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Elon Musk: le Don Quichotte américain

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L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. L’arrivée d’Elon Musk à la tête du nouveau Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) pour nettoyer les écuries d’Augias de l’administration américaine, et notamment du wokisme, est un miroir aux alouettes qui ne dit pas encore son nom. 


Le fondateur de SpaceX en a fait son cheval de bataille : il détruira la maladie woke qui infecte les États-Unis. Il assèchera l’hydre wokiste et ses associations. Il annihilera cette plaie des temps modernes. Il redonnera aux États-Unis une identité sexuelle différenciée. Il y aura de nouveau une femme, et de nouveau un homme. Du moins, le croit-il. Car Elon Musk ne voit pas qu’il est, en réalité, l’un des pères fondateurs de cette idéologie mortifère.

Idéologie globale

Le wokisme, comme mouvement idéologique global, n’est possible qu’à partir du moment où une masse de gens – notamment celle des jeunes générations – s’enfonce dans un monde où la virtualité s’est substituée à la réalité. C’est « le règne absolu de l’abstraction réelle » pour reprendre le mot du philosophe slovène Slavoj Žižek. En effet, le woksime n’est autre que la face émergée de la progression du capital algorithmique dans tous les pores de la société. Cette organisation technologique du vivant grave dans le marbre la distance sociale avec autrui, celle d’une vie intériorisée, d’une machination des êtres, de la marchandisation constante des liens, et de l’emprise d’une vie spectrale sur l’ensemble de l’existence. « C’est cette vision utopique de pures consciences qui pourrait se libérer totalement du poids du corps, et par là même de la différence sexuelle, qui fait pour une bonne part le succès de cette utopie du genre », explique le philosophe Jean-François Braunstein dans son livre La religion woke. Cette scission de l’âme et du corps est la conséquence de la forme sans cesse renouvelée de l’avancée du techno-libéralisme. Une conception déjà présente dans la théologie paulinienne du christianisme, et qui trouve dans cette théodicée numérique son apothéose car « ni le sang, ni la chair ne peuvent hériter du royaume de Dieu » (Epître aux Corinthiens)Or, le nouveau Dieu c’est la technologie, et son nouvel apôtre s’appelle Elon Musk.

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Désirs d’avenir

Dès lors, Elon Musk se bat contre des créations qu’il enfante. Le milliardaire américain est celui qui considère le programme Stargate comme une chance pour l’humanité sans saisir qu’« il ne sert de rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre » (Mauriac) ; il est celui qui présente ses futurs robots Optimus comme des promesses d’avenir; il est celui également qui possède l’entreprise Neuralink capable d’implanter des puces dans le cerveau humain. Mais il est aussi celui qui alerte en permanence de la chute démographique sur son réseau X, de la maladie wokiste qui ravage les États-Unis, des délires idéologiques de gauche qui envahissent les programmes scolaires, ou de l’absence de liberté d’expression des médias traditionnels. Cette « double pensée » (Orwell) provient de son incompréhension à faire le lien entre wokisme et société technologique, d’envisager le tout comme « un fait social total» (Mauss). Le capital algorithmique en éliminant les rapports charnels – la sexualité des jeunes est en berne – efface du même coup les marqueurs de la différence sexuelle, et laisse proliférer la croyance entretenue d’une âme asexuée, flottante, indépendante de son corps. Bref, à un remodelage infini de soi. Ainsi plus l’homme se libéralise, plus il se machinise ; plus il se machinise, plus il supprime l’expérience sensible; plus il supprime sa sensibilité, plus il fait abstraction de son corps. En clair, plus la réalité devient technologique et plus le wokisme à encore de beaux jours devant lui.

Le laissez-faire technologique

Mais si le nouveau président américain, Donald Trump, a chargé le chevalier blanc Musk de faire le ménage dans l’appareil d’État, c’est aussi pour permettre au libéralisme de se défaire pleinement de ses fers étatiques. La croyance est forte de croire que le « solutionnisme technologique » (Morozov) permettra le délestage de l’État libéral de toutes ses normes inutiles.

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En réalité, c’est l’inverse qui se produira mais sous la forme, cette fois, d’une bureaucratie algorithmique. Karl Polanyi, grand économiste austro-hongrois, dans son ouvrage La Grande transformation (1944)soulignait «qu’entre 1830 et 1850, on ne voit pas seulement une explosion des lois abrogeant des règlements restrictifs, mais aussi un énorme accroissement des fonctions administratives de l’État ». Déjà, Honoré de Balzac, dans son roman Les employés décrivait l’État français du XIXème siècle comme infecté d’ « armées bureaucratiques » et qu’ « il se faisait en France un million de rapports écrits par année ; aussi la bureaucratie régnait-elle ! Les dossiers, les cartons, les paperasses à l’appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n’irait pas, fleurissaient ». Dès lors, le libéralisme économique – et Musk est libertarien – n’a jamais eu pour but de se défaire de l’État, ni même d’en supprimer l’intervention mais d’en faire une courroie de transmission. L’objectif de l’État a toujours été d’organiser et de planifier le laissez-faire. Toute nouvelle libération économique se paie toujours en retour d’un amoncellement supplémentaire de normes. «C’est ainsi que même ceux qui souhaitaient le plus ardemment libérer l’État de toute tâche inutile, et dont la philosophie tout entière exigeait la restriction des activités de l’État, n’ont pu qu’investir ce même État des pouvoirs, organes et instruments nouveaux nécessaires à l’établissement du laissez-faire» (Polanyi). Tant que le marché auto-régulé constitue l’alpha et l’oméga de la réalité ambiante, sous sa forme aujourd’hui techno-marchande, le contrôle normatif se poursuivra. Par conséquent, tous ceux qui croient à la disparition des gabegies d’État ou des suppressions en tout genre pour le rendre au peuple se fourrent le doigt dans l’œil. Musk, en effet, liquidera une partie de la bureaucratie humaine pour y adjoindre une bureaucratie, cette fois machinale, faite d’algorithmes, de robots conversationnels et d’IA génératives, qui sera tout autant gigantesque et surtout sans aucun retour possible. Il s’agira alors peut-être de constater « jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du général intellect, et sont réorganisées conformément à lui » (Marx). Cela marquerait l’avènement du grand remplacement technologique.

La religion woke

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Vietnam, le tigre de demain

Notre chroniqueur, après s’être enthousiasmé pour le Japon, réitère — par personne interposée — avec le Vietnam : ça nous change de Raphaël Glucksmann qui n’est chez lui qu’à New-York. Les tigres du sud-est asiatique, à l’entendre, loin d’être des pays émergents, sont tout prêts à dévorer l’Occident…


Contrairement à… d’autres pays jadis colonisés, difficiles vainqueurs d’une guerre sans cesse remise sur le tapis de prière, le Vietnam ne cherche pas à développer chez les touristes qui viennent le visiter la moindre culpabilité, et ne manifeste pas la moindre agressivité.  Ces gens qui sont restés en guerre du début des années 1950 au milieu des années 1970 — deux générations formées dans le bruit des combats, les marches dans la jungle —, qui ont survécu aux bombes et à l’agent orange, ne passent pas leur temps à larmoyer sur leur tragique destin en salopant de leur mieux les bâtiments coloniaux laissés par leurs envahisseurs successifs.

L’hospitalité vietnamienne n’étant plus à vanter, nombre de touristes européens (malgré Dien-bien-Phu, 7 mai 1954) et américains (malgré Saïgon, 30 avril 1975) courent visiter le « pays du dragon ».

J’ai interviewé l’un d’entre eux, Thierry Kakouridis (il a posté sur Facebook les photos superbes de son périple), tout frais rentré de cet extrême-Orient fabuleux — et qui apparemment n’en est pas revenu.


Jean-Paul Brighelli. Thierry, quelle idée de s’imposer 11 heures de vol avec Vietnam Airlines — et autant au retour — pour jouer à Marguerite Duras dans L’Amant…

Thierry Kakouridis. Je rêvais d’Asie depuis de nombreuses années, mais pas de n’importe quelle Asie ; je ne rêvais pas de Chine, de Malaisie ou de Thaïlande. Non, mon imaginaire, nourri par mes lectures et des images, me dictait un rêve de Vietnam et de Cambodge. Certainement pas Duras — peut-être Malraux, qui en 1923 est parti dans ces contrées lointaines avec sa petite scie égoïne pour découper les bouddhas qu’il comptait revendre ici. On sait comment ça a fini…

La veille, Paris-Roissy sous la pluie. Au matin, Hanoï au soleil, moins une ville qu’une ruche où se bousculent piétons, marchands aux paniers en équilibre sur une branche de bambou, et des milliers, des dizaines de milliers de scooters, gaz d’échappement compris. On en compte 78 millions pour une population de quelque 100 millions. Traverser une rue, même sur un passage piétons est une aventure périlleuse jusqu’à ce vous compreniez qu’il faut lever haut la main pour vous signaler. Alors les scooters passent derrière vous sans la moindre considération pour le pauvre bipède désorienté que vous êtes.

Les scooters sont à eux seuls une découverte. Mais attention, ce ne sont pas des machines à frimer, comme ici. Ils disparaissent sous des charges improbables, réfrigérateurs, poteries, fleurs, fruits et légumes, viandes et poissons provisoirement surgelés (la chaîne du froid n’est pas de rigueur), sans parler de grappes de femmes, hommes et enfants accrochés les uns aux autres dans un équilibre improbable. Hanoï conjugue modernité — gratte-ciels et magasins occidentaux, Chanel, Vuitton, Prada, automobiles japonaises ou vietnamiennes dernier cri, et tradition —temples et pagodes, et ce train qui circule au beau milieu de la ville à quelques centimètres des gens attablés aux cafés, ses estaminets de rue où les étals offrent au regard huîtres, palourdes entrouvertes et calmars, tous d’une fraîcheur relative : le Vietnamien s’est bâti un système digestif qui tolère à peu près tout. Les guides tentent de vous dissuader de consommer ce qui se vend dans ces échoppes — mais qui ne ressentirait pas l’envie de s’attabler là, sur une chaise en plastique, avec cette population locale qui dévore ses pâtes au bouillon en parlant haut et fort ?

Tu me fais le guide du routard, là !

Non. C’est pour dire que ce qui domine, au Vietnam, c’est le travail, à n’importe quelle heure, l’affairement constant, la course à la survie d’abord, à la conquête ensuite. Ils travaillent, et ils travaillent bien. Pour eux, pour leur pays, pour le futur de leurs enfants.

Ça me rappelle… Dans les années 1970, j’ai eu en cours un certain nombre d’enfants de boat people, réfugiés du sud-est asiatique, qui avaient survécu aux bonnes intentions des Américains et du Viêt-Cong. Ils arrivaient avec quatre mots de français en poche — et huit mois plus tard, ils caracolaient en tête des classements. De surcroît, les parents avaient eu l’intelligence de donner à leur progéniture des prénoms occidentaux, qui facilitaient grandement leur assimilation.

Ce qui ne gâtait pas leur appartenance à une culture vietnamienne ! Parce que c’est un vrai pays, avec une histoire plurimillénaire. Et si l’ethnie viet est largement majoritaire, avec 86%, le pays fédère 54 groupes ethniques, des Hmongs noirs, rouges ou fleuris reconnaissables à leurs tenues traditionnelles, aux Thays et autres minorités. Et tous se sont battus pour leur pays.

Mais enfin ! Qu’est-ce qui a pris à un homme de droite comme toi de partir plusieurs semaines dans un pays communiste ?

Le Vietnam n’a de communiste que le nom — abstraction faite du parti unique, de l’interdiction des manifs et du culte d’Hô Chi Minh. Le père de l’indépendance avait demandé que ses cendres soient dispersées dans le nord, le centre et le sud du pays — pour qu’une fois disparu, il soit partout. Le Parti en a décidé autrement : le héros national est non seulement affiché partout, et sur tous les billets de banque, mais il a été momifié façon Lénine.

La France est à bien des égards plus communiste que le pays du dragon — qui n’a pas de Sécurité sociale sauf pour les personnes âgées de plus de 80 ans, les enfants de moins de six ans et les gens très pauvres, pas de gratuité de l’école à partir de six ans, presque pas d’assurance chômage, 12 jours de congés payés à peine… Les syndicats qui pleurent pour la retraite à 62 ans pourraient en prendre de la graine… La France a remplacé le parti unique par la pensée unique, et la presse d’Etat par Radio France, France Télévisions, Arte et Le Monde.

