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Algérie : Le dernier round de Bouteflika

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algerie said bouteflika

C’est dans une atmosphère de fin de règne que l’élection présidentielle devrait se dérouler le 17 avril en Algérie. En campagne à Oran, le premier ministre Abdelmalek Sellal a annoncé samedi, sans rire, la candidature de Abdelaziz Bouteflika, 77 ans en mars, au pouvoir depuis 1999 : « La décision de Bouteflika de se porter candidat a été prise sur l’insistance du peuple et à l’issue d’une profonde réflexion. » Un signe qui ne trompe pas, c’est son frère de vingt ans son cadet, véritable éminence grise du pouvoir, Saïd Bouteflika, qui a déposé son dossier de candidature.

« Ma génération a fait son temps » avait pourtant déclaré lors de son dernier discours public en mai 2012 le président algérien. Les faits lui ont donné raison car depuis, l’agenda du président algérien est avant tout médical. Entre accident vasculaire cérébral et convalescence à Paris, seuls quelques rendez-vous lui sont imposés par un entourage omniprésent. Lequel a décidé de ne pas respecter sa volonté, puisque le président convalescent devra se représenter pour un quatrième mandat de cinq ans. Les marionnettistes qui se disputent les fils de cette présidence de septuagénaires croulants ne sont pas près de lâcher leur jouet.

Mais, en dépit des apparences, le changement de génération annoncé a eu lieu. Seulement, il s’est fait au sein de la fratrie Bouteflika. Comme si la démocratie algérienne hésitait entre la gérontocratie soviétique des années Andropov-Tchernenko et la transition cubaine des frères Castro. S’il finit son quatrième quinquennat, Bouteflika aura 82 ans. Le patron des services (DRS) Mohamed Mediène 79 ans, tout comme le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense le général Ahmed Gaïd Salah. En coulisses ou dans la presse, les appareils de l’Etat profond cachés derrière leurs vieillards respectifs se livrent une guerre féroce: la DRS, le FLN et l’état-major sont à couteaux tirés. C’est sans doute leur incapacité à désigner un candidat commun qui les a poussés à ne pas trancher la question de la succession Boutef’. En attendant, la génération de la guerre d’indépendance reste désespérément aux manettes.

Le clan Bouteflika cherche aussi à se protéger des scandales de corruptionsrévélés par les câbles de WikiLeaks relayés par El Pais. Des enquêtes sur les concessions agricoles, sur l’autoroute Est-Ouest et surtout sur Sonatrach, la compagnie pétrolière nationale et véritable vache laitière de l’État algérien sont en cours. Pour Bernard Bajolet, actuel DGSE et alors ambassadeur à Alger « La corruption, qui remonte jusqu’aux frères de Bouteflika [Saïd et Abdallah], a atteint un nouveau sommet et interfère dans le développement économique ». Bref, pour les Bouteflika, la meilleure façon de maîtriser le processus judiciaire, c’est quand même de rester au pouvoir.

Anticipant le verrouillage de l’élection qui s’annonce (en 2009 déjà, Bouteflika avait été élu au premier tour avec 90% des voix), le Mouvement social pour la paix, parti issu des Frères musulmans, longtemps allié du FLN, a appelé au boycott. De même que le RCD, un parti d’opposition laïc kabyle. Quant au principal syndicat gouvernemental, il a de plus en plus de mal à tenir ses troupes, isolant encore davantage l’Etat-FLN. En Égypte et en Tunisie, les reports de succession à la tête du pouvoir ont eu des conséquences redoutables pour les dictateurs Ben Ali et Moubarak. La corruption  et les luttes d’appareil conjuguées au refus d’intégrer la mouvance islamiste, tout cela a composé un cocktail détonnant. Et redonné une certaine virginité aux barbus.

*Photo : Saïd et Abdelaziz Bouteflika. AP/SIPA. AP21507670_000003.

Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron ?

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Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron  : c’est, en effet, la question. Sur un plan anecdotique, elle est d’actualité puisque Natacha Polony a décidé de quitter au mois de juin ONPC et qu’elle va donc laisser le champ libre à Aymeric Caron.

À moins que Laurent Ruquier ne la remplace par une personnalité qui montrera encore davantage, par contraste, les faiblesses, les banalités ennuyeusement partiales et bêtement progressistes d’Aymeric Caron. Celui-ci n’en revient pas d’avoir ce rôle qui oblige à passer par lui si on est curieux d’écouter les propos du principal invité du samedi soir. Malgré les rires lassants de Laurent Ruquier qui devrait laisser les autres apprécier la portée de ses plaisanteries au lieu de toujours s’en esclaffer par avance.

Sur le fond, Frédéric Taddéï parvenant à garder son calme s’est expliqué une nouvelle fois sur sa conception du débat, ce qu’impliquait, selon lui, la liberté d’expression et sa déontologie de journaliste, qui le conduisait à faire connaître la pensée et les écrits des autres ; sans que lui-même évidemment puisse être assimilé aux positions parfois peu convenues, voire provocatrices de certains de ceux qu’il avait conviés pour traiter de telle ou telle problématique particulière.

C’est le sujet choisi qui rendait nécessaire, au nom du pluralisme intellectuel, la présence de certaines personnalités, aussi peu consensuelles qu’elles soient, et non pas l’appétence immodérée et partiale qu’aurait éprouvée Frédéric Taddéï pour des personnes minoritaires et réprouvées en général par tout ce que notre monde médiatique et politique compte comme parfaits beaux esprits. Donc qu’on entend et voit partout, auxquels on ne coupe pas la parole et qui donnent à chaque émission une touche d’ennui distingué.

En face de Natacha Polony qui faisait ce qu’elle pouvait pour instiller un peu de finesse et d’esprit dans les interrogations et d’Aymeric Caron qui en ahanant s’efforçait de planter de piètres banderilles à l’encontre d’un Taddéï maître de soi et du jeu, une problématique centrale est apparue, si on veut bien éliminer deux joutes périphériques.

On sentait bien que ce n’était pas assez pour Caron d’entendre Taddéï faire part de son peu de sympathie pour les thèses et les provocations de Soral et de Dieudonné parce qu’il se serait retrouvé fort dépourvu dans le procès qu’il cherchait à lui intenter. Il exigeait, par un diktat aussi simpliste que lui-même, que Taddéï, jamais, au grand jamais, ne pût trouver de l’intérêt à ce soufre et à « ces délires » comme il les nommait. À cet ultimatum, Taddéï a échappé avec élégance et Caron est resté coi.

La contextualisation prétendue nécessaire, pour mieux déchiffrer et critiquer les échanges, aussi a donné à rire. Caroline Fourest, qu’on citait et qui avait joué un rôle honteux contre Taddéï, avait déjà dû en rabattre avec les dix minutes que, selon elle, Taddéï aurait octroyées à Hitler dans un débat. Devant l’indignation soulevée par cette bassesse, ces minutes avaient été réduites à six puis à cinq. Encore un peu de temps, et Hitler aurait disparu.

Facile de deviner ce qui se niche au cœur de ce désir superfétatoire d’explication ! Rien de moins que l’infantilisation du citoyen, l’insertion de l’auditeur et du téléspectateur dans un processus préréglé où des panneaux démonstratifs et impérieux viendront par avance départager les bons et les méchants, les salauds et les héros pour qu’à aucun moment on ne puisse être tenté de rendre la vie complexe, de la soupeser dans sa plénitude, ses ambiguïtés et son infinie richesse, la nuit et le jour ne se faisant pas d’ombre mais s’enrichissant l’une et l’autre, par opposition.

On n’a pas besoin d’une démocratie qui se contenterait de nous tracer une route à sens unique avec un code univoque. Et qui nous les imposerait.

Le dialogue entre Taddéï et Caron ne mettait pas aux prises deux conceptions de la morale. Taddéï était sans doute plus indigné que Caron face à certaines aberrations de la parole et de l’écrit puisqu’il n’adoptait pas une posture théâtrale à leur sujet. Son désaccord allait de soi.

Il ne concernait que la manière de traiter ces indésirables et ces trublions. Pour Caron, il s’agissait de les effacer, de les exclure, de ne jamais les inviter même sur des thèmes où leur apport aurait été fondamental. Ils étaient à condamner par principe. D’une certaine manière, le journaliste s’arrogeait droit de vie ou de mort médiatique sur eux et le droit de grâce ne pouvait exister que si quelques kamikazes de la pensée protestaient.

Interdits par Aymeric Caron.

Ou contredits si on suivait la pente de Frédéric Taddéï.

Pour celui-ci, pas d’ostracisme ni d’injonction. Il est le serviteur de l’intensité intellectuelle consubstantielle à tout débat authentique. Ceux qui viennent échanger n’ignorent pas qu’ils pourront tout dire, tout se dire jusqu’à cette limite que la loi impose : au-delà on n’est plus dans la liberté mais dans l’infraction.

Pas une fois, les émissions de Taddéï n’ont dérapé et ne l’ont obligé à intervenir rudement ou même à expulser. Face à la pensée perverse ou fausse, il y aura des paroles qui la contrediront et qui, grâce à cette démarche, donneront son prix à l’émission. Et priveront le mensonge ou l’absurdité de l’aura d’avoir été étouffés.

Une démocratie comblée grâce à la liberté consacrée.

Une démocratie respectée grâce au pluralisme organisé. Le bien, le mal, l’affrontement, la vérité.

Peut-on hésiter un seul instant entre le couperet honteux et peureux de Caron et l’ouverture intelligente et libre de Taddéï ?

Les bovins se rebiffent

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mille vache colere« Tout le monde bouge son boule » ordonne la chanson qui accompagne les étranges manifestants. Une trentaine de vaches tachetées chante et se trémousse  sur le rythme disco de leur tube entraînant (pour continuer la lecture sur cette musique, cliquez ici)

Les passants du Salon de l’agriculture s’arrêtent, étonnés, et regardent défiler ce groupe de vaches masquées. Elles deviennent le centre de l’attention du hall dans lequel elles défilent, fières, la truffe en l’air.

Le « collectif des mille vaches »  gambadait hier, mardi, au salon agricole afin de sensibiliser visiteurs et politiques sur le projet  de la ferme « usine » mené par l’entrepreneur Michel Ramery, dans la Somme. L’idée de l’industriel est de concentrer un millier de vaches dans un même local pour rentabiliser au mieux la production. Le lisier de ce bataillon laitier serait lui-même récupéré et « méthaniser » afin de générer du gaz, par la suite commercialisé.

« Quoi qu’est-ce j’entends ? Tu veux que je vive en usine ? Mais moi j’suis une vache, j’suis pas une machine ! », meugle en cadence le chœur bovin.

L’orchestre produit un effet bœuf. Une maman, poussette et enfants à  la main, s’est joint au cortège débridé. « C’est vraiment très sympathique ! Même si je ne sais pas vraiment de quoi ils parlent ». Les citoyens ne connaissent pas tous le plan industriel de la Somme. Mais les réactions ne manquent pas : « Mille vaches ? Mais c’est beaucoup trop ! Ils sont fous ! ».

Le ton léger de la revendication bovine, chapeauté par la confédération  paysanne, amuse autant le public que ses acteurs qui se sont aussi souvent mobilisés contre l’aéroport des Landes. Certains ont même gardé leur pin’s sous leur pelage noir. « C’est gentil et ludique ici, ça nous change des barricades de Nantes » souffle une vache nommée Pierre-Alain, aux beaux pis roses. Certains groupes présents sont en effet des abonnés de la contestation passive et citoyenne. Outre Novissen et L214, le Collectif des désobéissants milite contre le nucléaire et soutient la cause palestinienne. « Et maintenant les vaches ! » rigole Rémi, représentant des désobéissants. « Nous nous décrivons comme des clowns activistes ». Le ton est décidément posé. L’ancien directeur du site d’exposition de la porte de Versailles est ravi : « Vous dansez ? », conclut-il.

Dans le hall 7, tous ne broutent pas de cette herbe-là. La jeunesse agricole laisse entendre un autre son de cloche : « C’est le système qui veut ça, on est bien obligé de le suivre » explique Anthony, éleveur d’une vingtaine d’années en  Rhônes-Alpes, depuis son stand du CNJA. « Si les pays de l’Est le font et  pas nous,  c’est la mort de l’agriculture française », renchérit son collègue d’Isère, Emmanuel. Un peu plus loin, les étudiants d’Agro Paris-tech , souhaitent avoir le choix : « On n’a pas le droit d’interdire à des gens qui veulent produire plus de le faire. Chacun choisit son modèle. »

« Trop de formations agricoles font la promotion de l’agro-business » précise, comme en réponse, le porte-parole de la confédération paysanne, Laurent Pinatel. « On n’apprend  pas aux jeunes à cultiver autrement. Il faut changer de moule ! » Les paroles de la chanson du jour reviennent en écho : «un truc sympa, un truc agricole, qui pourrait faire école ».

