir faire prendre des vessies pour des nazis ?

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Comme pour achever de me donner raison, Jacques Weber, membre de la généreuse communauté artistique, dont on connaît depuis 1940 l’esprit de résistance, déclarait le 25 janvier sur RTL, avec la finesse qu’on lui sait : « Il y a une feuille de cigarette entre le nazisme et Trump. Trump est une ordure absolue, un gros dégueulasse qu’il faut supprimer littéralement. » Jamais personne n’avait parlé ainsi de Sinwar et Nasrallah. Il est vrai que contrairement aux nazis, ils n’auraient jamais osé toucher le cheveu d’un juif.

On croyait justement avoir touché le fond, on avait seulement de la boue jusqu’aux genoux. Car c’était compter sans une fantastique histoire belge. Mon lecteur a compris qu’il s’agit de la RTBF. La voilà qui a très sérieusement décidé de diffuser sur son antenne la cérémonie d’investiture de Trump en différé. Il s’agissait, à titre prophylactique, de soumettre au préalable son discours à des analystes sûrs et forcément plus intelligents qu’un vulgaire téléspectateur wallon comme une valise. La chaîne du service public audiovisuel belge francophone a nommé cela officiellement le « cordon sanitaire médiatique ». Nul dans la presse de gauche hexagonale n’a cru devoir même faire semblant de s’émouvoir.

Même ce fou de Gronadel, le héros de mon nouveau roman (Journal d’un prisonnier) n’aurait jamais osé.

Journal d'un prisonnier

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Les Hommes – et Femmes – du président

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Marco Rubio, secrétaire d'État des États-Unis, prête serment à la Maison Blanche, le 21 janvier 2025 © CNP/AdMedia/SIPA

On savait que Donald Trump voulait que son retour à la Maison Blanche déclenche une véritable révolution gouvernementale. Qui sont les personnalités dont il s’entoure pour arriver à ses fins ? Gerald Olivier, grand spécialiste des États-Unis, passe en revue les différentes nominations du président. D’abord, le « cabinet », c’est-à-dire ceux à qui il confie les portefeuilles de son administration. Demain, un second article traitera du « bureau exécutif » de Trump, constitué de ses plus proches conseillers.


Donald Trump avait promis de se mettre au travail dès le 1er jour et d’agir vite et fort. Il a tenu promesse. Il est même allé au-delà. Depuis le 20 janvier Washington est pris dans un tourbillon d’activité que le pays n’a pas connu depuis les premiers jours de l’administration Roosevelt en 1933.

Le président Trump a signé plus de deux cents décrets. Il a effectué trois déplacements, deux dans des zones récemment touchées par des catastrophes naturelles et humaines, la Caroline du Nord et Los Angeles, une au Nevada pour remercier ses supporters qui lui ont offert une victoire historique en novembre. Il s’est adressé aux plus grands chefs d’entreprises du monde réunis à Davos, pour leur dire que l’ère de la récréation globaliste et wokiste était finie. Désormais les États-Unis seront guidés par le bon sens et il n’y aura pas de meilleur endroit dans le monde pour investir. Il a donné une demi-douzaine de conférences de presse, certaines impromptues, et répondu à des dizaines de questions dont aucune ne lui avait été communiqué à l’avance et sans avoir besoin de lire une fiche. Il est même venu lui-même dans la salle de presse de la Maison Blanche, accompagné du vice-président, du nouveau secrétaire à la Défense, et du nouveau secrétaire aux Transports pour faire le point après la tragique collision d’un avion de ligne et d’un hélicoptère militaire au-dessus de Washington.

De mémoire de journaliste, jamais une nouvelle administration américaine n’a paru aussi active, impliquée et motivée. En dehors des décrets que Trump continue de signer, les deux premières semaines de son administration ont été dominées par les audiences de confirmation des membres de son cabinet et de son administration. L’occasion de revenir sur qui est qui et qui fait quoi aujourd’hui autour de Donald Trump. 

Le « cabinet » et le « bureau exécutif »

Pour rappel, il n’existe pas de « Premier ministre » aux États-Unis. Le président est à la tête  de son administration et conduit la nation. C’est lui qui cible l’objectif, donne le cap, décrit le chemin et dirige la manœuvre. Il est entouré d’un cabinet et d’un bureau exécutif.

