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Adèle s’esquive

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la vie d'adèle kechiche

Abdelatif Kechiche, auteur des beaux films La Faute à Voltaire, L’Esquive et La Graine et le mulet signe avec La Vie d’Adèle un splendide nouvel opus, Palme d’or de Cannes 2013. Une palme qui a entraîné une envolée de polémiques et d’enthousiasmes délirants, encensée par une certaine critique bien pensante de gauche et critiquée par certains moralistes  de droite, tous aveuglés par le lien idéologique qu’ils firent avec l’actualité du moment (le mariage pour tous, la loi Taubira…). Les premiers y voient un film libertaire prônant le triomphe de leur libéralisme progressiste, les seconds y sont opposés en raison de leur défense des valeurs morales. Pour bien voir ce film, oublions aussi les controverses entre les actrices et le metteur  en scène, relayées avec une stupidité sans égal par les médias.

Bien sûr, le film n’a rien à voir avec tout le fatras que la gauche a créé autour de cette question sociétale. Affirmons le d’emblée, il s’agit d’un très grand film, une œuvre ambitieuse, servie par une mise en scène implacable et magnifique, des cadres d’une rigueur  et d’une précision absolue, une lumière somptueuse qui irradie le beau visage d’Adèle magistralement interprétée par Adèle Exarchopoulos. C’est une comédienne d’une force incroyable, qui, par la  fragilité de son visage, par ses larmes, sa bave, sa morve sont pour beaucoup dans la fascination suscitée par le film. Les émotions d’Adèle sont comme un fleuve en crue, elles l’emportent et nous submergent créant une empathie profonde avec l’actrice et le personnage.

Mais surtout, une fois de plus le cinéaste nous parle d’un sujet qui lui tient à cœur : la transmission. Ce plaisir de la littérature et de la découverte du monde passe par le personnage d’Adèle dont la vocation d’enseigner est la seule certitude dans un monde sans repères.

Adèle est d’origine sociale modeste, cultivée et intelligente. Elle ne trouve un écho à ses interrogations que dans les œuvres de Marivaux ou de Laclos et s’adapte mal au monde qui l’entoure. La vulgarité de ses camarades de classe, filles et garçons, obsédés par les questions sexuelles la perturbe. Sa relation amoureuse avec un jeune homme gauche et quelque peu inculte renforce son mal être. Perdue, un soir où elle est sortie dans un bar gay et lesbien avec un ami, Adèle rencontre une étudiante aux Beaux Arts, Emma jeune femme aux cheveux bleus, croisée quelques temps auparavant dans la rue et dont la beauté et le mystère  l’émeuvent. Très vite, le charme vénéneux  d’Emma l’entraine dans une relation charnelle et passionnée et l’introduit dans un monde artistique dont elle ignore tous les codes.

Si Abdellatif Kechiche donne une importance majeure aux séquences d’amour physique. Il filme avec une crudité abrupte de longues scènes de sexe entre les deux  jeunes filles qui renvoient le spectateur à son rapport au voyeurisme. Le vrai sujet de Kechiche est la capture du réel, des moments de vie d’une certaine jeunesse  dans la France contemporaine. Le travail et les valeurs de partage, de transmission, y trouvent peu leur place, dominé par le vide d’une société festive et illusoire.

Deux mondes s’opposent, ici, même si jamais, le cinéaste ne juge, filmant toujours avec justesse chaque personnage. Celui de la bourgeoisie-bohème et celui d’Adèle. Sa patience et sa volonté d’enseigner, de transmettre sa simplicité et sa dignité contrastent avec la superficialité du milieu artistique, les discours maladroits et souvent vide de sens sur l’art, le sentiment de vanité et de fatuité exaspérante qui s’en dégagent. Face à ce monde factice, et à la relation de plus en plus tendue qui se noue entre Adèle et Emma, au comportement déstabilisant et au caractère égoïste et dominateur de cette dernière, le malaise s’installe pour un spectateur perplexe devant l’hébétude triste d’Adèle au milieu d’un monde qu’elle ne comprend pas (la scène de la Gay-Pride à Lille est particulièrement éloquente, Adèle à le regard vide, absente de ce moment que visiblement elle ne partage pas).

La Vie d’Adèle est dans la grande tradition du cinéma naturaliste (c’est le côté Pialat de Kechiche) et réaliste (son côté réalisme social rappelant Grémillon et Duvivier). C’est aussi, finalement, un grand film moral au même titre que L’Esquive qui s’interroge sur la perte des valeurs et le triomphe de la bêtise. Le tout, filmé en trois heures de grâce pour voir à la fin, dans une image très symbolique, une jeune femme qui décide s’esquiver, à tous les sens du terme.

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

Un 8ème shoot de Schnock

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À quoi reconnaît-on une bonne revue ? Des sujets décalés, un ton caustique, une maquette originale et ce parfum de légèreté qui manque tant à la presse française. Comme le répétait en boucle Céline, qu’ils sont lourds, oui, qu’ils sont lourds ces éditeurs à compiler les mêmes enquêtes sans fond et sans style. De nos jours, les articles ont vocation à habiller les publicités. Les annonceurs sont déjà bien gentils de concéder à l’écrit, le gris comme l’appelaient les anciens journalistes, quelques cases protégées. Les mêmes espaces que l’on réserve aux animaux sauvages ou aux fleurs exotiques. Bientôt, nous ouvrirons un magazine comme on visite un parc national. On dira aux enfants :

– Regarde, là, petit, dans ce magma d’images, il  y a une légende

– C’est quoi une légende, papa ?

– C’étaient des mots, fiston…

Le gris apparaît parfois à la suite d’un long tunnel publicitaire d’une vingtaine de pages (voir les féminins de la rentrée et le célébrissime September Issue bourré de réclame). Il étouffe le gris. Il se meurt le gris. Nous ne sommes plus de grands naïfs, ça fait belle lurette qu’un magazine n’a plus pour vocation principale d’informer ou divertir (à part Causeur Magazine) mais de vendre des babioles. Alors, quand on tombe sur le nouveau numéro de Schnock, 8ème du nom, dédié en partie à Pierre Richard, on se sent revivre. Ils l’ont fait. On loue cette énergie venue de très loin, cette intelligence du sujet, cette dinguerie en provenance directe des années pompidogiscardiennes, du vintage patiné façon linoléum et de l’émotion imbibée au Dubonnet. On a aimé les sept précédents opus consacrés notamment à Jean-Pierre Marielle, Jean Yanne, Amanda Lear ou Gainsbourg. Ce huitième numéro de La revue des Vieux de 27 à 87 ans est tout simplement jubilatoire. On est presque ému. On en pleurerait tellement c’est bon. Habitués à tant de médiocrité, de crétinerie et de vulgarité, les lecteurs se croyaient abandonnés. Personne ne pensait plus à nous. Le monde de la presse était-il devenu aussi froid, cosmétique et illusoire qu’un trader shooté aux courbes de la bourse ? Schnock nous apporte cette bouffée de nostalgie nécessaire à notre survie. On aimerait que la revue sorte tous les mois, toutes les semaines. Après avoir pris une dose de Schnock, on plane, on voit des R16 dans la rue, des acteurs qui ne jouent pas les VRP sur les plateaux télé, des écrivains qui savent écrire, des chanteuses qui chantent juste et surtout on ne se prend pas au sérieux. Pour vous donner envie de courir chez votre marchand de journaux, je préfère vous susurrer des mots tendres, en l’occurrence, des noms que vous trouverez à l’intérieur de cette 8ème édition. Si le bonbon Stoptou, Vladimir Cosma, le magazine Absolu, Téléchat (Groucha et Lola), Mort Shuman, Anne-Marie Peysson, ou Auguste Le Breton ne vous disent rien, passez votre chemin. Vous n’êtes pas un vrai Schnock !

Schnock – Numéro 8 – La Tengo Editions.

L’Histoire naturelle, un sujet littéraire

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jardin des plantes

Les jardins m’ennuient. Pire, ils me désolent. Si chez certains, ils évoquent la nature resplendissante, le volte-face des saisons ou le miracle de la Terre, chez moi, ils me rappellent trop de mauvais souvenirs. Trop de poussives visites à travers l’Europe, à la découverte de jardins botaniques et exotiques, littéralement tiré, tracté par mes parents que ce spectacle ravissait. Ils ne m’auront épargné aucun parc, aucun paysagiste, aucune vente d’espèces rares, j’entends encore mon père égrener une litanie de noms de plantes en latin à l’heure du dîner. J’en fais parfois des cauchemars à presque quarante ans. L’horticulture n’aura pas réussi à germer dans ma tête de pioche. Dès l’âge de huit ans, je sus que la nature me serait à jamais hostile. Un échec de plus dans mon éducation laborieuse. Les années ont passé. Mon père, grand spécialiste des plantes vivaces, a délaissé quelque peu le jardin d’ornement pour une nouvelle passion : le potager et ses « obscures » variétés. La bibliothèque familiale déborde toujours autant d’ouvrages savants sur le sujet et moi, je suis l’éternel ignare, ne faisant pas la différence entre un cerisier du Japon et un pied de tomates.

Mon inculture jardinière que l’on croyait définitive vient pourtant de connaître un heureux revirement. Je me suis régalé à la lecture des  Bonnes feuilles du Jardin des Plantes, une anthologie présentée par Philippe Taquet, membre de l’Institut, qui court de Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon. Je ne sais si c’est la splendide couverture verdoyante, sa maquette aérée ou le choix judicieux des auteurs qui m’ont captivé, mais assurément, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Jusqu’alors, le Jardin des Plantes indiquait pour tout natif du Berry, son arrivée à Paris et la vision quelque peu effrayante d’un Mammouth dans le prolongement de la Gare d’Austerlitz. Rien de très engageant.

Ce recueil de textes commentés s’intéresse en fait autant aux allées du Jardin qu’aux arcanes du Muséum national d’Histoire naturelle. Il y est autant question des carrés de la perspective (480 mètres sur 2,5 hectares) bordés par des platanes que de la Ménagerie, des Galeries ou des illustres scientifiques qui ont fait le renommée du lieu et, par ricochet, celle de la France. Ce jardin royal des plantes médicinales créé sous Louis XIII va devenir au XVIIIème siècle un haut-lieu scientifique à la gloire de Buffon, Cuvier, Jussieu, Lamarck et Bernardin de Saint-Pierre. Cette anthologie dévoile une autre facette du Jardin, celle d’une terre d’inspiration pour bon nombre d’artistes et de philosophes. Sur cet espace fertile à l’imaginaire, aux souvenirs et aux émotions, les écrivains ont posé leur plume.

