Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Il y a peu, ma Sauvageonne – encore plus ébouriffée qu’à son habitude, ses cheveux me font penser à des plumes – et moi, nous sommes rendus à la Comédie de Picardie, à Amiens, pour assister à la représentation des Femmes savantes, de Molière, dans une mise en scène de Christian Schiaretti.
Faut-il présenter cette pièce jouée pour la première fois en 1672, entre Les fourberies de Scapin (1671) et Le malade imaginaire (1673) ? Rappelons simplement que le célèbre dramaturge s’en prend aux pédantes et pédants, et en particulier à l’abbé Cotin – qui lui inspira le truculent personnage de Trissotin – qu’il avait pris en grippe depuis L’école des femmes. Trissotin ? Parlons-en. Il était ici interprété avec brio par Olivier Balazuc, au jeu subtil et nuancé, qualités que l’on peut attribuer sans hésitation à l’ensemble des comédiens, et en particulier à Francine Bergé (Bélise) et Louise Chevillotte (Armande). « L’art de l’interprétation, que ce soit celui des actrices et acteurs ou celui du metteur en scène, est celui de cacher son effort ou ses intentions, de rendre l’incarnation du texte non pas vraie mais évidente », explique Christian Schiaretti dans un texte de présentation. « Ne pas souligner la pertinence de sa lecture par l’accumulation des signes extérieurs saupoudrés sur l’ouvrage comme autant de bouées jetées là, à destination de pauvres spectateurs se noyant dans l’immensité du texte. Présomption. »
Ce soir-là, je n’ai pas eu l’impression d’être un « pauvre spectateur », non ; et pourtant, je me suis laissé emporter, noyer par l’immensité du texte. Emporté, oui, par les mélodies des mots, les rythmes, de ces versifications et prosodies classiques. Il m’est arrivé de fermer les yeux pour mieux m’imprégner du beat fait de glissades, d’allitérations, de ruptures. J’avais le sentiment d’écouter un boogie de Jimmy Reed ou de Muddy Waters. (Qu’en eût pensé Molière ?)
La pièce terminée, l’excellent Nicolas Auvray, directeur de la Comédie de Picardie, invita le public à rencontrer les comédiens et le metteur en scène au bar. Ma Sauvageonne opta pour une coupe d’un champagne de qualité et bien moins cher qu’une place au cinéma Pathé d’Amiens ; et moi, dipsomane buté, pour une bière légère. Christian Schiaretti expliqua sa démarche ; les comédiens évoquèrent leur travail. Je les écoutais, attentif, avec une furieuse envie de taper du pied car, dans la tête, le rythme irrésistible des mots-boogies de Molière. Je demandai au metteur en scène de nous éclairer sur le fait que Balzac fût cité dans le texte. Anachronisme ? Pouvoir divinatoire de Jean-Baptiste Poquelin ? Point. Il s’agit d’une référence au poète du XVIIe siècle Jean-Louis Guez de Balzac, célèbre en son temps, mais bien moins célèbre que notre bon Honoré…
Alors qu’il partait vers son hôtel, j’ai échangé quelques mots avec le metteur en scène. Lors de la présentation, j’ai compris qu’il avait dirigé la Comédie de Reims de 1991 à 2001, puis le Théâtre national populaire de Villeurbanne de janvier 2002 à janvier 2020, et même œuvré dans le Bugey. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rappeler qu’il avait marché dans les pas de mon écrivain préféré : Roger Vailland. Il semblait bien le connaître et cela m’a réjoui. Je me suis juré qu’en rentrant chez ma Sauvageonne j’allais relire Drôle de Jeu tout en écoutant le boogie « Sam all over », de Canned Heat, en songeant au beat des vers de Molière. Ce que je ne fis pas ; je n’ai pas de parole.
En Australie, l’immigration est une question technique. La politique drastique menée par les gouvernements travaillistes a fait s’effondrer le nombre de migrants clandestins et les visas sont sévèrement encadrés en fonction des besoins économiques. Résultat : cette immigration régulée est considérée comme une chance pour le pays.
Une telle chose est-elle pensable en France ? En Australie, depuis la rentrée septembre, le nombre de permis de séjour délivrés aux étrangers demandant le statut de résident permanent a été divisé par deux par rapport à l’année précédente. Phénomène encore plus improbable, c’est un travailliste, le Premier ministre Anthony Albanese, qui est à l’origine de la décision. Pour couronner le tout, sa mesure s’inscrit dans le cadre d’une politique sociale de lutte contre la crise du logement !
Un sujet sensible
Principalement peuplée par des descendants de colons et de travailleurs étrangers (on ne recense que 3 % d’Aborigènes sur le territoire), l’Australie a un rapport apaisé à l’immigration. Il n’en a pas toujours été ainsi. Cette situation est le fruit d’une véritable révolution des consciences, qui s’est opérée depuis vingt-cinq ans. Résultat, le fait migratoire est aujourd’hui perçu par la plupart des Australiens comme une question technique sur laquelle des objectifs chiffrés et des données transparentes sont débattus chaque année au Parlement.
En Australie, les dernières statistiques connues sur l’immigration datent de la période 2022-2023. Au cours de ces douze mois, 212 000 nouveaux immigrés permanents ont été accueillis dans le pays qui compte 27,4 millions d’habitants. Une proportion stable depuis dix ans. 8 % des arrivants ont été admis dans un cadre humanitaire, 25 % en vertu du regroupement familial, et 67 % pour raison professionnelle. À quoi s’ajoutent les visas temporaires : 577 000 ont été distribués à des étudiants, 464 000 à des employés en CDD. Autrement dit, près de 95 % des titres de séjour ont été délivrés pour motif d’activité. En France, le taux s’élève à 20 %…
Les Australiens ont compris que l’immigration était un sujet crucial il y a quarante ans. À partir des années 1970, les flux historiques en provenance d’Europe ont commencé à se tarir, la natalité s’est mise à chuter (1,5 enfant par femme en 1984 contre 2,3 en 1974) et le développement économique de l’île a commencé son envol. Le modèle de l’« Australie blanche » a alors atteint sa limite. Il a fallu se tourner vers l’immigration asiatique. Dans un premier temps, les gouvernants ont procédé de façon empirique, voire anarchique, en faisant venir des travailleurs d’Inde, du Vietnam ou des Philippines au gré des besoins.
L’affaire du Tampa
En 2001, l’affaire du Tampa oblige toutefois l’Australie à se positionner de manière plus claire et stratégique. Le Tampa est un cargo qui se présente cette année-là au large de l’île Christmas, au nord du pays, avec 400 réfugiés afghans et irakiens à son bord. Un bras de fer débute alors entre le pouvoir et les associations humanitaires locales qui pressent le Premier ministre libéral, John Howard, de revenir sur son refus de laisser débarquer les passagers.
Quand le capitaine tente de forcer le blocus, les troupes spéciales interviennent. Les migrants sont arrêtés puis transférés sur l’île de Nauru, un petit État indépendant situé à plus de 1 000 kilomètres, où l’Australie finance pour eux la construction d’un camp d’accueil. Lors d’une célèbre allocution télévisée, John Howard justifie l’ordre qu’il a donné : « Nous déciderons qui entrera en Australie et dans quelles circonstances. » L’affaire est un véritable électro-choc pour la société australienne. Quelques jours après, une nouvelle loi sur l’immigration est votée, qui conforte Howard dans son action. Violemment combattue par les tenants de l’ouverture en grand des frontières, elle n’en reste pas moins un modèle de pragmatisme. Le texte exclut du régime commun sur l’asile tous les territoires du nord de l’Australie, et limite fortement les droits des personnes débarquant sans papiers sur le sol national.
La « Solution du Pacifique »
Parallèlement, une force de contrôle maritime est créée pour intercepter les bateaux des passeurs, avec pour consigne de convoyer systématiquement tous les clandestins vers Nauru ou en Papouasie, un deuxième pays voisin à qui l’Australie a délégué la gestion de la demande d’asile. De facto, une immense majorité des candidats à l’installation sont renvoyés chez eux. C’est le système dit « Solution du Pacifique », largement plébiscité par les Australiens.
Pourtant, en 2007, le pays y renonce en raison de coûts jugés trop élevés et de plusieurs campagnes de presse internationales. Mais cinq ans après, les travaillistes au pouvoir font marche arrière. Comprenant que leur cote de popularité pourrait bien rebondir s’ils restauraient la « Solution du Pacifique », ils lancent en 2013 une nouvelle version de cette politique, qu’ils renomment « Opération frontières souveraines » – elle deviendra plus tard le programme « No Way », aujourd’hui baptisé « Zero Chance ». Depuis, le nombre de clandestins parvenant à entrer en Australie s’est effondré, s’élevant désormais à quelques centaines par an.
Quant à l’immigration légale, elle est essentiellement économique. Et sévèrement encadrée. Pour obtenir un visa de travail, le parrainage d’un employeur local est indispensable – sauf si le candidat exerce un métier en tension, dûment listé. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi réussir un test où les examinateurs contrôlent le niveau d’anglais et vérifient le casier judiciaire, les qualifications et les expériences professionnelles. Un Français récemment installé en Australie témoigne : « C’est très strict. Il faut fournir la liste des pays visités ces dix dernières années, détailler sa situation financière, produire une assurance santé privée, puisque l’accès à la Sécurité sociale est réservé aux nationaux. »
En Australie, un large consensus s’est donc dégagé. Sur la quasi-totalité de l’échiquier politique, chacun est d’accord pour dire que l’immigration est une chance pour le pays, mais à condition d’être régulée de façon draconienne et guidée par des critères économiques. Dans ces conditions dépassionnées, la population locale accepte sereinement un certain métissage. L’Australie est le pays du remplacement heureux.
L’écrivain Boualem Sansal, détenu depuis novembre 2024 et souffrant d’un cancer a finalement été condamné jeudi à cinq ans de prison par la justice algérienne. Si la majorité de la classe politique française est outrée par cette sentence, certains élus d’extrême gauche sont plus conciliants avec Alger.
L’historien est dans la position qui ne connaîtrait les faits que par le compte-rendu d’un garçon de laboratoire ignorant et peut-être menteur.
Charles Seignobos (La Méthode historique appliquée aux sciences morales)
C’est fait. Enfin, pour ainsi dire.
Rappelons d’abord qu’une certaine gauche, souvent plus que conciliante envers certains courants religieux qui prescrivent des exigences vestimentaires contraignantes à leurs adhérentes (au féminin), brillait par son absence lors de la manifestation de soutien à l’écrivain bien français, tenue à Paris deux jours auparavant.
L’éminente juriste internationale et internationaliste Hassan, qui s’était opposée à la motion votée au parlement européen demandant la libération du prisonnier d’opinion Boualem Sansal, est sûrement un peu déçue par la mansuétude laxiste du tribunal algérien : le parquet avait requis 10 ans d’emprisonnement contre son compatriote, il écope d’un petit quinquennat, au terme d’une procédure au cours de laquelle le ministère public, garant de la paix sociale, n’a pas été pénalisé par un excès de formalisme sur le plan des droits de la défense et de la publicité des débats; le « procès » proprement (si l’on ose dire) dit a quand même duré vingt longues minutes, et si l’accusé n’a finalement pas eu d’avocat pour le défendre, il faut admettre que le choix initial d’un conseil juif relevait de l’impudence.
L’égérie de l’Algérie n’a pas exprimé une quelconque réprobation du processus judiciaire qui a abouti à la relégation de l’écrivain à la version actualisée du « pavillon des cancéreux » vu les graves problèmes urologiques du condamné, il est même permis de conjecturer qu’elle a eu plus que sa tête, même sa peau, et que la défunte Margaret Thatcher a joué pour elle le rôle d’inspiratrice, quoique à contre-emploi : en effet, selon Jacques Chirac, à une certaine époque, la Première ministre convoitait une autre partie de son anatomie à poser sur un plateau.
La juridiction algérienne a donc assimilé la défense de la thèse, de nature historique, portant que l’Ouest-algérien aurait été arbitrairement retiré du Maroc et rattaché à l’Algérie par le colonisateur français, à une atteinte à la sûreté de l’État, à l’intégrité du territoire et à la stabilité des institutions.
L’eurodéputée Hassan est non seulement une critique littéraire hors pair, elle est aussi férue d’histoire.
Elle dénonce, à juste titre, les crimes commis de 1830 à 1962 par la France en Algérie. Fort bien.
Lorsqu’il lui est rappelé que l’histoire postcoloniale de l’Algérie est riche en événements dramatiques pour sa propre population (régime politique à parti unique dès 1962 qui dure toujours; renversement et emprisonnement sans procès des opposants, comme Ben Bella, premier président de la République par le coup d’État de Boumediene en 1965; nombreuses éliminations avec extrême préjudice à l’étranger de figures historiques de la révolution devenus opposants au pouvoir, répression anti kabyle, hirak, etc.), elle réplique avec hauteur et passion que « la Mecque des révolutionnaires et de la liberté est et restera Alger » et que « ce pays est une boussole dans son histoire » puisqu’il a appuyé toutes les luttes anticoloniales.
En matière de liberté et d’État de droit en général, on trouve des modèles plus convaincants; il y a des boussoles qui perdent le nord.
Hassan défend, tout aussi légitimement, vu son impact sur la scène internationale (quoique de manière parfois contre-productive), la cause palestinienne. En ce qui concerne le conflit israélo-palestinien actuel, elle remonte la chaîne de causalité des événements, mais opte pour un arrêt brutal à la Nakba de 1948. Fort bien. Cependant, un débat sain, global, et surtout instruit à charge et à décharge, doit être mené avec l’assistance d’historiens, rompus à la méthode historique scientifique, missionnés comme témoins experts. Selon les bribes d’informations dont on dispose, aucun n’a été cité à la barre du tribunal algérien pour éclairer les juges algériens qui prennent (c’est le mot en l’occurrence) des vessies pour des lanternes. Mais rien pour troubler la sérénité historique zen d’une Rima Hassan.
(Incidemment, on aimerait demander à Mme Hassan si elle, contrairement à l’étudiant algérien lambda, a entendu parler de Messali Hadj, exclu du canon évangélique par les gardiens du temple révolutionnaire à titre d’apocryphe).
La classe politique française est unanime pour condamner cette atteinte à la liberté de parole commise par la « justice » algérienne, encore que la formulation adoptée par Mathilde Panot de La France insoumise soit plus sobre, plus pondérée.
Antisémitisme, Français d’aujourd’hui et anticorps…
Rien d’étonnant à ces nombreuses réunions actuelles sur le thème de l’antisémitisme. Il ne s’agit plus seulement de la vertigineuse augmentation des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023; dans notre pays et dans bien d’autres, des verrous semblent avoir sauté, exposant les Juifs médusés aux fantômes d’un passé qu’ils croyaient révolu.
Les sondages montrent que les jeunes, mal protégés par un antiracisme dévoyé par l’intersectionnalité des luttes sont particulièrement vulnérables au virus antisémite. Deux affaires qui les concernent particulièrement sont révélatrices. Elles étaient censées faire rire, mais ce rire n’est qu’un ricanement.
