C’est un spectacle bien pénible, et pourtant ! Ces jeunes gens qui lèvent le poing, le visage sévère, concerné, résistant, pour eux ce n’est pas grave, il n’y a pas mort d’âme. Pour eux rien n’est perdu. Leur vie est devant eux. Plus tard, peut-être, espérons-le malgré tout, ils recracheront la vaine emphase dont ils s’emplissent maintenant. Ils auront honte de ce lyrisme tribal et mécanique, de cette pose facile et avantageuse qu’ils prennent sans réfléchir, de ce grand frisson collectif qui les anime. Un jour peut-être, dans leur âge mûr, brûleront-ils les lauriers qu’une intelligentsia complaisante et infantile leur décerne, au terme des combats gagnés d’avance qu’ils sont si fiers de livrer aujourd’hui. Peut-être s’en voudront-ils d’avoir mangé l’âme de leur camarade pour assouvir leur faim de luttes en noir et blanc. Peut-être se repentiront-ils d’avoir transformé en stérile icône du manichéisme, cette religion politique aussi triste que comique, un jeune homme de chair et de sang. Peut-être. Cela dépend d’eux et d’une existence qui les attend, ouverte et disponible, j’ose l’espérer, au travail du temps et de leur conscience.
Clément Méric n’aura pas cette chance. Clément Méric, pauvre jeune homme si pur, si théorique, si peu incarné, où es-tu aujourd’hui ? Toi qui combattais tout le mal du monde et de la « société » à travers toutes les causes disponibles sur le vaste marché de l’indignation, où est ton âme maintenant? Qui parlera pour elle à Dieu et à ses saints ? Qui intercédera pour toi auprès du Créateur ? Le mal qui était en toi, quand le verras-tu ? Il faut en vouloir à ton jeune meurtrier qui paraît tant te ressembler, l’héritage culturel en moins, de t’avoir privé du jour où tu aurais pu jeter quelque lumière sur ton péché. Oui, ton péché. Celui qui occulte la noirceur commune de ton âme. Qui rejette hors de toi, sur les bouffeurs de viande, sur les capitalistes, les homophobes, les racistes, les sexistes, les réacs, les cathos, les fascistes, tout le mal que chaque homme est capable de faire à l’homme. Et il faut en vouloir aussi à tous ceux qui te tressent des lauriers grotesques et indignes de ton front humain, trop humain, de militant immature. À ceux qui t’ensevelissent sous leurs hommages indécents. Certes, ils ne sont pas criminels ceux-là, et il n’est pas question ici de rejeter sur eux un meurtre qu’ils n’ont pas commis. Pas question de répondre à l’indécence par l’indécence. Mais l’on doit à la vérité de dire qu’ils sont menteurs. Tu ne fus pas la victime innocente d’un mal étranger.
Tu avais la vie devant toi Clément Méric, pour apprendre le sens du tragique et devenir un homme. Mais par la conjonction tragique d’une violence criminelle et d’un enthousiasme mensonger, tu ne fus qu’une icône. A moins que Dieu, dans son infinie charité, ne soit plus clément, ne soit plus humain, que tu ne le fus jamais.
Clément Méric n’est pas une icône
Intégration : l’Etat mal conseillé
Les enjeux des questions d’immigration-intégration sont trop lourds de conséquences pour que l’on puisse se résoudre à taire les erreurs de nos gouvernants. Si, au moins, elles les conduisaient à modifier leur trajectoire ! À défaut d’une élite clairvoyante et visionnaire, nous aurions au moins une élite capable de lever le pied de l’accélérateur alors que notre société s’approche dangereusement du ravin. En l’espèce, le rapport intitulé « La grande nation pour une société inclusive » que le conseiller d’État Thierry Tuot a rédigé, à la demande du premier ministre Jean-Marc Ayrault, est un morceau d’anthologie. Il convient de le conserver précieusement dans un musée national afin qu’il puisse témoigner auprès des générations futures de l’esprit du commandement de notre époque.
La colonne vertébrale de ce rapport se résume à affirmer que les Français sont responsables de l’échec de l’intégration des immigrés et de leurs descendants et que l’État n’a rien fait, ou presque rien, pour la favoriser. L’État y est accusé d’avoir détruit une partie des outils de la politique d’intégration, à savoir, selon l’auteur, « les crédits, les établissements, les personnels compétents et les associations les plus actives ». [access capability= »lire_inedits »]Le rapport néglige l’importance des investissements financiers consentis par la collectivité : rénovation urbaine, ZEP, ZUS, ZFU ; sans compter les politiques de prise en charge familiale et de santé. Il propose d’entériner l’impuissance de l’État à faire respecter les frontières de la République et recommande l’octroi à tous les clandestins jugés non-éloignables d’un « titre de tolérance », prélude à leur régularisation. Mais pas un mot sur l’École, ni sur les voies à emprunter pour endiguer le fléau de l’échec scolaire qui plombe les résultats de la France dans le classement PISA. Pis, l’auteur recommande d’offrir la nationalité française à toute personne qui a accompli sa scolarité en France, comme si l’École continuait de jouer son rôle intégrateur.
Le conseiller d’État (que l’on suppose issu des meilleures écoles de sciences politiques de la République) va jusqu’à moquer l’attachement des Français à leurs grands principes : « Encore plus périphérique, et stratosphérique même, l’invocation rituelle, chamanique, des Grands Concepts et Valeurs Suprêmes ! […] Droits et Devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation Française ! Patrie ! Identité ! France ! […] Dans quel monde faut-il vivre pour croire un instant opérante la frénétique invocation du drapeau ? […] Au XXIe siècle, on ne peut plus parler en ces termes à des générations de migrants […] On ne peut plus leur tenir un discours qui fait sourire nos compatriotes par son archaïsme et sa boursouflure ». La nation française, finalement, résisterait trop « à accepter une évolution de son paysage mental », c’est-à-dire à mieux accepter les normes collectives des immigrés. Dans un passage assez épique sur l’incursion de la religion dans l’espace public, il met sur un même plan coiffe bretonne, chèche, béret et foulard islamique. Bref, l’intégration se fera si on la vide de sa substance et qu’elle cède la place à l’inclusion, concept qu’il emprunte au chercheur Hugues Lagrange, dixit Hugues Lagrange lui-même[1. France Culture, « L’Esprit public » du 19 mai 2013.]. L’inclusion, c’est que les Français acceptent que la nation France, reflet de leur identité en tant que peuple, s’efface pour céder la place à une juxtaposition de communautés. C’est le sarcasme de Bertolt Brecht pris au pied de la lettre : « Ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »
Le plus inquiétant, c’est que certains arguments développés dans le rapport de Thierry Tuot sont identiques à ceux que j’ai entendus lors d’un entretien à l’Élysée avec l’un des conseillers du Président de la République. François Hollande est-il lui-même sur cette ligne différentialiste ? Je ne saurais me prononcer sur ce point. Il est clair, cependant, que les mesures adoptées depuis son élection ne sont pas de bon augure pour la préservation de la concorde civile.[/access]
*Photo : Mohamed Dubois, le film.
Passe ton bac à 1.5 milliard d’euros d’abord !
On apprend que le principal syndicat des chefs d’établissement (SNPDE) s’alarme du coût du baccalauréat. Comme ces gens-là savent communiquer, ils nous expliquent que cette épreuve coûte 1 milliard et demi d’euros. Au moment où un Etat aux abois qui va prendre ses ordres austéritaires tantôt à Bruxelles tantôt à Berlin tout en feignant à chaque fois, dans le déni le plus total, d’avoir mis les points sur les i, il est sûr que lancer un tel chiffre, dépassant symboliquement le milliard, ça crée tout de suite un remous dans l’opinion.
Faire passer le baccalauréat à une classe d’âge couterait donc d’après les chefs d’établissement l’équivalent presque exact du contrat que vient de décrocher Vinci pour un métro au Quatar. Et vous aurez beau dire, c’est quand même plus sérieux de vendre des rames aux rois du pétrole que de dépenser son pognon à faire réfléchir des adolescents plein d’hormones sur les équations différentielles, la passion ou Tacite.
Ou si vous voulez, la dette publique de la France étant fin 2012 de 1800 milliards et des bannettes, on pourrait sensiblement baisser cette dernière en mettant un moratoire sur l’organisation du bac pendant à peu près 1500 ans. Il faut y réfléchir. Sérieusement. Le Bac ne date que de Napoléon. Et si la France a très bien vécu 1500 sans lui avant l’Empereur, elle pourra bien vivre 1500 sans lui après François Hollande.
Et puis honnêtement, à quoi sert le bac ? Finalement, le bac, c’est comme le service militaire, ça ne sert plus à rien. Ca ne sert plus à rien parce que nous sommes de moins en moins une nation et de plus en plus une entité administrative et commerciale fonctionnant très moyennement bien d’ailleurs au coeur de l’Europe nouvelle, une province périphérique de la mondialisation. A l’occasion, on se rappelle qu’on a une dissuasion nucléaire et on nous écoute un peu à l’ONU. Mais j’attends le moment où le syndicat des chefs de centres nucléaires expliqueront que l’entretien des missiles, c’est trop cher, qu’on ne peut plus se le permettre et d’ailleurs est-ce que c’est bien utile, une bombe nucléaire française quand on a le parapluie américain ? Après tout, on est bien assez fort encore pour intervenir seul au Mali comme des grands. Mais j’attends également le syndicat des chefs d’entrepôts des EBR et autre VAB pour nous expliquer que ces blindés légers sont ruineux et obsolètes alors qu’on peut tout voir avec des satellites et bientôt tuer tout le monde avec des drones.
Non, vraiment, on voit bien que le bac, il faut en finir. 1 milliard et demi. Alors qu’on en est à gratter sur le quotient familial.
Qu’importe si le compte fait par le SNPDE est aussi spécieux que celui d’un bilan comptable de Goldman Sachs avant la crise des subprimes et que les proviseurs ajoutent à l’organisation des épreuves elles-mêmes (moins de cent millions) le coût de trois semaines de cours non donnés, le dédommagement des professeurs devant se déplacer ou corriger les copies. Qui vit avec des enseignants dans son entourage sait les montants somptuaires dont sont gratifiés les enseignants pour ces tâches. Qu’importe si les professeurs n’ayant pas le don d’ubiquité ne peuvent pas et donner des cours et faire passer le bac.
Qu’importe, encore, si ce ne sont pas eux qui fixent les dates de l’examen et se retrouvent eux aussi, coincés dans un faux troisième trimestre avec des emplois du temps désorganisés, à faire au mieux du bachotage, au pire de la garderie. On s’étonne après de se retrouver comme hier avec un prof de maths suspendu parce qu’il a passé un film d’horreur en classe, Saw 1 en l’occurrence. Il aurait pu faire pire, il aurait pu leur passer Ressources humaines de Laurent Cantet, un film d’horreur aussi, mais sur le management moderne.
Quelles sont les arrières pensées d’un tel chiffre présenté comme « caché » par les médias pour qui la rue de Grenelle qui paie ces feignasses de profs est l’antre de tous les gaspillages et la mère de toutes les paresses ? On peut penser qu’il s’agit effectivement, idée dans l’air depuis l’arrivée de Peillon, d’en finir avec les grandes vacances dans un premier temps, cet insoutenable privilège des enseignants.
Puis, dans un deuxième temps, après le tollé des familles et des professionnels du tourisme qui verront disparaître le mois de juillet, de transformer le bac en un contrôle continu tout au long de l’année. L’examen disparu, ce seront les universités autonomisées qui organiseront leurs propres examens d’entrées, ce qui est déjà le cas. Et ce qui restait d’égalité républicaine avec le bac aura donc vécu. Ce n’est pas grave, de toute façon, la République comme les retraites, la santé et les moteurs diesels doit d’abord et avant tout se mettre aux normes européennes.
Juges partout, démocratie nulle part!
La France a toujours manifesté une réticence certaine à l’égard du pouvoir des juges, comme en témoigne encore notre Constitution, qui préfère le terme d’« autorité judiciaire » à celui de « pouvoir judiciaire ». Toutefois, les choses ont beaucoup évolué depuis la présidence gaullienne.
Déjà, à la fin de l’Ancien Régime, les rois de France s’efforcèrent d’éviter la sanction judiciaire de leurs actes. En 1641, dans son énergique édit de Saint-Germain-en-Laye, Louis XIII « défend aux parlements et autres cours de justice de prendre à l’avenir connaissance des affaires d’État et d’administration ». Les révolutionnaires, méfiants à l’égard de cours composées d’aristocrates suspectés de constituer une force réactionnaire d’opposition aux réformes, ont ensuite confirmé, dans la loi des 16 et 24 août 1790, l’interdiction faite aux tribunaux de connaître du contentieux administratif. Ce principe devait donner naissance, en l’an VIII, à notre juridiction administrative, coiffée par le Conseil d’État initialement placé « sous la direction des consuls » et dont les membres étaient nommés et révoqués « à volonté » par le premier d’entre eux.
Dans le même esprit, l’idée d’un contrôle de la loi par les tribunaux a toujours été considérée comme iconoclaste dans un pays pétri de l’idée rousseauiste selon laquelle « la loi est l’expression de la volonté générale ».[access capability= »lire_inedits »] La loi des 16 et 24 août, confirmée par la Constitution de 1791, ajoute donc : « Les tribunaux ne pourront, ni directement ni indirectement prendre part à l’exercice du pouvoir législatif, ni empêcher ou suspendre l’exécution des décrets du corps législatif sanctionnés par le Roi, à peine de forfaiture. » Le Code pénal de 1810 punira de dégradation civique les magistrats coupables d’une telle lèse-majesté démocratique. Cette même loi de 1790 avait aussi prévu l’élection de tous les juges pour « véritablement purifier le passé ».