Victor Hugo vantait le génie de Buffon dans son poème du Jardin des Plantes et invitait son petit-fils, Georges, à venir voir la ménagerie. Un voyage intra-muros des plus déroutants : « Sans sortir de Lutèce, allons en Assyrie, Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou ». Balzac honorait Cuvier en se demandant s’il n’était pas « le plus grand poète de notre siècle ? ». Les témoignages d’Alfred de Musset, Jules Verne, Rousseau, Proust, Zola ou Sainte-Beuve redonnent des couleurs à cet endroit. Barbey d’Aurevilly, dans sa nouvelle « Le Bonheur dans le crime », comparait la rivalité entre une élégante visiteuse et une panthère. Dans ce face-à-face, « la formidable bête outragée avait rouvert les yeux, affreusement dilatés, et ses naseaux, froncés vibraient encore… » écrit-il. Léon-Paul Fargue, l’infatigable piéton, s’extasiait dans la galerie de la paléontologie : « Moi et quelques autres nous restons là, devant le Diplodocus, à rêver à la taille des herbes qu’il foulait, à la quantité de l’oxygène tout frais dont il se gonflait comme un zeppelin ». Jacques Perret se faisait botaniste : « Nous avons là l’espace vert le plus intensément botanique, le plus pittoresque et précieux de tout Paris sinon le plus secret car il est dans son ravin à la merci des regards plongeants ». Alexandre Vialatte confirmait cet engouement qualifiant le jardin des Plantes de « musée du monde » et de « boudoir de l’histoire naturelle ».

Papa, c’est promis, ce week-end, je visite le Jardin des Plantes !  

Les Bonnes feuilles du Jardin des Plantes – De Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon – Une anthologie par Philippe Taquet, membre de l’Institut en collaboration avec Geneviève Boulinier et Anne-Roussel-Versini – Editions Artlys

*Photo : Bruce Yuan-Yue B/SUPERSTOCK/SIPASUPERSTOCK 45068283_000001.

Fantômas, méchamment bien !

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« Il y a des héros en bien comme en mal », remarquait La Rochefoucauld dans ses Maximes. Fantômas, génie du mal protéiforme, en est la parfaite illustration. Cent ans après sa naissance, la créature de Marcel Souvestre et Pierre Allain voit ses aventures rééditées. Souvestre, mondain, avocat mais aussi garagiste et journaliste à L’Auto, y embaucha Allain, fils de médecin renié par sa famille parce qu’il voulait devenir… journaliste ![access capability= »lire_inedits »]

Et, après la rédaction de 32 aventures écrites à quatre mains, à la mort de Pierre Souvestre, Allain épousa sa femme pour continuer seul le feuilleton. Si nous donnons ces précisions biographiques, c’est qu’elles apportent un éclairage indirect sur la spécificité de Fantômas. Si Fantômas fascine, dans la société encore cloisonnée de cette France d’avant la guerre de 14, c’est parce qu’il évolue dans tous les milieux, utilise les machines les plus modernes comme l’automobile, se déguise des manières les plus surprenantes, se fait le prestidigitateur de son propre corps, bref parce qu’il est proprement insaisissable. Et puis, bien entendu, il y a le thème du double, omniprésent dans ses aventures. Thème aussi subversif que romanesque, surtout dans l’ultime épisode, quand on découvre avec l’inspecteur Juve, ennemi juré du criminel, que celui-ci n’est autre que son frère jumeau. Encore une fois, le bien et le mal, ici, se ressemblent dangereusement, jusqu’à se confondre.

Divertissement, bien sûr. Pourtant, derrière les péripéties joyeusement aberrantes de Fantômas se cache une représentation inquiète du monde, comme si une obscure prescience du carnage à venir courait d’une page l’autre. Il est question du naufrage du Titanic en 1912, événement dans lequel Jünger voyait la naissance du XXe siècle. Pour Cendrars, Fantômas était carrément « L’Énéide des temps modernes », Apollinaire y lut « un extraordinaire roman fleuve plein de vie et d’imagination », tandis que les surréalistes s’emparaient de cette mythologie contemporaine qui refusait l’ordre établi dans une atmosphère étrangement onirique. Robert Desnos écrivit même une célèbre Complainte de Fantômas − « Écoutez… Faites silence… / La triste énumération / De tous les forfaits sans nom, / Des tortures, des violences / Toujours impunis, hélas ! / Du criminel Fantômas »

− mise en musique par Kurt Weill. Fantômas sait d’emblée s’emparer de tous les médias de son temps pour se faire connaître.

Il apparaît d’abord dans des fascicules vendus 65 centimes, type roman-feuilleton, qui atteignent des tirages faramineux. Puis, très vite, ses aventures sont mises en scène dans les films de Louis Feuillade. Il reste, encore aujourd’hui, malgré son côté vintage, une figure de ralliement pour tous les amants du négatif, comme le furent les situationnistes et leur parolier, un certain Guy Debord :

Une explosion fantastique

N’en a pas laissé une brique.

On crut qu’c’était Fantômas,

Mais c’était la lutte des classes.[/access]

Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas, tomes 1 et 2, Bouquins/ Robert Laffont.


                

L’art avec modération?

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exposition fondation ricard

Chaque année, le Prix de la Fondation d’entreprise Ricard récompense un « jeune artiste » promis ensuite à une belle carrière internationale, comme en témoignent les lauréats des années précédentes. Yann Chateigné a sélectionné pour cette édition huit artistes dont les œuvres sont liées, selon le commissaire d’exposition, par la primauté du geste artistique sur tout discours théorique. On connaîtra le nom du lauréat pour ce 15ème Prix le 26 octobre, date judicieusement choisie au moment de la FIAC.

L’exposition emprunte son titre à un livre de Marguerite Duras publié en 1987, dans lequel elle tentait d’approcher les objets et le réel à travers cette écriture blanche  qui caractérisait son style.

On l’aura compris, les artistes placés sous ce patronage appartiennent pour la plupart au courant minimaliste, et tous puisent en tout cas dans les gestes même pour nourrir leur art. Cette démarche apparaît avec évidence chez Binet, qui a travaillé certains murs de la Fondation avec de la peinture, des coups de scie et du crayon pour créer une ligne d’horizon qui court sur les murs jusqu’à un tableau grand format. Les ratages visibles font partie de l’œuvre qui génère ainsi son propre environnement.

De même deux des artistes récupèrent les matériaux d’expositions passées pour les assembler, chacun à sa manière : Mesquita soude des tubes d’acier et les relie ici à une boîte qui évoque un cercueil, ou elle dissémine des vêtements usés sur des tubes en métal. Ces installations censées évoquer un réseau déshumanisé ont un petit air de déjà vu… Barbier Bouvet, lui, a trouvé des tringles et des tissus blancs dans les réserves de la Fondation et les a transformés en rideaux à l’entrée de l’exposition, mais les visiteurs ne savent pas d’emblée qu’il s’agit d’œuvres. Ses « poubelles » placées dans les coins des salles d’exposition semblent elles aussi faire partie du mobilier de la Fondation, c’est d’ailleurs le but recherché…

Le commissaire d’exposition insiste par ailleurs sur l’aspect scénographique et théâtral des œuvres, car elles occupent effectivement l’espace à la manière d’éléments de décor. Reynaud Dewar a par exemple disposé des panneaux de tissus colorés en partie délavés à divers endroits de la première salle, et elle présente en complément un lit dont le matelas est creusé d’une flaque bouillonnante d’encre noire. Les taches qui maculent le parquet alentour sont une allusion au colonialisme, mais le visiteur retient surtout l’aspect visuel. Les sculptures paravents de Quenum relèvent également du décor théâtral avec leurs silhouettes esquissées et leurs blocs géométriques : on se demande si ces œuvres dépassent vraiment le simple statut scénographique. Dans cette sélection, une des œuvres détonne, c’est la série de têtes sculptées de Singh dont on comprend mal le lien avec le reste de l’exposition. Ces têtes ressemblent surtout à de mauvaises copies de celles du sculpteur allemand  Messerschmidt : « l’humour » semble avoir primé sur le geste artistique.

Dans la dernière salle on peut contempler les « traces » de deux performances passées, celle de Cecchetti et celle de Valenza. Le premier joue sur la matérialité des performances et ici en l’occurrence le visiteur voit des arabesques violettes sur un mur blanc : il apprend en lisant le guide qu’il s’agit de purée de mûres et de pêches… Il faudrait avoir assisté à la performance pour comprendre ! Valenza au contraire accumule les outils de sa performance qui s’affichent sur les murs et au milieu de la salle sous forme d’installation. Un écran diffuse en continu ladite performance où se mêlent poésie, pseudo dialogues, masques, sangles, matériel médical…Le son de cette vidéo s’impose d’ailleurs désagréablement dans toute l’exposition, et confirme que l’on est ici loin du minimalisme.

Malgré le parti pris de limiter le discours théorique, cette exposition semble au contraire le décupler : dans le livre catalogue qui accompagne la sélection se déploie un abondant discours critique autour des œuvres et du livre de Duras. Les pièces présentées pour le Prix engendrent donc de la parole car on voit l’œuvre finie et non le geste à son origine : ce geste peut à la rigueur se dire ou s’écrire comme  Duras tenta de le faire pour l’écriture. De cette exposition où la parole critique prime souvent sur la création on retiendra surtout le travail de Binet, sobre et cohérent…

La Vie matérielle, sélection pour le 15ème Prix de la Fondation d’entreprise Ricard

Fondation Ricard (Paris 1er), jusqu’au 2 novembre 2013.

*Photo: vue d’exposition La vie matérielle, à la Fondation Ricard

Et nous prendrons le chemin des morts…

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le chemin des morts sureau Si vous lisez Le chemin des morts de François Sureau, cela vous prendra à peine une heure. Mais vous risquez fort de vous souvenir très longtemps de cette heure-là. Ce court récit qui ne lève jamais le ton, qui s’efforce à une objectivité calme et secrètement désespérée, servie par une syntaxe impeccable, nous renvoie tous à quelque chose de secret et douloureux qu’on appelle la culpabilité, de celle qui à défaut de nous hanter et de nous détruire -car nous ne sommes plus des héros de tragédie même quand nous en vivons une-, reste cependant dans notre vie comme un soleil noir qu’on ne peut regarder en face.

