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Trois bonnes raisons d’exploiter le gaz de schiste

La première raison d’y aller franco est bien sûr économique : comme viennent de le rappeler les deux parlementaires en charge d’un rapport sur ce dossier touchy (le député PS Christian Bataille et le sénateur UMP Jean-Claude Lenoir), la facture énergétique de la France s’est élevée, en 2012, à 68 milliards d’euros. Comme nous ne sommes pas exactement en période d’excédents insupportables du budget de l’Etat et de la balance du commerce extérieur, améliorer un tant soit peu l’un et l’autre de ces deux soldes devrait être une priorité absolue. D’où l’incompréhension de nos deux élus face à la volonté affichée par le gouvernement de bloquer, non pas seulement l’exploitation, mais aussi les recherches. Bataille et Lenoir visent notamment une circulaire de l’inénarrable Delphine Batho en date du 21 septembre 2012, par laquelle la ministre de l’écologie interdit la technique dite « sismique » (c’est-à-dire de camions vibreurs) en vue de repérer d’éventuels gisements d’HNC (hydrocarbures non conventionnels). Une fatwa prise sans l’ombre d’une esquisse de débat parlementaire, comme au bon vieux temps du sarkozysme honni.
Les deux élus ne cachent pas qu’en l’état actuel des choses, les procédés d’extraction du gaz de schiste posent des problèmes environnementaux. Et suggèrent donc, assez logiquement, que la France engage toutes ses forces de recherche, publiques et privées, dans la mise en œuvre de processus d’exploitation moins préjudiciables. Il se trouve que nos labos sont pointus en la matière et que ce savoir-faire, lui aussi pourrait être très vite rentable. Mais non, niet, Madame Batho refuse la mise en place de la «Commission nationale d’orientation, de suivi et d’évaluation des techniques d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux» décidée par le précédent gouvernement et bloque toute tentative d’avancée scientifique et ingénierique en arguant qu’en la matière « le président de la République a défini la ligne de conduite pour l’ensemble du quinquennat». Bref, il semble exister, après le mariage gay, un deuxième domaine ou le PS ait l’intention de suivre à la lettre ses engagements. Tant pis pour ceux qui pensaient que ce second dossier ne varietur serait celui des retraites ou des licenciements boursiers.
Ce qui nous amène tout naturellement (en vrai comme c’est moi qui écris, ce n’est pas vraiment un hasard) à la deuxième bonne raison de ne pas se pincer le nez devant ce gaz-là : le social. L’exploitation des HNC serait un levier considérable dans la guerre pour l’emploi. Emplois directs, d’abord, mais surtout indirects. Qui dit gaz dit tuyaux, et donc sidérurgie. Refuser le gaz de schiste, c’est faire un doigt d’honneur de plus aux futurs chômeurs de Lorraine et du Nord. Là encore, je ne suis pas sûr que l’élargissement du droit à convoler suffise à les consoler.
Chez mon ami caviste Paco Mora, j’ai vu en vitrine une affiche anti HNC où l’on pouvait lire « Vos dollars ne valent pas notre pinard ! », laquelle m’a laissé un rien perplexe. Tout d’abord, ce sont nos dollars, ceux des Français, qui ne sont pas tous viticulteurs biodynamiques. Et si le partage est l’esprit même du vin, alors partageons. Et plutôt que camper sur un égoïste slogan Nimby (Not In My Back Yard), ouvrons la porte à une recherche de solutions aussi peu polluantes que possible. Et comme je ne suis pas d’humeur pharisienne ce matin, je vais vous livrer le fond de ma pensée : si cette solution idéale non polluante n’existe pas, et ben tant pis on roule quand même : en vrai, nos prolos valent plus que vos tonneaux ! Il y a une trentaine d’années, le grand Henri Krasucki, en tournée pour la défense de l’emploi dans le Midi, avait averti que faute d’une vraie politique industrielle, la France deviendrait « le bronze-cul de l’Europe ». C’est ça que vous voulez amis schistophobes ? Ben moi je préfère des campagnes hérissées de derricks que de tours d’observation des passereaux ou de toboggans d’Aquacenters. Mais il se trouvera sûrement un antifasciste militant pour m’expliquer que Derrick =SS…
La dernière bonne raison est éminemment politique et je vous la fais courte, because il y a du soleil sur la France (il n’y a pas qu’Eugénie pour citer les grands auteurs). Il paraît que nos amis les Verts font de cette question des HNC un casus belli. Si on relance un chouïa la recherche, ils menacent, paraît-il, de totalen kriegen. Et chacun sait que ce qui est insupportable pour les Verts est bon pour le pays.

*Photo: EELV

Mur des cons, Manif pour Tous, loi Fioraso

Alain Finkielkraut mariage gay

L’affaire du « mur des cons » et la liberté d’expression (5 mai)
Élisabeth Lévy. Le journaliste de France 3 Clément Weill-Raynal est sur la sellette pour avoir filmé le fameux « mur des cons » dans les locaux du Syndicat de la magistrature,  puis transmis la vidéo à un de ses amis qui l’a publiée sur le site Atlantico. Le SNJ, première organisation professionnelle des journalistes, a apporté son « plus total soutien » (sic) au SM, victime d’une « attaque en règle qui concerne tout le mouvement syndical ». Cet excès syndical de déontologie vous impressionne-t-il ?
Alain Finkielkraut. Je commencerai par un constat, ou un rappel. La liberté de pensée et la liberté d’information ne sont pas la règle mais l’exception dans l’histoire des communautés humaines. Il suffit de regarder derrière soi et autour de soi pour s’en convaincre.
En ce qui concerne la pensée, la norme a été souvent la persécution, et pour ce qui est de l’information, nous savons que le premier souci du pouvoir totalitaire, et même des pouvoirs autoritaires, est de la contrôler afin que ne parviennent pas les nouvelles qui risqueraient de contredire le dogme. Lénine disait : « Les faits sont têtus. » Ses successeurs ont démontré par une pratique constante de la falsification l’extrême fragilité des vérités factuelles. Nous vivons fort heureusement dans des régimes démocratiques : le pouvoir ne contrôle plus l’information.
Il est lui-même suffisamment contrôlé pour qu’il ne puisse pas céder à cette tentation.
Edwy Plenel a dénoncé à l’envi l’emprise médiatique de l’hyper-président Nicolas Sarkozy. Il lui a opposé comme dernier espace de liberté − les journaux ayant, selon lui, sombré dans la révérence − « le bouillonnement imprévisible, le foisonnement improbable, le pluralisme infini, les réseaux et les liens d’Internet ».
Il y aurait beaucoup à dire sur cet espace égalitaire où les négationnistes s’ébrouent comme à la piscine. Mais revenons à ce qui nous concerne.  Nicolas Sarkozy pouvait bien vibrionner en tous sens, il n’avait aucun pouvoir sur les médias. Même le service public lui échappait. France Inter et France 3 étaient des hauts lieux de la « résistance » au président qui a dit « Casse-toi, pauvre con ! ».
Le journaliste a gagné sa guerre d’indépendance, il n’est plus inféodé au pouvoir. Il a vaincu la censure, il a terrassé toutes les instances répressives. Et pourtant, les libertés de pensée et d’information sont menacées. Les porteurs de mauvaises nouvelles, celles qui ne sont pas conformes à l’esprit du temps, s’exposent à de très dures représailles. Ce n’est pas l’État qui tyrannise la société civile, c’est la société civile qui se tyrannise elle-même.
Aujourd’hui, le pouvoir politique est faible et le pouvoir social, lui, a des démangeaisons totalitaires.[access capability= »lire_inedits »] Nous assistons à ce spectacle étrange où des intellectuels, des philosophes et des journalistes veulent encadrer la liberté dont ils vivent. Si c’était un tableau, je l’appellerais : « La liberté mise à mal par ses bénéficiaires mêmes ».
Ces journalistes n’ont aucun scrupule à violer ce que Soljenitsyne, dans son discours de Harvard, a appelé notre droit de ne pas savoir. En espionnant et en rendant publiques des conversations privées, et en violant allègrement tous les secrets, sauf, bien sûr, celui – sacro-saint – de leurs sources. Les voici maintenant qui s’indignent que les citoyens aient connaissance de l’existence d’un « mur des cons » dans le local d’un syndicat de magistrats. Ce syndicat étant de gauche, il doit pouvoir faire ce qu’il veut en toute impunité. Ses membres et ceux qui les soutiennent se réclament des malheureux et dénoncent une « gestion carcérale de la misère ». Ce robespierrisme persistant se conjugue avec le grand combat que mène la société démocratique contre la civilisation du spectacle et des formes. « Rien ne révolte plus l’esprit humain dans les temps d’égalité que l’idée de se soumettre à des formes », disait déjà Tocqueville. Mais les formes évitent aux individus de s’abandonner à leurs pulsions et à leurs humeurs. C’est la grande et fragile sagesse du cérémonial judiciaire.
Violences au Trocadéro (19 mai)
Le 20 mai, les dirigeants du PSG avaient convié les supporters et la population parisienne à célébrer le titre de champion obtenu par le club. Mais beaucoup de gens étaient venus pour casser plutôt que pour fêter l’événement. Bilan : 30 blessés, 1 million d’euros de dégâts, 47 gardes à vue, 23 personnes jugées en comparution immédiate. Alors que la plupart des médias et des politiques ont dénoncé l’action violente de hooligans, ce qu’on voyait sur nos écrans rappelait plutôt ce qu’on nomme pudiquement « violences urbaines ». Que s’est-il vraiment passé ?
Un jour, quelqu’un m’a raconté cette histoire : une jeune fille vit sur une île sous la surveillance maniaque de son père qui l’enferme dans son château. Elle réussit, cependant, à tomber amoureuse d’un jeune homme. Celui-ci, qui doit quitter l’île, la presse, en dépit du danger qu’elle encourt, de tout faire pour venir le rejoindre. Avec l’aide de sa bonne, elle s’évade du château, monte dans une barque ; la barque est attaquée par des brigands et, à la fin, elle meurt. Une fois son récit terminé, le narrateur m’a demandé : « Qui est responsable ? »
J’ai cherché, je me suis gratté la tête, j’ai hésité entre les uns et les autres. Et finalement, je me suis dit que le premier responsable était le père.
D’autres réponses sont possibles mais, comme moi, tout le monde oublie les brigands, les auteurs du crime. Et c’est un peu ce qui s’est passé au lendemain  de la soirée organisée au Trocadéro par le PSG pour fêter son premier titre de champion de France depuis dix-neuf ans.
On a d’abord mis en accusation le préfet de police et le ministre de l’Intérieur. Certains adversaires politiques ont même appelé à leur démission. Et ceux-là mêmes qui ne cessent de dénoncer l’hypnose sécuritaire, l’obsession sécuritaire, le sarkozysme sécuritaire, ont fustigé l’amateurisme et l’incompétence du préfet. Il aurait fallu 10 000 policiers pour encadrer les 10 000 participants à la fête.
On a aussi pointé du doigt le Qatar, ou encore la Mairie de Paris, et on a oublié les brigands. Mais comme leurs agissements ne pouvaient pas être passés complètement sous silence, on est allé chercher les supporters. Ainsi, l’événement se trouvait-il banalisé et ramené à la pathologie connue, donc rassurante, du football. Or, s’il est vrai que les supporters ont des comptes à régler avec la direction actuelle du PSG, ils ne sont pour rien dans les saccages de la place du Trocadéro ou dans les agressions contre les cars de touristes. Sur ce point, le fameux journalisme d’investigation s’est montré d’une incuriosité à toute épreuve. L’émeute est entrée dans Paris, mais Paris, semble-t-il, avait d’autres chats à fouetter. En 1998, on célébrait la France black-blanc-beur et nul n’a envie aujourd’hui de prendre acte de sa désintégration. Alors on regarde ailleurs, et on laisse rentrer les émeutiers dans leurs banlieues.
Nous avons peut-être une bonne raison d’être extrêmement prudents, c’est notre souci de ne pas stigmatiser l’ensemble des Français issus de l’immigration…
Dans son livre Limonov, Emmanuel Carrère cite le grand historien Martin Malia : « Le socialisme intégral n’est pas une attaque contre des abus spécifiques du capitalisme mais contre la réalité. C’est une tentative pour abroger le monde réel. » De même, l’antiracisme intégral sous lequel nous vivons n’est pas une attaque contre les abus spécifiques du racisme, mais contre la réalité. Cette idéologie mobilise tous ses experts, tous ses chercheurs, tous ses sociologues pour récuser les données de l’expérience. Ce qui ne veut pas dire que le racisme a cessé d’exister. Nous sommes voués à nous battre constamment sur deux fronts, contre l’abrogation antiraciste du monde réel et contre le déchaînement raciste des bas instincts. Et ce n’est pas une pétition de principe : ceux qui choisissent la voie de l’intégration, qui font de bonnes études, qui obtiennent un diplôme, sont souvent au chômage parce qu’ils payent pour les autres. Ils payent pour ceux qui ont un tout autre agenda, qui se considèrent comme des ayants droit voire comme des conquérants.
Le projet de loi sur l’enseignement supérieur en anglais (19 mai)
Le projet de loi Fioraso sur l’enseignement supérieur, qui été présenté le 15 mai en  conseil des ministres et voté à l’Assemblée le 28 mai, autorise les enseignements en anglais dans les universités, comme cela se pratique déjà dans les grandes écoles. Le Monde explique : « Pour les uns, la défense du français est une cause sacrée, tant la langue est l’âme d’un peuple, de son identité, de son histoire, de sa culture. Pour les autres, cette défense intransigeante relève trop souvent du combat d’arrière-garde (et prive le pays des armes nécessaires pour affronter la compétition mondiale, à l’œuvre dans tous les domaines) […] Ils ont évidemment raison. » Que vous inspire cette dernière phrase ?
Dans son poème La Jolie Rousse, Apollinaire évoque la longue querelle de l’ordre et de l’aventure, de la tradition et de l’invention. Les partisans de la multiplication des cours, des thèses, des mémoires et des recherches en anglais voudraient nous faire croire qu’ils poursuivent cette querelle et qu’ils sont, bien sûr, du côté de la rébellion. « Nouvelle bataille d’Hernani », ose même titrer Le Monde, comme s’il y avait une once de romantisme dans la reddition sans conditions de l’enseignement supérieur français au processus d’uniformisation planétaire.
Les défenseurs de l’anglicisation considèrent la langue non comme un monde, mais comme un pur instrument d’information et de communication. Tenir l’information pour la forme la plus haute de la langue, c’est, comme le dit Heidegger, « le propre de la technique ». Tel est donc l’enjeu : soit nous nous rallions à cette conception véhiculaire, soit nous essayons d’en protéger le français et toutes les langues, anglais compris. J’ajoute que demander à des professeurs français, comme à Sciences Po, d’enseigner en anglais, c’est les contraindre à sacrifier la nuance et la complexité de leur matière. Ainsi organise-t-on la baisse du niveau pour briller dans le classement de Shanghai !
Il est bon que des professeurs américains ou anglais puissent enseigner en version originale dans nos universités, mais il est d’autant plus urgent de veiller sur notre langue qu’elle se perd en France même. Le vocabulaire des étudiants s’appauvrit, leur syntaxe s’effondre. Roland Barthes rappelait, en 1979, cette confidence de Flaubert à George Sand : « J’écris non pas pour les lecteurs d’aujourd’hui, mais pour les lecteurs qui pourront se présenter tant que la langue vivra. »  La langue au sens non technique du terme. Il incombe à l’Université française de retarder sa mort.
Émeutes suédoises, attentat de Londres : les fractures des sociétés européennes (26 mai)
Deux événements récents révèlent les fractures qui minent les sociétés européennes : le meurtre, le 22 mai, d’un soldat britannique par deux islamistes en plein cœur de Londres, et les émeutes urbaines qui secouent la Suède. Les assassins du soldat anglais ont crié « Allah Akbar ! » en poignardant sauvagement leur victime. Le gouvernement britannique a immédiatement qualifié cette attaque de « terroriste ». Est-ce un acte isolé ou un phénomène de société ?
Jamais je n’oublierai l’image de ce jeune homme tenant à la main une hache maculée de sang et faisant de grands discours devant un téléphone portable. Sur la Terre devenue studio de télévision, nous sommes tous des cameramen. Rien n’échappe à l’image et les terroristes veulent être les stars de ce film permanent.
Ils ne reçoivent même plus leurs ordres d’Al-Qaida : ils agissent sans en référer à personne. Ce sont, nous dit-on, des « loups solitaires ». Certes, mais ils ne vivent pas dans les bois. Ils sont connectés et ils baignent dans la haine. David Cameron, le premier ministre anglais, s’est empressé de dire que la tuerie de Woolwich était une « trahison de l’islam » et Boris Johnson, le maire de Londres, a surenchéri en affirmant qu’il ne fallait pas aller chercher plus loin que la psychologie des tueurs. Ils ont raison l’un et l’autre de vouloir prévenir les amalgames. On ne peut pas incriminer une civilisation ou une religion tout entière pour un assassinat barbare qui a sans doute révulsé un très grand nombre de musulmans. Mais, comme le souligne Hannah Arendt, « en politique, connais ton adversaire est au moins aussi important que connais toi toi-même ». Il faut savoir à qui on a affaire. Il faut savoir que Yusuf Al-Qaradawi, le cheikh égyptien qui a été acclamé par une foule en délire, place Tahrir, prêche La notion de patience dans l’islam et que ce livre est disponible en français. Il faut savoir que Sayyid Qutb (1906-1966), le principal penseur des Frères musulmans, défend, contre toute définition minimaliste ou mystique du djihad, l’idée que le but ultime du djihad n’est nullement la protection d’un territoire, mais l’instauration du royaume de Dieu dans le monde entier : « Le genre humain est l’objet de cette religion, la terre entière est son champ d’opération. »
Il y a des imams, bien sûr, qui condamnent ce radicalisme. Dans son livre Islam, l’épreuve française, Élisabeth Schemla cite notamment Tareq Oubrou. Mais celui-ci doit prendre acte de la popularité de Mohamed Merah parmi les « jeunes » : une popularité inentamée par le fait qu’il a tué aussi des musulmans. « Ils préfèrent qu’on tue dix musulmans si cela permet qu’on tue un juif ! Pourvu qu’on tue un ennemi ! J’ai développé une allergie à cela. Le problème des musulmans, ce sont les musulmans eux-mêmes. » On aimerait que les responsables politiques européens soient à la hauteur d’un tel discours. Les journalistes aussi, d’ailleurs. Mais ceux-ci, confrontés aux émeutes urbaines en Suède, entonnent, comme si de rien n’était, la ritournelle de l’exclusion. Après la France et l’Angleterre, la Scandinavie : tous les modèles européens d’intégration sont en crise et personne ne s’interroge sur un possible rejet de l’intégration par les immigrés eux-mêmes ou par une partie d’entre eux. Pourtant, le secrétaire général du Comité contre l’islamophobie en France a déclaré : « Personne n’a dans le droit, dans ce pays, de dire pour nous ce qu’est l’identité française. » Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant la faculté d’incarner le pays d’accueil.
Le mouvement anti-mariage gay (26 mai)
Même si le Front national n’y est pas partie prenante, n’observez-vous pas une forme de révolte identitaire dans la « Manif pour tous » contre le mariage gay ? Dans ce mouvement assez disparate, beaucoup se disent hostiles à la liberté des mœurs et estiment qu’il y a des lois au-dessus de la République. Bref, la « Manif pour tous » compte d’authentiques réactionnaires !
Je ne crois pas qu’on puisse définir le mouvement de la « Manif pour tous » par les slogans débiles ou odieux et les actions violentes de sa frange la plus radicale. Pour la majorité des protestataires, la différence des sexes est la différence inaugurale de l’humanité (« Hommes et femmes il les créa. »). Si celle-ci est levée par la technique et par le droit, si l’homme et la femme peuvent devenir interchangeables, on entre dans ce que Zygmunt Bauman a appelé un monde liquide. Tout peut être n’importe quoi et chacun n’importe qui. Une femme lesbienne demande un congé maternel quand elle est enceinte et un congé paternel quand c’est au tour de sa compagne[1. L’anecdote est authentique. Elle concerne une salariée qui, avec sa compagne, a eu recours à la procréation médicalement assistée en Belgique, à deux reprises, chacune ayant mis au monde un enfant.]. C’est aussi en vertu de ce principe d’indifférenciation que les libéraux, comme le maire de Londres, ou les libertaires, comme les écologistes, plaident pour l’ouverture des frontières : s’il n’y a plus assez d’Européens pour payer les retraites du Vieux Continent, augmentons le nombre des immigrés, ils feront l’affaire.
Il faut, sans aucun doute, obéir aux lois de la République. Mais les démocraties modernes ont proclamé les droits de l’homme et du citoyen. Cela veut dire, comme l’a montré Robert Legros, que « les pouvoirs s’exercent au nom de l’humanité et sous la surveillance de l’humanité ». Or, on nous propose, avec la nouvelle filiation, d’entrer dans le post-humain. Revient-il à la République d’entériner ce passage ? Doit-elle fixer une limite ou laisser, sans réagir, les droits de l’homme dévorer le droit ?[/access]

