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La France s’ennuie

Monsieur « petites blagues » et le falot professeur d’allemand qui maîtrise si mal la langue de Goethe qu’Outre-Rhin certains se demandent quelles compétences il faut avoir pour être soit enseignant en France soit premier ministre, ne font plus rire personne. Un Président, par principe, met un peu de « Stimmung » (d’ambiance… à l’intention de H. et de A.) dans son pays : il ne le plonge pas dans une profonde léthargie. Il n’incite pas non plus, involontairement certes, ses compatriotes les plus inventifs à s’exiler (« l’exil n’est plus un droit pour les Français, mais un devoir « , titrent ironiquement des journaux étrangers) par une forme de sida fiscal qui mine le moral de chacun et laisse perplexe même ses rares partisans, surpris qu’on puisse donner tant de leçons de morale sans en respecter aucune.

La France s’ennuie aussi de voir à la tête d’une opposition qui n’en est pas une, des hommes de si peu d’envergure. L’un, François Fillon, à force d’être dans l’ombre du swingueur Sarkozy, a des allures de croque-mort. L’autre, Jean-François Copé, mais oui « le décomplexé « , court après les voix du Front National, tout en donnant la fâcheuse impression de mépriser les sentiments et les revendications de l’unique parti qui gagne en puissance.

La France s’ennuie parce qu’elle perçoit confusément que le rêve européen est devenu un cauchemar quotidien : des fonctionnaires dix fois mieux payés qu’ils ne le seraient dans leur pays d’origine prennent des décisions dix fois plus stupides sans avoir à les justifier. Un exemple parmi cent : plus de deux millions de Français prenaient un antalgique, efficace et sans effets secondaires, le Diantalvic. Parce que trois jeunes Suédois ont tenté de se suicider en abusant des doses, il est maintenant interdit dans toute l’Europe. Consternation générale chez les médecins et les pharmaciens.

Mais si la France s’ennuie, ce n’est pas uniquement parce que le président Hollande n’a pas plus de charisme qu’une carpe, que l’Europe politique est un mirage et que l’opposition d’une droite extrême et d’un Front de Gauche est systématiquement présentée dans les média comme un « poison » (c’est ainsi que Libération désigne le FN) mais aussi parce qu’on nous ressasse qu’il n’y a pas d’alternative politique crédible. Une fatalité amènerait les Français à voir leur pouvoir d’achat fondre, leur compétitivité reculer, leurs cités à être délaissées et les miséreux de la planète s’emparer en toute impunité des derniers bijoux de famille planqués ici ou là. Quant aux plus riches, comme le Qatar, libres à eux de se servir avec ostentation de nos palais et palaces. Ils auraient tort de s’en priver.

Accepter le spectacle de sa déchéance sans réagir… les Français y sont tellement habitués qu’ils détournent la tête, regardent des émissions aussi conformistes que « On n’est pas couché » où même les animateurs, pourtant dopés à la controverse, s’ennuient. Tous ceux qui rêvaient d’une France paisible dans une Europe forte ont la gueule de bois. Mais quand les Français s’ennuient, ce n’est jamais bon signe. Il y a des réveils qui sont des sursauts parfois inattendus. Pierre Viansson-Ponté, peu avant Mai 68, avait déjà écrit : « La France s’ennuie ». Il était certainement plus fin politologue et plus visionnaire que ne le suis. Mais sait-on jamais…

Le vrai problème de Marseille, c’est une monumentale corruption

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Eugénie Bastié : Violences et insécurités quotidienne, grand banditisme, affairisme, drogues et mafia… Marseille semble cumuler toutes les tares. Quelles sont les raisons structurelles de la crise qui agite la ville ? Selon vous, est-ce un problème typiquement marseillais, ou bien français, ou même européen ?

Xavier Raufer : La situation marseillaise est grave et particulière.  Il ne s’agit pas d’un simple phénomène médiatique. La région PACA plus la Corse détiennent le record des homicides pour toute l’Union européenne. Cela dit, quoi de neuf à Marseille ? Hormis les visites ministérielles, les parlottes, conférences de presse et tables rondes – rien. Dans le Midi, une sagesse instinctive conduit les criminels à éviter un appareil répressif qu’ils savent puissant, mais vacillant, privé de persistance ou d’acharnement. D’où un calme temporaire lorsque les ministres tonnent et qu’il y a du « bleu » dans les rues. Les médias repartis et le bon peuple, distrait, le business reprend de plus belle. Toute la Sicile connaît le proverbe mafieux « Courbe-toi jonc, la crue passe ». Eh bien, c’est pareil à Marseille : la crue passée, le jonc relève la tête. Et les assassinats reprennent.

Mais pourquoi les bandits s’entretuent-ils ? L’ethnologie criminelle nous renseigne : hors-la-loi, les malfaiteurs n’accèdent pas à la justice des honnêtes gens. Un bandit ne peut infliger une amende à un «collègue», ni l’envoyer en prison. Le différend est mineur ? Il casse la figure du gêneur. Si c’est grave, il le tue ou le fait tuer. Ce n’est donc pas par plaisir que les bandits s’entretuent, mais par exigence territoriale. Le fief est la source de tout business illicite et qui empiète sur celui d’un gang est bon pour l’hôpital ou la morgue.

Si je vous suis, les règlements de compte sont le problème numéro 1  de Marseille…

Non, ces homicides ne sont pas LE problème de Marseille – c’en est juste un symptôme spectaculaire. Le vrai problème de Marseille, c’est une monumentale corruption. D’abord, un maire bien fatigué, largué entre dénégation puérile du réel – « Marseille n’est pas Chicago » – et tentatives d’apaiser les bandits par travail social interposé.

Surtout, une « politique de la ville » à la napolitaine, un système de contrôle des quartiers chauds, et des votes qui en émanent, par des nervis, voire des gangsters, qu’arrosent les crédits de la politique de la ville. Oh, les motifs sont nobles : « antiracisme »… «diversité»… et autres bienséances à la mode. Mais en réalité ? Un des caïds en cause, Abderrazak Z. parle de la députée chargée de la Politique de la Ville au Conseil général : «J’ai trouvé une dinde pour nous subventionner» (Libération, 11 mars 2013). Et qu’arrive-t-il à qui tient tête au caïd ? « Je n’étais pas content mais il m’a montré qu’il était armé. Je me suis calmé». (idem). Vous ne vous calmez pas ? Passage au stade kalachnikov.

Telle est en 2013 la  «politique de la ville», terreau fertile pour le milieu marseillais : «Dans les quartiers, si tu veux avoir un minibus, un scooter et de l’argent, tu montes une association(idem). De l’argent – et beaucoup. Toujours Libé : « Des associations fictives» ont reçu «800 000 euros en trois ans». De quoi attendre à l’aise une grosse livraison de haschisch, ou qu’un transport de fonds passe dans votre ligne de mire…

Ajoutons-y une police souvent corrompue. Le mal ronge de longue date l’appareil policier régional – et pas les seuls  «ripoux» de la BAC nord : en cas d’affaire criminelle grave, pourquoi les magistrats locaux se concertent-ils à Paris et surtout pas à Marseille ? Et par quel miracle de gros voyous – quatre selon nos sources, en 2012 – ont-ils pu s’enfuir précipitamment, à l’aube, de leur cachette, les policiers investissant une planque juste désertée, n’y palpant qu’un lit encore chaud ? Un flic de base peut-il « arranger » de telles manigances ?

Face à toutes ces difficultés, pour être efficace à long terme, ne faut-il pas privilégier une réponse sociale plutôt que sécuritaire ?  

La réponse sociale est une fausse bonne idée, qui est souvent le paravent d’une culture de l’excuse. Car, comment parler de réponse quand Mme Taubira et sa cour d’idéologues vident les prisons ? Pour faire sympa, le gouvernement a inextricablement associé en son sein l’eau et le feu.

Mais, dans l’autre sens, de telles écuries d’Augias ne se nettoient pas avec une compagnie de CRS en plus. Il faut sur place un véritable outil de renseignement criminel, posant pour toute l’aire marseillaise un diagnostic précis : qui sont les voyous ? Que font-ils ? Où sont-ils ? Seul ce renseignement criminel donne aux forces de l’ordre une connaissance intime et prédictive des bandes. Connaissance qui à son tour, permet les embuscades, donc les flagrants délits : capturer les gangsters lors de grosses livraisons de drogue, ou lorsqu’ils ont les armes en main. Non pas de se borner à compter sur le terrain les cadavres criblés de balles, comme on le fait encore trop souvent.  Voilà la vraie réponse à apporter.

Selon un sondage publié par le Huffington Post, 57% des français seraient favorables à une intervention de l’armée à Marseille, pour désarmer les dealers et rétablir un semblant d’autorité. Une opération de reconquête militaire qui n’est pas sans rappeler le nettoyage opéré par l’armée brésilienne dans les favelas de Rio en 2011… La situation mérite-t-elle vraiment de tels moyens ? L’armée pourrait-elle vraiment réussir là où la police échoue depuis des années ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir qui sont les malfaiteurs opérant dans les Bouches-du-Rhône. D’abord, le « milieu »  italo-corse n’est pas une mafia, terme qui a un sens très précis. Une mafia, c’est une « aristocratie criminelle », une société secrète plus qu’une bande, avec sa loi du silence, son code d’honneur, sa légende et sa capacité à se faire obéir sur « son » territoire.  En Europe, deux pays connaissent de vraies mafias : l’Italie (Cosa Nostra, Camorra, Ndrangheta, etc.) et l’Albanie.

À Marseille, il s’agit plutôt d’un milieu criminel qui ressemble à un gâteau, avec deux couches superposées.

La couche la plus basse, la plus profondément enfouie, la plus ancienne aussi est celle du crime organisé italo-corse. On en entend peu parler et, depuis quelques temps, les arrestations s’y font rares. Connivences parfois haut placées, mansuétude médiatique locale : ces gangsters très dangereux savent se faire « respecter » et travailler en silence. Il y a certes des règlements de comptes dans le milieu italo-corse, mais ils sont rares et « chirurgicaux ».

La couche supérieure du gâteau, ce sont des bandes de cités, lancées dans une lutte à mort pour conquérir ou défendre « leurs » territoires, sur lequel ils exigent le monopole du trafic des stupéfiants.

À l’origine, ce sont de petites bandes rassemblées aux pieds des tours, souvent composées de jeunes issus de l’immigration maghrébine – il suffit de lire les noms de la plupart des victimes des règlements de comptes. Au début des années 2000, certaines de ces bandes juvéniles se professionnalisent et passent au trafic de drogue, cannabis surtout, à grande échelle. Ayant conquis un territoire, il leur faut ensuite le défendre – désormais, armes de guerre à la main. Ce qu’elles font aujourd’hui, en s’entretuant si besoin est.

Faut-il alors « envoyer l’armée » à Marseille ? Surtout pas. Pour être gentil, cette lubie locale relève de l’affolement ; plus sévèrement, du showbiz. Nulle part ni jamais, une armée en uniforme n’est efficace contre des criminels noyés dans une population complice (l’économie souterraine) ou apeurée (la loi du silence). Il ne s’agit pas à Marseille de la bataille d’Alger, mais de démanteler de fort classiques bandes criminelles, face auxquelles une police vite et bien informée est efficace. Et qu’elle soit efficace est un problème politique, de gouvernement, puisqu’en France la police est nationale.

Emplois d’avenir : la perfusion, mais pas pour tous

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emplois d'avenir chomage jeunes

Après ses études, faire son entrée sur le marché du travail relève du parcours du combattant. Selon l’AFIJ, (Association pour Faciliter l’Insertion des Jeunes diplômés) qui publie une enquête sur le devenir des jeunes après l’université, 57% d’entre eux, diplômés en 2011, étaient sans emploi en avril 2012. Huit contrats sur dix sont désormais des CDD, un chiffre jamais égalé jusqu’ici. Ces statistiques sont éloquentes quant à la précarisation généralisée de la jeunesse en France. Qu’est-ce que faire ses études aujourd’hui ? C’est vivre sous perfusion. La plupart des 20-25 ans sont des Tanguy malgré eux. Comment faire face à la hausse des factures de gaz, d’électricité et à celle qui vous guette à la sortie du Monop’? L’eldorado, pour les lycéens fraîchement diplômés, ce n’est plus d’être accepté dans une grande école mais c’est d’atteindre le barème 6 du CROUS. Avec 469,70 euros pendant dix mois, c’est chiche, mais on peut vivoter. Malheureusement, peu nombreux sont les élus aux chambres universitaires exiguës et parfois miteuses. Il reste l’aide des parents, bien inégale selon les familles. Et au terme de ce long périple, c’est une traversée du désert qui attend l’étudiant à la sortie de l’université. S’il n’a ni réseaux, ni relations, ni expérience, les petits boulots entrecoupés de périodes de chômage plus ou moins longues deviennent son quotidien. Les mieux lotis arrivent alors à jongler entre les APL, le RSA ou les indemnités chômages.