Nous sommes à l’orée des années 80. François Sureau vient d’entrer au Conseil d’Etat « en qualité d’auditeur de deuxième classe ». Il travaille alors à l’OFPRA où il est chargé de statuer en commission sur le sort des demandeurs d’asile et des réfugiés : « A l’époque, c’était très artisanal. Il y avait deux ou trois mille demandes par an, quand il y en a aujourd’hui plus de trente mille. » Parmi ces réfugiés, des Basques espagnols. Le gouvernement français, estimant que le retour de la démocratie en Espagne, ne signifie plus pour ces gens-là la peine de mort, décide de réexaminer les dossiers.

François Sureau, haut fonctionnaire consciencieux est passionné par son travail et éprouve une certaine admiration pour ses supérieurs dont beaucoup ont de glorieux passés de résistants comme son chef direct, Georges Dreyfus, « déchu de la nationalité française en 1940 parce que, se trouvant à Londres en 1940, il s’était immédiatement engagé dans les Forces Françaises Libres. »

La plupart du temps, après les auditions des demandeurs et les délibérations, Sureau a l’impression de dire le droit tel qu’il doit être dit. Le soir, redevenu jeune homme littéraire, il se promène dans Paris sur les traces de la Nadja d’André Breton et à ses rares moments de retour sur soi, contemple le nuit qui tombe sur la ville en songeant à son époque : « Je ne craignais rien. J’écoutais ces radios libres qu’un gouvernement bien pourvu en vieux staliniens venait d’autoriser. Je préparais mes premiers rapports en compagnie de Percy Sledge et de la musique tintinnabulante et mexicaine qui accompagnait, à la télévision, la publicité pour les cafés Jacques Vabre et qu’il m’arrive encore de fredonner. Les années 80 entre deux mondes. Et moi aussi. »

Cette sérénité va se briser avec le cas d’Ibbarategui. Instituteur, membre de l’ETA, il avait participé en 68 à l’assassinat d’un commissaire de police tortionnaire. L’année suivante, refusant définitivement toute action directe, Ibbarategui avait obtenu en France le statut de réfugié politique, choisissant le silence, sauf au moment de l’assassinat de Carrero Blanco, le dauphin de Franco où il condamna cet attentat, ce qui jeta le trouble dans les milieux basques exilés.

Quand Ibbarategui passe devant la commission où officie Sureau, il est très digne et explique que le renvoyer en Espagne signifie pour lui la mort, les polices parallèles comme le Gal continuant à éliminer les anciens membres de la lutte armée contre le franquisme. Malgré cela, Ibbarategui est renvoyé en Espagne et quelques temps après, Sureau apprend dans un entrefilet de Libé, son exécution à Pampelune.

« Trente ans ont passé, note Sureau. J’ai mené ma vie d’homme. J’ai payé mon dû. Le souvenir d’Ibbarategui ne m’a jamais laissé en repos. Il n’est pas passé un jour sans que je le revoie devant nous, rue de  la Verrerie, sans que j’entende cette voix sèche qui parlait notre langue et nous condamnait. »

Il y aurait sans doute un moyen d’échapper à cette culpabilité mais ce moyen Sureau sait qu’il ne le trouvera pas, même en retournant sur les lieux où vécut Ibbarategui. Ce serait  de trouver le chemin des morts qui donne son titre à ce récit poignant. Le chemin des morts, dans la tradition basque, c’est le chemin secret que chaque famille emprunte dans un village pour aller porter un des siens au cimetière. Peut-être que là, en croisant le cortège funèbre égaré dans le Temps, Sureau  obtiendrait, à défaut d’une absolution au moins une ébauche d’apaisement. Mais, en matière de mémoire douloureuse, comme l’écrivain le dit lui-même avec la concision de nos grands moralistes du XVIIème siècle,  « la faute a des pouvoirs que l’amour n’a pas. »

Le chemin des morts de François Sureau (Gallimard)

*Photo: GILE MICHEL/SIPA 00630284_000039.

Réforme Peillon : la déscolarisation de l’école

vincent peillon rythmes scolaires

L’école française est déjà bien malade de ses réformes passées, mais de celle-ci, elle ne pourra sans doute pas se remettre.

La réforme dite des rythmes scolaires est rejetée massivement par les parents, les enseignants en poste et les élus locaux, de droite comme de gauche. Avec raison.

La responsabilité individuelle du ministre est mise en avant, son passage en force, la forme brutale et improvisée, trop rapide, le manque de financement… On lui demande de lever le pied, de donner des délais, de mieux financer. Mais personne, ni les syndicats qui en sont les inspirateurs, ni les politiques qui soutiennent ce ministre-ci ou bien son prédécesseur qui préparait la même réforme, n’en tire la conclusion qui s’impose : le retrait de ce texte calamiteux.

Au-delà de la forme, bâclée et brouillonne, c’est le fond de cette réforme qui la rend impossible : cette réforme scolaire lutte contre l’école elle-même.

En effet, et je ne sais pas si le ministre en a même conscience, cette réforme s’attaque de front à l’Instruction. Elle prétend remplacer les sages et patientes heures de lecture et de calcul par des « ateliers » d’activités de colonies de vacances, ou bien de didactique municipale sur le tri des déchets. Tous les décideurs ont semblé penser, une fois de plus, que n’importe quelle activité ludique, n’importe quel parc de loisirs, apporterait plus de bonheur, et donc plus de progrès intellectuel et moral à l’ « Enfant ». L’école scolaire, le temps exigeant qu’on y passe, et leur cortège de lectures, de dictées, de tables de multiplication, et même de notes quelquefois sévères, seraient directement la cause de l’ « Échec Scolaire ». Un peu comme si le dentiste était la cause des caries. Alors, depuis quarante ans maintenant, tout le personnel non enseignant du ministère et de ses syndicats, tous les idéologues de l’éducation, les pédagogues et les sociologues, et finalement les enseignants en poste plus ou moins persuadés par leur propagande, tout le monde essaie, sans en avoir vraiment conscience, de supprimer l’école dans l’école. C’est  la quadrature du cercle. Imaginez un terrain de foot où personne n’a plus vraiment le droit de marquer des buts … Eh, bien c’est l’école d’aujourd’hui, prônée sans dictées, sans lecture alphabétique, sans écriture des lettres en maternelle, sans notes, sans calcul mental … Toutes activités scolaires que beaucoup d’enseignants ont pratiqué malgré tout, parce que c’est tout simplement le plus nécessaire et le plus simple …

Et voici que tout à coup, parce que les enseignants n’étaient pas encore assez ludiques, on charge des animateurs plus ou moins dévoués, de pratiquer à leur place, aux heures scolaires de l’an dernier, dans les classes, en en chassant le maître qui y restait pour préparer l’école du lendemain, des « ateliers » d’art de rue ou d’autres activités hurlantes et débridées, aux dépens des bibliothèques, affichages, coins-sciences et autres coins-lecture si soigneusement fabriqués par les instituteurs. C’est une sorte de Disneyland pauvrement improvisé qui entendrait dépasser Marcel Camus.

Les animateurs sont débordés, les enfants sont exténués de bruit et d’excitation stérile, les enseignants se sentent « virés » de leur classe et de leur légitimité, leurs élèves sont devenus encore plus incontrôlables et les petits de maternelle souffrent très évidemment. Les directeurs d’école passent des heures à l’organisation de listes et d’appels tellement infinis qu’il n’est pas rare qu’une petite fille ou deux soient relâchées à la rue par accident ; quand cette remise à la rue n’est pas directement imposée aux parents même pas rentrés du travail … Les parents affolés courent de-ci, de-là, après des enfants aux horaires scolaires variables ; ils essaient de trouver des arrangements impossibles avec leurs employeurs … Certains –en particulier des enseignants-parents-, cherchent déjà une école privée qui pourrait échapper à ces rythmes infernaux. Et tout ceci pour un coût supplémentaire très lourd, qui sera à terme entièrement à la charge des communes ?

C’est une gabegie, un cirque dangereux et insensé, organisé par idéologie, seulement pour soutenir un ministre qui n’a absolument aucune idée des besoins réels des écoles, qui n’a aucune analyse de ce qui s’y passe, qui a même baptisé « refondation » sa médiocre loi de continuation de ce que l’Éducation Nationale subit de pire depuis quarante ans : la dé-scolarisation de l’école.

Il ne suffit pas d’être socialiste pour réussir à faire tourner cette maison du diable qu’est devenue l’Education Nationale. Il y faut une analyse réaliste et un projet de remise au travail efficace, qui de toute évidence manquent à ce ministre-ci comme elles manquaient à son prédécesseur.

L’Ecole Française n’a pas besoin de réformes sans buts, elle a besoin, grand besoin, urgent besoin, de méthodes de lecture alphabétiques, de calcul mental et de dictées, d’écriture des lettres une à une en maternelle … et d’une méthode générale de recherche d’efficacité qui ne peut passer que par la responsabilisation individuelle –et la liberté pédagogique qui va avec– de chaque enseignant, et plus encore de chaque directeur d’école. Il faut réhabiliter l’Instruction Publique, avant que l’Éducation Nationale ne la vide de son sang. Il faut retirer ce texte. Les considérations politiciennes, les carrières politiques, ou les blessures d’amour-propre ministériel ne pèsent rien devant l’intérêt de nos enfants. Abroger, retirer, annuler, sortir de ce bourbier … Voilà ce qu’il faut faire maintenant, le plus proprement possible.

*Photo: G. Varela/20 Minutes/SIPA 00666461_000021

Le choc des multiculturalismes

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multiculturalisme republique communaute

Au début du siècle dernier, Léon Blum défendait la colonisation en invoquant « le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture »[1. Discours du 9 juillet 1925 à la Chambre des députés.], quand son ennemi invétéré, le député d’Action française Léon Daudet, ironisait sur le fardeau de l’homme blanc : « Il est comique de songer que les colonisateurs prétendent apporter le progrès à des populations raffinées, comme celles de l’Indochine par exemple, où les usages de politesse sont infiniment supérieurs à ceux de l’Occident… »[2. Le Stupide XIXe siècle, 1922. Merci à Olivier François d’avoir exhumé cette pépite.]