Dépénalisation : les Suisses sur la mauvaise pente

Dans une vidéo en ligne, j’ai eu la confirmation de ce que je pensais n’être qu’une rumeur : le Conseil fédéral de la Suisse a fait une proposition pour « dépénaliser » l’inceste, c’est-à-dire les rapports sexuels entre un adulte consentant et ses parents (père et fille, mère et fils, frère et sœur etc.). C’est l’article 213 du code pénal suisse qui peut donc être supprimé. C’est la troisième fois, après 1981 et 1989, que ce Conseil Fédéral veut supprimer cet article. Un « dépoussiérage » des lois est évoqué.
Face à cette dépénalisation, il faut se garder du moralisme et du libertarisme à tout crin. Le problème n’est pas dans cette dépénalisation de nos confrères suisses puisque la Chine, la France, les Pays-Bas, la Russie, l’Espagne ne condamnent pas l’inceste entre adultes consentants. Cependant, au-delà, cette dépénalisation pose des problèmes particuliers aussi bien dans le fait d’inscrire l’inceste dans la loi que de le dépénaliser.
Premièrement, les faits de cet ordre ne passent pas du blanc ou noir d’une façon radicale mais par petites touches grises. Une légitimation directe de telles relations sexuelles provoquerait encore un tollé dans l’opinion publique. Dépénaliser fait plus soft et laisse tout un chacun avec sa conscience mais l’inflexion donnée peut être entendu comme un laisser-aller, surtout que l’être humain a tendance à aller au pire plutôt que de monter la pente du comportement honorable. Il semble évident que la dépénalisation ou la détabouïsation obsessionnelle s’inscrit dans un phénomène de libéralisation des comportements dans nos démocraties permissives (nouvelle exigence surmoïque comme l’a relevé le philosophe Slavoj Zizek). Avant, nous vivions dans une ère de refoulement, maintenant nous vivons dans une ère de défoulement.
Secondement, ce Conseil fédéral rappelle qu’il s’agit de dépénaliser les relations sexuelles entre adultes consentants. Cependant, l’inceste n’est pas qu’un problème physique chez l’être humain. Sans même parler du trouble mental qu’il engage, l’inceste consenti ne se réduit pas à la fusion intime de deux êtres dont la « maturité » serait l’unique caution. Tout le monde sera d‘accord pour comprendre que l’inceste et autres déviances agitent quelque chose de fascinant et d’ambigu en nous mais sans pour autant franchir le pas l’âme légère. Le problème soulève des approches tant anthropologique, psychanalytique, biologique (risque accru de développer une maladie génétique récessive) psychologique, éthique et théologique. Sous l’injonction de neutralité et de transparence, l’inceste introduit du conjugal dans le parental, de l’horizontalité sexuelle dans la verticalité générationnelle.
Ce consentement est extrêmement flou surtout à notre époque où l’enfermement sur la sphère égotiste est conçu comme seul garant de l’identité et de l’intégrité de l’individu. Un minimum de notions de psychologie ou de psychanalyse démontrerait que l’individu, en tant que sujet divisé, n’a pas une relation transparente avec lui-même (sinon que fait-on du mensonge ?).
Ce repliement sur la sphère individuelle et égoïste est tout à fait caractéristique de notre époque postmoderne. Un exemple. Michel Onfray peut écrire dans Le Souci des plaisirs qu’il trouve normal une relation sadomasochiste cannibale « avec le consentement des deux protagonistes » et pathologique un « mari qui abuse de sa femme dans le lit conjugal sans son consentement ». On peut très bien appliquer l’inceste à cette logique. Outre que Michel Onfray ne parvient plus à distinguer le normal du pathologique (ici une perversion) pour cause de contrat intersubjectif, on voit bien qu’il s’agit ici de rester cantonné dans le contrat libéral où l’égoïsme de chacun peut être légitimé à partir du moment où autrui y consent, même dans les cas les plus horribles et morbides. Comment critiquer alors le fascisme ou le capitalisme si le peuple passe un contrat intersubjectif avec son dirigeant pour être brimé, exploité et dominé ?
Troisièmement, le Conseil fédéral motive sa décision en arguant que le rôle de l’Etat n’a pas à punir de telles relations entre deux adultes consentants. C’est là le point le plus litigieux. On retrouve l’idéologie de la neutralité axiologique de l’état. La mécanique autorégulatrice du marché est le totem moderne que le libéralisme tente d’administrer afin de transformer de un être sans filiation ni attachement particulier, tels des calculateurs égoïstes. Et pour réaliser un tel projet, il faut un état idéologiquement neutre en apparence. On comprend mieux pourquoi toutes les manières de vivre ont dès lors une valeur égale, coupant la tête à la Morale, à toute Loi symbolique, à toute «domination». C’est-à-dire, aux yeux des libéraux, à des constructions idéologiquement arbitraires et historiquement orientées qu’il faut sans cesse déconstruire.
Si l’Etat n’a pas à légiférer sur les comportements, il se fait néanmoins le relais de la vie en société. Il n’a pas de toute façon un rôle neutre. La neutralité n’existe pas, c’est déjà faire un choix. Or, l’interdit de l’inceste est un interdit structurant. Symboliquement, il est la Loi des lois, au point qu’il n’a besoin pas de loi. Il ne figurait explicitement pas dans le Code Pénal ou le Code civil dans le droit français mais il a été inséré dans le Code Pénal  par la loi n° 2010-121 du 8 février 2010 en France. L’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi mentionnant l’inceste commis sur les mineurs.
C’est le problème. Car c’est le dégrader et en précipiter l’effondrement que de placer cet interdit à égalité avec les autres lois car cela incite à transgresser et, un jour, de lever l’interdit sous prétexte d’évolution des mœurs. Donc, le problème n’est pas qu’il soit dans la loi ou qu’on le dépénalise puisqu’il est l’interdit fondateur quasi universel présent dans toute société comme le rappelle Claude Lévi-Strauss. Cependant, le dépénaliser prend le problème à l’envers, ouvre une brèche supplémentaire, un désir encore inavoué d’une levée totale sur ce sujet.
Évidemment, la liberté individuelle prend un goût amer car elle ne structure plus le rapport à l’autre comme signe d’une véritable altérité (sortir de la famille pour rencontre l’autre) mais structure l’individu dans un rapport du même au même, ce qui est la négation même de la liberté.
L’évolution actuelle des mœurs est telle qu’elle risque de faire éclater tout repère structurant sous prétexte d’hédonisme, de libertarisme ou de convenances personnelles. Récemment, nous avions appris qu’en Allemagne, un lobby zoophile, le ZETA (Zoophiles Engagement für Toleranz und Aufklärung), réclamait des droits de s’envoyer en l’air avec des animaux. Et pas en peluche !

Mort de Clément Méric

clement meric antifa

Clément Méric est mort assassiné. Je pense qu’il est difficile de dire le contraire. Que ce soit le coup porté ou la chute qui a suivi, la différence sera l’affaire de la justice. En attendant, Clément est mort assassiné par un groupe de jeunes d’extrême droite et les protagonistes de cet assassinat ont été arrêtés. La police a fait vite. Elle aurait peut-être pu faire vite avant. C’est une autre histoire.
J’entends maintenant que si la gauche s’indigne, c’est un peu parce que c’est son métier, qu’elle est une professionnelle de la chose, qu’elle récupère. C’est étonnant tout de même. Il aurait fallu qu’elle fasse quoi, la gauche ? Qu’elle fasse comme si de rien n’était, comme si un jeune homme, étudiant à Sciences Po, syndicaliste à Sud, membre d’un groupe antifasciste très actif, n’avait pas reçu un coup de poing américain et n’était pas mort ?
Il aurait fallu que je fasse quoi, moi, par exemple ? Que je n’aille pas au rassemblement sur la Grand Place de Lille, retrouver ma famille avec sa multitude d’organisations ? Comme dans toutes les familles, d’ailleurs, d’habitude, on ne s’entend pas avec tout le monde. Mais là, c’est comme un deuil. On est triste, malheureux, on se sent seul. On a besoin de se retrouver ensemble. Si c’est de la récupération, alors, j’ai récupéré ou je suis récupéré. Allez savoir.
Mais récupérer quoi ? La mort d’un jeune antifasciste ? Il paraît que le fascisme n’existe plus en France. Tant mieux mais comment on appelle des gens qui tuent un antifasciste parce qu’il est antifasciste ? Je suis désolé d’avoir à faire avec cette logique élémentaire mais, encore une fois, Clément Méric est mort.
À droite, après un instant de condamnation républicaine de cette horreur, on a tendance à vouloir renvoyer dos à dos l’extrême gauche et l’extrême droite. C’est un peu indécent. Mais j’y suis habitué. Les communistes y sont habitués. Il a été du dernier chic de nous comparer, du côté de l’UMP lors des dernières élections présidentielles, au Front National.  Je passe sur la colère mélancolique des plus anciens, là aussi c’est une autre histoire, et qui remonte à loin. Alors pourquoi, se disent certains à droite, ne pas élargir le raisonnement aux extrêmes de chaque famille ?
Sauf que. Sauf que ce n’est pas la même chose. Je pourrais rappeler que l’extrême gauche, que ces groupes antifas, sont parfois violents mais leur violence est beaucoup moins, mais alors beaucoup moins meurtrière. Demandez aux travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra, aux Marocains qui finissent dans la Seine parce qu’ils traînaient en marge d’un défilé où des crânes rasés font le service d’ordre, aux SDF qui dorment sur les bancs et ne se réveillent pas pour raison de rangers en pleine figure, aux homos dans les lieux de drague.
Mais bon, le plus important n’est pas là. Le plus important est qu’il y eut une époque où la droite, toute la droite ou presque estimait que l’extrême droite ne faisait pas partie de la famille, même de très loin. Je n’ai pas besoin de remonter aux calendes de la Vème république quand les gaullistes  savaient tout de même ce que représentait l’OAS et étaient engagés dans une lutte à mort avec elle. C’était bien un combat entre droite et extrême droite, non ?  Mais là, je me rappelle tout simplement, et c’est plus récent, de l’époque où des hommes de droite affirmaient qu’ils préféraient perdre leur âme plutôt que de gagner les élections avec certaines alliances.
Alors devant ce renvoi dos à dos insupportable, je voudrais retrouver une droite bernanosienne. Bernanos, dans Les Grands cimetières sous la lune, une fois qu’il eut constaté les horreurs commises par les franquistes pendant la Guerre d’Espagne, n’a pas hésité à prendre le parti des Républicains. Autant dire des antifas. Parce qu’il estimait lui le monarchiste, lui le maurrassien, que ce n’était pas son camp, justement ou que ce ne l’était plus.
On a l’impression, de manière diffuse, que l’on aurait préféré un Clément Méric militant à SOS racisme. D’abord, il ne serait pas mort. Et puis on aurait pu se moquer de sa bien-pensance de petit bourgeois, de son bisounoursisme, de sa doxa gentillette. Mais voilà, Clément Méric s’était engagé de manière beaucoup plus radicale. Et il en est mort, répétons-le.
J’entends aussi que Manuel Valls s’apprêterait à dissoudre certains groupes d’extrême droite. Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas oublier qu’il pourra le faire en s’appuyant sur des lois qui datent du Front Populaire et qui ne servent pas à grand-chose puisque ces groupes se reconstituent très vite, sous d’autres noms. Cherchez par exemple comment s’appelle aujourd’hui Unité radicale, dissoute après l’attentat contre Chirac ?
Non, il faudrait que la mort de Clément Méric, pour le coup, serve à se demander pourquoi une autre jeunesse vire dans l’ultraviolence d’extrême droite. Mais je sais qu’en disant cela, je récupère.
Si vous voulez. Mais alors je récupère dans une immense tristesse.

