Accueil Site Page 2408

Rencontre avec l’ange de Marlène

9

marlene dietrich louis bozon

Propos recueillis par Patrick Mandon

Sa courtoisie parfaite et naturelle signale à la fois l’excellente éducation et l’attention sincère aux autres. Avec cela, disert sans affectation : Louis Bozon est un homme hautement fréquentable. Il fut l’une des voix les plus chaleureuses de France Inter, et réussit l’exploit de succéder sans faillir à Lucien Jeunesse, animateur historique du « Jeu des 1000 francs », devenu le « Jeu des 1000 euros ». Puis un jour, le hasard le mit en présence de Marlène Dietrich. Ils ne se quittèrent plus. Louis fut le dernier homme, peut-être l’ami le plus intime de ce « monstre sacré », son compagnon idéal. Et l’on songe au mot de Georges Clemenceau à Marguerite Baldensperger, de quarante ans sa cadette : « Donnez-moi la main, je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir. » Pour Causeur, Louis Bozon a bien voulu participer au jeu des souvenirs.

Causeur. Vous avez connu Marlène Dietrich dans l’intimité : comment était-elle alors ?

Louis Bozon. Je l’ai vue encore rayonnante, auréolée de sa gloire, puis progressivement atteinte par les effets de la solitude, de la réclusion volontaire, de l’âge, mais jusqu’au bout intellectuellement et moralement d’une solidité à toute épreuve. À Paris, beaucoup croyaient que nous étions amants, il n’en fut rien : il y avait entre nous deux une trop grande différence d’âge. On pourrait appeler ça une amitié amoureuse. Pensez que je la portais dans mes bras jusqu’à sa baignoire ! Il m’arrivait alors de devenir le spectateur de moi-même : « Bozon, c’est Marlène Dietrich que tu conduis à sa salle de bain, et qui s’abandonne ainsi contre toi ! » Elle a passé les quinze dernières années de sa vie au lit, renonçant au monde, pour ne pas abîmer l’image qu’elle avait laissée derrière elle : une décision pleine de grandeur et de tragique. Heureusement, ses ressources physiologiques lui ont épargné le total délabrement qu’entraîne une si longue réclusion : les inévitables soucis de santé, l’alcool, les somnifères… Quoi qu’il en soit, dans la splendeur comme dans la misère physique, elle préserva sa dignité.[access capability= »lire_inedits »]

Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontrée ?

Un ami comédien, aujourd’hui mort, Sacha Briquet, me dit un jour : « Veux-tu connaître Marlène Dietrich ? » C’est ainsi que je l’ai invitée à dîner dans un restaurant de la rue des Martyrs, où commençait à se presser le Tout-Paris. Je devais la prendre dans le hall de son immeuble, avenue Montaigne. Ne la voyant pas, je montai au quatrième étage. Une dame, habillée d’un manteau de vison, chaussée de ballerines, peinait à fermer sa porte. C’était elle. Je l’avais imaginée de grande taille, ce qu’elle n’était pas. Au restaurant, en compagnie de Sacha Briquet, tout se passa bien, sauf qu’elle n’aima aucun des plats qu’on lui servit : du merveilleux cassoulet, elle dit, avec une mine dégoûtée, s’adressant à moi : « Ce n’est pas du cassoulet, c’est du ragoût de haricots ! J’en faisais à Gabin[1. Jean Gabin, refusant de travailler en France sous l’Occupation, trouva refuge en Amérique. Pour plaire à ce Français timide, viril, ironique, elle lui prépara des plats « du terroir ». Mariés l’un et l’autre, ils se séparèrent en 1948. Marlène mit longtemps à guérir de cette blessure d’amour. Gabin n’en parla jamais, mais il fit porter à son domicile tous les cadeaux qu’elle lui avait offerts.], je vous en ferai ! » Déjà, elle évinçait Sacha Briquet, qui nous avait présentés l’un à l’autre : voilà bien les femmes ! Cette première rencontre s’était passée si simplement que je n’en avais pas été ému plus que cela. Puis Briquet me téléphone : « Je sors d’une conversation avec Marlène, tu lui as tapé dans l’œil, elle veut te revoir ! » Quelque temps après, j’entends sur mon répondeur la voix douce, assez basse, de Marlène : « J’aimerais vous avoir à dîner. » Nous sommes convenus d’une date : « Vous aurez la recette du cassoulet, qui plaisait à Gabin. »

Ce soir-là, je suis entré dans l’appartement. Je me suis immédiatement dirigé vers une enseigne en forme d’avertissement, sur son piano, que je lus à haute voix : « Les comédiens ne sont pas admis dans cet hôtel. » Elle me dit alors que personne avant moi n’avait remarqué cet objet, pourtant placé en évidence[2. Après la mort de Marlène Dietrich, invité par sa fille, Maria Riva, à prendre ce qu’il voulait dans l’appartement, Louis Bozon choisit ce seul objet.]. Nous ne nous sommes pas quittés, jusqu’à sa mort, plus de trente ans après.

Était-elle avare de confidences ?

Avec Marlène, il ne fallait pas poser de question ni, surtout, se montrer indiscret. Elle me dit un jour : « Je n’ai rien fait pour vous jusqu’à présent, je veux vous accorder un entretien. » Un entretien avec Marlène Dietrich, alors qu’elle refusait systématiquement toutes les propositions qui lui parvenaient : j’étais sur un nuage ! Eh bien, ce fut une rude épreuve, qui dura plus d’une année[3. Cet entretien impossible fut à l’origine d’une rupture de plusieurs mois entre Louis et Marlène, rapportée dans le livre Allô mon ange, c’est Marlène !. Dans le même temps, la mère de Louis tomba malade et mourut. Marlène l’appela aussitôt : accablé, il lui confia qu’il s’était mieux occupé d’elle que de sa propre mère. Marlène répondit : « Oui, je sais, on a fait des bêtises… »] ! Elle reprenait mes questions, les tournait différemment, les refusait. Tout devait être écrit à l’avance, elle ne consentait qu’à lire son propre texte maintes fois corrigé.  Elle jouait aussi avec le personnage, avec le « produit » Marlène, fabriqué par d’autres, puis refaçonné par elle-même : à force de le répéter, le mensonge s’imposait comme vérité.

 

Mais elle pouvait fort bien révéler des faits intimes, des sentiments troublants avec un désarmant naturel : « Ah Gabin ! J’adorais me réveiller près de lui ! Nous, les femmes, nous n’aimons pas toujours nous endormir auprès d’un homme… Gary Cooper ? Tout le monde pensait que j’avais couché avec lui, alors qu’il n’a pas voulu ! Il faut dire que cette Mexicaine vulgaire[4. Il s’agit de Lupe Vélez, actrice d’origine mexicaine, dont on dit qu’elle fut passionnément éprise du beau Gary. Elle se suicida en 1944. Avec Gary Cooper, Marlène Dietrich joua dans Cœurs brûlés (Morocco), de Josef von Sternberg, et Désir, de Frank Borzage.] s’asseyait sur ses genoux dès qu’il avait terminé une scène ! Erich Maria Remarque, quand je l’ai rencontré, m’a dit qu’il était impuissant. Je lui ai répondu que ce n’était pas mon problème. »

Dans le fond, elle détestait Hollywood, qu’elle vilipendait volontiers, et qui se vengea en ne lui attribuant pas l’Oscar que, pourtant, elle méritait amplement. Elle n’a été nommée qu’une seule fois, pour son rôle dans Témoin à charge, de Billy Wilder !

Que se passe-t-il après la guerre ?