Conscient du problème, le gouvernement Ayrault a lancé récemment « les emplois d’avenir ». D’ici 2014, ces 150 000 contrats aidés par des finances publiques exsangues seront prioritairement réservés à la jeunesse qui vit dans ce que l’on appelle pudiquement « les quartiers sensibles ». Non seulement, cette goutte d’eau symbolique ne modifiera pas la spirale inquiétante du chômage mais encore elle représentera les prémisses de ce que la gauche bien intentionnée veut mettre en place : la discrimination positive. Mais alors quid de ceux qui n’auront pas l’opportunité de profiter de « ce plan Marshall » pour l’emploi ? De ceux que Jamel Debbouze, égérie de « nos quartiers », appelle plaisamment « les moches »[1. Allusion à la polémique suscitée par le spectacle « Tout sur Jamel » lors de sa diffusion le 20 décembre dernier sur M6 retransmis en direct du Zénith de Paris. Voici la « saillie » de Jamel Debbouze : « Ils sont moches les gens à Montbéliard. Là, ils me regardent en direct. Quand j’y ai été, je me suis dit le nuage de Fukushima, il s’est arrêté au centre-ville. Il s’est passé quoi là-bas ? J’y ai de la famille en plus. Montbéliard, si vous m’écoutez, j’ai rien à vous dire ».]? C’est que ces autres « jeunes » n’intéressent pas grand monde. Silencieux, perdus au fond de leur vallée ou de leur campagne parce qu’ils ne pouvaient plus payer leur loyer dans la grande ville, ces arriérés, comme on sait par nature « feignasses », sont inemployables. Heureusement que l’Etat prend la peine de leur donner une piécette de temps à autre, cela contient la fronde et la révolte. Comme on sait, du moment que cette gueuserie française peut encore se payer une boulette de shit, une connexion internet et un paquet de chips, elle est comblée ! Cette sécession à l’intérieur de la jeunesse est récurrente, elle s’inscrit dans le tabou médiatique qui désigne délicatement par le terme générique « jeunes », les responsables des incidents dans «  les quartiers populaires ». Apparemment, c’est dans ces lieux que les forces de la nation se trouvent. Pourtant, inondés de subventions dans le cadre du renouvellement de l’habitat urbain, quelles ont été les avancées significatives ?

Pendant que micros et caméras sont braqués sur cette jeunesse-là, à compter le nombre de voitures brûlées le soir de la Saint-Sylvestre, la jeunesse de l’ombre se meurt à petit feu. Comme elle est polie elle ne gratifie personne de ses geignements. Accablée et vieillissante avant l’heure, on pense qu’elle ne souffre pas. Cette autre jeunesse fait des rêves de vieux. Obtenir un concours pour être fonctionnaire, tel est son nouveau graal. En France, ce qui est gravissime, c’est que l’on néglige cette lente agonie. Ce grand gaspillage des talents est patent. Alors que Gérard Depardieu fait la Une, combien de Paul et de Jacques partent tenter leur chance à l’étranger ? Si l’on parle beaucoup de la jeunesse européenne, espagnole, italienne ou grecque, qui apparemment se dirigerait en masse vers Berlin, on parle moins des cerveaux qui fuient aussi la France, car les carrières et les perspectives sont bien plus intéressantes pour les chercheurs, les ingénieurs et les docteurs à l’étranger. C’est le « sauve qui peut » général qui se poursuit en silence. Le pays sclérosé freine l’élan et les ambitions de sa jeunesse. On aura beau psalmodier des appels à l’innovation et à la recherche, force est de constater que l’ascenseur social est bloqué pour tout le monde, jeunes des champs comme jeunes des quartiers. Comment faire redémarrer l’élan d’un pays lorsqu’on ne donne pas de première chance à la relève ? Dans ce sens, les jeunes loups qui ne peuvent faire le deuil de leur illusion s’exilent. Les autres attendent seulement « le coup de bol », nouveau miracle du XXIème siècle, c’est-à-dire le CDD prolongé, ou pourquoi pas gagner à euro-millions. Entreprendre en France, voilà un mot qui tend à devenir tabou.

*Photo: Campagne emplois d’avenir

La preuve par Trappes

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trappes emeutes france

Les récentes émeutes de Trappes ont révélé au grand jour l’existence, dans certains territoires, d’une solidarité basée sur la religion, qui prévaut sur toutes les autres. Même Le Monde doit admettre, au terme d’une enquête sur les « événements des 19 et 20 juillet »,  que le « facteur religieux a beaucoup pesé » [1. « Trappes, radiographie d’une émeute », Élise Vincent, Le Monde, 17 août 2013.]. Pourtant, si la presse semble découvrir la lune, Trappes ne constitue pas une première en la matière. Simplement, les événements de Trappes sont si limpides qu’il devient impossible de travestir la réalité ou de la taire aux Français.

Dans les deux livres[2. Banlieue de la République et Quatre-vingt-treize, Gallimard, février 2012.]qu’il a consacrés, début 2012, aux « banlieues », à l’emprise grandissante de l’islam en France et à son hégémonie dans un certain nombre des quartiers bénéficiant de la « politique de la ville », le politologue Gilles Kepel souligne que le principal ressort des émeutes de 2005 était, déjà, la solidarité religieuse. Il insiste sur le fait que ce n’est pas la mort de deux adolescents entrés dans un transformateur EDF qui avait déclenché les émeutes, mais la rumeur selon laquelle des policiers avaient lancé une bombe lacrymogène dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois. C’est donc sur la base d’une rumeur infondée que des populations se sont dressées comme un seul homme contre les institutions de la République. Chaque jour ou presque, et ce depuis des années, une forme de solidarité religieuse s’exprime par un discours de rejet d’une partie des principes et valeurs qui incarnent la France, jugés avilissants. Il suffisait de recenser ses multiples manifestations pour prendre la pleine mesure du phénomène.

Aujourd’hui, les regards se tournent vers l’Égypte ou la Syrie comme ils se sont tournés vers l’Algérie lors de la guerre civile qui en fragmenta, il n’y a pas si longtemps, le corps social, dressant les Algériens les uns contre les autres. C’est la religion, et plus précisément le degré de respect des rites et commandements religieux exigés des citoyens qui fut le ferment de la division. La question centrale était bien l’assujettissement du temporel au spirituel, ou plutôt la volonté des uns de la respecter et plus encore de l’imposer à leur voisinage. Les vecteurs du malheur furent une cohorte d’enseignants arabisants, arrivés d’Égypte et du Moyen-Orient du jour au lendemain pour remplacer, au sein du corps professoral, les coopérants techniques français – anticipant de plusieurs années la loi d’arabisation votée en décembre 1990. Dans la foulée, l’administration recruta en masse des agents qui possédaient souvent pour seule compétence la maîtrise de la langue arabe. Comme le souligne une nouvelle fois Gilles Kepel, en France, la stratégie de ré-enracinement culturel et religieux des jeunes générations de l’immigration musulmane s’opère par la transmission de la langue arabe.[access capability= »lire_inedits »] L’arabe est bien le véhicule de l’islamisation. S’il fallait en donner encore une illustration, je soumettrais à la réflexion ce passage de l’émission « Empreintes »[3. « Empreintes », France 5, février 2010.] dans lequel l’écrivain Tahar Ben Jelloun évoque le début des années 1970 au royaume chérifien : « Le ministère de l’intérieur décide d’arabiser la philosophie dans l’esprit et le but d’empêcher que les Marocains apprennent à penser, à douter et à réfléchir. Donc on va arabiser, on va enseigner la pensée islamique. » Contredisant dans les faits la volonté d’intégration qu’ils proclamaient bruyamment, les gouvernements français qui se sont succédé sont restés sourds, une fois de plus, aux mises en garde réitérées du Haut-Conseil à l’intégration, qui recommandait la suppression, au sein de nos écoles, des modules d’enseignement des langues et cultures d’origine – ELCO. À l’inverse, de nombreux responsables politiques affirmaient, contre toute évidence, que la « réappropriation de leur langue et de leur culture » était la meilleure façon, pour les jeunes issus de l’immigration, de s’intégrer en France.

Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le fait que tant de gens persistent dans leur refus de voir la réalité telle qu’elle est, contribuant de ce fait à l’aggravation de la situation. En particulier, nos dirigeants, qui continuent à se (et nous) payer de discours anesthésiants alors que la maison a déjà commencé à s’effondrer. Toutes les étapes de la radicalisation des discours et des comportements qui a accompagné une certaine islamisation de l’Algérie, avant de conduire à la guerre civile, s’observent aujourd’hui en France, et plus généralement dans tous les pays européens qui ont accueilli de forts flux d’immigration de culture musulmane. Il ne s’agit pas ici de l’islam du temps de Gamal Abdel Nasser, lequel faisait se tordre de rire une salle entière en racontant que les Frères musulmans voulaient que les femmes portent le voile. Il s’agit d’un islam qui ne supporte ni la critique, ni le voisinage d’autrui. En témoignent l’atrophie de la liberté d’expression à laquelle nous assistons en France, pays de Voltaire, et la conversion affichée d’élèves de souche européenne au sein d’établissements scolaires que leurs parents n’ont pas eu les moyens de fuir. Cette conversion – réelle ou simulée – devient pour eux le moyen d’échapper aux brimades et de se faire accepter dans le groupe.

Aucun pays, certes, n’a trouvé de formule magique pour organiser la coexistence pacifique de populations issues de cultures et de religions différentes. Nous, nous avons tout fait pour la rendre impossible. Il aurait suffi d’un peu de bon sens pour comprendre que cette intégration culturelle (que l’on n’osait plus nommer « assimilation ») était incompatible avec les flux migratoires massifs et le regroupement familial, principal vecteur du ré-enracinement religieux. Comment expliquer cet acharnement dans l’erreur, alors que ses conséquences funestes n’ont jamais cessé de se déployer sous nos yeux ? Il faut évoquer la raison mère de cet aveuglement, à savoir l’indifférence d’une élite politique qui nous a abandonnés, nous Français de toutes origines respectueux de l’identité républicaine, cette forme unique de l’idée nationale. Nous qui aurions pu faire la démonstration qu’une vie harmonieuse était possible ensemble.[/access]

*Photo : noodlepie.

Libé et le FN : quarante ans d’héroïque exception culturelle française

Tout fout le camp. Mercredi dernier, Vladimir Poutine publiait une tribune dans le New York Times pour s’opposer à une intervention armée en Syrie. Quelques jours plus tard, en réponse à une pochade du sénateur républicain John Mc Cain, La Pravda annonçait qu’elle allait bientôt ouvrir ses colonnes au rival malheureux d’Obama à l’élection présidentielle de 2008. Un antirusse obsessionnel dans l’ancien journal officiel du socialisme réel : on croit rêver !

Heureusement, une poignée d’irréductibles journalistes résistent encore et toujours au confusionnisme idéologique. Pour ces héros du XXIe siècle, le fascisme n’est pas près de passer dans leur manchette. Que ceux qui s’inquiétaient de l’éviction de Nicolas Demorand se rassurent : Fabrice Rousselot, son successeur à la tête de la rédaction de Libé ne transigera pas avec la Haine. Contrairement aux séides droitisés de TF1, que Rousselot tance dans un édito d’anthologie,  le quotidien de la gauche libérale a « toujours refusé d’interviewer Le Pen père et Le Pen fille ».  Pourquoi, demanderont les ingénus ?

Tout simplement parce que « Le FN ne sera jamais un parti comme les autres ». Une phrase définitive qui fera office de démonstration pour les sourds-muets. Deuxième service : « On ne peut pas interviewer Marine Le Pen comme on interviewe n’importe quel autre dirigeant politique. » Tautologique, l’explication ? N’ayez crainte, Rousselot nous livre un troisième service : « Le danger serait alors de banaliser une extrême droite qui reste un danger pour la démocratie ». Manquent l’évocation des heures les plus sombres, quelques effluves nauséabondes, une référence bien sentie au vivre-ensemble et les narines de la gauche olfactive seront bien mouchées.

Les mauvaises langues pourront bien jaser, l’ostracisme est un antifascisme. La preuve par l’Histoire.  Le Front national est né en 1972, Libération l’année suivante. En quarante ans de cohabitation houleuse, qui peut nier que le second a terrassé le premier ?

 

Fillon a lancé la primaire

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fillon ump fn

En juin dernier, nous nous interrogions sur les raisons qui conduisaient François Fillon à laisser le parti à son rival Copé après que ce dernier lui avait volé la victoire huit mois plus tôt devant la France entière. Nous nous montrions sévères à son égard, jugeant sa stratégie complètement illisible  car il remettait ainsi son rival en lice. Il nous manquait une pièce au puzzle. Cette pièce, l’ancien premier ministre l’a posée sur le jeu dimanche dernier en dévoilant sa feuille de route jusqu’à l’automne 2016, date de la primaire que l’UMP doit organiser pour désigner son candidat à la prochaine élection présidentielle.

En fait, François Fillon fait l’analyse suivante : l’organisation de la primaire étant actée, il ne lui sert plus à rien de perdre son temps à diriger un appareil. Il lui suffit d’entrer en campagne dès maintenant et d’entamer un dialogue avec tous ceux qui pourraient participer à cette élection d’un nouveau genre à droite. Il fait le pari d’une participation aussi forte que celle organisée par le PS et allant bien au-delà des élus, adhérents et même sympathisants de l’UMP. Parler à tout le « peuple de droite », est donc devenu sa préoccupation première, afin d’en devenir le champion incontestable et – soyons fous ! – incontesté. Sa campagne pour la primaire 2016 a débuté sur les chapeaux de roue cet été avec des opérations de com tous azimuts. Elle a continué dimanche avec cette volte-face qui a surpris Jean-François Copé et certainement aussi Nicolas Sarkozy, sur l’attitude à avoir en cas de duel FN-PS. Alors qu’il préconisait lors des élections cantonales de 2011 de préférer le candidat du Parti Socialiste, il explique désormais qu’il faut appeler à voter pour le candidat le moins sectaire, ajoutant, relancé par le journaliste qui l’interrogeait, que ce ne serait pas forcément celui du PS.