Football : La racaille n’est pas que sur la pelouse

daniel riolo football

David Desgouilles. Vous titrez votre essai Racaille Football Club (Hugo et Cie, 2013), ce qui vous a valu un procès en racisme, alors que l’ensemble de votre livre ne peut absolument pas prêter le flanc à une telle critique. En dehors de considérations « marketing », pourquoi avoir choisi un titre aussi provocateur ?

Daniel Riolo. Il n’y avait absolument aucune volonté de provocation. Le mot racaille est entré dans l’espace public. D’abord, lorsque Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur l’a utilisé sur la dalle d’Argenteuil en 2005, ensuite lorsque Roselyne Bachelot, ministre des sports, a parlé de « caïds immatures » à l’Assemblée Nationale à son retour d’Afrique du Sud. Plus généralement, lorsque vous parlez aux Français de l’équipe nationale après la coupe du Monde 2010 ou l’Euro 2012, ce qui revient le plus comme expression, c’est « équipe de racailles ». Je suis donc tout à fait tranquille face à cette accusation de racisme, effectivement démentie à la lecture du livre, qui est systématiquement utilisée par un petit milieu politique et médiatique parisien.

À propos de l’affaire des quotas dont Mediapart avait fait ses choux gras il y a deux ans, on s’aperçoit que, non seulement les accusations de racisme lancés par le site d’Edwy Plenel étaient illégitimes, mais qu’en fait Laurent Blanc et François Blaquart, les accusés, voulaient faire cesser une tendance racialiste bien en vogue, notamment au sein du centre de formation national de Clairefontaine.

D’abord, le seul fait que ce soit Mediapart qui les ait accusés de racisme aurait dû attirer l’attention. Le site est peut-être performant pour révéler certaines affaires politico-financières, il n’en reste pas moins que sur les sujets de société, il a tendance à voir xénophobie, fascisme et racisme partout. D’autre part, des comportements et discours ethniques avaient cours depuis longtemps dans le football français. « Des grands noirs costauds qui sautent haut », « des rebeus techniques », voilà ce que disaient rechercher ceux qui recrutaient pour le foot français, ce qui a abouti à une ghettoïsation du foot. Après Knysna, Blanc et Blaquart arrivent aux commandes et s’interrogent sur les succès du football espagnol, qui ne comptent que des Blancs, plutôt petits et techniques. De surcroît, ils se rendent compte que beaucoup de joueurs faisant partie des équipes de France de jeunes finissent par choisir la sélection nationale de leur pays d’origine, d’où la question des « binationaux ». Ils ont simplement voulu prendre le contre-pied de ce qui se pratiquait depuis quelques années. En fait, Blanc et Blaquart ont été naïfs.

Vous évoquez des taux extrêmement élevés de pratique de l’islam dans le football professionnel français. Vous rappelez à cet égard les buffets « Halal pour tous », préconisés par Raymond Domenech. Et vous citez une anecdote incroyable sur le fait que la plupart des douches se prennent désormais en short…

À propos des buffets Halal, je cite aussi Eric Abidal qui explique assez naïvement que « si certains le souhaitent et que cela ne gêne pas les autres, pourquoi ne pas avoir ce régime pour tout le monde ».  Quant aux douches en short, c’est effectivement assez récent et c’est davantage une habitude et une mode que l’application d’une prescription religieuse exigeant de ne pas exposer ses parties intimes. Il y a là une affirmation identitaire et non pas de la radicalité religieuse. On peut donner l’exemple de Nasri qui un jour souhaite publiquement un bon ramadan à ses coreligionnaires mais part le lendemain faire la fiesta à Las Vegas. Pour en revenir à cette histoire de douches, il y a des équipes où la plupart des joueurs sont musulmans et où les autres vont finir par se comporter en « suiveurs ». Dans d’autres clubs, on aura 50 % de joueurs qui continueront à se laver en tenue d’Adam après le match. C’est assez symptomatique d’une France morcelée.

Vous consacrez votre dernier chapitre au pouvoir des agents, officiels et officieux. En quoi est-ce l’une des clefs pour expliquer le développement de « l’esprit racaille » qui règne dans le football professionnel ?

J’ai voulu ce chapitre dans un souci d’indulgence envers les footballeurs. Dans ce système ultra-libéral où le chef d’entreprise n’est plus le club mais l’agent du joueur, ils ne sont que des pions. La notion d’attachement a disparu. L’agent a sorti le joueur de l’esprit collectif. Il n’est pas étonnant de constater alors le triomphe de l’individualisme avec tous les excès que ça implique, notamment une certaine « culture racaille ».

En prenant bien souvent le parti des joueurs contre leurs clubs ou les supporteurs, certains médias ne renforcent-ils pas cette culture-là ? Je pense notamment au « Canal Football Club »…

Bien entendu ! Cette émission, comme « Le Grand Journal » sur la même chaîne, est là pour « cirer les pompes » de ses invités. Il y a une véritable rupture entre le public et ses émissions. Dans le livre, je cite Christophe Dugarry et Pierre Ménès, qui participent par ailleurs au CFC. Ils sont souvent plus sévères que moi par rapport à l’état d’esprit de cette nouvelle génération de joueurs. Mais le dimanche soir, il faut faire le show, dans « l’esprit Canal »…

Racaille Football Club, Daniel Riolo,  Hugo et Cie, 2013.

« La Vie d’Adèle » ou les malheurs de Sapho

kechiche vie adele tunisie

« Spielberg et ses jurés osent La Vie d’Adèle », a titré Le Monde pour saluer la remise de la Palme d’or au réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche. Osées, certaines scènes de cette romance lesbienne le sont assurément. En recevant la suprême récompense cannoise, le réalisateur de L’Esquive n’y est pas allé par quatre chemins : « Je voudrais dédier ce prix à cette belle jeunesse de France, que j’ai rencontrée durant ce film et qui m’a beaucoup appris sur l’esprit de liberté et du vivre-ensemble. Et à une autre jeunesse, pour la révolution tunisienne. Et pour leur aspiration à vivre librement, s’exprimer librement et aimer librement. » Peut-être touché par la grâce de son sujet – ou par celle de François Hollande –, le cinéaste n’a pas appelé nos banlieues à se soulever, comme il l’avait fait dans Les Inrocks (12 février 2011). À moins qu’il ait eu peur de casser l’ambiance glamour.[access capability= »lire_inedits »]
S’il est trop tôt pour juger La Vie d’Adèle, qui ne sortira sur les écrans qu’à l’automne, les médias tunisiens glosent d’ores et déjà sur cette idylle entre deux jeunes filles. À Tunis, le gouvernement dominé par les islamistes d’Ennahda a, par la voix du ministre de la Culture,  pondu un très diplomatique communiqué de félicitations : le prix est un « motif de fierté » nationale qui vient récompenser un film « particulier, pouvant susciter des réserves chez une partie du public tunisien ». Joli euphémisme. Devançant courageusement la censure des autorités locales, le producteur Brahim Chioua a annoncé au magazine Elle l’amputation d’une « scène de sexe explicite de dix minutes» que Kechiche a consenti à couper au montage pour permettre la distribution du film en Tunisie. Une distribution pourtant confinée aux salles feutrées « des festivals et non en salles de cinéma », précise Chioua. Bref, La Vie d’Adèle sera réservé aux critiques et purs cinéphiles tunisiens pendant que le vulgum pecus se consolera devant un plat de pâtes à la harissa et un feuilleton de ramadan bien niais. Liberté pour tous, disait-il…[/access]

*Photo : itélé.

Le droit d’aller en enfer

sexe enfer decadence

« Le plaisir sexuel ? J’y ai droit. » Cette revendication est le mot d’ordre qu’on trouve sur la Ligne Azur, site internet recommandé par l’Education Nationale pour initier les collégiens et les lycéens à la sexualité. Sexualité ? Pas n’importe laquelle : cette sexualité que la théorie du genre aura rendue plus libre, c’est-à-dire, selon le sens actuel du mot « liberté », toujours plus soumise à l’indétermination. Les autres slogans présents sur le site, sous forme de questions que devront se poser tous les jeunes, parlent d’eux-mêmes : « Homo, bi, hétéro… où suis-je ? », « Homme, femme, trans… où suis-je ? » Où en est-on, en effet ?
L’équation est pourtant simple : « Plaisir + droit = bonheur ». Comme il n’est de plaisir plus fort que l’expérimentation sexuelle (avec les saucisses blanche et l’héroïne), on atteint aujourd’hui quelque chose comme le Paradis Terrestre, celui que les Droits de l’Homme nous avaient promis.
Soit.
Quand quelqu’un qu’on aime dit n’importe quoi, fait n’importe quoi, est sur le point de nuire à sa vie et pourrait regretter ce qu’il s’apprête à faire, on a non seulement le droit mais le devoir de l’arrêter : de jouer ici et maintenant, avec tous les égards qu’on lui doit, le rôle du réel. Car le réel laissé à lui-même serait, dans la sanction qu’il oppose aux désirs et aux délires humains, plus impitoyable que nous n’oserions l’être. La paire de claque (la gifle aller-retour) mime la dureté du réel sans en avoir l’indifférente cruauté. Il vaut mieux finir au coin qu’au bas de son immeuble : la colère d’un père contre l’enfant penché à la fenêtre est plus douce que la chute uniformément accélérée des corps dans le vide. Il vaut mieux finir en cellule de dégrisement que dans la tôle froissée de sa voiture : le châtiment juste, c’est le réel proportionné à l’homme, c’est sa sanction moins son aveuglement.
Allons-y donc pour la paire de claques qu’une telle revendication (« Le plaisir sexuel, j’y ai droit ! ») suscite (et que tout collégien devrait se prendre s’il la lançait à ses parents au retour de l’école). Le plaisir, oui, tu y as droit. C’est un droit de l’homme, comme tout ce que tu voudras et que tu obtiendras par consentement, monnayé ou non, de tes partenaires. Mais souviens-toi au passage de ceci (claque aller : la paume de la main) : « il n’y a qu’un droit de l’homme, c’est d’aller enfer. »
Qu’est-ce à dire ? Ceci : nous sommes voués au Paradis, appelés à faire, du mieux que nous pouvons, notre métier d’homme. Mais nous pouvons toujours préférer nous comporter comme des cochons. J’ai vocation à aimer ma femme et mes enfants, à éduquer ceux-ci et à chérir celle-là, en traversant l’épaisseur du quotidien ; mais, rassurons-nous, j’ai toujours le droit d’aller en enfer : de les laisser regarder des émissions débiles et de tomber amoureux de cette jeunette qui me prend pour son père. Comme l’écrivait Léon Bloy, « il n’y a qu’un malheur, c’est de n’être pas des saints » : nous avons la liberté d’un tel malheur.
Or (claque retour : les phalanges), cet enfer auquel j’ai droit, le plaisir en est, ici-bas, la préfiguration. Hanté par l’idée paulinienne selon laquelle « maintenant nous voyons confusément, comme dans un miroir » (« per speculum in aenigmate »), avant la vision « face à face » (I Cor. XIII, 12), Léon Bloy, toujours lui, notait dans son journal : « Les plaisirs de ce monde pourraient bien être les supplices de l’enfer vus à l’envers, dans un miroir. » (Le Vieux de la Montagne, 29 mai 1908).
L’idée est si forte que je pourrais me passer de toute explication : il suffit d’être attentif au plaisir et à l’expérience qu’on en a. D’abord, le plaisir, en lui-même, ne vaut rien : il n’a de sens que dans la joie d’un partage. Il est au pire un droit individuel ; au mieux, il est ce qui vient par surcroît couronner la communion des hommes : cette bonne bouteille, bue solitairement, dès l’aube, raconte davantage ma misère que cette autre, pourtant de moins bon cru, que nous partageons entre amis. La joie seule est critère quand le plaisir, laissé à lui-même, est mécanique seulement : sa répétition nous prend dans ses rouages. C’est l’alcoolique, le toxicomane, l’obsédé sexuel. C’est le ressort actuel de l’aliénation des jeunes à la pornographie et aux skins party. Selon Epicure, le père de l’hédonisme, le plaisir est frottement : son étincelle est de bien basse engeance. Il est en outre ambigu : du chatouillement au shoot d’héroïne, on le voit brouiller tous nos repères. La volupté, prise pour elle-même, est quelque chose comme une torture qui nous agrée. De toute façon, elle promet toujours moins que ce qu’elle donne : sa gueule est de bois.
« Qui n’a vu un bordel à cinq heures du matin ne peut se figurer vers quelle lassitude s’achemine notre planète. » (Cioran, Syllogismes de l’amertume) J’ajouterais : qui n’a contemplé la Tentation de S. Antoine, peinte par Jérôme Bosch ou gravée par Jacques Callot, ignore vers quelle infernale orgie se précipite l’Occident, avec l’appui, semble-t-il, de ses institutions.
« Le plaisir sexuel ? J’y ai droit. » Il est infernal, en effet, d’être ainsi pris à hauteur d’animal (le plaisir ne nous spécifie pas comme homme), d’être à la fois moins qu’humain sans être plus tout à fait ni homme, ni femme (le plaisir ignore toute distinction : l’essentiel est que ça frotte).
Si rien n’est superficiel comme une « civilisation » hédoniste, rien, pourtant, n’est plus abyssal que sa destinée.

*Photo: l’Enfer par Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue 

Des viols made in Normandy ?

« Si les Ricains n’étaient pas là… », On mangerait des curry-wurst à Paris en saluant n’importe qui- n’importe comment.
On connaît la chanson, qui consiste à voir dans le débarquement en Normandie des GI’s l’acte le plus chevaleresque et désintéressé de toute l’histoire de l’humanité, quand des saints venus d’outre-Atlantique, sourire Colgate et Lucky Strike pleins les poches,  vinrent nous libérer de la bête immonde.
Alors que dans les années 90, après la guerre dans les Balkans où la communauté internationale reconnut  le viol  comme un crime de masse, les études universitaires se concentraient sur les viols de masse commis par l’Armée Rouge sur le front de l’est en 1945, les Américains restaient encore vierges de tout soupçon. L’histoire traditionnelle mit alors en place les clichés d’un soviétique violeur et sanguinaire, d’un Anglais gentleman et poli, d’un Américain souriant et amical distribuant des chewing-gum et du chocolat en échange d’un sourire ou de pommes made in Normandy.
Mais une étude universitaire vient de sortir aux Etats-Unis, qui remet en question cette vision idyllique du GI-Joe sympathique. Dans Ce que font les soldats : Sexe et GI américains pendant la Seconde Guerre mondiale en France, l’historienne Mary Louise Roberts, spécialiste de l’histoire de France, en s’appuyant sur les archives locales (du Havre notamment) et de la propagande militaire, tire un tout autre constat de cette époque. Derrière les baisers reconnaissants des jeunes filles libérées immortalisés par les photographes, se cache une réalité bien moins reluisante : viols et abus sexuels, bordels géants, outrages aux bonnes mœurs bref, « un régime de terreur imposé par des bandits en uniforme », selon les mots excédés d’un habitant du Havre écrivant à son maire.
La thèse de l’historienne est la suivante : la Libération de la France fut « vendue » aux soldats américains, non pas comme une bataille pour la liberté, mais comme une aventure érotique chez des françaises nymphomanes. Dans Stars and Stripes,  journal à tirage plurimillionnaire à destination des troupes, on apprend à dire en français “You are very pretty” and “Are your parents at home?” Le magazine Life, pas en reste, décrit aux boys la France comme « un énorme bordel habité par 40 millions d’hédonistes ».
De quoi donner l’envie de traverser l’Atlantique à la nage.

*Photo : « Voilà ce pour quoi nous combattons », Stars and Stripes, 9 septembre 1944

NB : N’ayant pas lu le livre qui n’est pas encore sorti dans les bonnes librairies de l’Hexagone, mais seulement un article détaillé de l’excellent New-York Times,  il n’est pas à exclure que l’ouvrage soit imprégné de puritanisme américain qu’il soit ou non teinté de féminisme.