Dans une conception révolutionnaire qui révoque la tradition et la coutume pour consacrer des individus doués de conscience et de raison, libres de toute appartenance, seule la loi, expression de la volonté du peuple ou de ses représentants, peut-être source de droit. Les juges doivent donc se borner, dans les litiges qui leur sont soumis, à être les « bouches de la loi », c’est-à-dire à appliquer servilement la volonté de la nation. En conséquence, chaque fois qu’un contrôle de constitutionnalité de la loi a cependant été envisagé, il a été confié à un organe politique et non pas aux tribunaux.
C’est sous l’influence anglo-saxonne et celle d’un droit européen d’inspiration germanique que la méfiance à l’égard des juges s’est progressivement estompée après la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, la personnalité du général de Gaulle et les circonstances de la naissance de la Ve République ont encore perpétué, au début du régime, une forte prégnance de la raison d’État et une hiérarchie des valeurs que le Général exprimait en ces termes : « Souvenez-vous de ceci : il y a d’abord la France, ensuite l’État, enfin, autant que les intérêts majeurs des deux sont sauvegardés, le droit »[1. Jean Foyer, Sur les chemins du droit avec le Général − Mémoires de ma vie politique − 1944-1988, Fayard, 2006, p.7).]. C’est donc après la disparition du Général que les juridictions de tous niveaux ont progressivement réinvesti l’espace.
Dès 1964, la Cour de justice des communautés européennes (CJCE), ancêtre de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), émet une série d’oukases affirmant la primauté inconditionnelle du droit européen (traités, règlements, directives, décisions …) sur le droit interne, y compris constitutionnel, des États-membres. L’audace et l’obsession uniformisatrice des juges de Luxembourg, qui ne se sont guère démenties depuis, seront complétées par celles des juges de Strasbourg – qui commencent d’ailleurs à agacer beaucoup de monde.
La France est alors accusée d’être en retard et désignée comme le pays à la traîne, le mauvais élève qui lambine sur la voie du progrès inéluctable. On répète que « c’est seulement en 1974 » qu’elle a ratifié la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales signée en 1950, comme si ces vingt-cinq années avaient été « perdues » pour cause de honteuse indifférence aux droits de l’homme. Ce ne sont évidemment pas les libertés mentionnées dans ce texte qui gênaient nos dirigeants, mais le fait que le contrôle de son application soit confié à une Cour européenne siégeant à Strasbourg, dont la jurisprudence allait s’imposer aux États signataires. Jean Foyer avait mis le général de Gaulle en garde contre le risque qu’il y avait à placer ainsi la France sous tutelle de juges européens. Au conseil des ministres suivant, après que Couve de Murville eut exposé l’intérêt de ratifier la Convention, le Général conclut, en s’adressant à son garde des Sceaux: « J’ai lu votre note. Vous m’avez convaincu. La Convention ne sera pas ratifiée. La séance est levée. » La France a fini par rejoindre ensuite docilement le troupeau. Mais nous vérifions depuis lors combien de Gaulle et Foyer avaient vu juste, puisque 99 % du droit dit « de la Convention » est purement jurisprudentiel et intégralement composé des interprétations fort subjectives de la Cour, souvent fondées sur des méthodes aussi fantaisistes qu’imprévisibles. Les protestations étatiques se multiplient et la Cour fait l’objet de critiques récurrentes et vives. À la suite du tollé provoqué par la condamnation de l’Italie pour la présence de crucifix dans les salles de classe et celle de la Grande-Bretagne pour la privation du droit de vote des détenus, les Anglais ont même voulu profiter de leur présidence du Conseil de l’Europe pour organiser à Brighton, en avril 2012, une conférence dont le but explicite était de réduire les pouvoirs de la Cour en exigeant qu’elle respecte davantage la subsidiarité et la marge nationale d’appréciation des États dans l’interprétation de la Convention.
Encerclés par les juges européens, nous le sommes aussi par les juges nationaux qui se sont considérablement enhardis depuis les débuts de la Ve République, d’autant que la construction européenne, très inspirée du modèle allemand, a inoculé en France le culte germanique de l’État de droit (Rechtsstaat). La « prééminence du droit », sans cesse rappelée dans les traités et la jurisprudence européens, a fini par triompher de la gaullienne et souverainiste raison d’État – et peut-être de la démocratie qui allait avec.
Le 16 juillet 1971, quelques mois après la mort du général de Gaulle, le Conseil constitutionnel, initialement conçu pour défendre les prérogatives de l’exécutif, commet un « coup d’État de droit ». En censurant une disposition législative qu’il juge contraire à la liberté d’association Il se reconnaît en effet soudain compétent pour contrôler, non plus seulement les règles de compétence et procédure parlementaires, mais aussi la conformité du contenu des lois au préambule de la Constitution où sont mentionnés les principaux droits et libertés des citoyens. Il s’arroge ainsi le droit de contrôler les choix politiques du législateur. Puis Valéry Giscard d’Estaing étend la saisine du Conseil à 60 députés ou 60 sénateurs, c’est-à-dire à l’opposition parlementaire qui ne va pas se priver de cette nouvelle arme. Enfin, la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, initiée par Nicolas Sarkozy, boucle la boucle en créant la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) – le rêve de Robert Badinter est réalisé. Celle-ci permet à tout justiciable qui soutient que la loi applicable à son procès contient une disposition contraire aux droits et libertés garantis par la Constitution de demander le renvoi de cette question au Conseil constitutionnel après un filtrage par le Conseil d’État ou la Cour de cassation. Si le Conseil estime qu’il y a bien une violation, il abroge purement et simplement la disposition de loi en cause. Autrement dit, il « corrige » a posteriori le travail du Parlement.
Pour compléter le tableau, peu de temps après la fameuse décision de 1971 et sur invitation du Conseil constitutionnel, la Cour de cassation (1975), puis le Conseil d’État (1989) se sont lancés dans le contrôle de conformité des lois au droit international et européen. En clair : n’importe quel juge judiciaire ou administratif de base peut désormais écarter, dans un litige qui lui est soumis, l’application d’une loi française qu’il juge contraire au droit international ou au droit européen, c’est-à-dire, en réalité, à la jurisprudence de juges européens parfaitement inconnus des Français, qui n’ont de compte à rendre à personne et dont on ne s’inquiète peut-être pas assez de la « traçabilité ».
Autant dire qu’à l’absolutisme démocratique de Rousseau selon lequel la loi est « toujours droite et ne peut errer » s’est substituée une méfiance généralisée à l’égard du législateur qui conduit à l’enserrer dans un filet de normes posées par des juges non élus et politiquement irresponsables. Les normes de référence dont se servent ces juges pour censurer la loi (ou la valider, selon leur bon plaisir du jour) sont extrêmement vagues et floues (liberté, égalité, dignité, nécessité, ordre public, etc.) et leur confèrent un pouvoir d’appréciation absolument discrétionnaire. La Cour européenne des droits de l’homme « invente » le droit qui lui plaît à longueur d’arrêts. Sauf dans les très rares cas où la Constitution est précise, il en va de même du Conseil constitutionnel qui extrait les principes qu’il veut (ou ignore ceux dont il ne veut pas) du préambule de la Constitution. Lors de l’inauguration de la QPC, le 1er mars 2010, le président Sarkozy a prononcé devant le Conseil un discours parfaitement schizophrène vantant les mérites de l’État de droit et du contrôle des lois tout en mettant aussitôt en garde contre le « gouvernement des juges »… qu’il venait pourtant officiellement d’aggraver !
Quant aux magistrats qui rendent la justice au quotidien, il convient de replacer leur pouvoir dans le contexte sociologique et juridique existant, indépendamment de la « politisation » et des excès de zèle de certaines individualités légèrement sectaires.
Des lois mal écrites, dont certaines votées sur ordre de lobbies vindicatifs mus par le ressentiment et l’« envie du pénal », confondant le juge et le psychothérapeute, abandonnent chaque jour aux tribunaux le soin de procéder à l’application de notions parfaitement subjectives qu’ils manipulent avec plus ou moins de maladresse. Les juges n’ont jamais que les pouvoirs qu’on leur donne, et il est certain que plus les textes qu’ils doivent appliquer sont flous, contradictoires, lacunaires, confus, incohérents voire inintelligibles, plus ils sont livrés à leur subjectivité et parfois contraints de « gouverner ». Ceci est vrai à tous les niveaux et dans toutes les juridictions. Quand le législateur ne règle pas convenablement la question du port des insignes religieux dans le secteur privé et que le Conseil constitutionnel lui-même donne une définition obscure de la laïcité, le juge ordinaire fait ce qu’il peut pour trouver un critère et les politiciens ont ensuite beau jeu de condamner son choix. Quand la loi pénale abandonne discrétionnairement l’application des peines à des magistrats qui peuvent les réduire à volonté de telle sorte que la peine exécutée n’a plus rien à voir avec la peine prononcée et que le sentiment d’incohérence judiciaire grandit, la responsabilité en incombe sans doute autant à ceux qui votent la loi qu’à ceux qui l’appliquent.
Pour autant, la lecture des rapports annuels de la Cour de cassation ne trompe pas sur la revendication des magistrats contemporains d’initier et de créer le droit en concurrence avec le législateur, voire même parfois contre la volonté de celui-ci. L’activisme judiciaire à tous les niveaux rappelle les comportements judiciaires corporatistes de l’Ancien Régime[2. Jacques Krynen, L’État de justice, France XIIIe-XXe siècle − Tome 2 − L’Emprise contemporaine des juges, Gallimard, nrf, 2012).].
Il est, à cet égard, parfaitement symptomatique que chaque fois qu’est remise au goût du jour l’idée d’une démocratisation de la désignation des juges par un système électif approprié, les magistrats poussent immédiatement des cris d’orfraie en invoquant la « technicité » de la fonction et donc le nécessaire maintien du mode de recrutement et de formation actuels. Ceux qui ont l’audace de suggérer une forme d’électivité des juges, pourtant empruntée à l’idéologie de gauche, font l’objet des sarcasmes et se trouvent épinglés sur le « mur des cons » du Syndicat de la magistrature ! Touche pas à mon corps !
Tout démocrate devrait conserver à l’esprit la formule de Roederer à la Constituante : « Le pouvoir judiciaire, le pouvoir d’appliquer les lois est le plus voisin du pouvoir de les faire : il y touche de si près qu’il ne peut jamais être aliéné par le peuple. » C’est pourtant cette aliénation que consacre la post-démocratie contemporaine.[/access]
*Photo : elikozoe.
Fillon a une bonne droite
François Fillon, quoi qu’il arrive, sera candidat à la Primaire UMP de 2016 pour tenter de s’ouvrir le chemin de la présidence de la République en 2017.
On ne se moque plus de celui dont on se gaussait, du falot, de l’effacé, du vélléitaire Fillon. À Des paroles et Des actes (France 2), dans un registre rassurant, tranquille, parfois ironique devant certaines questions peu pertinentes ou superficielles, il a crevé l’écran. Réussite médiatique d’autant plus spectaculaire que ses analyses, ses subtiles provocations et son projet, loin d’être altérés, étaient au contraire mis en évidence grâce à la parole sereine qui les proférait.
François Fillon a déclaré qu’il n’aspirait pas à devenir président « par envie » mais « par devoir » parce que la crise qui affectait notre pays était d’une gravité exceptionnelle et qu’elle allait durer.
Le piquant – je ne crois pas que la répétition ait été due au hasard – tient à l’attitude ostensiblement calculée, lourde à force d’être répétée, de Nicolas Sarkozy cherchant à nous persuader qu’un jour son retour serait nécessaire et que « par devoir », il accepterait cette charge. S’il ne s’agissait pas de la France et de son avenir, cette tactique cousue de ressentiment revanchard, singeant De Gaulle sans la substance qui va avec, serait seulement risible.
François Fillon, sans sembler gêné par le quinquennat dont il avait été le Premier ministre, a exposé ses idées, sa vision de la politique et les mesures qu’il mettrait en oeuvre à partir du moment où il serait le seul maître à bord, le chef de l’Etat. Il n’est pas interdit de s’assigner une ultime ambition.
Il a invoqué, tout naturellement, son désir, après avoir servi Nicolas Sarkozy, de communiquer directement avec les citoyens, de faire connaître les axes de sa future action et la personnalité présidentielle qui serait la sienne. Il a précisé – ceci est capital – que 2017 ne serait pas la revanche de 2012 mais représenterait, pour notre pays, une page nouvelle adaptée à l’état de la France, de l’Europe et du monde.
Le vice de cette émission qui pourrait être remarquable, parce que son principe et ses séquences sont excellents, tient à mon sens à la faiblesse des questionnements. A l’exception de François Lenglet qui, malgré ses tableaux, parvient tout de même à dialoguer et à presser, rien de décisif ne sort jamais des interventions de David Pujadas – « on en reparlera » répété sans mesure – et de Jeff Wittenberg qui regarde sans cesse par le petit bout de la lorgnette le petit bout de la lorgnette.
On en était à attendre avec impatience la confrontation entre le ministre Cazeneuve choisi par Matignon pour ce débat et François Fillon. Le premier est sans doute compétent mais très bavard. Il a quelque chose de Cahuzac, évidemment en plus moral, moins percutant, avec un côté « bon élève appliqué » un tantinet ennuyeux. François Fillon, sans le prendre de haut, n’a tout de même pas pris sa contradiction au tragique. Il n’y avait d’ailleurs pas de quoi, en effet.