Alors que certains de ses soutiens, comme Valérie Pécresse, disaient ne pas comprendre ce que pouvait signifier cette phrase, il a donc persisté et signé vendredi soir. En une semaine, en brisant un tabou qui fait hurler de rage Harlem Désir[1. Dont on se demande, au passage, pourquoi il a si peu de foi dans le non-sectarisme des futurs candidats présentés par le parti qu’il dirige… ], il a ainsi semé le trouble parmi les caciques de l’UMP, tels Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin, lequel a lancé samedi une « alerte rouge » sur Twitter. C’est dire si l’affaire est grave ! Quant à Copé, meurtri de voir ainsi son pain au chocolat jeté aux oubliettes médiatiques, il a rappelé la règle officielle au sein de l’UMP : en cas de duel FN-PS, c’est ni-ni. Fillon s’en fiche. En une semaine, il a piqué à Copé et à Sarkozy le marché de la fameuse droite décomplexée, sans même utiliser le mot. Les électeurs de droite sont en effet majoritairement favorables à une telle stratégie surtout parmi les plus politisés et mobilisés, c’est-à-dire ceux qui se pourraient se déplacer pour voter à la primaire de 2016.

Cette stratégie, pour lisible qu’elle soit devenue, convainc définitivement de la détermination de François Fillon d’aller jusqu’au bout de son ambition présidentielle. Le velléitaire qui était en lui est mort et enterré. On ne voit pas en effet pourquoi il aurait brisé le tabou suprême aux yeux des médias, et choqué ses proches, pour renoncer à être candidat dans trois ans. Mais la tactique n’est pas sans risque. Tout repose en effet sur le succès de la primaire de 2016. Et rien ne dit, pour l’instant, qu’elle en connaîtra un de même ampleur que celui de l’automne 2011 où Hollande avait battu la première secrétaire du Parti socialiste. Plus récemment, l’expérience de la primaire UMP parisienne – un vrai flop en terme de participation- montre que l’électeur de droite ne se déplace pas aussi bien que celui de gauche dans ce genre de grande messe démocratique. Si la primaire ne mobilise que le noyau dur des sympathisants UMP, Copé aurait un avantage certain, d’autant qu’il aurait placé des pions importants dans les batailles électorales locales de 2014 et 2015. Et si Copé  (ou un autre) était finalement battu par Fillon dans un contexte de participation faible, Nicolas Sarkozy pourrait profiter du flop de la primaire pour se présenter directement devant les Français, arguant de la très faible légitimité de la victoire de Fillon, poussant le vice d’en appeler à l’esprit originel des institutions créées par le général de Gaulle, ce qui ne manquerait pas de sel, avouons-le.

Le pari de Fillon est risqué mais au moins a-t-il -enfin !- commencé à jouer. Ses proches, au lieu de se lamenter, devraient s’en féliciter.

 

Tous voiles dehors

voile islam observateur

La famille de la novlangue s’est encore agrandie et la phobologie,  science en pleine expansion, compte un nouveau champ d’investigation. La nouvelle venue porte le doux nom de Voilophobie. Elle est née sous la plume de Jean-François Brault, pigiste au Nouvel Observateur, elle pèse dix petites lettres et semble promise, comme toutes ses consoeurs de la famille des –phobies, à un brillant avenir, à l’instar de la transphobie ou de l’alterophobie, devenue presque une discipline olympique.

Voilophobie ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? « Ne sentez-vous pas cette odeur de soufre qui se répand, chaque jour un peu plus, dans la société française ? », nous interpelle Jean-François Brault dans Le Nouvel Observateur. Une odeur de soufre ? Qu’est-ce à dire ? Belzébuth au cul variqueux, lassé de s’attaquer aux bonnes sœurs à cornette, aurait-il décidé d’étendre son ombre malfaisante sur la France de la diversité et sa main griffue jusqu’aux voiles des jeunes musulmanes ?

À lire notre webevangéliste en effet, la voilophobie est devenue une nouvelle facette de l’islamophobie qui se manifeste à travers de multiples agressions « voilophobes » car le voile, signe d’appartenance religieuse, suscite désormais partout la haine et la fureur. Comme ce mouchoir qu’on agite devant le nez du bovin, ce vêtement mal-aimé peut provoquer la charge aveugle des fauves au crâne rasé qui arpentent la France en quête de victimes comme les troupes écorcheurs du temps de la guerre de cent ans. Le voile, objet d’une phobie, parente mais distincte de l’islamophobie, est un nouveau symbole de liberté et le sujet d’une nouvelle mobilisation. Afin d’appuyer son propos, Jean-François Brault trouve l’argument définitif: « Comme le rappelle l’historienne et parlementaire Esther Benbassa, la figure du bouc émissaire semble s’être transposée en France, des juifs hier, aux musulmans aujourd’hui. » Faire ainsi appel à la compétition mémorielle pour cingler toutes voiles dehors sur un océan de pathos, la démarche est des plus subtiles et surtout des plus avisées. Avec des références pareilles, Jean-François Brault s’impose clairement comme un partisan de la nuance et de la paix civile.

Mais rien de tel tout de même pour occuper les week-ends oisifs que d’organiser des manifs.  Luttons donc, citoyens, contre la voilophobie ! Les habitants de Stockholm ont eu l’idée géniale d’organiser une « Journée du hijab » pour manifester leur solidarité avec les porteuses de voile victimes d’agressions racistes, à l’exception des goélettes. Si ça vient du nord, c’est du tout bon s’est dit Jean-François Brault. Aussi sec, l’idée est adoptée et recyclée. Jean-François Brault appelle lui aussi à l’organisation d’une « Journée du hijab » au cours de laquelle nous sommes tous appelés à porter un foulard sur la tête pour exprimer notre solidarité avec les victimes des agressions voilophobes. Toutes et tous, sans distinction de sexe car, comme le dit le slogan, « Nous sommes toutes des femmes voilées »…Non…attendez…C’est pas ça… « Nous sommes TOUS des femmes voilées ! »…Non merde alors ça ne colle pas non plus…Alors donc « Nous sommes TOUT-ES-(T)-S des femmes voilé-e-s ! »…Voilà c’est mieux et puis merde alors si les Scandinaves l’ont fait c’est que c’est une bonne idée donc ça suffit, de toutes façons les sceptiques ne peuvent être que des voilophobes, des hijaphobes, des maniphobes, des scandinaphobes et des mobilophobes !!!

Et pourquoi pas une journée de la mantille ?

On pourrait soupçonner notre bouillant croisé de l’anti-voilophobie de se livrer à l’exploitation pas très ragoûtante de faits divers (l’agression d’une jeune femme suivie d’une tentative de suicide) et de l’atmosphère tendue d’un été très chaud sur le terrain des tensions religieuses et ethniques pour se réserver une place au chaud dans le business devenu très lucratif de l’antiracisme et de la lutte antiphobe. On pourrait même lui reprocher de proposer, alors que le quartier des Merisiers à Trappes sent encore non pas le soufre mais certainement le brûlé, ni plus ni moins que d’organiser une nouvelle manifestation communautaire et confessionnelle, en s’emparant d’un symbole aussi politique que discutable, dans un pays déjà passablement crispé par les revendications communautaires et confessionnelles. Mais ça serait sûrement faire preuve de journalophobie, de chercheurensociophobie et de ciboulophobie que de jouer les rabats-joie en suggérant que cette brillante initiative n’est peut-être rien d’autre qu’une idée à la con et que la cuisine voilophile de Jean-François Brault a un goût douteux.

Pourtant, si l’on en croit les propos rapportés par le journal Le Monde (qu’on peut difficilement soupçonner d’être islamophobe, voilophobe, mobilophobe, hijabophobe, niqabophobe, scandinophobe, mobilophobe, manifophobe et journalophobe), l’islamophobie serait en passe de devenir un secteur sursaturé en matière d’opportunités et de débouchés professionnels et politico-médiatiques :

Y a-t-il eu des groupes, selon vous, qui ont tenté de récupérer les événements de Trappes ?

Oui. On l’a vu, par exemple, avec le récit fait des violences par le site Islam et info. On l’a vu aussi avec le Collectif contre l’islamophobie en France , dont certains membres sont proches de l’idéologie très conservatrice des Frères musulmans. Le CCIF, qui a été appelé par la mosquée de Trappes, s’est fait une spécialité d’apporter un soutien juridique aux victimes d’insultes ou d’agressions en raison de l’appartenance religieuse. En tentant de centraliser la comptabilité des agressions ou des contrôles de femmes voilées intégralement qui dérapent, le CCIF oblige les autorités à se positionner.

Que faut-il en déduire ?

Il y a une concurrence larvée entre différentes organisations pour le monopole de la parole légitime sur « l’islamophobie ». C’était flagrant à Argenteuil, mi-juin, où des femmes voilées ont dénoncé des violences à leur égard, dont une dans le cadre d’un contrôle d’identité. Sur ces faits-là, c’est la Coordination contre le racisme et l’islamophobie qui est arrivée la première. A la différence du CCIF, le CRI est issu des luttes sociales et de l’extrême gauche. La rivalité à laquelle se livrent ces mouvements accentue malgré eux l’illisibilité de la lutte contre les actes antimusulmans.[1. Source : Le Monde.]

Jean-François Brault chercherait-il avec sa voilophobie à prendre le vent médiatique dans le bon sens pour surfer sur l’affaire du voile et faire s’envoler sa carrière ? Ce ne serait pas très poli, enfin je veux dire cela serait un peu politophobe (politusophobe ?) de le supposer. Peut-être est-il tout simplement devenu naturel pour beaucoup de journalistes ou de chercheurs comme Jean-François Brault de ne plus percevoir, par la magie de ce langage technocratique qui ne cesse d’envahir tous les aspects de l’existence, la réalité qu’à travers la danse des sept voiles de toutes les phobies et de la phobophobie exaltée. À force, cependant, de contempler la ronde infernale des bons sentiments, des trouvailles langagières et des solidarités de circonstances, on risque soi-même, à force d’écœurement, d’être saisi d’un violent accès de coulrophobie.

Zoran Mušič, la grâce et la tragédie

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zoran music

Il y a mille manières de parler d’un peintre… avec la fièvre lyrique d’un Malraux chantant Goya, avec l’espièglerie d’un Muray évoquant Rubens, avec la passion d’un Sollers parlant de Fragonard… Sophie Pujas a trouvé elle aussi le ton juste dans l’essai très délicat qu’elle consacre à Zoran Mušič (1909-2005), peintre italo-slovène qui a traversé le siècle dernier comme un témoin de l’histoire tragique de la Mitteleuropa, et qui a laissé certaines des plus bouleversantes œuvres picturales sur l’horreur des camps nazis. L’auteur propose un portait sous la forme d’un patchwork de chapitres très courts sur la vie et l’œuvre de Zoran Mušič, dans un style poétique qui ne pouvait coller mieux à l’univers du peintre, tout en finesse.

Une géographie. Zoran Mušič voit le jour dans un territoire que l’on appelle de nos jours la Slovénie, et meurt à Venise. Comme tous les authentiques esthètes. Entre temps il vivra et écrira en Europe. «Zoran signifie naissance du jour. Ses parents choisirent de lui offrir le don de la vue, de l’illumination. Mais on ne peut pas leur en vouloir, comment auraient-ils su ? ». Sophie Pujas est attentive à la naissance de la sensibilité esthétique chez Mušič, à son sens d’observation de la beauté qui innerve la nature. Même quand l’image est cruelle. Mušič, écolier, passe à côté du cadavre d’une biche : « Il l’avait trouvée devant le mur de l’école, raide, étrange, rousseur ourlée de neige. On distinguait le cou gracile sur une tête qui disparaissait sous la blancheur cotonneuse, les pattes en une pose indistincte. Zoran resta un long moment à fixer cette perfection dont il ignorait le nom, cette douceur à caresser du regard. (…) Il ne comprenait rien à la mort, ce qu’il savait, c’est que ses yeux avaient vu une chose unique, précieuse, inhabituelle. Il savourait cette fête qu’il n’oublierait jamais ». Le regard du peintre sera aussi influencé par les fresques murales byzantines, ainsi que par la découverte dans ses années de formation des grands peintres : à Prague il découvre l’impressionnisme, à Zagreb son horizon s’élargit encore : « Ses amours transparaissent dans ses toiles. A Cézanne, il emprunta ses baigneuses. A Monet et Dufy, les foules tapageuses. A Bonnard, les belles déshabillées aux dos sensuels. A Picasso, ses couleurs ». En Espagne Zoran découvre la violence et la sensualité de l’univers de Goya. « C’était une éducation itinérante que la sienne, d’escale en escale dans le cœur palpitant de l’Europe. Les lignes sur les cartes étaient encore des chemins et non des barrières, des ponts entre patries cousines et non des déclarations de guerre. » Zoran Mušič meurt au milieu des années 2000 à Venise, ville qui l’inspira plus que tout. « Dans le canal un reflet passe » écrit simplement Sophie Pujas. Entre temps Zoran a aussi connu Dachau.

Un siècle tragique. Avant la seconde guerre mondiale « le monde était encore un endroit fréquentable où il faisait doux vivre. Un jour cela semblerait incroyable d’avoir pu être aussi jeune. » L’expérience de Dachau est au cœur de l’œuvre de Mušič. Pour Zoran, comme pour le reste du monde, après les camps rien ne pourrait plus être pareil. Le peintre déclarait à la télévision française en 1995 : « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui m’est arrivé il y a cent ans et qui pourtant tous les jours est devant moi. » Les larmes montèrent aux yeux d’Henri Cartier-Bresson, présent sur le plateau. Pujas décrit avec justesse le silence d’angoisse qui s’est abattu alors dans le studio. Un silence de télévision intolérable et pesant. Les portraits de déportés que laissera Mušič – fantômes suppliciés – sont certainement les témoignages graphiques les plus touchants de cette tragédie.