Le droit des plus forts

juges elisabeth levy daumier

On les invite au « Grand Journal » de Canal +. On parle d’eux au « 20 heures ». On les retrouve en héros de séries télévisées – généralement sous les traits gracieux d’une héroïne. Ils fréquentent des journalistes en vue et les discrets cénacles où se rencontrent les gens d’influence. Il serait abusif de dire que les juges sont dans la rue.
Mais voilà belle lurette qu’ils ont quitté l’obscurité de leurs cabinets et l’austérité de leurs prétoires pour se jeter à leur façon, discrète et parfois secrète, dans la mêlée de la vie publique. Le juge d’hier, qui peuple les Fables de La
Fontaine, hante les romans de Balzac, envoie Edmond Dantès au château d’If et Jean Valjean au bagne, tenait sa puissance de l’ordre dont il était un serviteur soumis. Celui d’aujourd’hui tient la dragée haute au puissant. Bref, il a conquis une place de choix au sein de ce groupe informel qu’on appelle « classe dirigeante ».
Rien de plus légitime, dira-t-on. Sans doute. Après tout, il faut se résoudre à ce que la justice soit rendue par des hommes – et même par des citoyens qui pensent, votent et ont leur petite idée sur la marche du monde. Seulement, quand on descend dans l’arène et qu’on donne des coups, même feutrés, indirects et bien mérités, il faut accepter d’en recevoir. Or, de nos jours, le juge a des susceptibilités de jeune fille. Il peut traiter un ancien président d’« abuseur » (présumé) de la faiblesse d’une vieille dame, qualifier de « proxénète aggravé » (et toujours présumé) un ex-responsable politique porté sur la partouze. Mais que l’on s’autorise, à son sujet ou sur ses décisions, un mot plus haut que l’autre, et le voilà qui se fâche tout rouge. Vous avez dit « déshonorant »[1. Pour avoir ainsi qualifié la mise en examen de Nicolas Sarkozy par le juge Gentil, Henri Guaino fait l’objet d’une plainte de l’Union syndicale des magistrats pour « outrage à magistrat et discrédit jeté sur une décision de justice ». Le député des Yvelines et ex-conseiller de l’ex-président a refusé de se rendre à la convocation de la police.]?Au poste, et plus vite que ça ! Vous osez vous indigner de ce que l’homme qui allait devenir l’assassin de votre fille ait été lâché dans la nature malgré un pedigree chargé ? Pour vous, le « mur des cons » suffira.
Quand il est permis de traiter le chef de l’État de « sale mec » et banal d’insulter son prof, l’honneur du juge et l’autorité de la chose jugée ne sauraient souffrir la moindre atteinte. De même, seuls les magistrats seraient dispensés de « transparence ». La Justice admet que l’on espionne une vieille dame, mais quand on dévoile ses malodorants petits secrets, le Syndicat de la magistrature dénonce, avec force criailleries, une intolérable agression contre la liberté syndicale. Il s’agirait, dit-il, d’un coup porté à la sacralité de la fonction. Sauf qu’on ne peut pas jouer sur les deux tableaux : entre l’Olympe et Canal +, il faut choisir.
Il ne s’agit pas de regretter le temps où la Justice était serve, mais de prendre acte de ce que les juges sont devenus des acteurs à part entière du débat public et, par là même, de la guerre souterraine que se livrent les différents dépositaires du pouvoir pour étendre leurs sphères d’influence et leurs prérogatives respectives.
Il n’y a là rien de surprenant : si on connaît les principaux ingrédients qui composent une Justice démocratique – séparation des pouvoirs, indépendance des juges –, l’architecture institutionnelle ne détermine pas à elle seule le rapport de force entre les institutions. Montesquieu ne nous dit pas grand-chose des multiples canaux informels par lesquels passent le magistère intellectuel et l’influence politique. Ainsi, au cours d’un demi-siècle pourtant marqué par une grande stabilité institutionnelle, le rapport de force a considérablement évolué au bénéfice du système judiciaire.
Explicitement déclassés de « pouvoir » en « autorité » par la Constitution de 1958, les juges ont repris la main. Après avoir dû, des décennies durant, plier devant la raison d’État, ce sont eux qui, désormais, rappellent l’État et ses représentants à la raison. Encore une fois, on ne se plaindra pas de ce que nul ne soit au-dessus de la loi. On a néanmoins le droit, voire le devoir, d’interroger, de critiquer et, parfois, de contester la façon dont s’exerce ce pouvoir.
Dans cette reconquête, les juges ont pu compter sur le soutien d’alliés de poids : les journalistes dont ils nourrissaient les enquêtes et qui, à leur tour, donnaient à leurs investigations l’écho qu’elles méritaient. On nous assez répété que, sans cette sainte alliance, les affaires politico-financières auraient été étouffées avant de voir le jour. De fait, on doit aux forces coalisées de la presse et de la magistrature un indéniable progrès démocratique : la fin de l’impunité dont les gouvernants jouissaient dans une très large mesure. Désormais, la peur du juge peut pallier d’éventuelles défaillances du sens de l’intérêt général.
Reste que cette alliance représente une force de frappe considérable, dont on tremble à l’idée qu’elle pourrait s’exercer sans discernement. S’agissant de cette alliance, l’affaire du « mur des cons » est riche d’enseignements. La promptitude et la virulence avec laquelle le SNJ (Syndicat national des journalistes, principale organisation de la profession) a volé au secours du Syndicat de la magistrature montre que la proximité idéologique peut l’emporter sur la solidarité corporatiste.
Certes, comme le clament les honorables juristes interrogés dans les pages qui suivent, il faut créditer les magistrats de leur capacité à se départir, lorsqu’ils siègent, de leurs propres préjugés.
Reste qu’il y a pas mal de chances pour que le journaliste qui « couvre » une « affaire » et le magistrat qui l’instruit ou la juge partagent la même vision du monde et la même ambition purificatrice. Il serait exagéré d’en conclure que les uns attendrissent la viande que les autres feront cuire – autrement dit, que les journalistes arrangent le portrait du prévenu avant qu’il ne se fasse (métaphoriquement) massacrer au tribunal.
On peut comprendre qu’un dirigeant de la droite manifeste quelque réticence à l’idée d’être jugé par un adhérent du SM. De surcroît, on ne saurait exclure que la solidarité aille au-delà de la convergence idéologique spontanée. En 2001, alors qu’il enquêtait pour Le Figaro sur l’explosion de l’usine AZF, Marc Mennessier explora la piste d’un éventuel attentat, divulguant notamment le fait que l’une des victimes était vêtue de cinq pantalons supposés, selon le journaliste, protéger le sexe de l’intéressé en prévision de sa rencontre avec les vierges. Il n’est pas question de discuter cette thèse[2. Que mon confrère me pardonne, mais, tout en admettant ma parfaite ignorance du dossier, je dois avouer que l’hypothèse d’un attentat étouffé par les autorités éveille ma méfiance instinctive du complotisme.], qui valut à son auteur d’être poursuivi par le procureur pour « diffusion de fausse nouvelle de nature à troubler la paix civile ». Il demanda au SNJ, dont il était adhérent, de l’assister dans la procédure, ce qui lui fut refusé : « Pour eux, j’étais un journaliste de droite qui avait pris fait et cause pour un méchant industriel en attentant à l’honneur d’un travailleur immigré. » Un syndicat est certes libre de choisir les causes qu’il défend. Mais le plus intéressant est qu’à la suite de ce refus, l’un des dirigeants du SNJ proposa au confrère de rencontrer discrètement un membre du SM, avec lequel un rapprochement, lui dit-il, était en cours. L’objectif était de faire savoir au SM, et par ricochet, au juge qui siégerait, que le prévenu n’était pas la fripouille raciste que l’on croyait. L’affaire en resta là. Aussi anecdotique soit cet épisode, il n’en est pas moins révélateur du fond de sauce culturel dans lequel certains juges et certains journalistes s’ébrouent de concert.
Il est vrai, cependant, que cette évolution, qui a vu les juges apparaître en pleine lumière, concerne une infime minorité de magistrats instructeurs qui ont enquêté sur les malversations et autres turpitudes de responsables politiques. Le visage et le nom des milliers de juges qui officient chaque jour dans les tribunaux de la République demeurent inconnus du grand public. Par ailleurs, on rappellera à raison que, célèbres ou inconnus, tous les juges sont soumis au droit et que leur pouvoir s’arrête là où commence celui du législateur.
C’est oublier que, dans la pratique, le droit permet souvent tout et son contraire. Du reste, si le représentant élu dispose d’une légitimité supérieure à celle du juge, rien ne garantit qu’il soit moralement meilleur. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole, il faut admettre qu’entre le pouvoir politique, d’une part, et, d’autre part, la puissance de feu de juges et de journalistes coalisés, la partie est de plus en plus inégale. Pour autant, il serait absurde de prêter à ces honorables corporations un inavouable désir de domination. En vérité, elles n’ont fait que s’emparer d’un pouvoir abandonné par ceux qui étaient mandatés pour l’exercer. Reste à savoir sur laquelle de ces forces en concurrence, qu’elles soient ou non élues, pourrait reposer aujourd’hui la lourde tâche d’incarner l’intérêt général. Hélas, la réponse à cette épineuse question ne se trouve ni dans la Constitution, ni dans le Code civil.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Qui jugera les juges ? » de Causeur n°3 (nouvelle série) de juin 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.

Causeur n°3 : faites entrer les juges!

barnavi kiejman vallini goff

Il paraît que Clément Weill-Raynal n’est pas sorti d’affaire, tant s’en faut, puisque le jury disciplinaire qui l’a convoqué vient de requérir la mise à pied contre cet importun. « L’auteur du mur des cons », comme le baptisait Libération dans son édition de mardi, pourrait bien payer les pots cassés du désamour entre magistrats et Français. Du scandale d’Outreau aux imprécations « potaches » du Syndicat de la magistrature, il y a de quoi s’interroger sur la dernière frange de nos élites qui rechigne à rendre des comptes. Du coup, dans notre dossier central de juin, nous mettons les pieds dans le plat : « Qui jugera les juges ? », en voilà une question qu’elle est bonne ! Notre troisième numéro distribué en kiosques revient ainsi sur la crise de confiance que traverse la justice, avec un aréopage d’auteurs que l’actualité n’a pas manqué d’inspirer.
Comme le résume Elisabeth Lévy, aujourd’hui le juge « tient la dragée haute au puissant » et, flanqué du journaliste, s’est « emparé d’un pouvoir abandonné par ceux qui étaient mandatés pour l’exercer», au risque de confondre verdict et idéologie. Nos politiques déserteurs seraient donc les vrais coupables des errances du siège comme du parquet ? Le sénateur socialiste André Vallini, longuement interviewé par Gil et Elisabeth, dément pourtant tout angélisme de la gauche qui a accompli son aggiornamento sécuritaire et jeté aux orties les vieilles lunes gauchistes du Syndicat de la magistrature. Justement, les juges ne se contentent plus de trancher : ils invectivent et épinglent à tout bout de champ ! La faute au narcissisme éhonté des magistrats, plus qu’à une logique corporatiste, nous explique l’avocat et ancien ministre Georges Kiejman. Ses conclusions ne rejoignent que partiellement le démontage de l’angélisme auquel s’adonne Philippe Bilger, qui a longtemps officié en robe d’hermine avant d’enrichir nos colonnes. L’ancien bâtonnier du barreau de Paris Christian Charrière-Bournazel relativise ce jugement. D’après lui, heureusement, la plupart des juges seraient d’une intégrité et d’une neutralité sans failles. En démocratie, les pouvoirs s’équilibrent et le politique élu au suffrage universel a notamment recours aux conseils avisés du juge administratif. Halte ! s’écrie Malika Sorel, révoltée par le rapport du conseiller d’Etat Thierry Tuot recommandant au président de la République d’adapter la société française… à ses immigrés. Citations à l’appui, l’essayiste nous démontre que ce plaidoyer différentialiste n’est pas une chance pour la République. Nous prendrons enfin un peu de champ historique avec Anne-Marie Le Pourhiet, qui retrace la généalogie du conflit entre juges et politiques : avec le « triomphe de la subjectivité » dans les prétoires, le spectre des parlements d’Ancien Régime nous tendrait les bras…
Tout aussi politique, la Manif pour Tous et ses retombées n’ont pas fini de défrayer la chronique et d’effrayer les chroniqueurs. La vague de mobilisation retombée, tout comme celle de panique en face, il est temps de disséquer ce mouvement inattendu. Cruel mais juste, le sociologue Jean-Pierre Le Goff souligne le désarroi d’une gauche en fringale de projet social face à la dynamique enclenchée par Frigide Barjot. À force de « vouloir rééduquer un peuple considéré comme « beauf » et « arriéré », la gauche est passée complètement à côté de son sujet : c’est bien beau de bouleverser « la conception de la vie et de la filiation » au nom de l’égalité, encore faut-il savoir s’adresser aux familles, surgeon d’une France catholique et conservatrice que le PS a effacé de son logiciel. Que dirait-il donc de la Pologne conservatrice héritière de Lech Walesa, membre de l’Union européenne qui refuse la moindre union civique à ses homosexuels ? Paulina Dalmayer ausculte pour nous le cas Walesa et ses sorties de « troglodyte » mal embouché.
Point de vue original s’il en est, Walthère Malissen perçoit dans la loi Taubira la défaite posthume de mai 68 puisque l’ordre du mariage s’offre désormais à tous, loin des slogans ravageurs qu’Enragés et situs inscrivaient sur les murs du quartier latin. La logique des droits individuels étant arrivée à terme, la gauche de gouvernement a scellé l’union du conservatisme social et du libéralisme. Vive les mariés !
De nos jours, pas de mariage sans DJ. Las, Elisabeth Lévy nous rappelle que la « gauche gramophone » repasse « ses disques usés » contre l’éternelle bête immonde tout en s’inquiétant du radicalisme de cette « minorité morale » pour laquelle « il y a des lois au-dessus de la République ». Une France catholique luttant « pour quelque chose qui a déjà disparu » soulève l’enthousiasme de Marie-Noëlle Tranchant, fière des jeunes engagés aux côtés de Frigide Barjot. Mais comme nous apprécions toujours les sons de cloche dissonants, nous avons convié Joseph Macé-Scaron, rédacteur en chef à Marianne, à nous livrer une défense et illustration du mariage pour tous.
Comme chaque mois, nous vous offrons l’agence de voyages la plus rapide de l’hexagone puisque, pour le prix d’un seul numéro, vous voguerez de Téhéran au bocage de Notre-Dame-des Landes, après un petit crochet par les permanences UMP savoyardes.
En plus de nos rendez-vous récurrents – journal d’Alain Finkielkraut et « moi » de Basile de Koch, chronique post mortem de Philippe Muray et Carnets de Roland Jaccard – deux nouveautés attendent votre lecture attentive. Pour le côté sérieux, un épais dossier consacré à François Furet et à la Révolution française, thème d’une biographie signée Christophe Prochasson, met aux prises les historiens Elie Barnavi et Jean-Clément Martin. Le premier a intimement connu François Furet dont il brosse un portrait amical donc sans complaisance : antirobespierriste convaincu, l’auteur du Passé d’une illusion a fini en orphelin de la gauche sans épouser le conservatisme d’une droite avec laquelle il rivalisa d’anticommunisme. En revanche, selon Jean-Clément Martin, Furet ne parvint jamais à se départir de son idéalisme marxiste liant la révolution bolchévique à sa devancière de 1789. On ne se refait pas…
Rassurez-vous, le frivole comparaît aussi dans nos pages. La preuve : Jérôme Leroy inaugure sa nouvelle rubrique « C’était écrit » par un parallèle osé entre la proustienne Odette de Crécy et l’ultra cathodique Nabilla. Vous pouvez courir acheter Causeur, la séance est levée !

Attention : les abonnements démarrent désormais avec le numéro suivant.  Si vous souhaitez débuter le vôtre avec le numéro de juin, faites-en la demande à clients@causeur.fr.