Tout au long Des paroles et Des actes, j’ai patienté, espéré. A bien considérer le passé de François Fillon et son ambition d’aujourd’hui, il n’y avait au fond qu’une seule question, mais fondamentale, à lui poser. François Fillon s’étant affirmé solidaire de la politique de Nicolas Sarkozy, il convenait de l’interroger alors sur la manière dont il compterait s’y prendre pour allier sa fidélité à son inévitable opposition à Sarkozy, puisque ce dernier sera motivé par sa volonté de revanche mais aussi par l’obsession de renvoyer Fillon à son statut de loser et d’homme sans caractère. Le crime de lèse Sarkozy ne pourra demeurer impuni.
Comment l’ancien Premier ministre, dès lors que la compétition le mettra forcément aux prises avec Nicolas Sarkozy, parviendra-t-il à se frayer une voie intelligente et comprise entre ce qu’il a été et validé et ce qu’il se propose d’accomplir pour demain ? Il a dû réfléchir à cette configuration et considéré qu’il fallait d’abord, sans illusion, rappeler à Sarkozy ses promesses de vaincu puis, si elles étaient oubliées, tenter sa chance contre lui redevenu citoyen ordinaire. Plus du tout statue du Commandeur puisqu’un Commandeur défait n’est et n’a plus de statue, pas davantage « lapin Duracel » agité en permanence, mais un homme dont peut-être on se sera lassé avec son style, sa suffisance, son incoercible besoin de se remettre en piste et d’entraver donc le destin politique des plus plausibles de ses rivaux. François Fillon s’est déclaré si tôt parce que, faute de véritable inventaire, il n’y avait pas d’autre moyen pour faire bouger les lignes et empêcher le ronron d’une machine au seul service de Sarkozy par l’entremise de Copé. Fillon sait bien que pour 2016 comme pour 2017, il devra convaincre bien au-delà du fait qu’il n’est pas, et heureusement, Sarkozy.
Les oiseaux de mauvais augure, surtout les prétendus spécialistes et analystes qui gravitent autour de l’ancien président stimulés, il est vrai, par celui-ci tellement empli de soi qu’il n’imagine pas pouvoir, au sein de son propre camp, être combattu, tournent en dérision François Fillon qui n’aurait pas stature de ce à quoi il prétend. Patrick Buisson s’y met à son tour et voit dans le populisme chrétien des opposants au mariage gay la continuation de la lutte pour « les valeurs » de Nicolas Sarkozy qui serait seul recours. On cauchemarde quand on entend évoquer les valeurs ( sans doute au sens propre!) de notre ancien président et de notre conférencier « bancaire ».
Buisson, conseiller de moins en moins dans l’ombre, la Droite forte et les adeptes de Sarkozy oublient que cette dernière marche, pour Fillon, sera probablement, par son caractère décisif et sans rattrapage possible, l’opportunité de révéler qui il est vraiment, son intelligence, sa force et, sous une apparente froideur, la flamme de son orgueil et son obsession de poser les bases d’une droite honorable, à la fois consciente des errements d’hier et désireuse de sortir d’une personnalisation vulgaire et à la longue destructrice.
Au fond, cette droite d’avenir ressemblera à un centrisme mais qui serait opératoire et fiable. Un état d’esprit dans une structure organisée et classique. Fillon sera peut-être, par certains côtés, un Bayrou mais qui aurait des troupes, des alliés, un parti et donc toute chance pour, conciliant morale, compétence et vérité, gagner demain (Le Parisien, Le Monde).
Il serait d’autant plus impudent et imprudent de prendre le futur de François Fillon à la légère qu’en dehors d’une majorité de militants UMP encore fixés mécaniquement sur Sarkozy, les sympathisants de droite, les électeurs n’ayant voté pour François Hollande que pour favoriser la retraite de son prédécesseur, les tenants d’un libéralisme civilisé, toute une France profondément hostile même à une social démocratie tiède, ont choisi de privilégier l’avenir et ses chances plus que le vaincu et son passé. François Fillon donc plus que Nicolas Sarkozy. Le second n’est pas crédible en sauveur- une expérience a suffi- quand le premier n’a jamais été en position de donner sa pleine mesure. Avoir été sous les ordres de Sarkozy ne disqualifie pas Fillon pour espérer présider mieux que lui. Il saura au moins ce qu’il ne faudra absolument pas accomplir ni être.
Si Fillon gagne la primaire UMP de 2016, sa position infiniment claire et nette sur le FN, loin de lui faire perdre du crédit, évitera de donner un lustre supplémentaire à ce parti que le socialisme maladroit ou se croyant trop habile ne cesse pas d’amplifier. Sarkozy, pour sa part, s’il l’avait brillamment étouffé en 2007, lui a en 2012, par un déplorable opportunisme, insufflé une vigueur redoutable en puisant dans son vivier.
Tous ceux qui ont été des téléspectateurs attentifs de Des paroles et Des actes, partisans de Fillon, indécis ou adversaires, ont unanimement salué la mue qui s’était opérée sous nos yeux et qui n’a pas d’autre alternative que d’aller au terme. François Fillon, solidaire mais pas enfermé, a pris ses distances avec Nicolas Sarkozy et s’est enfin découvert, détaché de la part dépendante et frileuse de lui-même.
Le collaborateur se vengera.
*Photo: capture d’écran DPDA
Henri Weber, de la nostalgie à l’amnésie
Henri Weber, un notable éclairé du PS, qui fut dans sa jeunesse un militant révolutionnaire écrit dans Libération : « L’extrême gauche et l’extrême droite diffèrent radicalement par leur idéologie, leur projet, leurs valeurs. La première partage l’idéologie humaniste des Lumières et de la Révolution française : liberté, égalité, solidarité, droits de l’homme, démocratie… Mais elle pèche par excès : par ultra-démocratisme, ultra-volontarisme, ultra-rationalisme. Elle veut la démocratie directe et non la démocratie parlementaire, l’égalité des conditions, non l’égalité des chances et des droits. Elle croit que la volonté suffit à surmonter les difficultés et ne tient aucun compte des contraintes objectives et des rapports de force qui s’opposent à la réalisation de son idéal émancipateur. Mais au fond, l’extrême gauche relève de la même idéologie que la gauche, c’est d’ailleurs pourquoi l’une et l’autre peuvent s’allier aisément. »
L’extrême gauche révolutionnaire qui imposa des années de plomb à l’Europe de sa (de notre) jeunesse sous la formes des Brigades rouges en Italie, de la Fraction armée rouge en Allemagne ou des Autonomes en France ne diffèrerait donc pas de la gauche par ses valeurs, par son idéal émancipateur ? Elle serait seulement une gauche qui veut réaliser pour de vrai les idéaux de la gauche de gouvernement ?
On croirait entendre Don Diègue s’adressant au Cid « Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte ». Moins cornélien, Henri Weber prêche le calme et le principe de réalité à ces jeunes dans lesquels il voit le vivier de la gauche demain. Il les assure que sur le fond, ils sont en totale connivence.
Entre la jeunesse trotskiste d’Henri Weber et son adhésion au PS, il n’y aurait donc pas eu de rupture ? Il n’aurait donc jamais viré sa cuti , en passant de la révolution contre la démocratie libérale à la défense et à la gestion loyale de cette même démocratie?
Il a bien raison de rappeler que les révolutionnaires d’extrême gauche sont souvent devenus des défenseurs de la démocratie libérale qu’ils avaient dénoncée avec véhémence. Mais il a bien tort d’oublier que la même chose est arrivée à des militants d’extrême droite de son époque, de notre époque.
Il commet surtout la faute de se faire piéger par le mot extrémisme, qui est un mot trompeur.
En réalité, les valeurs de la droite révolutionnaire ne sont pas les valeurs de la droite civilisée simplement poussées à l’extrême.
De même, les valeurs de la gauche révolutionnaire ne sont pas celles de la gauche civilisée simplement poussées à l’extrême.
Ces révolutionnaires de gauche ont beau se croire les héritiers des Lumières et les adeptes de la liberté, leur idéologie en est l’ennemie mortelle.
La preuve n’est plus à faire que les révolutions de gauche comme de droite contre les sociétés libérales ont entraîné la mise à mort des droits de l’homme, de la liberté de pensée, de la liberté d’entreprendre, de l’État de droit, bref, de ce que nous avons de plus précieux.
Je peux comprendre l’indulgence grand-paternelle pour la personne de ceux qui reproduisent nos folies avec un demi-siècle de retard.
Mais je refuse toute complaisance envers leurs idées, car il n’y a pas de continuité idéologique possible entre les défenseurs de la démocratie libérale et ses ennemis
Après tout, chers responsables socialistes, pourquoi ne feriez-vous pas –enfin !- votre congrès de Bad-Godesberg?
Simplement à cause de votre nostalgie, camarades ?
Dumping : ne tombons pas dans le panneau solaire !
La Commission européenne, mue tout à coup d’un élan protectionniste, a décidé de prendre une mesure virile : taxer les panneaux solaires chinois ! Une très longue (et probablement très coûteuse) enquête menée par Bruxelles a en effet fini par révéler ce que tout le monde savait déjà : dumping rime avec Beijing, qui subventionne outrancièrement ce secteur sensible. Grâce à quoi le solaire made in PRC a pu éclipser toute concurrence : en quelques années il a trusté près de 80% du marché européen en l’inondant de produits vendus environ 88% moins cher que le prix normal.
Si Bruxelles a pris cette décision téméraire, contre l’avis de l’Allemagne, ce n’est pas pour faire plaisir aux semi-souverainistes à la Montebourg, mais bien parce que ce contentieux touche le secteur stratégique de la transformation énergétique. Avec plus de 30.000 emplois en jeu, la filière solaire est un pilier de l’industrie verte (que son nom soit sanctifié) et un des seuls secteurs potentiellement créateur d’emplois en Europe: de quoi renier sa foi libre-échangiste.
Face à cette apostasie bruxelloise, on se doute bien que les Chinois n’allaient pas rester les deux pieds dans la même tong. La riposte ne s’est pas fait attendre de la part de Pékin qui tient beaucoup à un secteur complètement dépendant de l’exportation. Mais les apparatchiks (comme il convient d’appeler les technos d’un pays tiers) avaient l’impératif de bien doser leur contre-attaque en fonction de leur feuille de route : qui punir sans déclencher une guerre commerciale mondiale ?
La réponse est tombée sous la forme d’une innocente « enquête anti-dumping sur les vins importés de l’UE », annonçant la menace d’une taxation des crus classés déloyaux par Pékin. L’énoncé seul démontre l’hypocrisie de la démarche, qui sous-entend que des bouteilles à plusieurs dizaines voire centaines d’euros inonderaient le marché chinois et mettraient au chômage les petits viticulteurs des coteaux du Fleuve Jaune. Trêve de sino-sinuosités : l’ennemi est clairement désigné : la France, que les Chinois, pas dupes, perçoivent comme une grande gueule aux pieds d’argile, aux velléités patriotiques évanescentes et inoffensives.
Mais pourquoi choisir le vin ? Pourquoi pas les centrales nucléaires les tubes d’acier sans soudures, les produits chimiques made in France ou les avions de ligne ? En effet, comme le souligne (mais dans le mauvais sens) un viticulteur bordelais indigné «C’est une mesure de rétorsion complètement disproportionnée ». Et c’est vrai, la loi du talion n’a pas été appliquée, car le commerce du vin joue en catégorie poids-plume sur le marché mondial.
Les milliards d’euros et les milliers d’emplois potentiels en Europe qu’offre le rééquilibrage du marché du solaire sont sans commune mesure avec le coût du boycott du pinard (la classe moyenne chinoise qui adoooore le bordeaux représentant un marché de 500 millions d’euros à tout casser). On menace leur reine et ils mettent en joue un pion …pourquoi tant de prudence ?
D’abord parce que stratégiquement, alors que la plupart des produits sont transnationaux, le vin importé en Chine est franco-français à 80%, et même si on égratigne au passage quelques italiens et une poignée de viticulteurs andalous, les buveurs de schnaps sont épargnés, et le « couple de rêve[1. Selon les mots même du premier ministre chinois]» sino-allemand préservé.
Ensuite parce que le vin est avant tout une production symbolique. Or la France avec son torse bombé et ses bravades en marinières se place d’emblée sur le terrain du symbole, sans prendre véritablement de mesures, se contentant de montrer ses muscles à la commission. Lui répondre sur ce terrain était s’assurer une gifle vexatoire dans prendre de véritables risques économiques. Ce n’est pas au vieux singe hormoné qu’on apprend à faire de la gonflette.
Il s’agit plus pour la France d’une humiliation emblématique que d’une véritable sanction économique. La Chine a voulu donner une leçon aux râleurs impuissants de l’Hexagone, tout en essayant avec succès de semer la discorde en Europe selon le vieil adage « diviser pour mieux régner ».
En attendant, les dirigeants français qui s’indignent contre les méchants chinois feraient mieux de relire Guerre et Paix : « la guerre n’est pas une galanterie…la guerre est la guerre et non pas un jouet. Sinon la guerre est la distraction favorite des oisifs et des frivoles [2. Selon les mots mêmes du Prince André, héros du roman de Tolstoï à la bataille de Borodino]».
Et si nos dirigeants n’on pas le temps de se plonger dans des livres trop pleins de mots, qu’ils relisent au moins le Petit livre rouge : à l’instar de la révolution, la relocalisation n’est pas un dîner de gala.