Le « cabinet » se compose de quinze secrétaires, nommés par le président. Equivalents de ministres ils ont en charge la Justice (Attorney General), la Défense, le Trésor, la Sécurité intérieure (Homeland Security), les Affaires étrangères (State Department), l’Agriculture, le Commerce, l’Éducation, l’Énergie, la Santé (Health and Human Services), le Logement (Housing and Urban Development), le Territoire (Interior), le Travail, les Transports, et les Anciens combattants (Veterans Affairs). Le bureau exécutif rassemble un nombre variable de conseillers en lien direct avec le président : il s’agit du Directeur du renseignement national, du Conseiller à la sécurité nationale, de l’Ambassadeur à l’ONU, du Représentant aux échanges commerciaux, du Directeur de l’Agence pour la protection de l’environnement, du bureau du Budget (OMB, Office of Management and Budget), et d’autres. 

Donald Trump s’est adjoint un conseiller exceptionnel très spécial, Elon Musk, qu’il a placé à la tête d’un tout nouveau département le DOGE, pour « Department of Government Efficiency ». Musk a pour tâche de tailler dans la bureaucratie pour rendre l’action du gouvernement plus efficace et moins coûteuse. Au départ il était secondé par Vivek Ramaswamy, milliardaire et ancien candidat présidentiel républicain. Mais Ramaswamy s’est retiré dès les premiers jours, tant il est difficile d’exister à côté de Musk…

Le président peut également révoquer les directeurs de plusieurs grandes agences gouvernementales pour les remplacer par des gens à lui. Ce que Trump ne s’est pas privé de faire à la CIA et au FBI. Enfin il a nommé un nouveau « tsar de la frontière ». Quelles sont donc les personnalités nommées par Trump aux postes-clés de son cabinet ? 

Dircab et porte-parole

Le directeur de cabinet du président (White House Chief of Staff) est la personne incontournable à la Maison Blanche. Elle gère l’agenda du président et son accessibilité. Le pronom « elle » est ici approprié car pour la première fois de l’histoire des États-Unis le directeur de cabinet du président est une femme. Elle s’appelle Susie Wiles. Elle a 67 ans, vient de Floride. C’est elle qui a dirigé la campagne présidentielle de Donald Trump en 2024. Wiles possède 45 ans d’expérience politique ayant commencé comme assistante dans la campagne de Ronald Reagan en 1980… 

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Le propre d’un bon directeur de cabinet est de travailler en coulisse et d’être invisible du grand public. Les Américains verront très peu Susie Wiles. Le visage de l’administration sera celui d’une jeune femme blonde de 27 ans, Karoline Leavitt. Elle a été désignée porte-parole de la Maison Blanche. Elle sera l’interlocutrice des journalistes et dirigera tous les points presse. Sa jeunesse, ses compétences et son dynamisme sont à l’image de la nouvelle administration Trump. Née en 1997, Leavitt est diplômée de Saint Anselm College, une institution privée catholique du New Hampshire. Elle a soutenu Trump dès sa première candidature présidentielle, en juin 2015, alors qu’elle n’avait pas encore l’âge de voter et elle a fait ses classes auprès d’Elise Stéfanik, représentante républicaine de New York, devenue ambassadrice à l’ONU. 

Chris LaCivita et Susie Wiles, Washington, août 2023 © Alex Brandon/AP/SIPA

Karoline Leavitt a déjà donné plusieurs « briefings » devant la presse où elle a démontré sa connaissance des dossiers – elle s’est présentée sans la moindre note écrite – et son aplomb face aux journalistes et leurs questions parfois pernicieuses. Importante nouveauté, les conférences de presse de la Maison Blanche sont désormais ouvertes aux médias sur internet et au « podcasters ». Au grand dam des médias traditionnels, comme le New York Times ou CNN, qui n’ont plus de monopole d’accès au président. Ces auditions permettent de constater combien Donald Trump a rassemblé autour de lui une équipe de collaborateurs dévoués et loyaux, avec pour mission de recentrer leur ministère sur sa tâche centrale et d’éliminer l’emprise idéologique et en particulier le venin du wokisme au sein de la bureaucratie. Bref, faire le ménage à Washington.

Les grands portefeuilles

Au département d’État, Trump a nommé Marco Rubio, 53 ans, sénateur de Floride, ancien candidat à la présidence chez les Républicains, Américain d’origine cubaine, anti-communiste pur jus et un partisan d’une Amérique forte. Il a déjà tourné son regard vers l’Amérique latine, effectuant son premier déplacement international à Panama le 31 janvier. Lors de son audience de confirmation Rubio a résumé les principes de la politique étrangère de Trump en trois notions simples :  si une politique rend les États-Unis plus forts, plus sûrs et plus prospères, elle sera adoptée. Dans le cas contraire, elle sera rejetée.

