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École : le boulet de l’archaïsme

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peillon xavier niel

L’éducation nationale demeure un mammouth prisonnier de l’âge de glace, incapable de s’adapter à la révolution numérique qui refaçonne le monde à une vitesse exponentielle. Quand il tente de le faire, c’est une catastrophe. Certes, des « tableaux numériques » sont installés dans les classes pour faire moderne, mais nos bambins continuent à se coltiner dix kilos de livres sur le dos quand tout cela pourrait tenir dans un tablette ou une clé USB. Paradoxalement, on impose à nos enfants des centaines d’heures de cours sur le « développement durable » (aux dépens de l’histoire-géo, notamment), mais on se fiche de sacrifier à chaque rentrée des millions d’arbres pour imprimer des livres, par ailleurs rarement utilisés. Le lobby des éditeurs, des imprimeurs et des libraires est apparemment plus puissant que la ferveur écolo de nos ministres de l’éducation successifs. Mais passons sur l’épidémie de scolioses que provoque ce système archaïque : la majorité de nos petits s’en remettront.

Ils se remettront difficilement, en revanche, de la risible nullité des « cours d’informatique » distillé dans nos écoles. La scène, baroque, se reproduit chaque jour dans nos collèges : un prof de techno explique à des jeunes « digital natives » ce qu’est une « souris » d’ordinateur ou le « réseau internet », comme s’il s’adressait a des Hibernatus fraichement décongelés. Pourquoi leur apprendre les bases du codage, à faire une présentation Powerpoint ou le b.a.-ba du montage virtuel quand on peut les faire ricaner et mourir d’ennui ? En matière de perte de temps, d’argent, et de décalage avec la réalité, notre système éducatif n’a de leçon d’archaïsme à recevoir de personne.

Rêvons un peu (beaucoup) et imaginons une authentique refonte de notre système scolaire qui serait une véritable révolution : une école recentrée sur ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir enseigner les humanités et les sciences traditionnelles. Et des fins de journée consacrées à l’apprentissage, en vrac, du code informatique, des arts numériques, et de tout ce qui peut aider à s’épanouir dans notre monde ultra-connecté qui change de paradigme tous les quinze jours.  À la vitesse où évoluent les choses, les sciences vont plus progresser dans les vingt ans qui viennent qu’au cours du siècle précédent. Même l’homme est numérisé (le séquençage ADN intégral), et notre espérance de vie est désormais quasi-indexée sur la loi de Moore. Le siècle qui s’ouvre sera celui des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique, et sciences cognitives). Un monde en perpétuel bouleversement, boosté par la puissance informatique, dans lequel il sera crucial de savoir maitriser tous les outils numériques. Demain matin, ne pas savoir coder ou retoucher une image sera aussi limitant que d’ignorer l’anglais aujourd’hui. Il est urgent d’armer nos enfants pour évoluer dans le monde de demain. Nos énarques, souvent technophobes, ne semblent pas s’en soucier.

Préparer l’avenir économique de la France, ce n’est pas former des millions de bacheliers sur le même moule. L’avenir est à « l’économie de la longue traîne » (long tail), des micro-entreprises d’une seule personne qui devront faire preuve de créativité, et se remettre en question en permanence pour suivre le flux des innovations. On changera de carrière plusieurs fois dans une vie, au gré des besoins de la société. L’école d’aujourd’hui ne prépare pas au « multitasking » qui sera la norme de demain. Xavier Niel, avec sa visionnaire « École 42 », l’a bien compris : « Si la France, 5ème puissance mondiale, tenait sa place dans le numérique au lieu d’être 20ème, elle aurait réglé le problème de l’emploi », regrette-t-il.

Pas besoin de boule de cristal pour imaginer le futur de  la France si nous ne montons pas dans le train du numérique. La « réforme » Peillon, qui propose des ateliers « collier de nouilles » à nos petits, se résume à rester planté sur le quai en regardant s’éloigner la croissance de demain.

 

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00664178_000015.

L’ami clairvoyant

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philippe cohen elisabeth

Je me souviens. Nous étions à quelques uns dans une chambre d’hôtel du côté de Valence, dans la Drôme. Nous participions en octobre 2001 à une université de la Fondation du 2 mars, et sa secrétaire générale Elisabeth Lévy avait accepté de suspendre les travaux pour que les plus mordus de football puissent assister au match France-Algérie. Philippe Cohen en était. Hymne sifflé, terrain envahi, match arrêté. Philippe nous a soudain annoncé le scénario politique qui allait se jouer six mois plus tard. Le Pen, alors dans les tréfonds dans les sondages, encore assommé par la scission mégrétiste, ferait un énorme score ; il serait peut-être au second tour. Nous étions plutôt incrédules. Nous avions tort. Lui avait déjà tout vu.  Protéger ou disparaître, les élites face à la montée des insécurités (1999), dont il était l’auteur, était lui aussi prophétique. Toutes les thématiques politiques d’aujourd’hui y étaient annoncées. Toutes.

Chacun d’entre nous rencontre dans sa vie quelques personnes qui, sans la changer complètement, en modifie sérieusement la trajectoire. Philippe Cohen, sans que nous ne soyons jamais intimes, a joué ce rôle dans la mienne. En m’ouvrant les portes de Marianne2[1. Au même moment, François Miclo me recrutait aussi à Causeur.], il m’a fait découvrir aux très nombreux lecteurs du site d’un grand hebdomadaire. Combien de Unes accordées à d’obscurs blogueurs, comme ma pomme ? Je lui dois tant. Sans que j’aie pu, malheureusement, un jour, en tête à tête, l’en remercier. Philippe ne pensait pas que la vérité venait forcément d’en haut. Et il ne pensait pas pour autant qu’elle venait forcément d’en bas. Il jugeait sur pièces. Il savait, en revanche, qu’elle naissait du débat, de la confrontation des idées. Marianne2, créé et piloté par Philippe Cohen, c’était le pluralisme dans toute sa substance. Pour le compagnon de route de Jean-François Kahn, la pensée unique était bannie.

Je ne reviendrai pas sur les combats de celui qui était aussi un grand intellectuel, ainsi que l’écrivait hier Elisabeth, combats qui lui ont valu bien des inimitiés. Il gênait. Marianne2 gênait. Exit Marianne2. Il y eut ensuite ce lamentable épisode où Philippe dut officiellement demander un droit de réponse dans le journal qui le payait et dont il avait été l’un des fondateurs[2. Je n’écris plus pour Marianne. La fidélité, c’est bien. Les preuves de fidélité, c’est mieux.], Et puis vint ensuite l’inquiétude, lorsque je constatai ce printemps les marques de la maladie sur son visage chaque vendredi midi, en regardant iTélé. Des nouvelles, on m’en donna enfin début septembre. Elles n’étaient pas bonnes. Aujourd’hui, je le pleure, comme j’avais pleuré un autre Philippe  qui avait aussi sérieusement bouleversé le cours de mon existence.

Adieu Philippe ! Et, par-dessus tout, merci !

*Photo : Hannah.

Obama manque de fermeté et de clarté

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hubert vedriner syrie

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Daoud Boughezala et Eugénie Bastié.

Causeur. Alain Finkielkraut observe que, dans l’affaire syrienne, le débat s’est joué à fronts renversés : le réalisme était du côté des peuples, peu soucieux, pour une fois, de répandre le Bien par les armes, et l’émotion du côté des gouvernements. Est-ce la fin de l’idée même d’ »ingérence humanitaire »?

Hubert Védrine. C’est vrai qu’il sera de plus en plus difficile, pour les occidentaux, pour des raisons intérieures comme extérieures, d’intervenir de façon unilatérale, même pour des raisons humanitaires urgentes. Mais il pourra y avoir des exceptions. Dans votre panorama, vous avez oublié de mentionner, à côté des dirigeants et des peuples, un troisième pôle qui est celui des médias, et des intellectuels qui leurs sont liés. Concernant les dirigeants, on ne peut généraliser car, sur les grandes affaires des vingt dernières années, ils ont été eux-mêmes divisés. Et de qui parle-t-on? Des États-Unis, ou de la France? De l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, ou des Européens en général? Quant aux opinions publiques, elles ont passablement fluctué. Quand l’Irak a envahi le Koweït, il a fallu à Mitterrand six mois pour rallier une majorité à une participation de la France à l’éventuelle opération militaire. Depuis le Kosovo, je n’ai pas le souvenir d’une opinion à priori interventionniste, alors qu’il existe toujours, au sein du monde médiatique, un « parti de l’ingérence «, relativement puissant, qui inspire de ce que j’appellerais la ligne BHL-Kouchner, moralement honorable, mais aux conséquences plus qu’incertaines. Aux États-Unis et un peu aussi à Paris, ce « parti » a la caractéristique d’associer les «liberal hawks» (les faucons de gauche) et les néo-conservateurs de droite, l’opinion étant fluctuante.

Vous-même êtes plutôt adepte de la realpolitik – vous étiez assez circonspect dans l’affaire du Kosovo. Et voilà que, sur la Syrie, vous vous retrouvez sur la «ligne BHL-Kouchner». Seriez-vous devenu droit-de-l’hommiste?

J’avais assumé le Kosovo comme une exception, pas comme un « précédent ». Vous connaissez ma réticence à l’égard du « droit « et a fortiori du « devoir d’ingérence » , qui rappelle trop la rhétorique colonisatrice d’autrefois.[access capability= »lire_inedits »] Pour autant, je ne suis pas schématique et il m’est arrivé de penser que dans certains cas, intervenir est moins pire que ne pas intervenir, d’autant plus que dans la réalité, on n’a jamais le choix entre une bonne et une mauvaise solution, mais entre des solutions plus ou moins mauvaises. En 1990, cela ne faisait aucun doute : dès lors qu’il y avait un consensus sur la légalité internationale, y compris avec les Russes, ce que cette brute de Saddam Hussein n’a pas anticipé, il fallait qu’il l’expulse du Koweït. En 2003, quand George W. Bush déclenche la guerre contre l’Irak, c’est le contraire: il n’a de son côté ni légalité internationale, ni légitimité. Personne ne comprend vraiment les raisons et les buts de cette guerre, ce qui nourrit toutes les supputations, sans oublier les mensonges proférés pour la justifier. Et pour finir, ses conséquences sont déplorables. Cela dit, entre ces deux cas «purs» symétrique (Irak 1990 et Irak 2003), il existe de nombreuses situations intermédiaires, bien plus compliquées.

Vous évoquez deux séries de critères: les premiers ont trait aux objectifs, les seconds à la légalité. Dans l’affaire libyenne, les formes internationales ont été scrupuleusement respectées mais la mobilisation s’est faite au nom d’impératifs moraux.

En termes de légalité internationale, la Libye est un cas relativement simple, du moins au début: il y a une insurrection contre la tyrannie de Kadhafi, que celui-ci menace de réprimer dans des rivières de sang, puis un appel à l’aide du Conseil de coopération du Golfe et même de la Ligue arabe. Du coup, les Russes et les Chinois n’osent pas mettre leur veto au Conseil de sécurité et Alain Juppé en profite alors pour faire passer une résolution dite « chapitre VII ». Le débat porte plutôt sur les conséquences de l’intervention. Mais on ne peut les apprécier qu’à l’aune de l’alternative initiale: ne rien faire, c’était accepter le massacre de Benghazi.

Ce qui eût effectivement été terrible, mais si on tente de se départir de sa propre émotion, peut-on faire la guerre pour sauver des populations? Et pourquoi celles de Benghazi et pas tant d’autres? Êtes-vous favorable à la «responsabilité de protéger» qui, justement, a émergé lors de la crise libyenne?

C’est un vieux débat qui, en France, remonte à la formulation, par Mario Bettati, de l’idée de « droit d’ingérence «, intensifiée par Bernard Kouchner en « devoir d’ingérence ». À l’origine de ce courant, il y a le «plus jamais ça». Si on ne veut pas assister à de nouveaux Auschwitz, il faut parfois intervenir coûte que coûte, au besoin en transgressant le droit international ou en passant outre les vetos qui paralysent le Conseil de sécurité. C’est respectable. Mais cette conception n’est acceptable que si on répond de façon convainquant aux questions: qui a le droit d’intervenir, chez qui, au nom de quoi, pour quoi faire? Si le critère est l’ »atrocitude », il faudrait expliquer pourquoi «nous» avons laissé 4 ou 5 millions de personnes mourir dans l’Est du Congo ces dernières années! Tout cela avait conduit Kofi Annan à inventer, avec le diplomate algérien Mohamed Sahnoun, un nouveau concept: la «responsabilité de protéger» pour dépasser l’impopulaire (sauf à Paris) droit d’ingérence. Le problème, c’est que si un membre permanent prétend qu’il n’y a personne à protéger, on revient à la case départ et on tourne en rond. On aura de plus en plus de mal à intervenir en dehors du cadre du Conseil de Sécurité, sauf exception très bien préparée et argumentée. En revanche, au Mali c’était légal, et légitime.

De plus, tout le monde souhaitait que la France y aille !

Oui! A ces sujets, une erreur fréquente des analystes est de faire comme si les dirigeants – (là : Obama, Sarkozy Hollande, ou Cameron) – voulaient partir en guerre parce qu’une mouche les a piqués. Au départ de toute volonté d’intervention, il y a toujours un fait déclencheur! Là des centaines de mort par gaz s’ajoutant à 10.000 morts.

Du reste, aujourd’hui, avant d’avoir envoyé le premier soldat où que ce soit, on proclame sur tous les tons qu’il sera bientôt rentré. Pourtant, certains parlent de néo-colonialisme…

Les critiques sont toujours contradictoires . Mais qui parle de néo-colonialisme? Cela n’a pas de sens. Depuis vingt ans, les Occidentaux perdent le monopole de la puissance qu’ils ont exercé pendant quatre siècles. Ils sont encore plus puissants et plus riches que les autres, mais ils ne contrôlent plus le système. Quand ils interviennent c’est plus pour des raisons d’opinion que pour des raisons d’intérêt néocoloniales!

Le refus d’intervenir est-ce lié à des facteurs «objectifs» ou à l’espoir d’en finir avec l’Histoire?