*Photo : Vinexpo.
Mort de Clément Méric : victime et fashion victimes
Au-delà de la vive émotion et des polémiques suscitées par la mort brutale de Clément Méric, cet événement tragique nous a fait découvrir le petit monde des militants des extrêmes – à gauche comme à droite -, notamment la micro-culture qu’ils ont développée. Les médias ont rapidement noté un détail particulièrement intéressant : l’attachement de ces jeunes à certains codes vestimentaires, à travers leur commun engouement pour la marque Fred Perry. Sorti de la sphère étroite des amateurs du logo à lauriers, redskins, skins, hipsters du Marais ou jeunes hommes branchés, beaucoup s’étonnent que les deux extrêmes prisent la même marque. Ce fait suggère qu’au-delà des clivages idéologiques et de l’animosité mutuelle, une rivalité mimétique unit ces deux groupes issus de la même contre-culture.
Mais un point ne cesse de surprendre l’observateur : comment se fait-il qu’un militant anticapitaliste d’extrême gauche se révèle être une simple « fashion victime » comme n’importe quel ado beaucoup moins politisé que lui ?
S’agissant des groupuscules de la mouvance « skinhead », peu réputés pour leur bagage intellectuel, on comprend plus aisément que l’adhésion à une culture consumériste fasse partie de leur noyau identitaire. Comme l’explique le politologue Jean-Yves Camus, fin connaisseur de l’extrême droite, les petits groupuscules de skinheads se structurent autour de la violence, bien davantage qu’au nom d’une quelconque idéologie. Ces jeunes, souvent paumés, trouvent une famille de substitution dans le groupe, un peu comme certains adhèrent à la culture des gangs après une longue déshérence.
Au contraire, à l’ultragauche, bien que la psychologie et la violence jouent aussi dans l’engagement des jeunes, la culture politique s’ancre bien plus sur l’idéologie. En ce sens, Clément Méric est le parfait exemple du petit-bourgeois féru de critique sociale : ce fils de professeurs d’université avait été admis à Sciences Po après ses excellents résultats au baccalauréat. De l’avis unanime de ceux qui l’ont connu, le jeune Clément affichait un bagage culturel impressionnant. Certes, comme ses camarades « chasseurs de skins », il savait aussi faire preuve d’un goût prononcé pour l’action et il ne reculait pas devant la bagarre, comme le prouvent les images de son altercation avec le service d’ordre de la Manif pour Tous. Malgré les airs de dur qu’il essayait de se donner, le foulard sur la bouche, on imagine facilement Méric parler d’« alliances objectives » et dénoncer avec brio le hiatus entre « discours et positionnement dans le système de production », comme ses aînés « révos », « autonomes » ou « maos ». Tout cela pour mourir après une vente privée. Triste dénouement.
*Photo : capture d’écran du documentaire « Antifas, chasseurs de skins ».
Mauroy, héros rose pâle
Mon arrière-grand-père Marcel, qui nous a quittés il y a quinze ans, était socialiste. Né en 1906, cultivateur, il avait fait son service militaire entre Beyrouth, Alep et Damas puisque la France administrait Syrie et Liban dans le cadre d’un mandat de la SDN. Pourquoi évoqué-je sa mémoire au moment où Pierre Mauroy nous quitte à son tour ? Parce que mon aïeul Marcel était un admirateur sans borne du « Gros quinquin », comme le surnommaient affectueusement des amis du Nord. À tel point qu’en famille, il nous arrivait de glisser une petite critique sur Mauroy juste pour le faire enrager. Mon arrière-grand-père n’aurait pas vraiment été dépaysé depuis vendredi, quand le décès de l’ancien premier ministre a été annoncé. La plupart des médias ont célébré un homme symbolique de « la gauche qui était encore de gauche », celle des premiers mois au pouvoir de François Mitterrand, celle de la retraite à 60 ans et des nationalisations. De fait, Mauroy qui était issu de la SFIO et qui a accédé au pouvoir en 1981, symbolisait une belle revanche tous les socialistes, si longtemps privés de pouvoir par le gaullisme. Or, tous ceux qui voient en Mauroy une icône d’un socialisme immaculé, sans compromissions avec le libéralisme mondialisé, sont victimes, inconsciemment ou non, d’un immense malentendu.
Examinons de plus près l’itinéraire politique de Pierre Mauroy. Voyageons dans le temps jusqu’en 1971, à Epinay sur Seine. Lors de ce congrès qui vit la création du Parti Socialiste, François Mitterrand constitua une coalition pour le moins hétéroclite où l’on retrouvait la gauche du parti, représentée par les marxistes du CERES du jeune et bouillant Chevènement et sa droite, dite des « Bouches du Nord ». Les fédérations du 13 et du 59 y étaient les forces principales, emmenées par Gaston Defferre et un certain… Pierre Mauroy. Car Mauroy, c’était la droite du parti, celle qui ferraillait contre le PCF sur les terres du Nord. Pendant toutes les années 70, il fut une figure, sinon la figure, de l’aile droite du Parti d’Epinay. Ce n’est pas un hasard si on le retrouve associé à Michel Rocard lors du congrès de Metz en 1979. Et c’est Laurent Fabius qui porta à cet attelage droitier le coup fatal : « Entre le Plan et le Marché, il y a le socialisme. » François Mitterrand, pour l’avoir combattue, connaissait les figures imposées de la Ve République. Elu président, il appela un des représentants de son aile droite à Matignon. La politique est affaire d’addition, surtout en début de mandat. C’est donc Mauroy qui, à contre-emploi, un peu comme Michel Debré fut le premier ministre de la décolonisation de l’Algérie, pilota la mise en place des principales mesures du premier septennat mitterrandien. La première gauche avait besoin de la seconde pour gouverner.
Et la gauche de gouvernement, comme l’Allemagne en foot, finit toujours par gagner. Alors que les visiteurs du soir se succèdent à l’Elysée, que Fabius et Bérégovoy insistent pour tenter l’Autre politique et sortir la France du système monétaire européen, Mauroy, allié à Delors, refuse de renverser la table. « Je ne conduis pas avec des pneus lisses sur une route verglassée », aurait asséné le premier ministre au PrésidentAu lieu de prendre le volant sur cette route prétendument dangereuse, il préféra faire monter le pays dans le train fou de l’intégration économique européenne, laissant le Franc accroché au Mark, bien avant de les faire fusionner dans une monnaie dont Jean-Luc Gréau démontre mois après mois dans les colonnes de Causeur à quel point elle est contraire aux intérêts nationaux. Mais voilà, le fils d’instituteur du Nord appartenait à la catégorie autoproclamée des « Européens convaincus ». Comme le raconte Chevènement dans La France est-elle finie ? (Fayard, 2011), c’est appuyé sur le tandem Mauroy-Delors que Mitterrand adapte les structures économiques et financières françaises au monde de Ronald Reagan, Margaret Thatcher et Helmut Kohl. Il n’est pas indifférent que l’hommage le plus lucide vienne de la journaliste du Figaro, Judith Waintraub2[1. Libérale et pro-européenne mais aussi grande amie de Causeur, c’est pourquoi il lui sera beaucoup pardonné.], qui twitta, en reconnaissance à Mauroy : « l’homme qui nous a évité l’autre politique en 1983 ».
Pourtant, le malentendu historique perdure. Interrogez quelqu’un au hasard dans la rue ; demandez lui qui de Fabius ou de Mauroy représentait la gauche du Parti socialiste entre 1970 et 1990, il vous répondra à coup sûr que c’est le second. A écouter la télévision ces derniers jours, vous pouvez faire de même à la sortie d’une école de journalisme ou de Sciences Po, vous obtiendrez vraisemblablement le même (mauvais) résultat. Ce malentendu a des raisons. Mauroy a effectivement incarné les premiers temps du « passage de l’ombre à la lumière ». Ainsi fait-on souvent référence à la retraite à 60 ans qu’il incarnerait davantage encore que François Mitterrand. Sans doute associe-t-on inconsciemment l’homme du Nord, la mine, la pénibilité du travail et cet acquis social mérité. On ne devrait pas oublier que le tournant de 1983 condamnait cette conquête à long terme. Reconnaissons que depuis trente ans, et avant que François Hollande ne décide d’y renoncer, elle aura profité à ceux qui, nés entre 1920 et 1950 ont travaillé dur pour reconstruire la France après deux guerres. Sans doute aussi, les conditions du départ de Mauroy de Matignon, en pleine guerre scolaire perdue par le président de la République, contribuent-elles aussi à cette fausse réputation. On cite cet avertissement que le maire de Lille aurait soufflé à l’oreille de Jospin en 2002 : « Ouvrier n’est pas un gros mot ». Il avait raison, Pierre Mauroy, mais Jospin n’avait-il pas oublié les ouvriers par la faute de ceux qui leur avaient préféré l’Europe vingt ans plus tôt ?
Pierre Mauroy est parti mais le malentendu demeure. Et pas seulement celui-ci. Quand Jacques Chirac nous quittera, les chaînes de télé expliqueront qu’il était un gaulliste orthodoxe parce qu’il a mis la pâtée à Le Pen en 2002. Alors, Mauroy icône du socialisme français d’avant, après tout, pourquoi pas ? Ne serait-ce que par respect pour Marcel.
*Photo : Parti socialiste.
Les tweets d’outre-tombe de Lionnel Luca
« Quand un homme politique de droite meurt, l’hommage est toujours tempéré par ses échecs. Quand il est de gauche l’hommage est nord-coréen ! Normal ! »
C’est par un tweet rageur que Lionnel Luca a salué la dépouille de Pierre Mauroy, décédé vendredi dernier à l’âge de 84 ans. Suscitant aussitôt l’indignation grégaire de la tweetosphère. Un coup de semonce qui a retenti au milieu d’un panégyrique digne des plus belles années de L‘Humanité : « C’était un homme de fidélité, fidélité à ses origines ouvrières, à sa région, à une cause, le socialisme, et à l’unité de la gauche » (François Hollande) « Un homme qui incarnait le progrès social » (Jean-Marc Ayrault). « Il était et restera un géant » (Martine Aubry). « Un grand serviteur de la France » (Alain Juppé). « Un homme exceptionnel d’une dimension historique » (Jean-Louis Borloo).
Certes, ces éloges funèbres ont été accompagnés par l’embarrassant message de soutien de Florian Philippot et l’hommage de Jean-Luc Mélenchon à l’homme de la retraite à 60 ans. Mais rarement on avait vu une telle union nationale. Hommage de la Nation qui culminera aux Invalides mardi avec le Président de la République : une cérémonie « républicaine » qui lui évitera sans doute de se déplacer en la cathédrale de Lille pour ses funérailles religieuses.
Lionnel Luca avait peut être en tête le décès de Margareth Thatcher, homologue de Pierre Mauroy au début des années 80 et décédée il y a quelques semaines. Elle n’avait pas eu droit aux condoléances de circonstances de la part du regretté et sympathique maire honoraire de Lille : « une fieffée conservatrice », « un grand Premier Ministre quoique conservatrice voire réactionnaire ». Le sénateur du Nord n’avait d’ailleurs pas été le seul à critiquer sans ménagement la mémoire de la première femme premier ministre du Royaume-Uni. Pour Valéry Giscard d’Estaing « elle n’avait pas beaucoup de considération pour ses interlocuteurs » (on pourra lui retourner le compliment le jour venu…), « elle a causé bien des dégâts économiques et sociaux » (J-M. Ayrault) « le symbole de la politique qui affame les peuples » (Thierry Marchal-Beck, président des Jeunes Socialistes) et comme souvent la palme était revenu à l’inénarrable Jean-Luc Mélenchon rejoignant Joey Barton dans l’outrance: « Thatcher va découvrir en enfer ce qu’elle a fait aux mineurs ».
Lionnel Luca s‘est donc permis de rappeler aux socialistes et à ses amis de l’UMP que le bilan de Pierre Mauroy n’est pas complètement rose : « La sphère médiatico-socialo dans l’apologie funéraire de P.Mauroy, 1er ministre de 3 dévaluations qui ont spolié les salariés… Hémiplégie »
Et quelques minutes plus tard, une nouvelle salve : « La gauche qui critique J. Chirac et les emplois fictifs à Paris oublie la condamnation récente de P. Mauroy pour l’emploi fictif d’une élue. »
Pourtant le député des Alpes-Maritimes a fait preuve de retenue. Il aurait pu ajouter que, outre les pratiques clientélistes des socialistes du Nord, cet apparatchik de la SFIO, proche de Guy Mollet, a hérité de la mairie de Lille grâce à l’onction d’Augustin Laurent dont il a cumulé tous les mandats locaux. Qu’il a trahi Mitterrand pour Rocard au congrès de Metz en 1978 avant de trahir Rocard pour Mitterrand en 1980. Qu’en dépit de ses convictions « social-réformistes », il a fait voter la retraite à 60 ans, les 39h et les nationalisations en 1981 avant de prendre le tournant de la rigueur en 1983 et de démissionner devant les partisans de l’Ecole libre en 1984.
Les joutes politiques sont impitoyables, elles se poursuivent jusque dans la tombe. Le fondateur du comité parlementaire pour la liberté d’expression qui avait dénoncé en 2010 « le langage d’émasculés de ceux qui veulent se faire bien voir » est aussi un professeur d’Histoire. Il sait bien que la « concurrence mémorielle » chère aux communicants politiques est un enjeu majeur du combat pour les idées. Et en cela, il faut croire que la gauche a encore beaucoup d’avance.