Dans un sketch de juillet 2024, Blanche Gardin se déclare antisémite et s’entend répondre, sous les rires d’une assistance jeune, que toute la salle est antisémite1. Le fil conducteur de l’humoriste est que après ce 7 octobre où il ne s’est pas passé grand-chose, les Juifs enfument les gens en se plaignant continuellement d’être persécutés. C’est ce que disait Dieudonné de la Shoah et il a beaucoup apprécié le sketch.
Récemment, ce fut Cyril Hanouna en clone des pires affiches de Juifs de l’époque nazie, une caricature qui avait certainement reçu l’imprimatur du chef suprême de la LFI.
Tous ont bien sûr proclamé qu’ils vomissaient l’antisémitisme. Mme Gardin a même dévoilé un argument puissant : un de ses cousins serait Juif! Delphine Horvilleur lui a répondu avec raison qu’elle se fichait de savoir si elle était antisémite ou non, mais que son sketch encourageait l’antisémitisme.
L’histoire des Justes ne manque pas, en effet, d’antisémites qui malgré leurs préjugés ont sauvé des Juifs; et d’autres (Laval en est un exemple) qui, sans l’être, on fait le contraire par lâcheté ou opportunisme.
Cinq ans après le Covid, la virulence du virus antisémite dont le variant antisioniste prédomine largement aujourd’hui, est grande parce que sa structure simple (simpliste?) et rigide le rend insensible aux anticorps du débat. Les milieux de culture qui le font croître le mieux, ce sont des images (le keffieh…) et des slogans (du fleuve à la mer..). Pour enrichir des milieux moins favorables, le virus secrète des adjuvants : les bons sentiments compassionnels LGBT et antiracistes, mais les souches les plus robustes, dites fréristes, n’en ont nul besoin. Elles carburent à la prédication islamiste à laquelle les souches mélenchoniennes se sont étonnamment bien adaptées malgré leurs circuits métaboliques très différents.
Arrêtons la métaphore: pour les militants engagés, la détestation d’Israël participe d’une façon d’être au monde et est hermétique à toute argumentation.
Celle-ci est indispensable en revanche auprès des jeunes sur lesquels LFI essaie une OPA sous prétexte qu’ils comprennent les raisons du martyre des Palestiniens : il ne s’agit en réalité pas de compréhension, mais d’émotions parfaitement respectables mais manipulées par une propagande efficace blanchie sous le harnais : il y a cinquante ans, sous l’influence de l’URSS, l’ONU déclarait Israël état raciste.
Outre la jeunesse, qu’il faut atteindre avec ses propres codes, dans lesquels l’humour joue un bien plus grand rôle que la dissertation scientifique, il faut agir auprès de cette masse immense de citoyens pas particulièrement hostiles mais qui se « posent des questions », dont beaucoup sont parfaitement légitimes. C’est avec eux qu’un débat argumenté s’impose. Il doit mettre en relief l’éléphant dans la pièce, à savoir l’islamisme radical et ses objectifs, et éviter toute coloration messianique qui ne convaincra que les déjà convaincus.
Le travail est ingrat mais nécessaire et non désespéré. Contrairement à ce qui se dit parfois, la France a plutôt mieux résisté que d’autres pays à la vague antisémite d’aujourd’hui. Malgré tout, elle possède des anticorps…
Deux livres interrogent, chacun à sa manière, les dynamiques historiques de domination, d’adaptation ou d’interdépendance entre les vivants, qu’il s’agisse des sociétés humaines ou du règne animal, face aux migrations, conflits et bouleversements environnementaux.
Voilà ce qui s’appelle « une somme ». Alain Bauer, connu du grand public pour ses interventions toujours très avisées, à la télévision, en matière de délinquance, de criminologie, de sécurité, l’acide et souriant tribun chéri des médias (enfin, pas de tous) est, au premier chef, un homme de plume : universitaire, professeur au Conservatoire des arts et métiers et enseignant aux universités de Shanghai et de New-York, il abat un travail considérable. En témoigne, s’il en était besoin, le volume qui referme la trilogie ouverte en 2023 avec Au commencement était la guerre, et continuée l’année suivante avec Tu ne tueras point. Sous le titre La conquête de l’Ouest, l’ouvrage dont il est ici question explore la « tension dialectique », le « jeu de forces » où se joue, pour l’humanité, le principe contradictoire du mouvement et de la sédentarité.
Il est risible d’attendre d’une société désintégrée qu’elle intègre quoi que ce soit
« Il est vain, observe l’auteur, d’isoler les bouleversements sociaux, qu’ils soient de l’ordre de la décomposition ou de la recomposition, de la conquête ou de la rencontre, de la prédation ou de l’enrichissement mutuel, des processus historiques, démographiques et géographiques qui les sous-tendent » (…) « Voici donc, poursuit-il, après la mise à jour de l’état de guerre comme matière même de l’histoire, puis de la criminalité comme matrice de la civilisation, venu le temps de l’exploration du devenir sédentaire »… Quête ambitieuse qui, en près de 500 pages plutôt denses, nous fait traverser civilisations et continents, au prisme des migrations et des enjeux démographiques dont elles sont le signe et le vecteur. Pour nourrir une réflexion nous portant, qui sait, à « réinventer de nouvelles modalités d’appartenance inclusives capables d’articuler les échelles locale, régionale, continentale et mondiale ».
De fait, pour Alain Bauer, l’histoire ne prend sens que par sa dimension spéculative et prospective. C’est même ce qui rend cette lecture particulièrement stimulante. Car si La conquête de l’Ouest remonte aux origines, aux mythes, à la Genèse, dans une odyssée qui transite « de la caverne à la yourte », de « la révolution néolithique » aux fléaux épidémiques mondialisés – la peste noire, tout comme le Covid, « migrent aussi » ! – , des colonisations de l’homo sapiens aux grandes explorations, en passant par les vagues migratoires des temps préhistoriques, jusqu’aux dites « grandes découvertes », etc. c’est toujours pour rapporter ces éléments et ces faits aux exigences et aux urgences du présent.
Si ce « tour d’horizon » fait « retour aux sources » – qu’il s’agisse de la traite des esclaves, de l’intolérance religieuse des différentes formes de l’exode, climatique, guerrier, économique, ou encore des multiples modalités de l’errance, du retour… – c’est donc moins dans un projet de pure érudition historiciste (encore que ces éclairages soient par eux-mêmes passionnants) que dans la visée clairement assumée d’outiller notre réflexion sur les enjeux actuels. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple extrait du chapitre où Bauer nous livre une très percutante « petite histoire de la démographie » avant de faire le lien entre projections démographiques, exploitation des ressources, impératifs environnementaux, identités nationales, géostratégies : « À quoi la Chine se prépare-t-elle ? Non pas au monde de demain, mais au monde d’aujourd’hui où la surproduction du superflu masque de moins en moins la disette de l’essentiel ». Quel « fil rouge » (…) « couvre l’histoire des mouvements migratoires contemporains ? Le besoin de bras » ! Et de noter combien « l’hypocrisie est grande dans la gestion des flux ». Car « ce qui change et évolue, ce sont les frontières ».
Recentrée sur la France, sa conclusion étrille ces « idéologues grimés en pragmatiques et [ces] experts grimés en humanistes ». Et grince : « Il est risible d’attendre d’une société désintégrée qu’elle intègre quoi que ce soit – et c’est pourtant ce que continue à faire inlassablement la bonne conscience pétitionnaire, en sciant la branche sur laquelle elle voudrait asseoir l’étranger ». Remuant le couteau dans la plaie – quitte à se faire quelques ennemis – Bauer poursuit : « Plus que d’espérer que les étrangers, par une magie propre à l’Occident, adoptent les usages d’une liberté amnésique, d’une égalité faussée et d’une fraternité de plus en plus cantonnée aux manifestations sportives, les responsables politiques gagneraient à comprendre que, si la maison est pillée ou dégradée, c’est parce qu’elle est à l’abandon ».
Du côté des animaux
Je sortais de la projection de Tardes de soledad, ce documentaire vertigineux où, sans le moindre commentaire, la caméra d’Albert Serra investit le cérémonial tauromachique en collant son objectif, à fleur de peau, sur le bestiau endolori, ivre de rage, qui dans l’arène affronte le torero péruvien Andres Roca Rey – duel sans merci entre l’homme et la bête. Bon prélude à la lecture de cette Histoire animale du monde, ouvrage collectif passionnant : comme Serra nous fait éprouver, dans ce rapport de force ritualisé de la corrida, tout autant que le péril de mort qui pèse sur le matador, la bravoure du taureau avant l’estocade finale, ces pages se placent délibérément « du côté des animaux » pour parcourir ces segments d’histoire traditionnellement envisagés d’un point de vue ethnocentré sur l’humain.
Ainsi apprendrez-vous, par exemple, que pendant la Grande guerre, « environ huit millions de chevaux, trois millions de mulets et d’ânes, 100 000 chiens sont enrôlés sur le front ouest […]pour porter, trier, guetter, secourir, informer ». Qu’il faut alors « 178 chevaux pour une batterie française de quatre canons 75 afin de tirer les voitures des pièces, munitions, outils, bagages, vivres et hommes » dans un contexte où « la plupart des régiments [d’artillerie] sont hippomobiles ». Ou encore, que chez les bovins « l’incubation [de la rage] peut durer quelques semaines voire plusieurs mois », mais « qu’elle dure généralement quatre à cinq jours et se conclut inévitablement par la mort puisque, aujourd’hui encore, aucun traitement n’existe après l’apparition des symptômes », sachant que les vecteurs de contamination des « « bêtes à cornes » comme on disait autrefois » diffèrent beaucoup selon les époques, transitant du loup au renard roux… Directeur de l’ouvrage, Eric Baratay consacre un chapitre à l’histoire des animaux de zoos : Louis XIV faisant « réaliser la première ménagerie d’Occident à Versailles en 1664 », imité sans tarder par les cours princières. « Sous l’Ancien Régime, il faut six à quinze mois pour qu’un éléphant des Indes arrive en France, six mois en 1824, cinq en 1850, soixante-dix jours en 1870 », paraît-il ! Hécatombe stupéfiante des animaux en captivité : dans le premier semestre de leur séjour, « 50% au zoo de Vincennes en 1985 », dans une opacité qui reste « mieux gardée qu’un secret bancaire », assure l’auteur, qui décrit ensuite par le menu l’évolution des conditions de captivité des animaux, depuis l’âge classique jusqu’à nos jours.
Autre contributeur, Christophe Chandezon se penche quant à lui sur l’acclimatation progressive des « cailles, poules et paons » dans l’espace méditerranéen : « l’arrivée définitive du coq doit être située plutôt dans la première moitié du premier millénaire av. J.-C., mais c’est seulement à partir du Vè-IVè siècles av. J.-C. que le coq apparaît déjà bien installé, autant en Grèce qu’en Italie ou en Espagne », son chant étant « désormais un élément du paysage sonore ». On saura encore qu’ « il y a des poules sur les navires de Magellan au départ de Séville en 1519 », que les combats de coq sont appréciés des jeunes gens en Grèce dès l’époque archaïque et « montrés en exemple aux jeunes guerriers ». Ou bien que, passager clandestin des voyages humains, « le rat noir conquiert ainsi en partie l’Europe en montant à bord des navires qui, partant d’Alexandrie, approvisionnent Rome en céréales durant l’Empire ». Et de fait, « les débats actuels sur les espèces invasives montrent combien une histoire de la mondialisation ne peut s’écrire sans penser aux animaux », note l’auteur, ce qui « impose de rechercher des parallèles dans le passé ».
Historicisation du règne animal, remises en perspectives, sur le long terme, de ce versant tendanciellement négligé, ou tenu pour négligeable : on l’aura compris, le tropisme qui place la bête en acteur agissant de l’Histoire, dans un rapport complexe, parfois tendu avec les bipèdes que nous sommes, défriche de nouvelles pistes de recherche. Sous la plume de Fabrice Guizard, un chapitre se penche sur « Les destins canins au Moyen-Age », époque où le mot « chien » reste l’insulte suprême, la question de l’animal errant se posant « avec une certaine acuité, surtout dans les villes », avant que ne s’opère la réhabilitation symbolique du chien ( très présent dans l’imagerie religieuse). Emmanuel Porte poursuit la traque du chien errant « dans les cités modernes – XVIIIè – début XIXè siècle », jusqu’au temps où « dans nos villes européennes »[…] « l’errance canine [devient] une exception », tandis que « les chiens des villages africains, les meutes de chiens moscovites, les errances plurielles des villes d’Amérique centrale et latine sont autant d’exemples actuels d’un comportement canin dont les Occidentaux étaient familiers et dont ils ont même oublié le souvenir ». Signé Nicolas Baron, un autre chapitre s’attache à étudier comment « leur entrée en ville transforme les renards », victimes de collisions malgré « leur excellente ouïe » et quoique « leur vitesse de pointe [puisse] atteindre 50km/h », ou décimés à 95% par la gale, à Bristol, dans les années 1990, sinon par le péril canin, le goupil étant repérable à sa forte odeur.
Depuis quelques décennies, une faune sauvage prend ses aises en ville – pigeons et rats à Paris, ratons laveurs à Montréal, souris à New-York, et même escargots, selon un processus évolutif de sélection « aboutissant à terme au développement d’une sous-espèce, puis d’une espèce », processus désigné sous le nom de « spéciation ». De retour sur la Loire, les castors, que l’Académie française nommait jadis « bièvre » ou « beuvron », « sont devenus quasiment nocturnes alors que leur vision n’est pas du tout conçue pour cela », explique Rémi Luglia dans un chapitre savoureux qui fait « réfléchir aux dynamiques historiques autour des animaux, des humains et des paysages », lesquels paysages « eux-mêmes ne sont pas fixes [mais] le produit de ces arrangements négociés entre les humains et les autres vivants, variant selon les époques, les territoires et les individus ».
Tout comme l’histoire des hommes, l’histoire animale a ses héros et ses incarnations mythiques : témoins Bucéphale, le cheval qui « porte Alexandre pendant seize ans et l’accompagne tout au long de la conquête de l’Empire perse ». Sa « biographie » est détaillée par Jérémy Clément dans un texte croisant « les connaissances éthologiques modernes avec les quelques sources éparses concernant l’élevage équin en Grèce ancienne », tandis qu’Eric Baratay étudie celle de Meschie, chimpanzé expatrié en Occident (1930-1934), ou Marco Vespa, plus loin, raconte la vie de l’éléphant romain, du 1er siècle av. J.C au 2ème siècle ap. J.-C. Ou Nicolas Lainé le « travail et domestication de l’éléphant d’Asie » du XIXème siècle à aujourd’hui…
Sur le registre comparatif qui s’impose en la matière, l’autoflagellation n’est vraiment pas de mise : « L’Asie, auréolée en Occident de ses religions et philosophies supposées bienveillantes, a beaucoup pratiqué la violence. A l’inverse, l’Occident, critiqué à juste titre pour sa religion et sa philosophie dépréciatives et pour ses massacres, a théorisé la protection ».