Au sommet de sa renommée cinématographique, elle avait touché des fortunes. Après la guerre, elle n’avait plus aucune valeur artistique. Elle avait été bien payée pour les concerts qu’elle donnait aux soldats américains, mais enfin, elle avait interrompu sa carrière. Elle est repartie de zéro, elle a reconstruit son personnage, elle s’est progressivement inventé une silhouette, aidée en cela par Jean Louis, l’un des grands couturiers d’Hollywood, qui a dessiné ses deux fameux habits de scène : le sublime manteau, fait avec les plumes de 250 poussins de cygne, et la robe, qu’on disait cousue à même son corps. Elle tenait grâce à une impalpable fermeture éclair[5. Jean Louis (1907-1997), né Jean-Louis Berthault, à Paris, styliste et couturier hollywoodien de grande renommée : il dessina la robe fourreau que porte Rita Hayworth dans Gilda, ainsi que le modèle « charnel », qui ne cachait rien des formes de Marilyn Monroe, à la soirée anniversaire de John Kennedy.]. Elle gagna encore beaucoup d’argent avec son tour de chant  ̶  Frank Sinatra lui en donna l’idée  ̶  qui faisait salle comble dans le monde entier. Elle fut contrainte d’y mettre fin, en 1976, épuisée, après une lourde chute : elle avait alors 74 ans[6. Elle imposa Burt Bacharach, dont elle lança la carrière, comme chef d’orchestre et arrangeur de ce superbe tour de chant, commencé en 1953. Bacharach a modernisé la matière musicale de Dietrich. Il fut son dernier amour. Il la quitta, elle en souffrit. Nous conseillons vivement l’enregistrement Dietrich in Rio, et le DVD An Evening With Marlene Dietrich, l’enregistrement à Londres de son récital.]. Elle a toujours démontré une volonté d’indépendance farouche et un caractère trempé. Ainsi a-t-elle aimé la période de la guerre, parce qu’elle y fut utile, et celle de l’après-guerre, parce qu’elle a monté progressivement son spectacle, qu’elle a choisi son tour de chant. Elle dirigeait tout.

Sur le plan matériel, il semble qu’elle ait été à l’abri jusqu’à la fin…

Oui, mais elle dut « faire attention ». Il faut préciser qu’elle se montra généreuse avec sa fille Maria, et avec les enfants de celle-ci. À Paris, son train de vie n’était vraiment plus celui d’une star. Elle n’y possédait aucun bien immobilier, elle n’était que locataire, avenue Montaigne. Marlène, en outre, refusait de « prostituer »  ̶  un mot qu’elle employait souvent  ̶  son image passée. Elle ne signa donc aucun contrat publicitaire. Parfois, elle me chargeait de vendre un collier, une bague signés Cartier. Il y eut une époque où je ne pouvais plus l’emmener au restaurant ou à l’Opéra, puisqu’elle ne se montrait plus en public. Je me souviens d’un soir où elle m’avait préparé une salade, dans son lit ! Elle ferma sa porte aux célébrités. Elle n’a voulu recevoir ni Michaël Jackson, qui attendait au pied de son immeuble, ni Kirk Douglas, ni même Douglas Fairbanks. Avec Jean-Pierre Aumont, elle prenait la voix d’une bonne espagnole : « La Madame elle est pas là ! » Elle ne supportait pas le voyeurisme : « On ne vient pas me voir, on vient me regarder ! »

Des « caprices » qui révélaient également la complexité de sa personne ?

Elle avait son propre sens de la hiérarchie, qui lui faisait paraître odieuses ou acceptables des choses contradictoires. Maintes fois, elle convia chez elle, quand elle recevait encore, Orson Welles, qui ne vint jamais. Elle ne s’en offusqua pas : « C’est un génie, mon ange. » Un jour, je l’invite dans un établissement de prestige. À peine étions-nous à table qu’elle me dit : « Trop chic pour moi ! » Vient le moment de partir, le personnel lui fait une haie d’honneur, on lui présente le livre d’or, qu’elle refuse de signer : « Qui suis-je pour cela ? » Mais voilà que, dans la rue, nous croisons trois travestis. Ils l’entourent, la complimentent, s’extasient. Que croyez-vous qu’il arrivât ? Elle les a tous embrassés, et a donné un autographe à chacun ! Un autre soir, elle me dit : « À l’Alcazar, il paraît que quelqu’un m’imite. » Nous y allons. Arrive le numéro, emprunté à la scène de sa mort dans le film Agent X27[7. Agent X27, film de Josef von Sternberg (1931).], que je connaissais et que je trouvais remarquable. Marlène n’a pas apprécié du tout : « Ce n’est pas moi ! » Et nous sommes partis. Cela aussi, c’était Marlène. En revanche, la parodie de L’Ange bleu à laquelle se livre Helmut Berger dans Les Damnés, de Visconti, lui plaisait beaucoup. Elle avait appelé Visconti au téléphone, souhaitant rencontrer Berger. Un peu plus tard, le croisant place François Ier le jour de la mort du metteur en scène italien, elle s’étonna. Il répondit : « La famille ne veut pas de moi. »

Vous avez peuplé sa longue retraite, vous l’avez choyée…

J’étais l’homme français qui représentait la sécurité. Elle aimait ma solidité, je la rassurais. Sa fille m’avait prévenu : « Elle se servira de toi, puis elle te jettera. » Eh bien non ! J’ai retrouvé un enregistrement téléphoné, où elle me dit : « Ne m’abandonnez pas, ne m’abandonnez pas ! » J’entends ma voix lui répondre : « Je ne vous abandonne pas, Marlène, je vous aime. »

Quelle sera, selon vous, sa postérité ?

La jeune génération connaît-elle encore ses films ? J’en doute. Il demeure qu’elle a payé son tribut à notre société. Elle s’est engagée contre son pays natal, c’est-à-dire contre les nazis. Il lui fallait du cran. C’est par là qu’elle est entrée dans l’Histoire.[/access]

Allô mon ange, c’est Marlène !, Louis Bozon, Michel Lafon éditeur.

Chiche ?

3

Il y a du bon sens dans la démarche de Jean-François Copé en direction du Président de la République.

Le chef de l’UMP dit vouloir « lui dire quelle est notre vision des choses, nos propositions pour sortir de l’ornière ».

Il a raison parce que la politique du pays ne devrait pas se réduire au plus petit dénominateur commun aux composantes de la majorité présidentielle. Le pays est représenté par le Parlement dans son ensemble.

Pourquoi les députés et les responsables politiques de droite et du centre ne feraient-ils pas publiquement connaître les réformes voulues par Hollande qu’ils sont disposés à soutenir de leurs votes, parce qu’elles sont urgentes?

En disant « Chiche ! » aux annonces de réformes, l’opposition se montrerait l’une des moins bêtes du monde. En répondant « Chiche ! » à la proposition de l‘opposition, en acceptant ce renfort parlementaire circonscrit, le Président de la République se rendrait indépendant de ses ennemis de gauche. Il pourrait se montrer aussi résolu et énergique sur la plan intérieur que dans ses campagnes d’Afrique.

Si cet attelage provisoire sort le pays de l’ornière, les adversaires du système UMPS seront déconsidérés.

Vous trouvez que je rêve, ou que je délire ?