L’Europe était sur la ligne de Fukuyama avant même Fukuyama[1. Chercheur en sciences politiques américain, Francis Fukuyama est l’auteur de La Fin de l’Histoire et le dernier homme, publié en 1992, dans lequel il défend l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale qui tendrait à se former après la fin de la Guerre froide.] Depuis 1945, à l’exception des Français et des Britanniques, les Européens veulent croire que l’Histoire est terminée, que les rapports de force ne comptent plus, que tous les conflits peuvent être résolus par la grâce de l’ONU, de la Cour pénale, des ONG de la société civile etc. En somme, ils rêvent d’une Europe suisse dans un monde idéal. L’Europe de la défense, l’Europe-puissance, leur sont étrangères puisqu’ils ne veulent plus ni puissance, ni même défense. Au contraire, une grande partie des Américains continue à penser qu’ils gardent un devoir de leadership.

Oui, on se rappelle la formule du néo-conservateur Robert Kagan: « L’Amérique, c’est Mars, et l’Europe Vénus. « On dirait que les Américains sont de plus en plus vénusiens et qu’ils rêvent de nous rejoindre dans la post-Histoire…

Il est vrai que l’opinion américaine évolue plutôt dans ce sens, en tout cas vers un néo-isolationnisme. C’est que les États-Unis ont connu énormément de déconvenues. S’ajoute l’effet violent de la crise qui rend le recours à la force extrêmement difficile à défendre devant l’opinion. En même temps, celle-ci peut se retourner. Pour l’entourage d’Hillary Clinton, si les excès de Bush devaient être corrigées, Obama est trop mou et, en renonçant au leadership, il met en danger les intérêts américains.

Donc, c’en est fini des missionnaires bottés? Après tout, n’est-ce pas une bonne nouvelle?

C’est vrai. Ce repli sur soi général prend à rebrousse-poil le parti interventionniste qui pense que l’Occident a la responsabilité morale de changer le monde. Mais je ne me réjouis pas spécialement que cette tendance soit aujourd’hui minoritaire, car ce basculement de l’opinion ne se fait pas pour de bonnes raisons de réalisme et de sens des responsabilité. Si le public est aujourd’hui si réticent à toute intervention, ce n’est pas parce que les précédentes ont été mal pensées, sans préparation du jour d’après, que les situations se sont révélées plus complexes que ce qu’on croyait, ni même parce que le principe même de telle ou telle intervention est contestable – autant de motifs légitimes de contestation. Non, ce qui est à l’œuvre est plutôt une espèce d’épuisement des vieux peuples européens, voire une forme d’égoïsme. Quelle leçon vont en tirer les puissances montantes du monde?

En tout cas, on ne retrouvera pas de sitôt l’enthousiasme des années 2000, quand l’entourage de Bush rêvait de construire un « nouveau Moyen-Orient ».

C’est juste, la croyance péremptoire en la possibilité de démocratiser les peuples de l’extérieur, et par la force a fait long feu. Cette illusion repose sur une confusion qui faisait de la démocratie une idéologie, une quasi religion. J’en ai souvent discuté avec Madeleine Albright, la secrétaire d’État de Clinton, une amie, qui était très interventionniste. Je lui disais que la démocratie n’est pas une religion à laquelle on pourrait se convertir soudainement, ni du café instantané! Rétablir la démocratie dans des pays l’ayant déjà connue, comme en Europe de l’Est, était une chose, construire la démocratie dans des pays où elle n’a jamais existé, en particulier dans des sociétés non homogènes, est extrêmement difficile. Savez-vous qu’en 2003, les soldats américains envoyés en Irak étaient invités à se préparer en lisant des livres racontant la restauration de la démocratie de l’Allemagne et au Japon en 1945…? Consternant simplisme!

Vous vous refusez à adopter une position générale au motif que chaque cas est différent. En quoi la crise syrienne se distingue-t-elle de l’affaire libyenne ou d’autres crises liées aux révolutions arabes?

On a sous-estimé, au début, la complexité de l’affaire syrienne. Il y a en Syrie des minorités qui, si elles détestent souvent le régime actuel et trouvent atroce la répression, craignent encore plus celui qui pourrait lui succéder. Nous ne sommes pas dans le cas de figure ultrasimple d’un dictateur sanguinaire massacrant son propre peuple mais face à une guerre civile, qui débute par une rébellion démocratique, violemment réprimée et s’élargit avec les ingérences de l’Iran, du Qatar, de l’Arabie saoudite. Penauds de n’avoir rien vu venir en Tunisie et en Égypte, certains milieux médiatiques ou politiques ont cru se rattraper avec la Syrie. Mais, même les islamistes n’avaient pas vu venir les événements en Tunisie! Et la Syrie, c’est différent. La preuve!

Reste que vous étiez, pour une fois, en phase avec les va-t-en guerre – ou les idéalistes – puisque vous étiez plutôt favorable à des frappes contre le régime de Bachar Al-Assad.

J’ai estimé qu’au point où nous en étions – c’est important -, il était encore pire de ne rien faire.Les frappes militaires ciblées prévues me semblaient être devenues la moins mauvaise des options car, à ce stade, l’abstention aurait été synonyme d’impunité de l’emploi d’arme de destruction massives prohibée, et aurait fait perdre toute crédibilité à nos menaces. Nous ne serons pas tout à fait dans ce cas si les armes chimiques sont effectivement démantelées.

L’abstention de Barack Obama vous a-t-il déçu?

Autant le dire clairement: oui! Son leadership est erratique. Cependant, si Obama est séduisant, très intelligent, brillant orateur, je n’ai jamais pensé qu’il allait marcher sur l’eau parce qu’il était à moitié noir! En tout cas, si le président des États-Unis d’Amérique dit «Ligne rouge!», il doit arrêter de demander à tout le monde ce qu’il faut faire, et écrabouiller quiconque franchit cette ligne. Et savoir qu’après en Syrie, si on ne veut pas voir le pouvoir tomber entre les mains d’islamistes extrémistes, il faudra prendre le contrôle du pays pendant un certain temps et gérer au mieux la transition. Ou alors, on ne parle pas de « ligne rouge ».

Iriez-vous jusqu’à dire que le président américain est un faible?

En tout cas, sauf en Asie, sa politique étrangère manque de fermeté et de clarté. En Afghanistan, il annonce en même temps l’envoi de renforts et la date de retrait des troupes, c’est incohérent. Même chose au Proche-Orient: au début de son premier mandat, quand il a sommé Benyamin Nétanyahou d’arrêter la colonisation, et que celui-ci l’envoyé sur les roses, Obama n’avait pas de plan B. Il a juste trouvé que c’était dommage. Si vous êtes le président des États-Unis et que vous pensez que le Likoud a une telle influence au Congrès américain que vous ne pourrez pas passer en force, alors vous vous abstenez de lancer une injonction. Ou alors, si vous estimez qu’il s’agit d’une question d’intérêt national, vous mettez tout en œuvre pour contraindre les israéliens – tout en garantissant leur sécurité. Il me semble que le président de la première puissance mondiale, ne devrait pas prendre des engagements à la légère.

Revenons à l’imbroglio syrien. Au stade où nous en sommes, beaucoup de gens pensent que le statu quo, c’est-à-dire le maintien d’Assad à la tête d’un État unifié, serait finalement moins terrible que le chaos et les massacres communautaires que pourrait entraîner sa chute…

De toute façon, ce ne sont pas les occidentaux qui choisissent. Personne ne contrôle ces véritables éruptions volcaniques dans les pays arabes, même pas les acteurs locaux. En Syrie, Poutine n’arrive pas à aider suffisamment Assad pour écraser la rébellion. Et les actions de la France, des États-Unis, des Turcs, de l’Arabie et du Qatar en faveur de l’opposition ont eu jusqu’ici un effet marginal.

Pour le Quai d’Orsay, ne pas sanctionner Assad pour l’emploi d’armes chimiques revient à donner un feu vert à Téhéran pour utiliser l’arme nucléaire. Êtes-vous d’accord?

Il est vrai pour les défenseurs de la ligne dure, à Washington et à Paris (et Londres) pensent que si nous ne sommes pas durs en réaction à la transgression syrienne, nous n’aurons plus de crédibilité demain face à Téhéran. Il y a donc bien un lien entre les deux. Mais c’est moins important, à mes yeux, que de savoir si les États-Unis vont réussir à saisir l’opportunité Rohani. Je pense qu’Obama et Kerry vont le tester pour essayer de savoir s’il a une marge de manœuvre suffisante pour entamer de véritables négociations sur le nucléaire. Cela frustrerait un certain nombre de durs qui veulent voir le régime iranien à genoux. Ahmadinejad était l’allié objectif de ce courant. Au fond, on retrouve sur l’Iran le clivage qui divisait l’Occident face à Gorbatchev. Certains, notamment Kohl, Delors et Mitterrand, pensaient qu’il fallait l’aider à réussir, même s’il paraissait utopique de vouloir réformer l’URSS. On alors créé le G8 (7 + 1), précisément pour y associer Gorbatchev. En revanche, les Américains, même modérés comme Bush père, les Canadiens et les Anglais soutenaient qu’il fallait surtout ne rien faire qui retarde ou évite l’effondrement de l’URSS.

Même lorsque les Européens et les Américains sont d’accord, les choses ne vont pas forcément de soi. Ainsi, la France et les États-Unis sont partis main dans la main. Et finalement tout s’est réglé à Genève entre Russes et Américains. Ce camouflet témoigne-t-il de notre faiblesse?

De fait, la présence de la France à Genève, vu son rôle aurait pu se justifier, mais cette rencontre bilatérale était prévue et organisée depuis plusieurs semaines. C’est vrai, les États-Unis traitent souvent leurs alliés avec désinvolture. Mais la France ne doit pas se montrer trop prétentieuse ou susceptible. Il nous arrive de prendre des décisions européennes particulièrement importantes, qui touchent nos voisins, sans consulter par exemple les Belges!

Vous avez toujours récusé l’idée d’un « choc des civilisations «. Avez-vous changé d’avis?

Détrompez-vous, je n’ai jamais récusé le constat de Huntington. Car il n’a jamais prôné le clash des civilisations, il n’a fait qu’alerter sur le risque. Mais le simple fait d’énoncer ce risque était déjà intolérable pour les bien-pensants qui persistent à croire que nous sommes tous des êtres universels. Cela dit, alors que, dans les années 1990, la plupart des gens pensaient comme Fukuyama, à partir du 11-Septembre et de l’effondrement du processus de paix au Proche-Orient, ils se sont dit que Huntington avait peut-être – hélas – raison sur certains points. Chirac me disait souvent: «Je combats cette théorie.» Et je lui répondais: «Moi, je combats le risque.»

Et ce risque est-il plus grand aujourd’hui?

Non, je crois que nous assistons à un affrontement historique au sein de l’islam, entre fondamentalistes, intégristes et modernistes. Ceux-ci finiront, je pense, par l’emporter, mais après de nombreux drames. Et nous risquons entre temps d’être les victimes collatérales de cet affrontement, avec l’irruption, dans nos pays, de conflits périphériques islam-Occident.

Quid du « Printemps arabe » ?

Je n’emploie pas cette expression naïve: des révolutions pacifiques menées par de sympathiques jeunes gens descendus dans la rue avec leurs téléphones portables. La démocratisation est un très long processus. Encore une fois, je suis convaincu que l’islamisme radical, sous la forme primaire et violente qu’il a aujourd’hui, finira par échouer. Mais cela prendra peut-être plusieurs décennies. Il faut tout faire, de part et d’autre, pour raccourcir ce délai.[/access]

*Photo : Hannah.

Trop d’impôt coûte la peau !

« On est là pour te pomper, t’imposer sans répit, sans repos, pour te sucer ton flouze, ton oseille, ton pognon, ton pèze, ton fric, ton blé, tes économies, tes sous, tes bénefs, tes bas de laine, tout ce qui traîne, c ‘que tu as sué à la sueur de ton front, on te suceras jusqu’au fond… » C’est peut-être en ayant en tête la chanson des « Rap’tout » des Inconnus que les Français interrogés ont répondu au sondage Ipsos[1. Enquête réalisée du 7 au 10 octobre 2013  auprès d’un échantillon de 967 personnes pour Le Monde, BFMTV et la Fondation international des Finances Publiques.] portant sur leur rapport à l’impôt.

Si l’avidité du système fiscal français était objet de moquerie en 1991, elle est, aujourd’hui, source d’une grande exaspération.

43% des sondés n’associent pas l’acquittement de leurs impôts à un geste citoyen, 72% jugent la taxation trop excessive et 74% ne voient pas de bénéfices flagrants à leurs prélèvements obligatoires. Payer ses impôts est donc de moins en moins compris comme une juste contribution solidaire mais comme une confiscation arbitraire imposée par un État dispendieux.

Le ras-le-bol fiscal ne fait donc que se confirmer.

Il faut dire que, de la « pause fiscale » discréditée et repoussée en 2015 au fameux « seuil fatidique » atteint par l’augmentation massive de nos impôts sous l’ère Hollande, les Français ont de quoi appréhender l’année qui arrive. L’ardoise sera salée : 2014 sera l’année du record du niveau des prélèvements avec 46,5% du PIB, 10 points de plus que la moyenne des pays de l’OCDE.

Heureusement que le Premier ministre et le ministre de l’Éducation ont lancé vendredi dernier le Conseil National Éducation Économie, notamment destiné à rééduquer les consciences citoyennes dangereusement menacées par cet esprit antifiscal qui risque de ranimer les thèses, hélas bien trop vite oubliées, des grandes figures du libéralisme français.

Philippe…

philippe cohen marianne

Au fait, on voulait te dire.

Pour commencer, on n’a pas de titre, parce que d’habitude c’est toi qui les faisais. On a plein d’idées hein, plein de jeux de mots qui t’auraient fait marrer mais aucun ne nous semble vraiment à la hauteur du maître que tu es.