À lire :
La conquête de l’Ouest, par Alain Bauer. Fayard, coll. Choses vues. Fayard, 2025 496 pages
Une histoire animale du monde – à la recherche du vécu des animaux de l’Antiquité à nos jours, sous la direction d’Eric Baratay. Tallandier, 2025. 352 pages
10% n’est pas seulement le titre d’un programme télévisé à succès, mais probablement aussi le rêve secret de Madame la Maire de Paris. Le rêve qu’une de ces votations citoyennes qui lui sont si chères atteigne un jour ce pourcentage de participation.
Pour l’heure, on en est loin. Or, il ne reste plus beaucoup de temps. Dans un an, la messe sera dite.
Quand je dis que ces votations dominicales sont chères à Madame Hidalgo, elles le sont aussi pour les Parisiens. Quelque quatre cent mille euros à chaque épisode. Mobilisation de près de mille trois cents agents, aménagement des locaux, etc… Nous n’aurons pas ici la cruauté de calculer ce que cela représente par votant, mais nous sommes certainement assez éloignés des 28 centimes par inscrit fièrement revendiqués par l’administration hidalgienne.
4,06 %, voilà le taux de participation de la dernière consultation. Elle s’est tenue le 23 mars et les Parisiens étaient appelés à se prononcer sur le projet de végétalisation et de piétonisation de quelque cinq cents rues de la capitale. Coïncidence troublante, ce même jour tombaient les résultats d’une étude assez alarmante montrant que, en partie en raison de la piétonisation galopante des artères urbaines et autres freins à la circulation automobile en ville, le délai d’intervention des secours s’allongeait régulièrement ces dernières années. Plus deux minutes trente en dix ans. Ce n’est rien et c’est pourtant beaucoup. Le temps d’une vie sauvée, le temps d’une vie perdue.
Probablement n’est-ce pas ce genre de considérations qui aura retenu les Parisiens d’aller voter. Sans doute est-ce tout simplement le sentiment d’être pris pour des mimiles, des gogos, attendu que ces rues-jardins sont en parties réalisées et que le PLU (Plan Local d’Urbanisation) prévoyant leur implantation est d’ores et déjà voté. Mascarade, donc. On comprend que l’enthousiasme citoyen ait été des plus tempérés.
À noter qu’il n’y avait pas foule non plus pour les précédentes votations. 7,4% – tout de même ! – en 2023 sur la question des trottinettes électriques en libre-service. Et 5,7% pour la consultation sur le tarif de stationnement spécifique des SUV. Un vote anti-riche, anti-fric bien en phase avec la bonne conscience bobo-écolo-gaucho, pour lequel, cette fois, on aurait pu espérer beaucoup mieux. Mystère.
En fait, il faut surtout, me semble-t-il, saluer l’esprit de bienveillance des Parisiens.
Cantonnant ces participations électorales à un pourcentage à un seul chiffre, ils auront eu la délicatesse de ne pas creuser un trop grand – et donc trop cruel – écart avec celui obtenu par leur édile en chef aux dernières élections présidentielles. 1,75%, faut-il le rappeler.
Mais retenons par ailleurs deux autres chiffres en deçà de 10. Chiffres dont on n’espèrera pas cependant qu’ils remplissent d’aise l’intéressée, puisqu’il ne s’agit pas de pourcentages électoraux, mais tout bonnement de milliards. La dette de la ville ! 4,1 milliards en 2014, 9,3 milliards en 2024… Cela pourrait-il inspirer une idée de votation ? Du genre : Selon vous, amis citoyens de Lutèce, est-il temps que Madame Hidalgo et son aréopage si prodigue s’en aillent ?
Jean Le Gall a fait des éditions Séguier et du Cherche midi des maisons de curiosités. Amateur averti, il pose sur la littérature un regard de dandy et publie indistinctement des auteurs de «gauche» et de «droite». Ce qui importe pour lui, c’est l’œuvre d’un écrivain, non la politique, synonyme à ses yeux de poison intellectuel.
Dix ans avant notre rencontre, j’avais écrit une lettre à Jean Le Gall. Je venais d’arriver à Paris et me disais qu’il serait sans doute agréable de travailler pour sa maison d’édition Séguier, dont j’admirais le catalogue. N’ayant alors pas fait grand-chose depuis le baccalauréat et ignorant presque tout du monde de l’édition, j’avais naïvement misé sur mon enthousiasme : évidemment, ça n’a pas suffi. Aujourd’hui, en rejoignant Jean Le Gall, un jour de pluie, place Colette, je repense avec amusement à celui qui lui avait adressé cette lettre.
Une personnalité étonnante
Quand je le découvre dans une brasserie aux velours rougeoyants, le directeur des éditions du Cherche-Midi (et de Séguier, toujours) se trouve face à une tasse de café et à deux téléphones portables. L’un d’eux sonne ; il décroche, et m’ayant vu avancer vers lui, m’invite d’un signe à m’asseoir. En attendant la fin de sa discussion, je peux à mon aise observer l’homme. Tout en lui refuse aussi bien l’avachissement contemporain que la raideur réactionnaire. Son vocabulaire, ses manières et sa tenue montrent avec bonheur des paradoxes réjouissants. D’une grande élégance, il n’hésite pas à être familier, comme pour dynamiter une phrase un peu trop corsetée ; s’il est mordant un temps, c’est pour mieux marquer une sympathie l’instant d’après. De sa voix flûtée et tendue, il termine sa conversation téléphonique, et nous commençons la nôtre.
Né à Bordeaux, Jean Le Gall passe l’essentiel de sa jeunesse à Toulouse. Indocile, il enchaîne les établissements catholiques d’où il est systématiquement renvoyé. Il obtient même l’éclat d’un scandale en créant le journal Le Fayot, lui valant l’honneur d’une plainte de la part de parents d’élèves excédés par ses provocations (« Tout ça est lamentable », dit-il en souriant). Issu de la « middle class », il se souvient d’un grand-père aimant qui le poussait à lire et à écrire ; pour le reste, sa famille n’a aucun lien avec « la littérature, l’édition et Paris ». Après de plaisantes études de droit (« La langue du Code civil est magnifique »), il devient avocat d’affaires, à Paris d’abord, puis au Luxembourg et à New York. Dans cet univers technique et ce métier éloigné des joies du langage, Le Gall se plie douloureusement aux règles du jeu (« du job à la jobardise, il n’y a pas loin »). Pendant près d’une décennie, il survit dans une profession dont il n’a pas la vocation, regardant vers un ailleurs qu’il souhaite voir venir en le préparant. Quand il ne travaille pas, il lit. Presque uniquement de la littérature française des temps passés (« les nouvelles propositions étaient le plus souvent inférieures aux précédentes »). Déjà, il sent venir une nouvelle censure, une hygiène nouvelle, un calque politique qui « venait se poser sur tout en véritable poison ». En réaction, il conçoit l’idée de créer une nouvelle maison d’édition, ou d’en relancer une « un peu délaissée » : son choix se tourne vers Séguier, dont il souhaite faire une maison de curiosités.
Si Jean Le Gall sait, et depuis longtemps, ce qu’il veut faire, il sait peut-être mieux encore ce qu’il ne veut pas faire. Comprenons : éditer de l’autofiction dans l’air du temps (« On inscrit sur la couverture le mot roman, mais ça n’en est jamais… Si la direction des fraudes procédait ainsi qu’elle le fait pour la publicité mensongère, ces livres seraient retirés du commerce ! ») et de la littérature engagée. « Les écrivains engagés se résument à des gens qui cherchent une rémunération complémentaire. » L’écrivain est pour lui un homme rare, pour qui la forme est centrale et l’imagination indispensable. Il continue : « Il m’est arrivé de publier des écrivains qui étaient incidemment à la droite de la droite ou à la gauche de la gauche. Peu importe, à partir du moment où ce qui est écrit est indépendant d’une action purement politique. » Dans le même temps, il regrette que tout soit devenu, plus que jamais, politique : « Maintenant, des penseurs professionnels affirment que le vin de Bordeaux est de droite et la choucroute de gauche. » Le Gall a le sens de la phrase qui fait mouche. Il y a sans doute dans sa nature un double mouvement que trahit son visage. D’un côté, son sourire à la fois tendre et moqueur montre un tour d’esprit ironique, vif, presque satyrique ; de l’autre, ses yeux, eux, parlent d’amertumes et de désillusions. À l’entendre et à le lire, on passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir vraiment.
En 2021, il prend la direction du Cherche-Midi, entouré de ceux qu’il nomme « sa bande » et dont il avoue avec fierté qu’ils sont les collaborateurs et amis qu’il aurait rêvé mettre autour d’une même table : c’est aujourd’hui le cas. « Avec eux, j’ai le plaisir de pouvoir passer d’un sujet à l’autre, des moralistes du XVIIIe aux surréalistes, du cinéma « anar » au cinéma hollywoodien, cela avec une joie égale. » Cette maison d’outsiders, courageuse et attachée à la liberté, avait déjà prouvé son irrévérence en publiant les albums de Cabu et de Wolinski, même lorsque la situation était devenue pour eux plus que critique, le livre de l’imam Hassen Chalghoumi (Les Combats d’un imam de la République, 2021), jusqu’au texte de Sabine Prokhoris (Qui a peur de Roman Polanski ?, 2024), dénonçant l’entreprise de démolition du réalisateur. Au cours de notre entretien, les différentes facettes de Jean Le Gall apparaissent et se mêlent pour constituer cette personnalité étonnante. Pragmatique, on retrouve l’ancien avocat d’affaires méticuleux de ses dossiers ; esthète, le dilettante raffiné ayant le goût des petits-maîtres aux précieuses œuvres oubliées ; canaille même, quand le jeune homme de la revue adolescente de jadis renaît sous une forme nouvelle. Qu’il raille les uns ou admire les autres, Jean Le Gall conserve comme un feu sacré une grande lucidité sur l’état de la littérature actuelle : « Un Français sur quatre a essayé d’écrire un livre, mais je ne suis pas certain qu’un Français sur quatre en achète. »
« Acide face à la bouffonnerie du monde moderne »
À ce sujet, Jean Le Gall est aussi un écrivain. Mieux : un écrivain qui sait écrire. Dans son très bon roman, L’Île introuvable, paru en 2019, on trouve cette phrase, terrible, à propos du milieu de l’édition : « Dominique réalisa que ce métier avait été la somme de ses passions et de ses croyances. Et qu’il ne l’était plus. » Le reste du livre est une course tragique au désenchantement, peuplé d’aphorismes aiguisés, de trouvailles comme des feux artifices amers : « Olivier Ravanec était instruit d’une grande méfiance envers les femmes, et plus tard, il montra de plus solides envies pour la lecture et l’écriture que pour les accouplements. » Au fil du livre, on retrouve plusieurs fois le nom de Matthieu Galey, qui avait fait un art, en son temps, de la méchanceté ciselée, mais n’esquivait pas pour autant les exercices d’encensement : Jean Le Gall, lui non plus, n’est pas étranger à ces deux pôles opposés qui se succèdent au gré des émotions. C’est un talent de savoir aimer, autant que de savoir mépriser – avec style. Au printemps prochain paraîtra chez Gallimard son nouveau roman qui porte un beau titre : Dernières nouvelles de Rome et de l’existence, et qui se passe dans la capitale italienne en 1969. Celui-ci lui donnera l’occasion de « vomir sur le moment où les partis politiques ont pris une place si essentielle dans le spectacle contemporain ». Dans la lignée d’un Dino Risi, qu’il cite avec plaisir, Jean Le Gall se veut acide face à la bouffonnerie du monde moderne : « À cette époque arrivent massivement le téléviseur, le réfrigérateur, et le canapé dans lequel l’humanité va connaître un long engourdissement, un long moment de relaxation cognitive qui n’a finalement jamais cessé. » Plus jeune, Le Gall devait paraître un bien étrange camarade à ses congénères des lycées garonnais : il n’est pas impossible qu’il en soit de même parmi ses collègues de l’édition. Il faut le lui souhaiter, c’est toujours un bon signe. Rien n’est plus plaisant que ceux qui ont l’aristocratique plaisir de déplaire à certains, en étant plus que charmants à d’autres.
Autour de nous, des serveurs disent des choses comme : « Pour les commodités, c’est au fond du couloir, madame. » Dehors, la Comédie-Française semble avoir la gueule de bois. Jean Le Gall se lève et récupère son parapluie sous lequel nous nous abritons pour traverser la rue. Au moment de passer devant la librairie Delamain, je crois avoir parlé de Valery Larbaud. Puis, nous nous sommes salués et j’ai descendu les escaliers de la station de métro Palais-Royal – Musée du Louvre. Une fois en bas, j’ai compris pourquoi j’avais adressé à Jean Le Gall cette lettre idiote il y a dix ans : c’est parce qu’il donne l’impression que la littérature vit encore.
Jordan Bardella et Marion Maréchal se sont rendus en Israël pour une visite officielle. Entre autres sites et monuments, ils ont visité le mémorial du festival Nova. S’agit-il d’une simple opération de comm’ ou d’une véritable page historique qui se tourne ? Pourquoi voyons-nous des politiques de la droite radicale faire le voyage et pas du tout le leader de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon ? Les analyses de Céline Pina.
Le rival principal de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a été mis en prison, de même que son avocat. Depuis longtemps, le président turc pratique sa méthode particulière consistant à s’allier avec les uns contre les autres, ensuite à trahir ces alliés pour s’allier avec les ennemis de ces derniers, et ainsi de suite. Ayant lui-même utilisé la mairie d’Istanbul comme tremplin vers le pouvoir suprême en Turquie, il craint qu’Imamoglu ne fasse de même en vue des élections présidentielles de 2028. Explications avec Gil Mihaely.
Derrière la bienveillance de façade de la Commission européenne se profilent une mécanique et une propagande inquiétantes: une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place, voire saper les fondements mêmes de la démocratie, estime notre contributeur. Tribune.
En mars 2025, la Commission européenne a lancé une initiative qui, sous des dehors pragmatiques, soulève des questions troublantes : elle appelle les États membres de l’Union européenne à encourager leurs populations à se doter d’un « kit d’urgence » pour faire face aux crises futures. Officiellement, cette mesure vise à préparer les citoyens à des scénarios catastrophes – guerres, pandémies, catastrophes climatiques – dans un monde jugé de plus en plus instable.
Mais, derrière cette apparente bienveillance se profile une mécanique bien plus inquiétante : une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place et saper les fondements mêmes de la démocratie.
Today, the EU launches its new #Preparedness Strategy.
L’idée que la peur puisse être utilisée comme levier de manipulation de masse n’est pas nouvelle. Dès 1928, Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et pionnier des relations publiques, posait les bases de cette stratégie dans son ouvrage Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie. Bernays y expliquait comment les gouvernants, en s’appuyant sur les ressorts psychologiques de la foule, pouvaient façonner les perceptions pour imposer des mesures autrement inacceptables. « La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses est un élément essentiel dans une société démocratique », écrivait-il, soulignant que la peur, en tant qu’émotion brute, était particulièrement efficace pour court-circuiter la raison.