Trois bonnes raisons d’exploiter le gaz de schiste

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La première raison d’y aller franco est bien sûr économique : comme viennent de le rappeler les deux parlementaires en charge d’un rapport sur ce dossier touchy (le député PS Christian Bataille et le sénateur UMP Jean-Claude Lenoir), la facture énergétique de la France s’est élevée, en 2012, à 68 milliards d’euros. Comme nous ne sommes pas exactement en période d’excédents insupportables du budget de l’Etat et de la balance du commerce extérieur, améliorer un tant soit peu l’un et l’autre de ces deux soldes devrait être une priorité absolue. D’où l’incompréhension de nos deux élus face à la volonté affichée par le gouvernement de bloquer, non pas seulement l’exploitation, mais aussi les recherches. Bataille et Lenoir visent notamment une circulaire de l’inénarrable Delphine Batho en date du 21 septembre 2012, par laquelle la ministre de l’écologie interdit la technique dite « sismique » (c’est-à-dire de camions vibreurs) en vue de repérer d’éventuels gisements d’HNC (hydrocarbures non conventionnels). Une fatwa prise sans l’ombre d’une esquisse de débat parlementaire, comme au bon vieux temps du sarkozysme honni.
Les deux élus ne cachent pas qu’en l’état actuel des choses, les procédés d’extraction du gaz de schiste posent des problèmes environnementaux. Et suggèrent donc, assez logiquement, que la France engage toutes ses forces de recherche, publiques et privées, dans la mise en œuvre de processus d’exploitation moins préjudiciables. Il se trouve que nos labos sont pointus en la matière et que ce savoir-faire, lui aussi pourrait être très vite rentable. Mais non, niet, Madame Batho refuse la mise en place de la «Commission nationale d’orientation, de suivi et d’évaluation des techniques d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux» décidée par le précédent gouvernement et bloque toute tentative d’avancée scientifique et ingénierique en arguant qu’en la matière « le président de la République a défini la ligne de conduite pour l’ensemble du quinquennat». Bref, il semble exister, après le mariage gay, un deuxième domaine ou le PS ait l’intention de suivre à la lettre ses engagements. Tant pis pour ceux qui pensaient que ce second dossier ne varietur serait celui des retraites ou des licenciements boursiers.
Ce qui nous amène tout naturellement (en vrai comme c’est moi qui écris, ce n’est pas vraiment un hasard) à la deuxième bonne raison de ne pas se pincer le nez devant ce gaz-là : le social. L’exploitation des HNC serait un levier considérable dans la guerre pour l’emploi. Emplois directs, d’abord, mais surtout indirects. Qui dit gaz dit tuyaux, et donc sidérurgie. Refuser le gaz de schiste, c’est faire un doigt d’honneur de plus aux futurs chômeurs de Lorraine et du Nord. Là encore, je ne suis pas sûr que l’élargissement du droit à convoler suffise à les consoler.
Chez mon ami caviste Paco Mora, j’ai vu en vitrine une affiche anti HNC où l’on pouvait lire « Vos dollars ne valent pas notre pinard ! », laquelle m’a laissé un rien perplexe. Tout d’abord, ce sont nos dollars, ceux des Français, qui ne sont pas tous viticulteurs biodynamiques. Et si le partage est l’esprit même du vin, alors partageons. Et plutôt que camper sur un égoïste slogan Nimby (Not In My Back Yard), ouvrons la porte à une recherche de solutions aussi peu polluantes que possible. Et comme je ne suis pas d’humeur pharisienne ce matin, je vais vous livrer le fond de ma pensée : si cette solution idéale non polluante n’existe pas, et ben tant pis on roule quand même : en vrai, nos prolos valent plus que vos tonneaux ! Il y a une trentaine d’années, le grand Henri Krasucki, en tournée pour la défense de l’emploi dans le Midi, avait averti que faute d’une vraie politique industrielle, la France deviendrait « le bronze-cul de l’Europe ». C’est ça que vous voulez amis schistophobes ? Ben moi je préfère des campagnes hérissées de derricks que de tours d’observation des passereaux ou de toboggans d’Aquacenters. Mais il se trouvera sûrement un antifasciste militant pour m’expliquer que Derrick =SS…
La dernière bonne raison est éminemment politique et je vous la fais courte, because il y a du soleil sur la France (il n’y a pas qu’Eugénie pour citer les grands auteurs). Il paraît que nos amis les Verts font de cette question des HNC un casus belli. Si on relance un chouïa la recherche, ils menacent, paraît-il, de totalen kriegen. Et chacun sait que ce qui est insupportable pour les Verts est bon pour le pays.

*Photo: EELV

Mur des cons, Manif pour Tous, loi Fioraso

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Alain Finkielkraut mariage gay

Alain Finkielkraut mariage gay

L’affaire du « mur des cons » et la liberté d’expression (5 mai)
Élisabeth Lévy. Le journaliste de France 3 Clément Weill-Raynal est sur la sellette pour avoir filmé le fameux « mur des cons » dans les locaux du Syndicat de la magistrature,  puis transmis la vidéo à un de ses amis qui l’a publiée sur le site Atlantico. Le SNJ, première organisation professionnelle des journalistes, a apporté son « plus total soutien » (sic) au SM, victime d’une « attaque en règle qui concerne tout le mouvement syndical ». Cet excès syndical de déontologie vous impressionne-t-il ?
Alain Finkielkraut. Je commencerai par un constat, ou un rappel. La liberté de pensée et la liberté d’information ne sont pas la règle mais l’exception dans l’histoire des communautés humaines. Il suffit de regarder derrière soi et autour de soi pour s’en convaincre.
En ce qui concerne la pensée, la norme a été souvent la persécution, et pour ce qui est de l’information, nous savons que le premier souci du pouvoir totalitaire, et même des pouvoirs autoritaires, est de la contrôler afin que ne parviennent pas les nouvelles qui risqueraient de contredire le dogme. Lénine disait : « Les faits sont têtus. » Ses successeurs ont démontré par une pratique constante de la falsification l’extrême fragilité des vérités factuelles. Nous vivons fort heureusement dans des régimes démocratiques : le pouvoir ne contrôle plus l’information.
Il est lui-même suffisamment contrôlé pour qu’il ne puisse pas céder à cette tentation.
Edwy Plenel a dénoncé à l’envi l’emprise médiatique de l’hyper-président Nicolas Sarkozy. Il lui a opposé comme dernier espace de liberté − les journaux ayant, selon lui, sombré dans la révérence − « le bouillonnement imprévisible, le foisonnement improbable, le pluralisme infini, les réseaux et les liens d’Internet ».
Il y aurait beaucoup à dire sur cet espace égalitaire où les négationnistes s’ébrouent comme à la piscine. Mais revenons à ce qui nous concerne.  Nicolas Sarkozy pouvait bien vibrionner en tous sens, il n’avait aucun pouvoir sur les médias. Même le service public lui échappait. France Inter et France 3 étaient des hauts lieux de la « résistance » au président qui a dit « Casse-toi, pauvre con ! ».
Le journaliste a gagné sa guerre d’indépendance, il n’est plus inféodé au pouvoir. Il a vaincu la censure, il a terrassé toutes les instances répressives. Et pourtant, les libertés de pensée et d’information sont menacées. Les porteurs de mauvaises nouvelles, celles qui ne sont pas conformes à l’esprit du temps, s’exposent à de très dures représailles. Ce n’est pas l’État qui tyrannise la société civile, c’est la société civile qui se tyrannise elle-même.
Aujourd’hui, le pouvoir politique est faible et le pouvoir social, lui, a des démangeaisons totalitaires.[access capability= »lire_inedits »] Nous assistons à ce spectacle étrange où des intellectuels, des philosophes et des journalistes veulent encadrer la liberté dont ils vivent. Si c’était un tableau, je l’appellerais : « La liberté mise à mal par ses bénéficiaires mêmes ».
Ces journalistes n’ont aucun scrupule à violer ce que Soljenitsyne, dans son discours de Harvard, a appelé notre droit de ne pas savoir. En espionnant et en rendant publiques des conversations privées, et en violant allègrement tous les secrets, sauf, bien sûr, celui – sacro-saint – de leurs sources. Les voici maintenant qui s’indignent que les citoyens aient connaissance de l’existence d’un « mur des cons » dans le local d’un syndicat de magistrats. Ce syndicat étant de gauche, il doit pouvoir faire ce qu’il veut en toute impunité. Ses membres et ceux qui les soutiennent se réclament des malheureux et dénoncent une « gestion carcérale de la misère ». Ce robespierrisme persistant se conjugue avec le grand combat que mène la société démocratique contre la civilisation du spectacle et des formes. « Rien ne révolte plus l’esprit humain dans les temps d’égalité que l’idée de se soumettre à des formes », disait déjà Tocqueville. Mais les formes évitent aux individus de s’abandonner à leurs pulsions et à leurs humeurs. C’est la grande et fragile sagesse du cérémonial judiciaire.
Violences au Trocadéro (19 mai)
Le 20 mai, les dirigeants du PSG avaient convié les supporters et la population parisienne à célébrer le titre de champion obtenu par le club. Mais beaucoup de gens étaient venus pour casser plutôt que pour fêter l’événement. Bilan : 30 blessés, 1 million d’euros de dégâts, 47 gardes à vue, 23 personnes jugées en comparution immédiate. Alors que la plupart des médias et des politiques ont dénoncé l’action violente de hooligans, ce qu’on voyait sur nos écrans rappelait plutôt ce qu’on nomme pudiquement « violences urbaines ». Que s’est-il vraiment passé ?
Un jour, quelqu’un m’a raconté cette histoire : une jeune fille vit sur une île sous la surveillance maniaque de son père qui l’enferme dans son château. Elle réussit, cependant, à tomber amoureuse d’un jeune homme. Celui-ci, qui doit quitter l’île, la presse, en dépit du danger qu’elle encourt, de tout faire pour venir le rejoindre. Avec l’aide de sa bonne, elle s’évade du château, monte dans une barque ; la barque est attaquée par des brigands et, à la fin, elle meurt. Une fois son récit terminé, le narrateur m’a demandé : « Qui est responsable ? »
J’ai cherché, je me suis gratté la tête, j’ai hésité entre les uns et les autres. Et finalement, je me suis dit que le premier responsable était le père.
D’autres réponses sont possibles mais, comme moi, tout le monde oublie les brigands, les auteurs du crime. Et c’est un peu ce qui s’est passé au lendemain  de la soirée organisée au Trocadéro par le PSG pour fêter son premier titre de champion de France depuis dix-neuf ans.
On a d’abord mis en accusation le préfet de police et le ministre de l’Intérieur. Certains adversaires politiques ont même appelé à leur démission. Et ceux-là mêmes qui ne cessent de dénoncer l’hypnose sécuritaire, l’obsession sécuritaire, le sarkozysme sécuritaire, ont fustigé l’amateurisme et l’incompétence du préfet. Il aurait fallu 10 000 policiers pour encadrer les 10 000 participants à la fête.
On a aussi pointé du doigt le Qatar, ou encore la Mairie de Paris, et on a oublié les brigands. Mais comme leurs agissements ne pouvaient pas être passés complètement sous silence, on est allé chercher les supporters. Ainsi, l’événement se trouvait-il banalisé et ramené à la pathologie connue, donc rassurante, du football. Or, s’il est vrai que les supporters ont des comptes à régler avec la direction actuelle du PSG, ils ne sont pour rien dans les saccages de la place du Trocadéro ou dans les agressions contre les cars de touristes. Sur ce point, le fameux journalisme d’investigation s’est montré d’une incuriosité à toute épreuve. L’émeute est entrée dans Paris, mais Paris, semble-t-il, avait d’autres chats à fouetter. En 1998, on célébrait la France black-blanc-beur et nul n’a envie aujourd’hui de prendre acte de sa désintégration. Alors on regarde ailleurs, et on laisse rentrer les émeutiers dans leurs banlieues.
Nous avons peut-être une bonne raison d’être extrêmement prudents, c’est notre souci de ne pas stigmatiser l’ensemble des Français issus de l’immigration…
Dans son livre Limonov, Emmanuel Carrère cite le grand historien Martin Malia : « Le socialisme intégral n’est pas une attaque contre des abus spécifiques du capitalisme mais contre la réalité. C’est une tentative pour abroger le monde réel. » De même, l’antiracisme intégral sous lequel nous vivons n’est pas une attaque contre les abus spécifiques du racisme, mais contre la réalité. Cette idéologie mobilise tous ses experts, tous ses chercheurs, tous ses sociologues pour récuser les données de l’expérience. Ce qui ne veut pas dire que le racisme a cessé d’exister. Nous sommes voués à nous battre constamment sur deux fronts, contre l’abrogation antiraciste du monde réel et contre le déchaînement raciste des bas instincts. Et ce n’est pas une pétition de principe : ceux qui choisissent la voie de l’intégration, qui font de bonnes études, qui obtiennent un diplôme, sont souvent au chômage parce qu’ils payent pour les autres. Ils payent pour ceux qui ont un tout autre agenda, qui se considèrent comme des ayants droit voire comme des conquérants.
Le projet de loi sur l’enseignement supérieur en anglais (19 mai)
Le projet de loi Fioraso sur l’enseignement supérieur, qui été présenté le 15 mai en  conseil des ministres et voté à l’Assemblée le 28 mai, autorise les enseignements en anglais dans les universités, comme cela se pratique déjà dans les grandes écoles. Le Monde explique : « Pour les uns, la défense du français est une cause sacrée, tant la langue est l’âme d’un peuple, de son identité, de son histoire, de sa culture. Pour les autres, cette défense intransigeante relève trop souvent du combat d’arrière-garde (et prive le pays des armes nécessaires pour affronter la compétition mondiale, à l’œuvre dans tous les domaines) […] Ils ont évidemment raison. » Que vous inspire cette dernière phrase ?
Dans son poème La Jolie Rousse, Apollinaire évoque la longue querelle de l’ordre et de l’aventure, de la tradition et de l’invention. Les partisans de la multiplication des cours, des thèses, des mémoires et des recherches en anglais voudraient nous faire croire qu’ils poursuivent cette querelle et qu’ils sont, bien sûr, du côté de la rébellion. « Nouvelle bataille d’Hernani », ose même titrer Le Monde, comme s’il y avait une once de romantisme dans la reddition sans conditions de l’enseignement supérieur français au processus d’uniformisation planétaire.
Les défenseurs de l’anglicisation considèrent la langue non comme un monde, mais comme un pur instrument d’information et de communication. Tenir l’information pour la forme la plus haute de la langue, c’est, comme le dit Heidegger, « le propre de la technique ». Tel est donc l’enjeu : soit nous nous rallions à cette conception véhiculaire, soit nous essayons d’en protéger le français et toutes les langues, anglais compris. J’ajoute que demander à des professeurs français, comme à Sciences Po, d’enseigner en anglais, c’est les contraindre à sacrifier la nuance et la complexité de leur matière. Ainsi organise-t-on la baisse du niveau pour briller dans le classement de Shanghai !
Il est bon que des professeurs américains ou anglais puissent enseigner en version originale dans nos universités, mais il est d’autant plus urgent de veiller sur notre langue qu’elle se perd en France même. Le vocabulaire des étudiants s’appauvrit, leur syntaxe s’effondre. Roland Barthes rappelait, en 1979, cette confidence de Flaubert à George Sand : « J’écris non pas pour les lecteurs d’aujourd’hui, mais pour les lecteurs qui pourront se présenter tant que la langue vivra. »  La langue au sens non technique du terme. Il incombe à l’Université française de retarder sa mort.
Émeutes suédoises, attentat de Londres : les fractures des sociétés européennes (26 mai)
Deux événements récents révèlent les fractures qui minent les sociétés européennes : le meurtre, le 22 mai, d’un soldat britannique par deux islamistes en plein cœur de Londres, et les émeutes urbaines qui secouent la Suède. Les assassins du soldat anglais ont crié « Allah Akbar ! » en poignardant sauvagement leur victime. Le gouvernement britannique a immédiatement qualifié cette attaque de « terroriste ». Est-ce un acte isolé ou un phénomène de société ?
Jamais je n’oublierai l’image de ce jeune homme tenant à la main une hache maculée de sang et faisant de grands discours devant un téléphone portable. Sur la Terre devenue studio de télévision, nous sommes tous des cameramen. Rien n’échappe à l’image et les terroristes veulent être les stars de ce film permanent.
Ils ne reçoivent même plus leurs ordres d’Al-Qaida : ils agissent sans en référer à personne. Ce sont, nous dit-on, des « loups solitaires ». Certes, mais ils ne vivent pas dans les bois. Ils sont connectés et ils baignent dans la haine. David Cameron, le premier ministre anglais, s’est empressé de dire que la tuerie de Woolwich était une « trahison de l’islam » et Boris Johnson, le maire de Londres, a surenchéri en affirmant qu’il ne fallait pas aller chercher plus loin que la psychologie des tueurs. Ils ont raison l’un et l’autre de vouloir prévenir les amalgames. On ne peut pas incriminer une civilisation ou une religion tout entière pour un assassinat barbare qui a sans doute révulsé un très grand nombre de musulmans. Mais, comme le souligne Hannah Arendt, « en politique, connais ton adversaire est au moins aussi important que connais toi toi-même ». Il faut savoir à qui on a affaire. Il faut savoir que Yusuf Al-Qaradawi, le cheikh égyptien qui a été acclamé par une foule en délire, place Tahrir, prêche La notion de patience dans l’islam et que ce livre est disponible en français. Il faut savoir que Sayyid Qutb (1906-1966), le principal penseur des Frères musulmans, défend, contre toute définition minimaliste ou mystique du djihad, l’idée que le but ultime du djihad n’est nullement la protection d’un territoire, mais l’instauration du royaume de Dieu dans le monde entier : « Le genre humain est l’objet de cette religion, la terre entière est son champ d’opération. »
Il y a des imams, bien sûr, qui condamnent ce radicalisme. Dans son livre Islam, l’épreuve française, Élisabeth Schemla cite notamment Tareq Oubrou. Mais celui-ci doit prendre acte de la popularité de Mohamed Merah parmi les « jeunes » : une popularité inentamée par le fait qu’il a tué aussi des musulmans. « Ils préfèrent qu’on tue dix musulmans si cela permet qu’on tue un juif ! Pourvu qu’on tue un ennemi ! J’ai développé une allergie à cela. Le problème des musulmans, ce sont les musulmans eux-mêmes. » On aimerait que les responsables politiques européens soient à la hauteur d’un tel discours. Les journalistes aussi, d’ailleurs. Mais ceux-ci, confrontés aux émeutes urbaines en Suède, entonnent, comme si de rien n’était, la ritournelle de l’exclusion. Après la France et l’Angleterre, la Scandinavie : tous les modèles européens d’intégration sont en crise et personne ne s’interroge sur un possible rejet de l’intégration par les immigrés eux-mêmes ou par une partie d’entre eux. Pourtant, le secrétaire général du Comité contre l’islamophobie en France a déclaré : « Personne n’a dans le droit, dans ce pays, de dire pour nous ce qu’est l’identité française. » Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant la faculté d’incarner le pays d’accueil.
Le mouvement anti-mariage gay (26 mai)
Même si le Front national n’y est pas partie prenante, n’observez-vous pas une forme de révolte identitaire dans la « Manif pour tous » contre le mariage gay ? Dans ce mouvement assez disparate, beaucoup se disent hostiles à la liberté des mœurs et estiment qu’il y a des lois au-dessus de la République. Bref, la « Manif pour tous » compte d’authentiques réactionnaires !
Je ne crois pas qu’on puisse définir le mouvement de la « Manif pour tous » par les slogans débiles ou odieux et les actions violentes de sa frange la plus radicale. Pour la majorité des protestataires, la différence des sexes est la différence inaugurale de l’humanité (« Hommes et femmes il les créa. »). Si celle-ci est levée par la technique et par le droit, si l’homme et la femme peuvent devenir interchangeables, on entre dans ce que Zygmunt Bauman a appelé un monde liquide. Tout peut être n’importe quoi et chacun n’importe qui. Une femme lesbienne demande un congé maternel quand elle est enceinte et un congé paternel quand c’est au tour de sa compagne[1. L’anecdote est authentique. Elle concerne une salariée qui, avec sa compagne, a eu recours à la procréation médicalement assistée en Belgique, à deux reprises, chacune ayant mis au monde un enfant.]. C’est aussi en vertu de ce principe d’indifférenciation que les libéraux, comme le maire de Londres, ou les libertaires, comme les écologistes, plaident pour l’ouverture des frontières : s’il n’y a plus assez d’Européens pour payer les retraites du Vieux Continent, augmentons le nombre des immigrés, ils feront l’affaire.
Il faut, sans aucun doute, obéir aux lois de la République. Mais les démocraties modernes ont proclamé les droits de l’homme et du citoyen. Cela veut dire, comme l’a montré Robert Legros, que « les pouvoirs s’exercent au nom de l’humanité et sous la surveillance de l’humanité ». Or, on nous propose, avec la nouvelle filiation, d’entrer dans le post-humain. Revient-il à la République d’entériner ce passage ? Doit-elle fixer une limite ou laisser, sans réagir, les droits de l’homme dévorer le droit ?[/access]