Au Pentagone, le département de la Défense, Trump a nommé Peter Hegseth, un ancien marine de 44 ans, dont la mission sera de faire le ménage à l’intérieur de l’armée pour en éliminer le venin « wokiste » que les administrations Obama et Biden ont laissé s’infiltrer. Hegseth arrive sans expérience à un tel poste ce qui indique que Donald Trump entend exercer tout seul le rôle de commandant en chef des armées, que la Constitution lui réserve. Les Démocrates ont dénoncé son manque d’expérience et ont attaqué son caractère lors de son audience de confirmation. Sans le déstabiliser. Ni faire dérailler sa nomination. Hegseth a prêté serment le 27 janvier.  

Au Trésor, Trump a désigné Scott Bessent, un manager de fonds d’investissement de 62 ans. Bessent, comme Trump, croit à la vertu des tarifs douaniers. Il y voit une source de revenus et une protection pour l’emploi. Bessent est homosexuel et sa nomination à un tel poste est également historique. Très à l’aise lors de ses audiences de confirmation, Bessent a insisté sur ses trois priorités : favoriser la croissance économique, lutter contre l’inflation, soutenir la réindustrialisation des États-Unis. 

Le département de la Justice sera dirigé par une autre femme, Pam Bondi, qui a occupé ce poste pendant huit ans en Floride. Initialement Trump avait désigné Matt Gaetz, un jeune élu conservateur de Floride. Mais Gaetz, très controversé et visé par une enquête interne du Congrès, a retiré sa candidature et Trump s’est tourné vers Bondi, qui a déjà travaillé au sein de la Maison Blanche lors du premier procès en destitution intenté contre Trump en 2020. C’est une jolie femme blonde aux cheveux raides qui a 59 ans mais en paraît 39 ! Sa tâche sera de recentrer le département de la Justice sur sa fonction originelle, la lutte contre la criminalité et d’assurer qu’il existe bien aux États-Unis une seule et même justice pour tous. Sous l’administration Biden et la direction de son Attorney General Merrick Garland, la justice américaine a été instrumentalisée et détournée pour nuire aux conservateurs, aux catholiques et aux supporters de Trump.

Éliminer le wokisme

Le Département de la Sécurité Intérieure (DHS) a été confié à Kristi Noem, gouverneur du Dakota du Sud depuis 2018. Noem est une femme de 53 ans qui s’est fait connaître sur le plan national en 2020 et 2021 lors de la pandémie du Covid-19 en s’opposant à la fois au confinement généralisé et à la vaccination obligatoire. Noem est une femme de caractère qui avait été un temps considérée pour le poste de vice-président. Le DHS est un énorme ministère, créé dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, chargé de la sécurité intérieure des États-Unis et de la lutte contre l’immigration clandestine.

A la santé Trump a désigné Robert Kennedy Jr, neveu de président John Kennedy, et un temps candidat présidentiel démocrate puis indépendant. Kennedy Jr est un inclassable trublion de 70 ans, qui a mené une carrière d’avocat au service de causes environnementales et qui s’est fait connaître comme un ardent défenseur de la liberté d’expression et des libertés individuelles à l’occasion de la pandémie de Covid. Ce n’est pas un Républicain, et encore moins un conservateur. Il est même plutôt à gauche. En revanche, c’est un antisystème qui s’est toujours battu contre l’establishment et les liens incestueux entre l’industrie et la politique. Il s’est rapproché de Donald Trump durant la campagne présidentielle et a fini par se retirer de la course en sa faveur.

Le département de l’Énergie sera confié à Chris Wright, un dirigeant d’entreprise du secteur pétrolier, dont la tâche sera de réaliser l’une des promesses les plus emblématiques de Donald Trump, redonner aux États-Unis une place dominante dans le secteur énergétique. Wright estime « qu’il n’existe pas d’énergie propre, ni d’énergie sale ». Il va développer « toutes les sources sures, peut coûteuses et fiables, pour sécuriser l’approvisionnement américain ».