Le troupeau animé, sous ses airs forains, interpellent les politiques sur le projet. « L’ancien ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, s’est prononcé contre. Hollande a confirmé que la ferme litigieuse s’apparentait à une usine, mais après ? », questionne Laurent Pinatel, dépité. « Si on gagne le procès mené contre eux, ce ne sera que grâce à des vices de procédure ». Et pour cause, en ce jour, aucune loi ne limite la production laitière à grande échelle.

Tour de piste final, les manifestants ruminent leur aigreur et reprennent le refrain, une dernière fois, hauts les cœurs : « Mais c’est quoi ce boordel ? C’est juste industriel. Tu veux m’méthaniser, et donc me faire chiiier ».

vache sortie salon*Photo: DR.

Dieudonné : Bouffon, qui t’a fait roi?

dieudonne humour ardisson

Savez-vous qu’entre Louis XIV et Dieudonné M’Bala M’Bala, il existe un point commun ? La tardive naissance du roi, attribuée à la générosité du ciel (peut-être, en fait, à Mazarin) après moult fausses couches de sa mère Anne d’Autriche et malgré la faible puissance sexuelle de son père Louis XIII, fit qu’on le surnomma « Louis Dieudonné ». Le fruit d’une sorte de miracle. L’origine du prénom de l’humoriste iconoclaste tient très probablement à d’autres raisons. Mais pour ce dernier, qui passe auprès d’aucuns pour le roi du rire, nul doute que son prénom l’ait poussé à se vouloir le meilleur. Une sorte de miracle, lui aussi. Le théâtre de la Main d’or serait son Versailles. De là viendraient la superbe du personnage, l’audace de ses transgressions, son charisme bizarre, et finalement son succès. C’est du moins une explication.

Mais il existe entre eux une différence majeure. Au temps de Louis XIV, l’antisémitisme, au sens racial du terme, n’existait pas. On reprochait aux juifs d’être ce qu’ils faisaient, pas de faire ce qu’ils étaient.[access capability= »lire_inedits »] D’être des usuriers, par exemple, parce qu’ils prêtaient à des taux d’usure. Pas de prêter à des taux d’usure par une abjection congénitale. C’est ce qui dresse une limite infinie entre les cruautés de l’opprobre et les passions génocidaires. Entre l’inhumanité d’un crime et un crime contre l’humanité.

Loin de moi l’idée d’accuser l’humoriste d’adorer les chambres à gaz. J’évoque un penchant, rien de plus. La comparaison avec le Grand Siècle fournit cependant l’occasion de remarquer que, s’il avait vécu à l’époque de Louis XIV, Dieudonné aurait eu à pâtir sauvagement de ses saillies. Non pas contre les juifs, mais contre l’État, contre le ministre de l’Intérieur notamment. Quand Bussy-Rabutin, le cousin de Madame de Sévigné, se permit de charrier le monarque dans un petit livre qu’il destinait à ses amis et qui fut publié malgré lui, il se retrouva promptement condamné à l’exil dans sa province. En cas de lèse-majesté, on risquait la roue. Un sacrilège : rire du Roi-Soleil, c’était le bafouer à mort. On ne moque pas impunément le père autocratique.

Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer Le père ayant perdu chez nous sa figure d’autocrate, le président de la République, et plus généralement les représentants de l’État, l’ayant perdue aussi, les humoristes d’aujourd’hui, lorsqu’ils se mêlent de politique, ont pour immense privilège de jouir d’une liberté quasi absolue. Ils y vont fort, pourtant. Et ils font masse, les Dieudonné, les Stéphane Guillon, les Didier Porte, les Nicolas Canteloup, les Anne Roumanoff, les Laurent Gerra, les Jacques Mailhot etc., etc. (les mentionner tous remplirait la place entière de cet article). Mieux : quand on les sanctionne d’une manière ou d’une autre, comme Guillon ou Porte, en les privant du micro par lequel ils piétinent les éminences qui leur déplaisent, leur éviction les hisse sur le pavois. On parle d’eux, on les défend, on les encense. Plus le pouvoir fronce les sourcils, plus leur prestige s’accroît. Ce qui prétend les abattre les élève. Leurs satires les auréolent. Les histrions se métamorphosent en idoles, les bouffons sont devenus les rois : renversement du haut en bas, chute du up au down, en conformité avec Internet et le mouvement de l’hyper-démocratie où chacun se croit, se pense, se veut détenteur des vérités ultimes. Up, down : les humoristes sont réputés artistes, catégorie ouverte aux quatre vents.

Un statut conventionnel qui permet n’importe quoi, n’importe comment. Une arnaque sémantique. Desproges, moquant apparemment les juifs, les taquinait et, les taquinant, condamnait les antisémites parce qu’il avait de l’esprit. Devos jouant sur les mots faisait montre de pertinence. Coluche, sans faire preuve d’esprit, rendait cocasses, en virtuose, des situations ordinaires. À leur façon c’étaient des poètes, à coup sûr des artistes. Sauf exception, les humoristes actuels n’ont aucune poésie et pas du tout d’esprit, mais de l’humour quand ils en ont, ce qui arrive. Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer. Un Ruquier vaut en la matière tous les modèles. Cet homme est un gosier hilare. Il ne rit pas, il éclate au sens propre. À chaque blague, même les plus nulles, il se gondole. Est-il stupide ? Au contraire, c’est du vif-argent. Simplement, comme il reçoit des comiques, il leur manifeste son soutien par des tressaillements pavloviens. Cet agité des zygomatiques est un hôte parfait.

De quoi rient donc nos gais lurons ? Et pourquoi font- ils rire ? Une remarque de Finkielkraut ouvre la voie : « Si ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence. » De fait, cette société éblouie par d’innombrables stars, avide de prosternation devant les lucioles qui brillent au firmament de l’éphémère, ricane à jets continus. Pour se bidonner, tout fait ventre. Le jeunisme constituant sa marque déposée, elle batifole en shorts et jupettes dans les blagues où pointent les références aux fonctions basses, sous la ceinture, friande d’histoires de fèces, de mictions réussies. Sus au génital ! Elle s’y roule, elle s’y vautre. Pas même du grivois, trop allusif, mais du vulgaire bien dense. Bigard, ce graveleux sympathique, fait se tordre l’Hexagone. Ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’aller baiser à Rome l’anneau du pape. Quand les Femen miment dans l’église de la Madeleine l’avortement de Jésus avec un morceau de foie de veau, on a le revers de la même médaille.

Effondrement du sacré, avec pour effets le prosaïsme à poil dur, le refus du sérieux, le déni du tragique. Règne du ludique, du gras. Triomphe du cool, du tutoiement. Joie infantile de la provocation. Plaisir de la connivence entre boutonneux. Jouissance bécasse de la parodie. Inflation de caricatures à gros traits, fusains bâclés, fiel sans fin ni raison. On pouffe, on « tacle ». La simplicité valorisée par les « Guignols » dans l’ambiance basique de Canal+, où le divertissement et la politique se mélangent, illustre cette simplification généralisée des questions de fond que favorise l’image télévisuelle. Talk-shows qui papotent en se poilant. Vidéosphère qui conjugue le goût pour la rigolade et l’engouement pour les jeux. Comme par hasard, la littérature enfantine réduit désormais le langage à sa plus plate expression, verbes systématiquement au présent, lexique rétréci. L’exigence littéraire s’épuise : on avait Mauriac, on a Marc Lévy[1. Voir Le livre et l’éditeur, Éric Vigne, éd. Klincksieck, 2008, remarquable analyse de la marchandisation, par le passage du haut vers le bas, de l’amont à l’aval, en matière de production littéraire.].

À la place de Sartre : Arthur. Au lieu de se creuser les méninges, on se tape sur les cuisses. C’est plus reposant. Il convient de faciliter la compréhension, ce qui appauvrit la pensée tout en rassurant. Ainsi font les humoristes : ils rapetissent. Rire tout le temps de tout abolit le complexe. Abaissement trivial de la fonction critique. En parallèle, l’École se délite. Rien de fortuit dans la coïncidence. La force des mots s’étiole, les drames de l’Histoire se liquéfient, on tourne l’horreur en dérision, on se croit libres, on se marre. Si réellement la France décline, cet affaissement en témoigne.

La politique ayant, à l’instar des enseignants et des policiers, largement perdu de son autorité, elle en conserve encore assez pour qu’on ridiculise ceux qui s’y engagent. On se rappelle Thierry Ardisson, interrogeant Michel Rocard : « Sucer, c’est tromper ? » Le vil exprime le vain. Car Rocard a répondu et, en cela, il est aussi coupable qu’Ardisson de ce qui nous arrive. Si les bouffons sont rois, c’est que les rois acceptent d’être bouffons.

La langue de bois des politiciens ôte à leurs propos presque toute efficience. Presque : ils en gardent juste assez pour qu’on s’en gausse. Ils ne croient plus à ce qu’ils disent, les humoristes le révèlent. Ceux-ci se moquent davantage d’un comédien comme Copé que d’un convaincu comme Chevènement. Aux paroles fausses répond le sarcasme. Pour une bonne part, cette déréalisation du champ politique, concomitante à celle des mots, s’explique par la perte de souveraineté de la nation, par sa perte de substance. Plus de frontières, plus de cadre, plus de sol ferme, plus de bien commun, plus d’idéal : au lieu de quoi, un sentiment d’impuissance. L’Europe est notre horizon, mais c’est un horizon abstrait. Alors les humoristes, ces pourfendeurs à manivelle, ces Voltaire au petit pied, ces Jarry en toc, mettent sur le même plan les acteurs, les chanteurs, les gens de la télé, les politiciens. Dans ce terrain vague du rigolo, plus rien n’a d’importance. C’est un jeu. On se divertit. Pipi- caca, fadaises, imitateurs à foison, béance du jugement, foire du vide. « Vanitas vanitatum », dit l’Écclésiaste.[/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21521251_000001.

Valls/Goasguen : grand guignol à l’Assemblée

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valls goasguen ultragauche

Et c’est reparti pour un tour ! Hier, à l’Assemblée, pendant la passe d’armes Valls/Goasguen, les députés nous ont rejoué le couplet des vierges effarouchées. Cette fois, droite et gauche ne sont pas en reste pour se lancer des procès en non-républicanisme et s’envoyer des torrents d’immondices à la figure, le tout mis en scène dans le pire style pompier.

Claude Goasguen, député-maire du 16e arrondissement de Paris, a tiré le premier en chahutant dans le public, accusant Manuel Valls de complaisance à l’égard des émeutiers nantais du week-end dernier prétendument issus de l’« ultragauche » –  les milieux du renseignement évoquant carrément des « militants situationnistes »[1. La DCRI ignore-t-elle que l’Internationale situationniste (1957-1972) n’a jamais eu aucune vocation militante ? Que cette avant-garde intellectuelle de quelques membres s’est toujours défendu de prêcher une quelconque idéologie, fût-elle baptisée « situationnisme » ? Loin d’être prosélyte, l’I.S n’a été qu’une longue suite d’exclusions. Mouchards, encore un effort pour être crédibles !], vaste blague ! Pour faire bonne figure sur la sécurité, première préoccupation des habitants du 16e majoritairement insensibles à la crise économique mais agacés une fois l’an par les débordements des supporters du PSG, Goasguen a cru bon persifler pendant qu’un de ses collègues interpellait le ministre de l’Intérieur lors des questions au gouvernement. C’est de bonne guerre.

Valls, le clown « blancos » de ce tragi-comique duo, rabaisse alors un peu plus le niveau du débat en rappelant la jeunesse militante très droitière de son contradicteur[2. Goasguen ayant été une groupie de Tixier-Vignancour dans sa jeunesse, beaucoup le croient passé par Occident comme les Madelin, Longuet, Devedjian, et tous les autres ministres qui, c’est bien connu, firent de la France un potentat néo-fasciste dès qu’ils accédèrent aux ors ministériels.] : « Face à l’ultra-gauche, face à l’ultra-droite, face à cette extrême droite, eh bien nous répondons. Monsieur Goasguen, vous en venez, de l’extrême droite, vous savez ce qu’il en est. Nous, nous ne sommes complaisants avec personne, vous, vous l’êtes. » tonne un Valls courroucé, se complaisant dans l’énumération des dégâts provoqués par la Manif pour tous – peut-être un bris de vitre en un an, agrégat de groupes « antirépublicains » que le matamore de la Place Beauvau a juré de combattre comme un seul homme. Indignation surjouée sur les bancs de la droite, l’UMP quitte la séance et exige des excuses. Une scène de grand guignol comme on en a vue cent fois, de mémoire de vingtenaire.