« Maître » ? Oui, car nous sommes tous issus de l’école Cohen. Nous avons appris le journalisme à tes côtés, parce que tu as accueilli les uns après des années d’errance professionnelle, parce que tu as recueilli les autres fraîchement tombés du nid. Bref, nous avons tous eu cette chance inouïe d’assister à ces conférences de rédaction épiques où tu te pointais souvent affublé de ton pantalon violet en velours côtelé (notre préféré) associé à une chemise chamarrée. On te regardait, interloqués, et, en guise d’explication à ton look improbable, tu nous lançais : « Aujourd’hui, j’ai un dej important. »

Puis, c’était toujours le même rituel. Tu jetais ta pile de journaux sur la table, envoyais ton chapeau de monsieur Hulot à travers la pièce et te dirigeais d’un pas assuré vers la machine à café. « Putain mais c’est toujours moi qui vais chercher l’eau ! »

Ensuite, et seulement ensuite, on pouvait commencer, rentrer dans le dur et débattre.

De ces réunions, on garde un tas de souvenirs émerveillés, de ces réunions on pourrait presque tirer un « Petit précis de journalisme à l’usage de la profession ». Être journaliste, pour toi, c’est d’abord et avant tout penser en dehors du cadre, se demander pourquoi. « Pourquoi bidule me dit-il ça ? Quel est son but, son intérêt, son plan ? »

Ça peut sembler banal dit comme ça, mais quand on pratique ce métier au quotidien, on se rend compte qu’on oublie vite ce principe simple, mais pourtant essentiel.

Être journaliste politique à l’école Cohen, c’est aussi apprendre à mesurer « la vivacité d’un parti politique au physique de ses militantes ».

Être un bon journaliste enfin, c’est penser contre soi-même. Partant de notre gauche évidente, naïve et adolescente, tu nous as fait découvrir une autre voie politique, plus complexe, et plus juste aussi.

Penser contre soi-même, c’est également penser contre son milieu. Tu nous as ouverts à la critique des médias, un sens interdit de la profession que tu nous obligeais à emprunter tous les matins.

Tu nous as appris à deviner la part d’ombre d’un propos en apparence banal, à laisser de côté préjugés aveuglants et leçons de morale condescendantes, à nous déniaiser jour après jour, à interviewer sans complaisance ni connivence, à truffer nos papiers de références farfelues (Gérard Majax) et d’expressions baroques (bernique !) et surtout, à débattre, débattre, débattre, toujours débattre, en toute liberté et sans craindre, jamais, d’être jugé ou renvoyé dans les cordes.

Tu n’as jamais eu peur du renouveau, qu’il s’agisse des jeunes débarqués dans ta rédaction ou du web dans lequel tu t’es lancé corps et âme. En reprenant Marianne2007, puis Marianne2, avec un détour par l’inventif Vendredi fondé avec ton complice Rosselin, tu as su t’embarquer dans la grande aventure du Net, alors que tant de journalistes de ta génération n’y voient encore aujourd’hui qu’un espace incohérent, incontrôlable, et si loin de la « noblesse » du papier. Tu as été visionnaire. Et surtout, tu nous as fait partager ton inépuisable curiosité, celle dont on devrait toujours faire preuve pour tenter de nouvelles équipées, ouvrir de nouveaux chemins et aborder l’information comme un terrain de jeu formidable, loin du bruit assourdissant des infos répétitives et prémâchées qui s’accumulent dans nos médias.

De ce placard dont on t’a filé les clés, tu as su faire l’un des plus libres et riches laboratoires en ligne. Combien de blogueurs – tant méprisés et décriés à l’époque et si présents aujourd’hui sur tous les médias en ligne – te doivent leur première présence dans un média « officiel » ? Combien de jeunes – et de moins jeunes – journalistes sont passés par Marianne2 avant d’aller essaimer ailleurs, ou simplement à l’étage du dessus ?

Nombreux sont les journalistes et professionnels du web qui reconnaissent à Marianne2 d’avoir été un grand espace de liberté, de création et surtout de différenciation journalistique. Sois fier de toi car nous, on te tire notre chapeau : tu as créé un site de débats et d’analyses qui manquait cruellement à l’Internet français. En prime, tu as enfanté un groupe uni de journalistes taquins, prêts à faire vivre ta mémoire en continuant à piquer, titiller, pour écrire et décrire la vérité des faits.

En nous faisant confiance, en décelant en chacun d’entre nous quelques qualités auxquelles nous-mêmes n’avions pas prêté attention, tu nous as mis sur les rails de cette profession et tu as réussi le défi corsé de nous faire réfléchir et bosser en nous marrant. Au lieu du « journalisme à la papa », tu nous as fait découvrir le journalisme à la Phiphi : pas d’interdit, que du rire et du mauvais esprit. Merci infini.

Nous revendiquons le surnom de « bébés Cohen » qui te déplaît tant mais que, par réaction, nous affectionnons encore plus. On sait que tu dois détester ce ton mièvre et ces déclarations qui t’ont toujours mis mal à l’aise. Tu exècres tellement ces séances d’autocélébration dans lesquelles la profession s’enferme si souvent. Pardonne-nous de t’infliger ça.

Mais sans doute qu’aujourd’hui, là où tu es, tu dois bien te marrer. Tes lunettes sur le bout de ton nez, sourire aux lèvres, tu es certainement en train de polémiquer avec le diable. Et déjà, tu dois avoir ton prochain sujet d’enquête en tête. Le titre est tout trouvé. Celui-ci, permets-nous de te le suggérer : la face cachée de la vie

 *Photo : BALTEL/SIPA. 00606523_000031.

Philippe Cohen est mort

philippe cohen causeur

Quelques mois avant sa mort, Philippe Cohen s’énervait de n’avoir que « cinq ou six heures d’énergie intellectuelle par jour ». Je lui ai répondu que la plupart des gens bien-portants n’en avaient pas la moitié. Philippe est mort dimanche, quelques jours après son soixantième anniversaire. Sans lui, Causeur n’existerait pas car sans Philippe, je ne serais pas ce que je suis. Philippe m’a appris que le journalisme était un métier intellectuel. Il m’a appris à penser toute seule – parfois contre lui, souvent contre moi. Il m’a appris à rire de la sottise médiatique dont il a souvent souffert.

Toute sa vie a été tendue vers ce seul but : penser. Avancer. Trouver les clefs du monde dans lequel il vivait. Philippe était habité par le doute et obsédé par la vérité. D’où l’interminable dialogue qu’il avait avec lui-même et avec ses amis. Pour moi, cette conversation a commencé il y a vingt-cinq ans. Vingt-cinq années durant lesquelles il n’a pas seulement été un ami, mais un interlocuteur constant, un critique vigilant, et aussi un formidable camarade de bataille. Nous aimions l’un et l’autre l’odeur de la poudre, le combat des mots et des idées. Il n’était pas le genre rebelle qui tire sur les ambulances. Philippe aimait attaquer frontalement les puissants : je me rappelle mon admiration quand, avec Pierre Péan qui devint alors son complice, il décida de faire feu sur le quartier général, Le Monde alors dirigé par Edwy Plenel. Quand les coups pleuvaient, son sourire juvénile, le même que celui qu’on voit sur ses photos d’enfant, se teintait alors d’une lueur gourmande. Bien sûr, il m’est arrivé de penser qu’il se trompait. Mais jamais il n’esquivait la discussion. L’adversité le stimulait. Mais la calomnie le torturait. L’un de ses derniers pieds de nez aux vigilants a été la biographie de Le Pen qu’il a écrite avec Péan. Non pas qu’elle fût complaisante, absolument pas (du reste Jean-Marie Le Pen a attaqué ce livre décrit comme lepéniste). Mais Philippe était un intellectuel et il se refusait à monter sa belle âme en prenant la pose à chaque page. Beaucoup de gens très estimables ont aimé ce livre. D’autres non. Ce qui l’a alors mortifié plus que tout, ne fut même pas d’être accusé de lepénisme dans son propre journal Marianne, mais d’être accusé et condamné sans avoir même le droit de se défendre. Philippe aimait le combat à la loyale. Ce n’était pas le cas de ses détracteurs.

Aujourd’hui, ses proches ont perdu un époux, un père, un frère, un ami. Mais ses adversaires devraient le regretter tout autant. Car il était le digne fils de cet esprit des Lumières qu’ils bafouent en préférant l’accusation à l’argumentation, la condamnation à l’explication. Il était plus facile de lui coller l’étiquette « facho » (et facho de gauche, autant dire social-traître) que de lui répondre. Aujourd’hui, ils ont perdu un adversaire intègre et courageux dont ils n’ont pas su être dignes. J’allais oublier de dire combien nous aimions rire. Alors, qu’on me permette un message personnel : repose-toi frangin. C’est eux qui ne peuvent pas dormir[1. Triste d’avoir perdu un allié et un collaborateur du journal, la rédaction de Causeur adresse toutes ses condoléances à son épouse Sandrine ainsi qu’à ses enfants Sarah, Léo, Irène et Elvire.].

*Photo : Hannah.

Prison : Opération portes ouvertes

taubira prison hollande

Pour François Hollande, il n’y a aucune ambiguïté : le « seul » objectif de la réforme pénale, a-t-il déclaré, est « la sécurité de nos concitoyens ». Tout indique pourtant que le véritable but du projet de Christiane Taubira est de « désengorger les prisons ». Dès lors, on voit mal comment il pourrait ne pas encourager la criminalité.

Précisons-le d’emblée,  la nouvelle peine de « probation » n’est pas en cause, malgré l’effervescence médiatique qu’elle a suscitée. Tous les pays occidentaux possèdent une sanction de cette nature  au sein de leur arsenal répressif. Son principe est simple et de bon sens : il s’agit d’imposer au petit délinquant une série d’obligations censées éviter la récidive, et s’assurer qu’il se tient à carreau via des mesures de suivi et de surveillance. Au toxicomane qui a volé pour se procurer de la drogue, on imposera un traitement contre son addiction. À l’homme qui a menacé et harcelé son ex-femme, on interdira de s’approcher de sa victime, et on l’obligera à l’indemniser. Tout cela sous le contrôle d’un agent de probation qui doit jouer un rôle de flic et d’éducateur.[access capability= »lire_inedits »]

Il y aurait donc plutôt motif de se réjouir de la création de cette sanction, adaptée aux primo-délinquants ayant commis un délit de faible gravité… si elle n’existait  pas déjà ! Et pas depuis peu : elle est inscrite dans notre droit depuis 1958 sous le nom de « sursis avec mise à l’épreuve ». Chaque année, environ 50 000 délinquants condamnés en bénéficient.  Le seul effet concret de cette pseudo-innovation, inscrite dans le projet Taubira sous le nom de « contrainte pénale », aura été d’envoyer un message de laxisme. Qui a été reçu cinq sur cinq par une partie de l’opinion.

Il y avait pourtant matière à innover, car la France manque cruellement d’alternatives crédibles à l’emprisonnement.  Encore qu’une utilisation plus avisée de celles qui existent – dans la sélection des condamnés concernés et dans la mise en œuvre – serait déjà une amélioration notable. Résumons : chaque année, 1,2 million d’auteurs de crimes et délits sont présentés à la Justice. Environ 120 000, soit 10 % d’entre eux, sont condamnés à de la prison ferme. Ce qui laisse environ 1 million de délinquants qui, pour la plupart, s’en tirent avec des sanctions purement symboliques : rappels à la loi, réclusion avec sursis et amendes dérisoires. Aujourd’hui, après la privation de liberté, la sanction la plus contraignante est (déjà) la probation, le fameux « sursis avec mise à l’épreuve ». Le problème est que, loin de viser des primo-délinquants peu dangereux, il s’applique en général à des multirécidivistes déjà condamnés et bien connus des services de police. Pour donner un ordre d’idée, il s’adresse aux 15 % des délinquants les plus sérieux (10 % sont condamnés à de la prison ferme, 5 % au sursis avec mise à l’épreuve).

Prenez le braqueur et tueur présumé de l’héroïque retraité Jacques Blondel à Marignane. Malgré 12 condamnations au compteur à seulement 18 ans, il avait toujours été laissé en liberté. Son placement sous probation ne l’avait nullement empêché de se lancer dans une attaque à main armée. En effet, l’autre problème de la probation à la française est qu’elle est particulièrement mal appliquée : le suivi et la surveillance de ceux qui y sont soumis sont quasi inexistants, et les violations des obligations rarement sanctionnées. La faute au manque de moyens ? En partie. Mais la faute aussi à la culture soixante-huitarde des agents de probation, qui se voient comme 100% éducateurs, là où ils devraient être moitié flics. Les délinquants ne se sentent donc pas « cadrés », et encore moins « contraints » par la probation. Récemment, à un procès d’assises pour meurtre, le juge a demandé à l’un des prévenus, déjà condamné plus de 10 fois, pourquoi il n’avait pas, lorsqu’il était en liberté, respecté les obligations que la Justice lui avait imposées. « Cela ne m’intéressait pas », a-t-il répondu, illustrant parfaitement l’état d’esprit des délinquants habitués à la magnanimité de notre système judiciaire.

Si le projet de loi Taubira se résumait à sa peine de « probation », on en serait quitte pour la poudre aux yeux. Malheureusement, le texte s’apprête également à rendre encore plus dérisoires des peines qui l’étaient déjà aux yeux des condamnés. Prenez la « prison avec sursis », prononcée contre des délinquants situés entre les 15 et 25 % les plus sérieux. Loin de considérer cette sanction comme une « épée de Damoclès », la plupart des intéressés la perçoivent comme une relaxe pure et simple. Et ils ont raison : il leur suffit d’observer le parcours de leurs « collègues » pour savoir que le sursis ne « tombe » pas en cas de nouvelle condamnation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre droit permet d’empiler plusieurs sursis sans jamais être envoyé en prison. Or Christiane Taubira prévoit d’aller encore plus loin dans ce sens : la révocation d’un sursis qui, déjà, n’était pas automatique, devra l’être encore moins !

On touche là à l’ambition réelle, bien qu’inavouée, de la loi Taubira : désengorger les prisons quoi qu’il en coûte, sans se préoccuper des conséquences sur la crédibilité de la sanction pénale. Cette stratégie n’a malheureusement rien de nouveau : des remises de peine automatiques (instaurées en 1972) à l’aménagement systématique des peines de moins de deux ans prévu par la loi Dati de 2009, la plupart des lois pénales votées depuis quarante ans poursuivent le même objectif, l’idéologie et les contraintes financières convergeant en l’occurrence. Les gouvernements successifs auraient pu (et dû) adapter les capacités pénitentiaires aux réalités criminelles, c’est-à-dire à l’accroissement continu de la violence. Ils ont préféré adapter la politique pénale au nombre de places de prison disponibles (ou indisponibles). De sorte que, si on excepte les grands criminels, l’effectivité de la peine dépend non pas de la gravité des faits ou du comportement du condamné, mais du « taux de remplissage » carcéral.