Clément Méric n’est pas une icône
C’est un spectacle bien pénible, et pourtant ! Ces jeunes gens qui lèvent le poing, le visage sévère, concerné, résistant, pour eux ce n’est pas grave, il n’y a pas mort d’âme. Pour eux rien n’est perdu. Leur vie est devant eux. Plus tard, peut-être, espérons-le malgré tout, ils recracheront la vaine emphase dont ils s’emplissent maintenant. Ils auront honte de ce lyrisme tribal et mécanique, de cette pose facile et avantageuse qu’ils prennent sans réfléchir, de ce grand frisson collectif qui les anime. Un jour peut-être, dans leur âge mûr, brûleront-ils les lauriers qu’une intelligentsia complaisante et infantile leur décerne, au terme des combats gagnés d’avance qu’ils sont si fiers de livrer aujourd’hui. Peut-être s’en voudront-ils d’avoir mangé l’âme de leur camarade pour assouvir leur faim de luttes en noir et blanc. Peut-être se repentiront-ils d’avoir transformé en stérile icône du manichéisme, cette religion politique aussi triste que comique, un jeune homme de chair et de sang. Peut-être. Cela dépend d’eux et d’une existence qui les attend, ouverte et disponible, j’ose l’espérer, au travail du temps et de leur conscience.
Clément Méric n’aura pas cette chance. Clément Méric, pauvre jeune homme si pur, si théorique, si peu incarné, où es-tu aujourd’hui ? Toi qui combattais tout le mal du monde et de la « société » à travers toutes les causes disponibles sur le vaste marché de l’indignation, où est ton âme maintenant? Qui parlera pour elle à Dieu et à ses saints ? Qui intercédera pour toi auprès du Créateur ? Le mal qui était en toi, quand le verras-tu ? Il faut en vouloir à ton jeune meurtrier qui paraît tant te ressembler, l’héritage culturel en moins, de t’avoir privé du jour où tu aurais pu jeter quelque lumière sur ton péché. Oui, ton péché. Celui qui occulte la noirceur commune de ton âme. Qui rejette hors de toi, sur les bouffeurs de viande, sur les capitalistes, les homophobes, les racistes, les sexistes, les réacs, les cathos, les fascistes, tout le mal que chaque homme est capable de faire à l’homme. Et il faut en vouloir aussi à tous ceux qui te tressent des lauriers grotesques et indignes de ton front humain, trop humain, de militant immature. À ceux qui t’ensevelissent sous leurs hommages indécents. Certes, ils ne sont pas criminels ceux-là, et il n’est pas question ici de rejeter sur eux un meurtre qu’ils n’ont pas commis. Pas question de répondre à l’indécence par l’indécence. Mais l’on doit à la vérité de dire qu’ils sont menteurs. Tu ne fus pas la victime innocente d’un mal étranger.
Tu avais la vie devant toi Clément Méric, pour apprendre le sens du tragique et devenir un homme. Mais par la conjonction tragique d’une violence criminelle et d’un enthousiasme mensonger, tu ne fus qu’une icône. A moins que Dieu, dans son infinie charité, ne soit plus clément, ne soit plus humain, que tu ne le fus jamais.
Intégration : l’Etat mal conseillé
Les enjeux des questions d’immigration-intégration sont trop lourds de conséquences pour que l’on puisse se résoudre à taire les erreurs de nos gouvernants. Si, au moins, elles les conduisaient à modifier leur trajectoire ! À défaut d’une élite clairvoyante et visionnaire, nous aurions au moins une élite capable de lever le pied de l’accélérateur alors que notre société s’approche dangereusement du ravin. En l’espèce, le rapport intitulé « La grande nation pour une société inclusive » que le conseiller d’État Thierry Tuot a rédigé, à la demande du premier ministre Jean-Marc Ayrault, est un morceau d’anthologie. Il convient de le conserver précieusement dans un musée national afin qu’il puisse témoigner auprès des générations futures de l’esprit du commandement de notre époque.
La colonne vertébrale de ce rapport se résume à affirmer que les Français sont responsables de l’échec de l’intégration des immigrés et de leurs descendants et que l’État n’a rien fait, ou presque rien, pour la favoriser. L’État y est accusé d’avoir détruit une partie des outils de la politique d’intégration, à savoir, selon l’auteur, « les crédits, les établissements, les personnels compétents et les associations les plus actives ». [access capability= »lire_inedits »]Le rapport néglige l’importance des investissements financiers consentis par la collectivité : rénovation urbaine, ZEP, ZUS, ZFU ; sans compter les politiques de prise en charge familiale et de santé. Il propose d’entériner l’impuissance de l’État à faire respecter les frontières de la République et recommande l’octroi à tous les clandestins jugés non-éloignables d’un « titre de tolérance », prélude à leur régularisation. Mais pas un mot sur l’École, ni sur les voies à emprunter pour endiguer le fléau de l’échec scolaire qui plombe les résultats de la France dans le classement PISA. Pis, l’auteur recommande d’offrir la nationalité française à toute personne qui a accompli sa scolarité en France, comme si l’École continuait de jouer son rôle intégrateur.
Le conseiller d’État (que l’on suppose issu des meilleures écoles de sciences politiques de la République) va jusqu’à moquer l’attachement des Français à leurs grands principes : « Encore plus périphérique, et stratosphérique même, l’invocation rituelle, chamanique, des Grands Concepts et Valeurs Suprêmes ! […] Droits et Devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation Française ! Patrie ! Identité ! France ! […] Dans quel monde faut-il vivre pour croire un instant opérante la frénétique invocation du drapeau ? […] Au XXIe siècle, on ne peut plus parler en ces termes à des générations de migrants […] On ne peut plus leur tenir un discours qui fait sourire nos compatriotes par son archaïsme et sa boursouflure ». La nation française, finalement, résisterait trop « à accepter une évolution de son paysage mental », c’est-à-dire à mieux accepter les normes collectives des immigrés. Dans un passage assez épique sur l’incursion de la religion dans l’espace public, il met sur un même plan coiffe bretonne, chèche, béret et foulard islamique. Bref, l’intégration se fera si on la vide de sa substance et qu’elle cède la place à l’inclusion, concept qu’il emprunte au chercheur Hugues Lagrange, dixit Hugues Lagrange lui-même[1. France Culture, « L’Esprit public » du 19 mai 2013.]. L’inclusion, c’est que les Français acceptent que la nation France, reflet de leur identité en tant que peuple, s’efface pour céder la place à une juxtaposition de communautés. C’est le sarcasme de Bertolt Brecht pris au pied de la lettre : « Ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »
Le plus inquiétant, c’est que certains arguments développés dans le rapport de Thierry Tuot sont identiques à ceux que j’ai entendus lors d’un entretien à l’Élysée avec l’un des conseillers du Président de la République. François Hollande est-il lui-même sur cette ligne différentialiste ? Je ne saurais me prononcer sur ce point. Il est clair, cependant, que les mesures adoptées depuis son élection ne sont pas de bon augure pour la préservation de la concorde civile.[/access]
*Photo : Mohamed Dubois, le film.
Passe ton bac à 1.5 milliard d’euros d’abord !
On apprend que le principal syndicat des chefs d’établissement (SNPDE) s’alarme du coût du baccalauréat. Comme ces gens-là savent communiquer, ils nous expliquent que cette épreuve coûte 1 milliard et demi d’euros. Au moment où un Etat aux abois qui va prendre ses ordres austéritaires tantôt à Bruxelles tantôt à Berlin tout en feignant à chaque fois, dans le déni le plus total, d’avoir mis les points sur les i, il est sûr que lancer un tel chiffre, dépassant symboliquement le milliard, ça crée tout de suite un remous dans l’opinion.
Faire passer le baccalauréat à une classe d’âge couterait donc d’après les chefs d’établissement l’équivalent presque exact du contrat que vient de décrocher Vinci pour un métro au Quatar. Et vous aurez beau dire, c’est quand même plus sérieux de vendre des rames aux rois du pétrole que de dépenser son pognon à faire réfléchir des adolescents plein d’hormones sur les équations différentielles, la passion ou Tacite.
Ou si vous voulez, la dette publique de la France étant fin 2012 de 1800 milliards et des bannettes, on pourrait sensiblement baisser cette dernière en mettant un moratoire sur l’organisation du bac pendant à peu près 1500 ans. Il faut y réfléchir. Sérieusement. Le Bac ne date que de Napoléon. Et si la France a très bien vécu 1500 sans lui avant l’Empereur, elle pourra bien vivre 1500 sans lui après François Hollande.
Et puis honnêtement, à quoi sert le bac ? Finalement, le bac, c’est comme le service militaire, ça ne sert plus à rien. Ca ne sert plus à rien parce que nous sommes de moins en moins une nation et de plus en plus une entité administrative et commerciale fonctionnant très moyennement bien d’ailleurs au coeur de l’Europe nouvelle, une province périphérique de la mondialisation. A l’occasion, on se rappelle qu’on a une dissuasion nucléaire et on nous écoute un peu à l’ONU. Mais j’attends le moment où le syndicat des chefs de centres nucléaires expliqueront que l’entretien des missiles, c’est trop cher, qu’on ne peut plus se le permettre et d’ailleurs est-ce que c’est bien utile, une bombe nucléaire française quand on a le parapluie américain ? Après tout, on est bien assez fort encore pour intervenir seul au Mali comme des grands. Mais j’attends également le syndicat des chefs d’entrepôts des EBR et autre VAB pour nous expliquer que ces blindés légers sont ruineux et obsolètes alors qu’on peut tout voir avec des satellites et bientôt tuer tout le monde avec des drones.
Non, vraiment, on voit bien que le bac, il faut en finir. 1 milliard et demi. Alors qu’on en est à gratter sur le quotient familial.
Qu’importe si le compte fait par le SNPDE est aussi spécieux que celui d’un bilan comptable de Goldman Sachs avant la crise des subprimes et que les proviseurs ajoutent à l’organisation des épreuves elles-mêmes (moins de cent millions) le coût de trois semaines de cours non donnés, le dédommagement des professeurs devant se déplacer ou corriger les copies. Qui vit avec des enseignants dans son entourage sait les montants somptuaires dont sont gratifiés les enseignants pour ces tâches. Qu’importe si les professeurs n’ayant pas le don d’ubiquité ne peuvent pas et donner des cours et faire passer le bac.
Qu’importe, encore, si ce ne sont pas eux qui fixent les dates de l’examen et se retrouvent eux aussi, coincés dans un faux troisième trimestre avec des emplois du temps désorganisés, à faire au mieux du bachotage, au pire de la garderie. On s’étonne après de se retrouver comme hier avec un prof de maths suspendu parce qu’il a passé un film d’horreur en classe, Saw 1 en l’occurrence. Il aurait pu faire pire, il aurait pu leur passer Ressources humaines de Laurent Cantet, un film d’horreur aussi, mais sur le management moderne.
Quelles sont les arrières pensées d’un tel chiffre présenté comme « caché » par les médias pour qui la rue de Grenelle qui paie ces feignasses de profs est l’antre de tous les gaspillages et la mère de toutes les paresses ? On peut penser qu’il s’agit effectivement, idée dans l’air depuis l’arrivée de Peillon, d’en finir avec les grandes vacances dans un premier temps, cet insoutenable privilège des enseignants.
Puis, dans un deuxième temps, après le tollé des familles et des professionnels du tourisme qui verront disparaître le mois de juillet, de transformer le bac en un contrôle continu tout au long de l’année. L’examen disparu, ce seront les universités autonomisées qui organiseront leurs propres examens d’entrées, ce qui est déjà le cas. Et ce qui restait d’égalité républicaine avec le bac aura donc vécu. Ce n’est pas grave, de toute façon, la République comme les retraites, la santé et les moteurs diesels doit d’abord et avant tout se mettre aux normes européennes.
Juges partout, démocratie nulle part!
La France a toujours manifesté une réticence certaine à l’égard du pouvoir des juges, comme en témoigne encore notre Constitution, qui préfère le terme d’« autorité judiciaire » à celui de « pouvoir judiciaire ». Toutefois, les choses ont beaucoup évolué depuis la présidence gaullienne.
Déjà, à la fin de l’Ancien Régime, les rois de France s’efforcèrent d’éviter la sanction judiciaire de leurs actes. En 1641, dans son énergique édit de Saint-Germain-en-Laye, Louis XIII « défend aux parlements et autres cours de justice de prendre à l’avenir connaissance des affaires d’État et d’administration ». Les révolutionnaires, méfiants à l’égard de cours composées d’aristocrates suspectés de constituer une force réactionnaire d’opposition aux réformes, ont ensuite confirmé, dans la loi des 16 et 24 août 1790, l’interdiction faite aux tribunaux de connaître du contentieux administratif. Ce principe devait donner naissance, en l’an VIII, à notre juridiction administrative, coiffée par le Conseil d’État initialement placé « sous la direction des consuls » et dont les membres étaient nommés et révoqués « à volonté » par le premier d’entre eux.
Dans le même esprit, l’idée d’un contrôle de la loi par les tribunaux a toujours été considérée comme iconoclaste dans un pays pétri de l’idée rousseauiste selon laquelle « la loi est l’expression de la volonté générale ».[access capability= »lire_inedits »] La loi des 16 et 24 août, confirmée par la Constitution de 1791, ajoute donc : « Les tribunaux ne pourront, ni directement ni indirectement prendre part à l’exercice du pouvoir législatif, ni empêcher ou suspendre l’exécution des décrets du corps législatif sanctionnés par le Roi, à peine de forfaiture. » Le Code pénal de 1810 punira de dégradation civique les magistrats coupables d’une telle lèse-majesté démocratique. Cette même loi de 1790 avait aussi prévu l’élection de tous les juges pour « véritablement purifier le passé ».
