Esclavage, l’histoire enchaînée
« Si 12 Years a Slave ne remporte pas l’Oscar du meilleur film ce soir, les membres de l’Académie des arts et sciences du cinéma seront accusés de racisme ! » La petite blague d’Ellen DeGeneres, animatrice de la 68e cérémonie des Oscars, le 2 mars, n’a pas vraiment dissipé l’embarras qui flottait dans l’air du Dolby Theatre de Los Angeles. Tout le monde l’avait compris : le film de Steve McQueen ne relevait pas d’un jugement artistique, mais politique, voire moral. Il s’agissait de ne pas laisser passer Hollywood pour un repaire de racistes. La campagne menée par la production auprès des 5777 votants avait donné le ton. Avec un slogan sobre : « Il est temps ! » Temps de quoi ? De réparer une injustice, ainsi que le cinéaste l’a expliqué à Sky News quelques semaines avant les Oscars : « La Seconde Guerre mondiale a duré cinq ans, mais il y a des centaines et des centaines de films sur cette guerre et sur l’Holocauste. L’esclavage a duré quatre siècles, mais moins de 20 films y sont consacrés. » La compétition des victimes n’est pas une spécialité française. La culpabilité de l’homme blanc non plus. Deux membres de l’académie des Oscars ont avoué au Los Angeles Times, sous couvert de l’anonymat, qu’ils avaient voté pour le lauréat sans avoir vu le film, dont ils craignaient qu’il fût trop éprouvant – non sans raison, certaines scènes étant particulièrement violentes. Alors que 12 Years a Slave apparaissait comme la Liste de Schindler des Afro-Américains, lui apporter son suffrage valait brevet de respectabilité idéologique. Le succès critique et populaire de 12 Years a Slave, tiré des mémoires de Solomon Northup, homme libre kidnappé et vendu comme esclave au XIXe siècle, ravive la vieille tension entre histoire et mémoire. Dans les deux cas, il s’agit de représentations du passé : mais les unes, élaborées par des universitaires suivant des méthodes reconnues, s’attachent à rechercher la vérité, tandis que les autres, forgées par les communautés humaines, mystifient, glorifient ou, au contraire, dénigrent des événements ou des récits à des fins identitaires, religieuses ou politiques.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire est scientifique, la mémoire idéologique. Bien entendu, dans la réalité, ces deux discours concurrents s’entrecroisent. Pourtant, alors que la question de l’esclavage investit de plus en plus le débat public, aux États-Unis comme en France, il faudrait plus que jamais pouvoir les distinguer l’un de l’autre. Tout le problème des lois mémorielles est qu’elles confèrent un statut institutionnel à des récits certes légitimes, mais destinés à des groupes spécifiques : or la loi, comme l’histoire, devrait valoir pour tous. En se concentrant sur les traites occidentales, à l’exclusion des traites interafricaines, la loi Taubira introduit une distorsion, non pas entre victimes mais entre coupables : certains coupables le sont plus que d’autres. En cela, elle est emblématique de la confusion entre histoire et mémoire.
Pour les défenseurs de la mémoire, l’esclavage est un crime contre l’humanité, voire un génocide, commis entre le XVIe et le XIXe siècle par des Blancs, essentiellement chrétiens mais aussi juifs, sur des Noirs africains. Tout est clair : le crime, les victimes, les bourreaux… et les nécessaires réparations. En revanche, l’histoire savante dessine les contours flous d’un phénomène beaucoup plus long et complexe. Pour y voir plus clair, il est intéressant de mettre en parallèle le film de Steve McQueen, objet de mémoire, avec deux ouvrages universitaires : Qu’est-ce que l’esclavage ? d’Olivier Grenouilleau[1. Olivier Grenouilleau, Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale, Gallimard, NRF, avril 2014.], une réflexion sur l’esclavage à travers les âges, et Where the Negroes Are Masters, de Randy J. Sparks[2. Randy J. Sparks, Where the Negroes Are Masters, An African Port in the Era of the Slave Trade, Harvard University Press, 2014.], l’étude minutieuse et documentée d’un comptoir de la côte ouest-africaine entre la fin du XVIIe et le milieu du XIXe siècle, à l’époque où la traite atlantique et le commerce triangulaire battaient leur plein. Pour les non-initiés, le tableau exposé par Sparks est pour le moins surprenant, puisqu’il évoque l’esclavage pratiqué par des Noirs. Dans le comptoir d’Annamaboe, situé dans l’ancienne « Gold Coast » (l’actuel Ghana, en Afrique de l’Ouest) et les territoires environnants, « les Noirs étaient les maîtres », comme le titre l’indique clairement. Pour être plus précis, les Fantis, un peuple, ou plutôt une coalition de tribus et de clans, dominaient la région et y dictaient leur loi. Certes, grâce à leur supériorité technologique écrasante, les Européens (Anglais, Français, Néerlandais, Danois et Américains) favorisaient le commerce. Ils créaient une demande en esclaves et fournissaient les moyens techniques et économiques pour y pourvoir, en particulier grâce à leur maîtrise des mers. Mais sur la terre ferme, les Noirs faisaient la pluie et le beau temps. Les Fantis, qui contrôlaient la côte et dominaient le commerce, vendant prisonniers de guerre, criminels, personnes endettées ou esclaves achetés sur les marchés locaux, étaient bel et bien à l’origine de l’offre. Les « caboceers », les chefs noirs qui contrôlaient la traite, envoyaient même leurs enfants s’instruire en Angleterre et en France, créant ainsi une véritable élite locale connaissant les langues, les coutumes et les cultures des différentes rives de l’océan et complètement intégrée au monde atlantique. L’exemple du prince William Ansah, fils de John Corrantee, le plus puissant des caboceers d’Annamaboe et de la Gold Coast, est édifiant. Reçu en 1750 à la cour de George II, le jeune homme fut fêté par la bonne société londonienne. Plus tard, quand les Français tentèrent de s’emparer du comptoir, ce fils « anglais » de John Corrantee défendit la cause de ses anciens hôtes, permettant finalement aux Britanniques de se maintenir.
Grâce aux armes à feu obtenues en échange des esclaves, et plus encore à leurs talents de négociants et de diplomates capables de jouer sur la concurrence entre les puissances européennes, les caboceers se sont taillé un petit empire florissant qui s’est écroulé au début du XIXe siècle, quand les Anglais ont aboli l’esclavage. Profitant de la faiblesse des Fantis, fragilisés par la fin de la traite, leurs ennemis traditionnels, les Ashantis, les ont alors vaincus. Mais les règles du jeu avaient changé, au grand dam des vainqueurs qui partageaient la même vision du monde que leurs adversaires, comme en témoignent les propos tenus par le grand chef ashanti devant un officiel anglais en 1818 : « Nous sommes une nation guerrière et, quand nous défaisons nos ennemis, nous les réduisons en esclavage. » Évoquant les 20 000 prisonniers capturés dans ses batailles victorieuses, il poursuivait : « Je suis obligé de les vendre ou de les tuer, sinon ils deviendront plus forts que nous et finiront par battre mon peuple. » D’autres témoignages de l’époque attestent aussi de l’incompréhension totale des élites africaines locales confrontées aux conséquences économiques et politiques de l’abolition de l’esclavage par les Britanniques.
Ce récit fort éloigné de l’imagerie courante de l’esclavage, généralement associé à la colonisation, montre à quel point le regard que portent aujourd’hui les Occidentaux sur l’histoire de l’esclavage est anachronique, voire mensonger.
Dans notre imaginaire, l’histoire est simple : les Blancs pénètrent dans les terres, colonisent des millions de kilomètres carrés, comme l’a fait le colonel Faidherbe au Soudan à partir des années 1850, avant de soumettre et de vendre les populations indigènes. Ce schéma mental nous empêche de voir que, un demi-siècle plus tôt, la situation était radicalement différente. Ce sont ces « voiles » du regard rétrospectif, qui déforment notre vision du passé, que le livre d’Olivier Grenouilleau permet de soulever. L’auteur des Traites négrières pointe une double illusion d’optique : non seulement, de quelques millénaires d’esclavage à l’échelle mondiale, nous ne retenons que les trois siècles d’esclavage en Amérique coloniale, mais de celui-ci nous ne connaissons que la fin, c’est-à-dire les quelques décennies précédant la guerre de Sécession (1861-1865). Résultat : pour nombre d’Occidentaux d’aujourd’hui, l’esclavage se résume aux images véhiculées par La Case de l’oncle Tom, Autant en emporte le vent, sans oublier Les Aventures de Huckleberry Finn. Or cette période, où l’esclavagisme est légitimé par une idéologie raciste et ancré dans un système économique et politique élaboré, est la plus cruelle. Mais c’est aussi le moment où il est le plus décrié et dénoncé. À sa sortie en 1852, La Case de l’oncle Tom, le roman d’Harriet Beecher Stowe, rencontre un énorme succès de librairie, incitant Solomon Northup à coucher sur le papier sa propre expérience : publié en 1853, 12 Years a Slave fut aussi, avec 30 000 exemplaires vendus, un véritable best-seller.
Cependant, la plupart des gens ignorent qu’au XVIIe siècle, des Blancs et des Noirs étaient indistinctement en situation d’esclavage. De ce point de vue, l’histoire d’Anthony Johnson, assez connue aux États-Unis, mais totalement ignorée chez nous, en particulier par les militants de la mémoire de l’esclavage, ne laisse pas d’être instructive. Né au début du XVIIe siècle dans l’actuel Angola, Johnson est fait prisonnier de guerre, vendu à un marchand arabe, lequel le cède à un commerçant qui l’amène en Virginie, où il est racheté dans le cadre d’un contrat d’« engagisme » (contrat d’esclavage limité dans le temps qui permet à l’esclave de se racheter), statut partagé à l’époque par des Noirs et des Blancs. Johnson a pu non seulement recouvrer sa liberté, mais aussi acheter des terres et des esclaves (quatre Blancs et un Noir) pour les cultiver.
Son histoire nous remémore donc un fait occulté : l’esclavage n’implique pas nécessairement des maîtres blancs et des esclaves noirs. Ce qui signifie qu’il n’a pas nécessairement partie liée avec le racisme. Si les esclaves de la traite atlantique étaient noirs, ce ne fut pas le cas dans d’autres temps et sous d’autres cieux. Notre focalisation sur l’Amérique du XIXe siècle, explique Grenouilleau, nous fait oublier les différents chapitres de la longue histoire de l’esclavage. Dans la Grèce et la Rome de l’Antiquité et du Moyen Âge, en Asie, les esclaves venaient de toutes les ethnies et de toutes les cultures. Souvenons-nous de l’opéra de Mozart L’Enlèvement au sérail[3. On peut mentionner aussi L’Italienne à Alger de Rossini, dont le livret a été écrit en 1813.], dont l’action se déroule dans le palais d’un pacha turc qui possède des esclaves européennes vendues par des pirates en Méditerranée – la « traite des Blanches ». Autre exemple connu : Miguel de Cervantès et son frère Rodrigues, capturés par des pirates au large de la Camargue en 1575 et réduits en esclavage à Alger. Nos lunettes déformantes révèlent l’emprise de la mémoire de l’esclavage sur son histoire.
Pour Grenouilleau, ces représentations trompeuses de l’esclavage sont nées de la campagne des abolitionnistes anglais et américains contre le commerce des esclaves. Pour convaincre l’opinion publique, ces militants d’une juste cause se sont abondamment employés à décrire l’effroyable réalité de l’esclavage. Le comble est que, si les abolitionnistes ont atteint leur but, l’esclavage ayant été aboli un peu partout en Occident (par les Britanniques en 1807, les Français et les Danois en 1848, les Hollandais en 1863 et les Américains en 1865), seules ce récit en noir et blanc (sans mauvais jeu de mots) reste gravé dans notre mémoire collective, les mérites des abolitionnistes étant oubliés ou minimisés au profit des crimes de leurs contemporains et concitoyens esclavagistes. Ce que résume Grenouilleau à la fin de son livre : « Les sociétés esclavagistes ne peuvent guère disparaître d’elles-mêmes. Elles ne cèdent généralement la place qu’avec les sociétés où elles sont nées. À une exception près : celle ayant vu, à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, apparaître les linéaments d’un mouvement abolitionniste international. »
Il ne s’agit évidemment pas de céder à la tentation révisionniste pour excuser ou légitimer une pratique qui, pour avoir été millénaire, nous semble aujourd’hui barbare et incompréhensible. Mais à l’heure où la mémoire de l’esclavage est l’un des ferments de l’hostilité que certains Français de souche récente vouent à la France, il est urgent d’inscrire cette mémoire dans une histoire délivrée de l’idéologie. « Chat échaudé craint l’eau froide » (voir encadré) : c’est avec une grande prudence que Grenouilleau rappelle que l’Occident est aujourd’hui perçu comme une civilisation esclavagiste, irrémédiablement raciste, alors même qu’elle est la seule à avoir combattu et aboli la traite, souvent au détriment de ses intérêts politiques ou économiques, tout simplement au nom d’une morale puisée dans une longue tradition religieuse et philosophique. En somme, si l’humanité entière peut avoir honte du crime esclavagiste, l’Occident peut s’honorer d’avoir mené et gagné le combat pour l’abolition. Il est urgent de le faire savoir aux jeunes générations d’Occidentaux, à commencer par ceux qui sont venus d’ailleurs.