Cette petite troupe de mauvais comédiens ne bénéficie pas du statut d’intermittents du spectacle. Et pour cause : leur jeu déplorable cache de très basses intentions politiciennes. Goasguen compte bien rempiler pour un second mandat de maire du 16e, dans un bastion de l’UMP qui voit proliférer les dissidences de droite à chaque échéance.  Auteuil-Passy, tel est son ghetto. Réapparaître dans l’hémicycle à un mois des municipales, après avoir fait la tournée des marchés du 16e ces derniers temps, voilà une stratégie locale grosse comme une maison. Mais comme disait je ne sais plus quel pied-bot nazi, plus c’est gros, plus ça passe

Rien de nouveau sous le soleil de la gauche vallsienne (non, inutile de crier à l’oxymore…). Après avoir condamné l’antisémitisme et le racisme tout l’hiver, le Sarkozy du PS poursuit sa stratégie d’enfumage : jugez-moi sur mes ennemis, pas sur mon bilan. En bon gardien de l’ordre, Valls nourrit la grande peur des bien-pensants : mouillant la manif pour tous le lundi, tapant sur les antisémites blacks-blancs-beurs le mardi, inventant un péril d’ultragauche tout aussi fantasmatique que le danger fasciste le mercredi. Le complot rouge-brun revient et Sylvain Bourmeau n’est pas content… Bref, au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, Valls se veut au centre du jeu, posant en vigie de l’orthodoxie hollandiste pour mieux occulter ses convictions libérales aussi impopulaires à gauche que dans l’opinion.

Sur l’essentiel, Valls et Goasguen pourraient probablement s’entendre pour appliquer un grand Bing Bang libéral à la France, comme l’espérait Rocard lors du second septennat mitterrandien. Que cela nous plaise ou non, les cultures politiques ont la vie dure. Goasguen libéral-conservateur héraut de la Manif pour tous devenu l’ennemi juré de Valls le social-libéral, on se pince pour y croire. En Italie et en Allemagne, on aurait plutôt imaginé ces deux–là dans un gouvernement de grande coalition, de ceux qui font tomber les masques et révèlent les faux-semblants. Tout compte fait, cette petite scène de ménage sans conséquences prouve au moins une chose : en politique, le mariage n’est pas encore pour tous…

*Photo : M Glasgow.

Ukraine-Hongrie, un match à risques ?

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ukraine hongrie langues

Pays limitrophe de la Hongrie, l’Ukraine fait actuellement la une de la presse hongroise. Car une population magyare y réside depuis le traité de Trianon qui avait, en juin 1920, amputé la Hongrie d’une grande partie de ses territoires et de sa population. On estime aujourd’hui à plus de 150 000 le nombre de ces résidents hungarophones, concentrés près de la frontière dans la région dite subcarpathique du pays. Une  population qui s’était montrée jusque-là plutôt pacifique, voire relativement conciliante, d’autant que les autorités de Kiev lui avaient reconnu l’usage officiel du hongrois au niveau régional.

Et voilà qu’à peine glissé dans sa nouvelle peau, le Parlement de Kiev a aussitôt voté l’abolition de la loi qui protégeait les langues nationales. Une mesure dirigée non pas tant contre les Hongrois que contre la population  russophone qui, avec près de 15 millions de locuteurs, représente entre le quart et le tiers de la popultation totale. Outre les russophones et hungarophones, de nombreuses autres minorités sont concernées, des Biélorusses aux Tatars de Crimée en passant par les Bulgares et autres Moldaves (env. entre 0,3 et 0,6% pour chacune de ces langues). Bref, du monde malgré tout au total…

Voilà qui ne va pas arranger les relations avec une Hongrie dont le Premier Ministre Viktor Orbán affiche ouvertement, et avec morgue, son ouverture sur l’Est et l’Asie pour descendre en flammes l’Europe, le FMI et tous ces voyous de l’Occident pourri.  On a même pu l’entendre sur les antennes de la radio publique hongroise (Kossuth rádió) qualifier de terroristes les manifestants de Kiev et affirmer que la police ukrainienne se trouvait en état de légitime défense…

Mais là n’est pas l’essentiel. Plus que les relations de bon ou de mauvais voisinage, ce qui nous importe est le sort de l’Ukraine. Après tant de sacrifices, il serait vraiment dommage de gâcher une si belle occasion de rabibochage. Je ne suis pas spécialiste de l’Ukraine, mais, résident en Hongrie, je compte de nombreux ressortissants ukrainiens parmi mes amis. Tous de culture et de langue russe. Très attachés à leurs racines, certes, mais ne reniant pas non plus leur citoyenneté ukrainienne. Voire ne portant pas dans leur coeur, loin de là, un Ianoukovitch qu’il avaient honte de voir se prosterner devant un Poutine conquérant. Peut-être ne représentent-ils pas la masse? Je l’ignore.

Toujours est-il que l’abolition de cette loi ne constituait pas la première des priorités. Cette mesure risque purement et simplement de compromettre l’avenir du pays, déjà  en posture bien fragile, en se mettant à dos une part non négligable de la population. Alors que les nouveaux dirigeants en place auraient pu se la concilier.  Voilà un beau gâchis… Qui me rappellerait presque, toutes proportions gardées, l’arrogance des dirigeants hongrois des années 1900 qui se refusaient obstinément à fédérer le royaume face aux minorités (essentiellement roumaines, slovaques et serbes). D’où cette rancoeur qui conduisit le pays à la tragédie de Trianon…

On dit que, située au bord de la faillite, l’Ukraine va faire appel  à l’aide financière de l’Union européenne. Peut-être serait-ce là une occasion de rappeler à ces Messieurs de Kiev la liberté qu’a chacun de s’exprimer dans sa langue maternelle?  J’en doute. Mais après tout, il n’est pas interdit de rêver…

*Photo : Marko Drobnjakovic/AP/SIPA. AP21531399_000001.

À quoi sert la littérature pour enfants ?

tous poil contes

Lisant à ma fille de quatre ans ce classique d’Etienne Morel, La plus mignonne des petites souris, à la lueur de controverses récentes sur le livre jeunesse, je me demandais pourquoi celle-ci aimait tellement cet ouvrage au succès non démenti depuis plus de quarante ans.

J’en rappelle l’étrange synopsis. Une petite souris était si mignonne, et son père en était si fou, qu’il décida qu’elle n’était digne d’épouser que le plus puissant personnage du monde. Il rendit ainsi visite au soleil, puis au nuage capable de cacher le soleil, puis au vent capable de chasser le nuage, puis à la tour capable de résister au vent, puis finalement, au petit souriceau capable de ronger la tour…  lequel accepte immédiatement d’épouser la petite souris (il l’avait repérée depuis le début, le coquin !). Le père, exténué de ses tribulations,  revient à la réalité : car dans la vraie vie, les souris n’épousent pas le soleil, ni les nuages. L’enfant,  tout en adhérant aux délires mégalomanes du père adorateur de sa progéniture, est pleinement  rassuré par l’humilité finale de ce mariage, conforme au « possible ».

Qu’est-ce qu’un enfant ? Un enfant est un ancien bébé, c’est-à-dire un être qui a vu combler le moindre ses besoins en même temps qu’il les manifestait, ou même avant. À deux ans, un enfant  a encore  de sérieuses raisons de  penser qu’il est un être absolument central et tout-puissant. C’est avec la formalisation du langage qu’ il va se heurter à des refus désolants et irritants pour lui. Nous en avons perdu le souvenir, mais les parents savent bien que la troisième année, que les psychologues n’hésitent pas à comparer à l’adolescence, est assez éprouvante pour tout le monde.
Avec l’école, si ce n’est déjà fait chez lui,  l’enfant fait la découverte d’ histoires adaptées à son âge . Elles confrontent le fantasme, l’impossible,  l’illusion, la volonté de puissance, la tyrannie des désirs individuels, à l’inexorable réalité : dans la vraie vie, tout n’est pas possible.  Et ceux qui sont forts sont ceux qui l’ont compris.

Par une judicieuse inversion, ce sont rarement les héros enfantins  de ces histoires qui sont avides de toute-puissance, mais les adultes ou les méchants. Confrontés à leur démesure, les héros sont ceux font preuve de sagesse et d’ingéniosité. Ce principe préside à la totalité des contes de fées.

Prenons Peau d’Âne : ce conte confronte délicatement l’enfant à son réflexe naturel à quatre ou cinq ans, à savoir : « je veux me marier avec Papa ou Maman, parce que je ne veux jamais le quitter ». Dans Peau d’Âne, par pédagogique inversion, cette volonté folle émane précisément du parent, veuf inconsolable qui décide d’épouser sa fille.  Il le peut, car il est roi, garant de l’autorité et tout puissant. Cet inceste, la jeune fille aimante est prête à y consentir. C’est sa marraine, une fée, qui vient l’y soustraire. Dans le film de Jacques Demy, cela nous donne la longue chanson « mon enfant, on n’épouse jamais ses parents ».Par le truchement de la ruse et la magie, l’impossible sera balayé. Peau d’Âne épousera un Prince, ce qui a pour effet de guérir  le Roi de sa folie : il assiste au mariage avec la femme qu’il a rencontrée.

Dans Cendrillon des frères Grimm, autrement plus cruelle que la version qu’en a donnée Perrault, pour chausser l’escarpin magique, la première sœur se tranche le talon, la seconde les orteils. Mais la réalité les rattrape : le Prince qui les accueille au château remarque le flanc sanguinolent de leur monture, ôte l’escarpin,  et constate que « dans la chaussure, il y a du sang partout ». Lors de son mariage, Cendrillon pardonne à ses sœurs,  attitude évangélique qui ne satisfait pas les frères Grimm. Des pigeons surviennent qui leur dévorent les yeux. C’est cruel. Mais il y a derrière cette cruauté une vérité : les sœurs continuaient secrètement à haïr Cendrillon, le pardon était donc indu.

Chaque conte enfantin contient une morale élémentaire qui n’est rien d’autre qu’un apprentissage de la réalité. Le Chat Botté ne fait qu’utiliser avec finesse la vanité du monde pour propulser son maître au sommet de la pyramide sociale. Confronté à un ogre qui a le pouvoir de se changer en n’importe quelle créature, il  émet des doutes sur sa capacité à se transformer en toute petite souris. L’ogre s’empresse, par orgueil, de démontrer que c’est possible … et le chat le croque aussitôt, exploitant la simple réalité :  les chats mangent les souris.

Examinons maintenant cet ouvrage polémique qui fut recommandé, à partir de quatre ans, dans le cadres des fameux « ABCD de l’Egalité » par l’académie de l’Isère , le désormais célébrissime Tous à poil. Nous sommes dans un processus totalement inverse. Rappelons le synopsis : tout le monde se met subitement à poil, parents, policier, voisins, maîtresse d’école. Pourquoi ?  L’explication finale est sobre : tout le monde a envie d’aller prendre un grand bain ensemble, tout nu au même moment et au même endroit. Fin de l’histoire. Qu’en est-il, ici, du rapport classique entre réel et imaginaire ? Il est inversé. Car dans la réalité, les enfants n’ont aucun problème avec la nudité. Ce sont souvent leurs parents qui doivent leur courir après pour leur enfiler un vêtement. À l’âge scolaire, les enfants préfèrent être vêtus, et même commencent à manifester quelques préférences sur leurs vêtements, mais ne sont pas ou peu pudiques. C’est ça,  la réalité.