Dans une conception révolutionnaire qui révoque la tradition et la coutume pour consacrer des individus doués de conscience et de raison, libres de toute appartenance, seule la loi, expression de la volonté du peuple ou de ses représentants, peut-être source de droit. Les juges doivent donc se borner, dans les litiges qui leur sont soumis, à être les « bouches de la loi », c’est-à-dire à appliquer servilement la volonté de la nation. En conséquence, chaque fois qu’un contrôle de constitutionnalité de la loi a cependant été envisagé, il a été confié à un organe politique et non pas aux tribunaux.
C’est sous l’influence anglo-saxonne et celle d’un droit européen d’inspiration germanique que la méfiance à l’égard des juges s’est progressivement estompée après la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, la personnalité du général de Gaulle et les circonstances de la naissance de la Ve République ont encore perpétué, au début du régime, une forte prégnance de la raison d’État et une hiérarchie des valeurs que le Général exprimait en ces termes : « Souvenez-vous de ceci : il y a d’abord la France, ensuite l’État, enfin, autant que les intérêts majeurs des deux sont sauvegardés, le droit »[1. Jean Foyer, Sur les chemins du droit avec le Général − Mémoires de ma vie politique − 1944-1988, Fayard, 2006, p.7).]. C’est donc après la disparition du Général que les juridictions de tous niveaux ont progressivement réinvesti l’espace.
Dès 1964, la Cour de justice des communautés européennes (CJCE), ancêtre de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), émet une série d’oukases affirmant la primauté inconditionnelle du droit européen (traités, règlements, directives, décisions …) sur le droit interne, y compris constitutionnel, des États-membres. L’audace et l’obsession uniformisatrice des juges de Luxembourg, qui ne se sont guère démenties depuis, seront complétées par celles des juges de Strasbourg – qui commencent d’ailleurs à agacer beaucoup de monde.
La France est alors accusée d’être en retard et désignée comme le pays à la traîne, le mauvais élève qui lambine sur la voie du progrès inéluctable. On répète que « c’est seulement en 1974 » qu’elle a ratifié la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales signée en 1950, comme si ces vingt-cinq années avaient été « perdues » pour cause de honteuse indifférence aux droits de l’homme. Ce ne sont évidemment pas les libertés mentionnées dans ce texte qui gênaient nos dirigeants, mais le fait que le contrôle de son application soit confié à une Cour européenne siégeant à Strasbourg, dont la jurisprudence allait s’imposer aux États signataires. Jean Foyer avait mis le général de Gaulle en garde contre le risque qu’il y avait à placer ainsi la France sous tutelle de juges européens. Au conseil des ministres suivant, après que Couve de Murville eut exposé l’intérêt de ratifier la Convention, le Général conclut, en s’adressant à son garde des Sceaux: « J’ai lu votre note. Vous m’avez convaincu. La Convention ne sera pas ratifiée. La séance est levée. » La France a fini par rejoindre ensuite docilement le troupeau. Mais nous vérifions depuis lors combien de Gaulle et Foyer avaient vu juste, puisque 99 % du droit dit « de la Convention » est purement jurisprudentiel et intégralement composé des interprétations fort subjectives de la Cour, souvent fondées sur des méthodes aussi fantaisistes qu’imprévisibles. Les protestations étatiques se multiplient et la Cour fait l’objet de critiques récurrentes et vives. À la suite du tollé provoqué par la condamnation de l’Italie pour la présence de crucifix dans les salles de classe et celle de la Grande-Bretagne pour la privation du droit de vote des détenus, les Anglais ont même voulu profiter de leur présidence du Conseil de l’Europe pour organiser à Brighton, en avril 2012, une conférence dont le but explicite était de réduire les pouvoirs de la Cour en exigeant qu’elle respecte davantage la subsidiarité et la marge nationale d’appréciation des États dans l’interprétation de la Convention.
Encerclés par les juges européens, nous le sommes aussi par les juges nationaux qui se sont considérablement enhardis depuis les débuts de la Ve République, d’autant que la construction européenne, très inspirée du modèle allemand, a inoculé en France le culte germanique de l’État de droit (Rechtsstaat). La « prééminence du droit », sans cesse rappelée dans les traités et la jurisprudence européens, a fini par triompher de la gaullienne et souverainiste raison d’État – et peut-être de la démocratie qui allait avec.
Le 16 juillet 1971, quelques mois après la mort du général de Gaulle, le Conseil constitutionnel, initialement conçu pour défendre les prérogatives de l’exécutif, commet un « coup d’État de droit ». En censurant une disposition législative qu’il juge contraire à la liberté d’association Il se reconnaît en effet soudain compétent pour contrôler, non plus seulement les règles de compétence et procédure parlementaires, mais aussi la conformité du contenu des lois au préambule de la Constitution où sont mentionnés les principaux droits et libertés des citoyens. Il s’arroge ainsi le droit de contrôler les choix politiques du législateur. Puis Valéry Giscard d’Estaing étend la saisine du Conseil à 60 députés ou 60 sénateurs, c’est-à-dire à l’opposition parlementaire qui ne va pas se priver de cette nouvelle arme. Enfin, la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, initiée par Nicolas Sarkozy, boucle la boucle en créant la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) – le rêve de Robert Badinter est réalisé. Celle-ci permet à tout justiciable qui soutient que la loi applicable à son procès contient une disposition contraire aux droits et libertés garantis par la Constitution de demander le renvoi de cette question au Conseil constitutionnel après un filtrage par le Conseil d’État ou la Cour de cassation. Si le Conseil estime qu’il y a bien une violation, il abroge purement et simplement la disposition de loi en cause. Autrement dit, il « corrige » a posteriori le travail du Parlement.
Pour compléter le tableau, peu de temps après la fameuse décision de 1971 et sur invitation du Conseil constitutionnel, la Cour de cassation (1975), puis le Conseil d’État (1989) se sont lancés dans le contrôle de conformité des lois au droit international et européen. En clair : n’importe quel juge judiciaire ou administratif de base peut désormais écarter, dans un litige qui lui est soumis, l’application d’une loi française qu’il juge contraire au droit international ou au droit européen, c’est-à-dire, en réalité, à la jurisprudence de juges européens parfaitement inconnus des Français, qui n’ont de compte à rendre à personne et dont on ne s’inquiète peut-être pas assez de la « traçabilité ».
Autant dire qu’à l’absolutisme démocratique de Rousseau selon lequel la loi est « toujours droite et ne peut errer » s’est substituée une méfiance généralisée à l’égard du législateur qui conduit à l’enserrer dans un filet de normes posées par des juges non élus et politiquement irresponsables. Les normes de référence dont se servent ces juges pour censurer la loi (ou la valider, selon leur bon plaisir du jour) sont extrêmement vagues et floues (liberté, égalité, dignité, nécessité, ordre public, etc.) et leur confèrent un pouvoir d’appréciation absolument discrétionnaire. La Cour européenne des droits de l’homme « invente » le droit qui lui plaît à longueur d’arrêts. Sauf dans les très rares cas où la Constitution est précise, il en va de même du Conseil constitutionnel qui extrait les principes qu’il veut (ou ignore ceux dont il ne veut pas) du préambule de la Constitution. Lors de l’inauguration de la QPC, le 1er mars 2010, le président Sarkozy a prononcé devant le Conseil un discours parfaitement schizophrène vantant les mérites de l’État de droit et du contrôle des lois tout en mettant aussitôt en garde contre le « gouvernement des juges »… qu’il venait pourtant officiellement d’aggraver !
Quant aux magistrats qui rendent la justice au quotidien, il convient de replacer leur pouvoir dans le contexte sociologique et juridique existant, indépendamment de la « politisation » et des excès de zèle de certaines individualités légèrement sectaires.
Des lois mal écrites, dont certaines votées sur ordre de lobbies vindicatifs mus par le ressentiment et l’« envie du pénal », confondant le juge et le psychothérapeute, abandonnent chaque jour aux tribunaux le soin de procéder à l’application de notions parfaitement subjectives qu’ils manipulent avec plus ou moins de maladresse. Les juges n’ont jamais que les pouvoirs qu’on leur donne, et il est certain que plus les textes qu’ils doivent appliquer sont flous, contradictoires, lacunaires, confus, incohérents voire inintelligibles, plus ils sont livrés à leur subjectivité et parfois contraints de « gouverner ». Ceci est vrai à tous les niveaux et dans toutes les juridictions. Quand le législateur ne règle pas convenablement la question du port des insignes religieux dans le secteur privé et que le Conseil constitutionnel lui-même donne une définition obscure de la laïcité, le juge ordinaire fait ce qu’il peut pour trouver un critère et les politiciens ont ensuite beau jeu de condamner son choix. Quand la loi pénale abandonne discrétionnairement l’application des peines à des magistrats qui peuvent les réduire à volonté de telle sorte que la peine exécutée n’a plus rien à voir avec la peine prononcée et que le sentiment d’incohérence judiciaire grandit, la responsabilité en incombe sans doute autant à ceux qui votent la loi qu’à ceux qui l’appliquent.
Pour autant, la lecture des rapports annuels de la Cour de cassation ne trompe pas sur la revendication des magistrats contemporains d’initier et de créer le droit en concurrence avec le législateur, voire même parfois contre la volonté de celui-ci. L’activisme judiciaire à tous les niveaux rappelle les comportements judiciaires corporatistes de l’Ancien Régime[2. Jacques Krynen, L’État de justice, France XIIIe-XXe siècle − Tome 2 − L’Emprise contemporaine des juges, Gallimard, nrf, 2012).].
Il est, à cet égard, parfaitement symptomatique que chaque fois qu’est remise au goût du jour l’idée d’une démocratisation de la désignation des juges par un système électif approprié, les magistrats poussent immédiatement des cris d’orfraie en invoquant la « technicité » de la fonction et donc le nécessaire maintien du mode de recrutement et de formation actuels. Ceux qui ont l’audace de suggérer une forme d’électivité des juges, pourtant empruntée à l’idéologie de gauche, font l’objet des sarcasmes et se trouvent épinglés sur le « mur des cons » du Syndicat de la magistrature ! Touche pas à mon corps !
Tout démocrate devrait conserver à l’esprit la formule de Roederer à la Constituante : « Le pouvoir judiciaire, le pouvoir d’appliquer les lois est le plus voisin du pouvoir de les faire : il y touche de si près qu’il ne peut jamais être aliéné par le peuple. » C’est pourtant cette aliénation que consacre la post-démocratie contemporaine.[/access]
*Photo : elikozoe.
Fillon a une bonne droite
François Fillon, quoi qu’il arrive, sera candidat à la Primaire UMP de 2016 pour tenter de s’ouvrir le chemin de la présidence de la République en 2017.
On ne se moque plus de celui dont on se gaussait, du falot, de l’effacé, du vélléitaire Fillon. À Des paroles et Des actes (France 2), dans un registre rassurant, tranquille, parfois ironique devant certaines questions peu pertinentes ou superficielles, il a crevé l’écran. Réussite médiatique d’autant plus spectaculaire que ses analyses, ses subtiles provocations et son projet, loin d’être altérés, étaient au contraire mis en évidence grâce à la parole sereine qui les proférait.
François Fillon a déclaré qu’il n’aspirait pas à devenir président « par envie » mais « par devoir » parce que la crise qui affectait notre pays était d’une gravité exceptionnelle et qu’elle allait durer.
Le piquant – je ne crois pas que la répétition ait été due au hasard – tient à l’attitude ostensiblement calculée, lourde à force d’être répétée, de Nicolas Sarkozy cherchant à nous persuader qu’un jour son retour serait nécessaire et que « par devoir », il accepterait cette charge. S’il ne s’agissait pas de la France et de son avenir, cette tactique cousue de ressentiment revanchard, singeant De Gaulle sans la substance qui va avec, serait seulement risible.
François Fillon, sans sembler gêné par le quinquennat dont il avait été le Premier ministre, a exposé ses idées, sa vision de la politique et les mesures qu’il mettrait en oeuvre à partir du moment où il serait le seul maître à bord, le chef de l’Etat. Il n’est pas interdit de s’assigner une ultime ambition.
Il a invoqué, tout naturellement, son désir, après avoir servi Nicolas Sarkozy, de communiquer directement avec les citoyens, de faire connaître les axes de sa future action et la personnalité présidentielle qui serait la sienne. Il a précisé – ceci est capital – que 2017 ne serait pas la revanche de 2012 mais représenterait, pour notre pays, une page nouvelle adaptée à l’état de la France, de l’Europe et du monde.
Le vice de cette émission qui pourrait être remarquable, parce que son principe et ses séquences sont excellents, tient à mon sens à la faiblesse des questionnements. A l’exception de François Lenglet qui, malgré ses tableaux, parvient tout de même à dialoguer et à presser, rien de décisif ne sort jamais des interventions de David Pujadas – « on en reparlera » répété sans mesure – et de Jeff Wittenberg qui regarde sans cesse par le petit bout de la lorgnette le petit bout de la lorgnette.
On en était à attendre avec impatience la confrontation entre le ministre Cazeneuve choisi par Matignon pour ce débat et François Fillon. Le premier est sans doute compétent mais très bavard. Il a quelque chose de Cahuzac, évidemment en plus moral, moins percutant, avec un côté « bon élève appliqué » un tantinet ennuyeux. François Fillon, sans le prendre de haut, n’a tout de même pas pris sa contradiction au tragique. Il n’y avait d’ailleurs pas de quoi, en effet.