Le Vietnamien travaille toujours et encore pour s’assurer une vie décente. Le Vietnamien paresseux (et souvent alcoolique) n’a quant à lui droit à rien. Ne pas croire pour autant que des racailles rançonnent le touriste, comme à Marseille : il n’y a pas de délinquance, dans un pays où les voleurs disparaissent purement et simplement de la circulation, et finissent par enrichir l’humus des rizières.

Je ne vais pas te faire l’article sur le ravissement des villages de montagne, les mains bleues des femmes qui teignent leurs tissus à l’indigo, les rizières en terrasses à perte de vue (le Vietnam est le premier exportateur de riz avec la Thaïlande et le second producteur de café après le Brésil), les repas aux saveurs uniques, les gosses qui jouent à la toupie au lieu de fixer leur portable d’un regard torve — et les sourires, partout, toujours. Ça nous change de regards haineux des immigrés qui ici nous reprochent de trop bien les accueillir.

Il y a les étapes obligées du tourisme, la baie d’Ha Lan en jonque, Huê et sa ville impériale, Hoi An, la ville des lanternes, le delta du Mékong en sampan — sur un fleuve jonché de détritus, la conscience écologique ne perturbe guère le Vietnamien moyen. Et partout, toujours, un peuple de fourmis travaille à un futur meilleur que le présent et digne du passé — parce qu’ils ne risquent pas, vu les programmes scolaires, d’oublier leur histoire et leurs héros.

Ça fait envie ! Quand y repars-tu ?

Ne ris pas : je songe à m’y installer. Un repas de fête, c’est huit euros par personne. Avec ma retraite, je serai là-bas le roi du pétrole !

Et je conclurai en laissant la parole à notre guide au Vietnam, Hieu Hanu (Petit matin printanier) : « Cám ơn  bạn vì đã đến Việt Nam với một tình yêu đặc biệt dành cho đất nước và con người chúng tôi. »

Merci d’être venu au Vietnam avec un amour spécial pour notre pays et notre peuple.

Guide du Routard Vietnam 2025/26

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La Voie royale

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Quand la France court après son intelligence perdue

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Déglaciation. Peut-on encore croire en ceux qui, comme M. Bayrou, découvrent la question identitaire, qu’ils avaient sous le nez depuis des années, et qui caricaturaient les pionniers qui abordaient le sujet ? se demande Ivan Rioufol.


La révolution ? C’est à droite qu’elle gagne les esprits. Ce week-end, à Madrid, Marine Le Pen s’est jointe aux leaders de la droite nationale européenne pour décliner le slogan trumpien du Maga (« Make America Great Again »). Le « Make Europe great again ! » a été avalisé par la fondatrice du RN, lors d’une réunion des Patriotes pour l’Europe. La conversion atlantiste, conservatrice et libérale de la candidate supposée à la prochaine présidentielle n’a pas été revendiquée pour autant. Il n’empêche : quand Le Pen reconnaît que la victoire de Donald Trump constitue un « véritable basculement mondial », elle met ses pas dans ceux du président américain et de sa « révolution du bon sens ». Ce retournement vient rompre avec le chauvinisme d’un mouvement jusqu’alors rétif au modèle nord-américain.

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Jeudi dernier, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a lancé pour sa part une autre audace idéologique à propos du tabou du droit du sol : « Le débat public doit s’ouvrir sur le droit du sol dans notre pays (…) Il faut un effort pour devenir français. Être Français, c’est une volonté. C’est le droit de la volonté ». Embrayant sur cette révélation tardive, François Bayrou a souhaité « entrer dans le débat » sur l’identité française et l’acquis de la nationalité. Le Premier ministre a invité à réfléchir à la question : « Qu’est-ce qu’être Français ? ». Ces déblocages mentaux, au RN comme au gouvernement, sont d’autant plus spectaculaires que la gauche s’accroche, en réaction, à son passé dépassé. Cependant cette déglaciation en cours, sous l’effet du changement de climat porté par Trump et son retour aux frontières, laisse voir l’état comateux du débat en France, tétanisé par trente ans et plus de pensées sous surveillance. D’où la question : faut-il croire en ceux qui découvrent la question identitaire, qu’ils avaient sous le nez sans oser l’aborder et qui caricaturaient les pionniers qui abordaient le sujet ?

La réflexion de Schopenhauer se vérifie une fois de plus : « Toute vérité franchit trois étapes. Tout d’abord, elle est ridiculisée. Ensuite elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant été toujours une évidence ». Ceux qui ont alerté sur la débandade des « élites » à propos de la nationalité, de son contenu et de ses protections ont d’abord été assimilés à « la France rance », avant d’être combattus pour leur « xénophobie », pour enfin être rejoints par leurs contempteurs. Pendant longtemps, se réclamer de la nation a été vu comme une régression pétainiste, y compris par la droite de gouvernement. En mai 2015, Laurent Wauquiez, confronté désormais à l’envolée prometteuse de Bruno Retailleau, déclarait : « Nous souhaitons nous appeler les Républicains car nous défendons avant tout l’identité républicaine ». Cette même année, Nicolas Sarkozy reconnaissait, abordant la critique de son débat sur l’identité nationale de 2009 : « Je n’aurais pas dû parler d’identité nationale, mais dire que je voulais défendre les valeurs de la République ». Cette honte à parler de la France charnelle, de son âme, de sa mémoire et de son peuple est au cœur de la crise intellectuelle, qui fait passer le président américain comme le libérateur des cerveaux cadenassés.

Ce lundi, à l’occasion d’un sommet mondial coorganisé à Paris avec l’Inde, Emmanuel Macron, à la recherche d’un rôle, va tenter de se mettre au centre de la promotion de l’intelligence artificielle européenne et de cette autre révolution mondialiste venue des États-Unis. Mais l’urgence est d’abord de retrouver l’intelligence collective perdue.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Annie Dillard, seule

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Rencontre au sommet : quand le plus grand américaniste vivant – Pierre-Yves Pétillon – se déplace pour traduire une femme écrivain devenue culte – Annie Dillard.


« Un écrivain cherchant un sujet ne s’intéresse pas à ce qu’il aime le plus, mais à ce qu’il est le seul à aimer. (…) Pourquoi ne trouves-tu jamais aucun écrit sur cette pensée particulière dont tu parles, sur ta fascination pour une chose que personne d’autre ne comprend ? Parce que c’est à toi de jouer»

En vivant, en écrivant (1996)

L’Amour des Maytree est un roman où il est beaucoup question de la beauté, du sentiment de la nature (née en 1945, Dillard est l’auteur d’une thèse sur le Walden de H.D. Thoreau), des livres, de l’amour – de l’amour dans les livres, et de la vision qu’ils nous en donnent : « Des années de lecture n’avaient fait qu’étayer sa conjecture, à savoir qu’hommes et femmes ont en fait une perception identique de l’amour, à disons cinq pour cent près. »

L’Amour des Maytree est un livre où il est beaucoup question du temps qui passe, de la beauté qui persiste, et de ce à quoi permettent d’accéder les livres : l’émotion, la connaissance, la sagesse parfois – et ces sentiments que « seuls (ils) peuvent durablement fournir. »

L’Amour des Maytree est un livre crépusculaire et somptueux sur l’amour d’une vie, « l’amour longue durée comme acte de volonté » – et la « chute des jours » qui l’accompagne.

Argument d’autorité qui recommande de s’attarder : son traducteur qui se déplace peu ès qualités – Pierre-Yves Pétillon, le plus grand américaniste français vivant, auteur d’une Histoire de la littérature américaine – Notre demi-siècle 1939-1989 (1992 ; réédition augmentée en 2003, Fayard) – un de ces livres rares, sitôt parus, sitôt salués comme des classiques, qui justifient une vie de travail acharné… D’une intelligence incandescente. Donc Pétillon.

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Argument de votre serviteur : avec quelques romans contemporains, parus dans le domaine anglo-saxon – Sur la plage de Chesyl de Ian McEwan, La Maison des rencontres de Martin Amis, Demain de Graham Swift ou Fugitives d’Alice Munro -, c’est un des romans qui auront marqué la première décennie des années 2000 (oui, on tient les comptes) : on les lit, on les relit, on en parle, on regarde leurs tranches dans nos piles de livres – on est ému, ils nous ont touché, enseigné.

C’est l’histoire de l’amour des Maytree (le titre, donc), de Toby, poète et charpentier, et de Lou, peintre à ses heures. De la naissance de leur passion, de la vie de leur passion, de ses métamorphoses.

C’est ensuite, après quatorze années de mariage avec Lou, l’histoire de la fuite de Toby avec une amie, Deary, de leur amour qui durera vingt ans, de la maladie et de la mort de Deary – et des retrouvailles de Toby et de Lou.

C’est, enfin, l’histoire de Toby qui choisit… l’amour, comme sujet d’étude. Vaste programme : « Dans toute son œuvre, il avait évité les sujets sentimentaux : l’amour, le chagrin. Mais, malgré tout, n’est-ce pas, ils vous rattrapaient. »

Toby lit (les scientifiques, les poètes et les écrivains : Stevenson, Henry Green, Borges, Baudelaire, Thomas Hardy), se demande comment il est possible que « l’amour apparemment absolu puisse se reproduire » (Lou, Deary), tente de comprendre.

Annie Dillard mêle Thoreau, Melville et Emily Dickinson. Du premier, elle a le regard  « transcendantaliste », pour lequel « chaque détail, intensément observé devient un macrocosme et une terre sainte, chaque micro-événement, une épiphanie » ; du deuxième, et de la religion presbytérienne de son enfance, elle a la « sensibilité à la violence tapie dans la Nature » ; enfin de la hiératique troisième, elle a l’intrépidité et le courage, dans sa volonté d’éveiller son lecteur et de le consoler du silence – « le silence du Seigneur, lointain, caché, mais planant, néanmoins, sur les eaux ».

L’univers qu’envisage et décrit la contemplative Annie Dillard est chargé de sens, de pensée. Son écriture intense, tantôt très concrète, descriptive (la nature, le quotidien, l’habitude), tantôt métaphysique, a le caractère élémentaire (sens strict) de son propos : elle bâtit un petit temple – elle, dirait « une cabane » – destiné à honorer le passage furtif et humble de nos pas sur l’immense et si « taiseuse » terre – voire à lui donner un sens. Finalement, plus que l’élémentaire, ce qui intéresse et requiert la solitaire Annie Dillard, c’est l’essentiel. Qui est peut-être la même chose, son autre nom.


L’Amour des Maytree, d’Annie Dillard. Traduit de l’anglais par Pierre-Yves Pétillon, Christian Bourgois, 280p.

L'amour des Maytree

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Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2018 – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France ou d’ailleurs.

Gang bang theory

Dans un immeuble chic du 15 arrondissement, un organisateur de soirées libertines envisage plus de participants. Mairie et voisins crient au scandale. La préfecture tente de freiner l’orgie, mais la loi n’interdit pas les plaisirs privés… La police du fantasme est dépêchée sur les lieux.


Des soirées libertines parisiennes sont dans le collimateur de la mairie et des voisins. Cela se passe à Paris XVe, dans une résidence ordinaire, plutôt cossue. Au sous-sol, on trouve des locaux commerciaux où un mystérieux Z organise des soirées gang-bangs ce qui signifie, explique pudiquement Le Parisien, qu’une femme est placée au centre des attentions de plusieurs hommes1. Les hommes payent 80 euros, et peuvent être 20 maximum. La femme, évidemment consentante, n’est pas rémunérée (il n’y a donc pas de prostitution ni de proxénétisme). Ce sont des jeux sexuels entre adultes. Il n’y a rien d’illégal. Et pourtant, tout le monde voudrait les voir décamper. Mairie, Préfecture, riverains… Z affirme être très attentif à ne pas troubler le voisinage. Il donne rendez-vous à un pâté de maisons. «Ne venez jamais rôder en avance, faire les 100 pas ou attendre devant l’immeuble».

Du reste, la Préfecture verbalise les « stagnations dans le hall » et mène des contrôles ciblés d’infractions sur les stupéfiants. «En cas d’infraction avérée, une fermeture de l’établissement sera demandée», déclare une source préfectorale. Bref, Z est attendu au tournant.

Ne peut-on pas comprendre les riverains, non ?

