La Commission européenne, mue tout à coup d’un élan protectionniste, a décidé de prendre une mesure virile : taxer les panneaux solaires chinois ! Une très longue (et probablement très coûteuse) enquête menée par Bruxelles a en effet fini par révéler ce que tout le monde savait déjà : dumping rime avec Beijing, qui subventionne outrancièrement  ce secteur sensible. Grâce à quoi le solaire made in PRC a pu éclipser toute concurrence : en quelques années il a trusté près de 80% du marché européen en l’inondant de produits vendus environ 88% moins cher que le prix normal.
Si Bruxelles a pris cette décision téméraire, contre l’avis de l’Allemagne, ce n’est pas pour faire plaisir aux semi-souverainistes à la Montebourg, mais bien parce que ce contentieux touche le secteur stratégique de la transformation énergétique. Avec plus de 30.000 emplois  en jeu, la filière  solaire est un pilier de l’industrie verte (que son nom soit sanctifié) et un des seuls secteurs potentiellement créateur d’emplois en Europe: de quoi renier sa foi libre-échangiste.
Face à cette apostasie bruxelloise, on se doute bien que les Chinois n’allaient pas rester les deux pieds dans la même tong. La riposte ne s’est pas fait attendre de la part de Pékin qui tient beaucoup à un secteur complètement dépendant de l’exportation. Mais les apparatchiks (comme il convient d’appeler les technos d’un pays tiers)  avaient l’impératif de bien doser leur contre-attaque en fonction de leur feuille de route : qui punir sans déclencher une guerre commerciale mondiale ?
La réponse est tombée sous la forme d’une innocente « enquête anti-dumping sur les vins importés de l’UE », annonçant la menace d’une taxation des crus classés déloyaux par Pékin. L’énoncé seul démontre l’hypocrisie de la démarche, qui sous-entend que des bouteilles à plusieurs dizaines voire centaines d’euros inonderaient le marché chinois et mettraient au chômage les petits viticulteurs des coteaux du Fleuve Jaune. Trêve de sino-sinuosités : l’ennemi est clairement désigné : la  France, que les Chinois, pas dupes, perçoivent  comme une grande gueule aux pieds d’argile, aux velléités patriotiques évanescentes et inoffensives.
Mais pourquoi choisir le vin ? Pourquoi pas les centrales nucléaires  les tubes d’acier sans soudures, les produits chimiques made in France ou les avions de ligneEn effet, comme le souligne (mais dans le mauvais sens) un viticulteur bordelais indigné «C’est une mesure de rétorsion complètement disproportionnée ». Et c’est vrai, la loi du talion n’a pas été appliquée, car le commerce du vin joue en catégorie poids-plume sur le marché mondial.
Les milliards d’euros et les milliers d’emplois potentiels en Europe qu’offre le rééquilibrage du marché du solaire sont sans commune mesure avec le coût du boycott du pinard (la classe moyenne chinoise qui adoooore le bordeaux représentant un marché de 500 millions d’euros à tout casser). On menace leur reine et ils mettent en joue un pion …pourquoi tant de prudence ?
D’abord parce que stratégiquement, alors que la plupart des produits sont transnationaux, le vin importé en Chine est franco-français à 80%, et même si on égratigne au passage quelques italiens et une poignée de viticulteurs andalous, les buveurs de schnaps sont épargnés, et le « couple de rêve[1. Selon les mots même du premier ministre chinois]» sino-allemand préservé.
Ensuite parce que le vin est avant tout une production symbolique. Or la France avec son torse bombé et ses bravades en marinières se place d’emblée sur le terrain du symbole, sans prendre véritablement de mesures, se contentant de montrer ses muscles à la commission. Lui répondre sur ce terrain était s’assurer une gifle vexatoire dans prendre de véritables risques économiques. Ce n’est pas au vieux singe hormoné qu’on apprend à faire de la gonflette.
Il s’agit plus pour la France d’une humiliation emblématique que d’une véritable sanction économique. La Chine a voulu donner une leçon aux râleurs impuissants de l’Hexagone, tout en essayant avec succès de semer la discorde en Europe selon le vieil adage « diviser pour mieux régner ».
En attendant, les dirigeants français qui s’indignent contre les méchants chinois feraient mieux de relire Guerre et Paix : « la guerre n’est pas une galanterie…la guerre est la guerre et non pas un jouet. Sinon la guerre est la distraction favorite des oisifs et des frivoles [2. Selon les mots mêmes du Prince André, héros du roman de Tolstoï à la bataille de Borodino]».
Et si nos dirigeants n’on pas le temps de se plonger dans des livres trop pleins de mots, qu’ils relisent au moins le Petit livre rouge : à l’instar de la révolution, la relocalisation n’est pas un dîner de gala.

*Photo : Vinexpo.

Lire la suite