Aujourd’hui comme hier, on perdrait son latin à démêler des positions de droite et de gauche face à la sacrosainte « diversité » culturelle du monde, dont la société française est désormais le reflet.[access capability= »lire_inedits »] Entre les multiculti purs et durs et les républicains radicaux, il y a une troisième voie, qui permet de concilier les contraires. Pour y voir plus clair, il faut passer en revue les forces intellectuelles en présence.

Le multiculturalisme politique a rarement le triomphe modeste : la reconnaissance institutionnelle accordée à une communauté – régionale, religieuse, ethnique, sexuelle – ne met pas fin aux revendications mais, bien au contraire, appelle de nouvelles demandes d’extension immédiate des « droits ». « Horreur, malheur, communautarisme ! », se désolent en écho les républicains ulcérés ou angoissés par les progrès incessants de l’hydre multicu et de son cortège de passe-droits identitaires.

Sous les cieux français, la passion pour l’égalité nourrit en effet un certain culte de l’unité nationale, que la Révolution française a radicalisé en interdisant toute corporation, association et autre sous-groupe menaçant l’indivisibilité du corps politique (loi Le Chapelier, 1791). Des figures intellectuelles aussi estimables qu’Alain Finkielkraut, Régis Debray, Max Gallo et Dominique Schnapper entretiennent le mythe républicain d’une communauté des citoyens dépassant les allégeances spirituelles et philosophiques des individus qui la composent. Dans l’imaginaire républicain, les membres de la communauté politique cantonnent l’expression de leur appartenance ethnique ou culturelle à la sphère privée. D’où l’interdiction du port du voile à l’école, ou encore le refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales, deux articles logiquement placés en tête de gondole par le camp d’en face au nom du droit à la différence, voire du sens de l’Histoire, supposé, selon certains, déboucher sur le dépérissement ultime de la différence sous la forme du métissage généralisé.

Pour pimenter le tout, il existe aux marges – pour l’instant – du débat public un troisième camp qui se veut à la fois républicain et multiculturaliste. Certains universitaires osent même se dire multiculturalistes parce que républicains. Ainsi de Sophie Guérard de Latour, brillante exégète des néo-républicains anglo-saxons Skinner, Pocock et Pettit, lesquels se réclament bien plus de Machiavel que de Michelet.

À rebours des libéraux, la grande famille des républicains ne postule pas l’existence d’un individu désincarné qui chercherait une définition neutre de la Justice, indépendamment de ses options philosophiques ou spirituelles.

Mais les républicains civiques français et les néo-républicains à la Philip Pettit se querellent sur les voies de l’insertion du citoyen dans la République. Les premiers promeuvent l’assimilation du legs culturel et historique de la nation par l’individu et tentent de conjurer  d’éventuels périls « communautaristes ». Philip Pettit ,et ses émules considèrent au contraire que la République devrait donner vie à ses principes fondateurs que sont la liberté et l’égalité en offrant aux citoyens la possibilité de traduire leurs revendications catégorielles en demandes politiques. Pour Sophie Guérard de Latour[3. Sophie Guérard de Latour, « Le multiculturalisme, un projet républicain ? », Congrès de l’AFSP, 2013.], s’il est légitime de s’émouvoir du port du voile à l’école au nom d’idéaux politiques tels que la liberté de conscience et l’égalité entre les sexes, cantonner la lutte contre le sexisme à ses manifestations musulmanes stigmatiserait injustement une minorité. Comme quoi, les républicains multicu sont surtout multicu !

S’il est des républicains bizarres, il y a aussi des dissidents dans la galaxie multicu. Ainsi, ceux qu’on appelle en Amérique du Nord « communautariens » présument que l’individu se construit en se prononçant sur une définition du Bien en fonction des croyances et convictions qui font pleinement partie de son identité. En clair, une démocratie raisonnable ne demande pas à un maire catholique pratiquant de célébrer un mariage homosexuel, ou à un procureur abolitionniste de requérir la peine de mort. Les communautariens veillent néanmoins à éviter la dérive d’une assignation identitaire du citoyen enfermé dans « sa » communauté. « Le droit à la différence n’est pas le devoir d’appartenance », explique l’intellectuel antilibéral Alain de Benoist[4. Figure tutélaire du Grece et de la Nouvelle Droite dans les années post-1968. Il est progressivement passé de l’ethnodifférentialisme au multiculturalisme. Les citations sont extraites d’un entretien avec votre serviteur.]. « Chaque sujet a droit à sa culture, aucune culture n’a de droit sur le sujet », renchérit- il en citant le régionaliste occitan Robert Lafont.

Pour ma part, je pense avec Charles Taylor et Willy Kimlicka[5. Nés respectivement en 1931 et 1962, ces deux philosophes canadiens s’appliquent à théoriser les droits des minorités culturelles sans remettre en cause les libertés fondamentales de l’individu.] que le groupe culturel peut être un instrument d’émancipation de l’individu. À la condition expresse qu’une loi unique s’applique à l’ensemble des citoyens.

Les accommodements raisonnables ne valent que s’ils sont réellement raisonnables : l’égalité reste première, et le principe de différence second. Que des étudiantes majeures portent le voile à la fac ne me dérange pas. La burqa, elle, est déraisonnable parce que dépersonnalisante, et doit donc rester interdite dans l’espace public.

Aujourd’hui, la question est sans doute moins celle du cadre – républicain pondéré ou multiculturaliste négocié – que de ce qu’il est supposé encadrer. À l’heure où plus rien ne semble cimenter notre société, hormis nos droits fondamentaux, existe-t-il encore une culture majoritaire que nous devrions, au choix, imposer ou faire cohabiter avec les identités minoritaires ? Le communautarisme catholique, que l’on a vu émerger pendant la Manif pour tous, tente de combler ce vide intersidéral, mais la question reste entière. Après tout, qu’importe le flacon, si nous retrouvons une certaine ivresse collective…[/access]

*Photo : Singapore Youth Olympic Games 2010.

Commentaires déplacés sur une récente expulsion

Léonarda n’est pas Anne Frank.
Hollande n’est pas Pétain.
Valls n’est pas Bousquet.
Par contre, ceux qui parlent de rafles sont ignorants ou ignobles.
Les lycéens, eux au moins, ont une excuse : il fait un temps à manif, juste avant les vacances, et sous la gauche les prétextes se font rares.
Mais les adultes qui crient au nazisme, savent-ils qu’ils banalisent la déportation vers la mort ?

L’homme, cette brute

fessee homme genre

Un homme a été condamné par la cour d’assises du Val-de-Marne à trois ans de prison ferme pour avoir violé son épouse. Un autre à 500 euros d’amendes, et 150 euros de dommages à la mère pour préjudice moral, parce qu’il avait fessé cul nu son fils de neuf ans dans la rue.

Épisodes répréhensible pour le premier, anecdotique pour le second, ils révèlent bien entendu la lutte continue de cette société contre le pouvoir brutal, forcément brutal, de l’homme en tant que vir. Cela est connu.

Mais plus profondément, plus gravement peut-être ils signent la mort du féminisme première manière, celui qui comptait faire des femmes – voire des enfants – des hommes comme les autres. Que nous dit par exemple cette pauvre épouse violée par son mari un soir de beuverie, après qu’il l’a gentiment tabassée ? « Je ne pouvais pas me défendre. » Ah bon, pourquoi ? Ce type de phrase, où l’intériorisation de la domination est assez claire pour qu’on la juge réactionnaire, devrait être interdite, ou du moins condamnable. Dans le meilleur des mondes féministes. Parce qu’elle prouve trop qu’ON n’a pas réussi de faire des femmes, malgré quarante ans d’efforts, des mâles alpha. Bizarre. Ce n’est pas qu’on ait manqué de volonté ni de moyens pourtant. Par exemple, moi-même qui suis le géniteur – je n’ose dire le père – de trois lardons sympathiquement pénibles dont une fille, ou ce qui y ressemble, je n’interviens plus depuis longtemps lorsqu’elle en vient aux mains avec l’un de ses frères, d’autant qu’elle est à demi avantagée puisqu’elle est plus âgée que l’un d’eux. Je la regarde paisiblement – tout juste si je ne fume pas la pipe au coin du feu en feuilletant le cahier trans-pornochic de Libé – se faire massacrer en espérant qu’un jour, l’un de ces lendemains qui chanteront, elle devienne enfin un homme ma fille. Enfin, j’exagère, ça c’était avant.

Avant que j’entende parler, bien tardivement j’avoue, du deuxième féminisme, comme il y a un deuxième Wittgenstein[1. Oui, deuxième et pas second, parce qu’il y en a aussi un troisième. Note à l’usage des emmerdeurs.] qu’on appelle, je vous le donne dans le mille, genre, gender, ou un truc comme ça. C’est vraiment pas bête, cette innovation de la section R&D des facultés américaines en sciences sociales. Plutôt que de faire de ma fille un homme, je vais faire de mes fils des gonzesses. Ce qui est beaucoup plus simple, finalement, outre que cela évite à ma rejetonne de venir à l’école avec une tronche d’Huckleberry Finn après un naufrage sur le Mississippi. Plus simple parce que mes enfants avec quelque chose entre les jambes seraient prêts à donner leur dernier Pokémon pour qu’on les débarrasse de cette distinction bourgeoise des sexes qui les empêche de jouer tranquillement au docteur avec les autres enfants à barrettes dans les cheveux et jupes autour de la taille. Pas plus tard qu’hier soir, mon dernier fils me demandait justement si on ne pouvait pas être garçon et fille en même temps. Oh, le bon enfant ! Tout juste si je n’allais pas éructer de joie devant cette percée de l’humanité. Cent mille ans de culture hétéro-chais pas quoi qui s’écroulaient devant moi ! Judith Butler au Panthéon ! Le diable existait ! Alléluia  et autres Azraël !

Las. Je ne tardais pas à comprendre qu’il voulait seulement prendre son bain avec sa sœur pour lui montrer son zgueg. Sic transit gloria mundi.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00667503_000003.