Christiane Taubira relance donc une politique qui s’est toujours conclue en fiasco, tant pour notre système pénitentiaire – la France compte aujourd’hui 68 000 détenus pour 57 000 places de prison – que pour la crédibilité, donc le caractère dissuasif de la Justice – plus de 100 000 peines de prison sont en attente d’exécution, faute de places disponibles. Quand on sait, de surcroît, que la France dispose de presque moitié moins de prisons que la moyenne des pays de l’Union européenne, on comprend qu’il y avait une seule solution crédible et durable pour exécuter convenablement les peines et accueillir les détenus avec dignité : construire en urgence les 30 000 places de détention qui manquent. C’était d’ailleurs ce qu’avait fini par décider le président Sarkozy, dans un éclair tardif de lucidité, à la toute fin de son quinquennat.

Christiane Taubira refusant avec énergie d’augmenter vraiment le nombre de places de prison – sa première mesure a été d’annuler ce programme ambitieux –, il lui faut impérativement réduire le nombre de détenus. En cherchant tous les moyens pour en libérer le plus possible. C’est bien le sens de la plus dangereuse des mesures qu’elle propose, pourtant passée inaperçue : la « libération sous contrainte ». Il s’agit d’obliger les juges d’application des peines à examiner le dossier de tous les détenus parvenus à la moitié de leur peine, en vue de les remettre en liberté (je dis bien à la moitié de leur peine, et non aux deux tiers comme le prétend le gouvernement, car c’est ce qui se produira en pratique compte tenu des remises de peine automatiques).

Cette mesure est d’autant plus dangereuse que la possibilité d’obtenir une libération à mi-peine existe déjà. Sauf que pour l’instant, il est tout de même demandé aux postulants de fournir un effort : il leur faut préparer un « projet de sortie » à peu près cohérent, trouver et s’engager à suivre une formation, voire obtenir une promesse d’embauche. Dans la majorité des cas, les délinquants ne sont pas prêts à déployer autant d’énergie pour grappiller quelques semaines ou quelques mois de liberté.  Le projet Taubira prépare donc la libération, potentiellement massive, d’individus si peu motivés pour se « réinsérer » qu’ils n’ont même pas pris la peine de préparer un dossier de libération conditionnelle.

Cette « libération sous contrainte » aura-t-elle au moins le mérite d’éviter que les détenus quittent la prison sans surveillance ni suivi ? Nullement, car les profils les plus inquiétants continueront tout de même à être privés de libération anticipée, donc de suivi à leur sortie. Si on avait vraiment voulu éviter les « sorties sèches », il aurait été plus efficace de rendre obligatoires les peines « mixtes », mi-prison, mi-probation. Aujourd’hui déjà, les juges peuvent imposer une peine d’un an de prison ferme suivie d’un an de mise à l’épreuve. Que la systématisation de cette pratique n’ait pas été retenue prouve bien que l’objectif de la réforme est de vider les prisons.

C’est également le sens de la suppression des peines-planchers visant les récidivistes. Elles n’avaient rien de très sévère (deux ans pour dix ans encourus), ni d’ailleurs d’automatique (elles étaient écartées par les juges dans 64 % des cas, malgré l’obligation qui leur était faite de motiver ce choix, bruyamment dénoncée comme une insupportable atteinte à leur indépendance). Elles avaient la vertu d’inscrire dans notre Code pénal la nécessité de mettre à l’écart la petite minorité de délinquants multirécidivistes qui pourrissent la vie des citoyens. Car toutes les études criminologiques le démontrent : plus de 50 % des crimes et délits sont commis par une toute petite minorité (5 %) d’individus suractifs et dangereux. Lorsque ce noyau dur est derrière les barreaux, la société est mieux protégée. Que tout ne soit pas mis en œuvre pour réaliser cet objectif somme toute modeste est intolérable pour le public.

C’est ce que persistent à ne pas comprendre certains juges, qui n’hésitent pas à infliger des sursis, des mises à l’épreuve ou des peines dérisoires à des individus déjà multicondamnés. Le braqueur tué par le bijoutier de Nice ? On l’a vu, condamné 14 fois à 18 ans, et toujours libre comme l’air. Le violeur de Colombes soupçonné qui a envoyé, à mains nues, une jeune femme dans le coma ? Un multirécidiviste, déjà condamné pour agression sexuelle, qui était en « aménagement de peine » au moment de son crime.  On pourrait poursuivre cette litanie des heures durant, tant la réalité est têtue : la Justice manque singulièrement de fermeté vis-à-vis des récidivistes. Les peines-planchers, aussi imparfaites soient-elles, représentent une petite digue contre des jugements encore plus laxistes et déconnectés des attentes des citoyens. C’est encore trop pour Christiane Taubira qui trouve visiblement plus urgent de donner des gages à l’extrême gauche judiciaire que d’œuvrer, conformément à l’ambition présidentielle affichée, à la sécurité des Français. Il est vrai que les justiciables et les victimes, contrairement au Syndicat de la magistrature, ne sont d’aucune utilité politique à la ministre chargée de les défendre.

La prison école du crime ? Le contre-exemple américain

Le modèle pénal américain n’a pas bonne réputation, et c’est en partie justifié.  Car les États-Unis incarcèrent littéralement à tour de bras : si la France avait le même taux de détention, elle aurait 400 000 détenus (et non 68 000). C’est trop. Toutefois, on méconnaît trop souvent les effets de cette politique sur la criminalité américaine. De 1993 à aujourd’hui, les homicides, les violences aux personnes et les atteintes aux biens ont été divisés par 2. À tel point que, si l’on met de côté les homicides, la criminalité aux États-Unis est désormais inférieure à celle de la France ! Il faut dire que les violences en France, elles, ont été multipliées par 2 depuis vingt ans, d’après les statistiques de la police et de la gendarmerie. L’exemple américain devrait donc démystifier le catéchisme souvent rabâché de la « prison école du crime ». Car si cette « théorie » était vraie, le tout-carcéral inouï engagé à partir des années 1980 en Amérique devrait avoir entraîné une explosion du crime (700 000 détenus sortent chaque année des geôles américaines). Or c’est bien l’inverse qui s’est produit : lorsque l’État est dur avec le crime, celui-ci recule. Et inversement…[/access]

*Photo : MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA.00650362_000014.

Leonarda, la Loi et l’Ordre

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Après l’allocution solennelle de samedi sur l’affaire Leonarda, le président semble faire l’unanimité, mais contre lui, et en plus sur des bases radicalement opposées.

À droite, la réaction de Copé est emblématique. Pour le boss de l’UMP, le président a porté un « coup terrible à l’autorité de l’État » et s’est « ravalé au rang du chef du PS » courant après « une synthèse introuvable entre les courants de la gauche ».

À preuve de cette impossibilité d’une synthèse, les réactions très remontées de nombre d’élus PS, de toute une myriade d’associations satellites, du PC des Verts etc. Mais la réaction la plus vive a été celle du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon : « La jeune collégienne est sommée par le Président de la République de choisir entre vivre en famille (5 frères et sœurs et ses parents) ou revenir seule en France poursuivre ses études. C’est d’une cruauté abjecte. »

Ce chœur rudement polyphonique ravira tant les partisans de la diversité (au sens d’avant) que les fans des ensembles folkloriques corses, bulgares, papistes, etc.

Moi, ce maelstrom m’a immédiatement rappelé un épisode de la fabuleuse série Law & Order (New York Police Judiciaire). Jack McCoy l’intègre assistant du District Attorney de Manhattan et l’avocat retors d’un criminel s’affrontent sur un point de droit. Ils portent leur querelle devant le juge de l’affaire, un vieux magistrat rusé aussi sourcilleux sur les abus de droit que les entorses à la constitution. Et la décision qu’il prend finalement mécontente à donf’ ses deux solliciteurs.

Commentaire du juge, très content de lui : « Quand les parties adverses sortent toutes les deux furieuses de mon bureau, je sais que j’ai pris la bonne décision. »

 

Hollande et l’affaire Leonarda : demi-mesure, flop total !

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hollande leonarda kosovo

Avec François Hollande, on n’est jamais déçu. On a beau se torturer les méninges, il est le  plus fort  pour imaginer la solution la plus tordue pour se sortir d’une situation politique embarrassante. Il avait pourtant toutes les cartes en mains pour montrer, enfin, qu’il assumait sans faillir la mission que le peuple lui a confiée en mai 2012 : être le garant de l’ordre républicain, et de la stricte application des lois votées par la représentation nationale.

En dépit du tapage médiatique, et de la montée en décibels du braillomètre (copyright Cyril Bennasar) des professionnels de l’indignation compassionnelle, il pouvait se montrer, pour une fois, politiquement capable de prendre une décision nette et claire, qui aurait fini par se révéler la seule adéquate : confirmer l’expulsion vers le Kosovo d’une famille de Roms dont la mauvaise foi, l’usage astucieux de toutes les failles de la loi française, et la manipulation des médias avaient fini par exaspérer tous ceux, même bienveillants, qui les connaissaient bien. Les associations de soutiens aux Roms et aux sans papiers, en Franche-Comté, comme en Italie, avaient jeté l’éponge. Cette famille, principalement son chef, le père, était devenue ingérable, même pour ces militants dont la patience et l’indulgence pour les incivilités de leurs protégés est réputée proverbiale.

La présence, non prévue au départ, de Leonarda à une activité extra-scolaire organisée par son collège le jour où toute la famille était sommée de quitter le territoire français, par avion et aux frais de la République n’a été que la dernière manœuvre, tentée et réussie pour mettre en échec la loi et le droit.

Leur dossier était tellement mauvais (usage de faux, mensonges avérés sur le lieu de naissance des enfants, refus du père d’occuper les emplois qui lui étaient proposés, violences intra-familiales signalées, fréquentation scolaire a éclipse des enfants), qu’aucun fonctionnaire humaniste de bonne foi n’a pu favoriser leur acceptation «  à l’ancienneté » sur le territoire français.

En proposant le retour de la seule Leonarda (alors que cette dernière n’avait jamais manifesté son souhait d’une telle solution), Hollande réussit l’exploit de provoquer l’indignation simultanée des partisans de l’ouverture totale de nos frontières à «  toute la misère du monde » – et ajoutons à tous les escrocs à la demande d’asile – et celle des pères et mères de famille choqués de par une sorte de rapt pourvu du sceau présidentiel.

Mais il y a plus grave : une erreur d’analyse politique qui voyait, à tort, monter dans le « peuple de gauche » une vague de protestation conduisant à des manifs de rue incontrôlables par le pouvoir. Les Français n’aiment pas, certes, que l’on procède en leur nom à des expulsions musclées de déshérités venus en douce picorer quelques miettes de la manne de notre Etat-providence. Mais ils aiment encore moins que l’on se moque d’eux d’une manière aussi grossière que la famille en question. Quel respect peuvent-ils encore éprouver pour un président qui se laisse ainsi manipuler par des gens sans scrupules,  et des apparatchiks lycéens profitant de la disponibilité  de leurs petits camarades à semer le souk  à la veille des vacances scolaires ?

Même Harlem Désir se permet de prendre ses distances avec la parole présidentielle ! Et Valérie Trierweiler de donner son sentiment avant que son compagnon n’ait parlé.  Cette affaire marque le tournant, catastrophique, d’un quinquennat déjà bien mal en point.

 *Photo :  SIPA/SIPA. 00667681_000002.

La patrie non reconnaissante

helie saint marc

Il est mort cet été. Sa disparition n’est pas passée inaperçue : hommages, discours émouvants, évocations de sa vie se sont succédé. Mais c’est peu dire qu’ils sont restés l’apanage d’un certain monde, d’une certaine droite, si ce mot a encore un sens, et qu’il n’a traversé l’esprit de personne qu’on eût pu célébrer un héros par des funérailles nationales. Nicolas Sarkozy l’avait fait grand-croix de la Légion d’honneur, sous les huées de la bien-pensance : il est vrai qu’Hélie de Saint-Marc avait assez peu mérité de la patrie…[access capability= »lire_inedits »]

Entré en Résistance à 19 ans, par le biais des jésuites, dans le réseau bordelais Jade-Amicol, deux ans plus tard il est à Buchenwald, puis au camp de Langenstein-Zwieberge. Quand les Américains l’y découvrent parmi les survivants, il a oublié jusqu’à son nom. De la vieille race de ces petits hobereaux qui, de Lattre ou Hauteclocque, fournit à la République l’essentiel de ses chefs militaires, il est naturellement officier de Légion en Indochine, où il assiste au premier déshonneur de cette France qui abandonne les populations autochtones à la férocité des armées communistes libératrices.

C’est cette expérience qui le conduira à suivre Challe en 1961 à Alger, lors du « putsch des généraux ». Encore un échec : il se constitue prisonnier et, traduit devant le Haut Tribunal militaire, est condamné à dix ans de réclusion.

Il n’a pas 40 ans, sa vie d’homme est terminée. L’héroïsme, l’horreur, le courage, la rébellion, la dégradation et l’indignité : qui n’a pas lu à 16 ans Les Champs de braises, le livre où il raconte tout cela au soir de sa vie, ne sait rien de  la tragédie française. Rien de ce pays qui, entre 1940 et 1962, a presque entièrement perdu son honneur. De ce pays qui aime tant ses guerres idéologiques qu’il condamne toute grandeur à  se déguiser sous les traits de la monstruosité.

Hélie de Saint-Marc fut cet impossible héros français. Et les peuples sans héros seront condamnés à mourir de tiédeur.[/access]

*Photo : Lyon: Obseques de Hélie de Saint Marc. PASCAL FAYOLLE/SIPA. 00663945_000048.