S’il s’agissait d’une salle de sport avec bien plus d’allées et venues, cela ne gênerait personne. Mais il s’agit de morale. « Préfecture et mairie sont désemparées face à cette activité malsaine », lit-on dans l’article.  Pareil pour les riverains, farouchement opposés à ces pratiques «dégradantes» et «moralement difficilement acceptables». Chacun semble se sentir autorisé à juger la sexualité de ses contemporains. «Maintenant quand ils nous croisent, ils baissent les yeux. Mais ça reste dérangeant. Les hommes qui participent à ces gang bangs ont le fantasme du viol collectif », déclare un couple de riverains. Nous y sommes. Le fantasme du viol (partagé par pas mal d’adultes selon nombre d’enquêtes, y compris chez les femmes) est un crime contre la morale.

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Le maire LR du XVe Philippe Goujon, qui promet de tout faire pour faire cesser ces cochonneries, déclare: « Après le procès de Mazan, on ne peut plus voir des choses comme ça ». Adorno disait qu’après Auschwitz on ne peut plus faire de poésie et le maire du XV nous apprend qu’après Mazan, finie la gaudriole ! Désormais, les seuls rapports sexuels autorisés, c’est papa dans maman le samedi soir. Et dans une position convenable svp.

Je rigole, mais j’enrage qu’on instrumentalise en permanence les femmes violentées, agressées ou violées pour réprimer une sexualité peut-être non-conventionnelle mais parfaitement légale et qui ne fait de mal à personne.

Ce puritanisme – cette pudibonderie même – n’ont rien à voir avec l’égalité ni avec la protection des femmes. Derrière ce cirque de dames patronnesses, il y a une haine de la liberté et surtout de la sexualité. Not in my name ! 


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jean-Jacques Bourdin dans la matinale

  1. https://www.leparisien.fr/paris-75/paris-les-soirees-gang-bangs-du-xve-pourraient-bientot-accueillir-plus-de-monde-au-grand-dam-des-riverains-08-02-2025-OIKTDUKXLBDZBP42NIDEUBBTW4.php ↩︎

TVA et micro-entrepreneurs: jamais travailler plus ne devrait signifier gagner moins

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Quand le gouvernement décide de faire payer la TVA aux micro-entrepreneurs dès qu’ils dépassent 25 000 € de chiffre d’affaires, cela grince des dents plus fort qu’un rideau de fer rouillé… Devant la levée de boucliers, Éric Lombard a finalement suspendu sa mesure, unanimement considérée comme pénalisante pour des travailleurs considérés comme précaires. Analyse.


Depuis quelques jours, la nouvelle mesure fiscale passée en force par le gouvernement de François Bayrou suscite une massive levée de boucliers et moults réactions indignées émanant de politiques, d’organisations professionnelles mais également de journalistes ou simples particuliers. La grande majorité s’offusque et se dit choquée que le gouvernement s’en prenne aux petites, voire aux très petites entreprises, celles que l’on appelle les micro-entreprises depuis la disparition du statut d’auto-entrepreneur en 2016. Le gouvernement prévoit en effet dans le budget 2025 d’assujettir à la TVA ces micro-entreprises dès lors que leur chiffre d’affaires annuel dépasse 25 000 euros, alors que le seuil était auparavant fixé à 37 500€ pour une activité de prestation de service et à 85 000€ pour le négoce (achat/vente de biens).

Revenus modestes

Comment imaginer sans honte renflouer les caisses de l’État en taxant l’activité des petits travailleurs indépendants dont le statut est souvent considéré, à juste titre, comme précaire ? Une fois n’est pas coutume, le discours du Rassemblement national à ce sujet s’accorde avec celui de La France Insoumise. Même l’édito de Pascal Praud du 6 février sur CNews rejoint sur le fond l’article de Mediapart du même jour, l’un prenant l’exemple d’un petit jardinier tandis que l’autre donne la parole à une secrétaire médicale et une gérante de friperie. Cependant, cette mesure est-elle si scandaleuse et injuste qu’elle en a l’air ? L’assujettissement à la TVA de ces micro-entreprises signera-t-il vraiment la mort de celles-ci ? Entraînera-t-elle forcément une baisse des revenus déjà modestes des travailleurs indépendants concernés ?

A lire aussi: Sous tutelle, vite!

J’ai le souvenir très net d’un échange téléphonique que j’ai eu avec un chef d’entreprise expérimenté alors que j’étais jeune entrepreneure. Je m’étais plainte auprès de lui de payer chaque mois bien trop de TVA. À ma grande surprise, loin d’abonder dans mon sens, celui-ci m’avait alors répondu : « Pour une entreprise, payer de la TVA c’est une bonne maladie ». En effet, plus on réalise de chiffre d’affaires, plus on paye de TVA. Payer beaucoup, c’est gagner beaucoup. Dans le négoce, hors achats intracommunautaires et activités saisonnières, se retrouver avec un crédit de TVA est même souvent synonyme d’une mauvaise période durant laquelle les dépenses ont été plus importantes que les encaissements. Aussi, le seuil d’assujettissement de TVA déjà existant, supposé être un coup de pouce fiscal pour les micro-entrepreneurs, se révèle souvent être un plafond de verre que beaucoup d’entre eux craignent de dépasser au point de freiner délibérément la croissance de leur activité, voire de l’arrêter complètement jusqu’au prochain exercice fiscal. Jamais travailler plus ne devrait signifier gagner moins.

Cap difficile

Plutôt que de propager l’idée que l’assujettissement à la TVA signerait forcément l’arrêt de mort des micro-entreprises, pourquoi ne pas les accompagner dans ce changement et leur développement ? Il s’agirait d’encourager les micro-entrepreneurs, les former à facturer et à établir des déclarations de TVA. Une fois passé ce cap, ce serait un frein de moins au développement de leur activité. Je ne dis pas que toute micro-entreprise a vocation à devenir une PME ou multinationale mais, économiquement, nous avons tout à gagner à tirer les entreprises françaises vers le haut.

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Si l’on parle de justice, cela fait plusieurs années que certains dirigeants de TPE et PME assujettis à la TVA dénoncent la concurrence déloyale des micro-entrepreneurs. Ceux-ci, pour un même service (ou vente de biens), dans un même secteur d’activité, peuvent afficher des tarifs potentiellement plus concurrentiels (la TVA représentant jusqu’à 20% du prix de vente) alors que quelques centaines ou milliers d’euros seulement séparent les chiffres d’affaires des deux entreprises concurrentes. Les clients eux-mêmes sont parfois perdus dans ces différences de facturation.

C’est le consommateur qui paie !

Rappelons également que la TVA n’est pas un impôt pour les entreprises mais bien une taxe dont le consommateur s’acquitte. On pourrait même dire que c’est un impôt « juste » puisque tout le monde le paye à hauteur de sa consommation. L’entreprise, elle, n’est que collectrice de la TVA, obligée certes de la reverser mais autorisée également à la récupérer sur ses achats ! Même lorsque l’activité est une prestation de service, le non-paiement de TVA sur les achats peut s’avérer très intéressante, que ce soit pour de la communication, du matériel ou même simplement les fournitures administratives indispensables à toute activité aussi modeste soit-elle. Dans le cas d’une activité de négoce avec une TVA à 20% par exemple, l’entrepreneur devra certes augmenter un peu ses tarifs mais cette inflation ne sera pas d’un pourcentage équivalent puisqu’une grande partie sera compensée par la récupération de la TVA sur ses achats.  

Si le contenu de cette mesure fiscale ne me choque pas, sa mise en place me laisse en revanche   dubitative. Faire cette annonce début février pour une application la même année, c’est méconnaître complètement les réalités du terrain et nier le bouleversement qu’un changement fiscal représente pour les micro-entrepreneurs, obligés, dans l’urgence et le stress, de revoir leur tarification, leur comptabilité et parfois toute leur organisation. En outre, cette mesure aurait été mieux accueillie si elle n’avait pas été isolée mais intégrée à un projet plus global visant par exemple à simplifier la fiscalité des entreprises, quelle que soit leur taille.

Lyrique: un opéra-oratorio de Haendel sacrifié à la transposition scénographique

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À l’origine, Semele a la forme d’un oratorio profane – car on ne donnait pas d’opéra pendant le Carême. Œuvre tardive du compositeur saxon naturalisé anglais Georg Friedrich Haendel (1685-1757), elle n’eut alors qu’un succès très relatif – quatre représentations à peine.  Créée en 1744 à Covent Garden (soit trois ans après le célèbre Messie), Semele fut écrite en un temps record, par un compositeur à la santé très délabrée, en ce mois de juillet 1743, sur un livret de William Congreve tiré des Métamorphoses d’Ovide.

De cet opéra durablement éclipsé du répertoire lyrique, le Théâtre des Champs-Elysées avait donné une version scénique en 2004, reprise en 1010, –  au pupitre, Marc Minkowski puis Christophe Rousset. Au XXIème siècle, il n’est pas facile d’illustrer les trois actes de cet argument mythologique où s’entrecroisent dieux et mortels dans des jeux d’amour et de pouvoir fort compliqués: Jupiter est secrètement aimé de la princesse thébaine Semele, fille de Cadmus, promise en mariage à Athamas, prince de Béotie, dont Ino, la sœur de Semele, est elle-même éprise. Junon, épouse de Jupiter, est folle de jalousie. Jupiter prend l’apparence d’un aigle pour enlever Semele. Junon, aidé de sa servante Iris, en appelle à Somnus, dieu du sommeil, pour se venger. Elle se débrouille pour apparaître à Semele sous les traits de sa sœur Ino, et conseille à Semele (qui, rappelons-le, est mortelle) de se refuser à Jupiter tant qu’il ne lui promet pas l’immortalité. Pris au piège du serment qui lui est arraché, le dieu du tonnerre voue Semele aux flammes. Et Jupiter de décider qu’Ino épousera Athamas. Mais « des cendres de Semele surgira un phénix (…) Il témoignera d’un dieu plus grand que l’Amour et empêchera pour toujours les soupirs et les chagrins », assure Apollon, avant que le chœur des prêtres n’invite Bacchus à « crown the joys of love ». Bref, la vertu du foyer est sauve.

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Sous la houlette d’Olivier Mears, l’actuel directeur du Royal Ballet londonien, cette fable hédoniste, flamboyante, peuplée d’Amours et de Zéphirs, ne revêt plus la forme que d’un marivaudage bourgeois. Sur un décor signé Annemarie Woods passablement anachronique, celui d’un palace post-art déco flottant entre les années 1940, 1950 et 1960, qui aurait été meublé avec froideur par quelque capitaliste parvenu, de mœurs légères : éclairé d’appliques murales en verre dépoli,  fermé en fond de plateau par une large baie totalement aveugle, un espace grisâtre au milieu duquel trône un vaste sommier circulaire dans le goût propre aux maisons closes, plumard drapé et molletonné d’un vert hideux, près duquel flambe une imposante colonne – cheminée habillée de carreaux de porcelaine (où se consumera Semele, of course). A main gauche, un meuble bas supporte une platine stéréo où, à l’occasion, entre deux clopes – car on fume beaucoup chez Haendel –  Semele fera crépiter un vinyle sorti de son étui, d’un chromatisme furieusement sixties. Le troisième acte nous transporte dans la repoussante bathroom envahie de tessons où un Somnus en caleçon et fixe-chaussettes prend les eaux du Léthé au fond de sa baignoire fangeuse. Puis retour dans la suite XXL de l’hôtel, siège, au passage, d’une bataille de polochons entre les deux frangines. Accoutrés de tenues pied-de-poule et de falzars amarante, les chœurs figurent les femmes de chambre et autres larbins de l’entreprise dont Jupiter est le grand patron… Junon, blonde marâtre atrabilaire, troquera au dernier acte son austère tenue noire pour une robe éclatant du rouge de la vengeance.

Aucune transposition contemporaine du répertoire lyrique baroque n’est, en soi, irrecevable. Sinon que toute la satire, à la fois capiteuse, leste et fantasmagorique où, extraites la fable antique, s’ébattent ces êtres surnaturels, voués aux plus improbables prodiges (Jupiter métamorphosé en rapace, Semele en beauté céleste sous l’effet d’un miroir magique…), se banalise ici jusqu’à la trivialité, sous les espèces d’une confrontation socioéconomique attisée par la frustration et la jalousie.