Adèle s’esquive

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la vie d'adèle kechiche

la vie d'adèle kechiche

Abdelatif Kechiche, auteur des beaux films La Faute à Voltaire, L’Esquive et La Graine et le mulet signe avec La Vie d’Adèle un splendide nouvel opus, Palme d’or de Cannes 2013. Une palme qui a entraîné une envolée de polémiques et d’enthousiasmes délirants, encensée par une certaine critique bien pensante de gauche et critiquée par certains moralistes  de droite, tous aveuglés par le lien idéologique qu’ils firent avec l’actualité du moment (le mariage pour tous, la loi Taubira…). Les premiers y voient un film libertaire prônant le triomphe de leur libéralisme progressiste, les seconds y sont opposés en raison de leur défense des valeurs morales. Pour bien voir ce film, oublions aussi les controverses entre les actrices et le metteur  en scène, relayées avec une stupidité sans égal par les médias.

Bien sûr, le film n’a rien à voir avec tout le fatras que la gauche a créé autour de cette question sociétale. Affirmons le d’emblée, il s’agit d’un très grand film, une œuvre ambitieuse, servie par une mise en scène implacable et magnifique, des cadres d’une rigueur  et d’une précision absolue, une lumière somptueuse qui irradie le beau visage d’Adèle magistralement interprétée par Adèle Exarchopoulos. C’est une comédienne d’une force incroyable, qui, par la  fragilité de son visage, par ses larmes, sa bave, sa morve sont pour beaucoup dans la fascination suscitée par le film. Les émotions d’Adèle sont comme un fleuve en crue, elles l’emportent et nous submergent créant une empathie profonde avec l’actrice et le personnage.

Mais surtout, une fois de plus le cinéaste nous parle d’un sujet qui lui tient à cœur : la transmission. Ce plaisir de la littérature et de la découverte du monde passe par le personnage d’Adèle dont la vocation d’enseigner est la seule certitude dans un monde sans repères.

Adèle est d’origine sociale modeste, cultivée et intelligente. Elle ne trouve un écho à ses interrogations que dans les œuvres de Marivaux ou de Laclos et s’adapte mal au monde qui l’entoure. La vulgarité de ses camarades de classe, filles et garçons, obsédés par les questions sexuelles la perturbe. Sa relation amoureuse avec un jeune homme gauche et quelque peu inculte renforce son mal être. Perdue, un soir où elle est sortie dans un bar gay et lesbien avec un ami, Adèle rencontre une étudiante aux Beaux Arts, Emma jeune femme aux cheveux bleus, croisée quelques temps auparavant dans la rue et dont la beauté et le mystère  l’émeuvent. Très vite, le charme vénéneux  d’Emma l’entraine dans une relation charnelle et passionnée et l’introduit dans un monde artistique dont elle ignore tous les codes.

Si Abdellatif Kechiche donne une importance majeure aux séquences d’amour physique. Il filme avec une crudité abrupte de longues scènes de sexe entre les deux  jeunes filles qui renvoient le spectateur à son rapport au voyeurisme. Le vrai sujet de Kechiche est la capture du réel, des moments de vie d’une certaine jeunesse  dans la France contemporaine. Le travail et les valeurs de partage, de transmission, y trouvent peu leur place, dominé par le vide d’une société festive et illusoire.

Deux mondes s’opposent, ici, même si jamais, le cinéaste ne juge, filmant toujours avec justesse chaque personnage. Celui de la bourgeoisie-bohème et celui d’Adèle. Sa patience et sa volonté d’enseigner, de transmettre sa simplicité et sa dignité contrastent avec la superficialité du milieu artistique, les discours maladroits et souvent vide de sens sur l’art, le sentiment de vanité et de fatuité exaspérante qui s’en dégagent. Face à ce monde factice, et à la relation de plus en plus tendue qui se noue entre Adèle et Emma, au comportement déstabilisant et au caractère égoïste et dominateur de cette dernière, le malaise s’installe pour un spectateur perplexe devant l’hébétude triste d’Adèle au milieu d’un monde qu’elle ne comprend pas (la scène de la Gay-Pride à Lille est particulièrement éloquente, Adèle à le regard vide, absente de ce moment que visiblement elle ne partage pas).

La Vie d’Adèle est dans la grande tradition du cinéma naturaliste (c’est le côté Pialat de Kechiche) et réaliste (son côté réalisme social rappelant Grémillon et Duvivier). C’est aussi, finalement, un grand film moral au même titre que L’Esquive qui s’interroge sur la perte des valeurs et le triomphe de la bêtise. Le tout, filmé en trois heures de grâce pour voir à la fin, dans une image très symbolique, une jeune femme qui décide s’esquiver, à tous les sens du terme.

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

Un 8ème shoot de Schnock

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À quoi reconnaît-on une bonne revue ? Des sujets décalés, un ton caustique, une maquette originale et ce parfum de légèreté qui manque tant à la presse française. Comme le répétait en boucle Céline, qu’ils sont lourds, oui, qu’ils sont lourds ces éditeurs à compiler les mêmes enquêtes sans fond et sans style. De nos jours, les articles ont vocation à habiller les publicités. Les annonceurs sont déjà bien gentils de concéder à l’écrit, le gris comme l’appelaient les anciens journalistes, quelques cases protégées. Les mêmes espaces que l’on réserve aux animaux sauvages ou aux fleurs exotiques. Bientôt, nous ouvrirons un magazine comme on visite un parc national. On dira aux enfants :

– Regarde, là, petit, dans ce magma d’images, il  y a une légende

– C’est quoi une légende, papa ?

– C’étaient des mots, fiston…

Le gris apparaît parfois à la suite d’un long tunnel publicitaire d’une vingtaine de pages (voir les féminins de la rentrée et le célébrissime September Issue bourré de réclame). Il étouffe le gris. Il se meurt le gris. Nous ne sommes plus de grands naïfs, ça fait belle lurette qu’un magazine n’a plus pour vocation principale d’informer ou divertir (à part Causeur Magazine) mais de vendre des babioles. Alors, quand on tombe sur le nouveau numéro de Schnock, 8ème du nom, dédié en partie à Pierre Richard, on se sent revivre. Ils l’ont fait. On loue cette énergie venue de très loin, cette intelligence du sujet, cette dinguerie en provenance directe des années pompidogiscardiennes, du vintage patiné façon linoléum et de l’émotion imbibée au Dubonnet. On a aimé les sept précédents opus consacrés notamment à Jean-Pierre Marielle, Jean Yanne, Amanda Lear ou Gainsbourg. Ce huitième numéro de La revue des Vieux de 27 à 87 ans est tout simplement jubilatoire. On est presque ému. On en pleurerait tellement c’est bon. Habitués à tant de médiocrité, de crétinerie et de vulgarité, les lecteurs se croyaient abandonnés. Personne ne pensait plus à nous. Le monde de la presse était-il devenu aussi froid, cosmétique et illusoire qu’un trader shooté aux courbes de la bourse ? Schnock nous apporte cette bouffée de nostalgie nécessaire à notre survie. On aimerait que la revue sorte tous les mois, toutes les semaines. Après avoir pris une dose de Schnock, on plane, on voit des R16 dans la rue, des acteurs qui ne jouent pas les VRP sur les plateaux télé, des écrivains qui savent écrire, des chanteuses qui chantent juste et surtout on ne se prend pas au sérieux. Pour vous donner envie de courir chez votre marchand de journaux, je préfère vous susurrer des mots tendres, en l’occurrence, des noms que vous trouverez à l’intérieur de cette 8ème édition. Si le bonbon Stoptou, Vladimir Cosma, le magazine Absolu, Téléchat (Groucha et Lola), Mort Shuman, Anne-Marie Peysson, ou Auguste Le Breton ne vous disent rien, passez votre chemin. Vous n’êtes pas un vrai Schnock !

Schnock – Numéro 8 – La Tengo Editions.

L’Histoire naturelle, un sujet littéraire

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jardin des plantes

jardin des plantes

Les jardins m’ennuient. Pire, ils me désolent. Si chez certains, ils évoquent la nature resplendissante, le volte-face des saisons ou le miracle de la Terre, chez moi, ils me rappellent trop de mauvais souvenirs. Trop de poussives visites à travers l’Europe, à la découverte de jardins botaniques et exotiques, littéralement tiré, tracté par mes parents que ce spectacle ravissait. Ils ne m’auront épargné aucun parc, aucun paysagiste, aucune vente d’espèces rares, j’entends encore mon père égrener une litanie de noms de plantes en latin à l’heure du dîner. J’en fais parfois des cauchemars à presque quarante ans. L’horticulture n’aura pas réussi à germer dans ma tête de pioche. Dès l’âge de huit ans, je sus que la nature me serait à jamais hostile. Un échec de plus dans mon éducation laborieuse. Les années ont passé. Mon père, grand spécialiste des plantes vivaces, a délaissé quelque peu le jardin d’ornement pour une nouvelle passion : le potager et ses « obscures » variétés. La bibliothèque familiale déborde toujours autant d’ouvrages savants sur le sujet et moi, je suis l’éternel ignare, ne faisant pas la différence entre un cerisier du Japon et un pied de tomates.

Mon inculture jardinière que l’on croyait définitive vient pourtant de connaître un heureux revirement. Je me suis régalé à la lecture des  Bonnes feuilles du Jardin des Plantes, une anthologie présentée par Philippe Taquet, membre de l’Institut, qui court de Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon. Je ne sais si c’est la splendide couverture verdoyante, sa maquette aérée ou le choix judicieux des auteurs qui m’ont captivé, mais assurément, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Jusqu’alors, le Jardin des Plantes indiquait pour tout natif du Berry, son arrivée à Paris et la vision quelque peu effrayante d’un Mammouth dans le prolongement de la Gare d’Austerlitz. Rien de très engageant.

Ce recueil de textes commentés s’intéresse en fait autant aux allées du Jardin qu’aux arcanes du Muséum national d’Histoire naturelle. Il y est autant question des carrés de la perspective (480 mètres sur 2,5 hectares) bordés par des platanes que de la Ménagerie, des Galeries ou des illustres scientifiques qui ont fait le renommée du lieu et, par ricochet, celle de la France. Ce jardin royal des plantes médicinales créé sous Louis XIII va devenir au XVIIIème siècle un haut-lieu scientifique à la gloire de Buffon, Cuvier, Jussieu, Lamarck et Bernardin de Saint-Pierre. Cette anthologie dévoile une autre facette du Jardin, celle d’une terre d’inspiration pour bon nombre d’artistes et de philosophes. Sur cet espace fertile à l’imaginaire, aux souvenirs et aux émotions, les écrivains ont posé leur plume.