L’affaire Pétré-Grenouilleau
Dans le Journal du dimanche du 12 juin 2005, Olivier Pétré-Grenouilleau (il a depuis pris le seul nom de Grenouilleau) est interrogé, entre autres, sur l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné, qui attribue aux juifs un rôle particulièrement important dans la traite négrière. Dans sa réponse, ce spécialiste de l’histoire de l’esclavage analyse les effets pervers de la « concurrence mémorielle ». Au-delà du problème Dieudonné, il soulève le problème de la loi Taubira qui, dit-il, « considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides ». En effet, précise l’historien, « la traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. » Or, quelques semaines plus tôt, le chercheur a publié Les Traites négrières[4. Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Éd. Gallimard, NRF, 2004.], une somme qui établit un bilan global de l’esclavage : dans le cadre de la traite transatlantique menée de 1450 à 1869, 11 millions d’Africains ont été arrachés à leur terre et envoyés vers les Amériques ou les îles de l’Atlantique – où 9,6 millions sont arrivés ; mais, entre 650 et 1920, les traites orientales (entre territoires africains ou vers l’océan Indien) ont été responsables de la déportation de 17 millions de personnes. Plus encore, pendant ces mêmes treize siècles, quelque 14 millions d’Africains étaient victimes de la « traite intérieure », autrement dit, étaient réduits à l’esclavage sans quitter le continent. Ce qui signifie que la moitié des victimes de l’esclavage ont été vendues par des commerçants qui n’étaient ni chrétiens, ni blancs. Ces données, qui contredisent l’histoire pieuse et accusatoire autour de laquelle communient des « descendants d’esclaves » (dont certains sont sans doute descendants d’esclavagistes), déplaisent fortement aux associations. L’entretien au JDD met le feu aux poudres. S’appuyant sur la loi Taubira, le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais porte plainte pour « négation de crime contre l’humanité ». Pour soutenir Olivier Grenouilleau, dix-neuf historiens (parmi lesquels Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Nora, Mona Ozouf, René Rémond, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock) publient dans Libération un appel pour la défense de la liberté de la recherche scientifique. Suite à la tournure prise par la polémique, le Collectif antillais retirera sa plainte. Mais cet épisode montre que l’esclavage est devenu un enjeu politique explosif, dont l’instrumentalisation peut nourrir toutes les revendications catégorielles.[/access]
*Image : Soleil.
Quand Hitler signait la paix de Pantin
Il y a de fortes chances que le dernier roman de Bernard du Boucheron, Le cauchemar de Winston (Editions du Rocher) agace beaucoup de lecteurs. Enfin surtout les lecteurs qui n’auront pas le sens de l’humour ni le goût de l’ironie et dans ce cas-là sans doute faut-il s’abstenir de lire des romans, mais ceci est une autre affaire.
Le cauchemar de Winston agacera parce qu’il traite de la Seconde Guerre mondiale, sujet toujours extrêmement sensible quoiqu’on en dise mais surtout parce qu’il en traite sur le mode uchronique, c’est à dire en imaginant que les évènements se sont déroulés différemment et que cela donne donc naissance à présent tout autre que celui que nous connaissons. Pour qu’une uchronie soit crédible, il faut bien entendu qu’elle soit réaliste et c’est pour cela qu’elle exige de son auteur une vraie connaissance de la période qu’il veut distordre. C’est manifestement ici le cas avec Bernard du Boucheron, ancien haut-fonctionnaire né en 1928 qui attendit 2004 pour faire une entrée tardive et remarquée en littérature avec Court Serpent (Gallimard), prix de l’Académie Française, un récit d’une grande pureté formelle sur l’échec de missionnaires chrétiens pour évangéliser une trop lointaine tribu viking.
Le cauchemar de Winston (Churchill bien entendu) commence quand Hitler vers le début 1941, dans un sursaut de lucidité et avec l’aide de son premier cercle se débarrasse de son médecin personnel, Théodore Morell, dangereux charlatan qui l’intoxiquait et l’affaiblissait à force d’incompétence. Hitler recouvrant à peu près sa lucidité, il renonce à envahir l’URSS, signe avec Staline un traité d’amitié perpétuelle le 24 août 1941, soit deux ans jour pour jour après le premier pacte germano-soviétique.
À partir de ce moment, évidemment, tout change et c’est là que Bernard du Boucheron appuie où ça fait mal. Les communistes n’étant plus là pour résister en France et même devenant des soutiens du régime de Vichy, la collaboration se généralise pendant que le Royaume Uni signe secrètement une paix séparée, les seules opérations de guerre se réduisant à des bombardements mutuels et sporadiques pour sauver les apparences.
En France, c’est l’Ambigu qui exerce l’essentiel du pouvoir auprès du vieux Maréchal, après le suicide, ou peut-être l’assassinat, de Laval. L’Ambigu est un homme jeune, brillant, qui s’est évadé de son stalag pour se mettre au service de Pétain. Boucheron ne précise pas son nom mais enfin on reconnaîtra assez facilement de qui il s’agit : « Il était né pour être avocat ou politique (…) Bonne bourgeoisie moyenne, sociocompatible avec la peuple comme avec les puissants. Séjour au célèbre 104 chez les pères Maristes ». L’Ambigu joue, évidemment, double jeu. On ne sait jamais. Ce qu’il reste des alliés et de la dissidence désespérée des gaullistes a peut-être encore une chance. Alors, il fait se rencontrer clandestinement diplomates anglais et français à Sintra, au Portugal. Il promet de reconstituer une France forte qui le jour venu se retournera contre l’Allemagne mais auparavant il faudrait laisser les troupes de Vichy reprendre seules leur Empire à De Gaulle. En France, l’Ambigu, devenu le chouchou de Pétain, sort le pays de la misère noire en acceptant les intentions géopolitiques du Reich : à la France le rôle de grenier de l’Europe avec Paris en capitale orgiaque et culturelle, à l’Allemagne, l’industrie lourde. L’Ambigu limite aussi les persécutions antijuives au strict nécessaire et après l’échec du débarquement du 6 juin 44, ultime tentative alliée de reprendre pied sur le continent, fait valoir l’attitude exemplaire de la France pour regagner une quasi indépendance, le siège du gouvernement de Vichy étant symboliquement transféré à Versailles. Il fait même entrer les communistes au gouvernement après la paix de Pantin, le 22 avril 1947 tout en transformant peu à peu la France en une Arcadie décroissante qui ravirait les écologistes. C’est l’époque où Aragon chante Les pieds d’Elsa et célèbre dans des poèmes les génies conjugués d’Hitler et de Staline.
De son côté, l’Allemagne tente se moderniser, on se débarrasse de la SS qui était devenue un état dans l’état et se transformait en lobby militaro-industriel bien trop dangereux. Les économistes du Reich décident par la même occasion de mettre au point une monnaie commune pour rationaliser les échanges en Europe et le Reichsmark devient l’Euromark assez vite appelé, pour faire plus simple, l’Euro.
Bernard du Boucheron, heureusement, ne nous laisse pas dans ce monde rendu terriblement possible car il sait y faire évoluer à côté des personnages historiques des personnages fictifs ayant une réelle épaisseur. Il considère finalement l’Histoire comme un cornet à dés ou un jeu de cartes : il y a beaucoup de combinaisons possibles mais elles ne sont pas infinies et si l’Histoire est un jeu tragique, elle est un jeu tragique soumis à ce que l’on appelle, chez les joueurs, le hasard raisonné. C’est sur ce principe qu’il construit pour Le cauchemar de Winston une fin logique qui réussit l’exploit d’être à la fois surprenante et prévisible.
Le cauchemar de Winston, Bernard du Boucheron (éditions du Rocher).
*Photo : wikimedia.
Pas d’Arche de Noé pour le Qatar ou le Pakistan
Le nouveau film de Darren Aronofsky, Noé, qui narre à sa façon un passage assez fameux de la Bible est victime d’un déluge de critiques.
Aux USA tout d’abord, où le film est sorti le 28 mars : les habituels emmerdeurs créationnistes ont bien sûr appelé au boycott de cette relecture moderniste et un chouïa écologiste des Saintes Écritures. Et dire qu’il se trouve encore des gens pour vous expliquer que le protestantisme est par essence une religion de tolérance…
Mais les excités de la Bible Belt se sont trouvés de rudes concurrents du coté du Golfe persique Selon la Paramount, un mois avant sa sortie américaine, le film supposément blasphémateur était déjà interdit de projection aux Emirats arabes unis, au Bahreïn et au Qatar. Depuis, la liste des vigilants s’est copieusement allongée.
Pas d’Arche non plus pour les spectateurs égyptiens, jordaniens, koweïtiens, pakistanais ou malaisiens. Je ne dispose pas d’infos précises pour le Soudan, l’Arabie Saoudite ou la Bande de Gaza, mais sans vouloir trop m’avancer, j’imagine ce que vous imaginez.
Bref, la liste est longue des pays où un fan de Russell Crowe comme moi serait bien malheureux. Et si ça se trouve, j’aurais d’autres raisons de ne pas être content.
Carl Larsson, figuratif populaire
Quand j’ai appris qu’une exposition Carl Larsson était prévue à Paris, au Petit Palais, cela a provoqué en moi un léger choc. J’ai pensé que ça y était, on allait enfin redécouvrir le XXe siècle dans toutes ses composantes. Carl Larsson fait en effet partie de ces grands illustrateurs très mal connus du public français. Et pour cause : il appartient à cette sorte d’histoire sainte de la modernité qui nous tient souvent lieu d’histoire de l’art. Né en 1853 dans un milieu pauvre, Larsson suit ses études à l’Académie royale des arts de Stockholm. À 23 ans, il se rend en France. Pendant une dizaine d’années, il peint à Paris, où il retrouve la colonie des artistes scandinaves à Grez-sur-Loing (Seine-et-Marne). Il pratique avec mélancolie un naturalisme à la Bastien- Lepage. La transformation se produira lors de son retour définitif en Suède : il adopte alors un style graphique et lumineux, d’une tonalité résolument heureuse. Enfin et surtout, il se consacre à ce qui deviendra son thème central : la joie d’habiter. On ne sait pas encore que ces heureuses dispositions sont la matrice de ce qui deviendra l’« esprit Ikea ».
La maturité de Carl Larsson est dominée par une grande passion : l’aménagement de sa maison à Sundborn, en Dalécarlie, à 200 kilo- mètres au nord de Stockholm. Il s’agit d’une construction modeste, en bois, située au bord d’un ruisseau. Comme de nombreux couples qui s’installent, sa femme Karin et lui doivent mettre la main à la pâte. Ça tombe bien, Carl est un bricoleur hors pair. Il invente toutes sortes de meubles et de commodités, crée des décorations murales, construit de nouvelles pièces. Karin, mère de huit enfants, a renoncé, malgré un réel talent, à sa carrière d’artiste peintre. Mais elle s’occupe des textiles avec un goût plus moderniste que celui de son mari : tapis, nappes, rideaux, dessus de lits se multiplient à son initiative. Son activité s’étend aux vêtements. Elle mène, à l’échelle de sa famille, une petite révolution qui consiste à abolir les corsets féminins et à créer des habits amples, confortables et à son goût. Progressivement, c’est un projet global de mode de vie qui se met en place. Les époux s’appliquent à en diffuser les principes avec des albums illustrés publiés à des centaines de milliers d’exemplaires. Ils veulent démocratiser l’art et la culture pour améliorer la vie des gens ordinaires. Assez rapidement, leur maison et leur style de vie deviennent une référence pour les jeunes couples nordiques. C’est l’une des sources du modèle scandinave d’ameublement et de décoration intérieure. Ikea doit sans doute à cette famille une part de son succès planétaire.[access capability= »lire_inedits »]
Cette postérité tient probablement à quelques orientations simples. Tout d’abord, il ne s’agit pas pour les Larsson de disposer d’une maison bourgeoise. Ils n’en ont pas les moyens et encore moins le goût. Proches de l’anarcho-syndicalisme à leurs débuts, ils épousent vite l’aspiration des classes moyennes à une social-démocratie confortable. En ce qui concerne leur foyer, ils visent le plaisir qui consiste à habiter agréable- ment chez soi. Cela se traduit d’abord par énormément d’astuces qui contribuent au confort et à l’aspect pratique avec, par exemple, des meubles qui se replient ou s’escamotent ingénieusement pour libérer de l’espace. Abonnés à la revue anglaise The Studio et influencés par William Morris, les époux Larsson rejettent les objets industriels sans âme auxquels ils préfèrent l’artisanat inspiré par les traditions décoratives populaires. Ils sont également attachés à un idéal de vie, supposé suédois, où l’homme est en relation avec la nature. Anticipant la mode écolo, ils font la part belle aux matériaux naturels. Le bois, omni- présent, reste clair, notamment pour les parquets. De nombreuses plantes vertes agrémentent les pièces. L’éclectisme de leur goût pourrait nuire à l’unité d’ensemble. C’est tout le contraire.
Les Larsson sont aussi nourris par le graphisme et le mobilier japonais. « Le Japon est ma patrie », écrit Carl. Les époux privilégient donc les formes épurées, la géométrisation des lignes et la recherche de la simplicité. Ils créent des ensembles qui séduisent par leur clarté. Aussi ont-ils exercé une influence décisive sur le design du XXe siècle, qu’ils ont contribué à rendre plus humain et plus proche de la nature.
Carl Larsson continue cependant à peindre ou, plus précisément, à produire des illustrations. C’est sa propriété de Sundborn qui lui inspire ses œuvres les mieux réussies, en particulier celles de l’album Notre Maison (1894-1896), qui présente la vie idyllique de sa famille dans ce havre de paix rurale.
En ce qui concerne ces aquarelles, on est en droit de formuler quelques réserves. On peut s’agacer de cette tendance discutable à réduire l’existence humaine à un simple bonheur folklorique. August Strindberg, qui connaissait bien l’intéressé, a dénoncé une accumulation de « mensonges mièvres ». Disons-le franchement : les images de Larsson peuvent parfois paraître un peu bébêtes. Au début, je dois convenir que je les ai observées avec une touche de scepticisme. D’abord, parce que je ne suis pas très amateur de nostalgies identitaires. Ensuite, une telle accumulation de positivité me paraissait factice, voire anxiogène. Mais ces objections se sont évaporées au fil des planches. Je me suis abandonné à cette jouissance simple qui consiste à prendre plaisir à regarder. Cela m’a rappelé ces moments heureux de mon enfance quand je feuilletais les albums du Père Castor en compagnie de ma grand-mère. Cinquante ans après, le souvenir de ces instants me procure encore un sentiment agréable. Je dois admettre que cette expérience a davantage contribué à mon amour de la peinture que tout l’art moderne.