Et voilà qu’à quatre ans, brutalement, des instituteurs leur proposeraient un irréel inexpliqué et dépourvu de sens : des adultes qui veulent ne plus respecter leurs propres règles et ont subitement très envie de se mettre à poil. C’est, au mieux, sans intérêt, au pire, bien étrange. Que nous disent les auteurs ? Qu’ils avaient envie de rompre avec l’image « complexée » des médias sur la nudité. Or, la réalité, c’est que les médias n’ont aucun complexe avec la nudité, ou alors nous n’avons pas les mêmes… pudibonds médias !  Prétendre que le corps dévêtu ferait l’objet d’un traitement complexé par les médias est un déni de réalité.
La réalité, c’est que les camps de naturistes familiaux existent, que certains en sont adeptes, mais qu’aucun enfant ne vous les réclamera spontanément . Un enfant vous demande d’aller au ski, ou à la mer, ou à Disneyland. Il ne vous demande pas : « oh, emmène-moi dans un endroit où nous ne serons pas obligés de porter des vêtements, avec plein de monde, car j’apprécie la nudité collective ». Ça, c’est précisément une idée d’adulte. L’histoire ne correspond à aucune préoccupation enfantine et à ce titre contredit tous les codes habituels de la littérature de cet âge,  résidant dans l’acceptation du réel, non son déni.

L’incident a provoqué la désolation de professionnels du livre  qui ont même éprouvé, à leur tour, le besoin de poser « tous à poil » pour défendre la liberté créatrice. On a envie de leur dire, puisqu’il est question de nudité, de relire ce conte magnifique d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur. Parce que lorsque le Roi défile nu devant une foule qui feint avec gêne d’admirer ses vêtements invisibles, c’est un petit garçon qui ramène les adultes à la réalité,  en s’écriant, non pas «  Tous à Poil ! » mais : « le Roi est nu ! »

*Photo : MARY EVANS/SIPA. 51004579_000001.

François, pape très catholique

pape francois eglise

L’un des événements notables de l’année 2013 est sans doute  l’élection du pape François et l’extraordinaire engouement qu’elle a aussitôt suscité. À en croire Odon Vallet, il s’agirait déjà du pape le plus populaire de tous les temps. Un sondage BVA, réalisé fin décembre, indiquait ainsi que 85 % des Français en ont une bonne opinion, propor- tion qui s’élève à 94 % chez les catholiques et qui transcende les différences d’âge ou d’orientation politique puisque le souverain pontife rallie 80 % des électeurs de gauche et 75 % des jeunes. Cette formidable popularité a suscité des gloses divergentes : ouverture et simplicité pour les uns, simplification à outrance, reddition en pleine campagne, abandon des fondamentaux pour les autres. Certains s’émerveillent de ce que, à l’encontre de son prédécesseur − ou plutôt de l’image qu’on a voulu en donner −, François fasse montre de simplicité, de modestie, d’ouverture et de compassion. Ses détracteurs, en revanche, accusent le nouveau pape d’accompagner la désintégration graduelle d’un catholicisme en voie de résorption dans le spirituellement correct contre lequel Benoît XVI demeurait arc-bouté. À leurs yeux, François, zélateur d’une Église « cool » et d’une religion de confort, serait en passe d’être le dernier pape : un fournisseur de sparadrap spirituel pour les petits bobos de l’âme moderne. Dans le fond, qu’ils s’en désolent ou s’en réjouissent, tous se rejoignent pour voir en François un pape compassionnel, tolérant – bref, un pape « de gauche ».[access capability= »lire_inedits »]

Deux récents livres d’entre- tiens[1.  Je crois en l’homme. Conversations avec Jorge Bergoglio, Flammarion, avril 2013 ; L’Église que j’espère. Entretien avec le père Spadaro, Flammarion, novembre 2013, dont sont tirées les citations ci-après.] laissent pourtant entrevoir un personnage tout à fait différent. Sur un plan politique, par exemple, on serait tenté de voir en François l’artisan d’une « démonarchisation »de l’Église : lorsqu’il renonce à certains signes de majesté, plaide pour une approche collégiale du pouvoir ecclésiastique ou affirme que « l’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire ». On oublie que, dans le même temps, il assure que les hommes ont plus que jamais besoin d’autorité, récusant ainsi une autogestion, peut- être sympathique mais utopique. Ainsi rappelle-t-il qu’« autorité vient de augere, qui signifie faire croître », ou encore que l’autorité, « si elle est exercée avec justesse, implique de créer un espace pour que la personne puisse évoluer ». À l’inverse, écrit-il, « quand on retire de l’autorité, on retire un espace pour l’évolution ». Bref, le pape n’ignore nullement que, souvent, on réduit la liberté en pensant l’accroître.  On retrouve la même inspiration classique sur le plan dogmatique.

L’Église avait pu laisser croire que la religion se ramenait à une série d’interdits, notamment sexuels. La volonté exprimée par le pape de porter l’accent sur d’autres points et d’affirmer une « hiérarchie des vérités » a pu laisser penser – en particulier à ceux qui le souhaitaient – qu’il entendait transformer le catholicisme de fond en comble. Pourtant, sa vision évolutive du dogme n’a rien à voir avec le « relativisme des valeurs consensualisées » qu’il pourfend avec la même vigueur qu’il s’élève contre le consumérisme spirituel, la privatisation de la foi ou l’« espèce de théisme vague qui mêle le psychologique et le parapsychologique », le New Age, les huiles essentielles et la relaxation. La tolérance n’empêche pas l’intransigeance : les attaques du pape contre la « civilisation du rebut » ne relèvent pas d’un catholicisme revu à la sauce gauchiste mais d’une lecture parfaitement conforme au dogme. Tout se tient : la foi, les valeurs et la civilisation ne sauraient être mises au service de l’homme si elles sont conçues comme jetables, interchangeables et biodégradables…[/access]

De l’Ukraine faisons table rase

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Comme un ultime affront à la nation ukrainienne : Le musée d’Histoire de Kiev a été pillé lors des dernières exactions de la place Maïdan. Des icônes, des porcelaines et des sculptures du XVIIIème siècle, qui illustraient la grandeur du passé de la capitale, ont été dérobées. Policiers et manifestants se renvoient la responsabilité du saccage des reliques. Mais la presse ne s’y est pas attardée. La disparition du chef de l’Etat sonnant le commencement d’une ère nouvelle, les vestiges des temps anciens sont bien peu de choses.

Pourtant, peut-on oublier si rapidement que la patrie ukrainienne renferme un agrégat de velléités nationales ? Que les derniers affrontements ont fait des morts de tous les côtés des barricades ? Que les manifestants pro-européens, les pro-russes, les ultra-nationalistes, les policiers qui se sont retournés contre le pouvoir, ont mené « leur combat » pas « le combat » ?Que les mains des manifestants sont souillées du sang de leurs frères d’hier, de leurs ennemis du jour ?

Les armes à peines lâchées, l’ancien Premier ministre aux nattes éternellement blondes saluait déjà les porteurs de la « victoire ». Tous ensemble, ils sont les « héros de la patrie».

Ioulia Timochenko, libérée de son hôpital carcéral, reprend la parole et son combat pro-européen. Elle, c’est l’histoire commune avec la Russie qu’elle veut zapper. Faire fi de ce lien  c’est piller non pas des objets chargés d’histoire, mais l’Histoire tout court.

Le chenapan au centre

ecole meirieu philippe

Cette semaine, Marianne se fend d’un long article sur « ces enfants qui nous pourrissent la vie ». Et d’évoquer les inévitables anecdotes sur les petits malappris qui renversent les verres de l’apéro entre copains, escagassent les hôtesses de l’air (ou les paisibles voyageurs de TGV), et le « marché » des sales gosses, marché plein de « supernannies » et autres redresseuses de monstres.

Au même moment nous arrivent de Suède des nouvelles revigorantes à l’aube des élections européennes : les Scandinaves ont leur propre épidémie d’enfants-rois, et n’osent plus rien dire à cette marmaille déchaînée; Le mal vient de plus loin — de chez Philippe Meirieu.

Dès 2008, le grand pontife de l’IUFM de Lyon dépeignait, dans une conférence à Neuchâtel, la montée des insolences des moins de seize ans. Et le candidat à la députation / au ministère de l’Education / aux Régionales / au Sénat (rayez les mentions désormais obsolètes) est revenu lui aussi sur le concept.

Encore et encore :

Que dit l’illustrissimo fachino, comme on disait de Mazarin ?
« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.
Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute. »

Ah, le retour du pédagogue devant une classe qui l’envoie paître par pure insouciance… Grand moment de délectation pour celles et ceux qui pensent qu’il en va quand même un tout petit peu de sa faute, au petit père de « l’enfant au centre du système » — il paraît qu’il regrette la formule aujourd’hui : oui, comme l’Ours de la fable regrette d’avoir écrasé la tronche de l’Amateur de jardins. Oups, j’ai merdu ! dit l’Ours. Mince alors ! Une nouvelle génération perdue !

Qu’on me comprenne bien : je ne reproche pas à Meirieu d’avoir initié une pédagogie qui aurait enfanté le désordre. Non : il a promulgué la pédagogie libertaire dont le néo-libéralisme, qui est bien, comme il a fini par le comprendre, l’initiateur et le profiteur de ce désordre, avait besoin pour enfanter les jeunes-tout-pour-ma-gueule qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs de tous les gadgets générateurs de fausse sociabilité. Des autistes à qui Facebook fait croire qu’ils communiquent. Des demeurés qui se croient sujets sous prétexte qu’ils crient plus fort que leurs bobos de parents (qui votent pour Meirieu et ses amis socialisto-libéraux, tout se recoupe), alors qu’ils sont de purs objets manipulés par les marchands du temple et les amuseurs de la société du spectacle.
Il y a enfant-roi et enfant-roi. Le petit Maghrébin auquel des mères béates refusent de donner un ordre, c’est un enfant-roi classique, connu et convenu — et tant pis pour lui s’il laisse ses petites et grandes sœurs briller en classe, afin de lui dire Merde le moment venu. Mais le petit enfant gâté, déjà pourri et fier de l’être, ça, c’est une création de notre époque formidable, comme disait Reiser. Et tous deux réunis, le caïd qui se veut cancre et le crétin qui se croit malin font l’élève incontrôlable, celui qui refuse obstinément de s’asseoir en classe et en avion, l’élève dont on ne teste plus que les compétences depuis que le Ministère a renoncé à lui faire ingurgiter (quelle violence !) le moindre savoir.

À noter que cet enfant-roi, ce petit sauvage (n’en déplaise à Rousseau, l’enfant n’est pas bon — il est violence pure tant qu’on ne lui a pas appris à parler clairement et à substituer les mots aux injures) n’est que la caricature, comme tous les enfants, de cet adulte qui se croit roi parce qu’on l’a fait client. Le petit sauvage est l’enfant des invasions barbares dont nous parlait jadis Denys Arcand dans un film exemplaire sur la fin du monde occidental.
Parce que c’est la fin d’un monde qui s’esquisse à chaque grossièreté proférée, chaque  affirmation de l’individualisme dont les marchands sont parvenus à nous faire croire qu’il était une bonne chose — puisqu’il faisait disparaître ces deux notions centrales, si ancrées pourtant durant des siècles dans la culture française, que furent la Patrie et l’Etat. Pauvres gens qui n’avez pas compris qu’à l’Etat républicain, qui vous a si longtemps permis de devenir ce que vous n’étiez pas encore, s’est substitué l’Etat anonyme des multinationales. Goldman Sachs forever ! Be yourself ! Ce monde-là parle globbish.
Et pendant ce temps-là, Hollande amène Gattaz aux Amériques, et cajole les patrons français exilés en Californie — on les aurait voués aux gémonies, ou pire, en d’autres temps plus héroïques. Mais dorénavant, le héros est un trader — un loup pour le loup de Wall Street. Fric, où est ta victoire ?

Quant à l’amour, il s’est quantifié en pornographie. Les mêmes jeunes violent les bienséances et leurs copines. Carton plein.
C’est qu’ils ont été élevés dans un monde en loques et fier de l’être, et ils en traduisent, dans leurs comportements les plus extrêmes, cette barbarie de chaque instant que nous croyons être la civilisation avancée — si avancée qu’elle pue déjà un peu.
Pas tous, bien sûr — mais le modèle s’impose peu à peu, et l’Ecole joue son rôle dans cette capitulation globale. Complot, pensais-je jadis : même pas. Nous avons l’Ecole que nous méritons, et nous méritons même pire : patience, le gouvernement socialo-libéral (qui s’étonnera que ça plaise aux bobos, puisqu’il n’y a désormais plus de classe ouvrière, à en croire François Hollande ?) s’en occupe.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00595674_000020.