Dépénalisation : les Suisses sur la mauvaise pente

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Dans une vidéo en ligne, j’ai eu la confirmation de ce que je pensais n’être qu’une rumeur : le Conseil fédéral de la Suisse a fait une proposition pour « dépénaliser » l’inceste, c’est-à-dire les rapports sexuels entre un adulte consentant et ses parents (père et fille, mère et fils, frère et sœur etc.). C’est l’article 213 du code pénal suisse qui peut donc être supprimé. C’est la troisième fois, après 1981 et 1989, que ce Conseil Fédéral veut supprimer cet article. Un « dépoussiérage » des lois est évoqué.
Face à cette dépénalisation, il faut se garder du moralisme et du libertarisme à tout crin. Le problème n’est pas dans cette dépénalisation de nos confrères suisses puisque la Chine, la France, les Pays-Bas, la Russie, l’Espagne ne condamnent pas l’inceste entre adultes consentants. Cependant, au-delà, cette dépénalisation pose des problèmes particuliers aussi bien dans le fait d’inscrire l’inceste dans la loi que de le dépénaliser.
Premièrement, les faits de cet ordre ne passent pas du blanc ou noir d’une façon radicale mais par petites touches grises. Une légitimation directe de telles relations sexuelles provoquerait encore un tollé dans l’opinion publique. Dépénaliser fait plus soft et laisse tout un chacun avec sa conscience mais l’inflexion donnée peut être entendu comme un laisser-aller, surtout que l’être humain a tendance à aller au pire plutôt que de monter la pente du comportement honorable. Il semble évident que la dépénalisation ou la détabouïsation obsessionnelle s’inscrit dans un phénomène de libéralisation des comportements dans nos démocraties permissives (nouvelle exigence surmoïque comme l’a relevé le philosophe Slavoj Zizek). Avant, nous vivions dans une ère de refoulement, maintenant nous vivons dans une ère de défoulement.
Secondement, ce Conseil fédéral rappelle qu’il s’agit de dépénaliser les relations sexuelles entre adultes consentants. Cependant, l’inceste n’est pas qu’un problème physique chez l’être humain. Sans même parler du trouble mental qu’il engage, l’inceste consenti ne se réduit pas à la fusion intime de deux êtres dont la « maturité » serait l’unique caution. Tout le monde sera d‘accord pour comprendre que l’inceste et autres déviances agitent quelque chose de fascinant et d’ambigu en nous mais sans pour autant franchir le pas l’âme légère. Le problème soulève des approches tant anthropologique, psychanalytique, biologique (risque accru de développer une maladie génétique récessive) psychologique, éthique et théologique. Sous l’injonction de neutralité et de transparence, l’inceste introduit du conjugal dans le parental, de l’horizontalité sexuelle dans la verticalité générationnelle.
Ce consentement est extrêmement flou surtout à notre époque où l’enfermement sur la sphère égotiste est conçu comme seul garant de l’identité et de l’intégrité de l’individu. Un minimum de notions de psychologie ou de psychanalyse démontrerait que l’individu, en tant que sujet divisé, n’a pas une relation transparente avec lui-même (sinon que fait-on du mensonge ?).
Ce repliement sur la sphère individuelle et égoïste est tout à fait caractéristique de notre époque postmoderne. Un exemple. Michel Onfray peut écrire dans Le Souci des plaisirs qu’il trouve normal une relation sadomasochiste cannibale « avec le consentement des deux protagonistes » et pathologique un « mari qui abuse de sa femme dans le lit conjugal sans son consentement ». On peut très bien appliquer l’inceste à cette logique. Outre que Michel Onfray ne parvient plus à distinguer le normal du pathologique (ici une perversion) pour cause de contrat intersubjectif, on voit bien qu’il s’agit ici de rester cantonné dans le contrat libéral où l’égoïsme de chacun peut être légitimé à partir du moment où autrui y consent, même dans les cas les plus horribles et morbides. Comment critiquer alors le fascisme ou le capitalisme si le peuple passe un contrat intersubjectif avec son dirigeant pour être brimé, exploité et dominé ?
Troisièmement, le Conseil fédéral motive sa décision en arguant que le rôle de l’Etat n’a pas à punir de telles relations entre deux adultes consentants. C’est là le point le plus litigieux. On retrouve l’idéologie de la neutralité axiologique de l’état. La mécanique autorégulatrice du marché est le totem moderne que le libéralisme tente d’administrer afin de transformer de un être sans filiation ni attachement particulier, tels des calculateurs égoïstes. Et pour réaliser un tel projet, il faut un état idéologiquement neutre en apparence. On comprend mieux pourquoi toutes les manières de vivre ont dès lors une valeur égale, coupant la tête à la Morale, à toute Loi symbolique, à toute «domination». C’est-à-dire, aux yeux des libéraux, à des constructions idéologiquement arbitraires et historiquement orientées qu’il faut sans cesse déconstruire.
Si l’Etat n’a pas à légiférer sur les comportements, il se fait néanmoins le relais de la vie en société. Il n’a pas de toute façon un rôle neutre. La neutralité n’existe pas, c’est déjà faire un choix. Or, l’interdit de l’inceste est un interdit structurant. Symboliquement, il est la Loi des lois, au point qu’il n’a besoin pas de loi. Il ne figurait explicitement pas dans le Code Pénal ou le Code civil dans le droit français mais il a été inséré dans le Code Pénal  par la loi n° 2010-121 du 8 février 2010 en France. L’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi mentionnant l’inceste commis sur les mineurs.
C’est le problème. Car c’est le dégrader et en précipiter l’effondrement que de placer cet interdit à égalité avec les autres lois car cela incite à transgresser et, un jour, de lever l’interdit sous prétexte d’évolution des mœurs. Donc, le problème n’est pas qu’il soit dans la loi ou qu’on le dépénalise puisqu’il est l’interdit fondateur quasi universel présent dans toute société comme le rappelle Claude Lévi-Strauss. Cependant, le dépénaliser prend le problème à l’envers, ouvre une brèche supplémentaire, un désir encore inavoué d’une levée totale sur ce sujet.
Évidemment, la liberté individuelle prend un goût amer car elle ne structure plus le rapport à l’autre comme signe d’une véritable altérité (sortir de la famille pour rencontre l’autre) mais structure l’individu dans un rapport du même au même, ce qui est la négation même de la liberté.
L’évolution actuelle des mœurs est telle qu’elle risque de faire éclater tout repère structurant sous prétexte d’hédonisme, de libertarisme ou de convenances personnelles. Récemment, nous avions appris qu’en Allemagne, un lobby zoophile, le ZETA (Zoophiles Engagement für Toleranz und Aufklärung), réclamait des droits de s’envoyer en l’air avec des animaux. Et pas en peluche !

Mort de Clément Méric

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clement meric antifa

clement meric antifa

Clément Méric est mort assassiné. Je pense qu’il est difficile de dire le contraire. Que ce soit le coup porté ou la chute qui a suivi, la différence sera l’affaire de la justice. En attendant, Clément est mort assassiné par un groupe de jeunes d’extrême droite et les protagonistes de cet assassinat ont été arrêtés. La police a fait vite. Elle aurait peut-être pu faire vite avant. C’est une autre histoire.
J’entends maintenant que si la gauche s’indigne, c’est un peu parce que c’est son métier, qu’elle est une professionnelle de la chose, qu’elle récupère. C’est étonnant tout de même. Il aurait fallu qu’elle fasse quoi, la gauche ? Qu’elle fasse comme si de rien n’était, comme si un jeune homme, étudiant à Sciences Po, syndicaliste à Sud, membre d’un groupe antifasciste très actif, n’avait pas reçu un coup de poing américain et n’était pas mort ?
Il aurait fallu que je fasse quoi, moi, par exemple ? Que je n’aille pas au rassemblement sur la Grand Place de Lille, retrouver ma famille avec sa multitude d’organisations ? Comme dans toutes les familles, d’ailleurs, d’habitude, on ne s’entend pas avec tout le monde. Mais là, c’est comme un deuil. On est triste, malheureux, on se sent seul. On a besoin de se retrouver ensemble. Si c’est de la récupération, alors, j’ai récupéré ou je suis récupéré. Allez savoir.
Mais récupérer quoi ? La mort d’un jeune antifasciste ? Il paraît que le fascisme n’existe plus en France. Tant mieux mais comment on appelle des gens qui tuent un antifasciste parce qu’il est antifasciste ? Je suis désolé d’avoir à faire avec cette logique élémentaire mais, encore une fois, Clément Méric est mort.
À droite, après un instant de condamnation républicaine de cette horreur, on a tendance à vouloir renvoyer dos à dos l’extrême gauche et l’extrême droite. C’est un peu indécent. Mais j’y suis habitué. Les communistes y sont habitués. Il a été du dernier chic de nous comparer, du côté de l’UMP lors des dernières élections présidentielles, au Front National.  Je passe sur la colère mélancolique des plus anciens, là aussi c’est une autre histoire, et qui remonte à loin. Alors pourquoi, se disent certains à droite, ne pas élargir le raisonnement aux extrêmes de chaque famille ?
Sauf que. Sauf que ce n’est pas la même chose. Je pourrais rappeler que l’extrême gauche, que ces groupes antifas, sont parfois violents mais leur violence est beaucoup moins, mais alors beaucoup moins meurtrière. Demandez aux travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra, aux Marocains qui finissent dans la Seine parce qu’ils traînaient en marge d’un défilé où des crânes rasés font le service d’ordre, aux SDF qui dorment sur les bancs et ne se réveillent pas pour raison de rangers en pleine figure, aux homos dans les lieux de drague.
Mais bon, le plus important n’est pas là. Le plus important est qu’il y eut une époque où la droite, toute la droite ou presque estimait que l’extrême droite ne faisait pas partie de la famille, même de très loin. Je n’ai pas besoin de remonter aux calendes de la Vème république quand les gaullistes  savaient tout de même ce que représentait l’OAS et étaient engagés dans une lutte à mort avec elle. C’était bien un combat entre droite et extrême droite, non ?  Mais là, je me rappelle tout simplement, et c’est plus récent, de l’époque où des hommes de droite affirmaient qu’ils préféraient perdre leur âme plutôt que de gagner les élections avec certaines alliances.
Alors devant ce renvoi dos à dos insupportable, je voudrais retrouver une droite bernanosienne. Bernanos, dans Les Grands cimetières sous la lune, une fois qu’il eut constaté les horreurs commises par les franquistes pendant la Guerre d’Espagne, n’a pas hésité à prendre le parti des Républicains. Autant dire des antifas. Parce qu’il estimait lui le monarchiste, lui le maurrassien, que ce n’était pas son camp, justement ou que ce ne l’était plus.
On a l’impression, de manière diffuse, que l’on aurait préféré un Clément Méric militant à SOS racisme. D’abord, il ne serait pas mort. Et puis on aurait pu se moquer de sa bien-pensance de petit bourgeois, de son bisounoursisme, de sa doxa gentillette. Mais voilà, Clément Méric s’était engagé de manière beaucoup plus radicale. Et il en est mort, répétons-le.
J’entends aussi que Manuel Valls s’apprêterait à dissoudre certains groupes d’extrême droite. Oui, pourquoi pas, mais il ne faudrait pas oublier qu’il pourra le faire en s’appuyant sur des lois qui datent du Front Populaire et qui ne servent pas à grand-chose puisque ces groupes se reconstituent très vite, sous d’autres noms. Cherchez par exemple comment s’appelle aujourd’hui Unité radicale, dissoute après l’attentat contre Chirac ?
Non, il faudrait que la mort de Clément Méric, pour le coup, serve à se demander pourquoi une autre jeunesse vire dans l’ultraviolence d’extrême droite. Mais je sais qu’en disant cela, je récupère.
Si vous voulez. Mais alors je récupère dans une immense tristesse.