Larsson est d’abord un observateur. Il sait se mettre en quatre pour nous faire accéder à l’étonnante fantaisie du monde. Par exemple, quand il représente des plantes vertes posées devant une fenêtre, il ne se contente pas de disposer des taches de couleurs donnant une « impression » de verdure. Au contraire, il nous indique avec bonheur comment les tiges se développent et s’entrelacent, comment elles pendouillent ou se redressent. Il insiste sur le contour raffiné des feuilles. Il montre comment, à la façon d’une sorte de fugue végétale, elles se placent, se déploient et s’orientent, tout au long des rameaux. Il décline cette méthode qui lui réussit si bien avec les plantes pour les vêtements, les meubles, la vaisselle, les bibelots, les animaux domestiques – sans oublier ses enfants et sa femme, Karin, qui est aussi son modèle. En somme, Larsson ne recherche pas l’« autonomie » d’une peinture qui fuirait la réalité, il a une insatiable fringale de réel. Il a envie de dessiner tout ce qui l’entoure et de nous faire découvrir l’incroyable variété des formes existantes.
Si ses œuvres abondent de détails à savourer, jamais, cependant, l’excès de précision n’alourdit ses compositions, comme c’est souvent le cas chez les artistes trop méticuleux. Ses créations dégagent au contraire une étonnante sensation de légèreté et de clarté. Il a un talent particulier pour conjuguer un trait juste et une mise en couleur limpide qui annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans le domaine de la BD. Ce langage graphique cher à Hergé et E. P. Jacobs privilégie lui aussi, dans un style différent, les contours explicites et les colorisations simples. Et ça marche. C’est un peu comme quand on inhale de l’essence de menthe et que l’air pénètre dans les poumons : la respiration devient un plaisir inédit. Les aquarelles de Carl Larsson procèdent du même principe. Elles frappent notre rétine avec une sorte de lisibilité accrue. On éprouve une sensation agréable qui invite à regarder davantage.
Larsson n’est pas un cas isolé. Le début du XXe siècle abonde en illustrateurs de génie. On peut citer Arthur Rackham (1867-1939), Edmund Dulac (1882-1953), etc. Ces artistes ont en commun le choix d’une voie à peu près inverse de celle de la modernité. Le développe- ment de la photographie ne leur donne nulle- ment le besoin de se démarquer de l’idée de ressemblance. Ils ne prennent donc pas la direction d’une figuration de plus en plus interprétée, conduisant finalement à l’abstraction. Au contraire, ils continuent à s’intéresser au monde, et même de plus en plus. Ils ont ce souci nouveau d’aider à mieux saisir les formes du réel en le rendant plus lisible. Leurs images se lient aisément à du texte, comme c’est la vocation première de l’illustration. Elles s’enchaînent en formant d’authentiques narrations. On devine toute la contribution de ces créateurs à l’essor de la bande dessinée dans les décennies suivantes. De même, les relations entre Arthur Rackham et Walt Disney suggèrent que le film d’animation fait aussi partie de leur postérité. Au total, tout un courant que l’on pourrait qualifier de figuration populaire traverse le XXe siècle sans être référencé dans l’histoire de l’art, ou si peu.
Cette tribu artistique ne s’appuie nullement sur la prescription d’élites présumées, ni sur la mise en scène « d’avant-gardes ». Sa consécration n’est ni muséale ni universitaire : elle repose entièrement sur la ferveur populaire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ces enfants qui squattent les rayons des grandes librairies pour lire des BD. C’est un art de la représentation qui pousse de lui-même, comme croît l’herbe d’une prairie, poussée par ses racines.
À l’heure où une peinture internationale très figurative émerge, on perçoit déjà toute l’influence de ce réservoir d’expériences et d’images. Ainsi, un peintre comme Neo Rauch semble-t-il être tombé petit dans la BD. Leopold Rabus évoque Arthur Rackham. Muntean et Rosenblum traitent de la vie des jeunes adultes avec l’ingénuité de planches légendées. Jörg Lozek et Jarmo Mäkilä s’enfoncent, en véritables illustrateurs, dans l’enfance pour en révéler la déraison.
Carl Larsson meurt en 1919. Son œuvre connaîtra donc le destin paradoxal de nourrir une riche postérité, tout en restant ignorée par les historiens de l’art. Il faut donc rendre hommage au Petit Palais qui a organisé ces dernières années une suite d’expositions courageuses (celle sur Sert, en particulier) pour élargir notre vision du XXe siècle. Bienvenue, donc, au nouveau directeur, Christophe Leribault, qui reprend le flambeau en beauté avec cette rétrospective Carl Larsson.
Trait juste et mise en couleur limpide annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans la BD.[/access]
Carl Larsson, L’imagier de la suède, au Petit Palais, à Paris, du 7 mars au 7 juin 2014.
*Photo : wikimedia.
La géopolitique peut casser des briques
Ce n’est pas tous les jours que naît une revue de géopolitique sous les auspices d’un des maîtres du genre, le professeur et éditeur aux PUF Pascal Gauchon. Polémique en diable, le premier numéro de Conflits s’articule autour du dossier : « Eurasie : le grand dessein de Poutine ». Au milieu d’une actualité est-européenne bouillonnante, la fine équipe du trimestriel nous offre un aperçu du Festival de géopolitique de Grenoble, consacré à l’Eurasie, qui s’est tenu il y a une petite semaine. Mon petit doigt me dit que Causeur reviendra bientôt en long et en large sur cet événement grenoblois. D’ici là, leurs excellents articles parus dans Conflits vous familiariseront avec la « géopolitique critique » qui régit ces lieux.
Napoléon lui-même définissait la stratégie comme l’art d’utiliser la géographie à des fins militaires ou diplomatiques. Tièdes s’abstenir. La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, nous indiquait un essai d’Yves Lacoste, interrogé dans ce premier numéro. Le guide suprême de la géopolitique nous rappelle le b.a.-ba de cette science des espaces : les droits de l’homme ne font pas une politique étrangère ! Dans notre monde multipolaire, on peine d’ailleurs à distinguer le camp du Bien en Ukraine et en Syrie, où les balles de kalachnikovs pleuvent des deux côtés du front. Tant le lecteur érudit que le profane conviendra avec Yves Lacoste qu’« on ne peut pas raisonner en géographie sans raisonner dans le temps » ni éviter de « prendre en compte les représentations des adversaires » lorsque l’on souhaite comprendre les spasmes de la scène internationale.
Le principe directeur de Conflits ? Realpolitik d’abord ! Car il faut bien l’admettre, quitte à froisser quelques sympathiques pacifistes, « le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes ». Et l’Eurasie dans tout ça ? Si vis pacem… Pour parler franc, le paysage théorique semble a priori brumeux. Deux définitions concurrentes du même terme s’affrontent en effet : d’un côté, le fantasme irréaliste d’une Europe allant de Brest à Vladivostok, de l’autre la renaissance d’un Empire russe élargi à ses anciennes marches aujourd’hui courtisées par l’OTAN.
Ici, on voit poindre l’éternel retour du concret. Vladimir Poutine a en effet été l’instigateur d’une Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan vouée à se transformer en Union eurasiatique à destination de toutes les anciennes républiques soviétiques, voire dans ses rêves les plus fous, à une Union européenne indépendante des Etats-Unis. Vaste programme ! L’Eurasie contre la thalassocratie, telle est la raison d’être d’un projet intellectuel et stratégique qui mijote chez certains conseillers du Kremlin, mais aussi dans certains cénacles d’Ankara, Budapest et Astana[1. L’eurasisme est même l’idéologie officielle du régime kazakh dirigé par le président Nazerbaïev.].
« Après deux guerres mondiales où l’Allemagne fut écrasée et deux paix imposées où elle fut muselée, qui domine aujourd’hui l’Union européenne ? », fait mine de s’interroger Gauchon. Avec un grand frère américain toujours en embuscade pour proposer ses bons et loyaux services aux anciens pays du pacte de Varsovie, la réponse coule de source. De vous à moi, l’encerclement de la Russie par les bases otaniennes et la mentalité obsidionale qui en découle ne sauraient justifier la russophobie de nos élites amnésiques. Et pourtant, si les Soviets n’étaient pas là… nous serions tous en Germanie.
27 millions de morts arborant l’étoile rouge sur le front européen, voilà de quoi remettre les pendules à l’heure, alors que Pascal Marchand, auteur d’une Géopolitique de la Russie (PUF, 2014) définit les contours de l’Europe européenne souhaitée par Poutine, dans l’esprit bainvillien du Général. À l’est, se pose une question fâcheuse soulevée par Thierry Buron : « L’Ukraine est-elle une nation ? » La réponse ne va pas de soi, mais je n’en dirai pas plus, histoire de m’éviter les foudres du Kremlin ou de Svoboda…
Résolument anti-occidentaliste mais pas aveuglément pro-russe ni bassement anti-américaine, la ligne éditoriale de Conflits dépare avec la doxa géopolitique en vogue dans les bistrots hype que sont les plateaux télévisés. Les ennemis du pavlovisme idéologique trouveront leur compte jusque dans les notes de lecture, bien plus (im)pertinentes que la moyenne du genre. Mention spéciale à la critique assassine du dernier essai syrien de Jean-Pierre Filiu – le coupable se reconnaîtra !
Péguy écrivait qu’une bonne revue devrait déplaire à un cinquième de ses lecteurs. On ne saurait donner meilleur conseil à la rédaction de Conflits pour son deuxième numéro. En attendant, à vos kiosques, prêts, partez !
Pitié pour Harlem Désir !
On a beaucoup rigolé sur les ondes du transfert à la hussarde d’Harlem Désir de la rue de Solferino au secrétariat d’Etat aux machintrucs européens.
Il va de soi que je ne me joindrais pas à la meute des snipers sur ambulance. J’ai suffisamment moqué ce garçon quand il était porté aux nues par la presse degauche pour ne pas le charger quand il est tombé plus bas que le Boeing de la Malaysian Airlines.
Au passage, nous réglerons son compte à un argument tout pourri, comme quoi Harlem serait encore plus indigne de son nouveau poste que du précédent because il a fracassé les taux d’absentéisme à Strasbourg en se classant 752e sur 766 pour la participation aux votes de l’assemblée européenne – c’est-à -dire à 50,15% des votes. Certains mauvais esprits se sont même permis d’ajouter qu’un élu qui participe à moins de 50% des scrutins est automatiquement privé de ses indemnités. La belle affaire. Ce présentéisme réduit au strict minimum signifie au contraire qu’Harlem a bien saisi l’utilité et le poids exacts de l’assemblée strasbourgeoise dans le processus décisionnel européen. Un bon point pour ses futures fonctions.
Des fonctions qu’hélas, le président a quasi réduit à néant en nommant en même temps qu’Harlem un certain Philippe Léglise-Costa au Secrétariat général des Affaires européennes, lequel dépend désormais directement de l’Elysée et non plus de Matignon. J’imagine que vous avez compris , comme moi qui est le vrai patron. C’est d’ailleurs Philippe et non pas Harlem qui s’est rendu hier à Bruxelles pour parler déficits publics et mise en œuvre du pacte de responsabilité.
On pourra être mémoriel et méchant en faisant remarquer que le secrétariat d’Etat dont hérite l’ancien président de SOS-Racisme est donc une sorte d’emploi fictif, un domaine où sa compétence ne saurait être remise en cause. On pourra être plus indulgent en se contentant d’acter, comme nos confrères de L’Express qu’ « Harlem Désir hérite d’une coquille vide ». Il pourra toujours s’en coiffer, façon Caliméro…
*Photo : LCHAM/SIPA. 00681309_000058.
Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy : le journal d’Alain Finkielkraut
Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (9 mars).
Élisabeth Lévy. Le Canard enchaîné et Atlantico ont révélé que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, enregistrait clandestinement les réunions et les conversations auxquelles il participait à l’Élysée. Les deux médias ont publié des extraits de ces conversations. Si Patrick Buisson a indéniablement commis une faute morale en enregistrant ses interlocuteurs à leur insu, il ne serait pas le premier à faire des « dossiers ». En somme, c’est soit un Saint-Simon, soit un Machiavel à l’ère numérique. Cela fait-il de lui un monstre ?
Alain Finkielkraut. À prendre systématiquement le contrepied de l’opinion commune, on risque de perdre le sens commun. Saint-Simon et Machiavel n’ont rien à faire ici : c’est trahir un ami que de l’enregistrer à son insu, et quand l’ami en question est, par surcroît, président de la République, cette impardonnable faute morale se double d’un scandale politique. Nul angélisme dans cette indignation : la confiance et le respect de la parole sont indispensables au fonctionnement de toutes les sociétés humaines, même de la nôtre qui se flatte de reposer non sur la vertu de ses membres, mais sur le fondement plus sûr de leur intérêt, c’est-à-dire de leur égoïsme vital.
Là où l’opinion devient bête, cependant, c’est quand elle croit pouvoir déduire les procédés indignes de Patrick Buisson de ses idées infâmes : « Facho, donc salaud ! ». Pour se réclamer aujourd’hui de Charles Maurras, il faut être une âme noire, nous dit-on, comme si la démocratie avait inventé la loyauté, la fidélité, l’honneur.[access capability= »lire_inedits »] Et une fable bien-pensante prend naissance sous nos yeux : l’histoire d’un homme sans scrupules, qui révèle la même malignité dans ses intrigues ténébreuses que dans sa défense de l’identité nationale, son inhospitalité, sa fermeture à l’Autre. La supériorité morale de l’ouverture des frontières est ainsi confortée par les agissements de celui qui parlait à l’oreille du Président de la nécessité absolue d’enrayer les flux migratoires. Ce n’est pourtant pas l’humanisme, à quelque sens qu’on prenne ce terme, qui caractérise les promoteurs de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Ils préconisent l’immigration de masse pour remédier au vieillissement et au dépeuplement des pays européens. Car pour eux, les individus sont interchangeables : ce sont des bêtes de labeur et de consommation. Mais comme ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, le choc des civilisations s’invite à l’intérieur même des nations européennes. Et l’économisme réducteur s’allie à l’antiracisme flamboyant pour nier la réalité de cette menace et pour frapper d’opprobre buissonnienne tous ceux qui s’efforcent de la conjurer avant qu’il ne soit trop tard.
Nicolas Sarkozy mis sur écoute (23 mars).
Nous avons appris que Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute par deux juges d’instruction à la recherche d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 18 mars, Mediapart a publié des transcriptions, issues de ces écoutes, de conversations entre l’ex-chef de l’État et son avocat, Thierry Herzog, dans lesquelles on apprenait notamment que celui-ci qualifiait certains magistrats de « bâtards » et qu’il cherchait à s’informer sur l’instruction Bettencourt. Nicolas Sarkozy a répliqué dans Le Figaro du 21 mars en comparant sa mise sur écoute aux agissements de la Stasi en Allemagne de l’Est. Cette comparaison n’est-elle pas un peu exagérée ?