SEMELE – Au Theatre des Champs Elysees – Vincent PONTET

Ce parti pris élude l’enchantement, la fantaisie, le faste qui rutilent dans l’écriture baroque.  C’est d’autant plus navrant que sous les traits de la grande mezzo Alice Coote, Junon développe une musicalité cuivrée, d’une amplitude souveraine ; que la célèbre soprano sud-africaine Pretty Yende se risque pour la première fois hors du bel canto, son territoire de prédilection, pour exécuter les trilles et les ornements virtuoses du rôle-titre sans faillir ; que le contre-ténor Carlo Vistoli incarne Athamas impeccablement ; que le ténor Ben Bliss, surtout, campe un Jupiter  absolument superbe ; tandis que la jeune Irlandaise Niamh O’Sullivan se projette avec aisance dans le rôle d’Ino, tout comme la soprano arménienne Marianna Hovanisyan, qu’on découvre dans celui d’Iris… Quant aux chœurs du Concert d’Astrée, ils sont d’une solidité à toute épreuve. Et si Emmanuelle Haïm, comme toujours à la baguette de sa formation maison, dirige la fosse avec plus de nerf que de rondeur, Semele pourrait parfaitement se passer de mise en scène pour renaître de ses cendres.              


Semele. Opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel. Avec Pretty Yende, Ben Bliss, Alice Coote… Direction : Emmanuelle Haïm. Mise en scène : Olivier Maers. Orchestre et chœur Le Concert d’Astrée.
Durée : 3h
Théâtre des Champs-Elysées, les 11, 13, 15 février à 19h30. Le 9 février à 17h.

XV de France: pas encore au point!

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Samedi dernier, la France s’est inclinée par un petit point d’écart contre l’Angleterre (26-25), mettant fin à quatre ans d’invincibilité française contre son adversaire de toujours…


Une du Midi Olympique, journal français du rugby de référence, 10 février 2025.

Le XV de la Rose a donné raison à Pythagore, philosophe et mathématicien de la Grèce antique dont le théorème « le carré de l’hypoténuse… » nous a fait découvrir à notre adolescence les joies et les désagréments de la géométrie. Selon lui, « rien n’est impossible même l’invraisemblable ». Et, en effet, l’invraisemblable s’est produit samedi à Twickenham, seconde journée du Tournoi des Six nations, par une fin d’après-midi grise et triste, typique d’un hiver d’Outre-Manche. L’équipe de rugby d’Angleterre a gagné son match contre la France qu’elle perdait à un peu moins de soixante secondes du coup de sifflet final.

Un match mouvementé

À ce moment, la victoire était acquise aux Bleus vu le peu de temps de jeu qui restait. Ils menaient par 25 à 19 après être revenus quatre minutes auparavant, à la marque grâce à un miraculeux essai de son véloce ailier Bielle-Biarrey transformé, aboutissement d’une audacieuse contre-attaque initiée par Antoine Dupont. Quatre autres minutes avant, à la 71ème, pour la première fois bien que dominés pratiquement au tout au long de la rencontre, les Anglais avaient pris l’avantage d’un petit point, 19 à 18.

Le match s’emballe alors et vire à une sorte de partie de ping-pong. Les deux équipes se livrent à un duel de coups de pied pour porter le danger près de la ligne d’en-but et faire craquer la défense adverse qui tourne à la 75ème minute à l’avantage des Français. Grâce à l’essai de Bielle-Biarrey, les Bleus ont engrangé six points d’avance, certes qui ne les mettent pas à l’abri d’un essai transformé. Mais pour tout esprit rationnel, celui-ci est peu probable, autrement dit impossible. L’affaire semble donc bouclée et le XV de la Rose s’apprête à subir l’humiliation d’une quatrième défaite consécutive et, le pire, sur ses terres.

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Lorsque à un peu plus de deux minutes de la fin, les Bleus perdent le contrôle du ballon. Les Anglais tentent le tout pour le tout. D’un coup de pied, ils cherchent à porter le jeu dans les 22 mètres et à livrer un baroud pour l’honneur.

Toutefois, la chance n’est pas en leur faveur. Le vigilant et agile arrière Ramos est à la réception. Mais, revirement du sort inespéré, il se fait plaquer et commet l’irréparable faute en ne lâchant pas le ballon une fois à terre. Une aubaine pour les Anglais qui leur offre une touche à cinq mètres de l’en-but. Celle-ci jouée, les Bleus résistent farouchement. Les assauts anglais sont vains quand se produit « l’invraisemblable ». Deux défenseurs bleus laissent un maigre interstice entr’eux dans lequel va se faufiler le trois-quarts central anglais Elliot Daly et aplatir entre les deux poteaux assurant en conséquence sa transformation.

Une revanche pour le rugby anglais

Plus que jamais ce 112ème affrontement entre Anglais et Français a mérité la qualification que lui a donnée la presse britannique de « crunch » qu’on peut traduire en français par « choc majeur ». A l’issue de ce dernier, les supporteurs anglais ont dû se dire : « My god, what a crazy crunch ». En 2024, la France l’avait emportée par deux points d’avance (33-31). Cette fois-ci l’Angleterre a gagné d’un point (26-25). Comme l’a dit Antoine Blondin, chantre de l’Ovalie et du Tour de France, « Les Anglais ne perdent jamais, mais, parfois, on les bat. » Ce ne fut pas le cas cette fois-ci.

Cette victoire étriquée obtenue quand tout semblait perdu est une bouffée d’oxygène (très probablement que temporaire) pour le rugby anglais qui connait, comme l’a souligné Le Figaro du 7 février, « une crise financière et institutionnelle majeure ». Trois clubs de l’élite ont depuis la crise du Covid-19 mis la clé sous la porte dont les Wasps (six titres nationaux et deux coupes d’Europe à leur palmarès). Sept sont au bord de la faillite. Sa première division ne compte plus que dix clubs. Ses meilleurs joueurs s’expatrient. Le nombre de licenciés est en chute libre. « Pour ne rien arranger, souligne Le Figaro, la RFU (la fédération anglaise de rugby) est traversée par une grave crise de gouvernance » qui a contraint son président, Tom Llube, à démissionner.

Pour la France, cette défaite est amère, comme l’a reconnu Antoine Dupont, son capitaine. « On ne peut que s’en prendre qu’à nous-mêmes, surtout en première mi-temps. On aurait dû marquer trois essais. » Les Bleus ont cumulé 27 fautes de main dont 15 dans les quarante premières minutes. « Inutile de faire dans l’indulgence, écrit Romain Bayeux dans les colonnes du Parisien-dimanche, et de pointer ce léger crachin venu mouiller Twickenham. Il avait plu en 2023 », rappelle-t-il, quand les Bleus avaient administré une cuisante correction (53 à 10) aux Anglais.

Cependant cette défaite n’hypothèque pas tout à fait ses chances d’emporter le tournoi même si celles-ci sont très minces. Le match France-Irlande le 8 mars pourrait se profiler comme une éventuelle finale, si les Bleus ne perdent pas contre l’Italie et l’Écosse. Et surtout, à condition que l’Irlande connaisse une déconvenue contre ses deux prochains adversaires, le Pays de Galle et l’Italie. Ce qui paraît très peu probable. À ce stade de la compétition, elle est la seule sélection invaincue et semble bien déterminée à le demeurer.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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* traduction en français des années 60 du Sud-ouest, patrie de l’Ovalie hexagonale : « Putain de gozon, ça pour une castagne, ç’a été une castagne. »

Et si Milei devait nous inspirer?

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La couverture du Point sur le « phénomène Milei » a de quoi interpeller. Pendant que l’Argentine taille dans le vif de son État-obèse, la France continue de se gaver de lois et de règlements comme si la démocratie se mesurait au poids de son Code…


D’abord se débarrasser de l’argument trop facile qui consiste à soutenir que les avancées des autres pays ne seraient pas applicables en France. C’est parfois vrai, mais pas toujours. On a le droit d’essayer.

L’excellent numéro du Point, consacré au « phénomène Milei », nous éclaire sur ce président argentin qu’on aurait bien tort de tourner en dérision tant il démontre, notamment dans un entretien substantiel, à quel point ses visions libertaires, sa détestation de « l’État » et son obsession de chercher autant que possible à libérer les énergies, les compétences et l’esprit d’entreprise de chacun, constituent des pistes sérieuses qui méritent d’être examinées.

L’axe central de sa pensée est une volonté de simplification, sur tous les plans. Loin de considérer que la complexité du monde contraint à l’alourdissement des contraintes réglementaires et législatives, à la multiplication des textes et des limites, il met en œuvre exactement l’inverse.

Il me semble que la France, de droite comme de gauche, est au moins accordée sur ce plan inverse : la démocratie n’est pas digne de confiance si elle n’ajoute pas à la masse des lois et des règlements, si elle n’apporte pas sa pierre à l’édifice déjà monumental d’une République qui ne se sent bien que si elle aggrave, complique et sophistique. Aux antipodes donc de la pratique présidentielle de Javier Milei.

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Pourtant, c’est lui qui a raison. Le bon sens, l’expérience et la comparaison avec les gouvernements et les administrations efficaces fournissent une leçon sans équivoque : le remède à l’ambiguïté du monde, au chaos et au désordre de notre nation, à l’infinie diversité de la société, n’est pas une surenchère qui irait dans le même sens. C’est l’inverse : il faut une répudiation du surabondant, un refus du superfétatoire, une destruction de l’inutile, une épuration administrative. Diminuer la tentative désespérée et en définitive absurde de coller aux évolutions par la profusion législative serait déjà la première marche d’un progrès décisif.

Notre pays se sauvera en devenant plus léger, en luttant contre son obésité. Il convient que sorte de l’esprit collectif et de la tête des dirigeants le poncif que la réussite politique passe par le nombre et donc une bureaucratie pléthorique.

Les seules périodes au cours desquelles on supprime tiennent à la victoire de telle ou telle idéologie jugeant insupportable de conserver le dispositif antérieur. Par exemple Robert Badinter, quand il est devenu garde des Sceaux, a fait table rase de lois appartenant à la nuit alors que le jour vanté par Jack Lang avait fait son apparition en 1981.

Tronçonner « les budgets publics et les réglementations » à la manière de Milei et de son ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’État est donc tout sauf une absurdité ou une provocation. Le second raconte : »Je suis allé voir Milei avec deux paquets de 500 lois à abroger. Il m’a dit : « Fonce ! » ».

On comprend que l’Italie et les États-Unis soient très intéressés par l’expérience argentine.

Qu’attend donc la France pour s’inspirer de Milei ?

Le Mur des cons

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Dorange: jeunesse de France


Le Vendée Globe a aujourd’hui son icône au féminin. Violette Dorange, 23 ans seulement. Et seulement quatre-vingt dix jours pour boucler son tour du monde en solitaire et sans escales. On admire. Sans réserve.

Sa prouesse personnelle, individuelle est aussi un magnifique exemple de ce que peut donner un esprit de transmission bien comprise. Le navigateur hyper chevronné Jean Le Cam l’a prise sous son aile, lui a transmis son bateau, un modèle déjà ancien, ainsi que son expérience, sa maîtrise de ces réglages techniques d’une infinie complexité qu’exige ce défi au long cours. Monter le budget, monter l’équipe, toute une épopée humaine pour un résultat des plus aléatoires au bout de laquelle ce peut être la gloire, comme aujourd’hui, ou l’amère désillusion du naufrage, de l’échec. Voire la vie perdue dans des rugissants sans merci.

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Violette Dorange, c’est la jeunesse de France telle qu’on l’aime, celle dont on ne parle pas assez. Celle qui a du souffle, de l’ambition, de la ténacité et qui pourtant cultive la simplicité, la fraîcheur, l’humilité. L’humilité qu’imposent les immensités océanes à qui s’aventure à les affronter. La jeune femme compte plus d’un million d’abonnés, d’amis sur les réseaux. On s’en réjouit. Les influenceurs, parfois fort douteux, ne sont donc pas les seuls à faire recette. Et c’est très bien ainsi.

Il faudrait à présent qu’on sache, en haut lieu, ériger la jeune femme en modèle, qu’on raconte dans les classes son exploit et les vertus requises pour le mener au bout. Des qualités, des vertus essentielles, qu’on ait à naviguer sur les vastes mers ou à se coleter avec le quotidien de l’existence.

Toujours est-il qu’un mot tout simple s’impose au moment même où la très talentueuse nouvelle petite fiancée de l’océan franchit la ligne.

Et ce mot est tout simplement MERCI !

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Elon Musk: le Don Quichotte américain

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Rome, 20 janvier 2025 © Mauro Scrobogna/LaPresse/Shutter/SIPA

L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. L’arrivée d’Elon Musk à la tête du nouveau Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) pour nettoyer les écuries d’Augias de l’administration américaine, et notamment du wokisme, est un miroir aux alouettes qui ne dit pas encore son nom. 