 

Scoop Causeur : le nouveau gouvernement Valls au complet

manuel valls gouvernement poisson avril

Premier ministre
Manuel Valls

***

Ministre des Affaires étrangères
Raphaël Glucksmann

Ministre de l’Industrie et du Redressement productif
Cécile Duflot

Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget
José Manuel Barroso

Ministre de l’Écologie
Anne Lauvergeon

Ministre de l’Éducation nationale
Thierry Marchal-Beck

Garde des Sceaux, ministre de la Justice
Fabrice Burgaud

Ministre des Affaires sociales et de la Santé
Roselyne Bachelot

Ministre de l’Égalité des territoires et du Logement
Jack Lang

Ministre de l’Intérieur
Edwy Plenel

Ministre du Commerce extérieur
Yamina Benguigui

Ministre du Dialogue social
Nicole Notat

Ministre de l’Agriculture
Daniel Cohn-Bendit

Ministre de la Défense
Eva Joly

Ministre de la Culture
Patrick Mennucci

***

Ministres délégués

Ministre européen délégué aux Affaires françaises
Jean Quatremer

Ministre déléguée aux Relations avec le petit personnel
Nicole Bricq

Ministre délégué à la Ville, c’est-à-dire aux quartiers pourris qui votent mal malgré tout le pognon qu’on y déverse
Matthieu Pigasse

Ministre délégué au Reclassement professionnel d’urgence
Bernard Poignant

Ministre délégué aux Nouveaux emplois d’avenir
Pierre Bergé

Ministre délégué aux PME en faillite
Nicolas Demorand

Ministre délégué aux Anciens combattants de l’UNEF-ID
Jean-Christophe Cambadélis

Ministre délégué à la Rigolade
Jean-Michel Ribes

***

Porte-Parole du gouvernement : Harlem Désir

Le miracle Manuel Valls

101

manuel valls poisson avril

Enfin une bonne nouvelle pour la gauche. En nommant hier Manuel Valls à Matignon, François Hollande a fait le choix courageux d’en finir avec les archaïsmes de son camp. Et reconnaissons au président qu’il a très bien entendu le message des élections municipales. Dans toutes les villes françaises, le cri qui s’est fait entendre est clair : plus de liberté pour les entreprises et plus de flexibilité afin que les chômeurs puissent retrouver du travail. Mais aussi  plus de baisse des charges  sur les fiches de paye, car les charges plombent les  patrons et il n’y a plus que quelques dinosaures plus rouges que roses comme Gérard Filoche (qui ne sera heureusement pas ministre du Travail, je prends les paris) pour les appeler du « salaire différé » sous prétexte que demain le salarié pourrait tomber malade ou se retrouver au chômage, ce qui montre bien la peur mesquine du lendemain qui caractérise les tenants de l’Etat-providence.

Non, Dieu merci, Manuel Valls est un moderne et cela suffit à dire son excellence. Car la modernité, on presque honte de proférer un tel pléonasme, c’est le progrès et le progrès c’est la gauche. Donc Manuel Valls est de gauche. CQFD. Certes, lors de la primaire du PS, il avait réuni 6% du vote des électeurs socialistes et apparentés. C’est dire le défi qu’il va avoir à relever pour convaincre son propre camp. Mais il n’est pas l’homme à succomber aux vieux tropismes et aux vielles lunes du socialisme à la papa. D’ailleurs n’avait-il pas proposé de changer le nom du parti socialiste, comme Marine Le Pen a envie de changer celui du Front national, car il arrive parfois que l’attachement à un nom brouille un message novateur.

Oui, c’est son seul handicap, Manuel Valls va contre toute une époque, toute une société crispée sur ses avantages acquis, une société qui a peur du grand air de la liberté même s’il faudra faire attention aux pics de pollution, rançon somme toute bien légère quand on songe au bonheur apporté par la croissance.

Il faut une sacrée audace, quand on y songe,  pour avoir comme corpus idéologique celui d’expériences aussi isolées que celles, par exemple de Tony Blair au Royaume-Uni, de Gerhard Schröder en Allemagne, de José Luis Zapatero en Espagne ou aujourd’hui de  Matteo Renzi en Italie. Oui, la gauche de Manuel Valls, elle se définit par la prise de risques, par des propositions réellement nouvelles qui n’ont jamais vraiment fait leurs preuves : la réduction du déficit, qui a encore augmenté tragiquement de quelques dixièmes ces jours-ci, accentuant le mécontentement des gens qui veulent avant tout des finances publiques saines, quitte à accepter quelques sacrifices temporaires sur des domaines aussi secondaires que l’éducation, la santé, le pouvoir d’achat. Parce qu’on le sait, pourtant, bon sang, que le déficit, c’est transmettre à nos enfants des handicaps qui rendront leur vie insupportable : peut-on accepter, si on est de gauche, d’imaginer la prochaine génération confrontée au chômage de masse, à la précarité, à une retraite qu’ils ne pourront prendre qu’à 65 ans, voire 67 ou 68 ans ou encore à vivre avec une sécurité sociale moribonde qui dérembourserait toujours plus les médicaments. Peut-on, aussi, indéfiniment accepter de verser des prestations sociales sans demander quelque chose en échange, par exemple à un licencié de PSA ou de la Redoute, d’aller tondre la pelouse de sa mairie ou de faire moniteur de piscine ?

Non, c’est Manuel Valls et Manuel Valls seul qui pourra remettre la France au travail. Il n’aura pas les timidités centristes de l’UMP, espérons-le, sur cette question et lui saura en finir avec les 35 heures comme il l’a déjà suggéré par le passé car les 35 heures sont une aberrrration, avec au moins 4 r, comme le prononçait l’excellent baron Seilllière à l’époque où il dirigeait le Medef.

C’est sur Manuel Valls, et Manuel Valls seul, d’ailleurs, que François Hollande pourra compter pour faire respecter le pacte de responsabilité aux salariés qui vont bien finir par comprendre, à force de pédagogie, (parce que la gauche c’est la pédagogie), que les patrons feront forcément l’effort d’embaucher et ne profiteront pas de l’aubaine pour d’abord améliorer leurs marges, pour peu qu’on trouve cinquante milliards à leur donner. Un échange win-win, forcément win-win, comme on dit, quand on est moderne.

Cette absence de langue de bois, Manuel Valls n’a pas non plus hésité à l’appliquer, déjà, dans des domaines où ses faux amis de la fausse gauche continuent à confondre l’angélisme et l’humanisme. Parce que l’humanisme, c’est une exigence. C’est admettre qu’il y n’y a pas assez de blancos à Evry, c’est reconnaître que les Roms, ces ennemis de l’intérieur, n’ont pas tous vocation à s’assimiler, c’est enfin admettre que l’insécurité n’a pas de causes sociales mais est surtout le fruit d’une perte de repères d’une jeunesse des banlieues, ivre de shit et d’islamisme et bien trop gâtée par la redistribution des richesses produites par d’autres. Ce n’est pas avec Manuel Valls qu’on verra resurgir cette insupportable culture de l’excuse qui est dans l’ADN de cette vieille gauche façon Taubira (on espère que celle-ci dégagera très vite) ou Cécile Duflot (elle, elle l’a déjà annoncé).

Mais Manuel Valls, s’il est seul comme souvent l’homme de gauche, saura néanmoins s’appuyer sur le désir populaire de changement, un peu comme Mao qui trouva la force d’éliminer les instances intermédiaires de la bureaucratie de son propre parti en s’appuyant directement sur les forces vives de la nation avec pour mot d’ordre « Feu sur le quartier général ! »

Car ne nous y trompons pas, c’est bien à une révolution culturelle que nous invite Manuel Valls.Oui, ce coup-ci, elle peut trembler la droite. La gauche est de retour.

*Photo : caliparisien.