Une muse nécessaire. L’auteur, avec son style pointilliste, distille aussi avec élégance des éléments de la vie privée de Mušič, à commencer par la relation qui l’a lié à sa muse, Ida. La jeune-femme, une très belle italienne aux cheveux de feu, également artiste, sera le grand amour, l’amante et l’inspiratrice de Mušič jusqu’à sa mort. L’approche de Sophie Pujas, pleine de sensibilité, met en lumière Mušič d’une façon particulièrement stimulante, qui donne véritablement envie de poursuivre l’exploration de cet univers pictural inspiré. Afin d’évoquer l’attachement de Zoran Mušič au vin, et aux vignes familiales de son enfance, Pujas écrit au début de son livre : « Qui maîtrise le fruit de la vigne a partie liée avec les dieux anciens ». On voit par là qu’il ne s’agit aucunement d’une laborieuse monographie sur un peintre du siècle dernier, mais d’une méditation poétique à part entière…

Sophie Pujas, Z.M., Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013. 

*Photo: Black Mountain, Zoran Music 1951, peinture à l’huile

La Passion selon Brian De Palma sort en DVD

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Autant le dire tout de suite : Passion est le plus beau film de l’année, un chef d’œuvre passé inaperçu et boudé par le public, un grand film de pure mise en scène, du cinéma de haute volée et aussi un très grand film politique, produit par l’intelligent et courageux Saïd Ben Saïd qu’on a vu aussi au côté de Roman Polanski,. Malheureusement, le film n’a pas rencontré le grand public en salles. Aussi nous profitons de sa sortie en Dvd et Blu-Ray pour vous le recommander chaudement.

Christine, une belle jeune femme blonde, élégante, puissante et fascinante dirige la filiale d’une grosse agence américaine de publicité à Berlin. Isabelle, une splendide brune directrice de clientèle lui est apparemment totalement soumise. Dani, une jolie rousse, chef de publicité est l’assistante d’Isabelle et la désire furieusement. Les jeux de pouvoir et de domination s’installent entre les trois femmes. Rivalités, jalousies, perversités, désirs sexuels sont les moteurs  d’un fantastique  et vertigineux film sur la puissance et la manipulation.

À partir de Crime d’amour, l’ultime film très moyen d’Alain Corneau, Brian De Palma construit un film prodigieux. Passion est un polar intense et tendu, une relecture obsessionnelle et jouissive de l’univers d’Alfred Hitchcock, un grand film baroque et politique. Un chef d’œuvre de mise en scène servie par trois actrices formidables : Rachel McAdams, la blonde, Noomi Rapace, la brune et une jeune comédienne allemande Karoline Herfurth, la rousse.

Le lieu de l’action est une grande entreprise contemporaine, une agence mondiale de publicité, à l’univers glacé, acier, verre et béton. Les héroïnes du film sont de très jeunes femmes, des executive women, belles, froides et ambitieuses. Elles s’avèrent vite être des louves lascives, et sans foi ni loi. Inexorablement, à partir d’une campagne de publicité pour un nouveau modèle de téléphone portatif, la tension, la rivalité et le désir montent au sein de l’entreprise. Christine, patronne impitoyable, s’approprie sans vergogne l’idée de cette campagne de publicité très sensuelle, imaginé et filmée par Isabelle et Dani. Christine dirige et manipule avec un plaisir sadique tous les employés de son agence, les femmes comme les hommes, c’est une gagnante, une dominatrice. Les hommes, à part le Président Directeur Général de l’entreprise dont le siège est à New-York sont montrés comme des marionnettes faibles, des pantins économiques et sexuels dominées par le pouvoir féminin. Les scènes sexuelles nous les montrent comme des êtres humiliés, totalement soumis au désir de Christine mais aussi d’Isabelle. L’insignifiant Dirk, dont la société travaille pour l’agence de Christine est le parfait représentant de la masculinité disparue, c’est un être faible, plutôt laid, comme tous les autres hommes du film, collaborateurs et amants persécutés de Christine. Partenaire fade de la jeune comédienne dans la représentation L’Après-midi d’un  faune, commissaire et inspecteur de police sans envergure menés en bateau par Isabelle, les hommes sont en faillite. Les mâles n’existent plus nous dit De Palma, ils sont faibles, lâches, veules, moches, et, finalement, nos trois demoiselles peuvent s’en passer. Elles sont belles, intelligentes, puissantes, et, immanquablement le désir sexuel circule entre elles. Sans doute par provocation et par jeu de domination entre Isabelle et Christine, et, véritablement de la part de Dani, qui éprouve une passion sexuelle violente pour Isabelle.

De Palma nous offre avec Passion une réflexion pertinente sur le déploiement des images dans notre monde, avec une rare maestria, il travaille la mise en abîme des images sur Skype, de conférences filmées, de films postés sur YouTube, de scènes humiliantes enregistrées par la vidéo-surveillance ou les Smartphones. Le voyeurisme grand sujet du cinéaste est ici démultiplié de manière vertigineuse. Obsédé par les figures hitchcockiennes des pulsions sexuelles et morbides, il nous offre un suspens terrible qui culmine au moment du meurtre par l’utilisation somptueuse d’un dispositif de split screen entre la scène du crime et une représentation du ballet de Debussy « L’Après-midi d’un faune » auquel assiste Isabelle. Le jeu de cache renforce la beauté fatale du désir de mort. Splendide film noir, envoûtant et cruel et qui souvent nous fait frémir d’effroi, Passion s’affirme aussi comme une œuvre politique majeur, une critique sans concession de l’univers impitoyable des grandes entreprises et des rôles à  la cruauté abyssale qu’y jouent de jeunes femmes qui n’ont rien à envier à la légendaire méchanceté des mâles. Brian De Palma est certainement le premier cinéaste à s’attaquer frontalement aux ravages du féminisme dans notre société moderne, à ses conséquences néfastes sur l’amour et le désir, remplacés par la volonté de domination et de puissance phallique féminine. Le film au travers d’un polar haletant, d’une grande beauté formelle nous montre le triomphe des femmes de pouvoir et la négation des rapports humains au nom de l’égalité des sexes et du dieu argent.

 

Passion, un film réalisé par Brian De Palma, 2012.

Maaloula, village chrétien martyr

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C’est un village assis sur le versant sud des pentes de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, un village connu pour ses refuges troglodytes. Là, à Maaloula, se réunissaient les premiers chrétiens persécutés pour célébrer leurs cultes il y a deux mille ans. On y trouve le monastère grec-catholique de Mar Takla ombragé par un arbre dont la tradition fait remonter les racines à sainte Thècle. Ce témoin de la foi, disciple de l’apôtre Paul, selon un récit apocryphe, « Les actes de Paul et Thècle », y a son tombeau. C’est l’une des trois dernières localités dans le monde où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ. C’est un village symbole pris d’assaut par la frange islamiste de l’opposition à Assad. Déterminée, elle a assassiné des chrétiens après avoir vainement exigé qu’ils se convertissent à l’islam. Le village devait célébrer la fête de l’Exaltation de la Croix hier.

Maaloula est un nom désormais largement connu en Occident. Cette localité de quelques milliers d’âmes à 55 kilomètres de Damas, est un village martyr. Au petit matin, le 4 septembre dernier, les rebelles islamistes ont lancé une attaque contre la bourgade jusque-là épargnée au milieu du conflit. Les rebelles, dont des djihadistes du Front al-Nosra associés à Al-Qaïda, avaient auparavant envoyé un véhicule militaire conduit par un kamikaze contre le barrage de l’Armée syrienne régulière, tuant les huit soldats qui protégeaient le village. Une fois la localité privée de protection militaire, les rebelles le surplombant ont tiré des obus et à la mitrailleuse anti-aérienne sur son centre. Le nombre de victimes varie selon les sources, ainsi que les méthodes d’assassinat, une agence d’information officielle iranienne parlant même de décapitations de chrétiens, sans confirmation des villageois.

L’assujettissement de la population de Maaloula n’est pas un objectif militaire en soi, le village ne constituant pas une cible ennemie combattante dans le conflit entre les rebelles et le régime d’Assad. L’intérêt stratégique de la chute de la localité dans l’escarcelle des opposants, c’est de pouvoir menacer la route principale permettant de ravitailler les troupes de l’armée régulière entre Damas et Homs, l’autre grande ville autrement fois fortement peuplée de chrétiens. Homs se situe au nord de la capitale, Maaloula est sise entre les deux cités, et le contrôle de cette route accentue la présence des rebelles, déjà situés au sud, à l’est et à l’ouest de Damas. Mais les djihadistes tiennent également à asseoir la présence islamique dans le pays. À ce titre, la charge historique chrétienne de Maaloula et la foi de ses habitants sont un affront à leur idéologie.

Depuis la chute de la petite ville, 80% de ses habitants ont fui. Pour échapper aux exactions. Les rebelles ont désormais repris le contrôle de la localité après avoir été repoussés par l’Armée arabe syrienne. Les islamistes s’en sont pris aux symboles religieux orthodoxes et catholiques de la communauté : comme les talibans détruisirent naguère les statues du Bouddha en Afghanistan, les djihadistes ont supprimé celle bleu ciel et blanc de la Vierge qui dominait le village ; des monastères, dont l’un des plus anciens au monde, Saint-Serge, ont été détruits ou sont occupés ; des croix sur les édifices religieux ont été brisées. La population musulmane aurait favorablement accueilli les rebelles du Jabhat al-Nosra, « Les femmes leur jetaient du riz en signe de fête », d’après le témoignage de Mariam, une chrétienne. Adnane Nasrallah, un chrétien revenu des Etats-Unis peu avant la révolution pour développer le village se dit attristé : « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle. »

Divers récits font part de plusieurs morts, on parle de trois à cinq dépouilles aperçues sur la chaussée. Le service radiophonique IRIB iranien parle même de décapitations. Cependant, ainsi que le fait prudemment remarquer l’Observatoire de la Christianophobie, l’information est sujette à caution, l’Iran, allié de la Syrie, a tout intérêt à diaboliser encore davantage les rebelles. Il est possible de penser que Téhéran, qui soutient la pendaison pour les musulmans convertis au christianisme, ne cherche ici qu’à attirer la sympathie des peuples occidentaux. Aucun témoignage connu ne confirme à l’heure actuelle cette version des faits. Néanmoins, les djihadistes, qui ne connaissent pas de relâchement dans la cruauté, ont exécuté des chrétiens en raison de leur foi.

L’agence Fides relate la mise à mort de trois chrétiens du village d’après le témoignage d’une femme hospitalisée à Damas. Le 7 septembre, des islamistes ont visité les habitations qu’ils ont saccagées et dans lesquelles ils s’en sont pris aux images sacrées. Dans l’une des maisons, ils ont rencontré quatre gréco-catholiques, les cousins Taalab, Michael et Antoun, Sarkis el Zakhm, le neveu de Michael, et le témoin du drame qui a pu être sauvé après avoir été blessé. Les rebelles ont exigé que les occupants de la maison se choisissent entre la conversion à l’islam ou la mort. Sarkis a refusé de renier sa foi et répondu : « Je suis chrétien et, si vous voulez me tuer parce que je suis chrétien, faites-le ! » Les islamistes ont alors tué les trois hommes et blessé la femme. Les chrétiens présents à leurs obsèques le 10 septembre ont été profondément bouleversés. Pour Soeur Carmel, une chrétienne de Damas qui évacue les réfugiés, « La mort de Sarkis a constitué un véritable martyr, une mort in odium fidei » (par haine de la foi).

À ce meurtre religieux, il faut ajouter au moins celui d’Atef, rapporté par l’AFP et repris par Libération : le jeune homme a été capturé et tué le jour de l’attaque contre le barrage, il était membre d’une milice communale suppléant l’armée régulière. Sa fiancée, Racha, a appris l’horrible nouvelle quand elle a appelé son portable. Elle raconte qu’un rebelle lui a répondu : « Bonjour Rachrouch (nom amical), nous sommes de l’Armée syrienne libre. Tu sais, ton fiancé est un chabih (milicien pro-gouvernemental) qui portait des armes et on l’a égorgé. » Racha aurait alors proposé l’équivalent de 450 000 dollars en échange de son fiancé, mais l’homme aurait répondu : « Viens plutôt avec des sacs poubelle, nous l’avons découpé en cent morceaux. » Racha affirme que son fiancé a refusé de se convertir et que le rebelle au téléphone lui a alors dit : « Jésus n’est pas venu le sauver. »

D’autres témoignages font état de menaces de mort, notamment par décollation, si les chrétiens n’embrassent pas l’islam, rapporte l’agence assyrienne AINA. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme assure que 1 500 rebelles sont dans le village, ce qui laisse présager le pire. Il y a deux mille ans, les premiers chrétiens de la région se réfugiaient dans les grottes pour célébrer leurs cultes et fuir la persécution. Aujourd’hui, quasiment tous les chrétiens du village ont pris la route de Damas. Quand bien même ils pourraient un jour revenir sur leur terre, les relations de voisinage avec les musulmans locaux ne seraient plus les mêmes.

 *Photo : Hovic.