École : le boulet de l’archaïsme

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peillon xavier niel

peillon xavier niel

L’éducation nationale demeure un mammouth prisonnier de l’âge de glace, incapable de s’adapter à la révolution numérique qui refaçonne le monde à une vitesse exponentielle. Quand il tente de le faire, c’est une catastrophe. Certes, des « tableaux numériques » sont installés dans les classes pour faire moderne, mais nos bambins continuent à se coltiner dix kilos de livres sur le dos quand tout cela pourrait tenir dans un tablette ou une clé USB. Paradoxalement, on impose à nos enfants des centaines d’heures de cours sur le « développement durable » (aux dépens de l’histoire-géo, notamment), mais on se fiche de sacrifier à chaque rentrée des millions d’arbres pour imprimer des livres, par ailleurs rarement utilisés. Le lobby des éditeurs, des imprimeurs et des libraires est apparemment plus puissant que la ferveur écolo de nos ministres de l’éducation successifs. Mais passons sur l’épidémie de scolioses que provoque ce système archaïque : la majorité de nos petits s’en remettront.

Ils se remettront difficilement, en revanche, de la risible nullité des « cours d’informatique » distillé dans nos écoles. La scène, baroque, se reproduit chaque jour dans nos collèges : un prof de techno explique à des jeunes « digital natives » ce qu’est une « souris » d’ordinateur ou le « réseau internet », comme s’il s’adressait a des Hibernatus fraichement décongelés. Pourquoi leur apprendre les bases du codage, à faire une présentation Powerpoint ou le b.a.-ba du montage virtuel quand on peut les faire ricaner et mourir d’ennui ? En matière de perte de temps, d’argent, et de décalage avec la réalité, notre système éducatif n’a de leçon d’archaïsme à recevoir de personne.

Rêvons un peu (beaucoup) et imaginons une authentique refonte de notre système scolaire qui serait une véritable révolution : une école recentrée sur ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir enseigner les humanités et les sciences traditionnelles. Et des fins de journée consacrées à l’apprentissage, en vrac, du code informatique, des arts numériques, et de tout ce qui peut aider à s’épanouir dans notre monde ultra-connecté qui change de paradigme tous les quinze jours.  À la vitesse où évoluent les choses, les sciences vont plus progresser dans les vingt ans qui viennent qu’au cours du siècle précédent. Même l’homme est numérisé (le séquençage ADN intégral), et notre espérance de vie est désormais quasi-indexée sur la loi de Moore. Le siècle qui s’ouvre sera celui des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique, et sciences cognitives). Un monde en perpétuel bouleversement, boosté par la puissance informatique, dans lequel il sera crucial de savoir maitriser tous les outils numériques. Demain matin, ne pas savoir coder ou retoucher une image sera aussi limitant que d’ignorer l’anglais aujourd’hui. Il est urgent d’armer nos enfants pour évoluer dans le monde de demain. Nos énarques, souvent technophobes, ne semblent pas s’en soucier.

Préparer l’avenir économique de la France, ce n’est pas former des millions de bacheliers sur le même moule. L’avenir est à « l’économie de la longue traîne » (long tail), des micro-entreprises d’une seule personne qui devront faire preuve de créativité, et se remettre en question en permanence pour suivre le flux des innovations. On changera de carrière plusieurs fois dans une vie, au gré des besoins de la société. L’école d’aujourd’hui ne prépare pas au « multitasking » qui sera la norme de demain. Xavier Niel, avec sa visionnaire « École 42 », l’a bien compris : « Si la France, 5ème puissance mondiale, tenait sa place dans le numérique au lieu d’être 20ème, elle aurait réglé le problème de l’emploi », regrette-t-il.

Pas besoin de boule de cristal pour imaginer le futur de  la France si nous ne montons pas dans le train du numérique. La « réforme » Peillon, qui propose des ateliers « collier de nouilles » à nos petits, se résume à rester planté sur le quai en regardant s’éloigner la croissance de demain.

 

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00664178_000015.

L’ami clairvoyant

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philippe cohen elisabeth

philippe cohen elisabeth

Je me souviens. Nous étions à quelques uns dans une chambre d’hôtel du côté de Valence, dans la Drôme. Nous participions en octobre 2001 à une université de la Fondation du 2 mars, et sa secrétaire générale Elisabeth Lévy avait accepté de suspendre les travaux pour que les plus mordus de football puissent assister au match France-Algérie. Philippe Cohen en était. Hymne sifflé, terrain envahi, match arrêté. Philippe nous a soudain annoncé le scénario politique qui allait se jouer six mois plus tard. Le Pen, alors dans les tréfonds dans les sondages, encore assommé par la scission mégrétiste, ferait un énorme score ; il serait peut-être au second tour. Nous étions plutôt incrédules. Nous avions tort. Lui avait déjà tout vu.  Protéger ou disparaître, les élites face à la montée des insécurités (1999), dont il était l’auteur, était lui aussi prophétique. Toutes les thématiques politiques d’aujourd’hui y étaient annoncées. Toutes.

Chacun d’entre nous rencontre dans sa vie quelques personnes qui, sans la changer complètement, en modifie sérieusement la trajectoire. Philippe Cohen, sans que nous ne soyons jamais intimes, a joué ce rôle dans la mienne. En m’ouvrant les portes de Marianne2[1. Au même moment, François Miclo me recrutait aussi à Causeur.], il m’a fait découvrir aux très nombreux lecteurs du site d’un grand hebdomadaire. Combien de Unes accordées à d’obscurs blogueurs, comme ma pomme ? Je lui dois tant. Sans que j’aie pu, malheureusement, un jour, en tête à tête, l’en remercier. Philippe ne pensait pas que la vérité venait forcément d’en haut. Et il ne pensait pas pour autant qu’elle venait forcément d’en bas. Il jugeait sur pièces. Il savait, en revanche, qu’elle naissait du débat, de la confrontation des idées. Marianne2, créé et piloté par Philippe Cohen, c’était le pluralisme dans toute sa substance. Pour le compagnon de route de Jean-François Kahn, la pensée unique était bannie.

Je ne reviendrai pas sur les combats de celui qui était aussi un grand intellectuel, ainsi que l’écrivait hier Elisabeth, combats qui lui ont valu bien des inimitiés. Il gênait. Marianne2 gênait. Exit Marianne2. Il y eut ensuite ce lamentable épisode où Philippe dut officiellement demander un droit de réponse dans le journal qui le payait et dont il avait été l’un des fondateurs[2. Je n’écris plus pour Marianne. La fidélité, c’est bien. Les preuves de fidélité, c’est mieux.], Et puis vint ensuite l’inquiétude, lorsque je constatai ce printemps les marques de la maladie sur son visage chaque vendredi midi, en regardant iTélé. Des nouvelles, on m’en donna enfin début septembre. Elles n’étaient pas bonnes. Aujourd’hui, je le pleure, comme j’avais pleuré un autre Philippe  qui avait aussi sérieusement bouleversé le cours de mon existence.

Adieu Philippe ! Et, par-dessus tout, merci !

*Photo : Hannah.

Obama manque de fermeté et de clarté

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hubert vedriner syrie

hubert vedriner syrie

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Daoud Boughezala et Eugénie Bastié.

Causeur. Alain Finkielkraut observe que, dans l’affaire syrienne, le débat s’est joué à fronts renversés : le réalisme était du côté des peuples, peu soucieux, pour une fois, de répandre le Bien par les armes, et l’émotion du côté des gouvernements. Est-ce la fin de l’idée même d’ »ingérence humanitaire »?

Hubert Védrine. C’est vrai qu’il sera de plus en plus difficile, pour les occidentaux, pour des raisons intérieures comme extérieures, d’intervenir de façon unilatérale, même pour des raisons humanitaires urgentes. Mais il pourra y avoir des exceptions. Dans votre panorama, vous avez oublié de mentionner, à côté des dirigeants et des peuples, un troisième pôle qui est celui des médias, et des intellectuels qui leurs sont liés. Concernant les dirigeants, on ne peut généraliser car, sur les grandes affaires des vingt dernières années, ils ont été eux-mêmes divisés. Et de qui parle-t-on? Des États-Unis, ou de la France? De l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, ou des Européens en général? Quant aux opinions publiques, elles ont passablement fluctué. Quand l’Irak a envahi le Koweït, il a fallu à Mitterrand six mois pour rallier une majorité à une participation de la France à l’éventuelle opération militaire. Depuis le Kosovo, je n’ai pas le souvenir d’une opinion à priori interventionniste, alors qu’il existe toujours, au sein du monde médiatique, un « parti de l’ingérence «, relativement puissant, qui inspire de ce que j’appellerais la ligne BHL-Kouchner, moralement honorable, mais aux conséquences plus qu’incertaines. Aux États-Unis et un peu aussi à Paris, ce « parti » a la caractéristique d’associer les «liberal hawks» (les faucons de gauche) et les néo-conservateurs de droite, l’opinion étant fluctuante.

Vous-même êtes plutôt adepte de la realpolitik – vous étiez assez circonspect dans l’affaire du Kosovo. Et voilà que, sur la Syrie, vous vous retrouvez sur la «ligne BHL-Kouchner». Seriez-vous devenu droit-de-l’hommiste?

J’avais assumé le Kosovo comme une exception, pas comme un « précédent ». Vous connaissez ma réticence à l’égard du « droit « et a fortiori du « devoir d’ingérence » , qui rappelle trop la rhétorique colonisatrice d’autrefois.[access capability= »lire_inedits »] Pour autant, je ne suis pas schématique et il m’est arrivé de penser que dans certains cas, intervenir est moins pire que ne pas intervenir, d’autant plus que dans la réalité, on n’a jamais le choix entre une bonne et une mauvaise solution, mais entre des solutions plus ou moins mauvaises. En 1990, cela ne faisait aucun doute : dès lors qu’il y avait un consensus sur la légalité internationale, y compris avec les Russes, ce que cette brute de Saddam Hussein n’a pas anticipé, il fallait qu’il l’expulse du Koweït. En 2003, quand George W. Bush déclenche la guerre contre l’Irak, c’est le contraire: il n’a de son côté ni légalité internationale, ni légitimité. Personne ne comprend vraiment les raisons et les buts de cette guerre, ce qui nourrit toutes les supputations, sans oublier les mensonges proférés pour la justifier. Et pour finir, ses conséquences sont déplorables. Cela dit, entre ces deux cas «purs» symétrique (Irak 1990 et Irak 2003), il existe de nombreuses situations intermédiaires, bien plus compliquées.

Vous évoquez deux séries de critères: les premiers ont trait aux objectifs, les seconds à la légalité. Dans l’affaire libyenne, les formes internationales ont été scrupuleusement respectées mais la mobilisation s’est faite au nom d’impératifs moraux.

En termes de légalité internationale, la Libye est un cas relativement simple, du moins au début: il y a une insurrection contre la tyrannie de Kadhafi, que celui-ci menace de réprimer dans des rivières de sang, puis un appel à l’aide du Conseil de coopération du Golfe et même de la Ligue arabe. Du coup, les Russes et les Chinois n’osent pas mettre leur veto au Conseil de sécurité et Alain Juppé en profite alors pour faire passer une résolution dite « chapitre VII ». Le débat porte plutôt sur les conséquences de l’intervention. Mais on ne peut les apprécier qu’à l’aune de l’alternative initiale: ne rien faire, c’était accepter le massacre de Benghazi.

Ce qui eût effectivement été terrible, mais si on tente de se départir de sa propre émotion, peut-on faire la guerre pour sauver des populations? Et pourquoi celles de Benghazi et pas tant d’autres? Êtes-vous favorable à la «responsabilité de protéger» qui, justement, a émergé lors de la crise libyenne?

C’est un vieux débat qui, en France, remonte à la formulation, par Mario Bettati, de l’idée de « droit d’ingérence «, intensifiée par Bernard Kouchner en « devoir d’ingérence ». À l’origine de ce courant, il y a le «plus jamais ça». Si on ne veut pas assister à de nouveaux Auschwitz, il faut parfois intervenir coûte que coûte, au besoin en transgressant le droit international ou en passant outre les vetos qui paralysent le Conseil de sécurité. C’est respectable. Mais cette conception n’est acceptable que si on répond de façon convainquant aux questions: qui a le droit d’intervenir, chez qui, au nom de quoi, pour quoi faire? Si le critère est l’ »atrocitude », il faudrait expliquer pourquoi «nous» avons laissé 4 ou 5 millions de personnes mourir dans l’Est du Congo ces dernières années! Tout cela avait conduit Kofi Annan à inventer, avec le diplomate algérien Mohamed Sahnoun, un nouveau concept: la «responsabilité de protéger» pour dépasser l’impopulaire (sauf à Paris) droit d’ingérence. Le problème, c’est que si un membre permanent prétend qu’il n’y a personne à protéger, on revient à la case départ et on tourne en rond. On aura de plus en plus de mal à intervenir en dehors du cadre du Conseil de Sécurité, sauf exception très bien préparée et argumentée. En revanche, au Mali c’était légal, et légitime.

De plus, tout le monde souhaitait que la France y aille !

Oui! A ces sujets, une erreur fréquente des analystes est de faire comme si les dirigeants – (là : Obama, Sarkozy Hollande, ou Cameron) – voulaient partir en guerre parce qu’une mouche les a piqués. Au départ de toute volonté d’intervention, il y a toujours un fait déclencheur! Là des centaines de mort par gaz s’ajoutant à 10.000 morts.

Du reste, aujourd’hui, avant d’avoir envoyé le premier soldat où que ce soit, on proclame sur tous les tons qu’il sera bientôt rentré. Pourtant, certains parlent de néo-colonialisme…

Les critiques sont toujours contradictoires . Mais qui parle de néo-colonialisme? Cela n’a pas de sens. Depuis vingt ans, les Occidentaux perdent le monopole de la puissance qu’ils ont exercé pendant quatre siècles. Ils sont encore plus puissants et plus riches que les autres, mais ils ne contrôlent plus le système. Quand ils interviennent c’est plus pour des raisons d’opinion que pour des raisons d’intérêt néocoloniales!

Le refus d’intervenir est-ce lié à des facteurs «objectifs» ou à l’espoir d’en finir avec l’Histoire?