Du bon maniement du remaniement

67

valls hollande ayrault

Il y a deux ans, j’expliquais pourquoi la logique des institutions de la Ve République et toute son histoire commandaient à François Hollande d’appeler Manuel Valls à Matignon. Pour vous la faire courte, le premier hôte de Matignon d’un mandat  présidentiel est imposé par la situation, et le second est choisi par le Président.

François Hollande a nommé un de ses hommes à Matignon, Jean-Marc Ayrault, sa solution de confort, oubliant cette règle non écrite. Et il vient donc de nommer Manuel Valls comme deuxième chef de gouvernement de son mandat. Il avait pourtant, d’après quelques indiscrétions, choisi un de ses proches, Jean-Yves Le Drian. Ce dernier l’a non seulement éconduit mais lui a fortement conseillé d’offrir la promotion à son collègue de la Place Beauvau. Quelle solutions restait-il à François Hollande ? Garder Ayrault au moins jusqu’en juin ? C’était la solution la plus évidente, tant la rouste du 25 mai aux européennes devrait rapidement faire oublier la dégelée de dimanche aux municipales. Plus facile à dire qu’à faire.

Jean-Marc Ayrault est apparu au soir de la défaite tel un zombie et il ne semblait plus en mesure de continuer sa mission, d’autant qu’une majorité de députés PS promettait une fronde dès mardi en cas de reconduction. Nommer Fabius ou Delanoë ? Ils ne semblaient pas vouloir du poste. Restaient Claude Bartolone voire Arnaud Montebourg, pour calmer l’aile gauche de la majorité. Mais le Président ne pouvait s’y résoudre tant les idées de ces derniers vont à l’encontre de ses projets européens. On y est ! Dans quelques jours, le gouvernement devra présenter son fameux plan d’économie de cinquante milliards à la Commission européenne. Et cette perspective pouvait-elle être mise en musique par ceux qui étaient dépeints il y a peu comme des germanophobes parce qu’ils réclamaient une confrontation avec l’Allemagne ? Assurément non. Dans les circonstances actuelles, c’est la solution Pascal Lamy qui était la plus logique. Issu comme Hollande de la galaxie Delors, il aurait été un relais idéal des préconisations de Bruxelles. Mais un tel accès de franchise aurait aussi relevé de la provocation pour toute l’aile gauche de la majorité, davantage encore que celui qui a été finalement choisi.

Reste donc Manuel Valls. Valls imposé au Président, comme ne l’a jamais été un deuxième chef de gouvernement de mandat, sous la Ve République. Hollande avait été surnommé naguère par les Guignols de l’Info « Monsieur Contretemps ». En mettant cul par dessus tête l’ordonnancement traditionnel de la nomination des hôtes de Matignon, il n’a jamais autant mérité ce sobriquet. D’autant que Valls n’a plus l’image qu’il avait dans le pays à l’automne dernier, alors que les attaques venues de la majorité le renforçaient. L’affaire Dieudonné, ses gesticulations martiales avant la dernière Manif pour tous ainsi que des envolées mal maîtrisées au Palais Bourbon ont passablement entaché sa popularité, notamment au centre et à droite sans le renforcer à la gauche de la gauche. François Hollande a sans doute autre chose en tête. Faire endosser à Valls toute l’impopularité du plan d’économie, après tout, cela peut apporter quelques avantages. Qui sait si Jacques Chirac, au lieu de nommer Dominique de Villepin en 2005, avait promu Nicolas Sarkozy à Matignon ?Le premier aurait pu devenir le candidat de la droite en 2007, le second finissant rincé par deux ans à Matignon, et ne pouvant donc pas faire sa campagne sur « la rupture ». François Hollande a peut-être ce schéma en tête. En levant l’hypothèque Valls, laissant davantage le Premier ministre déterminer et conduire la politique de la nation, comme le commande l’article 20 de la constitution, le Président pourrait-il reprendre de la hauteur et redevenir plus populaire que l’hôte de Matignon, comme au bon vieux temps ? Rien n’est moins sûr. Depuis que ce foutu quinquennat a été mis en place, les courbes de popularité des deux têtes de l’exécutif restent imperturbablement corrélées, chacun attirant l’autre vers le bas, comme deux alpinistes en grande difficulté.

Si François Hollande a fini par se laisser imposer un Premier Ministre, tout en faisant ce calcul misérable et dangereux, cela démontrerait définitivement que « Monsieur Contretemps » a une bien piètre idée de sa fonction.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21413351_000001.

Où est partie la poésie?

poesie gracq obama

Washington DC, 20 janvier 2009, investiture de Barack Obama. Après avoir prêté serment, le voilà officiellement le 44e président des États-Unis. Suivent 21 coups de canon, puis la marche Hail to the Chief. Obama prononce son discours. Ensuite la poètesse Elizabeth Alexander lit Praise Song for the Day, poème qu’elle a écrit pour la circonstance. Puis le pasteur Joseph Lowery bénit l’assemblée, et le United States Navy Band clôt la cérémonie par l’hymne américain. En France, on se souvient du discours, on se souvient aussi d’Aretha Franklin chantant My Country, ‘Tis of Thee pour l’ouverture sublime, mais qui se souvient d’Elizabeth Alexander lisant Praise Song for the Day[1. Qu’on peut traduire par « Loué soit ce jour ! », le poème glorifiant tous ceux qui, par leur lutte, ont permis l’élection d’Obama.]

? Pas un sonnet, encore moins un haïku : quatorze strophes de trois vers chacune, plus le vers final. À la télévision française, une voix traduisait le discours d’Obama. Mais personne n’a traduit le poème. Personne ne l’a même entendu : un commentaire vaguement explicatif du discours du Président couvrait la voix d’Elizabeth Alexander. Aucun journal français n’a pris la peine de publier le poème, ni même de le mentionner. Il eût fallu, pourtant : le discours du nouveau président, puis les vers de louange, puis la bénédiction, puis l’hymne national, c’est-à-dire l’État fédéral, la poésie, la religion, le drapeau, constituaient un fameux carré de symboles. La foi de l’Amérique en sa politique, en sa langue, en son Dieu, en son armée patriotique. Il y avait de l’âme dans ces strophes qui escortaient à Washington la prestation de serment du premier président noir. Bien plus qu’un supplément d’âme : l’âme de tout un peuple rassemblée dans un poème.[access capability= »lire_inedits »]