La France s’ennuie

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Monsieur « petites blagues » et le falot professeur d’allemand qui maîtrise si mal la langue de Goethe qu’Outre-Rhin certains se demandent quelles compétences il faut avoir pour être soit enseignant en France soit premier ministre, ne font plus rire personne. Un Président, par principe, met un peu de « Stimmung » (d’ambiance… à l’intention de H. et de A.) dans son pays : il ne le plonge pas dans une profonde léthargie. Il n’incite pas non plus, involontairement certes, ses compatriotes les plus inventifs à s’exiler (« l’exil n’est plus un droit pour les Français, mais un devoir « , titrent ironiquement des journaux étrangers) par une forme de sida fiscal qui mine le moral de chacun et laisse perplexe même ses rares partisans, surpris qu’on puisse donner tant de leçons de morale sans en respecter aucune.

La France s’ennuie aussi de voir à la tête d’une opposition qui n’en est pas une, des hommes de si peu d’envergure. L’un, François Fillon, à force d’être dans l’ombre du swingueur Sarkozy, a des allures de croque-mort. L’autre, Jean-François Copé, mais oui « le décomplexé « , court après les voix du Front National, tout en donnant la fâcheuse impression de mépriser les sentiments et les revendications de l’unique parti qui gagne en puissance.

La France s’ennuie parce qu’elle perçoit confusément que le rêve européen est devenu un cauchemar quotidien : des fonctionnaires dix fois mieux payés qu’ils ne le seraient dans leur pays d’origine prennent des décisions dix fois plus stupides sans avoir à les justifier. Un exemple parmi cent : plus de deux millions de Français prenaient un antalgique, efficace et sans effets secondaires, le Diantalvic. Parce que trois jeunes Suédois ont tenté de se suicider en abusant des doses, il est maintenant interdit dans toute l’Europe. Consternation générale chez les médecins et les pharmaciens.

Mais si la France s’ennuie, ce n’est pas uniquement parce que le président Hollande n’a pas plus de charisme qu’une carpe, que l’Europe politique est un mirage et que l’opposition d’une droite extrême et d’un Front de Gauche est systématiquement présentée dans les média comme un « poison » (c’est ainsi que Libération désigne le FN) mais aussi parce qu’on nous ressasse qu’il n’y a pas d’alternative politique crédible. Une fatalité amènerait les Français à voir leur pouvoir d’achat fondre, leur compétitivité reculer, leurs cités à être délaissées et les miséreux de la planète s’emparer en toute impunité des derniers bijoux de famille planqués ici ou là. Quant aux plus riches, comme le Qatar, libres à eux de se servir avec ostentation de nos palais et palaces. Ils auraient tort de s’en priver.

Accepter le spectacle de sa déchéance sans réagir… les Français y sont tellement habitués qu’ils détournent la tête, regardent des émissions aussi conformistes que « On n’est pas couché » où même les animateurs, pourtant dopés à la controverse, s’ennuient. Tous ceux qui rêvaient d’une France paisible dans une Europe forte ont la gueule de bois. Mais quand les Français s’ennuient, ce n’est jamais bon signe. Il y a des réveils qui sont des sursauts parfois inattendus. Pierre Viansson-Ponté, peu avant Mai 68, avait déjà écrit : « La France s’ennuie ». Il était certainement plus fin politologue et plus visionnaire que ne le suis. Mais sait-on jamais…

Le vrai problème de Marseille, c’est une monumentale corruption

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marseille insecurité valls

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Eugénie Bastié : Violences et insécurités quotidienne, grand banditisme, affairisme, drogues et mafia… Marseille semble cumuler toutes les tares. Quelles sont les raisons structurelles de la crise qui agite la ville ? Selon vous, est-ce un problème typiquement marseillais, ou bien français, ou même européen ?

Xavier Raufer : La situation marseillaise est grave et particulière.  Il ne s’agit pas d’un simple phénomène médiatique. La région PACA plus la Corse détiennent le record des homicides pour toute l’Union européenne. Cela dit, quoi de neuf à Marseille ? Hormis les visites ministérielles, les parlottes, conférences de presse et tables rondes – rien. Dans le Midi, une sagesse instinctive conduit les criminels à éviter un appareil répressif qu’ils savent puissant, mais vacillant, privé de persistance ou d’acharnement. D’où un calme temporaire lorsque les ministres tonnent et qu’il y a du « bleu » dans les rues. Les médias repartis et le bon peuple, distrait, le business reprend de plus belle. Toute la Sicile connaît le proverbe mafieux « Courbe-toi jonc, la crue passe ». Eh bien, c’est pareil à Marseille : la crue passée, le jonc relève la tête. Et les assassinats reprennent.

Mais pourquoi les bandits s’entretuent-ils ? L’ethnologie criminelle nous renseigne : hors-la-loi, les malfaiteurs n’accèdent pas à la justice des honnêtes gens. Un bandit ne peut infliger une amende à un «collègue», ni l’envoyer en prison. Le différend est mineur ? Il casse la figure du gêneur. Si c’est grave, il le tue ou le fait tuer. Ce n’est donc pas par plaisir que les bandits s’entretuent, mais par exigence territoriale. Le fief est la source de tout business illicite et qui empiète sur celui d’un gang est bon pour l’hôpital ou la morgue.

Si je vous suis, les règlements de compte sont le problème numéro 1  de Marseille…

Non, ces homicides ne sont pas LE problème de Marseille – c’en est juste un symptôme spectaculaire. Le vrai problème de Marseille, c’est une monumentale corruption. D’abord, un maire bien fatigué, largué entre dénégation puérile du réel – « Marseille n’est pas Chicago » – et tentatives d’apaiser les bandits par travail social interposé.

Surtout, une « politique de la ville » à la napolitaine, un système de contrôle des quartiers chauds, et des votes qui en émanent, par des nervis, voire des gangsters, qu’arrosent les crédits de la politique de la ville. Oh, les motifs sont nobles : « antiracisme »… «diversité»… et autres bienséances à la mode. Mais en réalité ? Un des caïds en cause, Abderrazak Z. parle de la députée chargée de la Politique de la Ville au Conseil général : «J’ai trouvé une dinde pour nous subventionner» (Libération, 11 mars 2013). Et qu’arrive-t-il à qui tient tête au caïd ? « Je n’étais pas content mais il m’a montré qu’il était armé. Je me suis calmé». (idem). Vous ne vous calmez pas ? Passage au stade kalachnikov.

Telle est en 2013 la  «politique de la ville», terreau fertile pour le milieu marseillais : «Dans les quartiers, si tu veux avoir un minibus, un scooter et de l’argent, tu montes une association(idem). De l’argent – et beaucoup. Toujours Libé : « Des associations fictives» ont reçu «800 000 euros en trois ans». De quoi attendre à l’aise une grosse livraison de haschisch, ou qu’un transport de fonds passe dans votre ligne de mire…

Ajoutons-y une police souvent corrompue. Le mal ronge de longue date l’appareil policier régional – et pas les seuls  «ripoux» de la BAC nord : en cas d’affaire criminelle grave, pourquoi les magistrats locaux se concertent-ils à Paris et surtout pas à Marseille ? Et par quel miracle de gros voyous – quatre selon nos sources, en 2012 – ont-ils pu s’enfuir précipitamment, à l’aube, de leur cachette, les policiers investissant une planque juste désertée, n’y palpant qu’un lit encore chaud ? Un flic de base peut-il « arranger » de telles manigances ?

Face à toutes ces difficultés, pour être efficace à long terme, ne faut-il pas privilégier une réponse sociale plutôt que sécuritaire ?  

La réponse sociale est une fausse bonne idée, qui est souvent le paravent d’une culture de l’excuse. Car, comment parler de réponse quand Mme Taubira et sa cour d’idéologues vident les prisons ? Pour faire sympa, le gouvernement a inextricablement associé en son sein l’eau et le feu.

Mais, dans l’autre sens, de telles écuries d’Augias ne se nettoient pas avec une compagnie de CRS en plus. Il faut sur place un véritable outil de renseignement criminel, posant pour toute l’aire marseillaise un diagnostic précis : qui sont les voyous ? Que font-ils ? Où sont-ils ? Seul ce renseignement criminel donne aux forces de l’ordre une connaissance intime et prédictive des bandes. Connaissance qui à son tour, permet les embuscades, donc les flagrants délits : capturer les gangsters lors de grosses livraisons de drogue, ou lorsqu’ils ont les armes en main. Non pas de se borner à compter sur le terrain les cadavres criblés de balles, comme on le fait encore trop souvent.  Voilà la vraie réponse à apporter.

Selon un sondage publié par le Huffington Post, 57% des français seraient favorables à une intervention de l’armée à Marseille, pour désarmer les dealers et rétablir un semblant d’autorité. Une opération de reconquête militaire qui n’est pas sans rappeler le nettoyage opéré par l’armée brésilienne dans les favelas de Rio en 2011… La situation mérite-t-elle vraiment de tels moyens ? L’armée pourrait-elle vraiment réussir là où la police échoue depuis des années ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir qui sont les malfaiteurs opérant dans les Bouches-du-Rhône. D’abord, le « milieu »  italo-corse n’est pas une mafia, terme qui a un sens très précis. Une mafia, c’est une « aristocratie criminelle », une société secrète plus qu’une bande, avec sa loi du silence, son code d’honneur, sa légende et sa capacité à se faire obéir sur « son » territoire.  En Europe, deux pays connaissent de vraies mafias : l’Italie (Cosa Nostra, Camorra, Ndrangheta, etc.) et l’Albanie.

À Marseille, il s’agit plutôt d’un milieu criminel qui ressemble à un gâteau, avec deux couches superposées.

La couche la plus basse, la plus profondément enfouie, la plus ancienne aussi est celle du crime organisé italo-corse. On en entend peu parler et, depuis quelques temps, les arrestations s’y font rares. Connivences parfois haut placées, mansuétude médiatique locale : ces gangsters très dangereux savent se faire « respecter » et travailler en silence. Il y a certes des règlements de comptes dans le milieu italo-corse, mais ils sont rares et « chirurgicaux ».

La couche supérieure du gâteau, ce sont des bandes de cités, lancées dans une lutte à mort pour conquérir ou défendre « leurs » territoires, sur lequel ils exigent le monopole du trafic des stupéfiants.

À l’origine, ce sont de petites bandes rassemblées aux pieds des tours, souvent composées de jeunes issus de l’immigration maghrébine – il suffit de lire les noms de la plupart des victimes des règlements de comptes. Au début des années 2000, certaines de ces bandes juvéniles se professionnalisent et passent au trafic de drogue, cannabis surtout, à grande échelle. Ayant conquis un territoire, il leur faut ensuite le défendre – désormais, armes de guerre à la main. Ce qu’elles font aujourd’hui, en s’entretuant si besoin est.

Faut-il alors « envoyer l’armée » à Marseille ? Surtout pas. Pour être gentil, cette lubie locale relève de l’affolement ; plus sévèrement, du showbiz. Nulle part ni jamais, une armée en uniforme n’est efficace contre des criminels noyés dans une population complice (l’économie souterraine) ou apeurée (la loi du silence). Il ne s’agit pas à Marseille de la bataille d’Alger, mais de démanteler de fort classiques bandes criminelles, face auxquelles une police vite et bien informée est efficace. Et qu’elle soit efficace est un problème politique, de gouvernement, puisqu’en France la police est nationale.

Emplois d’avenir : la perfusion, mais pas pour tous

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emplois d'avenir chomage jeunes

emplois d'avenir chomage jeunes

Après ses études, faire son entrée sur le marché du travail relève du parcours du combattant. Selon l’AFIJ, (Association pour Faciliter l’Insertion des Jeunes diplômés) qui publie une enquête sur le devenir des jeunes après l’université, 57% d’entre eux, diplômés en 2011, étaient sans emploi en avril 2012. Huit contrats sur dix sont désormais des CDD, un chiffre jamais égalé jusqu’ici. Ces statistiques sont éloquentes quant à la précarisation généralisée de la jeunesse en France. Qu’est-ce que faire ses études aujourd’hui ? C’est vivre sous perfusion. La plupart des 20-25 ans sont des Tanguy malgré eux. Comment faire face à la hausse des factures de gaz, d’électricité et à celle qui vous guette à la sortie du Monop’? L’eldorado, pour les lycéens fraîchement diplômés, ce n’est plus d’être accepté dans une grande école mais c’est d’atteindre le barème 6 du CROUS. Avec 469,70 euros pendant dix mois, c’est chiche, mais on peut vivoter. Malheureusement, peu nombreux sont les élus aux chambres universitaires exiguës et parfois miteuses. Il reste l’aide des parents, bien inégale selon les familles. Et au terme de ce long périple, c’est une traversée du désert qui attend l’étudiant à la sortie de l’université. S’il n’a ni réseaux, ni relations, ni expérience, les petits boulots entrecoupés de périodes de chômage plus ou moins longues deviennent son quotidien. Les mieux lotis arrivent alors à jongler entre les APL, le RSA ou les indemnités chômages.