Plus récemment, le sociologue Frank Furedi, dans son livre Politics of Fear (2005), a analysé comment les démocraties modernes exploitent les « cultures de la peur » pour légitimer leur autorité. Selon lui, les gouvernements amplifient délibérément les menaces – qu’il s’agisse de terrorisme, de pandémies ou de crises environnementales – pour maintenir les populations dans un état de dépendance émotionnelle. Cette dépendance, argue Furedi, conduit les citoyens à céder leurs libertés en échange d’une promesse de sécurité, un troc que Benjamin Franklin avait déjà dénoncé au XVIIIe siècle : « Ceux qui troquent leur liberté en échange d’une sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre. »
Une communication anxiogène : au service du pouvoir ?
L’appel de la Commission européenne à constituer des kits d’urgence s’inscrit dans cette lignée. En surface, il s’agit d’une mesure de précaution qui pourrait sembler rationnelle : quelques vivres, une lampe de poche, une trousse de secours, des objets anodins pour affronter l’imprévu. Mais le sous-texte est clair : les crises futures ne sont pas une hypothèse, elles sont une certitude. Guerres, virus mortels, effondrement climatique, la rhétorique officielle ne précise pas la nature exacte de la menace même si elle est esquissée, laissant ainsi libre cours à l’imagination collective. Cette ambiguïté est une arme puissante : elle transforme une recommandation pratique en un message subliminal de peur diffuse, ancrant l’idée que le danger est imminent et omniprésent.
Cette stratégie n’est pas sans rappeler la gestion de la crise du Covid-19. En 2021, dans un article publié sur The Conversation, le chercheur Maxime Gaborit notait que « la peur, dans ce cas-ci d’un virus inconnu, a été fondamentale » pour faire obéir les populations aux restrictions sanitaires. Les campagnes de communication, saturées d’images de lits d’hôpitaux débordés et de courbes exponentielles, ont joué sur l’émotion plutôt que sur la pédagogie. Le résultat ? Une adhésion massive, mais souvent irrationnelle, à des mesures parfois contestables, comme les confinements prolongés ou les passeports sanitaires. La Commission européenne semble aujourd’hui répliquer ce schéma, élargissant le spectre de la menace pour englober tous les possibles.
Quand la peur dope la popularité du pouvoir
Un aspect crucial de cette manipulation réside dans son effet sur la popularité des gouvernants. Les sondages le montrent depuis des décennies : lorsque les populations se sentent menacées, elles se tournent instinctivement vers le pouvoir en place, perçu comme un rempart contre le chaos. En France, par exemple, le président François Hollande a vu sa cote de popularité bondir après les attentats de 2015, passant de 13 % à 21 % en quelques semaines selon un sondage IFOP. De même, au plus fort de la crise du Covid-19, les dirigeants européens, y compris Emmanuel Macron, ont bénéficié d’un regain de confiance temporaire, malgré des gestions critiquées.
Ce phénomène, que le politologue Corey Robin appelle « la politique de la peur » dans son ouvrage Fear : The History of a Political Idea (2004), repose sur un mécanisme simple : la peur désoriente, fragilise et pousse les citoyens à chercher un sauveur. Les élites politiques, conscientes de cet effet, n’hésitent pas à l’exploiter. L’initiative du kit d’urgence est donc une tentative de maintenir les populations dans cet état de vigilance permanente, où le pouvoir apparaît comme le garant ultime de leur survie. En période de crise, les critiques s’effacent, les oppositions s’affaiblissent, et les mesures autoritaires passent plus facilement. Elle intervient d’ailleurs quelques jours seulement après l’allocution alarmante d’Emmanuel Macron pour préparer les Français à une éventuelle guerre face à la Russie, et qui lui a valu une hausse de popularité dans les sondages s’en suivant. Il ne faut pas voir un quelconque hasard ici.
Une peur fictive de l’extérieur face à une insécurité réelle à l’intérieur
Mais, pourquoi brandir une peur hypothétique venue de l’extérieur alors que l’insécurité au sein même des frontières est déjà une réalité criante ? En France, les statistiques récentes parlent d’elles-mêmes : en 2023, le ministère de l’Intérieur recensait 361 000 coups et blessures volontaires, une hausse de 63 % depuis 2017, tandis que les homicides dépassaient la barre des 1 000, en progression constante depuis 2020. Les violences sexuelles, avec une augmentation de 8 % en 2023, touchent 265 victimes par jour en moyenne, selon les données du SSMSI. Les cambriolages, les vols violents et les dégradations volontaires explosent également, avec des faits divers quotidiens qui alimentent une insécurité palpable. Cette peur-là n’a rien d’irrationnel : elle est ancrée dans le vécu des citoyens, étayée par des chiffres concrets et des drames bien réels. Pourtant, étrangement, cette menace intérieure, bien plus immédiate et tangible qu’une guerre hypothétique, ne bénéficie pas du même traitement alarmiste. Au contraire, elle est souvent minimisée, camouflée derrière des discours lénifiants ou des statistiques interprétées avec prudence, comme si reconnaître son ampleur fragiliserait davantage l’autorité en place. Alors que la peur d’un ennemi extérieur peut être orchestrée pour unir et soumettre, l’insécurité intérieure, elle, révèle les failles d’un système incapable de protéger ses citoyens – une vérité autrement plus dérangeante. Où sont les kits de l’Union européenne pour survivre à une agression ?
Une pratique antidémocratique
Ce recours systématique à la peur est profondément antidémocratique. La démocratie repose sur la délibération rationnelle, sur la capacité des citoyens à évaluer les politiques publiques avec discernement. Or, la peur court-circuite ce processus. Comme le souligne Ryszard Legutko dans Le diable dans la démocratie (2015), les gouvernements qui instrumentalisent les émotions pour asseoir leur légitimité trahissent l’idéal démocratique en remplaçant le débat par la soumission. En agitant des menaces vagues – guerres hypothétiques, virus incertains – sans jamais les contextualiser avec des données objectives, la Commission européenne prive les citoyens de leur libre-arbitre, les réduisant à des sujets passifs, manipulables à volonté.
Prenons l’exemple des discours sur une « guerre imminente ». Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les responsables européens, dont Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, multiplient les mises en garde contre un conflit élargi. Le kit d’urgence s’inscrit dans ce narratif, suggérant que chaque foyer doit se préparer à l’impensable. Pourtant, aucune analyse sérieuse ne corrobore l’idée d’une guerre généralisée en Europe à court terme. Cette surenchère alimente des peurs irrationnelles, détournant l’attention d’autres enjeux – insécurité, immigration, crise sociale au sein même de nos frontières – au profit d’un narratif belliqueux qui renforce le contrôle étatique.
Dépasser le narratif officiel
La Commission européenne présente son initiative comme une réponse responsable à un monde incertain. Mais cette rhétorique cache une volonté de pouvoir. L’appel au kit d’urgence, s’il semble anodin, s’inscrit dans cette dynamique de politique de la peur : il normalise l’idée d’un état d’exception permanent, où les libertés individuelles sont subordonnées à une prétendue « résilience collective » imposée d’en haut.
Les essayistes comme Noam Chomsky, dans ses critiques récurrentes des médias et des gouvernements, nous invitent à interroger cette « fabrication du consentement ». Pourquoi cette insistance sur un hypothétique conflit extérieur alors que la plus forte insécurité perceptible des Français se répand à l’intérieur même de nos frontières sans qu’aucune initiative ne soit prise pour l’endiguer ? Parce que cette peur irrationnelle d’un ennemi commun maintient les citoyens dans un état de docilité, tandis que la raison les pousse à questionner. Le kit d’urgence n’est pas qu’un objet : c’est un symbole de cette soumission déguisée en prudence.
Vers une résistance à la manipulation
L’initiative de la Commission européenne, loin d’être une simple mesure pratique, révèle selon moi une stratégie de manipulation de masse rodée : amplifier les peurs, exploiter les émotions, consolider le pouvoir. En s’appuyant sur les travaux de Bernays, Furedi ou Robin, on comprend que cette « politique de la peur » n’a rien d’accidentelle. Elle détourne l’attention des problèmes concrets qui touchent notre pays pour prospérer sur les angoisses parfois irrationnelles des citoyens afin de mieux contrôler leurs émotions, au mépris des principes démocratiques.
Face à cela, la réponse ne peut être que la vigilance. Refuser de céder à la panique, exiger des explications claires, privilégier la réflexion sur l’émotion : tels sont les antidotes à cette manipulation. Car si la peur peut doper la popularité des gouvernants à court terme, elle finit toujours par se retourner contre eux lorsque les citoyens reprennent leurs esprits. Dans un monde gouverné par la peur, la liberté est la première victime.
En 2024, les Vietnamiens sont devenus le premier contingent d’immigrés clandestins à traverser la Manche, devançant les Syriens et les Afghans. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils ne font guère parler d’eux. Reste à comprendre cette exception vietnamienne.
Ni vu ni connu, les Vietnamiens ont battu au poteau Afghans, Syriens et Iraniens. Avec 3 100 personnes ayant traversé la Manche durant les neuf premiers mois de l’année 2024, les Vietnamiens représentaient 20 % des arrivées par bateau. Un chiffre en forte augmentation puisqu’ils n’étaient que 1 300 durant la même période en 2023. Depuis le drame du camion charnier, en 2019, où 39 Vietnamiens avaient trouvé la mort par asphyxie, les Vietnamiens privilégient la voie maritime.
Cette immigration est atypique. À la différence des autres pays d’origine, le Vietnam est un pays solide qui se porte bien. Économiquement, il est champion du monde de la croissance économique sur les vingt dernières années. En 2024, sa croissance a de nouveau dépassé les 7 %. Tous les clignotants économiques y sont au vert. Socialement, le Vietnam communiste, qui n’a pas copié le modèle de contrôle social orwellien de la Chine de Xi Jinping, laisse à ses concitoyens une large liberté individuelle, à condition toutefois de ne pas remettre en cause le rôle dirigeant du Parti communiste et de ses chefs.
Un migrant discret
Les migrants vietnamiens sont des hommes et femmes plutôt jeunes, sans qualification, des ouvriers mal payés ou criblés de dettes, prêts à tenter l’aventure. Ils sont bouddhistes, parfois catholiques, originaires des provinces du nord et du centre du pays les moins développées. Peu ou pas d’opposants politiques.
Une fois en France, ils se font discrets jusqu’au jour du départ où ils surgissent sur une plage du Dunkerquois pour monter sur un bateau pneumatique, généralement de meilleure qualité, plus sûr et donc plus cher, que la moyenne. Si la traversée échoue ou est empêchée par la police française, ils regagnent leur camp de base sans broncher. « Quand ils échouent à traverser, ils ne cherchent même pas à négocier le prix des taxis pour rentrer vers Dunkerque », déclare une bénévole de l’ONG Osmose 621.
Une fois en Angleterre, rebelote. Les Vietnamiens rejoignent rapidement leur communauté. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils apparaissent rarement sur le radar des autorités qui ont d’autres chats à fouetter. Durs à la peine, ils trouvent rapidement un travail. Car le périple du Vietnam à l’Angleterre coûte environ 50 000 euros et la famille au pays s’est endettée pour financer l’opération.
Quand certains d’entre eux se font prendre par la patrouille pour trafic de drogue de synthèse, contrebande ou travail forcé, le gouvernement vietnamien se montre coopératif et accepte de reprendre ses ressortissants. Le nouvel homme fort à Hanoï connaît bien le sujet. Précédemment ministre de l’Intérieur, M. To Lam, a accepté, il y a déjà plusieurs années, une coopération policière avec plusieurs pays européens, dont la France. Un accord de lutte contre l’immigration clandestine a été signé entre les deux pays en avril 2024, que la ministre de l’Intérieur, Mme Yvette Cooper, nommée trois mois plus tard, a commencé à appliquer sans réserve. Au programme, campagne visant à dissuader les départs, profilage des voyageurs suspects, échange d’information sur les cas identifiés et aide au retour.
Interrogés par les fonctionnaires français qui se demandaient quel sort ils réservaient aux migrants de retour au pays, les policiers vietnamiens ont répondu laconiquement. « Aucun. Sortis de l’aéroport, ils montent dans un bus et retournent dans leur village. » Simple comme bonjour.
Migrant vietnamien, le gendre (sans papiers) idéal ?
Disons-le franchement : en Angleterre comme en France, ce n’est pas aux Vietnamiens que les gens pensent quand ils dénoncent les dérives de l’immigration irrégulière. Outre sa discrétion et sa volonté de se fondre dans la masse, le Vietnamien possède plusieurs traits culturels qui facilitent grandement son intégration. Tout d’abord, il n’est porteur d’aucune culture ou religion à vocation universaliste. Il ne cherchera pas à vous convertir au bouddhisme ou à la pensée d’Hô Chi Minh. Ensuite, formaté par deux mille ans de confucianisme et soixante-dix ans de communisme, le Vietnamien aime l’ordre et respecte le pouvoir en place. Le Vietnamien sans visa ne revendiquera jamais un quelconque droit lié à sa religion ou ses coutumes.
Ce migrant bien sous tous rapports peut donc servir tous les discours politiques. La gauche sans-frontiériste y verra l’illustration que « l’immigration est une chance » et que le communautarisme, ça marche. La droite de la submersion migratoire y verra la confirmation que la frontière doit être entrouverte aux seules populations prêtes à s’intégrer sans réserve et rester fermée aux populations qui, pour des motifs religieux ou culturels, refusent ou sont incapables de s’adapter à nos mœurs et notre culture.
Notons enfin qu’à cette immigration clandestine s’ajoute une immigration légale de grande qualité : des étudiants brillants, travailleurs, de familles aisées, que l’on retrouve dans les meilleures écoles d’ingénieurs et universités européennes. Après leurs études, ils restent souvent travailler sur place plusieurs années pour le plus grand bonheur des entreprises locales, avant de rentrer au pays afin que leurs propres enfants connaissent leur pays d’origine ou parce qu’ils ont été chassés par des groupes vietnamiens qui leur font des ponts d’or pour revenir.
Alors, le Vietnamien, un migrant régulier ou irrégulier idéal ? On peut le penser. L’immigré vietnamien est une réincarnation asiatique du « plombier polonais » du début du siècle. Un immigré travailleur, d’intégration facile, originaire d’un pays solide. Il est probable que cette immigration s’asséchera à son tour, au rythme du développement économique du Vietnam. Une bonne nouvelle ? À voir. La fin de l’immigration vietnamienne en France ou au Royaume-Uni témoignera autant de l’émergence économique du Vietnam que de l’appauvrissement de nos deux pays.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Il y a peu, ma Sauvageonne – encore plus ébouriffée qu’à son habitude, ses cheveux me font penser à des plumes – et moi, nous sommes rendus à la Comédie de Picardie, à Amiens, pour assister à la représentation des Femmes savantes, de Molière, dans une mise en scène de Christian Schiaretti.