Algérie : Le dernier round de Bouteflika

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algerie said bouteflika

algerie said bouteflika

C’est dans une atmosphère de fin de règne que l’élection présidentielle devrait se dérouler le 17 avril en Algérie. En campagne à Oran, le premier ministre Abdelmalek Sellal a annoncé samedi, sans rire, la candidature de Abdelaziz Bouteflika, 77 ans en mars, au pouvoir depuis 1999 : « La décision de Bouteflika de se porter candidat a été prise sur l’insistance du peuple et à l’issue d’une profonde réflexion. » Un signe qui ne trompe pas, c’est son frère de vingt ans son cadet, véritable éminence grise du pouvoir, Saïd Bouteflika, qui a déposé son dossier de candidature.

« Ma génération a fait son temps » avait pourtant déclaré lors de son dernier discours public en mai 2012 le président algérien. Les faits lui ont donné raison car depuis, l’agenda du président algérien est avant tout médical. Entre accident vasculaire cérébral et convalescence à Paris, seuls quelques rendez-vous lui sont imposés par un entourage omniprésent. Lequel a décidé de ne pas respecter sa volonté, puisque le président convalescent devra se représenter pour un quatrième mandat de cinq ans. Les marionnettistes qui se disputent les fils de cette présidence de septuagénaires croulants ne sont pas près de lâcher leur jouet.

Mais, en dépit des apparences, le changement de génération annoncé a eu lieu. Seulement, il s’est fait au sein de la fratrie Bouteflika. Comme si la démocratie algérienne hésitait entre la gérontocratie soviétique des années Andropov-Tchernenko et la transition cubaine des frères Castro. S’il finit son quatrième quinquennat, Bouteflika aura 82 ans. Le patron des services (DRS) Mohamed Mediène 79 ans, tout comme le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense le général Ahmed Gaïd Salah. En coulisses ou dans la presse, les appareils de l’Etat profond cachés derrière leurs vieillards respectifs se livrent une guerre féroce: la DRS, le FLN et l’état-major sont à couteaux tirés. C’est sans doute leur incapacité à désigner un candidat commun qui les a poussés à ne pas trancher la question de la succession Boutef’. En attendant, la génération de la guerre d’indépendance reste désespérément aux manettes.

Le clan Bouteflika cherche aussi à se protéger des scandales de corruptionsrévélés par les câbles de WikiLeaks relayés par El Pais. Des enquêtes sur les concessions agricoles, sur l’autoroute Est-Ouest et surtout sur Sonatrach, la compagnie pétrolière nationale et véritable vache laitière de l’État algérien sont en cours. Pour Bernard Bajolet, actuel DGSE et alors ambassadeur à Alger « La corruption, qui remonte jusqu’aux frères de Bouteflika [Saïd et Abdallah], a atteint un nouveau sommet et interfère dans le développement économique ». Bref, pour les Bouteflika, la meilleure façon de maîtriser le processus judiciaire, c’est quand même de rester au pouvoir.

Anticipant le verrouillage de l’élection qui s’annonce (en 2009 déjà, Bouteflika avait été élu au premier tour avec 90% des voix), le Mouvement social pour la paix, parti issu des Frères musulmans, longtemps allié du FLN, a appelé au boycott. De même que le RCD, un parti d’opposition laïc kabyle. Quant au principal syndicat gouvernemental, il a de plus en plus de mal à tenir ses troupes, isolant encore davantage l’Etat-FLN. En Égypte et en Tunisie, les reports de succession à la tête du pouvoir ont eu des conséquences redoutables pour les dictateurs Ben Ali et Moubarak. La corruption  et les luttes d’appareil conjuguées au refus d’intégrer la mouvance islamiste, tout cela a composé un cocktail détonnant. Et redonné une certaine virginité aux barbus.

*Photo : Saïd et Abdelaziz Bouteflika. AP/SIPA. AP21507670_000003.

Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron ?

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taddei caron ruquier

taddei caron ruquier

Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron  : c’est, en effet, la question. Sur un plan anecdotique, elle est d’actualité puisque Natacha Polony a décidé de quitter au mois de juin ONPC et qu’elle va donc laisser le champ libre à Aymeric Caron.

À moins que Laurent Ruquier ne la remplace par une personnalité qui montrera encore davantage, par contraste, les faiblesses, les banalités ennuyeusement partiales et bêtement progressistes d’Aymeric Caron. Celui-ci n’en revient pas d’avoir ce rôle qui oblige à passer par lui si on est curieux d’écouter les propos du principal invité du samedi soir. Malgré les rires lassants de Laurent Ruquier qui devrait laisser les autres apprécier la portée de ses plaisanteries au lieu de toujours s’en esclaffer par avance.

Sur le fond, Frédéric Taddéï parvenant à garder son calme s’est expliqué une nouvelle fois sur sa conception du débat, ce qu’impliquait, selon lui, la liberté d’expression et sa déontologie de journaliste, qui le conduisait à faire connaître la pensée et les écrits des autres ; sans que lui-même évidemment puisse être assimilé aux positions parfois peu convenues, voire provocatrices de certains de ceux qu’il avait conviés pour traiter de telle ou telle problématique particulière.

C’est le sujet choisi qui rendait nécessaire, au nom du pluralisme intellectuel, la présence de certaines personnalités, aussi peu consensuelles qu’elles soient, et non pas l’appétence immodérée et partiale qu’aurait éprouvée Frédéric Taddéï pour des personnes minoritaires et réprouvées en général par tout ce que notre monde médiatique et politique compte comme parfaits beaux esprits. Donc qu’on entend et voit partout, auxquels on ne coupe pas la parole et qui donnent à chaque émission une touche d’ennui distingué.

En face de Natacha Polony qui faisait ce qu’elle pouvait pour instiller un peu de finesse et d’esprit dans les interrogations et d’Aymeric Caron qui en ahanant s’efforçait de planter de piètres banderilles à l’encontre d’un Taddéï maître de soi et du jeu, une problématique centrale est apparue, si on veut bien éliminer deux joutes périphériques.

On sentait bien que ce n’était pas assez pour Caron d’entendre Taddéï faire part de son peu de sympathie pour les thèses et les provocations de Soral et de Dieudonné parce qu’il se serait retrouvé fort dépourvu dans le procès qu’il cherchait à lui intenter. Il exigeait, par un diktat aussi simpliste que lui-même, que Taddéï, jamais, au grand jamais, ne pût trouver de l’intérêt à ce soufre et à « ces délires » comme il les nommait. À cet ultimatum, Taddéï a échappé avec élégance et Caron est resté coi.

La contextualisation prétendue nécessaire, pour mieux déchiffrer et critiquer les échanges, aussi a donné à rire. Caroline Fourest, qu’on citait et qui avait joué un rôle honteux contre Taddéï, avait déjà dû en rabattre avec les dix minutes que, selon elle, Taddéï aurait octroyées à Hitler dans un débat. Devant l’indignation soulevée par cette bassesse, ces minutes avaient été réduites à six puis à cinq. Encore un peu de temps, et Hitler aurait disparu.

Facile de deviner ce qui se niche au cœur de ce désir superfétatoire d’explication ! Rien de moins que l’infantilisation du citoyen, l’insertion de l’auditeur et du téléspectateur dans un processus préréglé où des panneaux démonstratifs et impérieux viendront par avance départager les bons et les méchants, les salauds et les héros pour qu’à aucun moment on ne puisse être tenté de rendre la vie complexe, de la soupeser dans sa plénitude, ses ambiguïtés et son infinie richesse, la nuit et le jour ne se faisant pas d’ombre mais s’enrichissant l’une et l’autre, par opposition.

On n’a pas besoin d’une démocratie qui se contenterait de nous tracer une route à sens unique avec un code univoque. Et qui nous les imposerait.

Le dialogue entre Taddéï et Caron ne mettait pas aux prises deux conceptions de la morale. Taddéï était sans doute plus indigné que Caron face à certaines aberrations de la parole et de l’écrit puisqu’il n’adoptait pas une posture théâtrale à leur sujet. Son désaccord allait de soi.

Il ne concernait que la manière de traiter ces indésirables et ces trublions. Pour Caron, il s’agissait de les effacer, de les exclure, de ne jamais les inviter même sur des thèmes où leur apport aurait été fondamental. Ils étaient à condamner par principe. D’une certaine manière, le journaliste s’arrogeait droit de vie ou de mort médiatique sur eux et le droit de grâce ne pouvait exister que si quelques kamikazes de la pensée protestaient.

Interdits par Aymeric Caron.

Ou contredits si on suivait la pente de Frédéric Taddéï.

Pour celui-ci, pas d’ostracisme ni d’injonction. Il est le serviteur de l’intensité intellectuelle consubstantielle à tout débat authentique. Ceux qui viennent échanger n’ignorent pas qu’ils pourront tout dire, tout se dire jusqu’à cette limite que la loi impose : au-delà on n’est plus dans la liberté mais dans l’infraction.

Pas une fois, les émissions de Taddéï n’ont dérapé et ne l’ont obligé à intervenir rudement ou même à expulser. Face à la pensée perverse ou fausse, il y aura des paroles qui la contrediront et qui, grâce à cette démarche, donneront son prix à l’émission. Et priveront le mensonge ou l’absurdité de l’aura d’avoir été étouffés.

Une démocratie comblée grâce à la liberté consacrée.

Une démocratie respectée grâce au pluralisme organisé. Le bien, le mal, l’affrontement, la vérité.

Peut-on hésiter un seul instant entre le couperet honteux et peureux de Caron et l’ouverture intelligente et libre de Taddéï ?

Les bovins se rebiffent

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clip vache musique

mille vache colere« Tout le monde bouge son boule » ordonne la chanson qui accompagne les étranges manifestants. Une trentaine de vaches tachetées chante et se trémousse  sur le rythme disco de leur tube entraînant (pour continuer la lecture sur cette musique, cliquez ici)

Les passants du Salon de l’agriculture s’arrêtent, étonnés, et regardent défiler ce groupe de vaches masquées. Elles deviennent le centre de l’attention du hall dans lequel elles défilent, fières, la truffe en l’air.

Le « collectif des mille vaches »  gambadait hier, mardi, au salon agricole afin de sensibiliser visiteurs et politiques sur le projet  de la ferme « usine » mené par l’entrepreneur Michel Ramery, dans la Somme. L’idée de l’industriel est de concentrer un millier de vaches dans un même local pour rentabiliser au mieux la production. Le lisier de ce bataillon laitier serait lui-même récupéré et « méthaniser » afin de générer du gaz, par la suite commercialisé.

« Quoi qu’est-ce j’entends ? Tu veux que je vive en usine ? Mais moi j’suis une vache, j’suis pas une machine ! », meugle en cadence le chœur bovin.

L’orchestre produit un effet bœuf. Une maman, poussette et enfants à  la main, s’est joint au cortège débridé. « C’est vraiment très sympathique ! Même si je ne sais pas vraiment de quoi ils parlent ». Les citoyens ne connaissent pas tous le plan industriel de la Somme. Mais les réactions ne manquent pas : « Mille vaches ? Mais c’est beaucoup trop ! Ils sont fous ! ».

Le ton léger de la revendication bovine, chapeauté par la confédération  paysanne, amuse autant le public que ses acteurs qui se sont aussi souvent mobilisés contre l’aéroport des Landes. Certains ont même gardé leur pin’s sous leur pelage noir. « C’est gentil et ludique ici, ça nous change des barricades de Nantes » souffle une vache nommée Pierre-Alain, aux beaux pis roses. Certains groupes présents sont en effet des abonnés de la contestation passive et citoyenne. Outre Novissen et L214, le Collectif des désobéissants milite contre le nucléaire et soutient la cause palestinienne. « Et maintenant les vaches ! » rigole Rémi, représentant des désobéissants. « Nous nous décrivons comme des clowns activistes ». Le ton est décidément posé. L’ancien directeur du site d’exposition de la porte de Versailles est ravi : « Vous dansez ? », conclut-il.

Dans le hall 7, tous ne broutent pas de cette herbe-là. La jeunesse agricole laisse entendre un autre son de cloche : « C’est le système qui veut ça, on est bien obligé de le suivre » explique Anthony, éleveur d’une vingtaine d’années en  Rhônes-Alpes, depuis son stand du CNJA. « Si les pays de l’Est le font et  pas nous,  c’est la mort de l’agriculture française », renchérit son collègue d’Isère, Emmanuel. Un peu plus loin, les étudiants d’Agro Paris-tech , souhaitent avoir le choix : « On n’a pas le droit d’interdire à des gens qui veulent produire plus de le faire. Chacun choisit son modèle. »

« Trop de formations agricoles font la promotion de l’agro-business » précise, comme en réponse, le porte-parole de la confédération paysanne, Laurent Pinatel. « On n’apprend  pas aux jeunes à cultiver autrement. Il faut changer de moule ! » Les paroles de la chanson du jour reviennent en écho : «un truc sympa, un truc agricole, qui pourrait faire école ».