Le fondateur de SpaceX en a fait son cheval de bataille : il détruira la maladie woke qui infecte les États-Unis. Il assèchera l’hydre wokiste et ses associations. Il annihilera cette plaie des temps modernes. Il redonnera aux États-Unis une identité sexuelle différenciée. Il y aura de nouveau une femme, et de nouveau un homme. Du moins, le croit-il. Car Elon Musk ne voit pas qu’il est, en réalité, l’un des pères fondateurs de cette idéologie mortifère.

Idéologie globale

Le wokisme, comme mouvement idéologique global, n’est possible qu’à partir du moment où une masse de gens – notamment celle des jeunes générations – s’enfonce dans un monde où la virtualité s’est substituée à la réalité. C’est « le règne absolu de l’abstraction réelle » pour reprendre le mot du philosophe slovène Slavoj Žižek. En effet, le woksime n’est autre que la face émergée de la progression du capital algorithmique dans tous les pores de la société. Cette organisation technologique du vivant grave dans le marbre la distance sociale avec autrui, celle d’une vie intériorisée, d’une machination des êtres, de la marchandisation constante des liens, et de l’emprise d’une vie spectrale sur l’ensemble de l’existence. « C’est cette vision utopique de pures consciences qui pourrait se libérer totalement du poids du corps, et par là même de la différence sexuelle, qui fait pour une bonne part le succès de cette utopie du genre », explique le philosophe Jean-François Braunstein dans son livre La religion woke. Cette scission de l’âme et du corps est la conséquence de la forme sans cesse renouvelée de l’avancée du techno-libéralisme. Une conception déjà présente dans la théologie paulinienne du christianisme, et qui trouve dans cette théodicée numérique son apothéose car « ni le sang, ni la chair ne peuvent hériter du royaume de Dieu » (Epître aux Corinthiens)Or, le nouveau Dieu c’est la technologie, et son nouvel apôtre s’appelle Elon Musk.

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Désirs d’avenir

Dès lors, Elon Musk se bat contre des créations qu’il enfante. Le milliardaire américain est celui qui considère le programme Stargate comme une chance pour l’humanité sans saisir qu’« il ne sert de rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre » (Mauriac) ; il est celui qui présente ses futurs robots Optimus comme des promesses d’avenir; il est celui également qui possède l’entreprise Neuralink capable d’implanter des puces dans le cerveau humain. Mais il est aussi celui qui alerte en permanence de la chute démographique sur son réseau X, de la maladie wokiste qui ravage les États-Unis, des délires idéologiques de gauche qui envahissent les programmes scolaires, ou de l’absence de liberté d’expression des médias traditionnels. Cette « double pensée » (Orwell) provient de son incompréhension à faire le lien entre wokisme et société technologique, d’envisager le tout comme « un fait social total» (Mauss). Le capital algorithmique en éliminant les rapports charnels – la sexualité des jeunes est en berne – efface du même coup les marqueurs de la différence sexuelle, et laisse proliférer la croyance entretenue d’une âme asexuée, flottante, indépendante de son corps. Bref, à un remodelage infini de soi. Ainsi plus l’homme se libéralise, plus il se machinise ; plus il se machinise, plus il supprime l’expérience sensible; plus il supprime sa sensibilité, plus il fait abstraction de son corps. En clair, plus la réalité devient technologique et plus le wokisme à encore de beaux jours devant lui.

Le laissez-faire technologique

Mais si le nouveau président américain, Donald Trump, a chargé le chevalier blanc Musk de faire le ménage dans l’appareil d’État, c’est aussi pour permettre au libéralisme de se défaire pleinement de ses fers étatiques. La croyance est forte de croire que le « solutionnisme technologique » (Morozov) permettra le délestage de l’État libéral de toutes ses normes inutiles.

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En réalité, c’est l’inverse qui se produira mais sous la forme, cette fois, d’une bureaucratie algorithmique. Karl Polanyi, grand économiste austro-hongrois, dans son ouvrage La Grande transformation (1944)soulignait «qu’entre 1830 et 1850, on ne voit pas seulement une explosion des lois abrogeant des règlements restrictifs, mais aussi un énorme accroissement des fonctions administratives de l’État ». Déjà, Honoré de Balzac, dans son roman Les employés décrivait l’État français du XIXème siècle comme infecté d’ « armées bureaucratiques » et qu’ « il se faisait en France un million de rapports écrits par année ; aussi la bureaucratie régnait-elle ! Les dossiers, les cartons, les paperasses à l’appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n’irait pas, fleurissaient ». Dès lors, le libéralisme économique – et Musk est libertarien – n’a jamais eu pour but de se défaire de l’État, ni même d’en supprimer l’intervention mais d’en faire une courroie de transmission. L’objectif de l’État a toujours été d’organiser et de planifier le laissez-faire. Toute nouvelle libération économique se paie toujours en retour d’un amoncellement supplémentaire de normes. «C’est ainsi que même ceux qui souhaitaient le plus ardemment libérer l’État de toute tâche inutile, et dont la philosophie tout entière exigeait la restriction des activités de l’État, n’ont pu qu’investir ce même État des pouvoirs, organes et instruments nouveaux nécessaires à l’établissement du laissez-faire» (Polanyi). Tant que le marché auto-régulé constitue l’alpha et l’oméga de la réalité ambiante, sous sa forme aujourd’hui techno-marchande, le contrôle normatif se poursuivra. Par conséquent, tous ceux qui croient à la disparition des gabegies d’État ou des suppressions en tout genre pour le rendre au peuple se fourrent le doigt dans l’œil. Musk, en effet, liquidera une partie de la bureaucratie humaine pour y adjoindre une bureaucratie, cette fois machinale, faite d’algorithmes, de robots conversationnels et d’IA génératives, qui sera tout autant gigantesque et surtout sans aucun retour possible. Il s’agira alors peut-être de constater « jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du général intellect, et sont réorganisées conformément à lui » (Marx). Cela marquerait l’avènement du grand remplacement technologique.

La religion woke

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Les Employés

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Vietnam, le tigre de demain

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DR.

Notre chroniqueur, après s’être enthousiasmé pour le Japon, réitère — par personne interposée — avec le Vietnam : ça nous change de Raphaël Glucksmann qui n’est chez lui qu’à New-York. Les tigres du sud-est asiatique, à l’entendre, loin d’être des pays émergents, sont tout prêts à dévorer l’Occident…


Contrairement à… d’autres pays jadis colonisés, difficiles vainqueurs d’une guerre sans cesse remise sur le tapis de prière, le Vietnam ne cherche pas à développer chez les touristes qui viennent le visiter la moindre culpabilité, et ne manifeste pas la moindre agressivité.  Ces gens qui sont restés en guerre du début des années 1950 au milieu des années 1970 — deux générations formées dans le bruit des combats, les marches dans la jungle —, qui ont survécu aux bombes et à l’agent orange, ne passent pas leur temps à larmoyer sur leur tragique destin en salopant de leur mieux les bâtiments coloniaux laissés par leurs envahisseurs successifs.

L’hospitalité vietnamienne n’étant plus à vanter, nombre de touristes européens (malgré Dien-bien-Phu, 7 mai 1954) et américains (malgré Saïgon, 30 avril 1975) courent visiter le « pays du dragon ».

J’ai interviewé l’un d’entre eux, Thierry Kakouridis (il a posté sur Facebook les photos superbes de son périple), tout frais rentré de cet extrême-Orient fabuleux — et qui apparemment n’en est pas revenu.


Jean-Paul Brighelli. Thierry, quelle idée de s’imposer 11 heures de vol avec Vietnam Airlines — et autant au retour — pour jouer à Marguerite Duras dans L’Amant…

Thierry Kakouridis. Je rêvais d’Asie depuis de nombreuses années, mais pas de n’importe quelle Asie ; je ne rêvais pas de Chine, de Malaisie ou de Thaïlande. Non, mon imaginaire, nourri par mes lectures et des images, me dictait un rêve de Vietnam et de Cambodge. Certainement pas Duras — peut-être Malraux, qui en 1923 est parti dans ces contrées lointaines avec sa petite scie égoïne pour découper les bouddhas qu’il comptait revendre ici. On sait comment ça a fini…

La veille, Paris-Roissy sous la pluie. Au matin, Hanoï au soleil, moins une ville qu’une ruche où se bousculent piétons, marchands aux paniers en équilibre sur une branche de bambou, et des milliers, des dizaines de milliers de scooters, gaz d’échappement compris. On en compte 78 millions pour une population de quelque 100 millions. Traverser une rue, même sur un passage piétons est une aventure périlleuse jusqu’à ce vous compreniez qu’il faut lever haut la main pour vous signaler. Alors les scooters passent derrière vous sans la moindre considération pour le pauvre bipède désorienté que vous êtes.

Les scooters sont à eux seuls une découverte. Mais attention, ce ne sont pas des machines à frimer, comme ici. Ils disparaissent sous des charges improbables, réfrigérateurs, poteries, fleurs, fruits et légumes, viandes et poissons provisoirement surgelés (la chaîne du froid n’est pas de rigueur), sans parler de grappes de femmes, hommes et enfants accrochés les uns aux autres dans un équilibre improbable. Hanoï conjugue modernité — gratte-ciels et magasins occidentaux, Chanel, Vuitton, Prada, automobiles japonaises ou vietnamiennes dernier cri, et tradition —temples et pagodes, et ce train qui circule au beau milieu de la ville à quelques centimètres des gens attablés aux cafés, ses estaminets de rue où les étals offrent au regard huîtres, palourdes entrouvertes et calmars, tous d’une fraîcheur relative : le Vietnamien s’est bâti un système digestif qui tolère à peu près tout. Les guides tentent de vous dissuader de consommer ce qui se vend dans ces échoppes — mais qui ne ressentirait pas l’envie de s’attabler là, sur une chaise en plastique, avec cette population locale qui dévore ses pâtes au bouillon en parlant haut et fort ?

Tu me fais le guide du routard, là !

Non. C’est pour dire que ce qui domine, au Vietnam, c’est le travail, à n’importe quelle heure, l’affairement constant, la course à la survie d’abord, à la conquête ensuite. Ils travaillent, et ils travaillent bien. Pour eux, pour leur pays, pour le futur de leurs enfants.

Ça me rappelle… Dans les années 1970, j’ai eu en cours un certain nombre d’enfants de boat people, réfugiés du sud-est asiatique, qui avaient survécu aux bonnes intentions des Américains et du Viêt-Cong. Ils arrivaient avec quatre mots de français en poche — et huit mois plus tard, ils caracolaient en tête des classements. De surcroît, les parents avaient eu l’intelligence de donner à leur progéniture des prénoms occidentaux, qui facilitaient grandement leur assimilation.

Ce qui ne gâtait pas leur appartenance à une culture vietnamienne ! Parce que c’est un vrai pays, avec une histoire plurimillénaire. Et si l’ethnie viet est largement majoritaire, avec 86%, le pays fédère 54 groupes ethniques, des Hmongs noirs, rouges ou fleuris reconnaissables à leurs tenues traditionnelles, aux Thays et autres minorités. Et tous se sont battus pour leur pays.

Mais enfin ! Qu’est-ce qui a pris à un homme de droite comme toi de partir plusieurs semaines dans un pays communiste ?

Le Vietnam n’a de communiste que le nom — abstraction faite du parti unique, de l’interdiction des manifs et du culte d’Hô Chi Minh. Le père de l’indépendance avait demandé que ses cendres soient dispersées dans le nord, le centre et le sud du pays — pour qu’une fois disparu, il soit partout. Le Parti en a décidé autrement : le héros national est non seulement affiché partout, et sur tous les billets de banque, mais il a été momifié façon Lénine.

La France est à bien des égards plus communiste que le pays du dragon — qui n’a pas de Sécurité sociale sauf pour les personnes âgées de plus de 80 ans, les enfants de moins de six ans et les gens très pauvres, pas de gratuité de l’école à partir de six ans, presque pas d’assurance chômage, 12 jours de congés payés à peine… Les syndicats qui pleurent pour la retraite à 62 ans pourraient en prendre de la graine… La France a remplacé le parti unique par la pensée unique, et la presse d’Etat par Radio France, France Télévisions, Arte et Le Monde.

Le Vietnamien travaille toujours et encore pour s’assurer une vie décente. Le Vietnamien paresseux (et souvent alcoolique) n’a quant à lui droit à rien. Ne pas croire pour autant que des racailles rançonnent le touriste, comme à Marseille : il n’y a pas de délinquance, dans un pays où les voleurs disparaissent purement et simplement de la circulation, et finissent par enrichir l’humus des rizières.