L’Europe était sur la ligne de Fukuyama avant même Fukuyama[1. Chercheur en sciences politiques américain, Francis Fukuyama est l’auteur de La Fin de l’Histoire et le dernier homme, publié en 1992, dans lequel il défend l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale qui tendrait à se former après la fin de la Guerre froide.] Depuis 1945, à l’exception des Français et des Britanniques, les Européens veulent croire que l’Histoire est terminée, que les rapports de force ne comptent plus, que tous les conflits peuvent être résolus par la grâce de l’ONU, de la Cour pénale, des ONG de la société civile etc. En somme, ils rêvent d’une Europe suisse dans un monde idéal. L’Europe de la défense, l’Europe-puissance, leur sont étrangères puisqu’ils ne veulent plus ni puissance, ni même défense. Au contraire, une grande partie des Américains continue à penser qu’ils gardent un devoir de leadership.

Oui, on se rappelle la formule du néo-conservateur Robert Kagan: « L’Amérique, c’est Mars, et l’Europe Vénus. « On dirait que les Américains sont de plus en plus vénusiens et qu’ils rêvent de nous rejoindre dans la post-Histoire…

Il est vrai que l’opinion américaine évolue plutôt dans ce sens, en tout cas vers un néo-isolationnisme. C’est que les États-Unis ont connu énormément de déconvenues. S’ajoute l’effet violent de la crise qui rend le recours à la force extrêmement difficile à défendre devant l’opinion. En même temps, celle-ci peut se retourner. Pour l’entourage d’Hillary Clinton, si les excès de Bush devaient être corrigées, Obama est trop mou et, en renonçant au leadership, il met en danger les intérêts américains.

Donc, c’en est fini des missionnaires bottés? Après tout, n’est-ce pas une bonne nouvelle?

C’est vrai. Ce repli sur soi général prend à rebrousse-poil le parti interventionniste qui pense que l’Occident a la responsabilité morale de changer le monde. Mais je ne me réjouis pas spécialement que cette tendance soit aujourd’hui minoritaire, car ce basculement de l’opinion ne se fait pas pour de bonnes raisons de réalisme et de sens des responsabilité. Si le public est aujourd’hui si réticent à toute intervention, ce n’est pas parce que les précédentes ont été mal pensées, sans préparation du jour d’après, que les situations se sont révélées plus complexes que ce qu’on croyait, ni même parce que le principe même de telle ou telle intervention est contestable – autant de motifs légitimes de contestation. Non, ce qui est à l’œuvre est plutôt une espèce d’épuisement des vieux peuples européens, voire une forme d’égoïsme. Quelle leçon vont en tirer les puissances montantes du monde?

En tout cas, on ne retrouvera pas de sitôt l’enthousiasme des années 2000, quand l’entourage de Bush rêvait de construire un « nouveau Moyen-Orient ».

C’est juste, la croyance péremptoire en la possibilité de démocratiser les peuples de l’extérieur, et par la force a fait long feu. Cette illusion repose sur une confusion qui faisait de la démocratie une idéologie, une quasi religion. J’en ai souvent discuté avec Madeleine Albright, la secrétaire d’État de Clinton, une amie, qui était très interventionniste. Je lui disais que la démocratie n’est pas une religion à laquelle on pourrait se convertir soudainement, ni du café instantané! Rétablir la démocratie dans des pays l’ayant déjà connue, comme en Europe de l’Est, était une chose, construire la démocratie dans des pays où elle n’a jamais existé, en particulier dans des sociétés non homogènes, est extrêmement difficile. Savez-vous qu’en 2003, les soldats américains envoyés en Irak étaient invités à se préparer en lisant des livres racontant la restauration de la démocratie de l’Allemagne et au Japon en 1945…? Consternant simplisme!

Vous vous refusez à adopter une position générale au motif que chaque cas est différent. En quoi la crise syrienne se distingue-t-elle de l’affaire libyenne ou d’autres crises liées aux révolutions arabes?

On a sous-estimé, au début, la complexité de l’affaire syrienne. Il y a en Syrie des minorités qui, si elles détestent souvent le régime actuel et trouvent atroce la répression, craignent encore plus celui qui pourrait lui succéder. Nous ne sommes pas dans le cas de figure ultrasimple d’un dictateur sanguinaire massacrant son propre peuple mais face à une guerre civile, qui débute par une rébellion démocratique, violemment réprimée et s’élargit avec les ingérences de l’Iran, du Qatar, de l’Arabie saoudite. Penauds de n’avoir rien vu venir en Tunisie et en Égypte, certains milieux médiatiques ou politiques ont cru se rattraper avec la Syrie. Mais, même les islamistes n’avaient pas vu venir les événements en Tunisie! Et la Syrie, c’est différent. La preuve!

Reste que vous étiez, pour une fois, en phase avec les va-t-en guerre – ou les idéalistes – puisque vous étiez plutôt favorable à des frappes contre le régime de Bachar Al-Assad.

J’ai estimé qu’au point où nous en étions – c’est important -, il était encore pire de ne rien faire.Les frappes militaires ciblées prévues me semblaient être devenues la moins mauvaise des options car, à ce stade, l’abstention aurait été synonyme d’impunité de l’emploi d’arme de destruction massives prohibée, et aurait fait perdre toute crédibilité à nos menaces. Nous ne serons pas tout à fait dans ce cas si les armes chimiques sont effectivement démantelées.

L’abstention de Barack Obama vous a-t-il déçu?

Autant le dire clairement: oui! Son leadership est erratique. Cependant, si Obama est séduisant, très intelligent, brillant orateur, je n’ai jamais pensé qu’il allait marcher sur l’eau parce qu’il était à moitié noir! En tout cas, si le président des États-Unis d’Amérique dit «Ligne rouge!», il doit arrêter de demander à tout le monde ce qu’il faut faire, et écrabouiller quiconque franchit cette ligne. Et savoir qu’après en Syrie, si on ne veut pas voir le pouvoir tomber entre les mains d’islamistes extrémistes, il faudra prendre le contrôle du pays pendant un certain temps et gérer au mieux la transition. Ou alors, on ne parle pas de « ligne rouge ».

Iriez-vous jusqu’à dire que le président américain est un faible?

En tout cas, sauf en Asie, sa politique étrangère manque de fermeté et de clarté. En Afghanistan, il annonce en même temps l’envoi de renforts et la date de retrait des troupes, c’est incohérent. Même chose au Proche-Orient: au début de son premier mandat, quand il a sommé Benyamin Nétanyahou d’arrêter la colonisation, et que celui-ci l’envoyé sur les roses, Obama n’avait pas de plan B. Il a juste trouvé que c’était dommage. Si vous êtes le président des États-Unis et que vous pensez que le Likoud a une telle influence au Congrès américain que vous ne pourrez pas passer en force, alors vous vous abstenez de lancer une injonction. Ou alors, si vous estimez qu’il s’agit d’une question d’intérêt national, vous mettez tout en œuvre pour contraindre les israéliens – tout en garantissant leur sécurité. Il me semble que le président de la première puissance mondiale, ne devrait pas prendre des engagements à la légère.

Revenons à l’imbroglio syrien. Au stade où nous en sommes, beaucoup de gens pensent que le statu quo, c’est-à-dire le maintien d’Assad à la tête d’un État unifié, serait finalement moins terrible que le chaos et les massacres communautaires que pourrait entraîner sa chute…

De toute façon, ce ne sont pas les occidentaux qui choisissent. Personne ne contrôle ces véritables éruptions volcaniques dans les pays arabes, même pas les acteurs locaux. En Syrie, Poutine n’arrive pas à aider suffisamment Assad pour écraser la rébellion. Et les actions de la France, des États-Unis, des Turcs, de l’Arabie et du Qatar en faveur de l’opposition ont eu jusqu’ici un effet marginal.

Pour le Quai d’Orsay, ne pas sanctionner Assad pour l’emploi d’armes chimiques revient à donner un feu vert à Téhéran pour utiliser l’arme nucléaire. Êtes-vous d’accord?

Il est vrai pour les défenseurs de la ligne dure, à Washington et à Paris (et Londres) pensent que si nous ne sommes pas durs en réaction à la transgression syrienne, nous n’aurons plus de crédibilité demain face à Téhéran. Il y a donc bien un lien entre les deux. Mais c’est moins important, à mes yeux, que de savoir si les États-Unis vont réussir à saisir l’opportunité Rohani. Je pense qu’Obama et Kerry vont le tester pour essayer de savoir s’il a une marge de manœuvre suffisante pour entamer de véritables négociations sur le nucléaire. Cela frustrerait un certain nombre de durs qui veulent voir le régime iranien à genoux. Ahmadinejad était l’allié objectif de ce courant. Au fond, on retrouve sur l’Iran le clivage qui divisait l’Occident face à Gorbatchev. Certains, notamment Kohl, Delors et Mitterrand, pensaient qu’il fallait l’aider à réussir, même s’il paraissait utopique de vouloir réformer l’URSS. On alors créé le G8 (7 + 1), précisément pour y associer Gorbatchev. En revanche, les Américains, même modérés comme Bush père, les Canadiens et les Anglais soutenaient qu’il fallait surtout ne rien faire qui retarde ou évite l’effondrement de l’URSS.

Même lorsque les Européens et les Américains sont d’accord, les choses ne vont pas forcément de soi. Ainsi, la France et les États-Unis sont partis main dans la main. Et finalement tout s’est réglé à Genève entre Russes et Américains. Ce camouflet témoigne-t-il de notre faiblesse?

De fait, la présence de la France à Genève, vu son rôle aurait pu se justifier, mais cette rencontre bilatérale était prévue et organisée depuis plusieurs semaines. C’est vrai, les États-Unis traitent souvent leurs alliés avec désinvolture. Mais la France ne doit pas se montrer trop prétentieuse ou susceptible. Il nous arrive de prendre des décisions européennes particulièrement importantes, qui touchent nos voisins, sans consulter par exemple les Belges!

Vous avez toujours récusé l’idée d’un « choc des civilisations «. Avez-vous changé d’avis?

Détrompez-vous, je n’ai jamais récusé le constat de Huntington. Car il n’a jamais prôné le clash des civilisations, il n’a fait qu’alerter sur le risque. Mais le simple fait d’énoncer ce risque était déjà intolérable pour les bien-pensants qui persistent à croire que nous sommes tous des êtres universels. Cela dit, alors que, dans les années 1990, la plupart des gens pensaient comme Fukuyama, à partir du 11-Septembre et de l’effondrement du processus de paix au Proche-Orient, ils se sont dit que Huntington avait peut-être – hélas – raison sur certains points. Chirac me disait souvent: «Je combats cette théorie.» Et je lui répondais: «Moi, je combats le risque.»

Et ce risque est-il plus grand aujourd’hui?

Non, je crois que nous assistons à un affrontement historique au sein de l’islam, entre fondamentalistes, intégristes et modernistes. Ceux-ci finiront, je pense, par l’emporter, mais après de nombreux drames. Et nous risquons entre temps d’être les victimes collatérales de cet affrontement, avec l’irruption, dans nos pays, de conflits périphériques islam-Occident.

Quid du « Printemps arabe » ?

Je n’emploie pas cette expression naïve: des révolutions pacifiques menées par de sympathiques jeunes gens descendus dans la rue avec leurs téléphones portables. La démocratisation est un très long processus. Encore une fois, je suis convaincu que l’islamisme radical, sous la forme primaire et violente qu’il a aujourd’hui, finira par échouer. Mais cela prendra peut-être plusieurs décennies. Il faut tout faire, de part et d’autre, pour raccourcir ce délai.[/access]

*Photo : Hannah.

Trop d’impôt coûte la peau !

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« On est là pour te pomper, t’imposer sans répit, sans repos, pour te sucer ton flouze, ton oseille, ton pognon, ton pèze, ton fric, ton blé, tes économies, tes sous, tes bénefs, tes bas de laine, tout ce qui traîne, c ‘que tu as sué à la sueur de ton front, on te suceras jusqu’au fond… » C’est peut-être en ayant en tête la chanson des « Rap’tout » des Inconnus que les Français interrogés ont répondu au sondage Ipsos[1. Enquête réalisée du 7 au 10 octobre 2013  auprès d’un échantillon de 967 personnes pour Le Monde, BFMTV et la Fondation international des Finances Publiques.] portant sur leur rapport à l’impôt.

Si l’avidité du système fiscal français était objet de moquerie en 1991, elle est, aujourd’hui, source d’une grande exaspération.

43% des sondés n’associent pas l’acquittement de leurs impôts à un geste citoyen, 72% jugent la taxation trop excessive et 74% ne voient pas de bénéfices flagrants à leurs prélèvements obligatoires. Payer ses impôts est donc de moins en moins compris comme une juste contribution solidaire mais comme une confiscation arbitraire imposée par un État dispendieux.

Le ras-le-bol fiscal ne fait donc que se confirmer.

Il faut dire que, de la « pause fiscale » discréditée et repoussée en 2015 au fameux « seuil fatidique » atteint par l’augmentation massive de nos impôts sous l’ère Hollande, les Français ont de quoi appréhender l’année qui arrive. L’ardoise sera salée : 2014 sera l’année du record du niveau des prélèvements avec 46,5% du PIB, 10 points de plus que la moyenne des pays de l’OCDE.

Heureusement que le Premier ministre et le ministre de l’Éducation ont lancé vendredi dernier le Conseil National Éducation Économie, notamment destiné à rééduquer les consciences citoyennes dangereusement menacées par cet esprit antifiscal qui risque de ranimer les thèses, hélas bien trop vite oubliées, des grandes figures du libéralisme français.

Philippe…

philippe cohen marianne

philippe cohen marianne

Au fait, on voulait te dire.

Pour commencer, on n’a pas de titre, parce que d’habitude c’est toi qui les faisais. On a plein d’idées hein, plein de jeux de mots qui t’auraient fait marrer mais aucun ne nous semble vraiment à la hauteur du maître que tu es.