Tout au long Des paroles et Des actes, j’ai patienté, espéré. A bien considérer le passé de François Fillon et son ambition d’aujourd’hui, il n’y avait au fond qu’une seule question, mais fondamentale, à lui poser. François Fillon s’étant affirmé solidaire de la politique de Nicolas Sarkozy, il convenait de l’interroger alors sur la manière dont il compterait s’y prendre pour allier sa fidélité à son inévitable opposition à Sarkozy, puisque ce dernier sera motivé par sa volonté de revanche mais aussi par l’obsession de renvoyer Fillon à son statut de loser et d’homme sans caractère. Le crime de lèse Sarkozy ne pourra demeurer impuni.
Comment l’ancien Premier ministre, dès lors que la compétition le mettra forcément aux prises avec Nicolas Sarkozy, parviendra-t-il à se frayer une voie intelligente et comprise entre ce qu’il a été et validé et ce qu’il se propose d’accomplir pour demain ? Il a dû réfléchir à cette configuration et considéré qu’il fallait d’abord, sans illusion, rappeler à Sarkozy ses promesses de vaincu puis, si elles étaient oubliées, tenter sa chance contre lui redevenu citoyen ordinaire. Plus du tout statue du Commandeur puisqu’un Commandeur défait n’est et n’a plus de statue, pas davantage « lapin Duracel » agité en permanence, mais un homme dont peut-être on se sera lassé avec son style, sa suffisance, son incoercible besoin de se remettre en piste et d’entraver donc le destin politique des plus plausibles de ses rivaux. François Fillon s’est déclaré si tôt parce que, faute de véritable inventaire, il n’y avait pas d’autre moyen pour faire bouger les lignes et empêcher le ronron d’une machine au seul service de Sarkozy par l’entremise de Copé. Fillon sait bien que pour 2016 comme pour 2017, il devra convaincre bien au-delà du fait qu’il n’est pas, et heureusement, Sarkozy.
Les oiseaux de mauvais augure, surtout les prétendus spécialistes et analystes qui gravitent autour de l’ancien président stimulés, il est vrai, par celui-ci tellement empli de soi qu’il n’imagine pas pouvoir, au sein de son propre camp, être combattu, tournent en dérision François Fillon qui n’aurait pas stature de ce à quoi il prétend. Patrick Buisson s’y met à son tour et voit dans le populisme chrétien des opposants au mariage gay la continuation de la lutte pour « les valeurs » de Nicolas Sarkozy qui serait seul recours. On cauchemarde quand on entend évoquer les valeurs ( sans doute au sens propre!) de notre ancien président et de notre conférencier « bancaire ».
Buisson, conseiller de moins en moins dans l’ombre, la Droite forte et les adeptes de Sarkozy oublient que cette dernière marche, pour Fillon, sera probablement, par son caractère décisif et sans rattrapage possible, l’opportunité de révéler qui il est vraiment, son intelligence, sa force et, sous une apparente froideur, la flamme de son orgueil et son obsession de poser les bases d’une droite honorable, à la fois consciente des errements d’hier et désireuse de sortir d’une personnalisation vulgaire et à la longue destructrice.
Au fond, cette droite d’avenir ressemblera à un centrisme mais qui serait opératoire et fiable. Un état d’esprit dans une structure organisée et classique. Fillon sera peut-être, par certains côtés, un Bayrou mais qui aurait des troupes, des alliés, un parti et donc toute chance pour, conciliant morale, compétence et vérité, gagner demain (Le Parisien, Le Monde).
Il serait d’autant plus impudent et imprudent de prendre le futur de François Fillon à la légère qu’en dehors d’une majorité de militants UMP encore fixés mécaniquement sur Sarkozy, les sympathisants de droite, les électeurs n’ayant voté pour François Hollande que pour favoriser la retraite de son prédécesseur, les tenants d’un libéralisme civilisé, toute une France profondément hostile même à une social démocratie tiède, ont choisi de privilégier l’avenir et ses chances plus que le vaincu et son passé. François Fillon donc plus que Nicolas Sarkozy. Le second n’est pas crédible en sauveur- une expérience a suffi- quand le premier n’a jamais été en position de donner sa pleine mesure. Avoir été sous les ordres de Sarkozy ne disqualifie pas Fillon pour espérer présider mieux que lui. Il saura au moins ce qu’il ne faudra absolument pas accomplir ni être.
Si Fillon gagne la primaire UMP de 2016, sa position infiniment claire et nette sur le FN, loin de lui faire perdre du crédit, évitera de donner un lustre supplémentaire à ce parti que le socialisme maladroit ou se croyant trop habile ne cesse pas d’amplifier. Sarkozy, pour sa part, s’il l’avait brillamment étouffé en 2007, lui a en 2012, par un déplorable opportunisme, insufflé une vigueur redoutable en puisant dans son vivier.
Tous ceux qui ont été des téléspectateurs attentifs de Des paroles et Des actes, partisans de Fillon, indécis ou adversaires, ont unanimement salué la mue qui s’était opérée sous nos yeux et qui n’a pas d’autre alternative que d’aller au terme. François Fillon, solidaire mais pas enfermé, a pris ses distances avec Nicolas Sarkozy et s’est enfin découvert, détaché de la part dépendante et frileuse de lui-même.
Le collaborateur se vengera.
*Photo: capture d’écran DPDA
Henri Weber, de la nostalgie à l’amnésie
Henri Weber, un notable éclairé du PS, qui fut dans sa jeunesse un militant révolutionnaire écrit dans Libération : « L’extrême gauche et l’extrême droite diffèrent radicalement par leur idéologie, leur projet, leurs valeurs. La première partage l’idéologie humaniste des Lumières et de la Révolution française : liberté, égalité, solidarité, droits de l’homme, démocratie… Mais elle pèche par excès : par ultra-démocratisme, ultra-volontarisme, ultra-rationalisme. Elle veut la démocratie directe et non la démocratie parlementaire, l’égalité des conditions, non l’égalité des chances et des droits. Elle croit que la volonté suffit à surmonter les difficultés et ne tient aucun compte des contraintes objectives et des rapports de force qui s’opposent à la réalisation de son idéal émancipateur. Mais au fond, l’extrême gauche relève de la même idéologie que la gauche, c’est d’ailleurs pourquoi l’une et l’autre peuvent s’allier aisément. »
L’extrême gauche révolutionnaire qui imposa des années de plomb à l’Europe de sa (de notre) jeunesse sous la formes des Brigades rouges en Italie, de la Fraction armée rouge en Allemagne ou des Autonomes en France ne diffèrerait donc pas de la gauche par ses valeurs, par son idéal émancipateur ? Elle serait seulement une gauche qui veut réaliser pour de vrai les idéaux de la gauche de gouvernement ?
On croirait entendre Don Diègue s’adressant au Cid « Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte ». Moins cornélien, Henri Weber prêche le calme et le principe de réalité à ces jeunes dans lesquels il voit le vivier de la gauche demain. Il les assure que sur le fond, ils sont en totale connivence.
Entre la jeunesse trotskiste d’Henri Weber et son adhésion au PS, il n’y aurait donc pas eu de rupture ? Il n’aurait donc jamais viré sa cuti , en passant de la révolution contre la démocratie libérale à la défense et à la gestion loyale de cette même démocratie?
Il a bien raison de rappeler que les révolutionnaires d’extrême gauche sont souvent devenus des défenseurs de la démocratie libérale qu’ils avaient dénoncée avec véhémence. Mais il a bien tort d’oublier que la même chose est arrivée à des militants d’extrême droite de son époque, de notre époque.
Il commet surtout la faute de se faire piéger par le mot extrémisme, qui est un mot trompeur.
En réalité, les valeurs de la droite révolutionnaire ne sont pas les valeurs de la droite civilisée simplement poussées à l’extrême.
De même, les valeurs de la gauche révolutionnaire ne sont pas celles de la gauche civilisée simplement poussées à l’extrême.
Ces révolutionnaires de gauche ont beau se croire les héritiers des Lumières et les adeptes de la liberté, leur idéologie en est l’ennemie mortelle.
La preuve n’est plus à faire que les révolutions de gauche comme de droite contre les sociétés libérales ont entraîné la mise à mort des droits de l’homme, de la liberté de pensée, de la liberté d’entreprendre, de l’État de droit, bref, de ce que nous avons de plus précieux.
Je peux comprendre l’indulgence grand-paternelle pour la personne de ceux qui reproduisent nos folies avec un demi-siècle de retard.
Mais je refuse toute complaisance envers leurs idées, car il n’y a pas de continuité idéologique possible entre les défenseurs de la démocratie libérale et ses ennemis
Après tout, chers responsables socialistes, pourquoi ne feriez-vous pas –enfin !- votre congrès de Bad-Godesberg?
Simplement à cause de votre nostalgie, camarades ?
Dumping : ne tombons pas dans le panneau solaire !
La Commission européenne, mue tout à coup d’un élan protectionniste, a décidé de prendre une mesure virile : taxer les panneaux solaires chinois ! Une très longue (et probablement très coûteuse) enquête menée par Bruxelles a en effet fini par révéler ce que tout le monde savait déjà : dumping rime avec Beijing, qui subventionne outrancièrement ce secteur sensible. Grâce à quoi le solaire made in PRC a pu éclipser toute concurrence : en quelques années il a trusté près de 80% du marché européen en l’inondant de produits vendus environ 88% moins cher que le prix normal.
Si Bruxelles a pris cette décision téméraire, contre l’avis de l’Allemagne, ce n’est pas pour faire plaisir aux semi-souverainistes à la Montebourg, mais bien parce que ce contentieux touche le secteur stratégique de la transformation énergétique. Avec plus de 30.000 emplois en jeu, la filière solaire est un pilier de l’industrie verte (que son nom soit sanctifié) et un des seuls secteurs potentiellement créateur d’emplois en Europe: de quoi renier sa foi libre-échangiste.
Face à cette apostasie bruxelloise, on se doute bien que les Chinois n’allaient pas rester les deux pieds dans la même tong. La riposte ne s’est pas fait attendre de la part de Pékin qui tient beaucoup à un secteur complètement dépendant de l’exportation. Mais les apparatchiks (comme il convient d’appeler les technos d’un pays tiers) avaient l’impératif de bien doser leur contre-attaque en fonction de leur feuille de route : qui punir sans déclencher une guerre commerciale mondiale ?
La réponse est tombée sous la forme d’une innocente « enquête anti-dumping sur les vins importés de l’UE », annonçant la menace d’une taxation des crus classés déloyaux par Pékin. L’énoncé seul démontre l’hypocrisie de la démarche, qui sous-entend que des bouteilles à plusieurs dizaines voire centaines d’euros inonderaient le marché chinois et mettraient au chômage les petits viticulteurs des coteaux du Fleuve Jaune. Trêve de sino-sinuosités : l’ennemi est clairement désigné : la France, que les Chinois, pas dupes, perçoivent comme une grande gueule aux pieds d’argile, aux velléités patriotiques évanescentes et inoffensives.
Mais pourquoi choisir le vin ? Pourquoi pas les centrales nucléaires les tubes d’acier sans soudures, les produits chimiques made in France ou les avions de ligne ? En effet, comme le souligne (mais dans le mauvais sens) un viticulteur bordelais indigné «C’est une mesure de rétorsion complètement disproportionnée ». Et c’est vrai, la loi du talion n’a pas été appliquée, car le commerce du vin joue en catégorie poids-plume sur le marché mondial.
Les milliards d’euros et les milliers d’emplois potentiels en Europe qu’offre le rééquilibrage du marché du solaire sont sans commune mesure avec le coût du boycott du pinard (la classe moyenne chinoise qui adoooore le bordeaux représentant un marché de 500 millions d’euros à tout casser). On menace leur reine et ils mettent en joue un pion …pourquoi tant de prudence ?
D’abord parce que stratégiquement, alors que la plupart des produits sont transnationaux, le vin importé en Chine est franco-français à 80%, et même si on égratigne au passage quelques italiens et une poignée de viticulteurs andalous, les buveurs de schnaps sont épargnés, et le « couple de rêve[1. Selon les mots même du premier ministre chinois]» sino-allemand préservé.
Ensuite parce que le vin est avant tout une production symbolique. Or la France avec son torse bombé et ses bravades en marinières se place d’emblée sur le terrain du symbole, sans prendre véritablement de mesures, se contentant de montrer ses muscles à la commission. Lui répondre sur ce terrain était s’assurer une gifle vexatoire dans prendre de véritables risques économiques. Ce n’est pas au vieux singe hormoné qu’on apprend à faire de la gonflette.
Il s’agit plus pour la France d’une humiliation emblématique que d’une véritable sanction économique. La Chine a voulu donner une leçon aux râleurs impuissants de l’Hexagone, tout en essayant avec succès de semer la discorde en Europe selon le vieil adage « diviser pour mieux régner ».
En attendant, les dirigeants français qui s’indignent contre les méchants chinois feraient mieux de relire Guerre et Paix : « la guerre n’est pas une galanterie…la guerre est la guerre et non pas un jouet. Sinon la guerre est la distraction favorite des oisifs et des frivoles [2. Selon les mots mêmes du Prince André, héros du roman de Tolstoï à la bataille de Borodino]».
Et si nos dirigeants n’on pas le temps de se plonger dans des livres trop pleins de mots, qu’ils relisent au moins le Petit livre rouge : à l’instar de la révolution, la relocalisation n’est pas un dîner de gala.