Football : La racaille n’est pas que sur la pelouse

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daniel riolo football

daniel riolo football

David Desgouilles. Vous titrez votre essai Racaille Football Club (Hugo et Cie, 2013), ce qui vous a valu un procès en racisme, alors que l’ensemble de votre livre ne peut absolument pas prêter le flanc à une telle critique. En dehors de considérations « marketing », pourquoi avoir choisi un titre aussi provocateur ?

Daniel Riolo. Il n’y avait absolument aucune volonté de provocation. Le mot racaille est entré dans l’espace public. D’abord, lorsque Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur l’a utilisé sur la dalle d’Argenteuil en 2005, ensuite lorsque Roselyne Bachelot, ministre des sports, a parlé de « caïds immatures » à l’Assemblée Nationale à son retour d’Afrique du Sud. Plus généralement, lorsque vous parlez aux Français de l’équipe nationale après la coupe du Monde 2010 ou l’Euro 2012, ce qui revient le plus comme expression, c’est « équipe de racailles ». Je suis donc tout à fait tranquille face à cette accusation de racisme, effectivement démentie à la lecture du livre, qui est systématiquement utilisée par un petit milieu politique et médiatique parisien.

À propos de l’affaire des quotas dont Mediapart avait fait ses choux gras il y a deux ans, on s’aperçoit que, non seulement les accusations de racisme lancés par le site d’Edwy Plenel étaient illégitimes, mais qu’en fait Laurent Blanc et François Blaquart, les accusés, voulaient faire cesser une tendance racialiste bien en vogue, notamment au sein du centre de formation national de Clairefontaine.

D’abord, le seul fait que ce soit Mediapart qui les ait accusés de racisme aurait dû attirer l’attention. Le site est peut-être performant pour révéler certaines affaires politico-financières, il n’en reste pas moins que sur les sujets de société, il a tendance à voir xénophobie, fascisme et racisme partout. D’autre part, des comportements et discours ethniques avaient cours depuis longtemps dans le football français. « Des grands noirs costauds qui sautent haut », « des rebeus techniques », voilà ce que disaient rechercher ceux qui recrutaient pour le foot français, ce qui a abouti à une ghettoïsation du foot. Après Knysna, Blanc et Blaquart arrivent aux commandes et s’interrogent sur les succès du football espagnol, qui ne comptent que des Blancs, plutôt petits et techniques. De surcroît, ils se rendent compte que beaucoup de joueurs faisant partie des équipes de France de jeunes finissent par choisir la sélection nationale de leur pays d’origine, d’où la question des « binationaux ». Ils ont simplement voulu prendre le contre-pied de ce qui se pratiquait depuis quelques années. En fait, Blanc et Blaquart ont été naïfs.

Vous évoquez des taux extrêmement élevés de pratique de l’islam dans le football professionnel français. Vous rappelez à cet égard les buffets « Halal pour tous », préconisés par Raymond Domenech. Et vous citez une anecdote incroyable sur le fait que la plupart des douches se prennent désormais en short…

À propos des buffets Halal, je cite aussi Eric Abidal qui explique assez naïvement que « si certains le souhaitent et que cela ne gêne pas les autres, pourquoi ne pas avoir ce régime pour tout le monde ».  Quant aux douches en short, c’est effectivement assez récent et c’est davantage une habitude et une mode que l’application d’une prescription religieuse exigeant de ne pas exposer ses parties intimes. Il y a là une affirmation identitaire et non pas de la radicalité religieuse. On peut donner l’exemple de Nasri qui un jour souhaite publiquement un bon ramadan à ses coreligionnaires mais part le lendemain faire la fiesta à Las Vegas. Pour en revenir à cette histoire de douches, il y a des équipes où la plupart des joueurs sont musulmans et où les autres vont finir par se comporter en « suiveurs ». Dans d’autres clubs, on aura 50 % de joueurs qui continueront à se laver en tenue d’Adam après le match. C’est assez symptomatique d’une France morcelée.

Vous consacrez votre dernier chapitre au pouvoir des agents, officiels et officieux. En quoi est-ce l’une des clefs pour expliquer le développement de « l’esprit racaille » qui règne dans le football professionnel ?

J’ai voulu ce chapitre dans un souci d’indulgence envers les footballeurs. Dans ce système ultra-libéral où le chef d’entreprise n’est plus le club mais l’agent du joueur, ils ne sont que des pions. La notion d’attachement a disparu. L’agent a sorti le joueur de l’esprit collectif. Il n’est pas étonnant de constater alors le triomphe de l’individualisme avec tous les excès que ça implique, notamment une certaine « culture racaille ».

En prenant bien souvent le parti des joueurs contre leurs clubs ou les supporteurs, certains médias ne renforcent-ils pas cette culture-là ? Je pense notamment au « Canal Football Club »…

Bien entendu ! Cette émission, comme « Le Grand Journal » sur la même chaîne, est là pour « cirer les pompes » de ses invités. Il y a une véritable rupture entre le public et ses émissions. Dans le livre, je cite Christophe Dugarry et Pierre Ménès, qui participent par ailleurs au CFC. Ils sont souvent plus sévères que moi par rapport à l’état d’esprit de cette nouvelle génération de joueurs. Mais le dimanche soir, il faut faire le show, dans « l’esprit Canal »…

Racaille Football Club, Daniel Riolo,  Hugo et Cie, 2013.

« La Vie d’Adèle » ou les malheurs de Sapho

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kechiche vie adele tunisie

kechiche vie adele tunisie

« Spielberg et ses jurés osent La Vie d’Adèle », a titré Le Monde pour saluer la remise de la Palme d’or au réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche. Osées, certaines scènes de cette romance lesbienne le sont assurément. En recevant la suprême récompense cannoise, le réalisateur de L’Esquive n’y est pas allé par quatre chemins : « Je voudrais dédier ce prix à cette belle jeunesse de France, que j’ai rencontrée durant ce film et qui m’a beaucoup appris sur l’esprit de liberté et du vivre-ensemble. Et à une autre jeunesse, pour la révolution tunisienne. Et pour leur aspiration à vivre librement, s’exprimer librement et aimer librement. » Peut-être touché par la grâce de son sujet – ou par celle de François Hollande –, le cinéaste n’a pas appelé nos banlieues à se soulever, comme il l’avait fait dans Les Inrocks (12 février 2011). À moins qu’il ait eu peur de casser l’ambiance glamour.[access capability= »lire_inedits »]
S’il est trop tôt pour juger La Vie d’Adèle, qui ne sortira sur les écrans qu’à l’automne, les médias tunisiens glosent d’ores et déjà sur cette idylle entre deux jeunes filles. À Tunis, le gouvernement dominé par les islamistes d’Ennahda a, par la voix du ministre de la Culture,  pondu un très diplomatique communiqué de félicitations : le prix est un « motif de fierté » nationale qui vient récompenser un film « particulier, pouvant susciter des réserves chez une partie du public tunisien ». Joli euphémisme. Devançant courageusement la censure des autorités locales, le producteur Brahim Chioua a annoncé au magazine Elle l’amputation d’une « scène de sexe explicite de dix minutes» que Kechiche a consenti à couper au montage pour permettre la distribution du film en Tunisie. Une distribution pourtant confinée aux salles feutrées « des festivals et non en salles de cinéma », précise Chioua. Bref, La Vie d’Adèle sera réservé aux critiques et purs cinéphiles tunisiens pendant que le vulgum pecus se consolera devant un plat de pâtes à la harissa et un feuilleton de ramadan bien niais. Liberté pour tous, disait-il…[/access]

*Photo : itélé.

Le droit d’aller en enfer

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sexe enfer decadence

sexe enfer decadence

« Le plaisir sexuel ? J’y ai droit. » Cette revendication est le mot d’ordre qu’on trouve sur la Ligne Azur, site internet recommandé par l’Education Nationale pour initier les collégiens et les lycéens à la sexualité. Sexualité ? Pas n’importe laquelle : cette sexualité que la théorie du genre aura rendue plus libre, c’est-à-dire, selon le sens actuel du mot « liberté », toujours plus soumise à l’indétermination. Les autres slogans présents sur le site, sous forme de questions que devront se poser tous les jeunes, parlent d’eux-mêmes : « Homo, bi, hétéro… où suis-je ? », « Homme, femme, trans… où suis-je ? » Où en est-on, en effet ?
L’équation est pourtant simple : « Plaisir + droit = bonheur ». Comme il n’est de plaisir plus fort que l’expérimentation sexuelle (avec les saucisses blanche et l’héroïne), on atteint aujourd’hui quelque chose comme le Paradis Terrestre, celui que les Droits de l’Homme nous avaient promis.
Soit.
Quand quelqu’un qu’on aime dit n’importe quoi, fait n’importe quoi, est sur le point de nuire à sa vie et pourrait regretter ce qu’il s’apprête à faire, on a non seulement le droit mais le devoir de l’arrêter : de jouer ici et maintenant, avec tous les égards qu’on lui doit, le rôle du réel. Car le réel laissé à lui-même serait, dans la sanction qu’il oppose aux désirs et aux délires humains, plus impitoyable que nous n’oserions l’être. La paire de claque (la gifle aller-retour) mime la dureté du réel sans en avoir l’indifférente cruauté. Il vaut mieux finir au coin qu’au bas de son immeuble : la colère d’un père contre l’enfant penché à la fenêtre est plus douce que la chute uniformément accélérée des corps dans le vide. Il vaut mieux finir en cellule de dégrisement que dans la tôle froissée de sa voiture : le châtiment juste, c’est le réel proportionné à l’homme, c’est sa sanction moins son aveuglement.
Allons-y donc pour la paire de claques qu’une telle revendication (« Le plaisir sexuel, j’y ai droit ! ») suscite (et que tout collégien devrait se prendre s’il la lançait à ses parents au retour de l’école). Le plaisir, oui, tu y as droit. C’est un droit de l’homme, comme tout ce que tu voudras et que tu obtiendras par consentement, monnayé ou non, de tes partenaires. Mais souviens-toi au passage de ceci (claque aller : la paume de la main) : « il n’y a qu’un droit de l’homme, c’est d’aller enfer. »
Qu’est-ce à dire ? Ceci : nous sommes voués au Paradis, appelés à faire, du mieux que nous pouvons, notre métier d’homme. Mais nous pouvons toujours préférer nous comporter comme des cochons. J’ai vocation à aimer ma femme et mes enfants, à éduquer ceux-ci et à chérir celle-là, en traversant l’épaisseur du quotidien ; mais, rassurons-nous, j’ai toujours le droit d’aller en enfer : de les laisser regarder des émissions débiles et de tomber amoureux de cette jeunette qui me prend pour son père. Comme l’écrivait Léon Bloy, « il n’y a qu’un malheur, c’est de n’être pas des saints » : nous avons la liberté d’un tel malheur.
Or (claque retour : les phalanges), cet enfer auquel j’ai droit, le plaisir en est, ici-bas, la préfiguration. Hanté par l’idée paulinienne selon laquelle « maintenant nous voyons confusément, comme dans un miroir » (« per speculum in aenigmate »), avant la vision « face à face » (I Cor. XIII, 12), Léon Bloy, toujours lui, notait dans son journal : « Les plaisirs de ce monde pourraient bien être les supplices de l’enfer vus à l’envers, dans un miroir. » (Le Vieux de la Montagne, 29 mai 1908).
L’idée est si forte que je pourrais me passer de toute explication : il suffit d’être attentif au plaisir et à l’expérience qu’on en a. D’abord, le plaisir, en lui-même, ne vaut rien : il n’a de sens que dans la joie d’un partage. Il est au pire un droit individuel ; au mieux, il est ce qui vient par surcroît couronner la communion des hommes : cette bonne bouteille, bue solitairement, dès l’aube, raconte davantage ma misère que cette autre, pourtant de moins bon cru, que nous partageons entre amis. La joie seule est critère quand le plaisir, laissé à lui-même, est mécanique seulement : sa répétition nous prend dans ses rouages. C’est l’alcoolique, le toxicomane, l’obsédé sexuel. C’est le ressort actuel de l’aliénation des jeunes à la pornographie et aux skins party. Selon Epicure, le père de l’hédonisme, le plaisir est frottement : son étincelle est de bien basse engeance. Il est en outre ambigu : du chatouillement au shoot d’héroïne, on le voit brouiller tous nos repères. La volupté, prise pour elle-même, est quelque chose comme une torture qui nous agrée. De toute façon, elle promet toujours moins que ce qu’elle donne : sa gueule est de bois.
« Qui n’a vu un bordel à cinq heures du matin ne peut se figurer vers quelle lassitude s’achemine notre planète. » (Cioran, Syllogismes de l’amertume) J’ajouterais : qui n’a contemplé la Tentation de S. Antoine, peinte par Jérôme Bosch ou gravée par Jacques Callot, ignore vers quelle infernale orgie se précipite l’Occident, avec l’appui, semble-t-il, de ses institutions.
« Le plaisir sexuel ? J’y ai droit. » Il est infernal, en effet, d’être ainsi pris à hauteur d’animal (le plaisir ne nous spécifie pas comme homme), d’être à la fois moins qu’humain sans être plus tout à fait ni homme, ni femme (le plaisir ignore toute distinction : l’essentiel est que ça frotte).
Si rien n’est superficiel comme une « civilisation » hédoniste, rien, pourtant, n’est plus abyssal que sa destinée.

*Photo: l’Enfer par Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue 

Des viols made in Normandy ?

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« Si les Ricains n’étaient pas là… », On mangerait des curry-wurst à Paris en saluant n’importe qui- n’importe comment.
On connaît la chanson, qui consiste à voir dans le débarquement en Normandie des GI’s l’acte le plus chevaleresque et désintéressé de toute l’histoire de l’humanité, quand des saints venus d’outre-Atlantique, sourire Colgate et Lucky Strike pleins les poches,  vinrent nous libérer de la bête immonde.
Alors que dans les années 90, après la guerre dans les Balkans où la communauté internationale reconnut  le viol  comme un crime de masse, les études universitaires se concentraient sur les viols de masse commis par l’Armée Rouge sur le front de l’est en 1945, les Américains restaient encore vierges de tout soupçon. L’histoire traditionnelle mit alors en place les clichés d’un soviétique violeur et sanguinaire, d’un Anglais gentleman et poli, d’un Américain souriant et amical distribuant des chewing-gum et du chocolat en échange d’un sourire ou de pommes made in Normandy.
Mais une étude universitaire vient de sortir aux Etats-Unis, qui remet en question cette vision idyllique du GI-Joe sympathique. Dans Ce que font les soldats : Sexe et GI américains pendant la Seconde Guerre mondiale en France, l’historienne Mary Louise Roberts, spécialiste de l’histoire de France, en s’appuyant sur les archives locales (du Havre notamment) et de la propagande militaire, tire un tout autre constat de cette époque. Derrière les baisers reconnaissants des jeunes filles libérées immortalisés par les photographes, se cache une réalité bien moins reluisante : viols et abus sexuels, bordels géants, outrages aux bonnes mœurs bref, « un régime de terreur imposé par des bandits en uniforme », selon les mots excédés d’un habitant du Havre écrivant à son maire.
La thèse de l’historienne est la suivante : la Libération de la France fut « vendue » aux soldats américains, non pas comme une bataille pour la liberté, mais comme une aventure érotique chez des françaises nymphomanes. Dans Stars and Stripes,  journal à tirage plurimillionnaire à destination des troupes, on apprend à dire en français “You are very pretty” and “Are your parents at home?” Le magazine Life, pas en reste, décrit aux boys la France comme « un énorme bordel habité par 40 millions d’hédonistes ».
De quoi donner l’envie de traverser l’Atlantique à la nage.

*Photo : « Voilà ce pour quoi nous combattons », Stars and Stripes, 9 septembre 1944

NB : N’ayant pas lu le livre qui n’est pas encore sorti dans les bonnes librairies de l’Hexagone, mais seulement un article détaillé de l’excellent New-York Times,  il n’est pas à exclure que l’ouvrage soit imprégné de puritanisme américain qu’il soit ou non teinté de féminisme.