Conscient du problème, le gouvernement Ayrault a lancé récemment « les emplois d’avenir ». D’ici 2014, ces 150 000 contrats aidés par des finances publiques exsangues seront prioritairement réservés à la jeunesse qui vit dans ce que l’on appelle pudiquement « les quartiers sensibles ». Non seulement, cette goutte d’eau symbolique ne modifiera pas la spirale inquiétante du chômage mais encore elle représentera les prémisses de ce que la gauche bien intentionnée veut mettre en place : la discrimination positive. Mais alors quid de ceux qui n’auront pas l’opportunité de profiter de « ce plan Marshall » pour l’emploi ? De ceux que Jamel Debbouze, égérie de « nos quartiers », appelle plaisamment « les moches »[1. Allusion à la polémique suscitée par le spectacle « Tout sur Jamel » lors de sa diffusion le 20 décembre dernier sur M6 retransmis en direct du Zénith de Paris. Voici la « saillie » de Jamel Debbouze : « Ils sont moches les gens à Montbéliard. Là, ils me regardent en direct. Quand j’y ai été, je me suis dit le nuage de Fukushima, il s’est arrêté au centre-ville. Il s’est passé quoi là-bas ? J’y ai de la famille en plus. Montbéliard, si vous m’écoutez, j’ai rien à vous dire ».]? C’est que ces autres « jeunes » n’intéressent pas grand monde. Silencieux, perdus au fond de leur vallée ou de leur campagne parce qu’ils ne pouvaient plus payer leur loyer dans la grande ville, ces arriérés, comme on sait par nature « feignasses », sont inemployables. Heureusement que l’Etat prend la peine de leur donner une piécette de temps à autre, cela contient la fronde et la révolte. Comme on sait, du moment que cette gueuserie française peut encore se payer une boulette de shit, une connexion internet et un paquet de chips, elle est comblée ! Cette sécession à l’intérieur de la jeunesse est récurrente, elle s’inscrit dans le tabou médiatique qui désigne délicatement par le terme générique « jeunes », les responsables des incidents dans «  les quartiers populaires ». Apparemment, c’est dans ces lieux que les forces de la nation se trouvent. Pourtant, inondés de subventions dans le cadre du renouvellement de l’habitat urbain, quelles ont été les avancées significatives ?

Pendant que micros et caméras sont braqués sur cette jeunesse-là, à compter le nombre de voitures brûlées le soir de la Saint-Sylvestre, la jeunesse de l’ombre se meurt à petit feu. Comme elle est polie elle ne gratifie personne de ses geignements. Accablée et vieillissante avant l’heure, on pense qu’elle ne souffre pas. Cette autre jeunesse fait des rêves de vieux. Obtenir un concours pour être fonctionnaire, tel est son nouveau graal. En France, ce qui est gravissime, c’est que l’on néglige cette lente agonie. Ce grand gaspillage des talents est patent. Alors que Gérard Depardieu fait la Une, combien de Paul et de Jacques partent tenter leur chance à l’étranger ? Si l’on parle beaucoup de la jeunesse européenne, espagnole, italienne ou grecque, qui apparemment se dirigerait en masse vers Berlin, on parle moins des cerveaux qui fuient aussi la France, car les carrières et les perspectives sont bien plus intéressantes pour les chercheurs, les ingénieurs et les docteurs à l’étranger. C’est le « sauve qui peut » général qui se poursuit en silence. Le pays sclérosé freine l’élan et les ambitions de sa jeunesse. On aura beau psalmodier des appels à l’innovation et à la recherche, force est de constater que l’ascenseur social est bloqué pour tout le monde, jeunes des champs comme jeunes des quartiers. Comment faire redémarrer l’élan d’un pays lorsqu’on ne donne pas de première chance à la relève ? Dans ce sens, les jeunes loups qui ne peuvent faire le deuil de leur illusion s’exilent. Les autres attendent seulement « le coup de bol », nouveau miracle du XXIème siècle, c’est-à-dire le CDD prolongé, ou pourquoi pas gagner à euro-millions. Entreprendre en France, voilà un mot qui tend à devenir tabou.

*Photo: Campagne emplois d’avenir

La preuve par Trappes

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trappes emeutes france

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Les récentes émeutes de Trappes ont révélé au grand jour l’existence, dans certains territoires, d’une solidarité basée sur la religion, qui prévaut sur toutes les autres. Même Le Monde doit admettre, au terme d’une enquête sur les « événements des 19 et 20 juillet »,  que le « facteur religieux a beaucoup pesé » [1. « Trappes, radiographie d’une émeute », Élise Vincent, Le Monde, 17 août 2013.]. Pourtant, si la presse semble découvrir la lune, Trappes ne constitue pas une première en la matière. Simplement, les événements de Trappes sont si limpides qu’il devient impossible de travestir la réalité ou de la taire aux Français.

Dans les deux livres[2. Banlieue de la République et Quatre-vingt-treize, Gallimard, février 2012.]qu’il a consacrés, début 2012, aux « banlieues », à l’emprise grandissante de l’islam en France et à son hégémonie dans un certain nombre des quartiers bénéficiant de la « politique de la ville », le politologue Gilles Kepel souligne que le principal ressort des émeutes de 2005 était, déjà, la solidarité religieuse. Il insiste sur le fait que ce n’est pas la mort de deux adolescents entrés dans un transformateur EDF qui avait déclenché les émeutes, mais la rumeur selon laquelle des policiers avaient lancé une bombe lacrymogène dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois. C’est donc sur la base d’une rumeur infondée que des populations se sont dressées comme un seul homme contre les institutions de la République. Chaque jour ou presque, et ce depuis des années, une forme de solidarité religieuse s’exprime par un discours de rejet d’une partie des principes et valeurs qui incarnent la France, jugés avilissants. Il suffisait de recenser ses multiples manifestations pour prendre la pleine mesure du phénomène.

Aujourd’hui, les regards se tournent vers l’Égypte ou la Syrie comme ils se sont tournés vers l’Algérie lors de la guerre civile qui en fragmenta, il n’y a pas si longtemps, le corps social, dressant les Algériens les uns contre les autres. C’est la religion, et plus précisément le degré de respect des rites et commandements religieux exigés des citoyens qui fut le ferment de la division. La question centrale était bien l’assujettissement du temporel au spirituel, ou plutôt la volonté des uns de la respecter et plus encore de l’imposer à leur voisinage. Les vecteurs du malheur furent une cohorte d’enseignants arabisants, arrivés d’Égypte et du Moyen-Orient du jour au lendemain pour remplacer, au sein du corps professoral, les coopérants techniques français – anticipant de plusieurs années la loi d’arabisation votée en décembre 1990. Dans la foulée, l’administration recruta en masse des agents qui possédaient souvent pour seule compétence la maîtrise de la langue arabe. Comme le souligne une nouvelle fois Gilles Kepel, en France, la stratégie de ré-enracinement culturel et religieux des jeunes générations de l’immigration musulmane s’opère par la transmission de la langue arabe.[access capability= »lire_inedits »] L’arabe est bien le véhicule de l’islamisation. S’il fallait en donner encore une illustration, je soumettrais à la réflexion ce passage de l’émission « Empreintes »[3. « Empreintes », France 5, février 2010.] dans lequel l’écrivain Tahar Ben Jelloun évoque le début des années 1970 au royaume chérifien : « Le ministère de l’intérieur décide d’arabiser la philosophie dans l’esprit et le but d’empêcher que les Marocains apprennent à penser, à douter et à réfléchir. Donc on va arabiser, on va enseigner la pensée islamique. » Contredisant dans les faits la volonté d’intégration qu’ils proclamaient bruyamment, les gouvernements français qui se sont succédé sont restés sourds, une fois de plus, aux mises en garde réitérées du Haut-Conseil à l’intégration, qui recommandait la suppression, au sein de nos écoles, des modules d’enseignement des langues et cultures d’origine – ELCO. À l’inverse, de nombreux responsables politiques affirmaient, contre toute évidence, que la « réappropriation de leur langue et de leur culture » était la meilleure façon, pour les jeunes issus de l’immigration, de s’intégrer en France.

Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le fait que tant de gens persistent dans leur refus de voir la réalité telle qu’elle est, contribuant de ce fait à l’aggravation de la situation. En particulier, nos dirigeants, qui continuent à se (et nous) payer de discours anesthésiants alors que la maison a déjà commencé à s’effondrer. Toutes les étapes de la radicalisation des discours et des comportements qui a accompagné une certaine islamisation de l’Algérie, avant de conduire à la guerre civile, s’observent aujourd’hui en France, et plus généralement dans tous les pays européens qui ont accueilli de forts flux d’immigration de culture musulmane. Il ne s’agit pas ici de l’islam du temps de Gamal Abdel Nasser, lequel faisait se tordre de rire une salle entière en racontant que les Frères musulmans voulaient que les femmes portent le voile. Il s’agit d’un islam qui ne supporte ni la critique, ni le voisinage d’autrui. En témoignent l’atrophie de la liberté d’expression à laquelle nous assistons en France, pays de Voltaire, et la conversion affichée d’élèves de souche européenne au sein d’établissements scolaires que leurs parents n’ont pas eu les moyens de fuir. Cette conversion – réelle ou simulée – devient pour eux le moyen d’échapper aux brimades et de se faire accepter dans le groupe.

Aucun pays, certes, n’a trouvé de formule magique pour organiser la coexistence pacifique de populations issues de cultures et de religions différentes. Nous, nous avons tout fait pour la rendre impossible. Il aurait suffi d’un peu de bon sens pour comprendre que cette intégration culturelle (que l’on n’osait plus nommer « assimilation ») était incompatible avec les flux migratoires massifs et le regroupement familial, principal vecteur du ré-enracinement religieux. Comment expliquer cet acharnement dans l’erreur, alors que ses conséquences funestes n’ont jamais cessé de se déployer sous nos yeux ? Il faut évoquer la raison mère de cet aveuglement, à savoir l’indifférence d’une élite politique qui nous a abandonnés, nous Français de toutes origines respectueux de l’identité républicaine, cette forme unique de l’idée nationale. Nous qui aurions pu faire la démonstration qu’une vie harmonieuse était possible ensemble.[/access]

*Photo : noodlepie.

Libé et le FN : quarante ans d’héroïque exception culturelle française

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Tout fout le camp. Mercredi dernier, Vladimir Poutine publiait une tribune dans le New York Times pour s’opposer à une intervention armée en Syrie. Quelques jours plus tard, en réponse à une pochade du sénateur républicain John Mc Cain, La Pravda annonçait qu’elle allait bientôt ouvrir ses colonnes au rival malheureux d’Obama à l’élection présidentielle de 2008. Un antirusse obsessionnel dans l’ancien journal officiel du socialisme réel : on croit rêver !

Heureusement, une poignée d’irréductibles journalistes résistent encore et toujours au confusionnisme idéologique. Pour ces héros du XXIe siècle, le fascisme n’est pas près de passer dans leur manchette. Que ceux qui s’inquiétaient de l’éviction de Nicolas Demorand se rassurent : Fabrice Rousselot, son successeur à la tête de la rédaction de Libé ne transigera pas avec la Haine. Contrairement aux séides droitisés de TF1, que Rousselot tance dans un édito d’anthologie,  le quotidien de la gauche libérale a « toujours refusé d’interviewer Le Pen père et Le Pen fille ».  Pourquoi, demanderont les ingénus ?

Tout simplement parce que « Le FN ne sera jamais un parti comme les autres ». Une phrase définitive qui fera office de démonstration pour les sourds-muets. Deuxième service : « On ne peut pas interviewer Marine Le Pen comme on interviewe n’importe quel autre dirigeant politique. » Tautologique, l’explication ? N’ayez crainte, Rousselot nous livre un troisième service : « Le danger serait alors de banaliser une extrême droite qui reste un danger pour la démocratie ». Manquent l’évocation des heures les plus sombres, quelques effluves nauséabondes, une référence bien sentie au vivre-ensemble et les narines de la gauche olfactive seront bien mouchées.

Les mauvaises langues pourront bien jaser, l’ostracisme est un antifascisme. La preuve par l’Histoire.  Le Front national est né en 1972, Libération l’année suivante. En quarante ans de cohabitation houleuse, qui peut nier que le second a terrassé le premier ?

 

Fillon a lancé la primaire

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fillon ump fn

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En juin dernier, nous nous interrogions sur les raisons qui conduisaient François Fillon à laisser le parti à son rival Copé après que ce dernier lui avait volé la victoire huit mois plus tôt devant la France entière. Nous nous montrions sévères à son égard, jugeant sa stratégie complètement illisible  car il remettait ainsi son rival en lice. Il nous manquait une pièce au puzzle. Cette pièce, l’ancien premier ministre l’a posée sur le jeu dimanche dernier en dévoilant sa feuille de route jusqu’à l’automne 2016, date de la primaire que l’UMP doit organiser pour désigner son candidat à la prochaine élection présidentielle.

En fait, François Fillon fait l’analyse suivante : l’organisation de la primaire étant actée, il ne lui sert plus à rien de perdre son temps à diriger un appareil. Il lui suffit d’entrer en campagne dès maintenant et d’entamer un dialogue avec tous ceux qui pourraient participer à cette élection d’un nouveau genre à droite. Il fait le pari d’une participation aussi forte que celle organisée par le PS et allant bien au-delà des élus, adhérents et même sympathisants de l’UMP. Parler à tout le « peuple de droite », est donc devenu sa préoccupation première, afin d’en devenir le champion incontestable et – soyons fous ! – incontesté. Sa campagne pour la primaire 2016 a débuté sur les chapeaux de roue cet été avec des opérations de com tous azimuts. Elle a continué dimanche avec cette volte-face qui a surpris Jean-François Copé et certainement aussi Nicolas Sarkozy, sur l’attitude à avoir en cas de duel FN-PS. Alors qu’il préconisait lors des élections cantonales de 2011 de préférer le candidat du Parti Socialiste, il explique désormais qu’il faut appeler à voter pour le candidat le moins sectaire, ajoutant, relancé par le journaliste qui l’interrogeait, que ce ne serait pas forcément celui du PS.