Le troupeau animé, sous ses airs forains, interpellent les politiques sur le projet. « L’ancien ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, s’est prononcé contre. Hollande a confirmé que la ferme litigieuse s’apparentait à une usine, mais après ? », questionne Laurent Pinatel, dépité. « Si on gagne le procès mené contre eux, ce ne sera que grâce à des vices de procédure ». Et pour cause, en ce jour, aucune loi ne limite la production laitière à grande échelle.

Tour de piste final, les manifestants ruminent leur aigreur et reprennent le refrain, une dernière fois, hauts les cœurs : « Mais c’est quoi ce boordel ? C’est juste industriel. Tu veux m’méthaniser, et donc me faire chiiier ».

vache sortie salon*Photo: DR.

Dieudonné : Bouffon, qui t’a fait roi?

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dieudonne humour ardisson

dieudonne humour ardisson

Savez-vous qu’entre Louis XIV et Dieudonné M’Bala M’Bala, il existe un point commun ? La tardive naissance du roi, attribuée à la générosité du ciel (peut-être, en fait, à Mazarin) après moult fausses couches de sa mère Anne d’Autriche et malgré la faible puissance sexuelle de son père Louis XIII, fit qu’on le surnomma « Louis Dieudonné ». Le fruit d’une sorte de miracle. L’origine du prénom de l’humoriste iconoclaste tient très probablement à d’autres raisons. Mais pour ce dernier, qui passe auprès d’aucuns pour le roi du rire, nul doute que son prénom l’ait poussé à se vouloir le meilleur. Une sorte de miracle, lui aussi. Le théâtre de la Main d’or serait son Versailles. De là viendraient la superbe du personnage, l’audace de ses transgressions, son charisme bizarre, et finalement son succès. C’est du moins une explication.

Mais il existe entre eux une différence majeure. Au temps de Louis XIV, l’antisémitisme, au sens racial du terme, n’existait pas. On reprochait aux juifs d’être ce qu’ils faisaient, pas de faire ce qu’ils étaient.[access capability= »lire_inedits »] D’être des usuriers, par exemple, parce qu’ils prêtaient à des taux d’usure. Pas de prêter à des taux d’usure par une abjection congénitale. C’est ce qui dresse une limite infinie entre les cruautés de l’opprobre et les passions génocidaires. Entre l’inhumanité d’un crime et un crime contre l’humanité.

Loin de moi l’idée d’accuser l’humoriste d’adorer les chambres à gaz. J’évoque un penchant, rien de plus. La comparaison avec le Grand Siècle fournit cependant l’occasion de remarquer que, s’il avait vécu à l’époque de Louis XIV, Dieudonné aurait eu à pâtir sauvagement de ses saillies. Non pas contre les juifs, mais contre l’État, contre le ministre de l’Intérieur notamment. Quand Bussy-Rabutin, le cousin de Madame de Sévigné, se permit de charrier le monarque dans un petit livre qu’il destinait à ses amis et qui fut publié malgré lui, il se retrouva promptement condamné à l’exil dans sa province. En cas de lèse-majesté, on risquait la roue. Un sacrilège : rire du Roi-Soleil, c’était le bafouer à mort. On ne moque pas impunément le père autocratique.

Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer Le père ayant perdu chez nous sa figure d’autocrate, le président de la République, et plus généralement les représentants de l’État, l’ayant perdue aussi, les humoristes d’aujourd’hui, lorsqu’ils se mêlent de politique, ont pour immense privilège de jouir d’une liberté quasi absolue. Ils y vont fort, pourtant. Et ils font masse, les Dieudonné, les Stéphane Guillon, les Didier Porte, les Nicolas Canteloup, les Anne Roumanoff, les Laurent Gerra, les Jacques Mailhot etc., etc. (les mentionner tous remplirait la place entière de cet article). Mieux : quand on les sanctionne d’une manière ou d’une autre, comme Guillon ou Porte, en les privant du micro par lequel ils piétinent les éminences qui leur déplaisent, leur éviction les hisse sur le pavois. On parle d’eux, on les défend, on les encense. Plus le pouvoir fronce les sourcils, plus leur prestige s’accroît. Ce qui prétend les abattre les élève. Leurs satires les auréolent. Les histrions se métamorphosent en idoles, les bouffons sont devenus les rois : renversement du haut en bas, chute du up au down, en conformité avec Internet et le mouvement de l’hyper-démocratie où chacun se croit, se pense, se veut détenteur des vérités ultimes. Up, down : les humoristes sont réputés artistes, catégorie ouverte aux quatre vents.

Un statut conventionnel qui permet n’importe quoi, n’importe comment. Une arnaque sémantique. Desproges, moquant apparemment les juifs, les taquinait et, les taquinant, condamnait les antisémites parce qu’il avait de l’esprit. Devos jouant sur les mots faisait montre de pertinence. Coluche, sans faire preuve d’esprit, rendait cocasses, en virtuose, des situations ordinaires. À leur façon c’étaient des poètes, à coup sûr des artistes. Sauf exception, les humoristes actuels n’ont aucune poésie et pas du tout d’esprit, mais de l’humour quand ils en ont, ce qui arrive. Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer. Un Ruquier vaut en la matière tous les modèles. Cet homme est un gosier hilare. Il ne rit pas, il éclate au sens propre. À chaque blague, même les plus nulles, il se gondole. Est-il stupide ? Au contraire, c’est du vif-argent. Simplement, comme il reçoit des comiques, il leur manifeste son soutien par des tressaillements pavloviens. Cet agité des zygomatiques est un hôte parfait.

De quoi rient donc nos gais lurons ? Et pourquoi font- ils rire ? Une remarque de Finkielkraut ouvre la voie : « Si ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence. » De fait, cette société éblouie par d’innombrables stars, avide de prosternation devant les lucioles qui brillent au firmament de l’éphémère, ricane à jets continus. Pour se bidonner, tout fait ventre. Le jeunisme constituant sa marque déposée, elle batifole en shorts et jupettes dans les blagues où pointent les références aux fonctions basses, sous la ceinture, friande d’histoires de fèces, de mictions réussies. Sus au génital ! Elle s’y roule, elle s’y vautre. Pas même du grivois, trop allusif, mais du vulgaire bien dense. Bigard, ce graveleux sympathique, fait se tordre l’Hexagone. Ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’aller baiser à Rome l’anneau du pape. Quand les Femen miment dans l’église de la Madeleine l’avortement de Jésus avec un morceau de foie de veau, on a le revers de la même médaille.

Effondrement du sacré, avec pour effets le prosaïsme à poil dur, le refus du sérieux, le déni du tragique. Règne du ludique, du gras. Triomphe du cool, du tutoiement. Joie infantile de la provocation. Plaisir de la connivence entre boutonneux. Jouissance bécasse de la parodie. Inflation de caricatures à gros traits, fusains bâclés, fiel sans fin ni raison. On pouffe, on « tacle ». La simplicité valorisée par les « Guignols » dans l’ambiance basique de Canal+, où le divertissement et la politique se mélangent, illustre cette simplification généralisée des questions de fond que favorise l’image télévisuelle. Talk-shows qui papotent en se poilant. Vidéosphère qui conjugue le goût pour la rigolade et l’engouement pour les jeux. Comme par hasard, la littérature enfantine réduit désormais le langage à sa plus plate expression, verbes systématiquement au présent, lexique rétréci. L’exigence littéraire s’épuise : on avait Mauriac, on a Marc Lévy[1. Voir Le livre et l’éditeur, Éric Vigne, éd. Klincksieck, 2008, remarquable analyse de la marchandisation, par le passage du haut vers le bas, de l’amont à l’aval, en matière de production littéraire.].

À la place de Sartre : Arthur. Au lieu de se creuser les méninges, on se tape sur les cuisses. C’est plus reposant. Il convient de faciliter la compréhension, ce qui appauvrit la pensée tout en rassurant. Ainsi font les humoristes : ils rapetissent. Rire tout le temps de tout abolit le complexe. Abaissement trivial de la fonction critique. En parallèle, l’École se délite. Rien de fortuit dans la coïncidence. La force des mots s’étiole, les drames de l’Histoire se liquéfient, on tourne l’horreur en dérision, on se croit libres, on se marre. Si réellement la France décline, cet affaissement en témoigne.

La politique ayant, à l’instar des enseignants et des policiers, largement perdu de son autorité, elle en conserve encore assez pour qu’on ridiculise ceux qui s’y engagent. On se rappelle Thierry Ardisson, interrogeant Michel Rocard : « Sucer, c’est tromper ? » Le vil exprime le vain. Car Rocard a répondu et, en cela, il est aussi coupable qu’Ardisson de ce qui nous arrive. Si les bouffons sont rois, c’est que les rois acceptent d’être bouffons.

La langue de bois des politiciens ôte à leurs propos presque toute efficience. Presque : ils en gardent juste assez pour qu’on s’en gausse. Ils ne croient plus à ce qu’ils disent, les humoristes le révèlent. Ceux-ci se moquent davantage d’un comédien comme Copé que d’un convaincu comme Chevènement. Aux paroles fausses répond le sarcasme. Pour une bonne part, cette déréalisation du champ politique, concomitante à celle des mots, s’explique par la perte de souveraineté de la nation, par sa perte de substance. Plus de frontières, plus de cadre, plus de sol ferme, plus de bien commun, plus d’idéal : au lieu de quoi, un sentiment d’impuissance. L’Europe est notre horizon, mais c’est un horizon abstrait. Alors les humoristes, ces pourfendeurs à manivelle, ces Voltaire au petit pied, ces Jarry en toc, mettent sur le même plan les acteurs, les chanteurs, les gens de la télé, les politiciens. Dans ce terrain vague du rigolo, plus rien n’a d’importance. C’est un jeu. On se divertit. Pipi- caca, fadaises, imitateurs à foison, béance du jugement, foire du vide. « Vanitas vanitatum », dit l’Écclésiaste.[/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21521251_000001.

Valls/Goasguen : grand guignol à l’Assemblée

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valls goasguen ultragauche

valls goasguen ultragauche

Et c’est reparti pour un tour ! Hier, à l’Assemblée, pendant la passe d’armes Valls/Goasguen, les députés nous ont rejoué le couplet des vierges effarouchées. Cette fois, droite et gauche ne sont pas en reste pour se lancer des procès en non-républicanisme et s’envoyer des torrents d’immondices à la figure, le tout mis en scène dans le pire style pompier.

Claude Goasguen, député-maire du 16e arrondissement de Paris, a tiré le premier en chahutant dans le public, accusant Manuel Valls de complaisance à l’égard des émeutiers nantais du week-end dernier prétendument issus de l’« ultragauche » –  les milieux du renseignement évoquant carrément des « militants situationnistes »[1. La DCRI ignore-t-elle que l’Internationale situationniste (1957-1972) n’a jamais eu aucune vocation militante ? Que cette avant-garde intellectuelle de quelques membres s’est toujours défendu de prêcher une quelconque idéologie, fût-elle baptisée « situationnisme » ? Loin d’être prosélyte, l’I.S n’a été qu’une longue suite d’exclusions. Mouchards, encore un effort pour être crédibles !], vaste blague ! Pour faire bonne figure sur la sécurité, première préoccupation des habitants du 16e majoritairement insensibles à la crise économique mais agacés une fois l’an par les débordements des supporters du PSG, Goasguen a cru bon persifler pendant qu’un de ses collègues interpellait le ministre de l’Intérieur lors des questions au gouvernement. C’est de bonne guerre.

Valls, le clown « blancos » de ce tragi-comique duo, rabaisse alors un peu plus le niveau du débat en rappelant la jeunesse militante très droitière de son contradicteur[2. Goasguen ayant été une groupie de Tixier-Vignancour dans sa jeunesse, beaucoup le croient passé par Occident comme les Madelin, Longuet, Devedjian, et tous les autres ministres qui, c’est bien connu, firent de la France un potentat néo-fasciste dès qu’ils accédèrent aux ors ministériels.] : « Face à l’ultra-gauche, face à l’ultra-droite, face à cette extrême droite, eh bien nous répondons. Monsieur Goasguen, vous en venez, de l’extrême droite, vous savez ce qu’il en est. Nous, nous ne sommes complaisants avec personne, vous, vous l’êtes. » tonne un Valls courroucé, se complaisant dans l’énumération des dégâts provoqués par la Manif pour tous – peut-être un bris de vitre en un an, agrégat de groupes « antirépublicains » que le matamore de la Place Beauvau a juré de combattre comme un seul homme. Indignation surjouée sur les bancs de la droite, l’UMP quitte la séance et exige des excuses. Une scène de grand guignol comme on en a vue cent fois, de mémoire de vingtenaire.