Faut-il présenter cette pièce jouée pour la première fois en 1672, entre Les fourberies de Scapin (1671) et Le malade imaginaire (1673) ? Rappelons simplement que le célèbre dramaturge s’en prend aux pédantes et pédants, et en particulier à l’abbé Cotin – qui lui inspira le truculent personnage de Trissotin – qu’il avait pris en grippe depuis L’école des femmes. Trissotin ? Parlons-en. Il était ici interprété avec brio par Olivier Balazuc, au jeu subtil et nuancé, qualités que l’on peut attribuer sans hésitation à l’ensemble des comédiens, et en particulier à Francine Bergé (Bélise) et Louise Chevillotte (Armande). « L’art de l’interprétation, que ce soit celui des actrices et acteurs ou celui du metteur en scène, est celui de cacher son effort ou ses intentions, de rendre l’incarnation du texte non pas vraie mais évidente », explique Christian Schiaretti dans un texte de présentation. « Ne pas souligner la pertinence de sa lecture par l’accumulation des signes extérieurs saupoudrés sur l’ouvrage comme autant de bouées jetées là, à destination de pauvres spectateurs se noyant dans l’immensité du texte. Présomption. »
Ce soir-là, je n’ai pas eu l’impression d’être un « pauvre spectateur », non ; et pourtant, je me suis laissé emporter, noyer par l’immensité du texte. Emporté, oui, par les mélodies des mots, les rythmes, de ces versifications et prosodies classiques. Il m’est arrivé de fermer les yeux pour mieux m’imprégner du beat fait de glissades, d’allitérations, de ruptures. J’avais le sentiment d’écouter un boogie de Jimmy Reed ou de Muddy Waters. (Qu’en eût pensé Molière ?)
La pièce terminée, l’excellent Nicolas Auvray, directeur de la Comédie de Picardie, invita le public à rencontrer les comédiens et le metteur en scène au bar. Ma Sauvageonne opta pour une coupe d’un champagne de qualité et bien moins cher qu’une place au cinéma Pathé d’Amiens ; et moi, dipsomane buté, pour une bière légère. Christian Schiaretti expliqua sa démarche ; les comédiens évoquèrent leur travail. Je les écoutais, attentif, avec une furieuse envie de taper du pied car, dans la tête, le rythme irrésistible des mots-boogies de Molière. Je demandai au metteur en scène de nous éclairer sur le fait que Balzac fût cité dans le texte. Anachronisme ? Pouvoir divinatoire de Jean-Baptiste Poquelin ? Point. Il s’agit d’une référence au poète du XVIIe siècle Jean-Louis Guez de Balzac, célèbre en son temps, mais bien moins célèbre que notre bon Honoré…
Alors qu’il partait vers son hôtel, j’ai échangé quelques mots avec le metteur en scène. Lors de la présentation, j’ai compris qu’il avait dirigé la Comédie de Reims de 1991 à 2001, puis le Théâtre national populaire de Villeurbanne de janvier 2002 à janvier 2020, et même œuvré dans le Bugey. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rappeler qu’il avait marché dans les pas de mon écrivain préféré : Roger Vailland. Il semblait bien le connaître et cela m’a réjoui. Je me suis juré qu’en rentrant chez ma Sauvageonne j’allais relire Drôle de Jeu tout en écoutant le boogie « Sam all over », de Canned Heat, en songeant au beat des vers de Molière. Ce que je ne fis pas ; je n’ai pas de parole.
En Australie, l’immigration est une question technique. La politique drastique menée par les gouvernements travaillistes a fait s’effondrer le nombre de migrants clandestins et les visas sont sévèrement encadrés en fonction des besoins économiques. Résultat : cette immigration régulée est considérée comme une chance pour le pays.
Une telle chose est-elle pensable en France ? En Australie, depuis la rentrée septembre, le nombre de permis de séjour délivrés aux étrangers demandant le statut de résident permanent a été divisé par deux par rapport à l’année précédente. Phénomène encore plus improbable, c’est un travailliste, le Premier ministre Anthony Albanese, qui est à l’origine de la décision. Pour couronner le tout, sa mesure s’inscrit dans le cadre d’une politique sociale de lutte contre la crise du logement !
Un sujet sensible
Principalement peuplée par des descendants de colons et de travailleurs étrangers (on ne recense que 3 % d’Aborigènes sur le territoire), l’Australie a un rapport apaisé à l’immigration. Il n’en a pas toujours été ainsi. Cette situation est le fruit d’une véritable révolution des consciences, qui s’est opérée depuis vingt-cinq ans. Résultat, le fait migratoire est aujourd’hui perçu par la plupart des Australiens comme une question technique sur laquelle des objectifs chiffrés et des données transparentes sont débattus chaque année au Parlement.
En Australie, les dernières statistiques connues sur l’immigration datent de la période 2022-2023. Au cours de ces douze mois, 212 000 nouveaux immigrés permanents ont été accueillis dans le pays qui compte 27,4 millions d’habitants. Une proportion stable depuis dix ans. 8 % des arrivants ont été admis dans un cadre humanitaire, 25 % en vertu du regroupement familial, et 67 % pour raison professionnelle. À quoi s’ajoutent les visas temporaires : 577 000 ont été distribués à des étudiants, 464 000 à des employés en CDD. Autrement dit, près de 95 % des titres de séjour ont été délivrés pour motif d’activité. En France, le taux s’élève à 20 %…
Les Australiens ont compris que l’immigration était un sujet crucial il y a quarante ans. À partir des années 1970, les flux historiques en provenance d’Europe ont commencé à se tarir, la natalité s’est mise à chuter (1,5 enfant par femme en 1984 contre 2,3 en 1974) et le développement économique de l’île a commencé son envol. Le modèle de l’« Australie blanche » a alors atteint sa limite. Il a fallu se tourner vers l’immigration asiatique. Dans un premier temps, les gouvernants ont procédé de façon empirique, voire anarchique, en faisant venir des travailleurs d’Inde, du Vietnam ou des Philippines au gré des besoins.
L’affaire du Tampa
En 2001, l’affaire du Tampa oblige toutefois l’Australie à se positionner de manière plus claire et stratégique. Le Tampa est un cargo qui se présente cette année-là au large de l’île Christmas, au nord du pays, avec 400 réfugiés afghans et irakiens à son bord. Un bras de fer débute alors entre le pouvoir et les associations humanitaires locales qui pressent le Premier ministre libéral, John Howard, de revenir sur son refus de laisser débarquer les passagers.
Quand le capitaine tente de forcer le blocus, les troupes spéciales interviennent. Les migrants sont arrêtés puis transférés sur l’île de Nauru, un petit État indépendant situé à plus de 1 000 kilomètres, où l’Australie finance pour eux la construction d’un camp d’accueil. Lors d’une célèbre allocution télévisée, John Howard justifie l’ordre qu’il a donné : « Nous déciderons qui entrera en Australie et dans quelles circonstances. » L’affaire est un véritable électro-choc pour la société australienne. Quelques jours après, une nouvelle loi sur l’immigration est votée, qui conforte Howard dans son action. Violemment combattue par les tenants de l’ouverture en grand des frontières, elle n’en reste pas moins un modèle de pragmatisme. Le texte exclut du régime commun sur l’asile tous les territoires du nord de l’Australie, et limite fortement les droits des personnes débarquant sans papiers sur le sol national.
La « Solution du Pacifique »
Parallèlement, une force de contrôle maritime est créée pour intercepter les bateaux des passeurs, avec pour consigne de convoyer systématiquement tous les clandestins vers Nauru ou en Papouasie, un deuxième pays voisin à qui l’Australie a délégué la gestion de la demande d’asile. De facto, une immense majorité des candidats à l’installation sont renvoyés chez eux. C’est le système dit « Solution du Pacifique », largement plébiscité par les Australiens.
Pourtant, en 2007, le pays y renonce en raison de coûts jugés trop élevés et de plusieurs campagnes de presse internationales. Mais cinq ans après, les travaillistes au pouvoir font marche arrière. Comprenant que leur cote de popularité pourrait bien rebondir s’ils restauraient la « Solution du Pacifique », ils lancent en 2013 une nouvelle version de cette politique, qu’ils renomment « Opération frontières souveraines » – elle deviendra plus tard le programme « No Way », aujourd’hui baptisé « Zero Chance ». Depuis, le nombre de clandestins parvenant à entrer en Australie s’est effondré, s’élevant désormais à quelques centaines par an.
Quant à l’immigration légale, elle est essentiellement économique. Et sévèrement encadrée. Pour obtenir un visa de travail, le parrainage d’un employeur local est indispensable – sauf si le candidat exerce un métier en tension, dûment listé. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi réussir un test où les examinateurs contrôlent le niveau d’anglais et vérifient le casier judiciaire, les qualifications et les expériences professionnelles. Un Français récemment installé en Australie témoigne : « C’est très strict. Il faut fournir la liste des pays visités ces dix dernières années, détailler sa situation financière, produire une assurance santé privée, puisque l’accès à la Sécurité sociale est réservé aux nationaux. »
En Australie, un large consensus s’est donc dégagé. Sur la quasi-totalité de l’échiquier politique, chacun est d’accord pour dire que l’immigration est une chance pour le pays, mais à condition d’être régulée de façon draconienne et guidée par des critères économiques. Dans ces conditions dépassionnées, la population locale accepte sereinement un certain métissage. L’Australie est le pays du remplacement heureux.
Rima Hassan et le recteur de la mosquée de Paris. Image : Twitter.
L’écrivain Boualem Sansal, détenu depuis novembre 2024 et souffrant d’un cancer a finalement été condamné jeudi à cinq ans de prison par la justice algérienne. Si la majorité de la classe politique française est outrée par cette sentence, certains élus d’extrême gauche sont plus conciliants avec Alger.
L’historien est dans la position qui ne connaîtrait les faits que par le compte-rendu d’un garçon de laboratoire ignorant et peut-être menteur.
Charles Seignobos (La Méthode historique appliquée aux sciences morales)
C’est fait. Enfin, pour ainsi dire.
Rappelons d’abord qu’une certaine gauche, souvent plus que conciliante envers certains courants religieux qui prescrivent des exigences vestimentaires contraignantes à leurs adhérentes (au féminin), brillait par son absence lors de la manifestation de soutien à l’écrivain bien français, tenue à Paris deux jours auparavant.
L’éminente juriste internationale et internationaliste Hassan, qui s’était opposée à la motion votée au parlement européen demandant la libération du prisonnier d’opinion Boualem Sansal, est sûrement un peu déçue par la mansuétude laxiste du tribunal algérien : le parquet avait requis 10 ans d’emprisonnement contre son compatriote, il écope d’un petit quinquennat, au terme d’une procédure au cours de laquelle le ministère public, garant de la paix sociale, n’a pas été pénalisé par un excès de formalisme sur le plan des droits de la défense et de la publicité des débats; le « procès » proprement (si l’on ose dire) dit a quand même duré vingt longues minutes, et si l’accusé n’a finalement pas eu d’avocat pour le défendre, il faut admettre que le choix initial d’un conseil juif relevait de l’impudence.
L’égérie de l’Algérie n’a pas exprimé une quelconque réprobation du processus judiciaire qui a abouti à la relégation de l’écrivain à la version actualisée du « pavillon des cancéreux » vu les graves problèmes urologiques du condamné, il est même permis de conjecturer qu’elle a eu plus que sa tête, même sa peau, et que la défunte Margaret Thatcher a joué pour elle le rôle d’inspiratrice, quoique à contre-emploi : en effet, selon Jacques Chirac, à une certaine époque, la Première ministre convoitait une autre partie de son anatomie à poser sur un plateau.
La juridiction algérienne a donc assimilé la défense de la thèse, de nature historique, portant que l’Ouest-algérien aurait été arbitrairement retiré du Maroc et rattaché à l’Algérie par le colonisateur français, à une atteinte à la sûreté de l’État, à l’intégrité du territoire et à la stabilité des institutions.
L’eurodéputée Hassan est non seulement une critique littéraire hors pair, elle est aussi férue d’histoire.
Elle dénonce, à juste titre, les crimes commis de 1830 à 1962 par la France en Algérie. Fort bien.
Lorsqu’il lui est rappelé que l’histoire postcoloniale de l’Algérie est riche en événements dramatiques pour sa propre population (régime politique à parti unique dès 1962 qui dure toujours; renversement et emprisonnement sans procès des opposants, comme Ben Bella, premier président de la République par le coup d’État de Boumediene en 1965; nombreuses éliminations avec extrême préjudice à l’étranger de figures historiques de la révolution devenus opposants au pouvoir, répression anti kabyle, hirak, etc.), elle réplique avec hauteur et passion que « la Mecque des révolutionnaires et de la liberté est et restera Alger » et que « ce pays est une boussole dans son histoire » puisqu’il a appuyé toutes les luttes anticoloniales.
En matière de liberté et d’État de droit en général, on trouve des modèles plus convaincants; il y a des boussoles qui perdent le nord.
Hassan défend, tout aussi légitimement, vu son impact sur la scène internationale (quoique de manière parfois contre-productive), la cause palestinienne. En ce qui concerne le conflit israélo-palestinien actuel, elle remonte la chaîne de causalité des événements, mais opte pour un arrêt brutal à la Nakba de 1948. Fort bien. Cependant, un débat sain, global, et surtout instruit à charge et à décharge, doit être mené avec l’assistance d’historiens, rompus à la méthode historique scientifique, missionnés comme témoins experts. Selon les bribes d’informations dont on dispose, aucun n’a été cité à la barre du tribunal algérien pour éclairer les juges algériens qui prennent (c’est le mot en l’occurrence) des vessies pour des lanternes. Mais rien pour troubler la sérénité historique zen d’une Rima Hassan.
(Incidemment, on aimerait demander à Mme Hassan si elle, contrairement à l’étudiant algérien lambda, a entendu parler de Messali Hadj, exclu du canon évangélique par les gardiens du temple révolutionnaire à titre d’apocryphe).
La classe politique française est unanime pour condamner cette atteinte à la liberté de parole commise par la « justice » algérienne, encore que la formulation adoptée par Mathilde Panot de La France insoumise soit plus sobre, plus pondérée.
Antisémitisme, Français d’aujourd’hui et anticorps…
Rien d’étonnant à ces nombreuses réunions actuelles sur le thème de l’antisémitisme. Il ne s’agit plus seulement de la vertigineuse augmentation des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023; dans notre pays et dans bien d’autres, des verrous semblent avoir sauté, exposant les Juifs médusés aux fantômes d’un passé qu’ils croyaient révolu.
Les sondages montrent que les jeunes, mal protégés par un antiracisme dévoyé par l’intersectionnalité des luttes sont particulièrement vulnérables au virus antisémite. Deux affaires qui les concernent particulièrement sont révélatrices. Elles étaient censées faire rire, mais ce rire n’est qu’un ricanement.