Je ne vais pas te faire l’article sur le ravissement des villages de montagne, les mains bleues des femmes qui teignent leurs tissus à l’indigo, les rizières en terrasses à perte de vue (le Vietnam est le premier exportateur de riz avec la Thaïlande et le second producteur de café après le Brésil), les repas aux saveurs uniques, les gosses qui jouent à la toupie au lieu de fixer leur portable d’un regard torve — et les sourires, partout, toujours. Ça nous change de regards haineux des immigrés qui ici nous reprochent de trop bien les accueillir.

Il y a les étapes obligées du tourisme, la baie d’Ha Lan en jonque, Huê et sa ville impériale, Hoi An, la ville des lanternes, le delta du Mékong en sampan — sur un fleuve jonché de détritus, la conscience écologique ne perturbe guère le Vietnamien moyen. Et partout, toujours, un peuple de fourmis travaille à un futur meilleur que le présent et digne du passé — parce qu’ils ne risquent pas, vu les programmes scolaires, d’oublier leur histoire et leurs héros.

Ça fait envie ! Quand y repars-tu ?

Ne ris pas : je songe à m’y installer. Un repas de fête, c’est huit euros par personne. Avec ma retraite, je serai là-bas le roi du pétrole !

Et je conclurai en laissant la parole à notre guide au Vietnam, Hieu Hanu (Petit matin printanier) : « Cám ơn  bạn vì đã đến Việt Nam với một tình yêu đặc biệt dành cho đất nước và con người chúng tôi. »

Merci d’être venu au Vietnam avec un amour spécial pour notre pays et notre peuple.

Guide du Routard Vietnam 2025/26

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La Voie royale

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Quand la France court après son intelligence perdue

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Marine Le Pen prononce un discours lors du sommet des Patriotes pour l'Europe à Madrid, le 8 février 2025 © Paul White/AP/SIPA

Déglaciation. Peut-on encore croire en ceux qui, comme M. Bayrou, découvrent la question identitaire, qu’ils avaient sous le nez depuis des années, et qui caricaturaient les pionniers qui abordaient le sujet ? se demande Ivan Rioufol.


La révolution ? C’est à droite qu’elle gagne les esprits. Ce week-end, à Madrid, Marine Le Pen s’est jointe aux leaders de la droite nationale européenne pour décliner le slogan trumpien du Maga (« Make America Great Again »). Le « Make Europe great again ! » a été avalisé par la fondatrice du RN, lors d’une réunion des Patriotes pour l’Europe. La conversion atlantiste, conservatrice et libérale de la candidate supposée à la prochaine présidentielle n’a pas été revendiquée pour autant. Il n’empêche : quand Le Pen reconnaît que la victoire de Donald Trump constitue un « véritable basculement mondial », elle met ses pas dans ceux du président américain et de sa « révolution du bon sens ». Ce retournement vient rompre avec le chauvinisme d’un mouvement jusqu’alors rétif au modèle nord-américain.

A lire aussi: Mélenchon se convertit au zemmourisme

Jeudi dernier, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a lancé pour sa part une autre audace idéologique à propos du tabou du droit du sol : « Le débat public doit s’ouvrir sur le droit du sol dans notre pays (…) Il faut un effort pour devenir français. Être Français, c’est une volonté. C’est le droit de la volonté ». Embrayant sur cette révélation tardive, François Bayrou a souhaité « entrer dans le débat » sur l’identité française et l’acquis de la nationalité. Le Premier ministre a invité à réfléchir à la question : « Qu’est-ce qu’être Français ? ». Ces déblocages mentaux, au RN comme au gouvernement, sont d’autant plus spectaculaires que la gauche s’accroche, en réaction, à son passé dépassé. Cependant cette déglaciation en cours, sous l’effet du changement de climat porté par Trump et son retour aux frontières, laisse voir l’état comateux du débat en France, tétanisé par trente ans et plus de pensées sous surveillance. D’où la question : faut-il croire en ceux qui découvrent la question identitaire, qu’ils avaient sous le nez sans oser l’aborder et qui caricaturaient les pionniers qui abordaient le sujet ?

La réflexion de Schopenhauer se vérifie une fois de plus : « Toute vérité franchit trois étapes. Tout d’abord, elle est ridiculisée. Ensuite elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant été toujours une évidence ». Ceux qui ont alerté sur la débandade des « élites » à propos de la nationalité, de son contenu et de ses protections ont d’abord été assimilés à « la France rance », avant d’être combattus pour leur « xénophobie », pour enfin être rejoints par leurs contempteurs. Pendant longtemps, se réclamer de la nation a été vu comme une régression pétainiste, y compris par la droite de gouvernement. En mai 2015, Laurent Wauquiez, confronté désormais à l’envolée prometteuse de Bruno Retailleau, déclarait : « Nous souhaitons nous appeler les Républicains car nous défendons avant tout l’identité républicaine ». Cette même année, Nicolas Sarkozy reconnaissait, abordant la critique de son débat sur l’identité nationale de 2009 : « Je n’aurais pas dû parler d’identité nationale, mais dire que je voulais défendre les valeurs de la République ». Cette honte à parler de la France charnelle, de son âme, de sa mémoire et de son peuple est au cœur de la crise intellectuelle, qui fait passer le président américain comme le libérateur des cerveaux cadenassés.

Ce lundi, à l’occasion d’un sommet mondial coorganisé à Paris avec l’Inde, Emmanuel Macron, à la recherche d’un rôle, va tenter de se mettre au centre de la promotion de l’intelligence artificielle européenne et de cette autre révolution mondialiste venue des États-Unis. Mais l’urgence est d’abord de retrouver l’intelligence collective perdue.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Annie Dillard, seule

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Le président Barack Obama décerne la Médaille nationale des sciences humaines à la romancière Annie Dillard, à la Maison Blanche, le 10 septembre 2015 © Andrew Harnik/AP/SIPA

Rencontre au sommet : quand le plus grand américaniste vivant – Pierre-Yves Pétillon – se déplace pour traduire une femme écrivain devenue culte – Annie Dillard.


« Un écrivain cherchant un sujet ne s’intéresse pas à ce qu’il aime le plus, mais à ce qu’il est le seul à aimer. (…) Pourquoi ne trouves-tu jamais aucun écrit sur cette pensée particulière dont tu parles, sur ta fascination pour une chose que personne d’autre ne comprend ? Parce que c’est à toi de jouer»

En vivant, en écrivant (1996)

L’Amour des Maytree est un roman où il est beaucoup question de la beauté, du sentiment de la nature (née en 1945, Dillard est l’auteur d’une thèse sur le Walden de H.D. Thoreau), des livres, de l’amour – de l’amour dans les livres, et de la vision qu’ils nous en donnent : « Des années de lecture n’avaient fait qu’étayer sa conjecture, à savoir qu’hommes et femmes ont en fait une perception identique de l’amour, à disons cinq pour cent près. »

L’Amour des Maytree est un livre où il est beaucoup question du temps qui passe, de la beauté qui persiste, et de ce à quoi permettent d’accéder les livres : l’émotion, la connaissance, la sagesse parfois – et ces sentiments que « seuls (ils) peuvent durablement fournir. »

L’Amour des Maytree est un livre crépusculaire et somptueux sur l’amour d’une vie, « l’amour longue durée comme acte de volonté » – et la « chute des jours » qui l’accompagne.

Argument d’autorité qui recommande de s’attarder : son traducteur qui se déplace peu ès qualités – Pierre-Yves Pétillon, le plus grand américaniste français vivant, auteur d’une Histoire de la littérature américaine – Notre demi-siècle 1939-1989 (1992 ; réédition augmentée en 2003, Fayard) – un de ces livres rares, sitôt parus, sitôt salués comme des classiques, qui justifient une vie de travail acharné… D’une intelligence incandescente. Donc Pétillon.

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Argument de votre serviteur : avec quelques romans contemporains, parus dans le domaine anglo-saxon – Sur la plage de Chesyl de Ian McEwan, La Maison des rencontres de Martin Amis, Demain de Graham Swift ou Fugitives d’Alice Munro -, c’est un des romans qui auront marqué la première décennie des années 2000 (oui, on tient les comptes) : on les lit, on les relit, on en parle, on regarde leurs tranches dans nos piles de livres – on est ému, ils nous ont touché, enseigné.

C’est l’histoire de l’amour des Maytree (le titre, donc), de Toby, poète et charpentier, et de Lou, peintre à ses heures. De la naissance de leur passion, de la vie de leur passion, de ses métamorphoses.

C’est ensuite, après quatorze années de mariage avec Lou, l’histoire de la fuite de Toby avec une amie, Deary, de leur amour qui durera vingt ans, de la maladie et de la mort de Deary – et des retrouvailles de Toby et de Lou.

C’est, enfin, l’histoire de Toby qui choisit… l’amour, comme sujet d’étude. Vaste programme : « Dans toute son œuvre, il avait évité les sujets sentimentaux : l’amour, le chagrin. Mais, malgré tout, n’est-ce pas, ils vous rattrapaient. »

Toby lit (les scientifiques, les poètes et les écrivains : Stevenson, Henry Green, Borges, Baudelaire, Thomas Hardy), se demande comment il est possible que « l’amour apparemment absolu puisse se reproduire » (Lou, Deary), tente de comprendre.

Annie Dillard mêle Thoreau, Melville et Emily Dickinson. Du premier, elle a le regard  « transcendantaliste », pour lequel « chaque détail, intensément observé devient un macrocosme et une terre sainte, chaque micro-événement, une épiphanie » ; du deuxième, et de la religion presbytérienne de son enfance, elle a la « sensibilité à la violence tapie dans la Nature » ; enfin de la hiératique troisième, elle a l’intrépidité et le courage, dans sa volonté d’éveiller son lecteur et de le consoler du silence – « le silence du Seigneur, lointain, caché, mais planant, néanmoins, sur les eaux ».

L’univers qu’envisage et décrit la contemplative Annie Dillard est chargé de sens, de pensée. Son écriture intense, tantôt très concrète, descriptive (la nature, le quotidien, l’habitude), tantôt métaphysique, a le caractère élémentaire (sens strict) de son propos : elle bâtit un petit temple – elle, dirait « une cabane » – destiné à honorer le passage furtif et humble de nos pas sur l’immense et si « taiseuse » terre – voire à lui donner un sens. Finalement, plus que l’élémentaire, ce qui intéresse et requiert la solitaire Annie Dillard, c’est l’essentiel. Qui est peut-être la même chose, son autre nom.


L’Amour des Maytree, d’Annie Dillard. Traduit de l’anglais par Pierre-Yves Pétillon, Christian Bourgois, 280p.

L'amour des Maytree

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Et toujours : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2018 – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, de France ou d’ailleurs.

Gang bang theory

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DR.

Dans un immeuble chic du 15 arrondissement, un organisateur de soirées libertines envisage plus de participants. Mairie et voisins crient au scandale. La préfecture tente de freiner l’orgie, mais la loi n’interdit pas les plaisirs privés… La police du fantasme est dépêchée sur les lieux.


Des soirées libertines parisiennes sont dans le collimateur de la mairie et des voisins. Cela se passe à Paris XVe, dans une résidence ordinaire, plutôt cossue. Au sous-sol, on trouve des locaux commerciaux où un mystérieux Z organise des soirées gang-bangs ce qui signifie, explique pudiquement Le Parisien, qu’une femme est placée au centre des attentions de plusieurs hommes1. Les hommes payent 80 euros, et peuvent être 20 maximum. La femme, évidemment consentante, n’est pas rémunérée (il n’y a donc pas de prostitution ni de proxénétisme). Ce sont des jeux sexuels entre adultes. Il n’y a rien d’illégal. Et pourtant, tout le monde voudrait les voir décamper. Mairie, Préfecture, riverains… Z affirme être très attentif à ne pas troubler le voisinage. Il donne rendez-vous à un pâté de maisons. «Ne venez jamais rôder en avance, faire les 100 pas ou attendre devant l’immeuble».

Du reste, la Préfecture verbalise les « stagnations dans le hall » et mène des contrôles ciblés d’infractions sur les stupéfiants. «En cas d’infraction avérée, une fermeture de l’établissement sera demandée», déclare une source préfectorale. Bref, Z est attendu au tournant.

Ne peut-on pas comprendre les riverains, non ?