Cette petite troupe de mauvais comédiens ne bénéficie pas du statut d’intermittents du spectacle. Et pour cause : leur jeu déplorable cache de très basses intentions politiciennes. Goasguen compte bien rempiler pour un second mandat de maire du 16e, dans un bastion de l’UMP qui voit proliférer les dissidences de droite à chaque échéance.  Auteuil-Passy, tel est son ghetto. Réapparaître dans l’hémicycle à un mois des municipales, après avoir fait la tournée des marchés du 16e ces derniers temps, voilà une stratégie locale grosse comme une maison. Mais comme disait je ne sais plus quel pied-bot nazi, plus c’est gros, plus ça passe

Rien de nouveau sous le soleil de la gauche vallsienne (non, inutile de crier à l’oxymore…). Après avoir condamné l’antisémitisme et le racisme tout l’hiver, le Sarkozy du PS poursuit sa stratégie d’enfumage : jugez-moi sur mes ennemis, pas sur mon bilan. En bon gardien de l’ordre, Valls nourrit la grande peur des bien-pensants : mouillant la manif pour tous le lundi, tapant sur les antisémites blacks-blancs-beurs le mardi, inventant un péril d’ultragauche tout aussi fantasmatique que le danger fasciste le mercredi. Le complot rouge-brun revient et Sylvain Bourmeau n’est pas content… Bref, au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, Valls se veut au centre du jeu, posant en vigie de l’orthodoxie hollandiste pour mieux occulter ses convictions libérales aussi impopulaires à gauche que dans l’opinion.

Sur l’essentiel, Valls et Goasguen pourraient probablement s’entendre pour appliquer un grand Bing Bang libéral à la France, comme l’espérait Rocard lors du second septennat mitterrandien. Que cela nous plaise ou non, les cultures politiques ont la vie dure. Goasguen libéral-conservateur héraut de la Manif pour tous devenu l’ennemi juré de Valls le social-libéral, on se pince pour y croire. En Italie et en Allemagne, on aurait plutôt imaginé ces deux–là dans un gouvernement de grande coalition, de ceux qui font tomber les masques et révèlent les faux-semblants. Tout compte fait, cette petite scène de ménage sans conséquences prouve au moins une chose : en politique, le mariage n’est pas encore pour tous…

*Photo : M Glasgow.

Ukraine-Hongrie, un match à risques ?

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ukraine hongrie langues

ukraine hongrie langues

Pays limitrophe de la Hongrie, l’Ukraine fait actuellement la une de la presse hongroise. Car une population magyare y réside depuis le traité de Trianon qui avait, en juin 1920, amputé la Hongrie d’une grande partie de ses territoires et de sa population. On estime aujourd’hui à plus de 150 000 le nombre de ces résidents hungarophones, concentrés près de la frontière dans la région dite subcarpathique du pays. Une  population qui s’était montrée jusque-là plutôt pacifique, voire relativement conciliante, d’autant que les autorités de Kiev lui avaient reconnu l’usage officiel du hongrois au niveau régional.

Et voilà qu’à peine glissé dans sa nouvelle peau, le Parlement de Kiev a aussitôt voté l’abolition de la loi qui protégeait les langues nationales. Une mesure dirigée non pas tant contre les Hongrois que contre la population  russophone qui, avec près de 15 millions de locuteurs, représente entre le quart et le tiers de la popultation totale. Outre les russophones et hungarophones, de nombreuses autres minorités sont concernées, des Biélorusses aux Tatars de Crimée en passant par les Bulgares et autres Moldaves (env. entre 0,3 et 0,6% pour chacune de ces langues). Bref, du monde malgré tout au total…

Voilà qui ne va pas arranger les relations avec une Hongrie dont le Premier Ministre Viktor Orbán affiche ouvertement, et avec morgue, son ouverture sur l’Est et l’Asie pour descendre en flammes l’Europe, le FMI et tous ces voyous de l’Occident pourri.  On a même pu l’entendre sur les antennes de la radio publique hongroise (Kossuth rádió) qualifier de terroristes les manifestants de Kiev et affirmer que la police ukrainienne se trouvait en état de légitime défense…

Mais là n’est pas l’essentiel. Plus que les relations de bon ou de mauvais voisinage, ce qui nous importe est le sort de l’Ukraine. Après tant de sacrifices, il serait vraiment dommage de gâcher une si belle occasion de rabibochage. Je ne suis pas spécialiste de l’Ukraine, mais, résident en Hongrie, je compte de nombreux ressortissants ukrainiens parmi mes amis. Tous de culture et de langue russe. Très attachés à leurs racines, certes, mais ne reniant pas non plus leur citoyenneté ukrainienne. Voire ne portant pas dans leur coeur, loin de là, un Ianoukovitch qu’il avaient honte de voir se prosterner devant un Poutine conquérant. Peut-être ne représentent-ils pas la masse? Je l’ignore.

Toujours est-il que l’abolition de cette loi ne constituait pas la première des priorités. Cette mesure risque purement et simplement de compromettre l’avenir du pays, déjà  en posture bien fragile, en se mettant à dos une part non négligable de la population. Alors que les nouveaux dirigeants en place auraient pu se la concilier.  Voilà un beau gâchis… Qui me rappellerait presque, toutes proportions gardées, l’arrogance des dirigeants hongrois des années 1900 qui se refusaient obstinément à fédérer le royaume face aux minorités (essentiellement roumaines, slovaques et serbes). D’où cette rancoeur qui conduisit le pays à la tragédie de Trianon…

On dit que, située au bord de la faillite, l’Ukraine va faire appel  à l’aide financière de l’Union européenne. Peut-être serait-ce là une occasion de rappeler à ces Messieurs de Kiev la liberté qu’a chacun de s’exprimer dans sa langue maternelle?  J’en doute. Mais après tout, il n’est pas interdit de rêver…

*Photo : Marko Drobnjakovic/AP/SIPA. AP21531399_000001.

À quoi sert la littérature pour enfants ?

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tous poil contes

tous poil contes

Lisant à ma fille de quatre ans ce classique d’Etienne Morel, La plus mignonne des petites souris, à la lueur de controverses récentes sur le livre jeunesse, je me demandais pourquoi celle-ci aimait tellement cet ouvrage au succès non démenti depuis plus de quarante ans.

J’en rappelle l’étrange synopsis. Une petite souris était si mignonne, et son père en était si fou, qu’il décida qu’elle n’était digne d’épouser que le plus puissant personnage du monde. Il rendit ainsi visite au soleil, puis au nuage capable de cacher le soleil, puis au vent capable de chasser le nuage, puis à la tour capable de résister au vent, puis finalement, au petit souriceau capable de ronger la tour…  lequel accepte immédiatement d’épouser la petite souris (il l’avait repérée depuis le début, le coquin !). Le père, exténué de ses tribulations,  revient à la réalité : car dans la vraie vie, les souris n’épousent pas le soleil, ni les nuages. L’enfant,  tout en adhérant aux délires mégalomanes du père adorateur de sa progéniture, est pleinement  rassuré par l’humilité finale de ce mariage, conforme au « possible ».

Qu’est-ce qu’un enfant ? Un enfant est un ancien bébé, c’est-à-dire un être qui a vu combler le moindre ses besoins en même temps qu’il les manifestait, ou même avant. À deux ans, un enfant  a encore  de sérieuses raisons de  penser qu’il est un être absolument central et tout-puissant. C’est avec la formalisation du langage qu’ il va se heurter à des refus désolants et irritants pour lui. Nous en avons perdu le souvenir, mais les parents savent bien que la troisième année, que les psychologues n’hésitent pas à comparer à l’adolescence, est assez éprouvante pour tout le monde.
Avec l’école, si ce n’est déjà fait chez lui,  l’enfant fait la découverte d’ histoires adaptées à son âge . Elles confrontent le fantasme, l’impossible,  l’illusion, la volonté de puissance, la tyrannie des désirs individuels, à l’inexorable réalité : dans la vraie vie, tout n’est pas possible.  Et ceux qui sont forts sont ceux qui l’ont compris.

Par une judicieuse inversion, ce sont rarement les héros enfantins  de ces histoires qui sont avides de toute-puissance, mais les adultes ou les méchants. Confrontés à leur démesure, les héros sont ceux font preuve de sagesse et d’ingéniosité. Ce principe préside à la totalité des contes de fées.

Prenons Peau d’Âne : ce conte confronte délicatement l’enfant à son réflexe naturel à quatre ou cinq ans, à savoir : « je veux me marier avec Papa ou Maman, parce que je ne veux jamais le quitter ». Dans Peau d’Âne, par pédagogique inversion, cette volonté folle émane précisément du parent, veuf inconsolable qui décide d’épouser sa fille.  Il le peut, car il est roi, garant de l’autorité et tout puissant. Cet inceste, la jeune fille aimante est prête à y consentir. C’est sa marraine, une fée, qui vient l’y soustraire. Dans le film de Jacques Demy, cela nous donne la longue chanson « mon enfant, on n’épouse jamais ses parents ».Par le truchement de la ruse et la magie, l’impossible sera balayé. Peau d’Âne épousera un Prince, ce qui a pour effet de guérir  le Roi de sa folie : il assiste au mariage avec la femme qu’il a rencontrée.

Dans Cendrillon des frères Grimm, autrement plus cruelle que la version qu’en a donnée Perrault, pour chausser l’escarpin magique, la première sœur se tranche le talon, la seconde les orteils. Mais la réalité les rattrape : le Prince qui les accueille au château remarque le flanc sanguinolent de leur monture, ôte l’escarpin,  et constate que « dans la chaussure, il y a du sang partout ». Lors de son mariage, Cendrillon pardonne à ses sœurs,  attitude évangélique qui ne satisfait pas les frères Grimm. Des pigeons surviennent qui leur dévorent les yeux. C’est cruel. Mais il y a derrière cette cruauté une vérité : les sœurs continuaient secrètement à haïr Cendrillon, le pardon était donc indu.

Chaque conte enfantin contient une morale élémentaire qui n’est rien d’autre qu’un apprentissage de la réalité. Le Chat Botté ne fait qu’utiliser avec finesse la vanité du monde pour propulser son maître au sommet de la pyramide sociale. Confronté à un ogre qui a le pouvoir de se changer en n’importe quelle créature, il  émet des doutes sur sa capacité à se transformer en toute petite souris. L’ogre s’empresse, par orgueil, de démontrer que c’est possible … et le chat le croque aussitôt, exploitant la simple réalité :  les chats mangent les souris.

Examinons maintenant cet ouvrage polémique qui fut recommandé, à partir de quatre ans, dans le cadres des fameux « ABCD de l’Egalité » par l’académie de l’Isère , le désormais célébrissime Tous à poil. Nous sommes dans un processus totalement inverse. Rappelons le synopsis : tout le monde se met subitement à poil, parents, policier, voisins, maîtresse d’école. Pourquoi ?  L’explication finale est sobre : tout le monde a envie d’aller prendre un grand bain ensemble, tout nu au même moment et au même endroit. Fin de l’histoire. Qu’en est-il, ici, du rapport classique entre réel et imaginaire ? Il est inversé. Car dans la réalité, les enfants n’ont aucun problème avec la nudité. Ce sont souvent leurs parents qui doivent leur courir après pour leur enfiler un vêtement. À l’âge scolaire, les enfants préfèrent être vêtus, et même commencent à manifester quelques préférences sur leurs vêtements, mais ne sont pas ou peu pudiques. C’est ça,  la réalité.