Le droit des plus forts

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juges elisabeth levy daumier

juges elisabeth levy daumier

On les invite au « Grand Journal » de Canal +. On parle d’eux au « 20 heures ». On les retrouve en héros de séries télévisées – généralement sous les traits gracieux d’une héroïne. Ils fréquentent des journalistes en vue et les discrets cénacles où se rencontrent les gens d’influence. Il serait abusif de dire que les juges sont dans la rue.
Mais voilà belle lurette qu’ils ont quitté l’obscurité de leurs cabinets et l’austérité de leurs prétoires pour se jeter à leur façon, discrète et parfois secrète, dans la mêlée de la vie publique. Le juge d’hier, qui peuple les Fables de La
Fontaine, hante les romans de Balzac, envoie Edmond Dantès au château d’If et Jean Valjean au bagne, tenait sa puissance de l’ordre dont il était un serviteur soumis. Celui d’aujourd’hui tient la dragée haute au puissant. Bref, il a conquis une place de choix au sein de ce groupe informel qu’on appelle « classe dirigeante ».
Rien de plus légitime, dira-t-on. Sans doute. Après tout, il faut se résoudre à ce que la justice soit rendue par des hommes – et même par des citoyens qui pensent, votent et ont leur petite idée sur la marche du monde. Seulement, quand on descend dans l’arène et qu’on donne des coups, même feutrés, indirects et bien mérités, il faut accepter d’en recevoir. Or, de nos jours, le juge a des susceptibilités de jeune fille. Il peut traiter un ancien président d’« abuseur » (présumé) de la faiblesse d’une vieille dame, qualifier de « proxénète aggravé » (et toujours présumé) un ex-responsable politique porté sur la partouze. Mais que l’on s’autorise, à son sujet ou sur ses décisions, un mot plus haut que l’autre, et le voilà qui se fâche tout rouge. Vous avez dit « déshonorant »[1. Pour avoir ainsi qualifié la mise en examen de Nicolas Sarkozy par le juge Gentil, Henri Guaino fait l’objet d’une plainte de l’Union syndicale des magistrats pour « outrage à magistrat et discrédit jeté sur une décision de justice ». Le député des Yvelines et ex-conseiller de l’ex-président a refusé de se rendre à la convocation de la police.]?Au poste, et plus vite que ça ! Vous osez vous indigner de ce que l’homme qui allait devenir l’assassin de votre fille ait été lâché dans la nature malgré un pedigree chargé ? Pour vous, le « mur des cons » suffira.
Quand il est permis de traiter le chef de l’État de « sale mec » et banal d’insulter son prof, l’honneur du juge et l’autorité de la chose jugée ne sauraient souffrir la moindre atteinte. De même, seuls les magistrats seraient dispensés de « transparence ». La Justice admet que l’on espionne une vieille dame, mais quand on dévoile ses malodorants petits secrets, le Syndicat de la magistrature dénonce, avec force criailleries, une intolérable agression contre la liberté syndicale. Il s’agirait, dit-il, d’un coup porté à la sacralité de la fonction. Sauf qu’on ne peut pas jouer sur les deux tableaux : entre l’Olympe et Canal +, il faut choisir.
Il ne s’agit pas de regretter le temps où la Justice était serve, mais de prendre acte de ce que les juges sont devenus des acteurs à part entière du débat public et, par là même, de la guerre souterraine que se livrent les différents dépositaires du pouvoir pour étendre leurs sphères d’influence et leurs prérogatives respectives.
Il n’y a là rien de surprenant : si on connaît les principaux ingrédients qui composent une Justice démocratique – séparation des pouvoirs, indépendance des juges –, l’architecture institutionnelle ne détermine pas à elle seule le rapport de force entre les institutions. Montesquieu ne nous dit pas grand-chose des multiples canaux informels par lesquels passent le magistère intellectuel et l’influence politique. Ainsi, au cours d’un demi-siècle pourtant marqué par une grande stabilité institutionnelle, le rapport de force a considérablement évolué au bénéfice du système judiciaire.
Explicitement déclassés de « pouvoir » en « autorité » par la Constitution de 1958, les juges ont repris la main. Après avoir dû, des décennies durant, plier devant la raison d’État, ce sont eux qui, désormais, rappellent l’État et ses représentants à la raison. Encore une fois, on ne se plaindra pas de ce que nul ne soit au-dessus de la loi. On a néanmoins le droit, voire le devoir, d’interroger, de critiquer et, parfois, de contester la façon dont s’exerce ce pouvoir.
Dans cette reconquête, les juges ont pu compter sur le soutien d’alliés de poids : les journalistes dont ils nourrissaient les enquêtes et qui, à leur tour, donnaient à leurs investigations l’écho qu’elles méritaient. On nous assez répété que, sans cette sainte alliance, les affaires politico-financières auraient été étouffées avant de voir le jour. De fait, on doit aux forces coalisées de la presse et de la magistrature un indéniable progrès démocratique : la fin de l’impunité dont les gouvernants jouissaient dans une très large mesure. Désormais, la peur du juge peut pallier d’éventuelles défaillances du sens de l’intérêt général.
Reste que cette alliance représente une force de frappe considérable, dont on tremble à l’idée qu’elle pourrait s’exercer sans discernement. S’agissant de cette alliance, l’affaire du « mur des cons » est riche d’enseignements. La promptitude et la virulence avec laquelle le SNJ (Syndicat national des journalistes, principale organisation de la profession) a volé au secours du Syndicat de la magistrature montre que la proximité idéologique peut l’emporter sur la solidarité corporatiste.
Certes, comme le clament les honorables juristes interrogés dans les pages qui suivent, il faut créditer les magistrats de leur capacité à se départir, lorsqu’ils siègent, de leurs propres préjugés.
Reste qu’il y a pas mal de chances pour que le journaliste qui « couvre » une « affaire » et le magistrat qui l’instruit ou la juge partagent la même vision du monde et la même ambition purificatrice. Il serait exagéré d’en conclure que les uns attendrissent la viande que les autres feront cuire – autrement dit, que les journalistes arrangent le portrait du prévenu avant qu’il ne se fasse (métaphoriquement) massacrer au tribunal.
On peut comprendre qu’un dirigeant de la droite manifeste quelque réticence à l’idée d’être jugé par un adhérent du SM. De surcroît, on ne saurait exclure que la solidarité aille au-delà de la convergence idéologique spontanée. En 2001, alors qu’il enquêtait pour Le Figaro sur l’explosion de l’usine AZF, Marc Mennessier explora la piste d’un éventuel attentat, divulguant notamment le fait que l’une des victimes était vêtue de cinq pantalons supposés, selon le journaliste, protéger le sexe de l’intéressé en prévision de sa rencontre avec les vierges. Il n’est pas question de discuter cette thèse[2. Que mon confrère me pardonne, mais, tout en admettant ma parfaite ignorance du dossier, je dois avouer que l’hypothèse d’un attentat étouffé par les autorités éveille ma méfiance instinctive du complotisme.], qui valut à son auteur d’être poursuivi par le procureur pour « diffusion de fausse nouvelle de nature à troubler la paix civile ». Il demanda au SNJ, dont il était adhérent, de l’assister dans la procédure, ce qui lui fut refusé : « Pour eux, j’étais un journaliste de droite qui avait pris fait et cause pour un méchant industriel en attentant à l’honneur d’un travailleur immigré. » Un syndicat est certes libre de choisir les causes qu’il défend. Mais le plus intéressant est qu’à la suite de ce refus, l’un des dirigeants du SNJ proposa au confrère de rencontrer discrètement un membre du SM, avec lequel un rapprochement, lui dit-il, était en cours. L’objectif était de faire savoir au SM, et par ricochet, au juge qui siégerait, que le prévenu n’était pas la fripouille raciste que l’on croyait. L’affaire en resta là. Aussi anecdotique soit cet épisode, il n’en est pas moins révélateur du fond de sauce culturel dans lequel certains juges et certains journalistes s’ébrouent de concert.
Il est vrai, cependant, que cette évolution, qui a vu les juges apparaître en pleine lumière, concerne une infime minorité de magistrats instructeurs qui ont enquêté sur les malversations et autres turpitudes de responsables politiques. Le visage et le nom des milliers de juges qui officient chaque jour dans les tribunaux de la République demeurent inconnus du grand public. Par ailleurs, on rappellera à raison que, célèbres ou inconnus, tous les juges sont soumis au droit et que leur pouvoir s’arrête là où commence celui du législateur.
C’est oublier que, dans la pratique, le droit permet souvent tout et son contraire. Du reste, si le représentant élu dispose d’une légitimité supérieure à celle du juge, rien ne garantit qu’il soit moralement meilleur. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole, il faut admettre qu’entre le pouvoir politique, d’une part, et, d’autre part, la puissance de feu de juges et de journalistes coalisés, la partie est de plus en plus inégale. Pour autant, il serait absurde de prêter à ces honorables corporations un inavouable désir de domination. En vérité, elles n’ont fait que s’emparer d’un pouvoir abandonné par ceux qui étaient mandatés pour l’exercer. Reste à savoir sur laquelle de ces forces en concurrence, qu’elles soient ou non élues, pourrait reposer aujourd’hui la lourde tâche d’incarner l’intérêt général. Hélas, la réponse à cette épineuse question ne se trouve ni dans la Constitution, ni dans le Code civil.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Qui jugera les juges ? » de Causeur n°3 (nouvelle série) de juin 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.

Causeur n°3 : faites entrer les juges!

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barnavi kiejman vallini goff

barnavi kiejman vallini goff

Il paraît que Clément Weill-Raynal n’est pas sorti d’affaire, tant s’en faut, puisque le jury disciplinaire qui l’a convoqué vient de requérir la mise à pied contre cet importun. « L’auteur du mur des cons », comme le baptisait Libération dans son édition de mardi, pourrait bien payer les pots cassés du désamour entre magistrats et Français. Du scandale d’Outreau aux imprécations « potaches » du Syndicat de la magistrature, il y a de quoi s’interroger sur la dernière frange de nos élites qui rechigne à rendre des comptes. Du coup, dans notre dossier central de juin, nous mettons les pieds dans le plat : « Qui jugera les juges ? », en voilà une question qu’elle est bonne ! Notre troisième numéro distribué en kiosques revient ainsi sur la crise de confiance que traverse la justice, avec un aréopage d’auteurs que l’actualité n’a pas manqué d’inspirer.
Comme le résume Elisabeth Lévy, aujourd’hui le juge « tient la dragée haute au puissant » et, flanqué du journaliste, s’est « emparé d’un pouvoir abandonné par ceux qui étaient mandatés pour l’exercer», au risque de confondre verdict et idéologie. Nos politiques déserteurs seraient donc les vrais coupables des errances du siège comme du parquet ? Le sénateur socialiste André Vallini, longuement interviewé par Gil et Elisabeth, dément pourtant tout angélisme de la gauche qui a accompli son aggiornamento sécuritaire et jeté aux orties les vieilles lunes gauchistes du Syndicat de la magistrature. Justement, les juges ne se contentent plus de trancher : ils invectivent et épinglent à tout bout de champ ! La faute au narcissisme éhonté des magistrats, plus qu’à une logique corporatiste, nous explique l’avocat et ancien ministre Georges Kiejman. Ses conclusions ne rejoignent que partiellement le démontage de l’angélisme auquel s’adonne Philippe Bilger, qui a longtemps officié en robe d’hermine avant d’enrichir nos colonnes. L’ancien bâtonnier du barreau de Paris Christian Charrière-Bournazel relativise ce jugement. D’après lui, heureusement, la plupart des juges seraient d’une intégrité et d’une neutralité sans failles. En démocratie, les pouvoirs s’équilibrent et le politique élu au suffrage universel a notamment recours aux conseils avisés du juge administratif. Halte ! s’écrie Malika Sorel, révoltée par le rapport du conseiller d’Etat Thierry Tuot recommandant au président de la République d’adapter la société française… à ses immigrés. Citations à l’appui, l’essayiste nous démontre que ce plaidoyer différentialiste n’est pas une chance pour la République. Nous prendrons enfin un peu de champ historique avec Anne-Marie Le Pourhiet, qui retrace la généalogie du conflit entre juges et politiques : avec le « triomphe de la subjectivité » dans les prétoires, le spectre des parlements d’Ancien Régime nous tendrait les bras…
Tout aussi politique, la Manif pour Tous et ses retombées n’ont pas fini de défrayer la chronique et d’effrayer les chroniqueurs. La vague de mobilisation retombée, tout comme celle de panique en face, il est temps de disséquer ce mouvement inattendu. Cruel mais juste, le sociologue Jean-Pierre Le Goff souligne le désarroi d’une gauche en fringale de projet social face à la dynamique enclenchée par Frigide Barjot. À force de « vouloir rééduquer un peuple considéré comme « beauf » et « arriéré », la gauche est passée complètement à côté de son sujet : c’est bien beau de bouleverser « la conception de la vie et de la filiation » au nom de l’égalité, encore faut-il savoir s’adresser aux familles, surgeon d’une France catholique et conservatrice que le PS a effacé de son logiciel. Que dirait-il donc de la Pologne conservatrice héritière de Lech Walesa, membre de l’Union européenne qui refuse la moindre union civique à ses homosexuels ? Paulina Dalmayer ausculte pour nous le cas Walesa et ses sorties de « troglodyte » mal embouché.
Point de vue original s’il en est, Walthère Malissen perçoit dans la loi Taubira la défaite posthume de mai 68 puisque l’ordre du mariage s’offre désormais à tous, loin des slogans ravageurs qu’Enragés et situs inscrivaient sur les murs du quartier latin. La logique des droits individuels étant arrivée à terme, la gauche de gouvernement a scellé l’union du conservatisme social et du libéralisme. Vive les mariés !
De nos jours, pas de mariage sans DJ. Las, Elisabeth Lévy nous rappelle que la « gauche gramophone » repasse « ses disques usés » contre l’éternelle bête immonde tout en s’inquiétant du radicalisme de cette « minorité morale » pour laquelle « il y a des lois au-dessus de la République ». Une France catholique luttant « pour quelque chose qui a déjà disparu » soulève l’enthousiasme de Marie-Noëlle Tranchant, fière des jeunes engagés aux côtés de Frigide Barjot. Mais comme nous apprécions toujours les sons de cloche dissonants, nous avons convié Joseph Macé-Scaron, rédacteur en chef à Marianne, à nous livrer une défense et illustration du mariage pour tous.
Comme chaque mois, nous vous offrons l’agence de voyages la plus rapide de l’hexagone puisque, pour le prix d’un seul numéro, vous voguerez de Téhéran au bocage de Notre-Dame-des Landes, après un petit crochet par les permanences UMP savoyardes.
En plus de nos rendez-vous récurrents – journal d’Alain Finkielkraut et « moi » de Basile de Koch, chronique post mortem de Philippe Muray et Carnets de Roland Jaccard – deux nouveautés attendent votre lecture attentive. Pour le côté sérieux, un épais dossier consacré à François Furet et à la Révolution française, thème d’une biographie signée Christophe Prochasson, met aux prises les historiens Elie Barnavi et Jean-Clément Martin. Le premier a intimement connu François Furet dont il brosse un portrait amical donc sans complaisance : antirobespierriste convaincu, l’auteur du Passé d’une illusion a fini en orphelin de la gauche sans épouser le conservatisme d’une droite avec laquelle il rivalisa d’anticommunisme. En revanche, selon Jean-Clément Martin, Furet ne parvint jamais à se départir de son idéalisme marxiste liant la révolution bolchévique à sa devancière de 1789. On ne se refait pas…
Rassurez-vous, le frivole comparaît aussi dans nos pages. La preuve : Jérôme Leroy inaugure sa nouvelle rubrique « C’était écrit » par un parallèle osé entre la proustienne Odette de Crécy et l’ultra cathodique Nabilla. Vous pouvez courir acheter Causeur, la séance est levée !

Attention : les abonnements démarrent désormais avec le numéro suivant.  Si vous souhaitez débuter le vôtre avec le numéro de juin, faites-en la demande à clients@causeur.fr.