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Le territoire (Interior) a été confié à Doug Burgum, gouverneur du Dakota du Nord et bref candidat présidentiel républicain en 2024. Burgum vient d’un État dont l’économie dépend largement de l’énergie et il sera l’un des artisans de la renaissance énergétique promise par Trump. Le département de l’Intérieur gère, entre autres, toutes les terres fédérales et délivre les permis d’exploration et d’exploitation. A ce titre Burgum sera aussi co-président du Conseil national de l’énergie que le président Trump entend mettre en place.

Trump a confié l’Éducation à Linda Mac Mahon, une femme chef d’entreprise de 76 ans qu’il connaît depuis des décennies et qui était en charge des petites et moyennes entreprises dans sa première administration. Sa tâche sera difficile et ingrate : un, éliminer toute l’idéologie « woke » qui ruine l’enseignement public ; deux, saborder son propre ministère que Trump estime trop couteux et inutile. Aux États-Unis l’éducation est l’affaire des États, pas du gouvernement fédéral. Ce ministère n’existait pas avant 1979 et les résultats des écoliers américains étaient alors bien meilleurs… 

A l’Agriculture, on trouve Brooke Rollins, une femme de 52 ans, déjà présente dans la première administration Trump et qui jusqu’à récemment dirigeait le America First Policy Institute, un club de pensée très influent auprès de Donald Trump. Originaire du Texas et fille d’agriculteurs, Rollins aura pour mission d’assainir le monde de l’agriculture aux États-Unis et d’assurer à la fois la prospérité des fermiers et une alimentation saine pour les Américains. Sa priorité sera de résoudre l’épidémie de grippe aviaire qui touche la volaille américaine et a entrainé l’abattage de dizaine de millions de poules pondeuses provoquant une hausse massive du prix des œufs.

Au Commerce, Trump a nommé Howard Lutnick, un millionnaire de la finance de 63 ans ans, PDG de Cantor Fitzgerald LP, une grande firme d’investissement de Wall Street. Comme Bessent, Lutnick est un partisan de tarifs douaniers élevés. 

Pour les autres portefeuilles, Trump a nommé au Logement (Housing and Urban Development), Scott Turner ; au département du Travail, Lori Chavez-DeRemer ; aux Transports, Sean Duffy ; et enfin aux Anciens combattants (Veterans Affairs), Doug Collins.

Découvrez la deuxième partie ici : Ceux qui murmurent à l’oreille de Trump


Sur la route de la Maison Blanche

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Cover Up : Le clan Biden, l'Amérique et l'Etat profond

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Cet article a tout d’abord été mis en ligne sur le blog de Gérald Olivier.

Emmanuel Macron et l’IA: 109 milliards d’euros pour une souveraineté numérique sous pavillon étranger

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Emmanuel Macron présente le sommet pour l'IA sur France 2 le 9 février 2025 © Jacques Witt/SIPA

Intelligence artificielle. Le président Macron a annoncé dimanche un investissement de 109 milliards d’euros, « l’équivalent pour la France de ce que les États-Unis ont annoncé avec Stargate ». Mais quid de la souveraineté française, puisqu’il s’agit de capitaux majoritairement étrangers?


En réponse aux annonces de Donald Trump au sujet du plan « Stargate », un programme massif de 500 milliards de dollars destiné à asseoir la domination américaine sur l’intelligence artificielle, Emmanuel Macron a voulu donner le change en annonçant ce 9 février un investissement de 109 milliards d’euros pour faire de la France un leader européen du secteur.

Le montant est impressionnant, mais derrière la déclaration tapageuse, la réalité est tout autre. Quand « Stargate » est un projet pensé, financé et exécuté par des acteurs américains, au service exclusif des intérêts stratégiques des États-Unis, l’initiative annoncée par le président Macron repose sur des capitaux étrangers – notamment émiratis, canadiens et chinois, avec des participations indirectes de certains fonds américains.

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Parmi les investisseurs annoncés, on trouve le fonds canadien Brookfield qui injecte vingt milliards d’euros pour la construction d’un centre de données à Cambrai. Plus préoccupant, les Émirats arabes unis financeront un data center d’une capacité allant jusqu’à un gigawatt, qui fera partie d’un « campus » dédié à l’IA, présenté comme le plus grand d’Europe. Cet investissement, estimé entre trente et cinquante milliards d’euros, a été officialisé dans le cadre d’un accord signé en présence d’Emmanuel Macron et de Mohamed ben Zayed Al-Nahyane. Le président français a précisé que des investisseurs américains seraient également impliqués, tandis que des entreprises françaises comme Illiad, Orange et Thales n’interviendront que marginalement (pour moins de 10 %), loin derrière les financeurs étrangers.