Évidemment, pour nous autres Français, ce genre de mélange – l’État, la poésie, le bon dieu, la nation – compose une soupe fort peu républicaine, qui dégage un drôle de fumet, une impression de moisi, un relent d’anachronisme tout à fait réac. Représentez-vous la lecture d’un poème à la Bastille le soir du 6 mai 2012, après l’élection de François Hollande : vous aurez du mal, car cette scène est inimaginable. On aurait ri. Écarquillé les yeux et les oreilles. Suffoqué d’ennui. C’est en tout cas ce que croient nos gouvernants. Mais peut-être que si l’on avait osé, si on avait lu un poème évitant à la fois l’emphase et la fausse subversion, qui sait… Quant à l’« âme », surtout celle d’un peuple ! Mot désuet, bon pour les calotins. C’est pourtant Rimbaud qui l’employait à propos de la langue universelle du poète futur : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant[2. Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871. Dans cette même lettre, il dit du poète qu’il « se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Et, plus loin, « Je est un autre ».] ». Pas de littérature, pas de style, pas d’ailes sans âme. Rimbaud poursuivait, visionnaire exalté : « Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable − lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. » Que les femmes redoublent d’ardeur, qu’elles se ruent sur leurs encriers, car aujourd’hui, dans les journaux en France, sur les ondes, sur les écrans de nos ordinateurs, de nos smartphones, la poésie s’en est allée. Elle n’a plus droit de cité. Elle a disparu de la scène publique. Elle est devenue invisible, inaudible, saugrenue même.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Âme asséchée d’un peuple qui ne croit plus en lui. D’une langue déshabituée de ce qui élève, de ce qui donne force, espérance − d’où le règne des humoristes et des cyniques, les deux faces du nihilisme. En 1960, dans Pourquoi la littérature respire mal, Julien Gracq s’inquiétait déjà du « dépérissement lent et continu de la poésie[3. Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade.] ». Il attribuait le phénomène au sentiment du non qui dominait l’époque, représenté par l’œuvre de Sartre, dont La Nausée, à rebours du sentiment du oui, représenté par l’œuvre de Claudel. D’un côté l’opposition absolue à la société existante, voire à toute société possible, de l’autre l’acquiescement euphorique à la Création sous toutes ses formes. Rien n’est plus étranger à la poésie que le non, observait-il, où elle va chercher de quoi contester son propre droit d’exister. Poésie critique de la poésie, comme chez Michaux, chez Queneau. À l’inverse, ce qui plaisait à Julien Gracq chez Breton, chez René Char, c’était « ce ton resté majeur d’une poésie qui se dispense d’abord de toute excuse, qui n’a pas à se justifier d’être, étant précisément et d’abord ce par quoi toutes choses sont justifiées ». Réflexion d’une justesse admirable. Pourquoi, dans les camps de concentration, les captifs s’acharnaient-ils à se réciter des poèmes, sinon parce qu’à la négation dont les accablaient leurs bourreaux, ils opposaient l’affirmation de leur vie, qui se justifiait d’être par elle-même, tout simplement par le fait d’être. « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de grand poète, ajoutait Gracq, de poète si sombre, si désespéré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui, tout au fond, le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre. » C’est la merveille qu’éprouvent les enfants, ces poètes-nés, avant que l’École, désormais, ne les normalise pour leur apprendre à habiter un monde plat, techniciste, voué à l’économisme, financièrement vivable. Là se perd l’âme : un monde purement terrestre, obsédé par les choses, et plombé par la com’, cet enfer de la langue.

La France d’aujourd’hui subit comme jamais le sentiment du non. Elle s’en emmitoufle, elle s’en oint. Alors, chez elle, la poésie n’a plus cours, et le meilleur d’elle-même est dédaigné, répudié. Elle s’excuse de tout, elle s’excuse d’être. Patrie, grandeur, goût du noble, quête du beau, orgueil de sa propre langue naguère universelle, fierté de sa propre histoire en dépit de ses heures noires, autant de renoncements. Songeons à la Défense et illustration de la langue française par Joachim du Bellay. C’était un poète. La renaissance du royaume passait par la glorification de son idiome. Le chirurgien Ambroise Paré mêla des poèmes à ses ouvrages techniques. Ronsard, à la fois, chanta l’amour et célébra le trône. Comme Malherbe, comme Racine. Tout à l’avenant : la France sans Victor Hugo serait une carcasse, un mannequin de cire sans Baudelaire, une dépouille sans Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, une fripouille sans ses poètes de la Résistance, dont Aragon, Éluard. Ceux-ci communistes, mais d’abord patriotes, avec tout un peuple derrière eux. La poésie qu’on écoute fait caisse de résonance. L’individualisme lui est contraire. À présent, on a le rap, le slam : trop de rage, trop de bave, mais du moins la langue bouillonne. Et là aussi une cause, un collectif à défendre. Quelque chose s’y invente malgré les nullités. En regard, voici la « non-poésie des non-poètes » pour reprendre la formule de Martin Rueff[4. Libération, mai 2013. Martin Rueff note dans son article qu’« aujourd’hui, en France, la poésie est célébrée dans la mesure même où c’est la “non-poésie des non-poètes”. »], la traduction des Fragments de Marylin Monroe accueillie en octobre 2010 par un vibrant succès, ou les vers convenus, vieil- lots, d’un Houellebecq dont, en avril 2013, le recueil Configuration du dernier rivage reçut un hommage unanime de la critique enthousiaste et fut vendu par paquets de treize à la douzaine.

La poésie ne représente plus rien. Elle s’est coupée de la société, qui le lui a bien rendu. Elle s’est perdue dans les arabesques, le maniérisme, l’abscons. Denis Hirson, poète français d’origine sud-africaine, assure ne jamais se sentir aussi peu français que lorsqu’il lit de la poésie française. Il cite un poète sud-africain, Robert Berold, s’adressant à sa chambre : « Aujourd’hui les arbres commencent à se couvrir de feuilles / Je te le dis lentement, à toi qui ne sors jamais. » C’est ce poème, explique Denis Hirson, « que les prisonniers de Fresnes m’ont demandé de relire, puisqu’il résonnait avec leur enfermement, quand je suis allé leur rendre visite avec d’autres poètes sud-africains en mai 2013. Ce n’est qu’un exemple du lien que des auditoires ont pu nouer avec des poèmes d’Afrique du Sud lors de dizaines de lectures auxquelles j’ai participé partout en France, certaines dans le cadre de la récente Biennale inter- nationale des poètes en Val-de-Marne, et en bien d’autres occasions. Je constate un réel besoin en France pour une poésie simple d’accès mais non pas simpliste, une poésie de la présence, dépouillée de l’abstraction hermétique ; une poésie qui ouvrirait un espace intérieur ancré ici. » Sans écho dans le public, la poésie des poètes a laissé le champ libre aux vers de mirliton où excelle la variété. S’il existe des chansons à texte, les radios préfèrent les ignorer. Inutile de s’attarder sur les podiums télévisés. Sous l’aspect qu’on lui connaît, ou qu’on lui connaissait, la poésie semble d’un autre temps.

Et pourtant, rien n’est joué. Les Œuvres de Philippe Jaccottet viennent d’être publiées dans la Pléiade. Le troisième tome des Œuvres complètes de Péguy y paraîtra sous peu. La poésie jaillit dans les marges, forte de vertus politiques encore vivantes. Dans son introduction à l’anthologie Poètes de la Méditerranée, publiée par Poésie/ Gallimard en 2010 et préfacée par Yves Bonnefoy, Eglal Errera note qu’il n’y eut « aucune réserve, jamais, de la part des poètes sollicités, à cohabiter avec l’ennemi d’hier ou d’aujourd’hui. Pas de réticence politique ou idéologique de la part des Palestiniens, Israéliens, Grecs, Turcs de l’île de Chypre, Croates, Serbes, musulmans et chrétiens des Balkans, aucune exigence d’exclusivité au nom d’une quelconque prérogative linguistique chez les poètes de langue arabe à l’égard de leurs compatriotes francophones − le plus souvent leurs aînés résidant en France. » France terre d’accueil, encore, des arts et des lettres. Et sans doute, si l’Europe fédérait ce qui se rapporte aux moyens de gouvernement tout en conservant à chacun de ses peuples la souveraineté culturelle qui en exprime l’âme, à commencer par l’exigeant respect de leurs langues, ces biens inaliénables, l’harmonie d’un destin commun pourrait s’y construire enfin. Il faut voir dans la poésie soucieuse de ses vertus l’emblème de cette vigueur qui nous manque en Europe comme en France, de cet élan vers le haut dont nous avons tant besoin pour vaincre le sentiment du non qui nous diminue, nous confine dans la dérision, l’amertume et la peur.[/access]

*Photo : ECLAIR MONDIAL/SIPA. 00072041_000002

Municipales : où sont passées mes lunettes ?