Exagérée, peut-être. La France ne vit pas sous un régime dictatorial. Le pouvoir politique n’a même jamais été aussi faible. Mais d’autres pouvoirs inquiétants se déploient au nom même de la démocratie et à l’abri de son étendard. Les juges et les journalistes, qui veulent aujourd’hui tout contrôler, brandissent l’argument de leur indépendance dès qu’on veut exercer le moindre contrôle sur leur activité. L’actualité m’a remis en mémoire cette anecdote racontée par Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Jan Prochazka, grande personnalité du Printemps de Prague, est devenu, après l’invasion russe en 1968, un homme sous haute surveillance. Il fréquentait alors souvent un autre grand opposant, le professeur Vaclav Cerny, avec lequel il aimait boire et causer. Toutes leurs conversations étaient secrètement enregistrées et je soupçonne les deux amis de l’avoir su et de s’en être fichu. Mais un jour, en 1970 ou 1971, voulant discréditer Prochazka, la police a diffusé ces conversations en feuilleton à la radio. De la part de la police, c’était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l’intimité, on dit n’importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n’est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu’on n’avoue pas publiquement, etc. Bien sûr, nous agissons tous comme Prochazka, dans l’intimité nous calomnions nos amis, disons des gros mots ; agir autrement en privé qu’en public est l’expérience la plus évidente de tout un chacun, le fondement sur lequel repose la vie de l’individu ; curieusement, cette évidence reste comme inconsciente, non avouée, occultée sans cesse par les rêves lyriques sur la transparente maison de verre, elle est rarement comprise comme la valeur des valeurs qu’il faut défendre. Ce n’est donc que progressivement (mais avec une rage d’autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale, ce n’étaient pas les mots osés de Prochazka, mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels. »
Nous ne laissons pas la police agir ainsi. Mais, comme en témoignent les réactions outragées à l’expression « bâtards de juges », il a suffi que d’autres arracheurs de rideaux apparaissent pour que notre société tombe dans le piège qu’avaient su éviter les Tchèques vivant sous le joug totalitaire. On peut dire du mal d’un boulanger sans offenser toute la boulangerie, ou critiquer un chirurgien sans porter atteinte à la médecine, mais insulter des juges, même dans ce qu’on croit être le secret d’une conversation privée, c’est blasphémer. S’il n’y a plus depuis longtemps de droit divin, il y a désormais une justice divine et la Stasi journalistique et citoyenne cloue tous ses profanateurs au pilori.
Pourtant, que le mot bâtard est doux pour ceux qui décrètent d’abord l’accusé coupable et cherchent fébrilement ensuite le crime qu’ils pourront bien lui mettre sur le dos ! Si ce n’est pas l’abus de faiblesse sur Mme Bettencourt, ce sera le financement par Mouammar Kadhafi de la campagne présidentielle de 2007 et, faute de preuves dans cette deuxième investigation, on se rabattra sur la violation du secret de l’instruction tout en transmettant aux journalistes les écoutes qu’on a en sa possession, puis on cherchera la preuve d’un trafic d’influence dans la tentative d’obtenir des renseignements sur un jugement à venir de la Cour de cassation. Pourquoi cet acharnement ? Parce que, comme dit Mediapart, le sarkozysme a été une « contre-révolution ». Cette contre-révolution a été vaincue par les urnes, mais il faut maintenant l’écraser judiciairement pour que la démocratie ne soit pas à nouveau mise en péril. La fin justifie les moyens car l’heure est grave.
Un bilan politique de la présidence de Nicolas Sarkozy s’impose assurément. Et il doit être sans complaisance. Mais ce n’est pas à la Justice de l’instruire, surtout si, pour ce faire, elle en vient à s’émanciper de toute limite et à espionner les conversations car, dès lors, ce n’est pas seulement Sarkozy qui doit trembler, ce sont tous les justiciables présents et à venir.[/access]
*Photo : 00678460_000009. BRUNO BEBERT/SIPA.
Collectivités locales : Valls rouvre la chasse au mille-feuilles
Ça recommence, ou plutôt ça continue. Le discours de politique générale de Manuel Valls devant l’Assemblée Nationale a repris pour les aggraver les orientations annoncées par le chef de l’État lors de sa conférence de presse du mois de janvier. Sous les applaudissements des médias d’information.
J’avais dit dans ces colonnes que ces lieux communs reposaient sur l’ignorance mais masquaient aussi beaucoup d’arrière-pensées.
Comme les propos de François Hollande, ceux de Manuel Valls ont reçu le soutien empressé des éditocrates qui n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la démocratie locale : « mille-feuilles illisible, corporatisme, gaspillage, clientélisme ». Considérant que le monde civilisé s’arrête au périphérique parisien, ils n’ont absolument aucune idée du fonctionnement réel de cette France décentralisée. Que celle-ci doive évoluer, se réformer, cela n’est pas contestable, et c’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans. Mais cette fois-ci, ce que l’on prétend indispensable et urgent, c’est la mise à bas de l’édifice. En omettant de rappeler que 450 000 Français qui s’investissent de façon massivement bénévole pour se mettre au service de leurs concitoyens est une richesse. Que les collectivités locales sont, au contraire de l’État, assujetties à la règle d’or, puisqu’il leur est interdit d’avoir des budgets en déséquilibre. Que 80 % de l’investissement public hors budget de défense est assuré en France par ces mêmes collectivités. Et l’on pourrait poursuivre.
Alors, que nous a donc annoncé Manuel Valls ? «Les Régions pourront proposer de fusionner, mais en l’absence de propositions après les régionales et les départementales de 2015, le gouvernement proposera une carte, et elle sera établie pour le premier janvier 2017.» Grosses ficelles. Il y a fort à parier que les rapports de force politique seront bouleversés l’année prochaine et qu’il sera mis fin à l’hégémonie de la gauche sur les régions. Les nouvelles directions seront donc invitées à se regrouper volontairement et elles n’auront que quelques mois pour le faire ? Sur quelles bases ? Ce sont des questions complexes. La géographie, l’économie, l’histoire, les traditions vont jouer un rôle. Et si l’on interroge les habitants, il y a toutes les chances, comme cela a toujours été le cas, que le vote populaire s’y refuse. (Alsace et Corse). Mon Dieu qu’ils sont pénibles ces électeurs à penser le contraire des experts parisiens… Mais, si l’on a bien compris, « on vous demande votre avis, vous voterez, mais si ça ne nous convient pas, on passera outre. Et en janvier 2017, c’est-à-dire après moins de deux ans de mandat (sur six) des Régions élues en 2015, et juste avant les prochaines présidentielles et parlementaires, on redécoupe au mieux de nos intérêts ». Joli. Et le caractère constitutionnel de cette méthode ne saute pas aux yeux.
Le Premier ministre a aussi annoncé vouloir supprimer les conseils généraux «à l’horizon 2021» tout en nous informant de «la suppression de la clause de compétence générale. » Mais, en 2021 il y aura un autre Président de la République et un autre parlement depuis quatre ans ! Et il faudra modifier la Constitution !
Quant à la clause de compétence générale, c’est celle qui permet aux trois collectivités territoriales (Commune, Département, Région) de prendre des décisions, au-delà des compétences strictes qui leur ont été données au départ, dès lors qu’elles justifient l’intérêt communal, départemental ou régional. Pourquoi la supprimer ? C’est là que le masque tombe. Que s’exprime cette défiance vis-à-vis de structures élues démocratiquement, après débats et délibérations populaires. Il faut empêcher que les mandataires aient la possibilité de prendre des mesures dans l’INTERÊT de leurs mandants. La vraie raison de l’offensive lancée contre les institutions décentralisées procède bien de cette volonté d’une démocratie sans le peuple. Une démocratie sans « démos » comme le dit explicitement l’ouvrage au titre éponyme d’une de ses théoriciennes[1. Catherine Colliot-Thélene, La démocratie sans « démos », PUF, 2011.].
Il s’agit de priver la partie décentralisée de la sphère publique de ses capacités d’initiative politique. Ce qui d’ailleurs est tout à fait logique. Le dispositif adopté en 1982 était antérieur aux évolutions de la construction de l’Union Européenne dans les années 90. Tous les traités ont consacré la juridicisation des politiques publiques. Par conséquent, tout ce qui relevait auparavant de la souveraineté politique, conjoncturelle et réversible, notamment en matière économique et monétaire, a été ossifié dans des règles à valeur constitutionnelle qui surplombent le droit national. La perte des souverainetés nationales, et populaires ne s’est pas faite au profit d’une souveraineté européenne dont surtout on ne voulait pas. Comme le dit Frédéric Lordon : « c’est la souveraineté en son principe dont il s’agissait de se débarrasser, la disparition de tout pôle de puissance publique étant bien faite pour laisser le champ libre aux puissances privées. »[2. Je ne saurai trop conseiller la lecture de son dernier ouvrage : La Malfaçon. Éditions Les Liens Libèrent. Mars 2014. Il y préconise la sortie de l’euro mais au travers d’une démonstration d’abord politique avant d’être économique.]
L’État central est désormais un modèle d’impuissance, il s’agit maintenant de s’attaquer à la démocratie locale. Après les cohabitations de 86-88,93-95, et 97-2002, les Français se sont lassés de ce système, mais ont mis en place une forme de cohabitation beaucoup plus discrète. Papa à l’Élysée, maman à la mairie. Pour mettre de l’ordre, on a élu des présidents de droite, pour être protégé, on a élu des maires de gauche, et des présidents de régions et des départements pour optimiser l’effet d’amortisseur de la crise apportée par les collectivités locales. Ce système a connu son apogée aux élections locales de 2008. L’élection de François Hollande en 2012 a bouleversé la donne. Ce qui fut d’abord et avant tout la défaite personnelle de Nicolas Sarkozy a amené au pouvoir d’État des équipes sans consistance à forte tradition de soumission. Résultat, catastrophe électorale et une quasi-disparition du socialisme municipal. Alors, l’occasion est belle d’essayer de se débarrasser de ce qui reste encore d’instances démocratiques, c’est-à-dire où la politique mise en œuvre relève encore, dans le cadre d’une démocratie représentative, de la délibération et de la décision populaire.
Avec les arguments habituels : gabegie, clientélisme, corruption pour les pires. En oubliant de rappeler quelles sont les missions de ces collectivités qu’on accuse de la rage (en général, les maîtres penseurs n’en ont aucune idée). Et en se gardant bien de dire, comment et par qui elles seront exercées à l’avenir. Le département, auquel d’ailleurs les Français sont identitairement attachés s’occupe de l’essentiel des missions sociales et de bien d’autres choses encore. L’État déconcentré est organisé lui aussi sur le plan départemental. Si l’on supprime cet échelon, il y aura deux solutions. Soit ces missions seront toujours prises en charge et il faudra donc en maintenir les ressources. Où serait alors l’économie ? Soit plus probablement elles disparaîtront avec l’instance qui les assumait. L’enjeu est celui-là.
Finalement, cette volonté de restreindre (démanteler ?) l’espace public local à la fois pour l’adapter à l’UE, la mondialisation libérale, et aux politiques d’austérité, obéit aussi à une logique de défiance vis-à-vis de la souveraineté populaire et par conséquent de la démocratie. Que nos élites commencent à vraiment détester. Donnant raison à Jacques Rancière quand il nous dit le caractère profondément scandaleux, pour elles, du pouvoir du peuple :
« La démocratie, gouvernement de tous, est le principe qui délégitime toute forme de pouvoir fondée sur les « qualités » propres de ceux qui gouvernent. Fondée sur l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, la démocratie n’est ni une forme de gouvernement qui permet à une oligarchie politico-financière guidée par ses experts de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. »[3. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.]
*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000005.
Ukraine : salade russe ou omelette ukrainienne?
Ces derniers jours, les centres-villes de l’est ukrainien ont pris des allures de place Maïdan à front renversé. De Lougansk à Donetsk, des centaines d’ukrainiens russophones et/ou russophiles font le pied de grue pour contester le pouvoir de Kiev, si étroitement jacobin qu’il ne tolère rien d’autre que sa langue, sa part de l’histoire et de la mémoire nationale. D’aucuns dénoncent la mise en scène de manifestations organisées en sous-main par le Kremlin, avec l’aide de miliciens russes maquillés en ukrainiens pour réclamer le rattachement de ces miettes russophones à la grande Russie. Échaudés par l’autodétermination de la Crimée, les nouveaux maîtres de l’Ukraine se laisseront d’autant moins faire que les russes ethniques ou linguistiques sont éparpillés aux quatre coins de la région.
Ironie de l’histoire immédiate, dans la bouche des partisans de la révolution ukrainienne, on entend presque mot pour mot l’argumentaire un brin complotiste de leurs adversaires qui voyaient la main de l’OTAN, de Bruxelles ou des services géorgiens derrière les snipers qui dégommaient les insurgés de la place Maïdan. L’œil vissé derrière écran et clavier d’ordinateur parisiens, nous nous garderons bien de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre thèse – qui d’ailleurs ne s’excluent pas mutuellement, comme ces slaves sont compliqués ! Il n’est néanmoins pas dit que Moscou rêve d’annexer l’Est ukrainien, une fois sa base de Sébastopol sécurisée, son intérêt à la déstabilisation de sa marge occidentale…
Manips ou pas, les cortèges pro-russes déployés dans le pays subissent en tout cas la répression du parti-milice Secteur Droit, officiellement voué à la dissolution depuis le meurtre de son chef Oleksandr Muzychko dit Bily, néo-fasciste tradi à la gachette facile, exécuté le 24 mars, vraisemblablement sur ordre du ministre de l’Intérieur issu du parti néo-nazi Svoboda… Vous suivez ? Tout cela fleure bon la nuit des longues kalachs entre les deux têtes de l’extrême droite ukrainienne, qui occupe toujours un bon tiers des maroquins ministériels. La pression montant, les ministres nationalistes tâchent de conserver le respect de de la communauté internationale. Mince, des nostalgiques de la Division SS-Galicie se muant en ministres bon teint, encore une opération sous faux drapeau ?!