S’il s’agissait d’une salle de sport avec bien plus d’allées et venues, cela ne gênerait personne. Mais il s’agit de morale. « Préfecture et mairie sont désemparées face à cette activité malsaine », lit-on dans l’article.  Pareil pour les riverains, farouchement opposés à ces pratiques «dégradantes» et «moralement difficilement acceptables». Chacun semble se sentir autorisé à juger la sexualité de ses contemporains. «Maintenant quand ils nous croisent, ils baissent les yeux. Mais ça reste dérangeant. Les hommes qui participent à ces gang bangs ont le fantasme du viol collectif », déclare un couple de riverains. Nous y sommes. Le fantasme du viol (partagé par pas mal d’adultes selon nombre d’enquêtes, y compris chez les femmes) est un crime contre la morale.

À lire aussi: Haut Conseil à l’Égalité: un rapport biaisé sur le sexisme

Le maire LR du XVe Philippe Goujon, qui promet de tout faire pour faire cesser ces cochonneries, déclare: « Après le procès de Mazan, on ne peut plus voir des choses comme ça ». Adorno disait qu’après Auschwitz on ne peut plus faire de poésie et le maire du XV nous apprend qu’après Mazan, finie la gaudriole ! Désormais, les seuls rapports sexuels autorisés, c’est papa dans maman le samedi soir. Et dans une position convenable svp.

Je rigole, mais j’enrage qu’on instrumentalise en permanence les femmes violentées, agressées ou violées pour réprimer une sexualité peut-être non-conventionnelle mais parfaitement légale et qui ne fait de mal à personne.

Ce puritanisme – cette pudibonderie même – n’ont rien à voir avec l’égalité ni avec la protection des femmes. Derrière ce cirque de dames patronnesses, il y a une haine de la liberté et surtout de la sexualité. Not in my name ! 


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jean-Jacques Bourdin dans la matinale

  1. https://www.leparisien.fr/paris-75/paris-les-soirees-gang-bangs-du-xve-pourraient-bientot-accueillir-plus-de-monde-au-grand-dam-des-riverains-08-02-2025-OIKTDUKXLBDZBP42NIDEUBBTW4.php ↩︎

TVA et micro-entrepreneurs: jamais travailler plus ne devrait signifier gagner moins

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Le ministre de l'Economie Eric Lombard invité de RTL, 9 février 2025. DR.

Quand le gouvernement décide de faire payer la TVA aux micro-entrepreneurs dès qu’ils dépassent 25 000 € de chiffre d’affaires, cela grince des dents plus fort qu’un rideau de fer rouillé… Devant la levée de boucliers, Éric Lombard a finalement suspendu sa mesure, unanimement considérée comme pénalisante pour des travailleurs considérés comme précaires. Analyse.


Depuis quelques jours, la nouvelle mesure fiscale passée en force par le gouvernement de François Bayrou suscite une massive levée de boucliers et moults réactions indignées émanant de politiques, d’organisations professionnelles mais également de journalistes ou simples particuliers. La grande majorité s’offusque et se dit choquée que le gouvernement s’en prenne aux petites, voire aux très petites entreprises, celles que l’on appelle les micro-entreprises depuis la disparition du statut d’auto-entrepreneur en 2016. Le gouvernement prévoit en effet dans le budget 2025 d’assujettir à la TVA ces micro-entreprises dès lors que leur chiffre d’affaires annuel dépasse 25 000 euros, alors que le seuil était auparavant fixé à 37 500€ pour une activité de prestation de service et à 85 000€ pour le négoce (achat/vente de biens).

Revenus modestes

Comment imaginer sans honte renflouer les caisses de l’État en taxant l’activité des petits travailleurs indépendants dont le statut est souvent considéré, à juste titre, comme précaire ? Une fois n’est pas coutume, le discours du Rassemblement national à ce sujet s’accorde avec celui de La France Insoumise. Même l’édito de Pascal Praud du 6 février sur CNews rejoint sur le fond l’article de Mediapart du même jour, l’un prenant l’exemple d’un petit jardinier tandis que l’autre donne la parole à une secrétaire médicale et une gérante de friperie. Cependant, cette mesure est-elle si scandaleuse et injuste qu’elle en a l’air ? L’assujettissement à la TVA de ces micro-entreprises signera-t-il vraiment la mort de celles-ci ? Entraînera-t-elle forcément une baisse des revenus déjà modestes des travailleurs indépendants concernés ?

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J’ai le souvenir très net d’un échange téléphonique que j’ai eu avec un chef d’entreprise expérimenté alors que j’étais jeune entrepreneure. Je m’étais plainte auprès de lui de payer chaque mois bien trop de TVA. À ma grande surprise, loin d’abonder dans mon sens, celui-ci m’avait alors répondu : « Pour une entreprise, payer de la TVA c’est une bonne maladie ». En effet, plus on réalise de chiffre d’affaires, plus on paye de TVA. Payer beaucoup, c’est gagner beaucoup. Dans le négoce, hors achats intracommunautaires et activités saisonnières, se retrouver avec un crédit de TVA est même souvent synonyme d’une mauvaise période durant laquelle les dépenses ont été plus importantes que les encaissements. Aussi, le seuil d’assujettissement de TVA déjà existant, supposé être un coup de pouce fiscal pour les micro-entrepreneurs, se révèle souvent être un plafond de verre que beaucoup d’entre eux craignent de dépasser au point de freiner délibérément la croissance de leur activité, voire de l’arrêter complètement jusqu’au prochain exercice fiscal. Jamais travailler plus ne devrait signifier gagner moins.

Cap difficile

Plutôt que de propager l’idée que l’assujettissement à la TVA signerait forcément l’arrêt de mort des micro-entreprises, pourquoi ne pas les accompagner dans ce changement et leur développement ? Il s’agirait d’encourager les micro-entrepreneurs, les former à facturer et à établir des déclarations de TVA. Une fois passé ce cap, ce serait un frein de moins au développement de leur activité. Je ne dis pas que toute micro-entreprise a vocation à devenir une PME ou multinationale mais, économiquement, nous avons tout à gagner à tirer les entreprises françaises vers le haut.

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Si l’on parle de justice, cela fait plusieurs années que certains dirigeants de TPE et PME assujettis à la TVA dénoncent la concurrence déloyale des micro-entrepreneurs. Ceux-ci, pour un même service (ou vente de biens), dans un même secteur d’activité, peuvent afficher des tarifs potentiellement plus concurrentiels (la TVA représentant jusqu’à 20% du prix de vente) alors que quelques centaines ou milliers d’euros seulement séparent les chiffres d’affaires des deux entreprises concurrentes. Les clients eux-mêmes sont parfois perdus dans ces différences de facturation.

C’est le consommateur qui paie !

Rappelons également que la TVA n’est pas un impôt pour les entreprises mais bien une taxe dont le consommateur s’acquitte. On pourrait même dire que c’est un impôt « juste » puisque tout le monde le paye à hauteur de sa consommation. L’entreprise, elle, n’est que collectrice de la TVA, obligée certes de la reverser mais autorisée également à la récupérer sur ses achats ! Même lorsque l’activité est une prestation de service, le non-paiement de TVA sur les achats peut s’avérer très intéressante, que ce soit pour de la communication, du matériel ou même simplement les fournitures administratives indispensables à toute activité aussi modeste soit-elle. Dans le cas d’une activité de négoce avec une TVA à 20% par exemple, l’entrepreneur devra certes augmenter un peu ses tarifs mais cette inflation ne sera pas d’un pourcentage équivalent puisqu’une grande partie sera compensée par la récupération de la TVA sur ses achats.  

Si le contenu de cette mesure fiscale ne me choque pas, sa mise en place me laisse en revanche   dubitative. Faire cette annonce début février pour une application la même année, c’est méconnaître complètement les réalités du terrain et nier le bouleversement qu’un changement fiscal représente pour les micro-entrepreneurs, obligés, dans l’urgence et le stress, de revoir leur tarification, leur comptabilité et parfois toute leur organisation. En outre, cette mesure aurait été mieux accueillie si elle n’avait pas été isolée mais intégrée à un projet plus global visant par exemple à simplifier la fiscalité des entreprises, quelle que soit leur taille.

Lyrique: un opéra-oratorio de Haendel sacrifié à la transposition scénographique

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© Vincent Pontet

À l’origine, Semele a la forme d’un oratorio profane – car on ne donnait pas d’opéra pendant le Carême. Œuvre tardive du compositeur saxon naturalisé anglais Georg Friedrich Haendel (1685-1757), elle n’eut alors qu’un succès très relatif – quatre représentations à peine.  Créée en 1744 à Covent Garden (soit trois ans après le célèbre Messie), Semele fut écrite en un temps record, par un compositeur à la santé très délabrée, en ce mois de juillet 1743, sur un livret de William Congreve tiré des Métamorphoses d’Ovide.

De cet opéra durablement éclipsé du répertoire lyrique, le Théâtre des Champs-Elysées avait donné une version scénique en 2004, reprise en 1010, –  au pupitre, Marc Minkowski puis Christophe Rousset. Au XXIème siècle, il n’est pas facile d’illustrer les trois actes de cet argument mythologique où s’entrecroisent dieux et mortels dans des jeux d’amour et de pouvoir fort compliqués: Jupiter est secrètement aimé de la princesse thébaine Semele, fille de Cadmus, promise en mariage à Athamas, prince de Béotie, dont Ino, la sœur de Semele, est elle-même éprise. Junon, épouse de Jupiter, est folle de jalousie. Jupiter prend l’apparence d’un aigle pour enlever Semele. Junon, aidé de sa servante Iris, en appelle à Somnus, dieu du sommeil, pour se venger. Elle se débrouille pour apparaître à Semele sous les traits de sa sœur Ino, et conseille à Semele (qui, rappelons-le, est mortelle) de se refuser à Jupiter tant qu’il ne lui promet pas l’immortalité. Pris au piège du serment qui lui est arraché, le dieu du tonnerre voue Semele aux flammes. Et Jupiter de décider qu’Ino épousera Athamas. Mais « des cendres de Semele surgira un phénix (…) Il témoignera d’un dieu plus grand que l’Amour et empêchera pour toujours les soupirs et les chagrins », assure Apollon, avant que le chœur des prêtres n’invite Bacchus à « crown the joys of love ». Bref, la vertu du foyer est sauve.

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Sous la houlette d’Olivier Mears, l’actuel directeur du Royal Ballet londonien, cette fable hédoniste, flamboyante, peuplée d’Amours et de Zéphirs, ne revêt plus la forme que d’un marivaudage bourgeois. Sur un décor signé Annemarie Woods passablement anachronique, celui d’un palace post-art déco flottant entre les années 1940, 1950 et 1960, qui aurait été meublé avec froideur par quelque capitaliste parvenu, de mœurs légères : éclairé d’appliques murales en verre dépoli,  fermé en fond de plateau par une large baie totalement aveugle, un espace grisâtre au milieu duquel trône un vaste sommier circulaire dans le goût propre aux maisons closes, plumard drapé et molletonné d’un vert hideux, près duquel flambe une imposante colonne – cheminée habillée de carreaux de porcelaine (où se consumera Semele, of course). A main gauche, un meuble bas supporte une platine stéréo où, à l’occasion, entre deux clopes – car on fume beaucoup chez Haendel –  Semele fera crépiter un vinyle sorti de son étui, d’un chromatisme furieusement sixties. Le troisième acte nous transporte dans la repoussante bathroom envahie de tessons où un Somnus en caleçon et fixe-chaussettes prend les eaux du Léthé au fond de sa baignoire fangeuse. Puis retour dans la suite XXL de l’hôtel, siège, au passage, d’une bataille de polochons entre les deux frangines. Accoutrés de tenues pied-de-poule et de falzars amarante, les chœurs figurent les femmes de chambre et autres larbins de l’entreprise dont Jupiter est le grand patron… Junon, blonde marâtre atrabilaire, troquera au dernier acte son austère tenue noire pour une robe éclatant du rouge de la vengeance.

Aucune transposition contemporaine du répertoire lyrique baroque n’est, en soi, irrecevable. Sinon que toute la satire, à la fois capiteuse, leste et fantasmagorique où, extraites la fable antique, s’ébattent ces êtres surnaturels, voués aux plus improbables prodiges (Jupiter métamorphosé en rapace, Semele en beauté céleste sous l’effet d’un miroir magique…), se banalise ici jusqu’à la trivialité, sous les espèces d’une confrontation socioéconomique attisée par la frustration et la jalousie.