Alors que certains de ses soutiens, comme Valérie Pécresse, disaient ne pas comprendre ce que pouvait signifier cette phrase, il a donc persisté et signé vendredi soir. En une semaine, en brisant un tabou qui fait hurler de rage Harlem Désir[1. Dont on se demande, au passage, pourquoi il a si peu de foi dans le non-sectarisme des futurs candidats présentés par le parti qu’il dirige… ], il a ainsi semé le trouble parmi les caciques de l’UMP, tels Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin, lequel a lancé samedi une « alerte rouge » sur Twitter. C’est dire si l’affaire est grave ! Quant à Copé, meurtri de voir ainsi son pain au chocolat jeté aux oubliettes médiatiques, il a rappelé la règle officielle au sein de l’UMP : en cas de duel FN-PS, c’est ni-ni. Fillon s’en fiche. En une semaine, il a piqué à Copé et à Sarkozy le marché de la fameuse droite décomplexée, sans même utiliser le mot. Les électeurs de droite sont en effet majoritairement favorables à une telle stratégie surtout parmi les plus politisés et mobilisés, c’est-à-dire ceux qui se pourraient se déplacer pour voter à la primaire de 2016.

Cette stratégie, pour lisible qu’elle soit devenue, convainc définitivement de la détermination de François Fillon d’aller jusqu’au bout de son ambition présidentielle. Le velléitaire qui était en lui est mort et enterré. On ne voit pas en effet pourquoi il aurait brisé le tabou suprême aux yeux des médias, et choqué ses proches, pour renoncer à être candidat dans trois ans. Mais la tactique n’est pas sans risque. Tout repose en effet sur le succès de la primaire de 2016. Et rien ne dit, pour l’instant, qu’elle en connaîtra un de même ampleur que celui de l’automne 2011 où Hollande avait battu la première secrétaire du Parti socialiste. Plus récemment, l’expérience de la primaire UMP parisienne – un vrai flop en terme de participation- montre que l’électeur de droite ne se déplace pas aussi bien que celui de gauche dans ce genre de grande messe démocratique. Si la primaire ne mobilise que le noyau dur des sympathisants UMP, Copé aurait un avantage certain, d’autant qu’il aurait placé des pions importants dans les batailles électorales locales de 2014 et 2015. Et si Copé  (ou un autre) était finalement battu par Fillon dans un contexte de participation faible, Nicolas Sarkozy pourrait profiter du flop de la primaire pour se présenter directement devant les Français, arguant de la très faible légitimité de la victoire de Fillon, poussant le vice d’en appeler à l’esprit originel des institutions créées par le général de Gaulle, ce qui ne manquerait pas de sel, avouons-le.

Le pari de Fillon est risqué mais au moins a-t-il -enfin !- commencé à jouer. Ses proches, au lieu de se lamenter, devraient s’en féliciter.

 

Tous voiles dehors

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voile islam observateur

voile islam observateur

La famille de la novlangue s’est encore agrandie et la phobologie,  science en pleine expansion, compte un nouveau champ d’investigation. La nouvelle venue porte le doux nom de Voilophobie. Elle est née sous la plume de Jean-François Brault, pigiste au Nouvel Observateur, elle pèse dix petites lettres et semble promise, comme toutes ses consoeurs de la famille des –phobies, à un brillant avenir, à l’instar de la transphobie ou de l’alterophobie, devenue presque une discipline olympique.

Voilophobie ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? « Ne sentez-vous pas cette odeur de soufre qui se répand, chaque jour un peu plus, dans la société française ? », nous interpelle Jean-François Brault dans Le Nouvel Observateur. Une odeur de soufre ? Qu’est-ce à dire ? Belzébuth au cul variqueux, lassé de s’attaquer aux bonnes sœurs à cornette, aurait-il décidé d’étendre son ombre malfaisante sur la France de la diversité et sa main griffue jusqu’aux voiles des jeunes musulmanes ?

À lire notre webevangéliste en effet, la voilophobie est devenue une nouvelle facette de l’islamophobie qui se manifeste à travers de multiples agressions « voilophobes » car le voile, signe d’appartenance religieuse, suscite désormais partout la haine et la fureur. Comme ce mouchoir qu’on agite devant le nez du bovin, ce vêtement mal-aimé peut provoquer la charge aveugle des fauves au crâne rasé qui arpentent la France en quête de victimes comme les troupes écorcheurs du temps de la guerre de cent ans. Le voile, objet d’une phobie, parente mais distincte de l’islamophobie, est un nouveau symbole de liberté et le sujet d’une nouvelle mobilisation. Afin d’appuyer son propos, Jean-François Brault trouve l’argument définitif: « Comme le rappelle l’historienne et parlementaire Esther Benbassa, la figure du bouc émissaire semble s’être transposée en France, des juifs hier, aux musulmans aujourd’hui. » Faire ainsi appel à la compétition mémorielle pour cingler toutes voiles dehors sur un océan de pathos, la démarche est des plus subtiles et surtout des plus avisées. Avec des références pareilles, Jean-François Brault s’impose clairement comme un partisan de la nuance et de la paix civile.

Mais rien de tel tout de même pour occuper les week-ends oisifs que d’organiser des manifs.  Luttons donc, citoyens, contre la voilophobie ! Les habitants de Stockholm ont eu l’idée géniale d’organiser une « Journée du hijab » pour manifester leur solidarité avec les porteuses de voile victimes d’agressions racistes, à l’exception des goélettes. Si ça vient du nord, c’est du tout bon s’est dit Jean-François Brault. Aussi sec, l’idée est adoptée et recyclée. Jean-François Brault appelle lui aussi à l’organisation d’une « Journée du hijab » au cours de laquelle nous sommes tous appelés à porter un foulard sur la tête pour exprimer notre solidarité avec les victimes des agressions voilophobes. Toutes et tous, sans distinction de sexe car, comme le dit le slogan, « Nous sommes toutes des femmes voilées »…Non…attendez…C’est pas ça… « Nous sommes TOUS des femmes voilées ! »…Non merde alors ça ne colle pas non plus…Alors donc « Nous sommes TOUT-ES-(T)-S des femmes voilé-e-s ! »…Voilà c’est mieux et puis merde alors si les Scandinaves l’ont fait c’est que c’est une bonne idée donc ça suffit, de toutes façons les sceptiques ne peuvent être que des voilophobes, des hijaphobes, des maniphobes, des scandinaphobes et des mobilophobes !!!

Et pourquoi pas une journée de la mantille ?

On pourrait soupçonner notre bouillant croisé de l’anti-voilophobie de se livrer à l’exploitation pas très ragoûtante de faits divers (l’agression d’une jeune femme suivie d’une tentative de suicide) et de l’atmosphère tendue d’un été très chaud sur le terrain des tensions religieuses et ethniques pour se réserver une place au chaud dans le business devenu très lucratif de l’antiracisme et de la lutte antiphobe. On pourrait même lui reprocher de proposer, alors que le quartier des Merisiers à Trappes sent encore non pas le soufre mais certainement le brûlé, ni plus ni moins que d’organiser une nouvelle manifestation communautaire et confessionnelle, en s’emparant d’un symbole aussi politique que discutable, dans un pays déjà passablement crispé par les revendications communautaires et confessionnelles. Mais ça serait sûrement faire preuve de journalophobie, de chercheurensociophobie et de ciboulophobie que de jouer les rabats-joie en suggérant que cette brillante initiative n’est peut-être rien d’autre qu’une idée à la con et que la cuisine voilophile de Jean-François Brault a un goût douteux.

Pourtant, si l’on en croit les propos rapportés par le journal Le Monde (qu’on peut difficilement soupçonner d’être islamophobe, voilophobe, mobilophobe, hijabophobe, niqabophobe, scandinophobe, mobilophobe, manifophobe et journalophobe), l’islamophobie serait en passe de devenir un secteur sursaturé en matière d’opportunités et de débouchés professionnels et politico-médiatiques :

Y a-t-il eu des groupes, selon vous, qui ont tenté de récupérer les événements de Trappes ?

Oui. On l’a vu, par exemple, avec le récit fait des violences par le site Islam et info. On l’a vu aussi avec le Collectif contre l’islamophobie en France , dont certains membres sont proches de l’idéologie très conservatrice des Frères musulmans. Le CCIF, qui a été appelé par la mosquée de Trappes, s’est fait une spécialité d’apporter un soutien juridique aux victimes d’insultes ou d’agressions en raison de l’appartenance religieuse. En tentant de centraliser la comptabilité des agressions ou des contrôles de femmes voilées intégralement qui dérapent, le CCIF oblige les autorités à se positionner.

Que faut-il en déduire ?

Il y a une concurrence larvée entre différentes organisations pour le monopole de la parole légitime sur « l’islamophobie ». C’était flagrant à Argenteuil, mi-juin, où des femmes voilées ont dénoncé des violences à leur égard, dont une dans le cadre d’un contrôle d’identité. Sur ces faits-là, c’est la Coordination contre le racisme et l’islamophobie qui est arrivée la première. A la différence du CCIF, le CRI est issu des luttes sociales et de l’extrême gauche. La rivalité à laquelle se livrent ces mouvements accentue malgré eux l’illisibilité de la lutte contre les actes antimusulmans.[1. Source : Le Monde.]

Jean-François Brault chercherait-il avec sa voilophobie à prendre le vent médiatique dans le bon sens pour surfer sur l’affaire du voile et faire s’envoler sa carrière ? Ce ne serait pas très poli, enfin je veux dire cela serait un peu politophobe (politusophobe ?) de le supposer. Peut-être est-il tout simplement devenu naturel pour beaucoup de journalistes ou de chercheurs comme Jean-François Brault de ne plus percevoir, par la magie de ce langage technocratique qui ne cesse d’envahir tous les aspects de l’existence, la réalité qu’à travers la danse des sept voiles de toutes les phobies et de la phobophobie exaltée. À force, cependant, de contempler la ronde infernale des bons sentiments, des trouvailles langagières et des solidarités de circonstances, on risque soi-même, à force d’écœurement, d’être saisi d’un violent accès de coulrophobie.

Zoran Mušič, la grâce et la tragédie

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zoran music

zoran music

Il y a mille manières de parler d’un peintre… avec la fièvre lyrique d’un Malraux chantant Goya, avec l’espièglerie d’un Muray évoquant Rubens, avec la passion d’un Sollers parlant de Fragonard… Sophie Pujas a trouvé elle aussi le ton juste dans l’essai très délicat qu’elle consacre à Zoran Mušič (1909-2005), peintre italo-slovène qui a traversé le siècle dernier comme un témoin de l’histoire tragique de la Mitteleuropa, et qui a laissé certaines des plus bouleversantes œuvres picturales sur l’horreur des camps nazis. L’auteur propose un portait sous la forme d’un patchwork de chapitres très courts sur la vie et l’œuvre de Zoran Mušič, dans un style poétique qui ne pouvait coller mieux à l’univers du peintre, tout en finesse.

Une géographie. Zoran Mušič voit le jour dans un territoire que l’on appelle de nos jours la Slovénie, et meurt à Venise. Comme tous les authentiques esthètes. Entre temps il vivra et écrira en Europe. «Zoran signifie naissance du jour. Ses parents choisirent de lui offrir le don de la vue, de l’illumination. Mais on ne peut pas leur en vouloir, comment auraient-ils su ? ». Sophie Pujas est attentive à la naissance de la sensibilité esthétique chez Mušič, à son sens d’observation de la beauté qui innerve la nature. Même quand l’image est cruelle. Mušič, écolier, passe à côté du cadavre d’une biche : « Il l’avait trouvée devant le mur de l’école, raide, étrange, rousseur ourlée de neige. On distinguait le cou gracile sur une tête qui disparaissait sous la blancheur cotonneuse, les pattes en une pose indistincte. Zoran resta un long moment à fixer cette perfection dont il ignorait le nom, cette douceur à caresser du regard. (…) Il ne comprenait rien à la mort, ce qu’il savait, c’est que ses yeux avaient vu une chose unique, précieuse, inhabituelle. Il savourait cette fête qu’il n’oublierait jamais ». Le regard du peintre sera aussi influencé par les fresques murales byzantines, ainsi que par la découverte dans ses années de formation des grands peintres : à Prague il découvre l’impressionnisme, à Zagreb son horizon s’élargit encore : « Ses amours transparaissent dans ses toiles. A Cézanne, il emprunta ses baigneuses. A Monet et Dufy, les foules tapageuses. A Bonnard, les belles déshabillées aux dos sensuels. A Picasso, ses couleurs ». En Espagne Zoran découvre la violence et la sensualité de l’univers de Goya. « C’était une éducation itinérante que la sienne, d’escale en escale dans le cœur palpitant de l’Europe. Les lignes sur les cartes étaient encore des chemins et non des barrières, des ponts entre patries cousines et non des déclarations de guerre. » Zoran Mušič meurt au milieu des années 2000 à Venise, ville qui l’inspira plus que tout. « Dans le canal un reflet passe » écrit simplement Sophie Pujas. Entre temps Zoran a aussi connu Dachau.

Un siècle tragique. Avant la seconde guerre mondiale « le monde était encore un endroit fréquentable où il faisait doux vivre. Un jour cela semblerait incroyable d’avoir pu être aussi jeune. » L’expérience de Dachau est au cœur de l’œuvre de Mušič. Pour Zoran, comme pour le reste du monde, après les camps rien ne pourrait plus être pareil. Le peintre déclarait à la télévision française en 1995 : « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui m’est arrivé il y a cent ans et qui pourtant tous les jours est devant moi. » Les larmes montèrent aux yeux d’Henri Cartier-Bresson, présent sur le plateau. Pujas décrit avec justesse le silence d’angoisse qui s’est abattu alors dans le studio. Un silence de télévision intolérable et pesant. Les portraits de déportés que laissera Mušič – fantômes suppliciés – sont certainement les témoignages graphiques les plus touchants de cette tragédie.