Esclavage, l’histoire enchaînée
« Si 12 Years a Slave ne remporte pas l’Oscar du meilleur film ce soir, les membres de l’Académie des arts et sciences du cinéma seront accusés de racisme ! » La petite blague d’Ellen DeGeneres, animatrice de la 68e cérémonie des Oscars, le 2 mars, n’a pas vraiment dissipé l’embarras qui flottait dans l’air du Dolby Theatre de Los Angeles. Tout le monde l’avait compris : le film de Steve McQueen ne relevait pas d’un jugement artistique, mais politique, voire moral. Il s’agissait de ne pas laisser passer Hollywood pour un repaire de racistes. La campagne menée par la production auprès des 5777 votants avait donné le ton. Avec un slogan sobre : « Il est temps ! » Temps de quoi ? De réparer une injustice, ainsi que le cinéaste l’a expliqué à Sky News quelques semaines avant les Oscars : « La Seconde Guerre mondiale a duré cinq ans, mais il y a des centaines et des centaines de films sur cette guerre et sur l’Holocauste. L’esclavage a duré quatre siècles, mais moins de 20 films y sont consacrés. » La compétition des victimes n’est pas une spécialité française. La culpabilité de l’homme blanc non plus. Deux membres de l’académie des Oscars ont avoué au Los Angeles Times, sous couvert de l’anonymat, qu’ils avaient voté pour le lauréat sans avoir vu le film, dont ils craignaient qu’il fût trop éprouvant – non sans raison, certaines scènes étant particulièrement violentes. Alors que 12 Years a Slave apparaissait comme la Liste de Schindler des Afro-Américains, lui apporter son suffrage valait brevet de respectabilité idéologique. Le succès critique et populaire de 12 Years a Slave, tiré des mémoires de Solomon Northup, homme libre kidnappé et vendu comme esclave au XIXe siècle, ravive la vieille tension entre histoire et mémoire. Dans les deux cas, il s’agit de représentations du passé : mais les unes, élaborées par des universitaires suivant des méthodes reconnues, s’attachent à rechercher la vérité, tandis que les autres, forgées par les communautés humaines, mystifient, glorifient ou, au contraire, dénigrent des événements ou des récits à des fins identitaires, religieuses ou politiques.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire est scientifique, la mémoire idéologique. Bien entendu, dans la réalité, ces deux discours concurrents s’entrecroisent. Pourtant, alors que la question de l’esclavage investit de plus en plus le débat public, aux États-Unis comme en France, il faudrait plus que jamais pouvoir les distinguer l’un de l’autre. Tout le problème des lois mémorielles est qu’elles confèrent un statut institutionnel à des récits certes légitimes, mais destinés à des groupes spécifiques : or la loi, comme l’histoire, devrait valoir pour tous. En se concentrant sur les traites occidentales, à l’exclusion des traites interafricaines, la loi Taubira introduit une distorsion, non pas entre victimes mais entre coupables : certains coupables le sont plus que d’autres. En cela, elle est emblématique de la confusion entre histoire et mémoire.
Pour les défenseurs de la mémoire, l’esclavage est un crime contre l’humanité, voire un génocide, commis entre le XVIe et le XIXe siècle par des Blancs, essentiellement chrétiens mais aussi juifs, sur des Noirs africains. Tout est clair : le crime, les victimes, les bourreaux… et les nécessaires réparations. En revanche, l’histoire savante dessine les contours flous d’un phénomène beaucoup plus long et complexe. Pour y voir plus clair, il est intéressant de mettre en parallèle le film de Steve McQueen, objet de mémoire, avec deux ouvrages universitaires : Qu’est-ce que l’esclavage ? d’Olivier Grenouilleau[1. Olivier Grenouilleau, Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale, Gallimard, NRF, avril 2014.], une réflexion sur l’esclavage à travers les âges, et Where the Negroes Are Masters, de Randy J. Sparks[2. Randy J. Sparks, Where the Negroes Are Masters, An African Port in the Era of the Slave Trade, Harvard University Press, 2014.], l’étude minutieuse et documentée d’un comptoir de la côte ouest-africaine entre la fin du XVIIe et le milieu du XIXe siècle, à l’époque où la traite atlantique et le commerce triangulaire battaient leur plein. Pour les non-initiés, le tableau exposé par Sparks est pour le moins surprenant, puisqu’il évoque l’esclavage pratiqué par des Noirs. Dans le comptoir d’Annamaboe, situé dans l’ancienne « Gold Coast » (l’actuel Ghana, en Afrique de l’Ouest) et les territoires environnants, « les Noirs étaient les maîtres », comme le titre l’indique clairement. Pour être plus précis, les Fantis, un peuple, ou plutôt une coalition de tribus et de clans, dominaient la région et y dictaient leur loi. Certes, grâce à leur supériorité technologique écrasante, les Européens (Anglais, Français, Néerlandais, Danois et Américains) favorisaient le commerce. Ils créaient une demande en esclaves et fournissaient les moyens techniques et économiques pour y pourvoir, en particulier grâce à leur maîtrise des mers. Mais sur la terre ferme, les Noirs faisaient la pluie et le beau temps. Les Fantis, qui contrôlaient la côte et dominaient le commerce, vendant prisonniers de guerre, criminels, personnes endettées ou esclaves achetés sur les marchés locaux, étaient bel et bien à l’origine de l’offre. Les « caboceers », les chefs noirs qui contrôlaient la traite, envoyaient même leurs enfants s’instruire en Angleterre et en France, créant ainsi une véritable élite locale connaissant les langues, les coutumes et les cultures des différentes rives de l’océan et complètement intégrée au monde atlantique. L’exemple du prince William Ansah, fils de John Corrantee, le plus puissant des caboceers d’Annamaboe et de la Gold Coast, est édifiant. Reçu en 1750 à la cour de George II, le jeune homme fut fêté par la bonne société londonienne. Plus tard, quand les Français tentèrent de s’emparer du comptoir, ce fils « anglais » de John Corrantee défendit la cause de ses anciens hôtes, permettant finalement aux Britanniques de se maintenir.
Grâce aux armes à feu obtenues en échange des esclaves, et plus encore à leurs talents de négociants et de diplomates capables de jouer sur la concurrence entre les puissances européennes, les caboceers se sont taillé un petit empire florissant qui s’est écroulé au début du XIXe siècle, quand les Anglais ont aboli l’esclavage. Profitant de la faiblesse des Fantis, fragilisés par la fin de la traite, leurs ennemis traditionnels, les Ashantis, les ont alors vaincus. Mais les règles du jeu avaient changé, au grand dam des vainqueurs qui partageaient la même vision du monde que leurs adversaires, comme en témoignent les propos tenus par le grand chef ashanti devant un officiel anglais en 1818 : « Nous sommes une nation guerrière et, quand nous défaisons nos ennemis, nous les réduisons en esclavage. » Évoquant les 20 000 prisonniers capturés dans ses batailles victorieuses, il poursuivait : « Je suis obligé de les vendre ou de les tuer, sinon ils deviendront plus forts que nous et finiront par battre mon peuple. » D’autres témoignages de l’époque attestent aussi de l’incompréhension totale des élites africaines locales confrontées aux conséquences économiques et politiques de l’abolition de l’esclavage par les Britanniques.
Ce récit fort éloigné de l’imagerie courante de l’esclavage, généralement associé à la colonisation, montre à quel point le regard que portent aujourd’hui les Occidentaux sur l’histoire de l’esclavage est anachronique, voire mensonger.
Dans notre imaginaire, l’histoire est simple : les Blancs pénètrent dans les terres, colonisent des millions de kilomètres carrés, comme l’a fait le colonel Faidherbe au Soudan à partir des années 1850, avant de soumettre et de vendre les populations indigènes. Ce schéma mental nous empêche de voir que, un demi-siècle plus tôt, la situation était radicalement différente. Ce sont ces « voiles » du regard rétrospectif, qui déforment notre vision du passé, que le livre d’Olivier Grenouilleau permet de soulever. L’auteur des Traites négrières pointe une double illusion d’optique : non seulement, de quelques millénaires d’esclavage à l’échelle mondiale, nous ne retenons que les trois siècles d’esclavage en Amérique coloniale, mais de celui-ci nous ne connaissons que la fin, c’est-à-dire les quelques décennies précédant la guerre de Sécession (1861-1865). Résultat : pour nombre d’Occidentaux d’aujourd’hui, l’esclavage se résume aux images véhiculées par La Case de l’oncle Tom, Autant en emporte le vent, sans oublier Les Aventures de Huckleberry Finn. Or cette période, où l’esclavagisme est légitimé par une idéologie raciste et ancré dans un système économique et politique élaboré, est la plus cruelle. Mais c’est aussi le moment où il est le plus décrié et dénoncé. À sa sortie en 1852, La Case de l’oncle Tom, le roman d’Harriet Beecher Stowe, rencontre un énorme succès de librairie, incitant Solomon Northup à coucher sur le papier sa propre expérience : publié en 1853, 12 Years a Slave fut aussi, avec 30 000 exemplaires vendus, un véritable best-seller.
Cependant, la plupart des gens ignorent qu’au XVIIe siècle, des Blancs et des Noirs étaient indistinctement en situation d’esclavage. De ce point de vue, l’histoire d’Anthony Johnson, assez connue aux États-Unis, mais totalement ignorée chez nous, en particulier par les militants de la mémoire de l’esclavage, ne laisse pas d’être instructive. Né au début du XVIIe siècle dans l’actuel Angola, Johnson est fait prisonnier de guerre, vendu à un marchand arabe, lequel le cède à un commerçant qui l’amène en Virginie, où il est racheté dans le cadre d’un contrat d’« engagisme » (contrat d’esclavage limité dans le temps qui permet à l’esclave de se racheter), statut partagé à l’époque par des Noirs et des Blancs. Johnson a pu non seulement recouvrer sa liberté, mais aussi acheter des terres et des esclaves (quatre Blancs et un Noir) pour les cultiver.
Son histoire nous remémore donc un fait occulté : l’esclavage n’implique pas nécessairement des maîtres blancs et des esclaves noirs. Ce qui signifie qu’il n’a pas nécessairement partie liée avec le racisme. Si les esclaves de la traite atlantique étaient noirs, ce ne fut pas le cas dans d’autres temps et sous d’autres cieux. Notre focalisation sur l’Amérique du XIXe siècle, explique Grenouilleau, nous fait oublier les différents chapitres de la longue histoire de l’esclavage. Dans la Grèce et la Rome de l’Antiquité et du Moyen Âge, en Asie, les esclaves venaient de toutes les ethnies et de toutes les cultures. Souvenons-nous de l’opéra de Mozart L’Enlèvement au sérail[3. On peut mentionner aussi L’Italienne à Alger de Rossini, dont le livret a été écrit en 1813.], dont l’action se déroule dans le palais d’un pacha turc qui possède des esclaves européennes vendues par des pirates en Méditerranée – la « traite des Blanches ». Autre exemple connu : Miguel de Cervantès et son frère Rodrigues, capturés par des pirates au large de la Camargue en 1575 et réduits en esclavage à Alger. Nos lunettes déformantes révèlent l’emprise de la mémoire de l’esclavage sur son histoire.
Pour Grenouilleau, ces représentations trompeuses de l’esclavage sont nées de la campagne des abolitionnistes anglais et américains contre le commerce des esclaves. Pour convaincre l’opinion publique, ces militants d’une juste cause se sont abondamment employés à décrire l’effroyable réalité de l’esclavage. Le comble est que, si les abolitionnistes ont atteint leur but, l’esclavage ayant été aboli un peu partout en Occident (par les Britanniques en 1807, les Français et les Danois en 1848, les Hollandais en 1863 et les Américains en 1865), seules ce récit en noir et blanc (sans mauvais jeu de mots) reste gravé dans notre mémoire collective, les mérites des abolitionnistes étant oubliés ou minimisés au profit des crimes de leurs contemporains et concitoyens esclavagistes. Ce que résume Grenouilleau à la fin de son livre : « Les sociétés esclavagistes ne peuvent guère disparaître d’elles-mêmes. Elles ne cèdent généralement la place qu’avec les sociétés où elles sont nées. À une exception près : celle ayant vu, à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, apparaître les linéaments d’un mouvement abolitionniste international. »
Il ne s’agit évidemment pas de céder à la tentation révisionniste pour excuser ou légitimer une pratique qui, pour avoir été millénaire, nous semble aujourd’hui barbare et incompréhensible. Mais à l’heure où la mémoire de l’esclavage est l’un des ferments de l’hostilité que certains Français de souche récente vouent à la France, il est urgent d’inscrire cette mémoire dans une histoire délivrée de l’idéologie. « Chat échaudé craint l’eau froide » (voir encadré) : c’est avec une grande prudence que Grenouilleau rappelle que l’Occident est aujourd’hui perçu comme une civilisation esclavagiste, irrémédiablement raciste, alors même qu’elle est la seule à avoir combattu et aboli la traite, souvent au détriment de ses intérêts politiques ou économiques, tout simplement au nom d’une morale puisée dans une longue tradition religieuse et philosophique. En somme, si l’humanité entière peut avoir honte du crime esclavagiste, l’Occident peut s’honorer d’avoir mené et gagné le combat pour l’abolition. Il est urgent de le faire savoir aux jeunes générations d’Occidentaux, à commencer par ceux qui sont venus d’ailleurs.