188

municipales remaniement fn verts ump

Je dois suivre les soirées électorales depuis, disons, l’âge de 15 ou 16 ans, quand je ne suis pas requis par la présidence d’un bureau de vote, qui vous prend douze ou treize heures d’affilée, dépouillement des résultats  compris.  C’est l’avantage de naître dans une famille très à gauche (ou très à droite, d’ailleurs) : la politisation précoce. Car on n’est jamais assez politisé, surtout par les temps qui courent, où plein de gens d’horizons très différents nous expliquent avec une insistance suspecte où se mêlent la fausse commisération et le vrai mépris que la politique, ça n’a plus aucun pouvoir et que les politiques, c’est tous les mêmes, voire c’est « tous pourris ». D’ailleurs, les gens qui pensent ça ne disent plus « les politiques » mais « les politiciens ». Le diable du poujadisme soft se niche dans les détails de la connotation.

Alors, nous disent ces bonnes âmes, autant laisser « faire ceux qui savent », – c’est la version technocratique- ou ceux « qui vont rompre avec l’UMPS » , – c’est la version populiste-, les deux visages du même Janus, puisque la version technocratique a tout intérêt à ce que la version populiste monte un peu, mais pas trop, afin de se présenter comme unique recours. Et ainsi, pendant que les chiens de l’abstentionnisme aboient, la caravane du libéralisme à la sauce bruxelloise peut passer tranquillement.

Voilà pourquoi l’on se retrouve avec une soirée électorale qui laisse un profond malaise, non pas parce qu’elle serait favorable ou défavorable à la gauche ou à la droite. Qui se souvient des législatives de 93 ou du premier tour de 2002 sait ce qu’est un vrai jeu de massacre pour un électeur de gauche, de même que la présidentielle de 88 ou les régionales de 2010 pour un électeur de droite. Non, le malaise était ailleurs. Il était dans le caractère profondément illisible des résultats, d’autant plus illisible que chacun s’efforçait de masquer ce fait en adoptant une attitude étrange, décalée, mécanique.

Les excellences socialistes comme Sapin et Moscovici avaient l’œil mort et le débit ralenti des consommateurs de Prozac. Hypothèse évidente : ils étaient sonnés par la défaite, Moscovici ayant même trouvé le moyen de perdre dans sa bonne commune de Valentigney. Ou bien, autre possibilité, ils étaient affolés à l’idée de perdre assez vite leur ministère. Ou encore, ils venaient de s’apercevoir que de manière confuse, informelle, chaotique, on assistait peut-être à l’émergence d’une autre gauche sur leur gauche, où se retrouvent du PCF avec ou sans le FDG et du FDG avec ou sans les écolos.

Ils avaient, en fait, manifestement envie d’oublier qu’il y avait autre chose que le repoussoir FN pour invalider leur politique comme l’avait montré par exemple la véritable bataille de Stalingrad que fut la Seine-Saint-Denis : malgré des pertes assez lourdes, le PCF et le FDG ont sauvé ou reconquis des villes de plus de cent mille habitants comme Saint-Denis et Montreuil, sans compter Aubervilliers en résistant à l’assaut conjugué, eux aussi, d’un genre de Front républicain, mais un Front républicain antirouge, façon Thiers, qui comportait implicitement le PS, l’UMP,  l’UDI, EELV et bien sûr le FN… Ce qui a permis de faire perdre de vieilles citadelles du communisme municipal comme Bobigny, Saint-Ouen, Le Blanc-Mesnil, Villejuif. Mais enfin, ce qui est apparu de manière concentrée en Seine-Saint-Denis, on l’a vu un peu partout en France. Mélenchon a eu raison de s’intéresser au cas de Grenoble et d’y voir « une lueur d’espoir ». Après tout, c’est une liste écolo et parti de gauche qui a réussi dans une quadrangulaire à mettre en échec le successeur désigné du social-libéral Destot. Alors bien sûr, comme le dit l’ami Daoud, ce n’est peut-être pas eux qui vont mettre tout de suite en œuvre le programme du groupe néo-luddite et isérois Pièces et Mains d’œuvre Mais en faisant un choix écosocialiste de décroissance soutenable dans une grande ville française, on assiste peut-être à la première étape de cette recomposition de la gauche où l’on recherche la martingale pour en finir avec l’hégémonie du PS, un peu à la manière dont a procédé en Grèce, la coalition Syriza de Tsipras qui a renvoyé le vieux PASOK a des limbes quasi-groupusculaires.

Pour la droite aussi, ce n’était pas très clair, voire complètement informe. Il n’est jamais difficile de gagner une élection quand on n’a pas de programme (ou le même que son principal adversaire), et quand on n’a pas de chef non plus. On a bien senti que se créait un axe Juppé-Bayrou-Raffarin. Tout ce monde-là a bien envie d’en finir avec l’ère Buisson. Il semblerait en effet que la tactique qui consiste à faire des câlins avec le FN a moyennement réussi (la maire PCF de Villeneuve-Saint-Georges a été réélue contre une coalition de fait UMP-FN) et que ce sont les modérés de l’UMP et l’UDI qui remportent de belles victoires comme la très symbolique Neuilly où dès le premier tour le candidat UDI avait battu le sarkozyste. Bref, Juppé en recours à fois républicain, européen et comme solution à la guerre des chefs, on sent que ça monte.

Ce qui n’empêche pas, toujours dans le genre autiste, d’avoir assisté à l’hallucinant point presse de Copé, présenté comme la réaction officielle de l’UMP. Il était entouré de vrais leaders d’avenir, avec de belles têtes de vainqueurs, comme Pierre Charon, Roger Karoutchi et Nadine Morano et ânonnait assez péniblement son absence de doctrine sur la France, l’Europe et l’économie qui masquait mal son angoisse à l’idée, lors des prochaines élections pour le parlement de Strasbourg, de devoir faire cohabiter Guaino et au hasard, Alain Lamassoure.

Quant au FN, on voyait bien au visage moins radieux de Marine Le Pen que c’était maintenant que les problèmes commençaient. Cet enracinement après lequel le parti courait depuis des années, il l’avait mais ils l’avait avec les inconvénients qui vont avec. C’est-à-dire que les ténors nationaux ont été traités comme des ténors nationaux, avec une certaine défiance, ce qui prouve bien que les électeurs frontistes eux aussi se méfient des envolées lyriques : Collard, Philippot et Aliot ont perdu assez sèchement. Ce sont des mômes qui ont gagné ailleurs et avec les mômes, on ne sait jamais. Entre la fougue, l’inexpérience et les vieux tropismes extrémistes, là non plus, on n’est pas à l’abri de mauvaises surprises.

Bref, on se retrouve avec deux droites, deux gauches, voire deux FN.  Et, répétons-le, 40% d’électeurs qui n’en on plus rien à fiche. Bonne chance à tous.

 

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00680385_000008.

Remaniement : et si Hollande devenait enfin Chirac ?

56

chirac hollande remaniement ayrault

Bis repetita non placent. À dix ans d’intervalle, la plupart des candidats PS qui fêtaient leur victoire aux régionales de 2004 font aujourd’hui grise mine. Juste retour de balancier, depuis le tournant de la rigueur de 1983, les élections intermédiaires font infailliblement chanceler les gouvernements. Sans remonter aux désillusions de l’ère Mitterrand, on note que la séquence politique actuelle rappelle étrangement les dégelées du second mandat Chirac.