Vulnérabilité

Qui contrôlera réellement ces infrastructures ? Quelles garanties existent pour que les données et technologies développées en France ne tombent pas sous influence étrangère ? Ces questions restent sans réponse, comme ce fut le cas lors de la création en 2019 du Health Data Hub, dans lequel les données de santé des Français furent confiées à Microsoft.

Les implications stratégiques de cette dépendance sont lourdes. En s’appuyant sur des capitaux étrangers, la France risque de perdre toute autonomie dans la gestion de ses infrastructures critiques. Le principal danger réside dans les vulnérabilités en matière de cybersécurité et d’espionnage industriel. En permettant à des investisseurs étrangers de financer et, potentiellement, de contrôler des infrastructures numériques stratégiques, la France s’expose à des risques accrus d’intrusions, de détournement de technologies et d’ingérences économiques. La dépendance technologique s’accompagne nécessairement d’une exposition accrue aux cyberattaques et à la perte de contrôle sur des innovations essentielles au futur de l’industrie et de la défense françaises.

Un exemple frappant de cette vulnérabilité est la cyberattaque subie par France Travail (anciennement Pôle emploi) en 2023, qui a compromis les données personnelles de millions de demandeurs d’emploi. Cet événement a mis en lumière les failles de la sécurité numérique de l’État et sa dépendance à des solutions étrangères puisqu’à la suite de cette attaque, France Travail a signé un contrat avec l’entreprise américaine Palantir (fondée et financée par la CIA) pour la gestion et l’hébergement de ses données. Si un tel schéma venait à se répéter dans le domaine de l’IA, les conséquences seraient encore plus lourdes pour l’économie et la souveraineté numérique française.

Cette dépendance, cette impuissance sous perfusion étrangère, naît du fait qu’au-delà des effets d’annonce, la France ne dispose d’aucune stratégie industrielle cohérente pour l’IA. Contrairement aux États-Unis qui, avec « Stargate », mettent en œuvre une approche intégrée mêlant financement public, soutien aux entreprises stratégiques et protection des infrastructures critiques, la France se contente d’attirer des investissements étrangers sans vision, ni ambition à long terme. Le plan « made in USA » est conçu comme un levier de puissance, combinant restrictions sur les exportations technologiques, sécurisation des chaînes d’approvisionnement et soutien massif à l’industrie numérique américaine. La France, elle, mise sur des capitaux étrangers sans en mesurer les conséquences stratégiques.

Rivalités mondiales

Cette démarche s’inscrit dans la droite ligne des errements européens, où l’incapacité à structurer un écosystème numérique viable est systématiquement masquée par des discours creux sur la « souveraineté européenne » et des annonces sans suivi. Emmanuel Macron privilégie la communication pour masquer l’impéritie de sa politique numérique depuis 2017, incapable d’inscrire la France dans une dynamique de puissance industrielle. Les règles européennes de la concurrence interdisent toute politique d’aide d’État ambitieuse, empêchant la constitution de géants technologiques européens et sont un repoussoir pour les entreprises technologiques étrangères dont nous aurions besoin, comme le démontre le refus de TSMC, leader mondial des microprocesseurs de s’installer en Europe, alors qu’il multiplie les investissements aux Etats-Unis.

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Pire, loin d’être une avancée vers la souveraineté numérique, l’annonce d’Emmanuel Macron acte une dépendance accrue aux capitaux étrangers. Comment parler d’indépendance quand les infrastructures essentielles du pays sont financées et potentiellement contrôlées par des acteurs extérieurs ? Ce qui aurait pu être l’acte fondateur d’une industrie française de l’IA se transforme en un exercice de dépendance orchestrée, dans lequel le mot « souveraineté » n’est qu’un artifice rhétorique.

Si la France voulait réellement peser dans le secteur numérique et l’IA, elle devrait commencer par préserver son indépendance numérique et bâtir une stratégie industrielle souveraine, articulée autour d’un fonds souverain dédié à l’IA, d’une politique d’aides d’État ambitieuse pour soutenir ses propres entreprises et d’un verrouillage strict des investissements étrangers dans les infrastructures critiques. Sans ces mesures essentielles, la France continuera d’être un simple marché ouvert aux puissances étrangères, incapable de rivaliser sur la scène mondiale et d’assurer son avenir technologique.