L’affaire Pétré-Grenouilleau
Dans le Journal du dimanche du 12 juin 2005, Olivier Pétré-Grenouilleau (il a depuis pris le seul nom de Grenouilleau) est interrogé, entre autres, sur l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné, qui attribue aux juifs un rôle particulièrement important dans la traite négrière. Dans sa réponse, ce spécialiste de l’histoire de l’esclavage analyse les effets pervers de la « concurrence mémorielle ». Au-delà du problème Dieudonné, il soulève le problème de la loi Taubira qui, dit-il, « considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides ». En effet, précise l’historien, « la traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. » Or, quelques semaines plus tôt, le chercheur a publié Les Traites négrières[4. Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Éd. Gallimard, NRF, 2004.], une somme qui établit un bilan global de l’esclavage : dans le cadre de la traite transatlantique menée de 1450 à 1869, 11 millions d’Africains ont été arrachés à leur terre et envoyés vers les Amériques ou les îles de l’Atlantique – où 9,6 millions sont arrivés ; mais, entre 650 et 1920, les traites orientales (entre territoires africains ou vers l’océan Indien) ont été responsables de la déportation de 17 millions de personnes. Plus encore, pendant ces mêmes treize siècles, quelque 14 millions d’Africains étaient victimes de la « traite intérieure », autrement dit, étaient réduits à l’esclavage sans quitter le continent. Ce qui signifie que la moitié des victimes de l’esclavage ont été vendues par des commerçants qui n’étaient ni chrétiens, ni blancs. Ces données, qui contredisent l’histoire pieuse et accusatoire autour de laquelle communient des « descendants d’esclaves » (dont certains sont sans doute descendants d’esclavagistes), déplaisent fortement aux associations. L’entretien au JDD met le feu aux poudres. S’appuyant sur la loi Taubira, le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais porte plainte pour « négation de crime contre l’humanité ». Pour soutenir Olivier Grenouilleau, dix-neuf historiens (parmi lesquels Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Nora, Mona Ozouf, René Rémond, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock) publient dans Libération un appel pour la défense de la liberté de la recherche scientifique. Suite à la tournure prise par la polémique, le Collectif antillais retirera sa plainte. Mais cet épisode montre que l’esclavage est devenu un enjeu politique explosif, dont l’instrumentalisation peut nourrir toutes les revendications catégorielles.[/access]
*Image : Soleil.
Quand Hitler signait la paix de Pantin
Il y a de fortes chances que le dernier roman de Bernard du Boucheron, Le cauchemar de Winston (Editions du Rocher) agace beaucoup de lecteurs. Enfin surtout les lecteurs qui n’auront pas le sens de l’humour ni le goût de l’ironie et dans ce cas-là sans doute faut-il s’abstenir de lire des romans, mais ceci est une autre affaire.
Le cauchemar de Winston agacera parce qu’il traite de la Seconde Guerre mondiale, sujet toujours extrêmement sensible quoiqu’on en dise mais surtout parce qu’il en traite sur le mode uchronique, c’est à dire en imaginant que les évènements se sont déroulés différemment et que cela donne donc naissance à présent tout autre que celui que nous connaissons. Pour qu’une uchronie soit crédible, il faut bien entendu qu’elle soit réaliste et c’est pour cela qu’elle exige de son auteur une vraie connaissance de la période qu’il veut distordre. C’est manifestement ici le cas avec Bernard du Boucheron, ancien haut-fonctionnaire né en 1928 qui attendit 2004 pour faire une entrée tardive et remarquée en littérature avec Court Serpent (Gallimard), prix de l’Académie Française, un récit d’une grande pureté formelle sur l’échec de missionnaires chrétiens pour évangéliser une trop lointaine tribu viking.
Le cauchemar de Winston (Churchill bien entendu) commence quand Hitler vers le début 1941, dans un sursaut de lucidité et avec l’aide de son premier cercle se débarrasse de son médecin personnel, Théodore Morell, dangereux charlatan qui l’intoxiquait et l’affaiblissait à force d’incompétence. Hitler recouvrant à peu près sa lucidité, il renonce à envahir l’URSS, signe avec Staline un traité d’amitié perpétuelle le 24 août 1941, soit deux ans jour pour jour après le premier pacte germano-soviétique.
À partir de ce moment, évidemment, tout change et c’est là que Bernard du Boucheron appuie où ça fait mal. Les communistes n’étant plus là pour résister en France et même devenant des soutiens du régime de Vichy, la collaboration se généralise pendant que le Royaume Uni signe secrètement une paix séparée, les seules opérations de guerre se réduisant à des bombardements mutuels et sporadiques pour sauver les apparences.
En France, c’est l’Ambigu qui exerce l’essentiel du pouvoir auprès du vieux Maréchal, après le suicide, ou peut-être l’assassinat, de Laval. L’Ambigu est un homme jeune, brillant, qui s’est évadé de son stalag pour se mettre au service de Pétain. Boucheron ne précise pas son nom mais enfin on reconnaîtra assez facilement de qui il s’agit : « Il était né pour être avocat ou politique (…) Bonne bourgeoisie moyenne, sociocompatible avec la peuple comme avec les puissants. Séjour au célèbre 104 chez les pères Maristes ». L’Ambigu joue, évidemment, double jeu. On ne sait jamais. Ce qu’il reste des alliés et de la dissidence désespérée des gaullistes a peut-être encore une chance. Alors, il fait se rencontrer clandestinement diplomates anglais et français à Sintra, au Portugal. Il promet de reconstituer une France forte qui le jour venu se retournera contre l’Allemagne mais auparavant il faudrait laisser les troupes de Vichy reprendre seules leur Empire à De Gaulle. En France, l’Ambigu, devenu le chouchou de Pétain, sort le pays de la misère noire en acceptant les intentions géopolitiques du Reich : à la France le rôle de grenier de l’Europe avec Paris en capitale orgiaque et culturelle, à l’Allemagne, l’industrie lourde. L’Ambigu limite aussi les persécutions antijuives au strict nécessaire et après l’échec du débarquement du 6 juin 44, ultime tentative alliée de reprendre pied sur le continent, fait valoir l’attitude exemplaire de la France pour regagner une quasi indépendance, le siège du gouvernement de Vichy étant symboliquement transféré à Versailles. Il fait même entrer les communistes au gouvernement après la paix de Pantin, le 22 avril 1947 tout en transformant peu à peu la France en une Arcadie décroissante qui ravirait les écologistes. C’est l’époque où Aragon chante Les pieds d’Elsa et célèbre dans des poèmes les génies conjugués d’Hitler et de Staline.
De son côté, l’Allemagne tente se moderniser, on se débarrasse de la SS qui était devenue un état dans l’état et se transformait en lobby militaro-industriel bien trop dangereux. Les économistes du Reich décident par la même occasion de mettre au point une monnaie commune pour rationaliser les échanges en Europe et le Reichsmark devient l’Euromark assez vite appelé, pour faire plus simple, l’Euro.
Bernard du Boucheron, heureusement, ne nous laisse pas dans ce monde rendu terriblement possible car il sait y faire évoluer à côté des personnages historiques des personnages fictifs ayant une réelle épaisseur. Il considère finalement l’Histoire comme un cornet à dés ou un jeu de cartes : il y a beaucoup de combinaisons possibles mais elles ne sont pas infinies et si l’Histoire est un jeu tragique, elle est un jeu tragique soumis à ce que l’on appelle, chez les joueurs, le hasard raisonné. C’est sur ce principe qu’il construit pour Le cauchemar de Winston une fin logique qui réussit l’exploit d’être à la fois surprenante et prévisible.
Le cauchemar de Winston, Bernard du Boucheron (éditions du Rocher).
*Photo : wikimedia.
Pas d’Arche de Noé pour le Qatar ou le Pakistan
Le nouveau film de Darren Aronofsky, Noé, qui narre à sa façon un passage assez fameux de la Bible est victime d’un déluge de critiques.
Aux USA tout d’abord, où le film est sorti le 28 mars : les habituels emmerdeurs créationnistes ont bien sûr appelé au boycott de cette relecture moderniste et un chouïa écologiste des Saintes Écritures. Et dire qu’il se trouve encore des gens pour vous expliquer que le protestantisme est par essence une religion de tolérance…
Mais les excités de la Bible Belt se sont trouvés de rudes concurrents du coté du Golfe persique Selon la Paramount, un mois avant sa sortie américaine, le film supposément blasphémateur était déjà interdit de projection aux Emirats arabes unis, au Bahreïn et au Qatar. Depuis, la liste des vigilants s’est copieusement allongée.
Pas d’Arche non plus pour les spectateurs égyptiens, jordaniens, koweïtiens, pakistanais ou malaisiens. Je ne dispose pas d’infos précises pour le Soudan, l’Arabie Saoudite ou la Bande de Gaza, mais sans vouloir trop m’avancer, j’imagine ce que vous imaginez.
Bref, la liste est longue des pays où un fan de Russell Crowe comme moi serait bien malheureux. Et si ça se trouve, j’aurais d’autres raisons de ne pas être content.
Carl Larsson, figuratif populaire
Quand j’ai appris qu’une exposition Carl Larsson était prévue à Paris, au Petit Palais, cela a provoqué en moi un léger choc. J’ai pensé que ça y était, on allait enfin redécouvrir le XXe siècle dans toutes ses composantes. Carl Larsson fait en effet partie de ces grands illustrateurs très mal connus du public français. Et pour cause : il appartient à cette sorte d’histoire sainte de la modernité qui nous tient souvent lieu d’histoire de l’art. Né en 1853 dans un milieu pauvre, Larsson suit ses études à l’Académie royale des arts de Stockholm. À 23 ans, il se rend en France. Pendant une dizaine d’années, il peint à Paris, où il retrouve la colonie des artistes scandinaves à Grez-sur-Loing (Seine-et-Marne). Il pratique avec mélancolie un naturalisme à la Bastien- Lepage. La transformation se produira lors de son retour définitif en Suède : il adopte alors un style graphique et lumineux, d’une tonalité résolument heureuse. Enfin et surtout, il se consacre à ce qui deviendra son thème central : la joie d’habiter. On ne sait pas encore que ces heureuses dispositions sont la matrice de ce qui deviendra l’« esprit Ikea ».
La maturité de Carl Larsson est dominée par une grande passion : l’aménagement de sa maison à Sundborn, en Dalécarlie, à 200 kilo- mètres au nord de Stockholm. Il s’agit d’une construction modeste, en bois, située au bord d’un ruisseau. Comme de nombreux couples qui s’installent, sa femme Karin et lui doivent mettre la main à la pâte. Ça tombe bien, Carl est un bricoleur hors pair. Il invente toutes sortes de meubles et de commodités, crée des décorations murales, construit de nouvelles pièces. Karin, mère de huit enfants, a renoncé, malgré un réel talent, à sa carrière d’artiste peintre. Mais elle s’occupe des textiles avec un goût plus moderniste que celui de son mari : tapis, nappes, rideaux, dessus de lits se multiplient à son initiative. Son activité s’étend aux vêtements. Elle mène, à l’échelle de sa famille, une petite révolution qui consiste à abolir les corsets féminins et à créer des habits amples, confortables et à son goût. Progressivement, c’est un projet global de mode de vie qui se met en place. Les époux s’appliquent à en diffuser les principes avec des albums illustrés publiés à des centaines de milliers d’exemplaires. Ils veulent démocratiser l’art et la culture pour améliorer la vie des gens ordinaires. Assez rapidement, leur maison et leur style de vie deviennent une référence pour les jeunes couples nordiques. C’est l’une des sources du modèle scandinave d’ameublement et de décoration intérieure. Ikea doit sans doute à cette famille une part de son succès planétaire.[access capability= »lire_inedits »]
Cette postérité tient probablement à quelques orientations simples. Tout d’abord, il ne s’agit pas pour les Larsson de disposer d’une maison bourgeoise. Ils n’en ont pas les moyens et encore moins le goût. Proches de l’anarcho-syndicalisme à leurs débuts, ils épousent vite l’aspiration des classes moyennes à une social-démocratie confortable. En ce qui concerne leur foyer, ils visent le plaisir qui consiste à habiter agréable- ment chez soi. Cela se traduit d’abord par énormément d’astuces qui contribuent au confort et à l’aspect pratique avec, par exemple, des meubles qui se replient ou s’escamotent ingénieusement pour libérer de l’espace. Abonnés à la revue anglaise The Studio et influencés par William Morris, les époux Larsson rejettent les objets industriels sans âme auxquels ils préfèrent l’artisanat inspiré par les traditions décoratives populaires. Ils sont également attachés à un idéal de vie, supposé suédois, où l’homme est en relation avec la nature. Anticipant la mode écolo, ils font la part belle aux matériaux naturels. Le bois, omni- présent, reste clair, notamment pour les parquets. De nombreuses plantes vertes agrémentent les pièces. L’éclectisme de leur goût pourrait nuire à l’unité d’ensemble. C’est tout le contraire.
Les Larsson sont aussi nourris par le graphisme et le mobilier japonais. « Le Japon est ma patrie », écrit Carl. Les époux privilégient donc les formes épurées, la géométrisation des lignes et la recherche de la simplicité. Ils créent des ensembles qui séduisent par leur clarté. Aussi ont-ils exercé une influence décisive sur le design du XXe siècle, qu’ils ont contribué à rendre plus humain et plus proche de la nature.
Carl Larsson continue cependant à peindre ou, plus précisément, à produire des illustrations. C’est sa propriété de Sundborn qui lui inspire ses œuvres les mieux réussies, en particulier celles de l’album Notre Maison (1894-1896), qui présente la vie idyllique de sa famille dans ce havre de paix rurale.
En ce qui concerne ces aquarelles, on est en droit de formuler quelques réserves. On peut s’agacer de cette tendance discutable à réduire l’existence humaine à un simple bonheur folklorique. August Strindberg, qui connaissait bien l’intéressé, a dénoncé une accumulation de « mensonges mièvres ». Disons-le franchement : les images de Larsson peuvent parfois paraître un peu bébêtes. Au début, je dois convenir que je les ai observées avec une touche de scepticisme. D’abord, parce que je ne suis pas très amateur de nostalgies identitaires. Ensuite, une telle accumulation de positivité me paraissait factice, voire anxiogène. Mais ces objections se sont évaporées au fil des planches. Je me suis abandonné à cette jouissance simple qui consiste à prendre plaisir à regarder. Cela m’a rappelé ces moments heureux de mon enfance quand je feuilletais les albums du Père Castor en compagnie de ma grand-mère. Cinquante ans après, le souvenir de ces instants me procure encore un sentiment agréable. Je dois admettre que cette expérience a davantage contribué à mon amour de la peinture que tout l’art moderne.