Victor Hugo vantait le génie de Buffon dans son poème du Jardin des Plantes et invitait son petit-fils, Georges, à venir voir la ménagerie. Un voyage intra-muros des plus déroutants : « Sans sortir de Lutèce, allons en Assyrie, Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou ». Balzac honorait Cuvier en se demandant s’il n’était pas « le plus grand poète de notre siècle ? ». Les témoignages d’Alfred de Musset, Jules Verne, Rousseau, Proust, Zola ou Sainte-Beuve redonnent des couleurs à cet endroit. Barbey d’Aurevilly, dans sa nouvelle « Le Bonheur dans le crime », comparait la rivalité entre une élégante visiteuse et une panthère. Dans ce face-à-face, « la formidable bête outragée avait rouvert les yeux, affreusement dilatés, et ses naseaux, froncés vibraient encore… » écrit-il. Léon-Paul Fargue, l’infatigable piéton, s’extasiait dans la galerie de la paléontologie : « Moi et quelques autres nous restons là, devant le Diplodocus, à rêver à la taille des herbes qu’il foulait, à la quantité de l’oxygène tout frais dont il se gonflait comme un zeppelin ». Jacques Perret se faisait botaniste : « Nous avons là l’espace vert le plus intensément botanique, le plus pittoresque et précieux de tout Paris sinon le plus secret car il est dans son ravin à la merci des regards plongeants ». Alexandre Vialatte confirmait cet engouement qualifiant le jardin des Plantes de « musée du monde » et de « boudoir de l’histoire naturelle ».

Papa, c’est promis, ce week-end, je visite le Jardin des Plantes !  

Les Bonnes feuilles du Jardin des Plantes – De Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon – Une anthologie par Philippe Taquet, membre de l’Institut en collaboration avec Geneviève Boulinier et Anne-Roussel-Versini – Editions Artlys

*Photo : Bruce Yuan-Yue B/SUPERSTOCK/SIPASUPERSTOCK 45068283_000001.

Fantômas, méchamment bien !

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« Il y a des héros en bien comme en mal », remarquait La Rochefoucauld dans ses Maximes. Fantômas, génie du mal protéiforme, en est la parfaite illustration. Cent ans après sa naissance, la créature de Marcel Souvestre et Pierre Allain voit ses aventures rééditées. Souvestre, mondain, avocat mais aussi garagiste et journaliste à L’Auto, y embaucha Allain, fils de médecin renié par sa famille parce qu’il voulait devenir… journaliste ![access capability= »lire_inedits »]

Et, après la rédaction de 32 aventures écrites à quatre mains, à la mort de Pierre Souvestre, Allain épousa sa femme pour continuer seul le feuilleton. Si nous donnons ces précisions biographiques, c’est qu’elles apportent un éclairage indirect sur la spécificité de Fantômas. Si Fantômas fascine, dans la société encore cloisonnée de cette France d’avant la guerre de 14, c’est parce qu’il évolue dans tous les milieux, utilise les machines les plus modernes comme l’automobile, se déguise des manières les plus surprenantes, se fait le prestidigitateur de son propre corps, bref parce qu’il est proprement insaisissable. Et puis, bien entendu, il y a le thème du double, omniprésent dans ses aventures. Thème aussi subversif que romanesque, surtout dans l’ultime épisode, quand on découvre avec l’inspecteur Juve, ennemi juré du criminel, que celui-ci n’est autre que son frère jumeau. Encore une fois, le bien et le mal, ici, se ressemblent dangereusement, jusqu’à se confondre.

Divertissement, bien sûr. Pourtant, derrière les péripéties joyeusement aberrantes de Fantômas se cache une représentation inquiète du monde, comme si une obscure prescience du carnage à venir courait d’une page l’autre. Il est question du naufrage du Titanic en 1912, événement dans lequel Jünger voyait la naissance du XXe siècle. Pour Cendrars, Fantômas était carrément « L’Énéide des temps modernes », Apollinaire y lut « un extraordinaire roman fleuve plein de vie et d’imagination », tandis que les surréalistes s’emparaient de cette mythologie contemporaine qui refusait l’ordre établi dans une atmosphère étrangement onirique. Robert Desnos écrivit même une célèbre Complainte de Fantômas − « Écoutez… Faites silence… / La triste énumération / De tous les forfaits sans nom, / Des tortures, des violences / Toujours impunis, hélas ! / Du criminel Fantômas »

− mise en musique par Kurt Weill. Fantômas sait d’emblée s’emparer de tous les médias de son temps pour se faire connaître.

Il apparaît d’abord dans des fascicules vendus 65 centimes, type roman-feuilleton, qui atteignent des tirages faramineux. Puis, très vite, ses aventures sont mises en scène dans les films de Louis Feuillade. Il reste, encore aujourd’hui, malgré son côté vintage, une figure de ralliement pour tous les amants du négatif, comme le furent les situationnistes et leur parolier, un certain Guy Debord :

Une explosion fantastique

N’en a pas laissé une brique.

On crut qu’c’était Fantômas,

Mais c’était la lutte des classes.[/access]

Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas, tomes 1 et 2, Bouquins/ Robert Laffont.


	            

L’art avec modération?

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exposition fondation ricard

exposition fondation ricard

Chaque année, le Prix de la Fondation d’entreprise Ricard récompense un « jeune artiste » promis ensuite à une belle carrière internationale, comme en témoignent les lauréats des années précédentes. Yann Chateigné a sélectionné pour cette édition huit artistes dont les œuvres sont liées, selon le commissaire d’exposition, par la primauté du geste artistique sur tout discours théorique. On connaîtra le nom du lauréat pour ce 15ème Prix le 26 octobre, date judicieusement choisie au moment de la FIAC.

L’exposition emprunte son titre à un livre de Marguerite Duras publié en 1987, dans lequel elle tentait d’approcher les objets et le réel à travers cette écriture blanche  qui caractérisait son style.

On l’aura compris, les artistes placés sous ce patronage appartiennent pour la plupart au courant minimaliste, et tous puisent en tout cas dans les gestes même pour nourrir leur art. Cette démarche apparaît avec évidence chez Binet, qui a travaillé certains murs de la Fondation avec de la peinture, des coups de scie et du crayon pour créer une ligne d’horizon qui court sur les murs jusqu’à un tableau grand format. Les ratages visibles font partie de l’œuvre qui génère ainsi son propre environnement.

De même deux des artistes récupèrent les matériaux d’expositions passées pour les assembler, chacun à sa manière : Mesquita soude des tubes d’acier et les relie ici à une boîte qui évoque un cercueil, ou elle dissémine des vêtements usés sur des tubes en métal. Ces installations censées évoquer un réseau déshumanisé ont un petit air de déjà vu… Barbier Bouvet, lui, a trouvé des tringles et des tissus blancs dans les réserves de la Fondation et les a transformés en rideaux à l’entrée de l’exposition, mais les visiteurs ne savent pas d’emblée qu’il s’agit d’œuvres. Ses « poubelles » placées dans les coins des salles d’exposition semblent elles aussi faire partie du mobilier de la Fondation, c’est d’ailleurs le but recherché…

Le commissaire d’exposition insiste par ailleurs sur l’aspect scénographique et théâtral des œuvres, car elles occupent effectivement l’espace à la manière d’éléments de décor. Reynaud Dewar a par exemple disposé des panneaux de tissus colorés en partie délavés à divers endroits de la première salle, et elle présente en complément un lit dont le matelas est creusé d’une flaque bouillonnante d’encre noire. Les taches qui maculent le parquet alentour sont une allusion au colonialisme, mais le visiteur retient surtout l’aspect visuel. Les sculptures paravents de Quenum relèvent également du décor théâtral avec leurs silhouettes esquissées et leurs blocs géométriques : on se demande si ces œuvres dépassent vraiment le simple statut scénographique. Dans cette sélection, une des œuvres détonne, c’est la série de têtes sculptées de Singh dont on comprend mal le lien avec le reste de l’exposition. Ces têtes ressemblent surtout à de mauvaises copies de celles du sculpteur allemand  Messerschmidt : « l’humour » semble avoir primé sur le geste artistique.

Dans la dernière salle on peut contempler les « traces » de deux performances passées, celle de Cecchetti et celle de Valenza. Le premier joue sur la matérialité des performances et ici en l’occurrence le visiteur voit des arabesques violettes sur un mur blanc : il apprend en lisant le guide qu’il s’agit de purée de mûres et de pêches… Il faudrait avoir assisté à la performance pour comprendre ! Valenza au contraire accumule les outils de sa performance qui s’affichent sur les murs et au milieu de la salle sous forme d’installation. Un écran diffuse en continu ladite performance où se mêlent poésie, pseudo dialogues, masques, sangles, matériel médical…Le son de cette vidéo s’impose d’ailleurs désagréablement dans toute l’exposition, et confirme que l’on est ici loin du minimalisme.

Malgré le parti pris de limiter le discours théorique, cette exposition semble au contraire le décupler : dans le livre catalogue qui accompagne la sélection se déploie un abondant discours critique autour des œuvres et du livre de Duras. Les pièces présentées pour le Prix engendrent donc de la parole car on voit l’œuvre finie et non le geste à son origine : ce geste peut à la rigueur se dire ou s’écrire comme  Duras tenta de le faire pour l’écriture. De cette exposition où la parole critique prime souvent sur la création on retiendra surtout le travail de Binet, sobre et cohérent…

La Vie matérielle, sélection pour le 15ème Prix de la Fondation d’entreprise Ricard

Fondation Ricard (Paris 1er), jusqu’au 2 novembre 2013.

*Photo: vue d’exposition La vie matérielle, à la Fondation Ricard

Et nous prendrons le chemin des morts…

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le chemin des morts sureau

le chemin des morts sureau Si vous lisez Le chemin des morts de François Sureau, cela vous prendra à peine une heure. Mais vous risquez fort de vous souvenir très longtemps de cette heure-là. Ce court récit qui ne lève jamais le ton, qui s’efforce à une objectivité calme et secrètement désespérée, servie par une syntaxe impeccable, nous renvoie tous à quelque chose de secret et douloureux qu’on appelle la culpabilité, de celle qui à défaut de nous hanter et de nous détruire -car nous ne sommes plus des héros de tragédie même quand nous en vivons une-, reste cependant dans notre vie comme un soleil noir qu’on ne peut regarder en face.