Dans un sketch de juillet 2024, Blanche Gardin se déclare antisémite et s’entend répondre, sous les rires d’une assistance jeune, que toute la salle est antisémite1. Le fil conducteur de l’humoriste est que après ce 7 octobre où il ne s’est pas passé grand-chose, les Juifs enfument les gens en se plaignant continuellement d’être persécutés. C’est ce que disait Dieudonné de la Shoah et il a beaucoup apprécié le sketch.
Récemment, ce fut Cyril Hanouna en clone des pires affiches de Juifs de l’époque nazie, une caricature qui avait certainement reçu l’imprimatur du chef suprême de la LFI.
Tous ont bien sûr proclamé qu’ils vomissaient l’antisémitisme. Mme Gardin a même dévoilé un argument puissant : un de ses cousins serait Juif! Delphine Horvilleur lui a répondu avec raison qu’elle se fichait de savoir si elle était antisémite ou non, mais que son sketch encourageait l’antisémitisme.
L’histoire des Justes ne manque pas, en effet, d’antisémites qui malgré leurs préjugés ont sauvé des Juifs; et d’autres (Laval en est un exemple) qui, sans l’être, on fait le contraire par lâcheté ou opportunisme.
Cinq ans après le Covid, la virulence du virus antisémite dont le variant antisioniste prédomine largement aujourd’hui, est grande parce que sa structure simple (simpliste?) et rigide le rend insensible aux anticorps du débat. Les milieux de culture qui le font croître le mieux, ce sont des images (le keffieh…) et des slogans (du fleuve à la mer..). Pour enrichir des milieux moins favorables, le virus secrète des adjuvants : les bons sentiments compassionnels LGBT et antiracistes, mais les souches les plus robustes, dites fréristes, n’en ont nul besoin. Elles carburent à la prédication islamiste à laquelle les souches mélenchoniennes se sont étonnamment bien adaptées malgré leurs circuits métaboliques très différents.
Arrêtons la métaphore: pour les militants engagés, la détestation d’Israël participe d’une façon d’être au monde et est hermétique à toute argumentation.
Celle-ci est indispensable en revanche auprès des jeunes sur lesquels LFI essaie une OPA sous prétexte qu’ils comprennent les raisons du martyre des Palestiniens : il ne s’agit en réalité pas de compréhension, mais d’émotions parfaitement respectables mais manipulées par une propagande efficace blanchie sous le harnais : il y a cinquante ans, sous l’influence de l’URSS, l’ONU déclarait Israël état raciste.
Outre la jeunesse, qu’il faut atteindre avec ses propres codes, dans lesquels l’humour joue un bien plus grand rôle que la dissertation scientifique, il faut agir auprès de cette masse immense de citoyens pas particulièrement hostiles mais qui se « posent des questions », dont beaucoup sont parfaitement légitimes. C’est avec eux qu’un débat argumenté s’impose. Il doit mettre en relief l’éléphant dans la pièce, à savoir l’islamisme radical et ses objectifs, et éviter toute coloration messianique qui ne convaincra que les déjà convaincus.
Le travail est ingrat mais nécessaire et non désespéré. Contrairement à ce qui se dit parfois, la France a plutôt mieux résisté que d’autres pays à la vague antisémite d’aujourd’hui. Malgré tout, elle possède des anticorps…
Deux livres interrogent, chacun à sa manière, les dynamiques historiques de domination, d’adaptation ou d’interdépendance entre les vivants, qu’il s’agisse des sociétés humaines ou du règne animal, face aux migrations, conflits et bouleversements environnementaux.
Voilà ce qui s’appelle « une somme ». Alain Bauer, connu du grand public pour ses interventions toujours très avisées, à la télévision, en matière de délinquance, de criminologie, de sécurité, l’acide et souriant tribun chéri des médias (enfin, pas de tous) est, au premier chef, un homme de plume : universitaire, professeur au Conservatoire des arts et métiers et enseignant aux universités de Shanghai et de New-York, il abat un travail considérable. En témoigne, s’il en était besoin, le volume qui referme la trilogie ouverte en 2023 avec Au commencement était la guerre, et continuée l’année suivante avec Tu ne tueras point. Sous le titre La conquête de l’Ouest, l’ouvrage dont il est ici question explore la « tension dialectique », le « jeu de forces » où se joue, pour l’humanité, le principe contradictoire du mouvement et de la sédentarité.
Il est risible d’attendre d’une société désintégrée qu’elle intègre quoi que ce soit
« Il est vain, observe l’auteur, d’isoler les bouleversements sociaux, qu’ils soient de l’ordre de la décomposition ou de la recomposition, de la conquête ou de la rencontre, de la prédation ou de l’enrichissement mutuel, des processus historiques, démographiques et géographiques qui les sous-tendent » (…) « Voici donc, poursuit-il, après la mise à jour de l’état de guerre comme matière même de l’histoire, puis de la criminalité comme matrice de la civilisation, venu le temps de l’exploration du devenir sédentaire »… Quête ambitieuse qui, en près de 500 pages plutôt denses, nous fait traverser civilisations et continents, au prisme des migrations et des enjeux démographiques dont elles sont le signe et le vecteur. Pour nourrir une réflexion nous portant, qui sait, à « réinventer de nouvelles modalités d’appartenance inclusives capables d’articuler les échelles locale, régionale, continentale et mondiale ».
De fait, pour Alain Bauer, l’histoire ne prend sens que par sa dimension spéculative et prospective. C’est même ce qui rend cette lecture particulièrement stimulante. Car si La conquête de l’Ouest remonte aux origines, aux mythes, à la Genèse, dans une odyssée qui transite « de la caverne à la yourte », de « la révolution néolithique » aux fléaux épidémiques mondialisés – la peste noire, tout comme le Covid, « migrent aussi » ! – , des colonisations de l’homo sapiens aux grandes explorations, en passant par les vagues migratoires des temps préhistoriques, jusqu’aux dites « grandes découvertes », etc. c’est toujours pour rapporter ces éléments et ces faits aux exigences et aux urgences du présent.
Si ce « tour d’horizon » fait « retour aux sources » – qu’il s’agisse de la traite des esclaves, de l’intolérance religieuse des différentes formes de l’exode, climatique, guerrier, économique, ou encore des multiples modalités de l’errance, du retour… – c’est donc moins dans un projet de pure érudition historiciste (encore que ces éclairages soient par eux-mêmes passionnants) que dans la visée clairement assumée d’outiller notre réflexion sur les enjeux actuels. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple extrait du chapitre où Bauer nous livre une très percutante « petite histoire de la démographie » avant de faire le lien entre projections démographiques, exploitation des ressources, impératifs environnementaux, identités nationales, géostratégies : « À quoi la Chine se prépare-t-elle ? Non pas au monde de demain, mais au monde d’aujourd’hui où la surproduction du superflu masque de moins en moins la disette de l’essentiel ». Quel « fil rouge » (…) « couvre l’histoire des mouvements migratoires contemporains ? Le besoin de bras » ! Et de noter combien « l’hypocrisie est grande dans la gestion des flux ». Car « ce qui change et évolue, ce sont les frontières ».
Recentrée sur la France, sa conclusion étrille ces « idéologues grimés en pragmatiques et [ces] experts grimés en humanistes ». Et grince : « Il est risible d’attendre d’une société désintégrée qu’elle intègre quoi que ce soit – et c’est pourtant ce que continue à faire inlassablement la bonne conscience pétitionnaire, en sciant la branche sur laquelle elle voudrait asseoir l’étranger ». Remuant le couteau dans la plaie – quitte à se faire quelques ennemis – Bauer poursuit : « Plus que d’espérer que les étrangers, par une magie propre à l’Occident, adoptent les usages d’une liberté amnésique, d’une égalité faussée et d’une fraternité de plus en plus cantonnée aux manifestations sportives, les responsables politiques gagneraient à comprendre que, si la maison est pillée ou dégradée, c’est parce qu’elle est à l’abandon ».
Du côté des animaux
Je sortais de la projection de Tardes de soledad, ce documentaire vertigineux où, sans le moindre commentaire, la caméra d’Albert Serra investit le cérémonial tauromachique en collant son objectif, à fleur de peau, sur le bestiau endolori, ivre de rage, qui dans l’arène affronte le torero péruvien Andres Roca Rey – duel sans merci entre l’homme et la bête. Bon prélude à la lecture de cette Histoire animale du monde, ouvrage collectif passionnant : comme Serra nous fait éprouver, dans ce rapport de force ritualisé de la corrida, tout autant que le péril de mort qui pèse sur le matador, la bravoure du taureau avant l’estocade finale, ces pages se placent délibérément « du côté des animaux » pour parcourir ces segments d’histoire traditionnellement envisagés d’un point de vue ethnocentré sur l’humain.
Ainsi apprendrez-vous, par exemple, que pendant la Grande guerre, « environ huit millions de chevaux, trois millions de mulets et d’ânes, 100 000 chiens sont enrôlés sur le front ouest […]pour porter, trier, guetter, secourir, informer ». Qu’il faut alors « 178 chevaux pour une batterie française de quatre canons 75 afin de tirer les voitures des pièces, munitions, outils, bagages, vivres et hommes » dans un contexte où « la plupart des régiments [d’artillerie] sont hippomobiles ». Ou encore, que chez les bovins « l’incubation [de la rage] peut durer quelques semaines voire plusieurs mois », mais « qu’elle dure généralement quatre à cinq jours et se conclut inévitablement par la mort puisque, aujourd’hui encore, aucun traitement n’existe après l’apparition des symptômes », sachant que les vecteurs de contamination des « « bêtes à cornes » comme on disait autrefois » diffèrent beaucoup selon les époques, transitant du loup au renard roux… Directeur de l’ouvrage, Eric Baratay consacre un chapitre à l’histoire des animaux de zoos : Louis XIV faisant « réaliser la première ménagerie d’Occident à Versailles en 1664 », imité sans tarder par les cours princières. « Sous l’Ancien Régime, il faut six à quinze mois pour qu’un éléphant des Indes arrive en France, six mois en 1824, cinq en 1850, soixante-dix jours en 1870 », paraît-il ! Hécatombe stupéfiante des animaux en captivité : dans le premier semestre de leur séjour, « 50% au zoo de Vincennes en 1985 », dans une opacité qui reste « mieux gardée qu’un secret bancaire », assure l’auteur, qui décrit ensuite par le menu l’évolution des conditions de captivité des animaux, depuis l’âge classique jusqu’à nos jours.
Autre contributeur, Christophe Chandezon se penche quant à lui sur l’acclimatation progressive des « cailles, poules et paons » dans l’espace méditerranéen : « l’arrivée définitive du coq doit être située plutôt dans la première moitié du premier millénaire av. J.-C., mais c’est seulement à partir du Vè-IVè siècles av. J.-C. que le coq apparaît déjà bien installé, autant en Grèce qu’en Italie ou en Espagne », son chant étant « désormais un élément du paysage sonore ». On saura encore qu’ « il y a des poules sur les navires de Magellan au départ de Séville en 1519 », que les combats de coq sont appréciés des jeunes gens en Grèce dès l’époque archaïque et « montrés en exemple aux jeunes guerriers ». Ou bien que, passager clandestin des voyages humains, « le rat noir conquiert ainsi en partie l’Europe en montant à bord des navires qui, partant d’Alexandrie, approvisionnent Rome en céréales durant l’Empire ». Et de fait, « les débats actuels sur les espèces invasives montrent combien une histoire de la mondialisation ne peut s’écrire sans penser aux animaux », note l’auteur, ce qui « impose de rechercher des parallèles dans le passé ».
Historicisation du règne animal, remises en perspectives, sur le long terme, de ce versant tendanciellement négligé, ou tenu pour négligeable : on l’aura compris, le tropisme qui place la bête en acteur agissant de l’Histoire, dans un rapport complexe, parfois tendu avec les bipèdes que nous sommes, défriche de nouvelles pistes de recherche. Sous la plume de Fabrice Guizard, un chapitre se penche sur « Les destins canins au Moyen-Age », époque où le mot « chien » reste l’insulte suprême, la question de l’animal errant se posant « avec une certaine acuité, surtout dans les villes », avant que ne s’opère la réhabilitation symbolique du chien ( très présent dans l’imagerie religieuse). Emmanuel Porte poursuit la traque du chien errant « dans les cités modernes – XVIIIè – début XIXè siècle », jusqu’au temps où « dans nos villes européennes »[…] « l’errance canine [devient] une exception », tandis que « les chiens des villages africains, les meutes de chiens moscovites, les errances plurielles des villes d’Amérique centrale et latine sont autant d’exemples actuels d’un comportement canin dont les Occidentaux étaient familiers et dont ils ont même oublié le souvenir ». Signé Nicolas Baron, un autre chapitre s’attache à étudier comment « leur entrée en ville transforme les renards », victimes de collisions malgré « leur excellente ouïe » et quoique « leur vitesse de pointe [puisse] atteindre 50km/h », ou décimés à 95% par la gale, à Bristol, dans les années 1990, sinon par le péril canin, le goupil étant repérable à sa forte odeur.
Depuis quelques décennies, une faune sauvage prend ses aises en ville – pigeons et rats à Paris, ratons laveurs à Montréal, souris à New-York, et même escargots, selon un processus évolutif de sélection « aboutissant à terme au développement d’une sous-espèce, puis d’une espèce », processus désigné sous le nom de « spéciation ». De retour sur la Loire, les castors, que l’Académie française nommait jadis « bièvre » ou « beuvron », « sont devenus quasiment nocturnes alors que leur vision n’est pas du tout conçue pour cela », explique Rémi Luglia dans un chapitre savoureux qui fait « réfléchir aux dynamiques historiques autour des animaux, des humains et des paysages », lesquels paysages « eux-mêmes ne sont pas fixes [mais] le produit de ces arrangements négociés entre les humains et les autres vivants, variant selon les époques, les territoires et les individus ».
Tout comme l’histoire des hommes, l’histoire animale a ses héros et ses incarnations mythiques : témoins Bucéphale, le cheval qui « porte Alexandre pendant seize ans et l’accompagne tout au long de la conquête de l’Empire perse ». Sa « biographie » est détaillée par Jérémy Clément dans un texte croisant « les connaissances éthologiques modernes avec les quelques sources éparses concernant l’élevage équin en Grèce ancienne », tandis qu’Eric Baratay étudie celle de Meschie, chimpanzé expatrié en Occident (1930-1934), ou Marco Vespa, plus loin, raconte la vie de l’éléphant romain, du 1er siècle av. J.C au 2ème siècle ap. J.-C. Ou Nicolas Lainé le « travail et domestication de l’éléphant d’Asie » du XIXème siècle à aujourd’hui…
Sur le registre comparatif qui s’impose en la matière, l’autoflagellation n’est vraiment pas de mise : « L’Asie, auréolée en Occident de ses religions et philosophies supposées bienveillantes, a beaucoup pratiqué la violence. A l’inverse, l’Occident, critiqué à juste titre pour sa religion et sa philosophie dépréciatives et pour ses massacres, a théorisé la protection ».