Larsson est d’abord un observateur. Il sait se mettre en quatre pour nous faire accéder à l’étonnante fantaisie du monde. Par exemple, quand il représente des plantes vertes posées devant une fenêtre, il ne se contente pas de disposer des taches de couleurs donnant une « impression » de verdure. Au contraire, il nous indique avec bonheur comment les tiges se développent et s’entrelacent, comment elles pendouillent ou se redressent. Il insiste sur le contour raffiné des feuilles. Il montre comment, à la façon d’une sorte de fugue végétale, elles se placent, se déploient et s’orientent, tout au long des rameaux. Il décline cette méthode qui lui réussit si bien avec les plantes pour les vêtements, les meubles, la vaisselle, les bibelots, les animaux domestiques – sans oublier ses enfants et sa femme, Karin, qui est aussi son modèle. En somme, Larsson ne recherche pas l’« autonomie » d’une peinture qui fuirait la réalité, il a une insatiable fringale de réel. Il a envie de dessiner tout ce qui l’entoure et de nous faire découvrir l’incroyable variété des formes existantes.
Si ses œuvres abondent de détails à savourer, jamais, cependant, l’excès de précision n’alourdit ses compositions, comme c’est souvent le cas chez les artistes trop méticuleux. Ses créations dégagent au contraire une étonnante sensation de légèreté et de clarté. Il a un talent particulier pour conjuguer un trait juste et une mise en couleur limpide qui annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans le domaine de la BD. Ce langage graphique cher à Hergé et E. P. Jacobs privilégie lui aussi, dans un style différent, les contours explicites et les colorisations simples. Et ça marche. C’est un peu comme quand on inhale de l’essence de menthe et que l’air pénètre dans les poumons : la respiration devient un plaisir inédit. Les aquarelles de Carl Larsson procèdent du même principe. Elles frappent notre rétine avec une sorte de lisibilité accrue. On éprouve une sensation agréable qui invite à regarder davantage.
Larsson n’est pas un cas isolé. Le début du XXe siècle abonde en illustrateurs de génie. On peut citer Arthur Rackham (1867-1939), Edmund Dulac (1882-1953), etc. Ces artistes ont en commun le choix d’une voie à peu près inverse de celle de la modernité. Le développe- ment de la photographie ne leur donne nulle- ment le besoin de se démarquer de l’idée de ressemblance. Ils ne prennent donc pas la direction d’une figuration de plus en plus interprétée, conduisant finalement à l’abstraction. Au contraire, ils continuent à s’intéresser au monde, et même de plus en plus. Ils ont ce souci nouveau d’aider à mieux saisir les formes du réel en le rendant plus lisible. Leurs images se lient aisément à du texte, comme c’est la vocation première de l’illustration. Elles s’enchaînent en formant d’authentiques narrations. On devine toute la contribution de ces créateurs à l’essor de la bande dessinée dans les décennies suivantes. De même, les relations entre Arthur Rackham et Walt Disney suggèrent que le film d’animation fait aussi partie de leur postérité. Au total, tout un courant que l’on pourrait qualifier de figuration populaire traverse le XXe siècle sans être référencé dans l’histoire de l’art, ou si peu.
Cette tribu artistique ne s’appuie nullement sur la prescription d’élites présumées, ni sur la mise en scène « d’avant-gardes ». Sa consécration n’est ni muséale ni universitaire : elle repose entièrement sur la ferveur populaire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ces enfants qui squattent les rayons des grandes librairies pour lire des BD. C’est un art de la représentation qui pousse de lui-même, comme croît l’herbe d’une prairie, poussée par ses racines.
À l’heure où une peinture internationale très figurative émerge, on perçoit déjà toute l’influence de ce réservoir d’expériences et d’images. Ainsi, un peintre comme Neo Rauch semble-t-il être tombé petit dans la BD. Leopold Rabus évoque Arthur Rackham. Muntean et Rosenblum traitent de la vie des jeunes adultes avec l’ingénuité de planches légendées. Jörg Lozek et Jarmo Mäkilä s’enfoncent, en véritables illustrateurs, dans l’enfance pour en révéler la déraison.
Carl Larsson meurt en 1919. Son œuvre connaîtra donc le destin paradoxal de nourrir une riche postérité, tout en restant ignorée par les historiens de l’art. Il faut donc rendre hommage au Petit Palais qui a organisé ces dernières années une suite d’expositions courageuses (celle sur Sert, en particulier) pour élargir notre vision du XXe siècle. Bienvenue, donc, au nouveau directeur, Christophe Leribault, qui reprend le flambeau en beauté avec cette rétrospective Carl Larsson.
Trait juste et mise en couleur limpide annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans la BD.[/access]
Carl Larsson, L’imagier de la suède, au Petit Palais, à Paris, du 7 mars au 7 juin 2014.
*Photo : wikimedia.
La géopolitique peut casser des briques
Ce n’est pas tous les jours que naît une revue de géopolitique sous les auspices d’un des maîtres du genre, le professeur et éditeur aux PUF Pascal Gauchon. Polémique en diable, le premier numéro de Conflits s’articule autour du dossier : « Eurasie : le grand dessein de Poutine ». Au milieu d’une actualité est-européenne bouillonnante, la fine équipe du trimestriel nous offre un aperçu du Festival de géopolitique de Grenoble, consacré à l’Eurasie, qui s’est tenu il y a une petite semaine. Mon petit doigt me dit que Causeur reviendra bientôt en long et en large sur cet événement grenoblois. D’ici là, leurs excellents articles parus dans Conflits vous familiariseront avec la « géopolitique critique » qui régit ces lieux.
Napoléon lui-même définissait la stratégie comme l’art d’utiliser la géographie à des fins militaires ou diplomatiques. Tièdes s’abstenir. La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, nous indiquait un essai d’Yves Lacoste, interrogé dans ce premier numéro. Le guide suprême de la géopolitique nous rappelle le b.a.-ba de cette science des espaces : les droits de l’homme ne font pas une politique étrangère ! Dans notre monde multipolaire, on peine d’ailleurs à distinguer le camp du Bien en Ukraine et en Syrie, où les balles de kalachnikovs pleuvent des deux côtés du front. Tant le lecteur érudit que le profane conviendra avec Yves Lacoste qu’« on ne peut pas raisonner en géographie sans raisonner dans le temps » ni éviter de « prendre en compte les représentations des adversaires » lorsque l’on souhaite comprendre les spasmes de la scène internationale.
Le principe directeur de Conflits ? Realpolitik d’abord ! Car il faut bien l’admettre, quitte à froisser quelques sympathiques pacifistes, « le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes ». Et l’Eurasie dans tout ça ? Si vis pacem… Pour parler franc, le paysage théorique semble a priori brumeux. Deux définitions concurrentes du même terme s’affrontent en effet : d’un côté, le fantasme irréaliste d’une Europe allant de Brest à Vladivostok, de l’autre la renaissance d’un Empire russe élargi à ses anciennes marches aujourd’hui courtisées par l’OTAN.
Ici, on voit poindre l’éternel retour du concret. Vladimir Poutine a en effet été l’instigateur d’une Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan vouée à se transformer en Union eurasiatique à destination de toutes les anciennes républiques soviétiques, voire dans ses rêves les plus fous, à une Union européenne indépendante des Etats-Unis. Vaste programme ! L’Eurasie contre la thalassocratie, telle est la raison d’être d’un projet intellectuel et stratégique qui mijote chez certains conseillers du Kremlin, mais aussi dans certains cénacles d’Ankara, Budapest et Astana[1. L’eurasisme est même l’idéologie officielle du régime kazakh dirigé par le président Nazerbaïev.].
« Après deux guerres mondiales où l’Allemagne fut écrasée et deux paix imposées où elle fut muselée, qui domine aujourd’hui l’Union européenne ? », fait mine de s’interroger Gauchon. Avec un grand frère américain toujours en embuscade pour proposer ses bons et loyaux services aux anciens pays du pacte de Varsovie, la réponse coule de source. De vous à moi, l’encerclement de la Russie par les bases otaniennes et la mentalité obsidionale qui en découle ne sauraient justifier la russophobie de nos élites amnésiques. Et pourtant, si les Soviets n’étaient pas là… nous serions tous en Germanie.
27 millions de morts arborant l’étoile rouge sur le front européen, voilà de quoi remettre les pendules à l’heure, alors que Pascal Marchand, auteur d’une Géopolitique de la Russie (PUF, 2014) définit les contours de l’Europe européenne souhaitée par Poutine, dans l’esprit bainvillien du Général. À l’est, se pose une question fâcheuse soulevée par Thierry Buron : « L’Ukraine est-elle une nation ? » La réponse ne va pas de soi, mais je n’en dirai pas plus, histoire de m’éviter les foudres du Kremlin ou de Svoboda…
Résolument anti-occidentaliste mais pas aveuglément pro-russe ni bassement anti-américaine, la ligne éditoriale de Conflits dépare avec la doxa géopolitique en vogue dans les bistrots hype que sont les plateaux télévisés. Les ennemis du pavlovisme idéologique trouveront leur compte jusque dans les notes de lecture, bien plus (im)pertinentes que la moyenne du genre. Mention spéciale à la critique assassine du dernier essai syrien de Jean-Pierre Filiu – le coupable se reconnaîtra !
Péguy écrivait qu’une bonne revue devrait déplaire à un cinquième de ses lecteurs. On ne saurait donner meilleur conseil à la rédaction de Conflits pour son deuxième numéro. En attendant, à vos kiosques, prêts, partez !
Pitié pour Harlem Désir !
On a beaucoup rigolé sur les ondes du transfert à la hussarde d’Harlem Désir de la rue de Solferino au secrétariat d’Etat aux machintrucs européens.
Il va de soi que je ne me joindrais pas à la meute des snipers sur ambulance. J’ai suffisamment moqué ce garçon quand il était porté aux nues par la presse degauche pour ne pas le charger quand il est tombé plus bas que le Boeing de la Malaysian Airlines.
Au passage, nous réglerons son compte à un argument tout pourri, comme quoi Harlem serait encore plus indigne de son nouveau poste que du précédent because il a fracassé les taux d’absentéisme à Strasbourg en se classant 752e sur 766 pour la participation aux votes de l’assemblée européenne – c’est-à -dire à 50,15% des votes. Certains mauvais esprits se sont même permis d’ajouter qu’un élu qui participe à moins de 50% des scrutins est automatiquement privé de ses indemnités. La belle affaire. Ce présentéisme réduit au strict minimum signifie au contraire qu’Harlem a bien saisi l’utilité et le poids exacts de l’assemblée strasbourgeoise dans le processus décisionnel européen. Un bon point pour ses futures fonctions.
Des fonctions qu’hélas, le président a quasi réduit à néant en nommant en même temps qu’Harlem un certain Philippe Léglise-Costa au Secrétariat général des Affaires européennes, lequel dépend désormais directement de l’Elysée et non plus de Matignon. J’imagine que vous avez compris , comme moi qui est le vrai patron. C’est d’ailleurs Philippe et non pas Harlem qui s’est rendu hier à Bruxelles pour parler déficits publics et mise en œuvre du pacte de responsabilité.
On pourra être mémoriel et méchant en faisant remarquer que le secrétariat d’Etat dont hérite l’ancien président de SOS-Racisme est donc une sorte d’emploi fictif, un domaine où sa compétence ne saurait être remise en cause. On pourra être plus indulgent en se contentant d’acter, comme nos confrères de L’Express qu’ « Harlem Désir hérite d’une coquille vide ». Il pourra toujours s’en coiffer, façon Caliméro…
*Photo : LCHAM/SIPA. 00681309_000058.
Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy : le journal d’Alain Finkielkraut
Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (9 mars).
Élisabeth Lévy. Le Canard enchaîné et Atlantico ont révélé que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, enregistrait clandestinement les réunions et les conversations auxquelles il participait à l’Élysée. Les deux médias ont publié des extraits de ces conversations. Si Patrick Buisson a indéniablement commis une faute morale en enregistrant ses interlocuteurs à leur insu, il ne serait pas le premier à faire des « dossiers ». En somme, c’est soit un Saint-Simon, soit un Machiavel à l’ère numérique. Cela fait-il de lui un monstre ?
Alain Finkielkraut. À prendre systématiquement le contrepied de l’opinion commune, on risque de perdre le sens commun. Saint-Simon et Machiavel n’ont rien à faire ici : c’est trahir un ami que de l’enregistrer à son insu, et quand l’ami en question est, par surcroît, président de la République, cette impardonnable faute morale se double d’un scandale politique. Nul angélisme dans cette indignation : la confiance et le respect de la parole sont indispensables au fonctionnement de toutes les sociétés humaines, même de la nôtre qui se flatte de reposer non sur la vertu de ses membres, mais sur le fondement plus sûr de leur intérêt, c’est-à-dire de leur égoïsme vital.
Là où l’opinion devient bête, cependant, c’est quand elle croit pouvoir déduire les procédés indignes de Patrick Buisson de ses idées infâmes : « Facho, donc salaud ! ». Pour se réclamer aujourd’hui de Charles Maurras, il faut être une âme noire, nous dit-on, comme si la démocratie avait inventé la loyauté, la fidélité, l’honneur.[access capability= »lire_inedits »] Et une fable bien-pensante prend naissance sous nos yeux : l’histoire d’un homme sans scrupules, qui révèle la même malignité dans ses intrigues ténébreuses que dans sa défense de l’identité nationale, son inhospitalité, sa fermeture à l’Autre. La supériorité morale de l’ouverture des frontières est ainsi confortée par les agissements de celui qui parlait à l’oreille du Président de la nécessité absolue d’enrayer les flux migratoires. Ce n’est pourtant pas l’humanisme, à quelque sens qu’on prenne ce terme, qui caractérise les promoteurs de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Ils préconisent l’immigration de masse pour remédier au vieillissement et au dépeuplement des pays européens. Car pour eux, les individus sont interchangeables : ce sont des bêtes de labeur et de consommation. Mais comme ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, le choc des civilisations s’invite à l’intérieur même des nations européennes. Et l’économisme réducteur s’allie à l’antiracisme flamboyant pour nier la réalité de cette menace et pour frapper d’opprobre buissonnienne tous ceux qui s’efforcent de la conjurer avant qu’il ne soit trop tard.
Nicolas Sarkozy mis sur écoute (23 mars).
Nous avons appris que Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute par deux juges d’instruction à la recherche d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 18 mars, Mediapart a publié des transcriptions, issues de ces écoutes, de conversations entre l’ex-chef de l’État et son avocat, Thierry Herzog, dans lesquelles on apprenait notamment que celui-ci qualifiait certains magistrats de « bâtards » et qu’il cherchait à s’informer sur l’instruction Bettencourt. Nicolas Sarkozy a répliqué dans Le Figaro du 21 mars en comparant sa mise sur écoute aux agissements de la Stasi en Allemagne de l’Est. Cette comparaison n’est-elle pas un peu exagérée ?