Aux régionales de 2004, bientôt suivies par des européennes calamiteuses, l’UMP perdit alors 21 régions sur 22, ne sauvant que l’Alsace, au grand bénéfice d’un Parti socialiste qui pansait ses plaies du 21 avril 2002. Comme de bien entendu, les commentateurs avisés encourageaient le président Chirac, élu dans un rare moment d’unanimisme avec 82% des suffrages, à engager LE tournant social du quinquennat. À l’époque, une croissance molle, qui nous ferait aujourd’hui rêver, et un taux de chômage à la hausse minaient la popularité du couple Chirac-Raffarin, contraint de remanier le gouvernement après la Bérézina des régionales. Cela ne vous rappelle rien?

Nul ne sait si Hollande procèdera aux mêmes changements cosmétiques que son lointain prédécesseur, issu du même fief rad-soc corrézien. Changera, changera pas de Premier ministre ? Les paris sont ouverts. On ne donnait en tout cas pas plus cher de la peau de Jean-Pierre Raffarin au printemps 2004 que du scalp d’Ayrault aujourd’hui. Les mêmes scènes de la vie politique se suivent et se ressemblent. On a déjà vu un impétueux ministre de l’Intérieur à l’ambition dévorante, auxquels les sondages promettaient un bel avenir présidentiel, bouder Matignon.

En 2004, après un passage éclair à Bercy, Nicolas Sarkozy, prit le contrôle de l’UMP, d’où il lança sa future campagne présidentielle, laissant le pauvre Raffarin rouler sa bosse à la tête du gouvernement jusqu’au lendemain du référendum européen du 29 mars 2005. Valls serait bien en peine de reproduire la même stratégie, isolé qu’il est à la droite du PS…

Flanqué d’un Borloo ministre de la Cohésion sociale, le cabinet Raffarin-3 vécut quatorze mois en 2004-2005. Le temps de lancer de grands chantiers de rénovation urbaine, de plastronner dans les médias et d’alléger un peu plus la fiscalité des ménages. Une politique de la demande comme en rêverait… la gauche du PS. Il fallait entendre Nicolas Domenach faire des gorges chaudes de la politique du nouveau gouvernement italien Renzi, obligé d’alléger la pression fiscale sur les ménages transalpins pour réveiller une croissance atone.

C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures marmites, nous disent les sympathiques porte-parole de la gauche du PS. Nostalgiques de la parenthèse 1981-1983 et même, sans le dire, des années Chirac où l’on ne parlait pas encore de la « baisse du coût du travail », mais où l’on abaissait l’impôt sur le revenu au bénéfice des plus aisés, les Guedj, Maurel et consorts visent avant tout l’abrogation du Pacte de compétivité. Un objectif a priori raisonnable quoiqu’inatteignable : comme le post-gaulliste Chirac, Hollande agit sous l’œil de la Stasi bruxelloise. N’attendons rien du jeu de chaises musicales qui s’annonce, c’est le plus sûr moyen de ne pas être déçu…

*Photo : VILLARD/SIPA. 00669901_000067.

Municipales : la vague bleue n’a pas droitisé la France

103

fn verts ump

La jeunesse emmerde le front républicain, chanteraient aujourd’hui les Béru en pensant à David Rachline, Julien Sanchez, ou Fabien Engelmann. Car les nouveaux maires frontistes de Fréjus, Beaucaire et Hayange ont à peine trente ans de moyenne d’âge, en bons représentants  de la génération Philippot. Parmi la dizaine d’édiles lepénistes élus hier soir, ces trois-là peuvent se targuer d’une longue implantation locale, par-delà leurs différents itinéraires : Rachline vient de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, Sanchez du lepénisme version Jean-Marie et Engelmann de la CGT. S’il est encore bien trop tôt pour analyser en détails les données sociologiques de ces municipales, quelques précédents électoraux nous permettent de comprendre les ressorts du succès frontiste.

Primo, contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de continuum socio-politique entre les nouveaux électeurs frontistes et les sympathisants UMP. Les rodomontades de la droite méridionale ne doivent pas nous faire oublier la différence d’intérêts entre le chômeur d’Hénin-Beaumont ou de Fréjus et la mémé niçoise lasse de se faire piquer son sac à main sur la promenade des Anglais. Avec un zeste de scientificité en plus, Christophe Guilluy et les autres spécialistes de la carte électorale française nous démontrent depuis déjà quelques années qu’un néo-électorat frontiste s’enracine durablement dans les zones rurales et périurbaines grandes perdantes de la mondialisation.

Secundo, un petit coup d’œil sur le plan de Paris confirme l’étroite corrélation entre abstention, vote FN et (trop rares) foyers populaires. Le Nouvel Obs a eu l’honnêteté de reconnaître que les derniers prolos parisiens ne votent plus à gauche. Ils s’abstiennent en masse, comme les 38.5% de Français inscrits sur les listes qui ont préféré aller à la pêche dimanche, sans parler des électeurs absents des registres électoraux… Pour le Front, Paris est un cas d’école : si Wallerand de Saint-Just, figure du barreau et de la droite nationale propre sur elle a su dépasser son ancrage bourgeois pour fédérer quelques voix populaires au premier tour, cela laissait augurer des lendemains qui chantent dans les villes moins rupines. Ainsi de Marseille, où Stéphane Ravier emporte un secteur de plus de 150 000 habitants, devenant de fait la plus importante commune gérée par le FN.

Vous m’avez compris, le populo, s’il en a ras la casquette, ne saurait être assimilé à un droitard impénitent, qui rêve de faire suer le burnous à des régiments de nécessiteux. Preuve en est, la drolatique tribune de Laurence Parisot dans Le Monde de ce week-end. L’ancienne présidente du  Medef joignait sa voix aux imprécations d’Olivier Py pour intimer au peuple de faire front… républicain. « Peu importe de voter à droite si l’on est à gauche ou à gauche si l’on est à droite. Souvenons-nous de la honte et de la peur du 21 avril 2002 au soir. Souvenons-nous des titres des journaux nationaux le lendemain : la France se réveillait avec la gueule de bois ; souvenons-nous de ce que la presse étrangère découvrait avec stupéfaction du pays des droits de l’homme. », lit-on dans cette magnifique défense et illustration de l’UMPS. Hélas, l’électeur rebelle n’a pas toujours entendu l’appel antifasciste patronal, confiant même sans ciller la mairie de Villers-Cotterêts (quel symbole !) au parti lepéniste.  Si j’étais complotiste, je jurerais que Parisot roule aujourd’hui pour le FN, en alliée objective d’un mouvement tribunicien qui poursuit les mêmes fins que ses rivaux : croissance, ordre et intégration républicaine pour tous, en jurant d’user de moyens un peu plus musclés. Mais non, Parisot mord sincèrement, les arrière-pensées électorales en moins, la conscience de classe en plus, là où NKM avait déjà frappé.

D’un électorat bobo l’autre, après le dénouement à leur profit du match NKM/Hidalgo, les Verts se la jouent gros bras de l’écologisme municipal et fer de lance de la lutte anti-FN. Que ceux qui croient encore en la radicalité autoproclamée d’EELV en rabattent un peu : non seulement les Verts excellent dans les centre-ville bourgeois, parisiens, lillois ou grenoblois, mais une fois élus, ils se font les parfaits télégraphistes de l’urbanisation et de la grande industrie. À Grenoble, il semblerait que tout change au profit des Verts pour que rien ne change, car le maire Eric Piolle a toutes les chances de développer nanotechnologies et partenariats industriels locaux, comme il l’annonçait entre les deux tours de l’élection.