Et voilà qu’à quatre ans, brutalement, des instituteurs leur proposeraient un irréel inexpliqué et dépourvu de sens : des adultes qui veulent ne plus respecter leurs propres règles et ont subitement très envie de se mettre à poil. C’est, au mieux, sans intérêt, au pire, bien étrange. Que nous disent les auteurs ? Qu’ils avaient envie de rompre avec l’image « complexée » des médias sur la nudité. Or, la réalité, c’est que les médias n’ont aucun complexe avec la nudité, ou alors nous n’avons pas les mêmes… pudibonds médias !  Prétendre que le corps dévêtu ferait l’objet d’un traitement complexé par les médias est un déni de réalité.
La réalité, c’est que les camps de naturistes familiaux existent, que certains en sont adeptes, mais qu’aucun enfant ne vous les réclamera spontanément . Un enfant vous demande d’aller au ski, ou à la mer, ou à Disneyland. Il ne vous demande pas : « oh, emmène-moi dans un endroit où nous ne serons pas obligés de porter des vêtements, avec plein de monde, car j’apprécie la nudité collective ». Ça, c’est précisément une idée d’adulte. L’histoire ne correspond à aucune préoccupation enfantine et à ce titre contredit tous les codes habituels de la littérature de cet âge,  résidant dans l’acceptation du réel, non son déni.

L’incident a provoqué la désolation de professionnels du livre  qui ont même éprouvé, à leur tour, le besoin de poser « tous à poil » pour défendre la liberté créatrice. On a envie de leur dire, puisqu’il est question de nudité, de relire ce conte magnifique d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur. Parce que lorsque le Roi défile nu devant une foule qui feint avec gêne d’admirer ses vêtements invisibles, c’est un petit garçon qui ramène les adultes à la réalité,  en s’écriant, non pas «  Tous à Poil ! » mais : « le Roi est nu ! »

*Photo : MARY EVANS/SIPA. 51004579_000001.

François, pape très catholique

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pape francois eglise

pape francois eglise

L’un des événements notables de l’année 2013 est sans doute  l’élection du pape François et l’extraordinaire engouement qu’elle a aussitôt suscité. À en croire Odon Vallet, il s’agirait déjà du pape le plus populaire de tous les temps. Un sondage BVA, réalisé fin décembre, indiquait ainsi que 85 % des Français en ont une bonne opinion, propor- tion qui s’élève à 94 % chez les catholiques et qui transcende les différences d’âge ou d’orientation politique puisque le souverain pontife rallie 80 % des électeurs de gauche et 75 % des jeunes. Cette formidable popularité a suscité des gloses divergentes : ouverture et simplicité pour les uns, simplification à outrance, reddition en pleine campagne, abandon des fondamentaux pour les autres. Certains s’émerveillent de ce que, à l’encontre de son prédécesseur − ou plutôt de l’image qu’on a voulu en donner −, François fasse montre de simplicité, de modestie, d’ouverture et de compassion. Ses détracteurs, en revanche, accusent le nouveau pape d’accompagner la désintégration graduelle d’un catholicisme en voie de résorption dans le spirituellement correct contre lequel Benoît XVI demeurait arc-bouté. À leurs yeux, François, zélateur d’une Église « cool » et d’une religion de confort, serait en passe d’être le dernier pape : un fournisseur de sparadrap spirituel pour les petits bobos de l’âme moderne. Dans le fond, qu’ils s’en désolent ou s’en réjouissent, tous se rejoignent pour voir en François un pape compassionnel, tolérant – bref, un pape « de gauche ».[access capability= »lire_inedits »]

Deux récents livres d’entre- tiens[1.  Je crois en l’homme. Conversations avec Jorge Bergoglio, Flammarion, avril 2013 ; L’Église que j’espère. Entretien avec le père Spadaro, Flammarion, novembre 2013, dont sont tirées les citations ci-après.] laissent pourtant entrevoir un personnage tout à fait différent. Sur un plan politique, par exemple, on serait tenté de voir en François l’artisan d’une « démonarchisation »de l’Église : lorsqu’il renonce à certains signes de majesté, plaide pour une approche collégiale du pouvoir ecclésiastique ou affirme que « l’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire ». On oublie que, dans le même temps, il assure que les hommes ont plus que jamais besoin d’autorité, récusant ainsi une autogestion, peut- être sympathique mais utopique. Ainsi rappelle-t-il qu’« autorité vient de augere, qui signifie faire croître », ou encore que l’autorité, « si elle est exercée avec justesse, implique de créer un espace pour que la personne puisse évoluer ». À l’inverse, écrit-il, « quand on retire de l’autorité, on retire un espace pour l’évolution ». Bref, le pape n’ignore nullement que, souvent, on réduit la liberté en pensant l’accroître.  On retrouve la même inspiration classique sur le plan dogmatique.

L’Église avait pu laisser croire que la religion se ramenait à une série d’interdits, notamment sexuels. La volonté exprimée par le pape de porter l’accent sur d’autres points et d’affirmer une « hiérarchie des vérités » a pu laisser penser – en particulier à ceux qui le souhaitaient – qu’il entendait transformer le catholicisme de fond en comble. Pourtant, sa vision évolutive du dogme n’a rien à voir avec le « relativisme des valeurs consensualisées » qu’il pourfend avec la même vigueur qu’il s’élève contre le consumérisme spirituel, la privatisation de la foi ou l’« espèce de théisme vague qui mêle le psychologique et le parapsychologique », le New Age, les huiles essentielles et la relaxation. La tolérance n’empêche pas l’intransigeance : les attaques du pape contre la « civilisation du rebut » ne relèvent pas d’un catholicisme revu à la sauce gauchiste mais d’une lecture parfaitement conforme au dogme. Tout se tient : la foi, les valeurs et la civilisation ne sauraient être mises au service de l’homme si elles sont conçues comme jetables, interchangeables et biodégradables…[/access]

De l’Ukraine faisons table rase

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Comme un ultime affront à la nation ukrainienne : Le musée d’Histoire de Kiev a été pillé lors des dernières exactions de la place Maïdan. Des icônes, des porcelaines et des sculptures du XVIIIème siècle, qui illustraient la grandeur du passé de la capitale, ont été dérobées. Policiers et manifestants se renvoient la responsabilité du saccage des reliques. Mais la presse ne s’y est pas attardée. La disparition du chef de l’Etat sonnant le commencement d’une ère nouvelle, les vestiges des temps anciens sont bien peu de choses.

Pourtant, peut-on oublier si rapidement que la patrie ukrainienne renferme un agrégat de velléités nationales ? Que les derniers affrontements ont fait des morts de tous les côtés des barricades ? Que les manifestants pro-européens, les pro-russes, les ultra-nationalistes, les policiers qui se sont retournés contre le pouvoir, ont mené « leur combat » pas « le combat » ?Que les mains des manifestants sont souillées du sang de leurs frères d’hier, de leurs ennemis du jour ?

Les armes à peines lâchées, l’ancien Premier ministre aux nattes éternellement blondes saluait déjà les porteurs de la « victoire ». Tous ensemble, ils sont les « héros de la patrie».

Ioulia Timochenko, libérée de son hôpital carcéral, reprend la parole et son combat pro-européen. Elle, c’est l’histoire commune avec la Russie qu’elle veut zapper. Faire fi de ce lien  c’est piller non pas des objets chargés d’histoire, mais l’Histoire tout court.

Le chenapan au centre

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ecole meirieu philippe

ecole meirieu philippe

Cette semaine, Marianne se fend d’un long article sur « ces enfants qui nous pourrissent la vie ». Et d’évoquer les inévitables anecdotes sur les petits malappris qui renversent les verres de l’apéro entre copains, escagassent les hôtesses de l’air (ou les paisibles voyageurs de TGV), et le « marché » des sales gosses, marché plein de « supernannies » et autres redresseuses de monstres.

Au même moment nous arrivent de Suède des nouvelles revigorantes à l’aube des élections européennes : les Scandinaves ont leur propre épidémie d’enfants-rois, et n’osent plus rien dire à cette marmaille déchaînée; Le mal vient de plus loin — de chez Philippe Meirieu.

Dès 2008, le grand pontife de l’IUFM de Lyon dépeignait, dans une conférence à Neuchâtel, la montée des insolences des moins de seize ans. Et le candidat à la députation / au ministère de l’Education / aux Régionales / au Sénat (rayez les mentions désormais obsolètes) est revenu lui aussi sur le concept.

Encore et encore :

Que dit l’illustrissimo fachino, comme on disait de Mazarin ?
« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture.
Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute. »

Ah, le retour du pédagogue devant une classe qui l’envoie paître par pure insouciance… Grand moment de délectation pour celles et ceux qui pensent qu’il en va quand même un tout petit peu de sa faute, au petit père de « l’enfant au centre du système » — il paraît qu’il regrette la formule aujourd’hui : oui, comme l’Ours de la fable regrette d’avoir écrasé la tronche de l’Amateur de jardins. Oups, j’ai merdu ! dit l’Ours. Mince alors ! Une nouvelle génération perdue !

Qu’on me comprenne bien : je ne reproche pas à Meirieu d’avoir initié une pédagogie qui aurait enfanté le désordre. Non : il a promulgué la pédagogie libertaire dont le néo-libéralisme, qui est bien, comme il a fini par le comprendre, l’initiateur et le profiteur de ce désordre, avait besoin pour enfanter les jeunes-tout-pour-ma-gueule qui sont aujourd’hui les premiers consommateurs de tous les gadgets générateurs de fausse sociabilité. Des autistes à qui Facebook fait croire qu’ils communiquent. Des demeurés qui se croient sujets sous prétexte qu’ils crient plus fort que leurs bobos de parents (qui votent pour Meirieu et ses amis socialisto-libéraux, tout se recoupe), alors qu’ils sont de purs objets manipulés par les marchands du temple et les amuseurs de la société du spectacle.
Il y a enfant-roi et enfant-roi. Le petit Maghrébin auquel des mères béates refusent de donner un ordre, c’est un enfant-roi classique, connu et convenu — et tant pis pour lui s’il laisse ses petites et grandes sœurs briller en classe, afin de lui dire Merde le moment venu. Mais le petit enfant gâté, déjà pourri et fier de l’être, ça, c’est une création de notre époque formidable, comme disait Reiser. Et tous deux réunis, le caïd qui se veut cancre et le crétin qui se croit malin font l’élève incontrôlable, celui qui refuse obstinément de s’asseoir en classe et en avion, l’élève dont on ne teste plus que les compétences depuis que le Ministère a renoncé à lui faire ingurgiter (quelle violence !) le moindre savoir.

À noter que cet enfant-roi, ce petit sauvage (n’en déplaise à Rousseau, l’enfant n’est pas bon — il est violence pure tant qu’on ne lui a pas appris à parler clairement et à substituer les mots aux injures) n’est que la caricature, comme tous les enfants, de cet adulte qui se croit roi parce qu’on l’a fait client. Le petit sauvage est l’enfant des invasions barbares dont nous parlait jadis Denys Arcand dans un film exemplaire sur la fin du monde occidental.
Parce que c’est la fin d’un monde qui s’esquisse à chaque grossièreté proférée, chaque  affirmation de l’individualisme dont les marchands sont parvenus à nous faire croire qu’il était une bonne chose — puisqu’il faisait disparaître ces deux notions centrales, si ancrées pourtant durant des siècles dans la culture française, que furent la Patrie et l’Etat. Pauvres gens qui n’avez pas compris qu’à l’Etat républicain, qui vous a si longtemps permis de devenir ce que vous n’étiez pas encore, s’est substitué l’Etat anonyme des multinationales. Goldman Sachs forever ! Be yourself ! Ce monde-là parle globbish.
Et pendant ce temps-là, Hollande amène Gattaz aux Amériques, et cajole les patrons français exilés en Californie — on les aurait voués aux gémonies, ou pire, en d’autres temps plus héroïques. Mais dorénavant, le héros est un trader — un loup pour le loup de Wall Street. Fric, où est ta victoire ?

Quant à l’amour, il s’est quantifié en pornographie. Les mêmes jeunes violent les bienséances et leurs copines. Carton plein.
C’est qu’ils ont été élevés dans un monde en loques et fier de l’être, et ils en traduisent, dans leurs comportements les plus extrêmes, cette barbarie de chaque instant que nous croyons être la civilisation avancée — si avancée qu’elle pue déjà un peu.
Pas tous, bien sûr — mais le modèle s’impose peu à peu, et l’Ecole joue son rôle dans cette capitulation globale. Complot, pensais-je jadis : même pas. Nous avons l’Ecole que nous méritons, et nous méritons même pire : patience, le gouvernement socialo-libéral (qui s’étonnera que ça plaise aux bobos, puisqu’il n’y a désormais plus de classe ouvrière, à en croire François Hollande ?) s’en occupe.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00595674_000020.