Exagérée, peut-être. La France ne vit pas sous un régime dictatorial. Le pouvoir politique n’a même jamais été aussi faible. Mais d’autres pouvoirs inquiétants se déploient au nom même de la démocratie et à l’abri de son étendard. Les juges et les journalistes, qui veulent aujourd’hui tout contrôler, brandissent l’argument de leur indépendance dès qu’on veut exercer le moindre contrôle sur leur activité. L’actualité m’a remis en mémoire cette anecdote racontée par Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Jan Prochazka, grande personnalité du Printemps de Prague, est devenu, après l’invasion russe en 1968, un homme sous haute surveillance. Il fréquentait alors souvent un autre grand opposant, le professeur Vaclav Cerny, avec lequel il aimait boire et causer. Toutes leurs conversations étaient secrètement enregistrées et je soupçonne les deux amis de l’avoir su et de s’en être fichu. Mais un jour, en 1970 ou 1971, voulant discréditer Prochazka, la police a diffusé ces conversations en feuilleton à la radio. De la part de la police, c’était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l’intimité, on dit n’importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n’est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu’on n’avoue pas publiquement, etc. Bien sûr, nous agissons tous comme Prochazka, dans l’intimité nous calomnions nos amis, disons des gros mots ; agir autrement en privé qu’en public est l’expérience la plus évidente de tout un chacun, le fondement sur lequel repose la vie de l’individu ; curieusement, cette évidence reste comme inconsciente, non avouée, occultée sans cesse par les rêves lyriques sur la transparente maison de verre, elle est rarement comprise comme la valeur des valeurs qu’il faut défendre. Ce n’est donc que progressivement (mais avec une rage d’autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale, ce n’étaient pas les mots osés de Prochazka, mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels. »
Nous ne laissons pas la police agir ainsi. Mais, comme en témoignent les réactions outragées à l’expression « bâtards de juges », il a suffi que d’autres arracheurs de rideaux apparaissent pour que notre société tombe dans le piège qu’avaient su éviter les Tchèques vivant sous le joug totalitaire. On peut dire du mal d’un boulanger sans offenser toute la boulangerie, ou critiquer un chirurgien sans porter atteinte à la médecine, mais insulter des juges, même dans ce qu’on croit être le secret d’une conversation privée, c’est blasphémer. S’il n’y a plus depuis longtemps de droit divin, il y a désormais une justice divine et la Stasi journalistique et citoyenne cloue tous ses profanateurs au pilori.
Pourtant, que le mot bâtard est doux pour ceux qui décrètent d’abord l’accusé coupable et cherchent fébrilement ensuite le crime qu’ils pourront bien lui mettre sur le dos ! Si ce n’est pas l’abus de faiblesse sur Mme Bettencourt, ce sera le financement par Mouammar Kadhafi de la campagne présidentielle de 2007 et, faute de preuves dans cette deuxième investigation, on se rabattra sur la violation du secret de l’instruction tout en transmettant aux journalistes les écoutes qu’on a en sa possession, puis on cherchera la preuve d’un trafic d’influence dans la tentative d’obtenir des renseignements sur un jugement à venir de la Cour de cassation. Pourquoi cet acharnement ? Parce que, comme dit Mediapart, le sarkozysme a été une « contre-révolution ». Cette contre-révolution a été vaincue par les urnes, mais il faut maintenant l’écraser judiciairement pour que la démocratie ne soit pas à nouveau mise en péril. La fin justifie les moyens car l’heure est grave.
Un bilan politique de la présidence de Nicolas Sarkozy s’impose assurément. Et il doit être sans complaisance. Mais ce n’est pas à la Justice de l’instruire, surtout si, pour ce faire, elle en vient à s’émanciper de toute limite et à espionner les conversations car, dès lors, ce n’est pas seulement Sarkozy qui doit trembler, ce sont tous les justiciables présents et à venir.[/access]
*Photo : 00678460_000009. BRUNO BEBERT/SIPA.
Collectivités locales : Valls rouvre la chasse au mille-feuilles
Ça recommence, ou plutôt ça continue. Le discours de politique générale de Manuel Valls devant l’Assemblée Nationale a repris pour les aggraver les orientations annoncées par le chef de l’État lors de sa conférence de presse du mois de janvier. Sous les applaudissements des médias d’information.
J’avais dit dans ces colonnes que ces lieux communs reposaient sur l’ignorance mais masquaient aussi beaucoup d’arrière-pensées.
Comme les propos de François Hollande, ceux de Manuel Valls ont reçu le soutien empressé des éditocrates qui n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la démocratie locale : « mille-feuilles illisible, corporatisme, gaspillage, clientélisme ». Considérant que le monde civilisé s’arrête au périphérique parisien, ils n’ont absolument aucune idée du fonctionnement réel de cette France décentralisée. Que celle-ci doive évoluer, se réformer, cela n’est pas contestable, et c’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans. Mais cette fois-ci, ce que l’on prétend indispensable et urgent, c’est la mise à bas de l’édifice. En omettant de rappeler que 450 000 Français qui s’investissent de façon massivement bénévole pour se mettre au service de leurs concitoyens est une richesse. Que les collectivités locales sont, au contraire de l’État, assujetties à la règle d’or, puisqu’il leur est interdit d’avoir des budgets en déséquilibre. Que 80 % de l’investissement public hors budget de défense est assuré en France par ces mêmes collectivités. Et l’on pourrait poursuivre.
Alors, que nous a donc annoncé Manuel Valls ? «Les Régions pourront proposer de fusionner, mais en l’absence de propositions après les régionales et les départementales de 2015, le gouvernement proposera une carte, et elle sera établie pour le premier janvier 2017.» Grosses ficelles. Il y a fort à parier que les rapports de force politique seront bouleversés l’année prochaine et qu’il sera mis fin à l’hégémonie de la gauche sur les régions. Les nouvelles directions seront donc invitées à se regrouper volontairement et elles n’auront que quelques mois pour le faire ? Sur quelles bases ? Ce sont des questions complexes. La géographie, l’économie, l’histoire, les traditions vont jouer un rôle. Et si l’on interroge les habitants, il y a toutes les chances, comme cela a toujours été le cas, que le vote populaire s’y refuse. (Alsace et Corse). Mon Dieu qu’ils sont pénibles ces électeurs à penser le contraire des experts parisiens… Mais, si l’on a bien compris, « on vous demande votre avis, vous voterez, mais si ça ne nous convient pas, on passera outre. Et en janvier 2017, c’est-à-dire après moins de deux ans de mandat (sur six) des Régions élues en 2015, et juste avant les prochaines présidentielles et parlementaires, on redécoupe au mieux de nos intérêts ». Joli. Et le caractère constitutionnel de cette méthode ne saute pas aux yeux.
Le Premier ministre a aussi annoncé vouloir supprimer les conseils généraux «à l’horizon 2021» tout en nous informant de «la suppression de la clause de compétence générale. » Mais, en 2021 il y aura un autre Président de la République et un autre parlement depuis quatre ans ! Et il faudra modifier la Constitution !
Quant à la clause de compétence générale, c’est celle qui permet aux trois collectivités territoriales (Commune, Département, Région) de prendre des décisions, au-delà des compétences strictes qui leur ont été données au départ, dès lors qu’elles justifient l’intérêt communal, départemental ou régional. Pourquoi la supprimer ? C’est là que le masque tombe. Que s’exprime cette défiance vis-à-vis de structures élues démocratiquement, après débats et délibérations populaires. Il faut empêcher que les mandataires aient la possibilité de prendre des mesures dans l’INTERÊT de leurs mandants. La vraie raison de l’offensive lancée contre les institutions décentralisées procède bien de cette volonté d’une démocratie sans le peuple. Une démocratie sans « démos » comme le dit explicitement l’ouvrage au titre éponyme d’une de ses théoriciennes[1. Catherine Colliot-Thélene, La démocratie sans « démos », PUF, 2011.].
Il s’agit de priver la partie décentralisée de la sphère publique de ses capacités d’initiative politique. Ce qui d’ailleurs est tout à fait logique. Le dispositif adopté en 1982 était antérieur aux évolutions de la construction de l’Union Européenne dans les années 90. Tous les traités ont consacré la juridicisation des politiques publiques. Par conséquent, tout ce qui relevait auparavant de la souveraineté politique, conjoncturelle et réversible, notamment en matière économique et monétaire, a été ossifié dans des règles à valeur constitutionnelle qui surplombent le droit national. La perte des souverainetés nationales, et populaires ne s’est pas faite au profit d’une souveraineté européenne dont surtout on ne voulait pas. Comme le dit Frédéric Lordon : « c’est la souveraineté en son principe dont il s’agissait de se débarrasser, la disparition de tout pôle de puissance publique étant bien faite pour laisser le champ libre aux puissances privées. »[2. Je ne saurai trop conseiller la lecture de son dernier ouvrage : La Malfaçon. Éditions Les Liens Libèrent. Mars 2014. Il y préconise la sortie de l’euro mais au travers d’une démonstration d’abord politique avant d’être économique.]
L’État central est désormais un modèle d’impuissance, il s’agit maintenant de s’attaquer à la démocratie locale. Après les cohabitations de 86-88,93-95, et 97-2002, les Français se sont lassés de ce système, mais ont mis en place une forme de cohabitation beaucoup plus discrète. Papa à l’Élysée, maman à la mairie. Pour mettre de l’ordre, on a élu des présidents de droite, pour être protégé, on a élu des maires de gauche, et des présidents de régions et des départements pour optimiser l’effet d’amortisseur de la crise apportée par les collectivités locales. Ce système a connu son apogée aux élections locales de 2008. L’élection de François Hollande en 2012 a bouleversé la donne. Ce qui fut d’abord et avant tout la défaite personnelle de Nicolas Sarkozy a amené au pouvoir d’État des équipes sans consistance à forte tradition de soumission. Résultat, catastrophe électorale et une quasi-disparition du socialisme municipal. Alors, l’occasion est belle d’essayer de se débarrasser de ce qui reste encore d’instances démocratiques, c’est-à-dire où la politique mise en œuvre relève encore, dans le cadre d’une démocratie représentative, de la délibération et de la décision populaire.
Avec les arguments habituels : gabegie, clientélisme, corruption pour les pires. En oubliant de rappeler quelles sont les missions de ces collectivités qu’on accuse de la rage (en général, les maîtres penseurs n’en ont aucune idée). Et en se gardant bien de dire, comment et par qui elles seront exercées à l’avenir. Le département, auquel d’ailleurs les Français sont identitairement attachés s’occupe de l’essentiel des missions sociales et de bien d’autres choses encore. L’État déconcentré est organisé lui aussi sur le plan départemental. Si l’on supprime cet échelon, il y aura deux solutions. Soit ces missions seront toujours prises en charge et il faudra donc en maintenir les ressources. Où serait alors l’économie ? Soit plus probablement elles disparaîtront avec l’instance qui les assumait. L’enjeu est celui-là.
Finalement, cette volonté de restreindre (démanteler ?) l’espace public local à la fois pour l’adapter à l’UE, la mondialisation libérale, et aux politiques d’austérité, obéit aussi à une logique de défiance vis-à-vis de la souveraineté populaire et par conséquent de la démocratie. Que nos élites commencent à vraiment détester. Donnant raison à Jacques Rancière quand il nous dit le caractère profondément scandaleux, pour elles, du pouvoir du peuple :
« La démocratie, gouvernement de tous, est le principe qui délégitime toute forme de pouvoir fondée sur les « qualités » propres de ceux qui gouvernent. Fondée sur l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, la démocratie n’est ni une forme de gouvernement qui permet à une oligarchie politico-financière guidée par ses experts de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. »[3. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.]
*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000005.
Ukraine : salade russe ou omelette ukrainienne?
Ces derniers jours, les centres-villes de l’est ukrainien ont pris des allures de place Maïdan à front renversé. De Lougansk à Donetsk, des centaines d’ukrainiens russophones et/ou russophiles font le pied de grue pour contester le pouvoir de Kiev, si étroitement jacobin qu’il ne tolère rien d’autre que sa langue, sa part de l’histoire et de la mémoire nationale. D’aucuns dénoncent la mise en scène de manifestations organisées en sous-main par le Kremlin, avec l’aide de miliciens russes maquillés en ukrainiens pour réclamer le rattachement de ces miettes russophones à la grande Russie. Échaudés par l’autodétermination de la Crimée, les nouveaux maîtres de l’Ukraine se laisseront d’autant moins faire que les russes ethniques ou linguistiques sont éparpillés aux quatre coins de la région.
Ironie de l’histoire immédiate, dans la bouche des partisans de la révolution ukrainienne, on entend presque mot pour mot l’argumentaire un brin complotiste de leurs adversaires qui voyaient la main de l’OTAN, de Bruxelles ou des services géorgiens derrière les snipers qui dégommaient les insurgés de la place Maïdan. L’œil vissé derrière écran et clavier d’ordinateur parisiens, nous nous garderons bien de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre thèse – qui d’ailleurs ne s’excluent pas mutuellement, comme ces slaves sont compliqués ! Il n’est néanmoins pas dit que Moscou rêve d’annexer l’Est ukrainien, une fois sa base de Sébastopol sécurisée, son intérêt à la déstabilisation de sa marge occidentale…
Manips ou pas, les cortèges pro-russes déployés dans le pays subissent en tout cas la répression du parti-milice Secteur Droit, officiellement voué à la dissolution depuis le meurtre de son chef Oleksandr Muzychko dit Bily, néo-fasciste tradi à la gachette facile, exécuté le 24 mars, vraisemblablement sur ordre du ministre de l’Intérieur issu du parti néo-nazi Svoboda… Vous suivez ? Tout cela fleure bon la nuit des longues kalachs entre les deux têtes de l’extrême droite ukrainienne, qui occupe toujours un bon tiers des maroquins ministériels. La pression montant, les ministres nationalistes tâchent de conserver le respect de de la communauté internationale. Mince, des nostalgiques de la Division SS-Galicie se muant en ministres bon teint, encore une opération sous faux drapeau ?!