Nous sommes à l’orée des années 80. François Sureau vient d’entrer au Conseil d’Etat « en qualité d’auditeur de deuxième classe ». Il travaille alors à l’OFPRA où il est chargé de statuer en commission sur le sort des demandeurs d’asile et des réfugiés : « A l’époque, c’était très artisanal. Il y avait deux ou trois mille demandes par an, quand il y en a aujourd’hui plus de trente mille. » Parmi ces réfugiés, des Basques espagnols. Le gouvernement français, estimant que le retour de la démocratie en Espagne, ne signifie plus pour ces gens-là la peine de mort, décide de réexaminer les dossiers.

François Sureau, haut fonctionnaire consciencieux est passionné par son travail et éprouve une certaine admiration pour ses supérieurs dont beaucoup ont de glorieux passés de résistants comme son chef direct, Georges Dreyfus, « déchu de la nationalité française en 1940 parce que, se trouvant à Londres en 1940, il s’était immédiatement engagé dans les Forces Françaises Libres. »

La plupart du temps, après les auditions des demandeurs et les délibérations, Sureau a l’impression de dire le droit tel qu’il doit être dit. Le soir, redevenu jeune homme littéraire, il se promène dans Paris sur les traces de la Nadja d’André Breton et à ses rares moments de retour sur soi, contemple le nuit qui tombe sur la ville en songeant à son époque : « Je ne craignais rien. J’écoutais ces radios libres qu’un gouvernement bien pourvu en vieux staliniens venait d’autoriser. Je préparais mes premiers rapports en compagnie de Percy Sledge et de la musique tintinnabulante et mexicaine qui accompagnait, à la télévision, la publicité pour les cafés Jacques Vabre et qu’il m’arrive encore de fredonner. Les années 80 entre deux mondes. Et moi aussi. »

Cette sérénité va se briser avec le cas d’Ibbarategui. Instituteur, membre de l’ETA, il avait participé en 68 à l’assassinat d’un commissaire de police tortionnaire. L’année suivante, refusant définitivement toute action directe, Ibbarategui avait obtenu en France le statut de réfugié politique, choisissant le silence, sauf au moment de l’assassinat de Carrero Blanco, le dauphin de Franco où il condamna cet attentat, ce qui jeta le trouble dans les milieux basques exilés.

Quand Ibbarategui passe devant la commission où officie Sureau, il est très digne et explique que le renvoyer en Espagne signifie pour lui la mort, les polices parallèles comme le Gal continuant à éliminer les anciens membres de la lutte armée contre le franquisme. Malgré cela, Ibbarategui est renvoyé en Espagne et quelques temps après, Sureau apprend dans un entrefilet de Libé, son exécution à Pampelune.

« Trente ans ont passé, note Sureau. J’ai mené ma vie d’homme. J’ai payé mon dû. Le souvenir d’Ibbarategui ne m’a jamais laissé en repos. Il n’est pas passé un jour sans que je le revoie devant nous, rue de  la Verrerie, sans que j’entende cette voix sèche qui parlait notre langue et nous condamnait. »

Il y aurait sans doute un moyen d’échapper à cette culpabilité mais ce moyen Sureau sait qu’il ne le trouvera pas, même en retournant sur les lieux où vécut Ibbarategui. Ce serait  de trouver le chemin des morts qui donne son titre à ce récit poignant. Le chemin des morts, dans la tradition basque, c’est le chemin secret que chaque famille emprunte dans un village pour aller porter un des siens au cimetière. Peut-être que là, en croisant le cortège funèbre égaré dans le Temps, Sureau  obtiendrait, à défaut d’une absolution au moins une ébauche d’apaisement. Mais, en matière de mémoire douloureuse, comme l’écrivain le dit lui-même avec la concision de nos grands moralistes du XVIIème siècle,  « la faute a des pouvoirs que l’amour n’a pas. »

Le chemin des morts de François Sureau (Gallimard)

*Photo: GILE MICHEL/SIPA 00630284_000039.

Réforme Peillon : la déscolarisation de l’école

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vincent peillon rythmes scolaires

vincent peillon rythmes scolaires

L’école française est déjà bien malade de ses réformes passées, mais de celle-ci, elle ne pourra sans doute pas se remettre.

La réforme dite des rythmes scolaires est rejetée massivement par les parents, les enseignants en poste et les élus locaux, de droite comme de gauche. Avec raison.

La responsabilité individuelle du ministre est mise en avant, son passage en force, la forme brutale et improvisée, trop rapide, le manque de financement… On lui demande de lever le pied, de donner des délais, de mieux financer. Mais personne, ni les syndicats qui en sont les inspirateurs, ni les politiques qui soutiennent ce ministre-ci ou bien son prédécesseur qui préparait la même réforme, n’en tire la conclusion qui s’impose : le retrait de ce texte calamiteux.

Au-delà de la forme, bâclée et brouillonne, c’est le fond de cette réforme qui la rend impossible : cette réforme scolaire lutte contre l’école elle-même.

En effet, et je ne sais pas si le ministre en a même conscience, cette réforme s’attaque de front à l’Instruction. Elle prétend remplacer les sages et patientes heures de lecture et de calcul par des « ateliers » d’activités de colonies de vacances, ou bien de didactique municipale sur le tri des déchets. Tous les décideurs ont semblé penser, une fois de plus, que n’importe quelle activité ludique, n’importe quel parc de loisirs, apporterait plus de bonheur, et donc plus de progrès intellectuel et moral à l’ « Enfant ». L’école scolaire, le temps exigeant qu’on y passe, et leur cortège de lectures, de dictées, de tables de multiplication, et même de notes quelquefois sévères, seraient directement la cause de l’ « Échec Scolaire ». Un peu comme si le dentiste était la cause des caries. Alors, depuis quarante ans maintenant, tout le personnel non enseignant du ministère et de ses syndicats, tous les idéologues de l’éducation, les pédagogues et les sociologues, et finalement les enseignants en poste plus ou moins persuadés par leur propagande, tout le monde essaie, sans en avoir vraiment conscience, de supprimer l’école dans l’école. C’est  la quadrature du cercle. Imaginez un terrain de foot où personne n’a plus vraiment le droit de marquer des buts … Eh, bien c’est l’école d’aujourd’hui, prônée sans dictées, sans lecture alphabétique, sans écriture des lettres en maternelle, sans notes, sans calcul mental … Toutes activités scolaires que beaucoup d’enseignants ont pratiqué malgré tout, parce que c’est tout simplement le plus nécessaire et le plus simple …

Et voici que tout à coup, parce que les enseignants n’étaient pas encore assez ludiques, on charge des animateurs plus ou moins dévoués, de pratiquer à leur place, aux heures scolaires de l’an dernier, dans les classes, en en chassant le maître qui y restait pour préparer l’école du lendemain, des « ateliers » d’art de rue ou d’autres activités hurlantes et débridées, aux dépens des bibliothèques, affichages, coins-sciences et autres coins-lecture si soigneusement fabriqués par les instituteurs. C’est une sorte de Disneyland pauvrement improvisé qui entendrait dépasser Marcel Camus.

Les animateurs sont débordés, les enfants sont exténués de bruit et d’excitation stérile, les enseignants se sentent « virés » de leur classe et de leur légitimité, leurs élèves sont devenus encore plus incontrôlables et les petits de maternelle souffrent très évidemment. Les directeurs d’école passent des heures à l’organisation de listes et d’appels tellement infinis qu’il n’est pas rare qu’une petite fille ou deux soient relâchées à la rue par accident ; quand cette remise à la rue n’est pas directement imposée aux parents même pas rentrés du travail … Les parents affolés courent de-ci, de-là, après des enfants aux horaires scolaires variables ; ils essaient de trouver des arrangements impossibles avec leurs employeurs … Certains –en particulier des enseignants-parents-, cherchent déjà une école privée qui pourrait échapper à ces rythmes infernaux. Et tout ceci pour un coût supplémentaire très lourd, qui sera à terme entièrement à la charge des communes ?

C’est une gabegie, un cirque dangereux et insensé, organisé par idéologie, seulement pour soutenir un ministre qui n’a absolument aucune idée des besoins réels des écoles, qui n’a aucune analyse de ce qui s’y passe, qui a même baptisé « refondation » sa médiocre loi de continuation de ce que l’Éducation Nationale subit de pire depuis quarante ans : la dé-scolarisation de l’école.

Il ne suffit pas d’être socialiste pour réussir à faire tourner cette maison du diable qu’est devenue l’Education Nationale. Il y faut une analyse réaliste et un projet de remise au travail efficace, qui de toute évidence manquent à ce ministre-ci comme elles manquaient à son prédécesseur.

L’Ecole Française n’a pas besoin de réformes sans buts, elle a besoin, grand besoin, urgent besoin, de méthodes de lecture alphabétiques, de calcul mental et de dictées, d’écriture des lettres une à une en maternelle … et d’une méthode générale de recherche d’efficacité qui ne peut passer que par la responsabilisation individuelle –et la liberté pédagogique qui va avec– de chaque enseignant, et plus encore de chaque directeur d’école. Il faut réhabiliter l’Instruction Publique, avant que l’Éducation Nationale ne la vide de son sang. Il faut retirer ce texte. Les considérations politiciennes, les carrières politiques, ou les blessures d’amour-propre ministériel ne pèsent rien devant l’intérêt de nos enfants. Abroger, retirer, annuler, sortir de ce bourbier … Voilà ce qu’il faut faire maintenant, le plus proprement possible.

*Photo: G. Varela/20 Minutes/SIPA 00666461_000021

Le choc des multiculturalismes

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multiculturalisme republique communaute

multiculturalisme republique communaute

Au début du siècle dernier, Léon Blum défendait la colonisation en invoquant « le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture »[1. Discours du 9 juillet 1925 à la Chambre des députés.], quand son ennemi invétéré, le député d’Action française Léon Daudet, ironisait sur le fardeau de l’homme blanc : « Il est comique de songer que les colonisateurs prétendent apporter le progrès à des populations raffinées, comme celles de l’Indochine par exemple, où les usages de politesse sont infiniment supérieurs à ceux de l’Occident… »[2. Le Stupide XIXe siècle, 1922. Merci à Olivier François d’avoir exhumé cette pépite.]