Une muse nécessaire. L’auteur, avec son style pointilliste, distille aussi avec élégance des éléments de la vie privée de Mušič, à commencer par la relation qui l’a lié à sa muse, Ida. La jeune-femme, une très belle italienne aux cheveux de feu, également artiste, sera le grand amour, l’amante et l’inspiratrice de Mušič jusqu’à sa mort. L’approche de Sophie Pujas, pleine de sensibilité, met en lumière Mušič d’une façon particulièrement stimulante, qui donne véritablement envie de poursuivre l’exploration de cet univers pictural inspiré. Afin d’évoquer l’attachement de Zoran Mušič au vin, et aux vignes familiales de son enfance, Pujas écrit au début de son livre : « Qui maîtrise le fruit de la vigne a partie liée avec les dieux anciens ». On voit par là qu’il ne s’agit aucunement d’une laborieuse monographie sur un peintre du siècle dernier, mais d’une méditation poétique à part entière…

Sophie Pujas, Z.M., Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013. 

*Photo: Black Mountain, Zoran Music 1951, peinture à l’huile

La Passion selon Brian De Palma sort en DVD

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Autant le dire tout de suite : Passion est le plus beau film de l’année, un chef d’œuvre passé inaperçu et boudé par le public, un grand film de pure mise en scène, du cinéma de haute volée et aussi un très grand film politique, produit par l’intelligent et courageux Saïd Ben Saïd qu’on a vu aussi au côté de Roman Polanski,. Malheureusement, le film n’a pas rencontré le grand public en salles. Aussi nous profitons de sa sortie en Dvd et Blu-Ray pour vous le recommander chaudement.

Christine, une belle jeune femme blonde, élégante, puissante et fascinante dirige la filiale d’une grosse agence américaine de publicité à Berlin. Isabelle, une splendide brune directrice de clientèle lui est apparemment totalement soumise. Dani, une jolie rousse, chef de publicité est l’assistante d’Isabelle et la désire furieusement. Les jeux de pouvoir et de domination s’installent entre les trois femmes. Rivalités, jalousies, perversités, désirs sexuels sont les moteurs  d’un fantastique  et vertigineux film sur la puissance et la manipulation.

À partir de Crime d’amour, l’ultime film très moyen d’Alain Corneau, Brian De Palma construit un film prodigieux. Passion est un polar intense et tendu, une relecture obsessionnelle et jouissive de l’univers d’Alfred Hitchcock, un grand film baroque et politique. Un chef d’œuvre de mise en scène servie par trois actrices formidables : Rachel McAdams, la blonde, Noomi Rapace, la brune et une jeune comédienne allemande Karoline Herfurth, la rousse.

Le lieu de l’action est une grande entreprise contemporaine, une agence mondiale de publicité, à l’univers glacé, acier, verre et béton. Les héroïnes du film sont de très jeunes femmes, des executive women, belles, froides et ambitieuses. Elles s’avèrent vite être des louves lascives, et sans foi ni loi. Inexorablement, à partir d’une campagne de publicité pour un nouveau modèle de téléphone portatif, la tension, la rivalité et le désir montent au sein de l’entreprise. Christine, patronne impitoyable, s’approprie sans vergogne l’idée de cette campagne de publicité très sensuelle, imaginé et filmée par Isabelle et Dani. Christine dirige et manipule avec un plaisir sadique tous les employés de son agence, les femmes comme les hommes, c’est une gagnante, une dominatrice. Les hommes, à part le Président Directeur Général de l’entreprise dont le siège est à New-York sont montrés comme des marionnettes faibles, des pantins économiques et sexuels dominées par le pouvoir féminin. Les scènes sexuelles nous les montrent comme des êtres humiliés, totalement soumis au désir de Christine mais aussi d’Isabelle. L’insignifiant Dirk, dont la société travaille pour l’agence de Christine est le parfait représentant de la masculinité disparue, c’est un être faible, plutôt laid, comme tous les autres hommes du film, collaborateurs et amants persécutés de Christine. Partenaire fade de la jeune comédienne dans la représentation L’Après-midi d’un  faune, commissaire et inspecteur de police sans envergure menés en bateau par Isabelle, les hommes sont en faillite. Les mâles n’existent plus nous dit De Palma, ils sont faibles, lâches, veules, moches, et, finalement, nos trois demoiselles peuvent s’en passer. Elles sont belles, intelligentes, puissantes, et, immanquablement le désir sexuel circule entre elles. Sans doute par provocation et par jeu de domination entre Isabelle et Christine, et, véritablement de la part de Dani, qui éprouve une passion sexuelle violente pour Isabelle.

De Palma nous offre avec Passion une réflexion pertinente sur le déploiement des images dans notre monde, avec une rare maestria, il travaille la mise en abîme des images sur Skype, de conférences filmées, de films postés sur YouTube, de scènes humiliantes enregistrées par la vidéo-surveillance ou les Smartphones. Le voyeurisme grand sujet du cinéaste est ici démultiplié de manière vertigineuse. Obsédé par les figures hitchcockiennes des pulsions sexuelles et morbides, il nous offre un suspens terrible qui culmine au moment du meurtre par l’utilisation somptueuse d’un dispositif de split screen entre la scène du crime et une représentation du ballet de Debussy « L’Après-midi d’un faune » auquel assiste Isabelle. Le jeu de cache renforce la beauté fatale du désir de mort. Splendide film noir, envoûtant et cruel et qui souvent nous fait frémir d’effroi, Passion s’affirme aussi comme une œuvre politique majeur, une critique sans concession de l’univers impitoyable des grandes entreprises et des rôles à  la cruauté abyssale qu’y jouent de jeunes femmes qui n’ont rien à envier à la légendaire méchanceté des mâles. Brian De Palma est certainement le premier cinéaste à s’attaquer frontalement aux ravages du féminisme dans notre société moderne, à ses conséquences néfastes sur l’amour et le désir, remplacés par la volonté de domination et de puissance phallique féminine. Le film au travers d’un polar haletant, d’une grande beauté formelle nous montre le triomphe des femmes de pouvoir et la négation des rapports humains au nom de l’égalité des sexes et du dieu argent.

 

Passion, un film réalisé par Brian De Palma, 2012.

Maaloula, village chrétien martyr

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syrie maaloula chretiens

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C’est un village assis sur le versant sud des pentes de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, un village connu pour ses refuges troglodytes. Là, à Maaloula, se réunissaient les premiers chrétiens persécutés pour célébrer leurs cultes il y a deux mille ans. On y trouve le monastère grec-catholique de Mar Takla ombragé par un arbre dont la tradition fait remonter les racines à sainte Thècle. Ce témoin de la foi, disciple de l’apôtre Paul, selon un récit apocryphe, « Les actes de Paul et Thècle », y a son tombeau. C’est l’une des trois dernières localités dans le monde où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ. C’est un village symbole pris d’assaut par la frange islamiste de l’opposition à Assad. Déterminée, elle a assassiné des chrétiens après avoir vainement exigé qu’ils se convertissent à l’islam. Le village devait célébrer la fête de l’Exaltation de la Croix hier.

Maaloula est un nom désormais largement connu en Occident. Cette localité de quelques milliers d’âmes à 55 kilomètres de Damas, est un village martyr. Au petit matin, le 4 septembre dernier, les rebelles islamistes ont lancé une attaque contre la bourgade jusque-là épargnée au milieu du conflit. Les rebelles, dont des djihadistes du Front al-Nosra associés à Al-Qaïda, avaient auparavant envoyé un véhicule militaire conduit par un kamikaze contre le barrage de l’Armée syrienne régulière, tuant les huit soldats qui protégeaient le village. Une fois la localité privée de protection militaire, les rebelles le surplombant ont tiré des obus et à la mitrailleuse anti-aérienne sur son centre. Le nombre de victimes varie selon les sources, ainsi que les méthodes d’assassinat, une agence d’information officielle iranienne parlant même de décapitations de chrétiens, sans confirmation des villageois.

L’assujettissement de la population de Maaloula n’est pas un objectif militaire en soi, le village ne constituant pas une cible ennemie combattante dans le conflit entre les rebelles et le régime d’Assad. L’intérêt stratégique de la chute de la localité dans l’escarcelle des opposants, c’est de pouvoir menacer la route principale permettant de ravitailler les troupes de l’armée régulière entre Damas et Homs, l’autre grande ville autrement fois fortement peuplée de chrétiens. Homs se situe au nord de la capitale, Maaloula est sise entre les deux cités, et le contrôle de cette route accentue la présence des rebelles, déjà situés au sud, à l’est et à l’ouest de Damas. Mais les djihadistes tiennent également à asseoir la présence islamique dans le pays. À ce titre, la charge historique chrétienne de Maaloula et la foi de ses habitants sont un affront à leur idéologie.

Depuis la chute de la petite ville, 80% de ses habitants ont fui. Pour échapper aux exactions. Les rebelles ont désormais repris le contrôle de la localité après avoir été repoussés par l’Armée arabe syrienne. Les islamistes s’en sont pris aux symboles religieux orthodoxes et catholiques de la communauté : comme les talibans détruisirent naguère les statues du Bouddha en Afghanistan, les djihadistes ont supprimé celle bleu ciel et blanc de la Vierge qui dominait le village ; des monastères, dont l’un des plus anciens au monde, Saint-Serge, ont été détruits ou sont occupés ; des croix sur les édifices religieux ont été brisées. La population musulmane aurait favorablement accueilli les rebelles du Jabhat al-Nosra, « Les femmes leur jetaient du riz en signe de fête », d’après le témoignage de Mariam, une chrétienne. Adnane Nasrallah, un chrétien revenu des Etats-Unis peu avant la révolution pour développer le village se dit attristé : « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle. »

Divers récits font part de plusieurs morts, on parle de trois à cinq dépouilles aperçues sur la chaussée. Le service radiophonique IRIB iranien parle même de décapitations. Cependant, ainsi que le fait prudemment remarquer l’Observatoire de la Christianophobie, l’information est sujette à caution, l’Iran, allié de la Syrie, a tout intérêt à diaboliser encore davantage les rebelles. Il est possible de penser que Téhéran, qui soutient la pendaison pour les musulmans convertis au christianisme, ne cherche ici qu’à attirer la sympathie des peuples occidentaux. Aucun témoignage connu ne confirme à l’heure actuelle cette version des faits. Néanmoins, les djihadistes, qui ne connaissent pas de relâchement dans la cruauté, ont exécuté des chrétiens en raison de leur foi.

L’agence Fides relate la mise à mort de trois chrétiens du village d’après le témoignage d’une femme hospitalisée à Damas. Le 7 septembre, des islamistes ont visité les habitations qu’ils ont saccagées et dans lesquelles ils s’en sont pris aux images sacrées. Dans l’une des maisons, ils ont rencontré quatre gréco-catholiques, les cousins Taalab, Michael et Antoun, Sarkis el Zakhm, le neveu de Michael, et le témoin du drame qui a pu être sauvé après avoir été blessé. Les rebelles ont exigé que les occupants de la maison se choisissent entre la conversion à l’islam ou la mort. Sarkis a refusé de renier sa foi et répondu : « Je suis chrétien et, si vous voulez me tuer parce que je suis chrétien, faites-le ! » Les islamistes ont alors tué les trois hommes et blessé la femme. Les chrétiens présents à leurs obsèques le 10 septembre ont été profondément bouleversés. Pour Soeur Carmel, une chrétienne de Damas qui évacue les réfugiés, « La mort de Sarkis a constitué un véritable martyr, une mort in odium fidei » (par haine de la foi).

À ce meurtre religieux, il faut ajouter au moins celui d’Atef, rapporté par l’AFP et repris par Libération : le jeune homme a été capturé et tué le jour de l’attaque contre le barrage, il était membre d’une milice communale suppléant l’armée régulière. Sa fiancée, Racha, a appris l’horrible nouvelle quand elle a appelé son portable. Elle raconte qu’un rebelle lui a répondu : « Bonjour Rachrouch (nom amical), nous sommes de l’Armée syrienne libre. Tu sais, ton fiancé est un chabih (milicien pro-gouvernemental) qui portait des armes et on l’a égorgé. » Racha aurait alors proposé l’équivalent de 450 000 dollars en échange de son fiancé, mais l’homme aurait répondu : « Viens plutôt avec des sacs poubelle, nous l’avons découpé en cent morceaux. » Racha affirme que son fiancé a refusé de se convertir et que le rebelle au téléphone lui a alors dit : « Jésus n’est pas venu le sauver. »

D’autres témoignages font état de menaces de mort, notamment par décollation, si les chrétiens n’embrassent pas l’islam, rapporte l’agence assyrienne AINA. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme assure que 1 500 rebelles sont dans le village, ce qui laisse présager le pire. Il y a deux mille ans, les premiers chrétiens de la région se réfugiaient dans les grottes pour célébrer leurs cultes et fuir la persécution. Aujourd’hui, quasiment tous les chrétiens du village ont pris la route de Damas. Quand bien même ils pourraient un jour revenir sur leur terre, les relations de voisinage avec les musulmans locaux ne seraient plus les mêmes.

 *Photo : Hovic.