*Photo : Vinexpo.
Mort de Clément Méric : victime et fashion victimes
Au-delà de la vive émotion et des polémiques suscitées par la mort brutale de Clément Méric, cet événement tragique nous a fait découvrir le petit monde des militants des extrêmes – à gauche comme à droite -, notamment la micro-culture qu’ils ont développée. Les médias ont rapidement noté un détail particulièrement intéressant : l’attachement de ces jeunes à certains codes vestimentaires, à travers leur commun engouement pour la marque Fred Perry. Sorti de la sphère étroite des amateurs du logo à lauriers, redskins, skins, hipsters du Marais ou jeunes hommes branchés, beaucoup s’étonnent que les deux extrêmes prisent la même marque. Ce fait suggère qu’au-delà des clivages idéologiques et de l’animosité mutuelle, une rivalité mimétique unit ces deux groupes issus de la même contre-culture.
Mais un point ne cesse de surprendre l’observateur : comment se fait-il qu’un militant anticapitaliste d’extrême gauche se révèle être une simple « fashion victime » comme n’importe quel ado beaucoup moins politisé que lui ?
S’agissant des groupuscules de la mouvance « skinhead », peu réputés pour leur bagage intellectuel, on comprend plus aisément que l’adhésion à une culture consumériste fasse partie de leur noyau identitaire. Comme l’explique le politologue Jean-Yves Camus, fin connaisseur de l’extrême droite, les petits groupuscules de skinheads se structurent autour de la violence, bien davantage qu’au nom d’une quelconque idéologie. Ces jeunes, souvent paumés, trouvent une famille de substitution dans le groupe, un peu comme certains adhèrent à la culture des gangs après une longue déshérence.
Au contraire, à l’ultragauche, bien que la psychologie et la violence jouent aussi dans l’engagement des jeunes, la culture politique s’ancre bien plus sur l’idéologie. En ce sens, Clément Méric est le parfait exemple du petit-bourgeois féru de critique sociale : ce fils de professeurs d’université avait été admis à Sciences Po après ses excellents résultats au baccalauréat. De l’avis unanime de ceux qui l’ont connu, le jeune Clément affichait un bagage culturel impressionnant. Certes, comme ses camarades « chasseurs de skins », il savait aussi faire preuve d’un goût prononcé pour l’action et il ne reculait pas devant la bagarre, comme le prouvent les images de son altercation avec le service d’ordre de la Manif pour Tous. Malgré les airs de dur qu’il essayait de se donner, le foulard sur la bouche, on imagine facilement Méric parler d’« alliances objectives » et dénoncer avec brio le hiatus entre « discours et positionnement dans le système de production », comme ses aînés « révos », « autonomes » ou « maos ». Tout cela pour mourir après une vente privée. Triste dénouement.
*Photo : capture d’écran du documentaire « Antifas, chasseurs de skins ».
Mauroy, héros rose pâle
Mon arrière-grand-père Marcel, qui nous a quittés il y a quinze ans, était socialiste. Né en 1906, cultivateur, il avait fait son service militaire entre Beyrouth, Alep et Damas puisque la France administrait Syrie et Liban dans le cadre d’un mandat de la SDN. Pourquoi évoqué-je sa mémoire au moment où Pierre Mauroy nous quitte à son tour ? Parce que mon aïeul Marcel était un admirateur sans borne du « Gros quinquin », comme le surnommaient affectueusement des amis du Nord. À tel point qu’en famille, il nous arrivait de glisser une petite critique sur Mauroy juste pour le faire enrager. Mon arrière-grand-père n’aurait pas vraiment été dépaysé depuis vendredi, quand le décès de l’ancien premier ministre a été annoncé. La plupart des médias ont célébré un homme symbolique de « la gauche qui était encore de gauche », celle des premiers mois au pouvoir de François Mitterrand, celle de la retraite à 60 ans et des nationalisations. De fait, Mauroy qui était issu de la SFIO et qui a accédé au pouvoir en 1981, symbolisait une belle revanche tous les socialistes, si longtemps privés de pouvoir par le gaullisme. Or, tous ceux qui voient en Mauroy une icône d’un socialisme immaculé, sans compromissions avec le libéralisme mondialisé, sont victimes, inconsciemment ou non, d’un immense malentendu.
Examinons de plus près l’itinéraire politique de Pierre Mauroy. Voyageons dans le temps jusqu’en 1971, à Epinay sur Seine. Lors de ce congrès qui vit la création du Parti Socialiste, François Mitterrand constitua une coalition pour le moins hétéroclite où l’on retrouvait la gauche du parti, représentée par les marxistes du CERES du jeune et bouillant Chevènement et sa droite, dite des « Bouches du Nord ». Les fédérations du 13 et du 59 y étaient les forces principales, emmenées par Gaston Defferre et un certain… Pierre Mauroy. Car Mauroy, c’était la droite du parti, celle qui ferraillait contre le PCF sur les terres du Nord. Pendant toutes les années 70, il fut une figure, sinon la figure, de l’aile droite du Parti d’Epinay. Ce n’est pas un hasard si on le retrouve associé à Michel Rocard lors du congrès de Metz en 1979. Et c’est Laurent Fabius qui porta à cet attelage droitier le coup fatal : « Entre le Plan et le Marché, il y a le socialisme. » François Mitterrand, pour l’avoir combattue, connaissait les figures imposées de la Ve République. Elu président, il appela un des représentants de son aile droite à Matignon. La politique est affaire d’addition, surtout en début de mandat. C’est donc Mauroy qui, à contre-emploi, un peu comme Michel Debré fut le premier ministre de la décolonisation de l’Algérie, pilota la mise en place des principales mesures du premier septennat mitterrandien. La première gauche avait besoin de la seconde pour gouverner.
Et la gauche de gouvernement, comme l’Allemagne en foot, finit toujours par gagner. Alors que les visiteurs du soir se succèdent à l’Elysée, que Fabius et Bérégovoy insistent pour tenter l’Autre politique et sortir la France du système monétaire européen, Mauroy, allié à Delors, refuse de renverser la table. « Je ne conduis pas avec des pneus lisses sur une route verglassée », aurait asséné le premier ministre au PrésidentAu lieu de prendre le volant sur cette route prétendument dangereuse, il préféra faire monter le pays dans le train fou de l’intégration économique européenne, laissant le Franc accroché au Mark, bien avant de les faire fusionner dans une monnaie dont Jean-Luc Gréau démontre mois après mois dans les colonnes de Causeur à quel point elle est contraire aux intérêts nationaux. Mais voilà, le fils d’instituteur du Nord appartenait à la catégorie autoproclamée des « Européens convaincus ». Comme le raconte Chevènement dans La France est-elle finie ? (Fayard, 2011), c’est appuyé sur le tandem Mauroy-Delors que Mitterrand adapte les structures économiques et financières françaises au monde de Ronald Reagan, Margaret Thatcher et Helmut Kohl. Il n’est pas indifférent que l’hommage le plus lucide vienne de la journaliste du Figaro, Judith Waintraub2[1. Libérale et pro-européenne mais aussi grande amie de Causeur, c’est pourquoi il lui sera beaucoup pardonné.], qui twitta, en reconnaissance à Mauroy : « l’homme qui nous a évité l’autre politique en 1983 ».
Pourtant, le malentendu historique perdure. Interrogez quelqu’un au hasard dans la rue ; demandez lui qui de Fabius ou de Mauroy représentait la gauche du Parti socialiste entre 1970 et 1990, il vous répondra à coup sûr que c’est le second. A écouter la télévision ces derniers jours, vous pouvez faire de même à la sortie d’une école de journalisme ou de Sciences Po, vous obtiendrez vraisemblablement le même (mauvais) résultat. Ce malentendu a des raisons. Mauroy a effectivement incarné les premiers temps du « passage de l’ombre à la lumière ». Ainsi fait-on souvent référence à la retraite à 60 ans qu’il incarnerait davantage encore que François Mitterrand. Sans doute associe-t-on inconsciemment l’homme du Nord, la mine, la pénibilité du travail et cet acquis social mérité. On ne devrait pas oublier que le tournant de 1983 condamnait cette conquête à long terme. Reconnaissons que depuis trente ans, et avant que François Hollande ne décide d’y renoncer, elle aura profité à ceux qui, nés entre 1920 et 1950 ont travaillé dur pour reconstruire la France après deux guerres. Sans doute aussi, les conditions du départ de Mauroy de Matignon, en pleine guerre scolaire perdue par le président de la République, contribuent-elles aussi à cette fausse réputation. On cite cet avertissement que le maire de Lille aurait soufflé à l’oreille de Jospin en 2002 : « Ouvrier n’est pas un gros mot ». Il avait raison, Pierre Mauroy, mais Jospin n’avait-il pas oublié les ouvriers par la faute de ceux qui leur avaient préféré l’Europe vingt ans plus tôt ?
Pierre Mauroy est parti mais le malentendu demeure. Et pas seulement celui-ci. Quand Jacques Chirac nous quittera, les chaînes de télé expliqueront qu’il était un gaulliste orthodoxe parce qu’il a mis la pâtée à Le Pen en 2002. Alors, Mauroy icône du socialisme français d’avant, après tout, pourquoi pas ? Ne serait-ce que par respect pour Marcel.
*Photo : Parti socialiste.
Les tweets d’outre-tombe de Lionnel Luca
« Quand un homme politique de droite meurt, l’hommage est toujours tempéré par ses échecs. Quand il est de gauche l’hommage est nord-coréen ! Normal ! »
C’est par un tweet rageur que Lionnel Luca a salué la dépouille de Pierre Mauroy, décédé vendredi dernier à l’âge de 84 ans. Suscitant aussitôt l’indignation grégaire de la tweetosphère. Un coup de semonce qui a retenti au milieu d’un panégyrique digne des plus belles années de L‘Humanité : « C’était un homme de fidélité, fidélité à ses origines ouvrières, à sa région, à une cause, le socialisme, et à l’unité de la gauche » (François Hollande) « Un homme qui incarnait le progrès social » (Jean-Marc Ayrault). « Il était et restera un géant » (Martine Aubry). « Un grand serviteur de la France » (Alain Juppé). « Un homme exceptionnel d’une dimension historique » (Jean-Louis Borloo).
Certes, ces éloges funèbres ont été accompagnés par l’embarrassant message de soutien de Florian Philippot et l’hommage de Jean-Luc Mélenchon à l’homme de la retraite à 60 ans. Mais rarement on avait vu une telle union nationale. Hommage de la Nation qui culminera aux Invalides mardi avec le Président de la République : une cérémonie « républicaine » qui lui évitera sans doute de se déplacer en la cathédrale de Lille pour ses funérailles religieuses.
Lionnel Luca avait peut être en tête le décès de Margareth Thatcher, homologue de Pierre Mauroy au début des années 80 et décédée il y a quelques semaines. Elle n’avait pas eu droit aux condoléances de circonstances de la part du regretté et sympathique maire honoraire de Lille : « une fieffée conservatrice », « un grand Premier Ministre quoique conservatrice voire réactionnaire ». Le sénateur du Nord n’avait d’ailleurs pas été le seul à critiquer sans ménagement la mémoire de la première femme premier ministre du Royaume-Uni. Pour Valéry Giscard d’Estaing « elle n’avait pas beaucoup de considération pour ses interlocuteurs » (on pourra lui retourner le compliment le jour venu…), « elle a causé bien des dégâts économiques et sociaux » (J-M. Ayrault) « le symbole de la politique qui affame les peuples » (Thierry Marchal-Beck, président des Jeunes Socialistes) et comme souvent la palme était revenu à l’inénarrable Jean-Luc Mélenchon rejoignant Joey Barton dans l’outrance: « Thatcher va découvrir en enfer ce qu’elle a fait aux mineurs ».
Lionnel Luca s‘est donc permis de rappeler aux socialistes et à ses amis de l’UMP que le bilan de Pierre Mauroy n’est pas complètement rose : « La sphère médiatico-socialo dans l’apologie funéraire de P.Mauroy, 1er ministre de 3 dévaluations qui ont spolié les salariés… Hémiplégie »
Et quelques minutes plus tard, une nouvelle salve : « La gauche qui critique J. Chirac et les emplois fictifs à Paris oublie la condamnation récente de P. Mauroy pour l’emploi fictif d’une élue. »
Pourtant le député des Alpes-Maritimes a fait preuve de retenue. Il aurait pu ajouter que, outre les pratiques clientélistes des socialistes du Nord, cet apparatchik de la SFIO, proche de Guy Mollet, a hérité de la mairie de Lille grâce à l’onction d’Augustin Laurent dont il a cumulé tous les mandats locaux. Qu’il a trahi Mitterrand pour Rocard au congrès de Metz en 1978 avant de trahir Rocard pour Mitterrand en 1980. Qu’en dépit de ses convictions « social-réformistes », il a fait voter la retraite à 60 ans, les 39h et les nationalisations en 1981 avant de prendre le tournant de la rigueur en 1983 et de démissionner devant les partisans de l’Ecole libre en 1984.
Les joutes politiques sont impitoyables, elles se poursuivent jusque dans la tombe. Le fondateur du comité parlementaire pour la liberté d’expression qui avait dénoncé en 2010 « le langage d’émasculés de ceux qui veulent se faire bien voir » est aussi un professeur d’Histoire. Il sait bien que la « concurrence mémorielle » chère aux communicants politiques est un enjeu majeur du combat pour les idées. Et en cela, il faut croire que la gauche a encore beaucoup d’avance.