« Maître » ? Oui, car nous sommes tous issus de l’école Cohen. Nous avons appris le journalisme à tes côtés, parce que tu as accueilli les uns après des années d’errance professionnelle, parce que tu as recueilli les autres fraîchement tombés du nid. Bref, nous avons tous eu cette chance inouïe d’assister à ces conférences de rédaction épiques où tu te pointais souvent affublé de ton pantalon violet en velours côtelé (notre préféré) associé à une chemise chamarrée. On te regardait, interloqués, et, en guise d’explication à ton look improbable, tu nous lançais : « Aujourd’hui, j’ai un dej important. »

Puis, c’était toujours le même rituel. Tu jetais ta pile de journaux sur la table, envoyais ton chapeau de monsieur Hulot à travers la pièce et te dirigeais d’un pas assuré vers la machine à café. « Putain mais c’est toujours moi qui vais chercher l’eau ! »

Ensuite, et seulement ensuite, on pouvait commencer, rentrer dans le dur et débattre.

De ces réunions, on garde un tas de souvenirs émerveillés, de ces réunions on pourrait presque tirer un « Petit précis de journalisme à l’usage de la profession ». Être journaliste, pour toi, c’est d’abord et avant tout penser en dehors du cadre, se demander pourquoi. « Pourquoi bidule me dit-il ça ? Quel est son but, son intérêt, son plan ? »

Ça peut sembler banal dit comme ça, mais quand on pratique ce métier au quotidien, on se rend compte qu’on oublie vite ce principe simple, mais pourtant essentiel.

Être journaliste politique à l’école Cohen, c’est aussi apprendre à mesurer « la vivacité d’un parti politique au physique de ses militantes ».

Être un bon journaliste enfin, c’est penser contre soi-même. Partant de notre gauche évidente, naïve et adolescente, tu nous as fait découvrir une autre voie politique, plus complexe, et plus juste aussi.

Penser contre soi-même, c’est également penser contre son milieu. Tu nous as ouverts à la critique des médias, un sens interdit de la profession que tu nous obligeais à emprunter tous les matins.

Tu nous as appris à deviner la part d’ombre d’un propos en apparence banal, à laisser de côté préjugés aveuglants et leçons de morale condescendantes, à nous déniaiser jour après jour, à interviewer sans complaisance ni connivence, à truffer nos papiers de références farfelues (Gérard Majax) et d’expressions baroques (bernique !) et surtout, à débattre, débattre, débattre, toujours débattre, en toute liberté et sans craindre, jamais, d’être jugé ou renvoyé dans les cordes.

Tu n’as jamais eu peur du renouveau, qu’il s’agisse des jeunes débarqués dans ta rédaction ou du web dans lequel tu t’es lancé corps et âme. En reprenant Marianne2007, puis Marianne2, avec un détour par l’inventif Vendredi fondé avec ton complice Rosselin, tu as su t’embarquer dans la grande aventure du Net, alors que tant de journalistes de ta génération n’y voient encore aujourd’hui qu’un espace incohérent, incontrôlable, et si loin de la « noblesse » du papier. Tu as été visionnaire. Et surtout, tu nous as fait partager ton inépuisable curiosité, celle dont on devrait toujours faire preuve pour tenter de nouvelles équipées, ouvrir de nouveaux chemins et aborder l’information comme un terrain de jeu formidable, loin du bruit assourdissant des infos répétitives et prémâchées qui s’accumulent dans nos médias.

De ce placard dont on t’a filé les clés, tu as su faire l’un des plus libres et riches laboratoires en ligne. Combien de blogueurs – tant méprisés et décriés à l’époque et si présents aujourd’hui sur tous les médias en ligne – te doivent leur première présence dans un média « officiel » ? Combien de jeunes – et de moins jeunes – journalistes sont passés par Marianne2 avant d’aller essaimer ailleurs, ou simplement à l’étage du dessus ?

Nombreux sont les journalistes et professionnels du web qui reconnaissent à Marianne2 d’avoir été un grand espace de liberté, de création et surtout de différenciation journalistique. Sois fier de toi car nous, on te tire notre chapeau : tu as créé un site de débats et d’analyses qui manquait cruellement à l’Internet français. En prime, tu as enfanté un groupe uni de journalistes taquins, prêts à faire vivre ta mémoire en continuant à piquer, titiller, pour écrire et décrire la vérité des faits.

En nous faisant confiance, en décelant en chacun d’entre nous quelques qualités auxquelles nous-mêmes n’avions pas prêté attention, tu nous as mis sur les rails de cette profession et tu as réussi le défi corsé de nous faire réfléchir et bosser en nous marrant. Au lieu du « journalisme à la papa », tu nous as fait découvrir le journalisme à la Phiphi : pas d’interdit, que du rire et du mauvais esprit. Merci infini.

Nous revendiquons le surnom de « bébés Cohen » qui te déplaît tant mais que, par réaction, nous affectionnons encore plus. On sait que tu dois détester ce ton mièvre et ces déclarations qui t’ont toujours mis mal à l’aise. Tu exècres tellement ces séances d’autocélébration dans lesquelles la profession s’enferme si souvent. Pardonne-nous de t’infliger ça.

Mais sans doute qu’aujourd’hui, là où tu es, tu dois bien te marrer. Tes lunettes sur le bout de ton nez, sourire aux lèvres, tu es certainement en train de polémiquer avec le diable. Et déjà, tu dois avoir ton prochain sujet d’enquête en tête. Le titre est tout trouvé. Celui-ci, permets-nous de te le suggérer : la face cachée de la vie

 *Photo : BALTEL/SIPA. 00606523_000031.

Philippe Cohen est mort

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philippe cohen causeur

philippe cohen causeur

Quelques mois avant sa mort, Philippe Cohen s’énervait de n’avoir que « cinq ou six heures d’énergie intellectuelle par jour ». Je lui ai répondu que la plupart des gens bien-portants n’en avaient pas la moitié. Philippe est mort dimanche, quelques jours après son soixantième anniversaire. Sans lui, Causeur n’existerait pas car sans Philippe, je ne serais pas ce que je suis. Philippe m’a appris que le journalisme était un métier intellectuel. Il m’a appris à penser toute seule – parfois contre lui, souvent contre moi. Il m’a appris à rire de la sottise médiatique dont il a souvent souffert.

Toute sa vie a été tendue vers ce seul but : penser. Avancer. Trouver les clefs du monde dans lequel il vivait. Philippe était habité par le doute et obsédé par la vérité. D’où l’interminable dialogue qu’il avait avec lui-même et avec ses amis. Pour moi, cette conversation a commencé il y a vingt-cinq ans. Vingt-cinq années durant lesquelles il n’a pas seulement été un ami, mais un interlocuteur constant, un critique vigilant, et aussi un formidable camarade de bataille. Nous aimions l’un et l’autre l’odeur de la poudre, le combat des mots et des idées. Il n’était pas le genre rebelle qui tire sur les ambulances. Philippe aimait attaquer frontalement les puissants : je me rappelle mon admiration quand, avec Pierre Péan qui devint alors son complice, il décida de faire feu sur le quartier général, Le Monde alors dirigé par Edwy Plenel. Quand les coups pleuvaient, son sourire juvénile, le même que celui qu’on voit sur ses photos d’enfant, se teintait alors d’une lueur gourmande. Bien sûr, il m’est arrivé de penser qu’il se trompait. Mais jamais il n’esquivait la discussion. L’adversité le stimulait. Mais la calomnie le torturait. L’un de ses derniers pieds de nez aux vigilants a été la biographie de Le Pen qu’il a écrite avec Péan. Non pas qu’elle fût complaisante, absolument pas (du reste Jean-Marie Le Pen a attaqué ce livre décrit comme lepéniste). Mais Philippe était un intellectuel et il se refusait à monter sa belle âme en prenant la pose à chaque page. Beaucoup de gens très estimables ont aimé ce livre. D’autres non. Ce qui l’a alors mortifié plus que tout, ne fut même pas d’être accusé de lepénisme dans son propre journal Marianne, mais d’être accusé et condamné sans avoir même le droit de se défendre. Philippe aimait le combat à la loyale. Ce n’était pas le cas de ses détracteurs.

Aujourd’hui, ses proches ont perdu un époux, un père, un frère, un ami. Mais ses adversaires devraient le regretter tout autant. Car il était le digne fils de cet esprit des Lumières qu’ils bafouent en préférant l’accusation à l’argumentation, la condamnation à l’explication. Il était plus facile de lui coller l’étiquette « facho » (et facho de gauche, autant dire social-traître) que de lui répondre. Aujourd’hui, ils ont perdu un adversaire intègre et courageux dont ils n’ont pas su être dignes. J’allais oublier de dire combien nous aimions rire. Alors, qu’on me permette un message personnel : repose-toi frangin. C’est eux qui ne peuvent pas dormir[1. Triste d’avoir perdu un allié et un collaborateur du journal, la rédaction de Causeur adresse toutes ses condoléances à son épouse Sandrine ainsi qu’à ses enfants Sarah, Léo, Irène et Elvire.].

*Photo : Hannah.

Prison : Opération portes ouvertes

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taubira prison hollande

Pour François Hollande, il n’y a aucune ambiguïté : le « seul » objectif de la réforme pénale, a-t-il déclaré, est « la sécurité de nos concitoyens ». Tout indique pourtant que le véritable but du projet de Christiane Taubira est de « désengorger les prisons ». Dès lors, on voit mal comment il pourrait ne pas encourager la criminalité.

Précisons-le d’emblée,  la nouvelle peine de « probation » n’est pas en cause, malgré l’effervescence médiatique qu’elle a suscitée. Tous les pays occidentaux possèdent une sanction de cette nature  au sein de leur arsenal répressif. Son principe est simple et de bon sens : il s’agit d’imposer au petit délinquant une série d’obligations censées éviter la récidive, et s’assurer qu’il se tient à carreau via des mesures de suivi et de surveillance. Au toxicomane qui a volé pour se procurer de la drogue, on imposera un traitement contre son addiction. À l’homme qui a menacé et harcelé son ex-femme, on interdira de s’approcher de sa victime, et on l’obligera à l’indemniser. Tout cela sous le contrôle d’un agent de probation qui doit jouer un rôle de flic et d’éducateur.[access capability= »lire_inedits »]

Il y aurait donc plutôt motif de se réjouir de la création de cette sanction, adaptée aux primo-délinquants ayant commis un délit de faible gravité… si elle n’existait  pas déjà ! Et pas depuis peu : elle est inscrite dans notre droit depuis 1958 sous le nom de « sursis avec mise à l’épreuve ». Chaque année, environ 50 000 délinquants condamnés en bénéficient.  Le seul effet concret de cette pseudo-innovation, inscrite dans le projet Taubira sous le nom de « contrainte pénale », aura été d’envoyer un message de laxisme. Qui a été reçu cinq sur cinq par une partie de l’opinion.

Il y avait pourtant matière à innover, car la France manque cruellement d’alternatives crédibles à l’emprisonnement.  Encore qu’une utilisation plus avisée de celles qui existent – dans la sélection des condamnés concernés et dans la mise en œuvre – serait déjà une amélioration notable. Résumons : chaque année, 1,2 million d’auteurs de crimes et délits sont présentés à la Justice. Environ 120 000, soit 10 % d’entre eux, sont condamnés à de la prison ferme. Ce qui laisse environ 1 million de délinquants qui, pour la plupart, s’en tirent avec des sanctions purement symboliques : rappels à la loi, réclusion avec sursis et amendes dérisoires. Aujourd’hui, après la privation de liberté, la sanction la plus contraignante est (déjà) la probation, le fameux « sursis avec mise à l’épreuve ». Le problème est que, loin de viser des primo-délinquants peu dangereux, il s’applique en général à des multirécidivistes déjà condamnés et bien connus des services de police. Pour donner un ordre d’idée, il s’adresse aux 15 % des délinquants les plus sérieux (10 % sont condamnés à de la prison ferme, 5 % au sursis avec mise à l’épreuve).

Prenez le braqueur et tueur présumé de l’héroïque retraité Jacques Blondel à Marignane. Malgré 12 condamnations au compteur à seulement 18 ans, il avait toujours été laissé en liberté. Son placement sous probation ne l’avait nullement empêché de se lancer dans une attaque à main armée. En effet, l’autre problème de la probation à la française est qu’elle est particulièrement mal appliquée : le suivi et la surveillance de ceux qui y sont soumis sont quasi inexistants, et les violations des obligations rarement sanctionnées. La faute au manque de moyens ? En partie. Mais la faute aussi à la culture soixante-huitarde des agents de probation, qui se voient comme 100% éducateurs, là où ils devraient être moitié flics. Les délinquants ne se sentent donc pas « cadrés », et encore moins « contraints » par la probation. Récemment, à un procès d’assises pour meurtre, le juge a demandé à l’un des prévenus, déjà condamné plus de 10 fois, pourquoi il n’avait pas, lorsqu’il était en liberté, respecté les obligations que la Justice lui avait imposées. « Cela ne m’intéressait pas », a-t-il répondu, illustrant parfaitement l’état d’esprit des délinquants habitués à la magnanimité de notre système judiciaire.

Si le projet de loi Taubira se résumait à sa peine de « probation », on en serait quitte pour la poudre aux yeux. Malheureusement, le texte s’apprête également à rendre encore plus dérisoires des peines qui l’étaient déjà aux yeux des condamnés. Prenez la « prison avec sursis », prononcée contre des délinquants situés entre les 15 et 25 % les plus sérieux. Loin de considérer cette sanction comme une « épée de Damoclès », la plupart des intéressés la perçoivent comme une relaxe pure et simple. Et ils ont raison : il leur suffit d’observer le parcours de leurs « collègues » pour savoir que le sursis ne « tombe » pas en cas de nouvelle condamnation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre droit permet d’empiler plusieurs sursis sans jamais être envoyé en prison. Or Christiane Taubira prévoit d’aller encore plus loin dans ce sens : la révocation d’un sursis qui, déjà, n’était pas automatique, devra l’être encore moins !