À lire :
La conquête de l’Ouest, par Alain Bauer. Fayard, coll. Choses vues. Fayard, 2025 496 pages
Une histoire animale du monde – à la recherche du vécu des animaux de l’Antiquité à nos jours, sous la direction d’Eric Baratay. Tallandier, 2025. 352 pages
10% n’est pas seulement le titre d’un programme télévisé à succès, mais probablement aussi le rêve secret de Madame la Maire de Paris. Le rêve qu’une de ces votations citoyennes qui lui sont si chères atteigne un jour ce pourcentage de participation.
Pour l’heure, on en est loin. Or, il ne reste plus beaucoup de temps. Dans un an, la messe sera dite.
Quand je dis que ces votations dominicales sont chères à Madame Hidalgo, elles le sont aussi pour les Parisiens. Quelque quatre cent mille euros à chaque épisode. Mobilisation de près de mille trois cents agents, aménagement des locaux, etc… Nous n’aurons pas ici la cruauté de calculer ce que cela représente par votant, mais nous sommes certainement assez éloignés des 28 centimes par inscrit fièrement revendiqués par l’administration hidalgienne.
4,06 %, voilà le taux de participation de la dernière consultation. Elle s’est tenue le 23 mars et les Parisiens étaient appelés à se prononcer sur le projet de végétalisation et de piétonisation de quelque cinq cents rues de la capitale. Coïncidence troublante, ce même jour tombaient les résultats d’une étude assez alarmante montrant que, en partie en raison de la piétonisation galopante des artères urbaines et autres freins à la circulation automobile en ville, le délai d’intervention des secours s’allongeait régulièrement ces dernières années. Plus deux minutes trente en dix ans. Ce n’est rien et c’est pourtant beaucoup. Le temps d’une vie sauvée, le temps d’une vie perdue.
Probablement n’est-ce pas ce genre de considérations qui aura retenu les Parisiens d’aller voter. Sans doute est-ce tout simplement le sentiment d’être pris pour des mimiles, des gogos, attendu que ces rues-jardins sont en parties réalisées et que le PLU (Plan Local d’Urbanisation) prévoyant leur implantation est d’ores et déjà voté. Mascarade, donc. On comprend que l’enthousiasme citoyen ait été des plus tempérés.
À noter qu’il n’y avait pas foule non plus pour les précédentes votations. 7,4% – tout de même ! – en 2023 sur la question des trottinettes électriques en libre-service. Et 5,7% pour la consultation sur le tarif de stationnement spécifique des SUV. Un vote anti-riche, anti-fric bien en phase avec la bonne conscience bobo-écolo-gaucho, pour lequel, cette fois, on aurait pu espérer beaucoup mieux. Mystère.
En fait, il faut surtout, me semble-t-il, saluer l’esprit de bienveillance des Parisiens.
Cantonnant ces participations électorales à un pourcentage à un seul chiffre, ils auront eu la délicatesse de ne pas creuser un trop grand – et donc trop cruel – écart avec celui obtenu par leur édile en chef aux dernières élections présidentielles. 1,75%, faut-il le rappeler.
Mais retenons par ailleurs deux autres chiffres en deçà de 10. Chiffres dont on n’espèrera pas cependant qu’ils remplissent d’aise l’intéressée, puisqu’il ne s’agit pas de pourcentages électoraux, mais tout bonnement de milliards. La dette de la ville ! 4,1 milliards en 2014, 9,3 milliards en 2024… Cela pourrait-il inspirer une idée de votation ? Du genre : Selon vous, amis citoyens de Lutèce, est-il temps que Madame Hidalgo et son aréopage si prodigue s’en aillent ?
Jean Le Gall a fait des éditions Séguier et du Cherche midi des maisons de curiosités. Amateur averti, il pose sur la littérature un regard de dandy et publie indistinctement des auteurs de «gauche» et de «droite». Ce qui importe pour lui, c’est l’œuvre d’un écrivain, non la politique, synonyme à ses yeux de poison intellectuel.
Dix ans avant notre rencontre, j’avais écrit une lettre à Jean Le Gall. Je venais d’arriver à Paris et me disais qu’il serait sans doute agréable de travailler pour sa maison d’édition Séguier, dont j’admirais le catalogue. N’ayant alors pas fait grand-chose depuis le baccalauréat et ignorant presque tout du monde de l’édition, j’avais naïvement misé sur mon enthousiasme : évidemment, ça n’a pas suffi. Aujourd’hui, en rejoignant Jean Le Gall, un jour de pluie, place Colette, je repense avec amusement à celui qui lui avait adressé cette lettre.
Une personnalité étonnante
Quand je le découvre dans une brasserie aux velours rougeoyants, le directeur des éditions du Cherche-Midi (et de Séguier, toujours) se trouve face à une tasse de café et à deux téléphones portables. L’un d’eux sonne ; il décroche, et m’ayant vu avancer vers lui, m’invite d’un signe à m’asseoir. En attendant la fin de sa discussion, je peux à mon aise observer l’homme. Tout en lui refuse aussi bien l’avachissement contemporain que la raideur réactionnaire. Son vocabulaire, ses manières et sa tenue montrent avec bonheur des paradoxes réjouissants. D’une grande élégance, il n’hésite pas à être familier, comme pour dynamiter une phrase un peu trop corsetée ; s’il est mordant un temps, c’est pour mieux marquer une sympathie l’instant d’après. De sa voix flûtée et tendue, il termine sa conversation téléphonique, et nous commençons la nôtre.
Né à Bordeaux, Jean Le Gall passe l’essentiel de sa jeunesse à Toulouse. Indocile, il enchaîne les établissements catholiques d’où il est systématiquement renvoyé. Il obtient même l’éclat d’un scandale en créant le journal Le Fayot, lui valant l’honneur d’une plainte de la part de parents d’élèves excédés par ses provocations (« Tout ça est lamentable », dit-il en souriant). Issu de la « middle class », il se souvient d’un grand-père aimant qui le poussait à lire et à écrire ; pour le reste, sa famille n’a aucun lien avec « la littérature, l’édition et Paris ». Après de plaisantes études de droit (« La langue du Code civil est magnifique »), il devient avocat d’affaires, à Paris d’abord, puis au Luxembourg et à New York. Dans cet univers technique et ce métier éloigné des joies du langage, Le Gall se plie douloureusement aux règles du jeu (« du job à la jobardise, il n’y a pas loin »). Pendant près d’une décennie, il survit dans une profession dont il n’a pas la vocation, regardant vers un ailleurs qu’il souhaite voir venir en le préparant. Quand il ne travaille pas, il lit. Presque uniquement de la littérature française des temps passés (« les nouvelles propositions étaient le plus souvent inférieures aux précédentes »). Déjà, il sent venir une nouvelle censure, une hygiène nouvelle, un calque politique qui « venait se poser sur tout en véritable poison ». En réaction, il conçoit l’idée de créer une nouvelle maison d’édition, ou d’en relancer une « un peu délaissée » : son choix se tourne vers Séguier, dont il souhaite faire une maison de curiosités.
Si Jean Le Gall sait, et depuis longtemps, ce qu’il veut faire, il sait peut-être mieux encore ce qu’il ne veut pas faire. Comprenons : éditer de l’autofiction dans l’air du temps (« On inscrit sur la couverture le mot roman, mais ça n’en est jamais… Si la direction des fraudes procédait ainsi qu’elle le fait pour la publicité mensongère, ces livres seraient retirés du commerce ! ») et de la littérature engagée. « Les écrivains engagés se résument à des gens qui cherchent une rémunération complémentaire. » L’écrivain est pour lui un homme rare, pour qui la forme est centrale et l’imagination indispensable. Il continue : « Il m’est arrivé de publier des écrivains qui étaient incidemment à la droite de la droite ou à la gauche de la gauche. Peu importe, à partir du moment où ce qui est écrit est indépendant d’une action purement politique. » Dans le même temps, il regrette que tout soit devenu, plus que jamais, politique : « Maintenant, des penseurs professionnels affirment que le vin de Bordeaux est de droite et la choucroute de gauche. » Le Gall a le sens de la phrase qui fait mouche. Il y a sans doute dans sa nature un double mouvement que trahit son visage. D’un côté, son sourire à la fois tendre et moqueur montre un tour d’esprit ironique, vif, presque satyrique ; de l’autre, ses yeux, eux, parlent d’amertumes et de désillusions. À l’entendre et à le lire, on passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir vraiment.
En 2021, il prend la direction du Cherche-Midi, entouré de ceux qu’il nomme « sa bande » et dont il avoue avec fierté qu’ils sont les collaborateurs et amis qu’il aurait rêvé mettre autour d’une même table : c’est aujourd’hui le cas. « Avec eux, j’ai le plaisir de pouvoir passer d’un sujet à l’autre, des moralistes du XVIIIe aux surréalistes, du cinéma « anar » au cinéma hollywoodien, cela avec une joie égale. » Cette maison d’outsiders, courageuse et attachée à la liberté, avait déjà prouvé son irrévérence en publiant les albums de Cabu et de Wolinski, même lorsque la situation était devenue pour eux plus que critique, le livre de l’imam Hassen Chalghoumi (Les Combats d’un imam de la République, 2021), jusqu’au texte de Sabine Prokhoris (Qui a peur de Roman Polanski ?, 2024), dénonçant l’entreprise de démolition du réalisateur. Au cours de notre entretien, les différentes facettes de Jean Le Gall apparaissent et se mêlent pour constituer cette personnalité étonnante. Pragmatique, on retrouve l’ancien avocat d’affaires méticuleux de ses dossiers ; esthète, le dilettante raffiné ayant le goût des petits-maîtres aux précieuses œuvres oubliées ; canaille même, quand le jeune homme de la revue adolescente de jadis renaît sous une forme nouvelle. Qu’il raille les uns ou admire les autres, Jean Le Gall conserve comme un feu sacré une grande lucidité sur l’état de la littérature actuelle : « Un Français sur quatre a essayé d’écrire un livre, mais je ne suis pas certain qu’un Français sur quatre en achète. »
« Acide face à la bouffonnerie du monde moderne »
À ce sujet, Jean Le Gall est aussi un écrivain. Mieux : un écrivain qui sait écrire. Dans son très bon roman, L’Île introuvable, paru en 2019, on trouve cette phrase, terrible, à propos du milieu de l’édition : « Dominique réalisa que ce métier avait été la somme de ses passions et de ses croyances. Et qu’il ne l’était plus. » Le reste du livre est une course tragique au désenchantement, peuplé d’aphorismes aiguisés, de trouvailles comme des feux artifices amers : « Olivier Ravanec était instruit d’une grande méfiance envers les femmes, et plus tard, il montra de plus solides envies pour la lecture et l’écriture que pour les accouplements. » Au fil du livre, on retrouve plusieurs fois le nom de Matthieu Galey, qui avait fait un art, en son temps, de la méchanceté ciselée, mais n’esquivait pas pour autant les exercices d’encensement : Jean Le Gall, lui non plus, n’est pas étranger à ces deux pôles opposés qui se succèdent au gré des émotions. C’est un talent de savoir aimer, autant que de savoir mépriser – avec style. Au printemps prochain paraîtra chez Gallimard son nouveau roman qui porte un beau titre : Dernières nouvelles de Rome et de l’existence, et qui se passe dans la capitale italienne en 1969. Celui-ci lui donnera l’occasion de « vomir sur le moment où les partis politiques ont pris une place si essentielle dans le spectacle contemporain ». Dans la lignée d’un Dino Risi, qu’il cite avec plaisir, Jean Le Gall se veut acide face à la bouffonnerie du monde moderne : « À cette époque arrivent massivement le téléviseur, le réfrigérateur, et le canapé dans lequel l’humanité va connaître un long engourdissement, un long moment de relaxation cognitive qui n’a finalement jamais cessé. » Plus jeune, Le Gall devait paraître un bien étrange camarade à ses congénères des lycées garonnais : il n’est pas impossible qu’il en soit de même parmi ses collègues de l’édition. Il faut le lui souhaiter, c’est toujours un bon signe. Rien n’est plus plaisant que ceux qui ont l’aristocratique plaisir de déplaire à certains, en étant plus que charmants à d’autres.
Autour de nous, des serveurs disent des choses comme : « Pour les commodités, c’est au fond du couloir, madame. » Dehors, la Comédie-Française semble avoir la gueule de bois. Jean Le Gall se lève et récupère son parapluie sous lequel nous nous abritons pour traverser la rue. Au moment de passer devant la librairie Delamain, je crois avoir parlé de Valery Larbaud. Puis, nous nous sommes salués et j’ai descendu les escaliers de la station de métro Palais-Royal – Musée du Louvre. Une fois en bas, j’ai compris pourquoi j’avais adressé à Jean Le Gall cette lettre idiote il y a dix ans : c’est parce qu’il donne l’impression que la littérature vit encore.
Jordan Bardella et Marion Maréchal se sont rendus en Israël pour une visite officielle. Entre autres sites et monuments, ils ont visité le mémorial du festival Nova. S’agit-il d’une simple opération de comm’ ou d’une véritable page historique qui se tourne ? Pourquoi voyons-nous des politiques de la droite radicale faire le voyage et pas du tout le leader de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon ? Les analyses de Céline Pina.
Le rival principal de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a été mis en prison, de même que son avocat. Depuis longtemps, le président turc pratique sa méthode particulière consistant à s’allier avec les uns contre les autres, ensuite à trahir ces alliés pour s’allier avec les ennemis de ces derniers, et ainsi de suite. Ayant lui-même utilisé la mairie d’Istanbul comme tremplin vers le pouvoir suprême en Turquie, il craint qu’Imamoglu ne fasse de même en vue des élections présidentielles de 2028. Explications avec Gil Mihaely.
La Belge Hadja Lahbib, Commissaire européen, recommande un kit de survie de 72 heures pour chaque Européen. 26 mars 2025. Capture YouTube.
Derrière la bienveillance de façade de la Commission européenne se profilent une mécanique et une propagande inquiétantes: une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place, voire saper les fondements mêmes de la démocratie, estime notre contributeur. Tribune.
En mars 2025, la Commission européenne a lancé une initiative qui, sous des dehors pragmatiques, soulève des questions troublantes : elle appelle les États membres de l’Union européenne à encourager leurs populations à se doter d’un « kit d’urgence » pour faire face aux crises futures. Officiellement, cette mesure vise à préparer les citoyens à des scénarios catastrophes – guerres, pandémies, catastrophes climatiques – dans un monde jugé de plus en plus instable.
Mais, derrière cette apparente bienveillance se profile une mécanique bien plus inquiétante : une stratégie de la peur orchestrée pour manipuler les consciences, renforcer le pouvoir en place et saper les fondements mêmes de la démocratie.
Today, the EU launches its new #Preparedness Strategy.