Dites-le avec des cœurs

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© Assouline.com Justin Shin Getty Images

Notre ami Pierre Berville publie Heart & Love, un beau livre qui retrace en images, et quelques textes, l’histoire du cœur, ce symbole de l’amour et de la vie…


Seul un génial publicitaire pouvait avoir cette idée : publier peu de temps avant la Saint-Valentin un beau livre retraçant l’histoire du cœur et de l’amour à travers les âges et les arts. Pierre Berville l’a fait et le résultat est brillant. Près de deux cents pages de magnifiques reproductions (marque de fabrique des éditions Assouline) de peintures anciennes, d’enluminures, de dessins, de planches anatomiques, de photos de couples mythiques, d’œuvres pop art, de défilés haute couture… Un flot d’images illustrant chacune à sa façon le cœur, l’évolution de sa symbolique et de sa représentation, et l’amour, vaste sujet qui s’incarne pourtant dans un regard, dans la posture d’un corps, dans un geste délicat immortalisé par la peinture, la photographie ou le cinéma.

Une place de choix dans les imaginaires

Berville souligne qu’au fil des cultures, des époques et des civilisations, le cœur a occupé une place de choix dans notre imaginaire et dans nos mythes. « Légendes et anecdotes abondent et sa présence est quasi constante dans de nombreuses croyances. De l’infinie grandeur de l’amour divin jusqu’à l’infiniment petit de la microbiologie, il n’a jamais cessé d’émerveiller les hommes. Il est l’accomplissement même. »
Et l’auteur de relever que cet organe, légèrement décalé vers la gauche de notre thorax, est cependant considéré comme le point central de notre humanité. « Au-delà de son rôle physique, on lui a toujours prêté la responsabilité de notre vie psychique et émotionnelle. Siège de la réflexion pour les Babyloniens, de nos émois pour Descartes, il fut considéré alternativement ou simultanément comme celui de l’amour, du courage, de l’intuition, de la digestion, de l’optimisme, de l’esprit de charité, de l’appétit (réel ou figuré), de l’opiniâtreté, de la sincérité etc. Dans sa rivalité historique contre le cerveau, le foie, l’intestin et les organes sexuels, le cœur l’a toujours emporté haut la main. À l’instar d’un dieu, il serait partout et pourrait tout. »

A lire aussi, Martin Pimentel: Dites-le avec des fleurs

L’ouvrage ne se contente pas de servir de ces douceurs qui ont fait les riches heures de la pop culture, des romans à l’eau de rose et de la publicité, jusqu’à voir muer la Saint-Valentin en un rendez-vous hautement marketing. Non. Le 14 février peut aussi marquer de tristes anniversaires. Ainsi apprend-on qu’a eu lieu, le 14 février 1349, à Strasbourg, alors cité-État du Saint Empire romain Germanique, le « massacre de la Saint-Valentin », soit l’un des pires pogroms menés en Europe. Ce jour-là, plus de deux mille juifs accusés de propager la peste noire furent arrêtés et brulés vifs par les habitants et les autorités locales.

Dans un autre registre, c’est aussi un 14 février, en 1929, à Chicago, qu’eut lieu un spectaculaire règlement de compte entre gangsters. En pleine prohibition, la guerre entre bandes rivales est intense pour s’approprier le monopole de la distribution d’alcool de contrebande. D’un côté le gang des Irlandais menés par Bugs Moran, et de l’autre, celui des Italiens conduits par Al Capone. Ces derniers auront la gâchette la plus rapide et élimeront les têtes pensantes du groupe adverse.

A lire aussi: Henri IV ne tient jamais la chandelle!

Mais au fait, pourquoi célébrer l’amour et les amoureux le 14 février ? Pierre Berville a son explication : « Comme beaucoup de célébrations chrétiennes, la Saint-Valentin puiserait son origine dans des traditions plus anciennes… Auparavant, à cette date, les Romains fêtaient les Lupercales, cérémonies païennes dans le genre dissipé, dédiées à la fertilité et qui se terminaient souvent en débauches. Les débordements étaient tels que les autorités avaient finalement décidé leur interdiction. Bien que cette hypothèse soit contestée par certains experts, beaucoup estiment qu’il existe une filiation entre les deux fêtes. »

Pierre Berville, Heart & Love (édition en anglais), Assouline, 2025. 192 pages

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