On touche là à l’ambition réelle, bien qu’inavouée, de la loi Taubira : désengorger les prisons quoi qu’il en coûte, sans se préoccuper des conséquences sur la crédibilité de la sanction pénale. Cette stratégie n’a malheureusement rien de nouveau : des remises de peine automatiques (instaurées en 1972) à l’aménagement systématique des peines de moins de deux ans prévu par la loi Dati de 2009, la plupart des lois pénales votées depuis quarante ans poursuivent le même objectif, l’idéologie et les contraintes financières convergeant en l’occurrence. Les gouvernements successifs auraient pu (et dû) adapter les capacités pénitentiaires aux réalités criminelles, c’est-à-dire à l’accroissement continu de la violence. Ils ont préféré adapter la politique pénale au nombre de places de prison disponibles (ou indisponibles). De sorte que, si on excepte les grands criminels, l’effectivité de la peine dépend non pas de la gravité des faits ou du comportement du condamné, mais du « taux de remplissage » carcéral.

Christiane Taubira relance donc une politique qui s’est toujours conclue en fiasco, tant pour notre système pénitentiaire – la France compte aujourd’hui 68 000 détenus pour 57 000 places de prison – que pour la crédibilité, donc le caractère dissuasif de la Justice – plus de 100 000 peines de prison sont en attente d’exécution, faute de places disponibles. Quand on sait, de surcroît, que la France dispose de presque moitié moins de prisons que la moyenne des pays de l’Union européenne, on comprend qu’il y avait une seule solution crédible et durable pour exécuter convenablement les peines et accueillir les détenus avec dignité : construire en urgence les 30 000 places de détention qui manquent. C’était d’ailleurs ce qu’avait fini par décider le président Sarkozy, dans un éclair tardif de lucidité, à la toute fin de son quinquennat.

Christiane Taubira refusant avec énergie d’augmenter vraiment le nombre de places de prison – sa première mesure a été d’annuler ce programme ambitieux –, il lui faut impérativement réduire le nombre de détenus. En cherchant tous les moyens pour en libérer le plus possible. C’est bien le sens de la plus dangereuse des mesures qu’elle propose, pourtant passée inaperçue : la « libération sous contrainte ». Il s’agit d’obliger les juges d’application des peines à examiner le dossier de tous les détenus parvenus à la moitié de leur peine, en vue de les remettre en liberté (je dis bien à la moitié de leur peine, et non aux deux tiers comme le prétend le gouvernement, car c’est ce qui se produira en pratique compte tenu des remises de peine automatiques).

Cette mesure est d’autant plus dangereuse que la possibilité d’obtenir une libération à mi-peine existe déjà. Sauf que pour l’instant, il est tout de même demandé aux postulants de fournir un effort : il leur faut préparer un « projet de sortie » à peu près cohérent, trouver et s’engager à suivre une formation, voire obtenir une promesse d’embauche. Dans la majorité des cas, les délinquants ne sont pas prêts à déployer autant d’énergie pour grappiller quelques semaines ou quelques mois de liberté.  Le projet Taubira prépare donc la libération, potentiellement massive, d’individus si peu motivés pour se « réinsérer » qu’ils n’ont même pas pris la peine de préparer un dossier de libération conditionnelle.

Cette « libération sous contrainte » aura-t-elle au moins le mérite d’éviter que les détenus quittent la prison sans surveillance ni suivi ? Nullement, car les profils les plus inquiétants continueront tout de même à être privés de libération anticipée, donc de suivi à leur sortie. Si on avait vraiment voulu éviter les « sorties sèches », il aurait été plus efficace de rendre obligatoires les peines « mixtes », mi-prison, mi-probation. Aujourd’hui déjà, les juges peuvent imposer une peine d’un an de prison ferme suivie d’un an de mise à l’épreuve. Que la systématisation de cette pratique n’ait pas été retenue prouve bien que l’objectif de la réforme est de vider les prisons.

C’est également le sens de la suppression des peines-planchers visant les récidivistes. Elles n’avaient rien de très sévère (deux ans pour dix ans encourus), ni d’ailleurs d’automatique (elles étaient écartées par les juges dans 64 % des cas, malgré l’obligation qui leur était faite de motiver ce choix, bruyamment dénoncée comme une insupportable atteinte à leur indépendance). Elles avaient la vertu d’inscrire dans notre Code pénal la nécessité de mettre à l’écart la petite minorité de délinquants multirécidivistes qui pourrissent la vie des citoyens. Car toutes les études criminologiques le démontrent : plus de 50 % des crimes et délits sont commis par une toute petite minorité (5 %) d’individus suractifs et dangereux. Lorsque ce noyau dur est derrière les barreaux, la société est mieux protégée. Que tout ne soit pas mis en œuvre pour réaliser cet objectif somme toute modeste est intolérable pour le public.

C’est ce que persistent à ne pas comprendre certains juges, qui n’hésitent pas à infliger des sursis, des mises à l’épreuve ou des peines dérisoires à des individus déjà multicondamnés. Le braqueur tué par le bijoutier de Nice ? On l’a vu, condamné 14 fois à 18 ans, et toujours libre comme l’air. Le violeur de Colombes soupçonné qui a envoyé, à mains nues, une jeune femme dans le coma ? Un multirécidiviste, déjà condamné pour agression sexuelle, qui était en « aménagement de peine » au moment de son crime.  On pourrait poursuivre cette litanie des heures durant, tant la réalité est têtue : la Justice manque singulièrement de fermeté vis-à-vis des récidivistes. Les peines-planchers, aussi imparfaites soient-elles, représentent une petite digue contre des jugements encore plus laxistes et déconnectés des attentes des citoyens. C’est encore trop pour Christiane Taubira qui trouve visiblement plus urgent de donner des gages à l’extrême gauche judiciaire que d’œuvrer, conformément à l’ambition présidentielle affichée, à la sécurité des Français. Il est vrai que les justiciables et les victimes, contrairement au Syndicat de la magistrature, ne sont d’aucune utilité politique à la ministre chargée de les défendre.

La prison école du crime ? Le contre-exemple américain

Le modèle pénal américain n’a pas bonne réputation, et c’est en partie justifié.  Car les États-Unis incarcèrent littéralement à tour de bras : si la France avait le même taux de détention, elle aurait 400 000 détenus (et non 68 000). C’est trop. Toutefois, on méconnaît trop souvent les effets de cette politique sur la criminalité américaine. De 1993 à aujourd’hui, les homicides, les violences aux personnes et les atteintes aux biens ont été divisés par 2. À tel point que, si l’on met de côté les homicides, la criminalité aux États-Unis est désormais inférieure à celle de la France ! Il faut dire que les violences en France, elles, ont été multipliées par 2 depuis vingt ans, d’après les statistiques de la police et de la gendarmerie. L’exemple américain devrait donc démystifier le catéchisme souvent rabâché de la « prison école du crime ». Car si cette « théorie » était vraie, le tout-carcéral inouï engagé à partir des années 1980 en Amérique devrait avoir entraîné une explosion du crime (700 000 détenus sortent chaque année des geôles américaines). Or c’est bien l’inverse qui s’est produit : lorsque l’État est dur avec le crime, celui-ci recule. Et inversement…[/access]

*Photo : MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA.00650362_000014.

Leonarda, la Loi et l’Ordre

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Après l’allocution solennelle de samedi sur l’affaire Leonarda, le président semble faire l’unanimité, mais contre lui, et en plus sur des bases radicalement opposées.

À droite, la réaction de Copé est emblématique. Pour le boss de l’UMP, le président a porté un « coup terrible à l’autorité de l’État » et s’est « ravalé au rang du chef du PS » courant après « une synthèse introuvable entre les courants de la gauche ».

À preuve de cette impossibilité d’une synthèse, les réactions très remontées de nombre d’élus PS, de toute une myriade d’associations satellites, du PC des Verts etc. Mais la réaction la plus vive a été celle du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon : « La jeune collégienne est sommée par le Président de la République de choisir entre vivre en famille (5 frères et sœurs et ses parents) ou revenir seule en France poursuivre ses études. C’est d’une cruauté abjecte. »

Ce chœur rudement polyphonique ravira tant les partisans de la diversité (au sens d’avant) que les fans des ensembles folkloriques corses, bulgares, papistes, etc.

Moi, ce maelstrom m’a immédiatement rappelé un épisode de la fabuleuse série Law & Order (New York Police Judiciaire). Jack McCoy l’intègre assistant du District Attorney de Manhattan et l’avocat retors d’un criminel s’affrontent sur un point de droit. Ils portent leur querelle devant le juge de l’affaire, un vieux magistrat rusé aussi sourcilleux sur les abus de droit que les entorses à la constitution. Et la décision qu’il prend finalement mécontente à donf’ ses deux solliciteurs.

Commentaire du juge, très content de lui : « Quand les parties adverses sortent toutes les deux furieuses de mon bureau, je sais que j’ai pris la bonne décision. »

 

Hollande et l’affaire Leonarda : demi-mesure, flop total !

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hollande leonarda kosovo

hollande leonarda kosovo

Avec François Hollande, on n’est jamais déçu. On a beau se torturer les méninges, il est le  plus fort  pour imaginer la solution la plus tordue pour se sortir d’une situation politique embarrassante. Il avait pourtant toutes les cartes en mains pour montrer, enfin, qu’il assumait sans faillir la mission que le peuple lui a confiée en mai 2012 : être le garant de l’ordre républicain, et de la stricte application des lois votées par la représentation nationale.

En dépit du tapage médiatique, et de la montée en décibels du braillomètre (copyright Cyril Bennasar) des professionnels de l’indignation compassionnelle, il pouvait se montrer, pour une fois, politiquement capable de prendre une décision nette et claire, qui aurait fini par se révéler la seule adéquate : confirmer l’expulsion vers le Kosovo d’une famille de Roms dont la mauvaise foi, l’usage astucieux de toutes les failles de la loi française, et la manipulation des médias avaient fini par exaspérer tous ceux, même bienveillants, qui les connaissaient bien. Les associations de soutiens aux Roms et aux sans papiers, en Franche-Comté, comme en Italie, avaient jeté l’éponge. Cette famille, principalement son chef, le père, était devenue ingérable, même pour ces militants dont la patience et l’indulgence pour les incivilités de leurs protégés est réputée proverbiale.

La présence, non prévue au départ, de Leonarda à une activité extra-scolaire organisée par son collège le jour où toute la famille était sommée de quitter le territoire français, par avion et aux frais de la République n’a été que la dernière manœuvre, tentée et réussie pour mettre en échec la loi et le droit.

Leur dossier était tellement mauvais (usage de faux, mensonges avérés sur le lieu de naissance des enfants, refus du père d’occuper les emplois qui lui étaient proposés, violences intra-familiales signalées, fréquentation scolaire a éclipse des enfants), qu’aucun fonctionnaire humaniste de bonne foi n’a pu favoriser leur acceptation «  à l’ancienneté » sur le territoire français.

En proposant le retour de la seule Leonarda (alors que cette dernière n’avait jamais manifesté son souhait d’une telle solution), Hollande réussit l’exploit de provoquer l’indignation simultanée des partisans de l’ouverture totale de nos frontières à «  toute la misère du monde » – et ajoutons à tous les escrocs à la demande d’asile – et celle des pères et mères de famille choqués de par une sorte de rapt pourvu du sceau présidentiel.

Mais il y a plus grave : une erreur d’analyse politique qui voyait, à tort, monter dans le « peuple de gauche » une vague de protestation conduisant à des manifs de rue incontrôlables par le pouvoir. Les Français n’aiment pas, certes, que l’on procède en leur nom à des expulsions musclées de déshérités venus en douce picorer quelques miettes de la manne de notre Etat-providence. Mais ils aiment encore moins que l’on se moque d’eux d’une manière aussi grossière que la famille en question. Quel respect peuvent-ils encore éprouver pour un président qui se laisse ainsi manipuler par des gens sans scrupules,  et des apparatchiks lycéens profitant de la disponibilité  de leurs petits camarades à semer le souk  à la veille des vacances scolaires ?

Même Harlem Désir se permet de prendre ses distances avec la parole présidentielle ! Et Valérie Trierweiler de donner son sentiment avant que son compagnon n’ait parlé.  Cette affaire marque le tournant, catastrophique, d’un quinquennat déjà bien mal en point.

 *Photo :  SIPA/SIPA. 00667681_000002.

La patrie non reconnaissante

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helie saint marc

helie saint marc

Il est mort cet été. Sa disparition n’est pas passée inaperçue : hommages, discours émouvants, évocations de sa vie se sont succédé. Mais c’est peu dire qu’ils sont restés l’apanage d’un certain monde, d’une certaine droite, si ce mot a encore un sens, et qu’il n’a traversé l’esprit de personne qu’on eût pu célébrer un héros par des funérailles nationales. Nicolas Sarkozy l’avait fait grand-croix de la Légion d’honneur, sous les huées de la bien-pensance : il est vrai qu’Hélie de Saint-Marc avait assez peu mérité de la patrie…[access capability= »lire_inedits »]

Entré en Résistance à 19 ans, par le biais des jésuites, dans le réseau bordelais Jade-Amicol, deux ans plus tard il est à Buchenwald, puis au camp de Langenstein-Zwieberge. Quand les Américains l’y découvrent parmi les survivants, il a oublié jusqu’à son nom. De la vieille race de ces petits hobereaux qui, de Lattre ou Hauteclocque, fournit à la République l’essentiel de ses chefs militaires, il est naturellement officier de Légion en Indochine, où il assiste au premier déshonneur de cette France qui abandonne les populations autochtones à la férocité des armées communistes libératrices.

C’est cette expérience qui le conduira à suivre Challe en 1961 à Alger, lors du « putsch des généraux ». Encore un échec : il se constitue prisonnier et, traduit devant le Haut Tribunal militaire, est condamné à dix ans de réclusion.

Il n’a pas 40 ans, sa vie d’homme est terminée. L’héroïsme, l’horreur, le courage, la rébellion, la dégradation et l’indignité : qui n’a pas lu à 16 ans Les Champs de braises, le livre où il raconte tout cela au soir de sa vie, ne sait rien de  la tragédie française. Rien de ce pays qui, entre 1940 et 1962, a presque entièrement perdu son honneur. De ce pays qui aime tant ses guerres idéologiques qu’il condamne toute grandeur à  se déguiser sous les traits de la monstruosité.

Hélie de Saint-Marc fut cet impossible héros français. Et les peuples sans héros seront condamnés à mourir de tiédeur.[/access]

*Photo : Lyon: Obseques de Hélie de Saint Marc. PASCAL FAYOLLE/SIPA. 00663945_000048.