L’idée que la peur puisse être utilisée comme levier de manipulation de masse n’est pas nouvelle. Dès 1928, Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et pionnier des relations publiques, posait les bases de cette stratégie dans son ouvrage Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie. Bernays y expliquait comment les gouvernants, en s’appuyant sur les ressorts psychologiques de la foule, pouvaient façonner les perceptions pour imposer des mesures autrement inacceptables. « La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses est un élément essentiel dans une société démocratique », écrivait-il, soulignant que la peur, en tant qu’émotion brute, était particulièrement efficace pour court-circuiter la raison.
Plus récemment, le sociologue Frank Furedi, dans son livre Politics of Fear (2005), a analysé comment les démocraties modernes exploitent les « cultures de la peur » pour légitimer leur autorité. Selon lui, les gouvernements amplifient délibérément les menaces – qu’il s’agisse de terrorisme, de pandémies ou de crises environnementales – pour maintenir les populations dans un état de dépendance émotionnelle. Cette dépendance, argue Furedi, conduit les citoyens à céder leurs libertés en échange d’une promesse de sécurité, un troc que Benjamin Franklin avait déjà dénoncé au XVIIIe siècle : « Ceux qui troquent leur liberté en échange d’une sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre. »
Une communication anxiogène : au service du pouvoir ?
L’appel de la Commission européenne à constituer des kits d’urgence s’inscrit dans cette lignée. En surface, il s’agit d’une mesure de précaution qui pourrait sembler rationnelle : quelques vivres, une lampe de poche, une trousse de secours, des objets anodins pour affronter l’imprévu. Mais le sous-texte est clair : les crises futures ne sont pas une hypothèse, elles sont une certitude. Guerres, virus mortels, effondrement climatique, la rhétorique officielle ne précise pas la nature exacte de la menace même si elle est esquissée, laissant ainsi libre cours à l’imagination collective. Cette ambiguïté est une arme puissante : elle transforme une recommandation pratique en un message subliminal de peur diffuse, ancrant l’idée que le danger est imminent et omniprésent.
Cette stratégie n’est pas sans rappeler la gestion de la crise du Covid-19. En 2021, dans un article publié sur The Conversation, le chercheur Maxime Gaborit notait que « la peur, dans ce cas-ci d’un virus inconnu, a été fondamentale » pour faire obéir les populations aux restrictions sanitaires. Les campagnes de communication, saturées d’images de lits d’hôpitaux débordés et de courbes exponentielles, ont joué sur l’émotion plutôt que sur la pédagogie. Le résultat ? Une adhésion massive, mais souvent irrationnelle, à des mesures parfois contestables, comme les confinements prolongés ou les passeports sanitaires. La Commission européenne semble aujourd’hui répliquer ce schéma, élargissant le spectre de la menace pour englober tous les possibles.
Quand la peur dope la popularité du pouvoir
Un aspect crucial de cette manipulation réside dans son effet sur la popularité des gouvernants. Les sondages le montrent depuis des décennies : lorsque les populations se sentent menacées, elles se tournent instinctivement vers le pouvoir en place, perçu comme un rempart contre le chaos. En France, par exemple, le président François Hollande a vu sa cote de popularité bondir après les attentats de 2015, passant de 13 % à 21 % en quelques semaines selon un sondage IFOP. De même, au plus fort de la crise du Covid-19, les dirigeants européens, y compris Emmanuel Macron, ont bénéficié d’un regain de confiance temporaire, malgré des gestions critiquées.
Ce phénomène, que le politologue Corey Robin appelle « la politique de la peur » dans son ouvrage Fear : The History of a Political Idea (2004), repose sur un mécanisme simple : la peur désoriente, fragilise et pousse les citoyens à chercher un sauveur. Les élites politiques, conscientes de cet effet, n’hésitent pas à l’exploiter. L’initiative du kit d’urgence est donc une tentative de maintenir les populations dans cet état de vigilance permanente, où le pouvoir apparaît comme le garant ultime de leur survie. En période de crise, les critiques s’effacent, les oppositions s’affaiblissent, et les mesures autoritaires passent plus facilement. Elle intervient d’ailleurs quelques jours seulement après l’allocution alarmante d’Emmanuel Macron pour préparer les Français à une éventuelle guerre face à la Russie, et qui lui a valu une hausse de popularité dans les sondages s’en suivant. Il ne faut pas voir un quelconque hasard ici.
Une peur fictive de l’extérieur face à une insécurité réelle à l’intérieur
Mais, pourquoi brandir une peur hypothétique venue de l’extérieur alors que l’insécurité au sein même des frontières est déjà une réalité criante ? En France, les statistiques récentes parlent d’elles-mêmes : en 2023, le ministère de l’Intérieur recensait 361 000 coups et blessures volontaires, une hausse de 63 % depuis 2017, tandis que les homicides dépassaient la barre des 1 000, en progression constante depuis 2020. Les violences sexuelles, avec une augmentation de 8 % en 2023, touchent 265 victimes par jour en moyenne, selon les données du SSMSI. Les cambriolages, les vols violents et les dégradations volontaires explosent également, avec des faits divers quotidiens qui alimentent une insécurité palpable. Cette peur-là n’a rien d’irrationnel : elle est ancrée dans le vécu des citoyens, étayée par des chiffres concrets et des drames bien réels. Pourtant, étrangement, cette menace intérieure, bien plus immédiate et tangible qu’une guerre hypothétique, ne bénéficie pas du même traitement alarmiste. Au contraire, elle est souvent minimisée, camouflée derrière des discours lénifiants ou des statistiques interprétées avec prudence, comme si reconnaître son ampleur fragiliserait davantage l’autorité en place. Alors que la peur d’un ennemi extérieur peut être orchestrée pour unir et soumettre, l’insécurité intérieure, elle, révèle les failles d’un système incapable de protéger ses citoyens – une vérité autrement plus dérangeante. Où sont les kits de l’Union européenne pour survivre à une agression ?
Une pratique antidémocratique
Ce recours systématique à la peur est profondément antidémocratique. La démocratie repose sur la délibération rationnelle, sur la capacité des citoyens à évaluer les politiques publiques avec discernement. Or, la peur court-circuite ce processus. Comme le souligne Ryszard Legutko dans Le diable dans la démocratie (2015), les gouvernements qui instrumentalisent les émotions pour asseoir leur légitimité trahissent l’idéal démocratique en remplaçant le débat par la soumission. En agitant des menaces vagues – guerres hypothétiques, virus incertains – sans jamais les contextualiser avec des données objectives, la Commission européenne prive les citoyens de leur libre-arbitre, les réduisant à des sujets passifs, manipulables à volonté.
Prenons l’exemple des discours sur une « guerre imminente ». Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les responsables européens, dont Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, multiplient les mises en garde contre un conflit élargi. Le kit d’urgence s’inscrit dans ce narratif, suggérant que chaque foyer doit se préparer à l’impensable. Pourtant, aucune analyse sérieuse ne corrobore l’idée d’une guerre généralisée en Europe à court terme. Cette surenchère alimente des peurs irrationnelles, détournant l’attention d’autres enjeux – insécurité, immigration, crise sociale au sein même de nos frontières – au profit d’un narratif belliqueux qui renforce le contrôle étatique.
Dépasser le narratif officiel
La Commission européenne présente son initiative comme une réponse responsable à un monde incertain. Mais cette rhétorique cache une volonté de pouvoir. L’appel au kit d’urgence, s’il semble anodin, s’inscrit dans cette dynamique de politique de la peur : il normalise l’idée d’un état d’exception permanent, où les libertés individuelles sont subordonnées à une prétendue « résilience collective » imposée d’en haut.
Les essayistes comme Noam Chomsky, dans ses critiques récurrentes des médias et des gouvernements, nous invitent à interroger cette « fabrication du consentement ». Pourquoi cette insistance sur un hypothétique conflit extérieur alors que la plus forte insécurité perceptible des Français se répand à l’intérieur même de nos frontières sans qu’aucune initiative ne soit prise pour l’endiguer ? Parce que cette peur irrationnelle d’un ennemi commun maintient les citoyens dans un état de docilité, tandis que la raison les pousse à questionner. Le kit d’urgence n’est pas qu’un objet : c’est un symbole de cette soumission déguisée en prudence.
Vers une résistance à la manipulation
L’initiative de la Commission européenne, loin d’être une simple mesure pratique, révèle selon moi une stratégie de manipulation de masse rodée : amplifier les peurs, exploiter les émotions, consolider le pouvoir. En s’appuyant sur les travaux de Bernays, Furedi ou Robin, on comprend que cette « politique de la peur » n’a rien d’accidentelle. Elle détourne l’attention des problèmes concrets qui touchent notre pays pour prospérer sur les angoisses parfois irrationnelles des citoyens afin de mieux contrôler leurs émotions, au mépris des principes démocratiques.
Face à cela, la réponse ne peut être que la vigilance. Refuser de céder à la panique, exiger des explications claires, privilégier la réflexion sur l’émotion : tels sont les antidotes à cette manipulation. Car si la peur peut doper la popularité des gouvernants à court terme, elle finit toujours par se retourner contre eux lorsque les citoyens reprennent leurs esprits. Dans un monde gouverné par la peur, la liberté est la première victime.
En 2024, les Vietnamiens sont devenus le premier contingent d’immigrés clandestins à traverser la Manche, devançant les Syriens et les Afghans. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils ne font guère parler d’eux. Reste à comprendre cette exception vietnamienne.
Ni vu ni connu, les Vietnamiens ont battu au poteau Afghans, Syriens et Iraniens. Avec 3 100 personnes ayant traversé la Manche durant les neuf premiers mois de l’année 2024, les Vietnamiens représentaient 20 % des arrivées par bateau. Un chiffre en forte augmentation puisqu’ils n’étaient que 1 300 durant la même période en 2023. Depuis le drame du camion charnier, en 2019, où 39 Vietnamiens avaient trouvé la mort par asphyxie, les Vietnamiens privilégient la voie maritime.
Cette immigration est atypique. À la différence des autres pays d’origine, le Vietnam est un pays solide qui se porte bien. Économiquement, il est champion du monde de la croissance économique sur les vingt dernières années. En 2024, sa croissance a de nouveau dépassé les 7 %. Tous les clignotants économiques y sont au vert. Socialement, le Vietnam communiste, qui n’a pas copié le modèle de contrôle social orwellien de la Chine de Xi Jinping, laisse à ses concitoyens une large liberté individuelle, à condition toutefois de ne pas remettre en cause le rôle dirigeant du Parti communiste et de ses chefs.
Un migrant discret
Les migrants vietnamiens sont des hommes et femmes plutôt jeunes, sans qualification, des ouvriers mal payés ou criblés de dettes, prêts à tenter l’aventure. Ils sont bouddhistes, parfois catholiques, originaires des provinces du nord et du centre du pays les moins développées. Peu ou pas d’opposants politiques.
Une fois en France, ils se font discrets jusqu’au jour du départ où ils surgissent sur une plage du Dunkerquois pour monter sur un bateau pneumatique, généralement de meilleure qualité, plus sûr et donc plus cher, que la moyenne. Si la traversée échoue ou est empêchée par la police française, ils regagnent leur camp de base sans broncher. « Quand ils échouent à traverser, ils ne cherchent même pas à négocier le prix des taxis pour rentrer vers Dunkerque », déclare une bénévole de l’ONG Osmose 621.
Une fois en Angleterre, rebelote. Les Vietnamiens rejoignent rapidement leur communauté. Habitués à ne rien attendre de l’État et désireux d’avoir affaire le moins possible à lui, ils apparaissent rarement sur le radar des autorités qui ont d’autres chats à fouetter. Durs à la peine, ils trouvent rapidement un travail. Car le périple du Vietnam à l’Angleterre coûte environ 50 000 euros et la famille au pays s’est endettée pour financer l’opération.
Quand certains d’entre eux se font prendre par la patrouille pour trafic de drogue de synthèse, contrebande ou travail forcé, le gouvernement vietnamien se montre coopératif et accepte de reprendre ses ressortissants. Le nouvel homme fort à Hanoï connaît bien le sujet. Précédemment ministre de l’Intérieur, M. To Lam, a accepté, il y a déjà plusieurs années, une coopération policière avec plusieurs pays européens, dont la France. Un accord de lutte contre l’immigration clandestine a été signé entre les deux pays en avril 2024, que la ministre de l’Intérieur, Mme Yvette Cooper, nommée trois mois plus tard, a commencé à appliquer sans réserve. Au programme, campagne visant à dissuader les départs, profilage des voyageurs suspects, échange d’information sur les cas identifiés et aide au retour.
Interrogés par les fonctionnaires français qui se demandaient quel sort ils réservaient aux migrants de retour au pays, les policiers vietnamiens ont répondu laconiquement. « Aucun. Sortis de l’aéroport, ils montent dans un bus et retournent dans leur village. » Simple comme bonjour.
Migrant vietnamien, le gendre (sans papiers) idéal ?
Disons-le franchement : en Angleterre comme en France, ce n’est pas aux Vietnamiens que les gens pensent quand ils dénoncent les dérives de l’immigration irrégulière. Outre sa discrétion et sa volonté de se fondre dans la masse, le Vietnamien possède plusieurs traits culturels qui facilitent grandement son intégration. Tout d’abord, il n’est porteur d’aucune culture ou religion à vocation universaliste. Il ne cherchera pas à vous convertir au bouddhisme ou à la pensée d’Hô Chi Minh. Ensuite, formaté par deux mille ans de confucianisme et soixante-dix ans de communisme, le Vietnamien aime l’ordre et respecte le pouvoir en place. Le Vietnamien sans visa ne revendiquera jamais un quelconque droit lié à sa religion ou ses coutumes.
Ce migrant bien sous tous rapports peut donc servir tous les discours politiques. La gauche sans-frontiériste y verra l’illustration que « l’immigration est une chance » et que le communautarisme, ça marche. La droite de la submersion migratoire y verra la confirmation que la frontière doit être entrouverte aux seules populations prêtes à s’intégrer sans réserve et rester fermée aux populations qui, pour des motifs religieux ou culturels, refusent ou sont incapables de s’adapter à nos mœurs et notre culture.
Notons enfin qu’à cette immigration clandestine s’ajoute une immigration légale de grande qualité : des étudiants brillants, travailleurs, de familles aisées, que l’on retrouve dans les meilleures écoles d’ingénieurs et universités européennes. Après leurs études, ils restent souvent travailler sur place plusieurs années pour le plus grand bonheur des entreprises locales, avant de rentrer au pays afin que leurs propres enfants connaissent leur pays d’origine ou parce qu’ils ont été chassés par des groupes vietnamiens qui leur font des ponts d’or pour revenir.
Alors, le Vietnamien, un migrant régulier ou irrégulier idéal ? On peut le penser. L’immigré vietnamien est une réincarnation asiatique du « plombier polonais » du début du siècle. Un immigré travailleur, d’intégration facile, originaire d’un pays solide. Il est probable que cette immigration s’asséchera à son tour, au rythme du développement économique du Vietnam. Une bonne nouvelle ? À voir. La fin de l’immigration vietnamienne en France ou au Royaume-Uni témoignera autant de l’émergence économique du Vietnam que de l’appauvrissement de nos deux pays.