SEMELE – Au Theatre des Champs Elysees – Vincent PONTET

Ce parti pris élude l’enchantement, la fantaisie, le faste qui rutilent dans l’écriture baroque.  C’est d’autant plus navrant que sous les traits de la grande mezzo Alice Coote, Junon développe une musicalité cuivrée, d’une amplitude souveraine ; que la célèbre soprano sud-africaine Pretty Yende se risque pour la première fois hors du bel canto, son territoire de prédilection, pour exécuter les trilles et les ornements virtuoses du rôle-titre sans faillir ; que le contre-ténor Carlo Vistoli incarne Athamas impeccablement ; que le ténor Ben Bliss, surtout, campe un Jupiter  absolument superbe ; tandis que la jeune Irlandaise Niamh O’Sullivan se projette avec aisance dans le rôle d’Ino, tout comme la soprano arménienne Marianna Hovanisyan, qu’on découvre dans celui d’Iris… Quant aux chœurs du Concert d’Astrée, ils sont d’une solidité à toute épreuve. Et si Emmanuelle Haïm, comme toujours à la baguette de sa formation maison, dirige la fosse avec plus de nerf que de rondeur, Semele pourrait parfaitement se passer de mise en scène pour renaître de ses cendres.              


Semele. Opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel. Avec Pretty Yende, Ben Bliss, Alice Coote… Direction : Emmanuelle Haïm. Mise en scène : Olivier Maers. Orchestre et chœur Le Concert d’Astrée.
Durée : 3h
Théâtre des Champs-Elysées, les 11, 13, 15 février à 19h30. Le 9 février à 17h.

XV de France: pas encore au point!

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Célébration anglaise après l'essai d'Eliott Dally à la 79ème minute © Anthony Hanc/Shutterstock/SIPA

Samedi dernier, la France s’est inclinée par un petit point d’écart contre l’Angleterre (26-25), mettant fin à quatre ans d’invincibilité française contre son adversaire de toujours…


Une du Midi Olympique, journal français du rugby de référence, 10 février 2025.

Le XV de la Rose a donné raison à Pythagore, philosophe et mathématicien de la Grèce antique dont le théorème « le carré de l’hypoténuse… » nous a fait découvrir à notre adolescence les joies et les désagréments de la géométrie. Selon lui, « rien n’est impossible même l’invraisemblable ». Et, en effet, l’invraisemblable s’est produit samedi à Twickenham, seconde journée du Tournoi des Six nations, par une fin d’après-midi grise et triste, typique d’un hiver d’Outre-Manche. L’équipe de rugby d’Angleterre a gagné son match contre la France qu’elle perdait à un peu moins de soixante secondes du coup de sifflet final.

Un match mouvementé

À ce moment, la victoire était acquise aux Bleus vu le peu de temps de jeu qui restait. Ils menaient par 25 à 19 après être revenus quatre minutes auparavant, à la marque grâce à un miraculeux essai de son véloce ailier Bielle-Biarrey transformé, aboutissement d’une audacieuse contre-attaque initiée par Antoine Dupont. Quatre autres minutes avant, à la 71ème, pour la première fois bien que dominés pratiquement au tout au long de la rencontre, les Anglais avaient pris l’avantage d’un petit point, 19 à 18.

Le match s’emballe alors et vire à une sorte de partie de ping-pong. Les deux équipes se livrent à un duel de coups de pied pour porter le danger près de la ligne d’en-but et faire craquer la défense adverse qui tourne à la 75ème minute à l’avantage des Français. Grâce à l’essai de Bielle-Biarrey, les Bleus ont engrangé six points d’avance, certes qui ne les mettent pas à l’abri d’un essai transformé. Mais pour tout esprit rationnel, celui-ci est peu probable, autrement dit impossible. L’affaire semble donc bouclée et le XV de la Rose s’apprête à subir l’humiliation d’une quatrième défaite consécutive et, le pire, sur ses terres.

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Lorsque à un peu plus de deux minutes de la fin, les Bleus perdent le contrôle du ballon. Les Anglais tentent le tout pour le tout. D’un coup de pied, ils cherchent à porter le jeu dans les 22 mètres et à livrer un baroud pour l’honneur.

Toutefois, la chance n’est pas en leur faveur. Le vigilant et agile arrière Ramos est à la réception. Mais, revirement du sort inespéré, il se fait plaquer et commet l’irréparable faute en ne lâchant pas le ballon une fois à terre. Une aubaine pour les Anglais qui leur offre une touche à cinq mètres de l’en-but. Celle-ci jouée, les Bleus résistent farouchement. Les assauts anglais sont vains quand se produit « l’invraisemblable ». Deux défenseurs bleus laissent un maigre interstice entr’eux dans lequel va se faufiler le trois-quarts central anglais Elliot Daly et aplatir entre les deux poteaux assurant en conséquence sa transformation.

Une revanche pour le rugby anglais

Plus que jamais ce 112ème affrontement entre Anglais et Français a mérité la qualification que lui a donnée la presse britannique de « crunch » qu’on peut traduire en français par « choc majeur ». A l’issue de ce dernier, les supporteurs anglais ont dû se dire : « My god, what a crazy crunch ». En 2024, la France l’avait emportée par deux points d’avance (33-31). Cette fois-ci l’Angleterre a gagné d’un point (26-25). Comme l’a dit Antoine Blondin, chantre de l’Ovalie et du Tour de France, « Les Anglais ne perdent jamais, mais, parfois, on les bat. » Ce ne fut pas le cas cette fois-ci.

Cette victoire étriquée obtenue quand tout semblait perdu est une bouffée d’oxygène (très probablement que temporaire) pour le rugby anglais qui connait, comme l’a souligné Le Figaro du 7 février, « une crise financière et institutionnelle majeure ». Trois clubs de l’élite ont depuis la crise du Covid-19 mis la clé sous la porte dont les Wasps (six titres nationaux et deux coupes d’Europe à leur palmarès). Sept sont au bord de la faillite. Sa première division ne compte plus que dix clubs. Ses meilleurs joueurs s’expatrient. Le nombre de licenciés est en chute libre. « Pour ne rien arranger, souligne Le Figaro, la RFU (la fédération anglaise de rugby) est traversée par une grave crise de gouvernance » qui a contraint son président, Tom Llube, à démissionner.

Pour la France, cette défaite est amère, comme l’a reconnu Antoine Dupont, son capitaine. « On ne peut que s’en prendre qu’à nous-mêmes, surtout en première mi-temps. On aurait dû marquer trois essais. » Les Bleus ont cumulé 27 fautes de main dont 15 dans les quarante premières minutes. « Inutile de faire dans l’indulgence, écrit Romain Bayeux dans les colonnes du Parisien-dimanche, et de pointer ce léger crachin venu mouiller Twickenham. Il avait plu en 2023 », rappelle-t-il, quand les Bleus avaient administré une cuisante correction (53 à 10) aux Anglais.

Cependant cette défaite n’hypothèque pas tout à fait ses chances d’emporter le tournoi même si celles-ci sont très minces. Le match France-Irlande le 8 mars pourrait se profiler comme une éventuelle finale, si les Bleus ne perdent pas contre l’Italie et l’Écosse. Et surtout, à condition que l’Irlande connaisse une déconvenue contre ses deux prochains adversaires, le Pays de Galle et l’Italie. Ce qui paraît très peu probable. À ce stade de la compétition, elle est la seule sélection invaincue et semble bien déterminée à le demeurer.

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* traduction en français des années 60 du Sud-ouest, patrie de l’Ovalie hexagonale : « Putain de gozon, ça pour une castagne, ç’a été une castagne. »

Et si Milei devait nous inspirer?

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La une du "Point" du 6 février 2025 © D.R.

La couverture du Point sur le « phénomène Milei » a de quoi interpeller. Pendant que l’Argentine taille dans le vif de son État-obèse, la France continue de se gaver de lois et de règlements comme si la démocratie se mesurait au poids de son Code…


D’abord se débarrasser de l’argument trop facile qui consiste à soutenir que les avancées des autres pays ne seraient pas applicables en France. C’est parfois vrai, mais pas toujours. On a le droit d’essayer.

L’excellent numéro du Point, consacré au « phénomène Milei », nous éclaire sur ce président argentin qu’on aurait bien tort de tourner en dérision tant il démontre, notamment dans un entretien substantiel, à quel point ses visions libertaires, sa détestation de « l’État » et son obsession de chercher autant que possible à libérer les énergies, les compétences et l’esprit d’entreprise de chacun, constituent des pistes sérieuses qui méritent d’être examinées.

L’axe central de sa pensée est une volonté de simplification, sur tous les plans. Loin de considérer que la complexité du monde contraint à l’alourdissement des contraintes réglementaires et législatives, à la multiplication des textes et des limites, il met en œuvre exactement l’inverse.

Il me semble que la France, de droite comme de gauche, est au moins accordée sur ce plan inverse : la démocratie n’est pas digne de confiance si elle n’ajoute pas à la masse des lois et des règlements, si elle n’apporte pas sa pierre à l’édifice déjà monumental d’une République qui ne se sent bien que si elle aggrave, complique et sophistique. Aux antipodes donc de la pratique présidentielle de Javier Milei.

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Pourtant, c’est lui qui a raison. Le bon sens, l’expérience et la comparaison avec les gouvernements et les administrations efficaces fournissent une leçon sans équivoque : le remède à l’ambiguïté du monde, au chaos et au désordre de notre nation, à l’infinie diversité de la société, n’est pas une surenchère qui irait dans le même sens. C’est l’inverse : il faut une répudiation du surabondant, un refus du superfétatoire, une destruction de l’inutile, une épuration administrative. Diminuer la tentative désespérée et en définitive absurde de coller aux évolutions par la profusion législative serait déjà la première marche d’un progrès décisif.

Notre pays se sauvera en devenant plus léger, en luttant contre son obésité. Il convient que sorte de l’esprit collectif et de la tête des dirigeants le poncif que la réussite politique passe par le nombre et donc une bureaucratie pléthorique.

Les seules périodes au cours desquelles on supprime tiennent à la victoire de telle ou telle idéologie jugeant insupportable de conserver le dispositif antérieur. Par exemple Robert Badinter, quand il est devenu garde des Sceaux, a fait table rase de lois appartenant à la nuit alors que le jour vanté par Jack Lang avait fait son apparition en 1981.

Tronçonner « les budgets publics et les réglementations » à la manière de Milei et de son ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’État est donc tout sauf une absurdité ou une provocation. Le second raconte : »Je suis allé voir Milei avec deux paquets de 500 lois à abroger. Il m’a dit : « Fonce ! » ».

On comprend que l’Italie et les États-Unis soient très intéressés par l’expérience argentine.

Qu’attend donc la France pour s’inspirer de Milei ?

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Dorange: jeunesse de France

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La navigatrice Violette Dorange, Les Sables d'Olonne, 10 novembre 2024 © ADIL BENAYACHE/SIPA

Le Vendée Globe a aujourd’hui son icône au féminin. Violette Dorange, 23 ans seulement. Et seulement quatre-vingt dix jours pour boucler son tour du monde en solitaire et sans escales. On admire. Sans réserve.

Sa prouesse personnelle, individuelle est aussi un magnifique exemple de ce que peut donner un esprit de transmission bien comprise. Le navigateur hyper chevronné Jean Le Cam l’a prise sous son aile, lui a transmis son bateau, un modèle déjà ancien, ainsi que son expérience, sa maîtrise de ces réglages techniques d’une infinie complexité qu’exige ce défi au long cours. Monter le budget, monter l’équipe, toute une épopée humaine pour un résultat des plus aléatoires au bout de laquelle ce peut être la gloire, comme aujourd’hui, ou l’amère désillusion du naufrage, de l’échec. Voire la vie perdue dans des rugissants sans merci.

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Violette Dorange, c’est la jeunesse de France telle qu’on l’aime, celle dont on ne parle pas assez. Celle qui a du souffle, de l’ambition, de la ténacité et qui pourtant cultive la simplicité, la fraîcheur, l’humilité. L’humilité qu’imposent les immensités océanes à qui s’aventure à les affronter. La jeune femme compte plus d’un million d’abonnés, d’amis sur les réseaux. On s’en réjouit. Les influenceurs, parfois fort douteux, ne sont donc pas les seuls à faire recette. Et c’est très bien ainsi.

Il faudrait à présent qu’on sache, en haut lieu, ériger la jeune femme en modèle, qu’on raconte dans les classes son exploit et les vertus requises pour le mener au bout. Des qualités, des vertus essentielles, qu’on ait à naviguer sur les vastes mers ou à se coleter avec le quotidien de l’existence.

Toujours est-il qu’un mot tout simple s’impose au moment même où la très talentueuse nouvelle petite fiancée de l’océan franchit la ligne.

Et ce mot est tout simplement MERCI !

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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