Aujourd’hui comme hier, on perdrait son latin à démêler des positions de droite et de gauche face à la sacrosainte « diversité » culturelle du monde, dont la société française est désormais le reflet.[access capability= »lire_inedits »] Entre les multiculti purs et durs et les républicains radicaux, il y a une troisième voie, qui permet de concilier les contraires. Pour y voir plus clair, il faut passer en revue les forces intellectuelles en présence.

Le multiculturalisme politique a rarement le triomphe modeste : la reconnaissance institutionnelle accordée à une communauté – régionale, religieuse, ethnique, sexuelle – ne met pas fin aux revendications mais, bien au contraire, appelle de nouvelles demandes d’extension immédiate des « droits ». « Horreur, malheur, communautarisme ! », se désolent en écho les républicains ulcérés ou angoissés par les progrès incessants de l’hydre multicu et de son cortège de passe-droits identitaires.

Sous les cieux français, la passion pour l’égalité nourrit en effet un certain culte de l’unité nationale, que la Révolution française a radicalisé en interdisant toute corporation, association et autre sous-groupe menaçant l’indivisibilité du corps politique (loi Le Chapelier, 1791). Des figures intellectuelles aussi estimables qu’Alain Finkielkraut, Régis Debray, Max Gallo et Dominique Schnapper entretiennent le mythe républicain d’une communauté des citoyens dépassant les allégeances spirituelles et philosophiques des individus qui la composent. Dans l’imaginaire républicain, les membres de la communauté politique cantonnent l’expression de leur appartenance ethnique ou culturelle à la sphère privée. D’où l’interdiction du port du voile à l’école, ou encore le refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales, deux articles logiquement placés en tête de gondole par le camp d’en face au nom du droit à la différence, voire du sens de l’Histoire, supposé, selon certains, déboucher sur le dépérissement ultime de la différence sous la forme du métissage généralisé.

Pour pimenter le tout, il existe aux marges – pour l’instant – du débat public un troisième camp qui se veut à la fois républicain et multiculturaliste. Certains universitaires osent même se dire multiculturalistes parce que républicains. Ainsi de Sophie Guérard de Latour, brillante exégète des néo-républicains anglo-saxons Skinner, Pocock et Pettit, lesquels se réclament bien plus de Machiavel que de Michelet.

À rebours des libéraux, la grande famille des républicains ne postule pas l’existence d’un individu désincarné qui chercherait une définition neutre de la Justice, indépendamment de ses options philosophiques ou spirituelles.

Mais les républicains civiques français et les néo-républicains à la Philip Pettit se querellent sur les voies de l’insertion du citoyen dans la République. Les premiers promeuvent l’assimilation du legs culturel et historique de la nation par l’individu et tentent de conjurer  d’éventuels périls « communautaristes ». Philip Pettit ,et ses émules considèrent au contraire que la République devrait donner vie à ses principes fondateurs que sont la liberté et l’égalité en offrant aux citoyens la possibilité de traduire leurs revendications catégorielles en demandes politiques. Pour Sophie Guérard de Latour[3. Sophie Guérard de Latour, « Le multiculturalisme, un projet républicain ? », Congrès de l’AFSP, 2013.], s’il est légitime de s’émouvoir du port du voile à l’école au nom d’idéaux politiques tels que la liberté de conscience et l’égalité entre les sexes, cantonner la lutte contre le sexisme à ses manifestations musulmanes stigmatiserait injustement une minorité. Comme quoi, les républicains multicu sont surtout multicu !

S’il est des républicains bizarres, il y a aussi des dissidents dans la galaxie multicu. Ainsi, ceux qu’on appelle en Amérique du Nord « communautariens » présument que l’individu se construit en se prononçant sur une définition du Bien en fonction des croyances et convictions qui font pleinement partie de son identité. En clair, une démocratie raisonnable ne demande pas à un maire catholique pratiquant de célébrer un mariage homosexuel, ou à un procureur abolitionniste de requérir la peine de mort. Les communautariens veillent néanmoins à éviter la dérive d’une assignation identitaire du citoyen enfermé dans « sa » communauté. « Le droit à la différence n’est pas le devoir d’appartenance », explique l’intellectuel antilibéral Alain de Benoist[4. Figure tutélaire du Grece et de la Nouvelle Droite dans les années post-1968. Il est progressivement passé de l’ethnodifférentialisme au multiculturalisme. Les citations sont extraites d’un entretien avec votre serviteur.]. « Chaque sujet a droit à sa culture, aucune culture n’a de droit sur le sujet », renchérit- il en citant le régionaliste occitan Robert Lafont.

Pour ma part, je pense avec Charles Taylor et Willy Kimlicka[5. Nés respectivement en 1931 et 1962, ces deux philosophes canadiens s’appliquent à théoriser les droits des minorités culturelles sans remettre en cause les libertés fondamentales de l’individu.] que le groupe culturel peut être un instrument d’émancipation de l’individu. À la condition expresse qu’une loi unique s’applique à l’ensemble des citoyens.

Les accommodements raisonnables ne valent que s’ils sont réellement raisonnables : l’égalité reste première, et le principe de différence second. Que des étudiantes majeures portent le voile à la fac ne me dérange pas. La burqa, elle, est déraisonnable parce que dépersonnalisante, et doit donc rester interdite dans l’espace public.

Aujourd’hui, la question est sans doute moins celle du cadre – républicain pondéré ou multiculturaliste négocié – que de ce qu’il est supposé encadrer. À l’heure où plus rien ne semble cimenter notre société, hormis nos droits fondamentaux, existe-t-il encore une culture majoritaire que nous devrions, au choix, imposer ou faire cohabiter avec les identités minoritaires ? Le communautarisme catholique, que l’on a vu émerger pendant la Manif pour tous, tente de combler ce vide intersidéral, mais la question reste entière. Après tout, qu’importe le flacon, si nous retrouvons une certaine ivresse collective…[/access]

*Photo : Singapore Youth Olympic Games 2010.

Commentaires déplacés sur une récente expulsion

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Léonarda n’est pas Anne Frank.
Hollande n’est pas Pétain.
Valls n’est pas Bousquet.
Par contre, ceux qui parlent de rafles sont ignorants ou ignobles.
Les lycéens, eux au moins, ont une excuse : il fait un temps à manif, juste avant les vacances, et sous la gauche les prétextes se font rares.
Mais les adultes qui crient au nazisme, savent-ils qu’ils banalisent la déportation vers la mort ?

L’homme, cette brute

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fessee homme genre

fessee homme genre

Un homme a été condamné par la cour d’assises du Val-de-Marne à trois ans de prison ferme pour avoir violé son épouse. Un autre à 500 euros d’amendes, et 150 euros de dommages à la mère pour préjudice moral, parce qu’il avait fessé cul nu son fils de neuf ans dans la rue.

Épisodes répréhensible pour le premier, anecdotique pour le second, ils révèlent bien entendu la lutte continue de cette société contre le pouvoir brutal, forcément brutal, de l’homme en tant que vir. Cela est connu.

Mais plus profondément, plus gravement peut-être ils signent la mort du féminisme première manière, celui qui comptait faire des femmes – voire des enfants – des hommes comme les autres. Que nous dit par exemple cette pauvre épouse violée par son mari un soir de beuverie, après qu’il l’a gentiment tabassée ? « Je ne pouvais pas me défendre. » Ah bon, pourquoi ? Ce type de phrase, où l’intériorisation de la domination est assez claire pour qu’on la juge réactionnaire, devrait être interdite, ou du moins condamnable. Dans le meilleur des mondes féministes. Parce qu’elle prouve trop qu’ON n’a pas réussi de faire des femmes, malgré quarante ans d’efforts, des mâles alpha. Bizarre. Ce n’est pas qu’on ait manqué de volonté ni de moyens pourtant. Par exemple, moi-même qui suis le géniteur – je n’ose dire le père – de trois lardons sympathiquement pénibles dont une fille, ou ce qui y ressemble, je n’interviens plus depuis longtemps lorsqu’elle en vient aux mains avec l’un de ses frères, d’autant qu’elle est à demi avantagée puisqu’elle est plus âgée que l’un d’eux. Je la regarde paisiblement – tout juste si je ne fume pas la pipe au coin du feu en feuilletant le cahier trans-pornochic de Libé – se faire massacrer en espérant qu’un jour, l’un de ces lendemains qui chanteront, elle devienne enfin un homme ma fille. Enfin, j’exagère, ça c’était avant.

Avant que j’entende parler, bien tardivement j’avoue, du deuxième féminisme, comme il y a un deuxième Wittgenstein[1. Oui, deuxième et pas second, parce qu’il y en a aussi un troisième. Note à l’usage des emmerdeurs.] qu’on appelle, je vous le donne dans le mille, genre, gender, ou un truc comme ça. C’est vraiment pas bête, cette innovation de la section R&D des facultés américaines en sciences sociales. Plutôt que de faire de ma fille un homme, je vais faire de mes fils des gonzesses. Ce qui est beaucoup plus simple, finalement, outre que cela évite à ma rejetonne de venir à l’école avec une tronche d’Huckleberry Finn après un naufrage sur le Mississippi. Plus simple parce que mes enfants avec quelque chose entre les jambes seraient prêts à donner leur dernier Pokémon pour qu’on les débarrasse de cette distinction bourgeoise des sexes qui les empêche de jouer tranquillement au docteur avec les autres enfants à barrettes dans les cheveux et jupes autour de la taille. Pas plus tard qu’hier soir, mon dernier fils me demandait justement si on ne pouvait pas être garçon et fille en même temps. Oh, le bon enfant ! Tout juste si je n’allais pas éructer de joie devant cette percée de l’humanité. Cent mille ans de culture hétéro-chais pas quoi qui s’écroulaient devant moi ! Judith Butler au Panthéon ! Le diable existait ! Alléluia  et autres Azraël !

Las. Je ne tardais pas à comprendre qu’il voulait seulement prendre son bain avec sa sœur pour lui montrer son zgueg. Sic transit gloria mundi.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00667503_000003.