Ah, je vois au moins une bonne raison de se réjouir du tsunami droitier d’hier soir. Après pareille soufflante, qu’il reste ou non à Matignon, Jean-Marc Ayrault consentira peut-être à renoncer au projet de grand aéroport nantais. Objecteurs de croissance, tempérez votre optimisme, l’ambitieux Valls pourrait envoyer la troupe dans le bocage s’il venait à prendre du galon. Dis Manuel, c’est encore loin Notre-Dame-des-Landes ?

*Photo : DUCLOUX/SIPA. 00679069_000021.

Éric Rohmer, conteur moral

3

eric rohmer baecque

Éric Rohmer, de son vrai nom Maurice Schérer, est un classique. Pas seulement par la place que lui accorde l’histoire du cinéma, mais d’abord par choix esthétique, moral et même politique. L’un des grands mérites de la biographie publiée ces jours-ci par Antoine de Baecque et Noël Herpe est de mettre l’accent sur cette ligne de force d’une œuvre souvent réduite par ceux qui ne l’aiment pas à quelques clichés autour de jeunes filles marivaudant dans des décors de téléfilms et jouant insupportablement faux. Dans un de ses tout premiers articles critiques, le cinéaste s’est amusé à inverser le célèbre axiome rimbaldien, « Il faut être absolument moderne », en proclamant : « Il faut être absolument classique. » Mais il s’agit, selon les auteurs, d’un « classicisme d’après les ruines, aussi consubstantiel au chaos de l’après-guerre que la musique de Beethoven ou les romans de Balzac le furent au lendemain de la Révolution. Le cinéma est bel et bien investi d’une mission rédemptrice, celle d’exhumer les soubassements mythiques que ne sait plus voir le XXe siècle. De retrouver, par-delà la catastrophe, le secret de la beauté indubitable. »

Cette inscription dans l’héritage peut déconcerter tant Rohmer est identifié à la Nouvelle Vague, dont on répète sans trop se poser de questions qu’elle a « révolutionné le cinéma ». Il est vrai que le classicisme de Rohmer s’est construit sur la certitude que les autres arts, peinture, littérature, musique, qu’il connaissait très bien, étaient arrivés en bout de course et ne pouvaient plus que se caricaturer dans des expérimentations de plus en plus stériles. Le cinéma, encore jeune, pouvait, non pas les remplacer, mais les sauver et rendre à la tradition sa modernité puisque, Rohmer le savait, seule la tradition est moderne.[access capability= »lire_inedits »]

Classique, passe encore, mais en prime Rohmer est plutôt réac, ce qui gêne aux entournures les deux biographes. Ainsi s’efforcent-ils, non sans mauvaise foi, de minimiser le rôle des amis sulfureux de l’après-guerre, comme Paul Gégauff, provocateur, séducteur, fêtard, cynique, tout l’opposé de Rohmer et l’un de ses scénaristes préférés. Rohmer lui-même ne clame pas sur tous les toits qu’il était abonné à La Nation française de Pierre Boutang, et lié avec l’écrivain Jean Parvulesco, émigré roumain, proche de l’OAS, qui jouera dans plusieurs de ses films,

La postérité repose parfois sur des malentendus. Pour le critique des Cahiers du Cinéma comme pour le metteur en scène de Ma nuit chez Maud, la Nouvelle Vague ne pouvait être qu’un retour au classicisme

y compris des plus tardifs comme L’Arbre, le maire et la médiathèque, fable écologiste sortie à la veille des législatives de 1993.

C’est sans doute dur à avaler pour les amateurs d’idées binaires, mais la Nouvelle Vague fut une avant-garde réactionnaire. Rohmer était l’aîné d’une petite bande qui l’a aidé à prendre le contrôle des Cahiers du Cinéma. Ils avaient pour nom Godard, Chabrol, Truffaut. Et n’avaient guère à voir avec la légende gauchisante, si l’on en croit Parvulesco : « Ce groupe a toujours été d’extrême droite, sauf Rivette. Bien sûr, rien n’était crié sur les toits, mais dans notre baratin entre nous, c’était clair. Gégauff l’était par pose, Godard par dandysme, Truffaut était fasciné par les collaborateurs, Schérer était un grand mystique, catholique et royaliste. » Ce secret des origines ne dit sans doute pas tout de la Nouvelle Vague ni du cinéma de Rohmer en particulier. Mais il explique que la question de la foi en soit le cœur vivant.

Le « grand Momo » était un homme secret, qui s’épanchait peu – la morale classique, toujours. Il est né à Tulle en 1920, dans une maison avec vue sur la Corrèze, deux ans avant son frère, le futur philosophe René Schérer. Son père, fonctionnaire à la préfecture, ne jure que par l’éducation de ses enfants : lectures, mises en scène de pièces de théâtre au lycée, mais aussi jeux sous les combles et dans le jardin. Maurice est un enfant sage, peut-être un peu mélancolique.

Sa première passion, l’écriture, l’accompagnera toute sa vie. Les scénarios de ses films seront souvent tirés de nouvelles écrites par le jeune homme déçu, devenu professeur certifié de lettres classiques après avoir échoué à Normale sup’ et à l’agrégation. Démobilisé et installé à Paris dans une chambre meublée dès 1943, il publie des textes où perce déjà ce qui, vingt- cinq ans plus tard, irriguera la trame janséniste et sensuelle de Ma nuit chez Maud ou celle, aimablement fétichiste, du Genou de Claire[1. Ces nouvelles sont recueillies pour la première fois dans Friponnes de Porcelaine (Stock), qui accompagne la sortie de la biographie.]. Mais son roman, Élisabeth, publié en 1946 chez Gallimard, ne connaît aucun succès.

À cette occasion, il fait pour la première fois usage d’un pseudonyme. Sur cette manie des alias, on croira Rohmer sur parole : Maurice ne voulait surtout pas faire de peine à sa mère, pour qui toute carrière autre que professorale s’apparentait à une inacceptable bohème. Peut- être est-elle aussi, cette manie, une autre marque d’un classicisme qui entend dompter les errements du moi par la perfection formelle et la finesse des personnages. Peu importe l’auteur, seule l’œuvre compte. D’où, aussi, l’économie de moyens à laquelle il se tiendra, même dans les périodes plus fastes de sa carrière.

Cependant, soyons honnête, sans les actrices rohmériennes, on ne serait peut-être pas devenu rohmérien. Certains d’entre nous ne se sont jamais remis d’avoir vu le corps de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle ou celui d’Haydée Politoff dans La Collectionneuse. Pas tant parce que Rohmer les aimait, mais parce qu’il savait les faire bouger, lui qui définissait le cinéma comme « art de l’espace ». Fasciné par Pascal autant que par la comtesse de Ségur, Rohmer a donné à ses comédiennes ce mélange de gravité et de candeur, de pertinence et de cruauté, qui font d’elles autant de petites amies possibles, éternellement jeunes, que l’on retrouve sur les plages bretonnes ou dans les décors d’une ville nouvelle, toujours habitées par ce qu’on pourrait appeler, par un léger abus de terminologie pascalienne, la grâce efficace.[/access]

Éric Rohmer, d’Antoine de Baecque et Noël Herpe (stock, 2014).

On signalera la parution récente de Rohmer, l’intégrale, Éditions Potemkine, 30 DVD.

Rencontre avec l’ange de Marlène

9
marlene dietrich louis bozon

marlene dietrich louis bozon

Propos recueillis par Patrick Mandon

Sa courtoisie parfaite et naturelle signale à la fois l’excellente éducation et l’attention sincère aux autres. Avec cela, disert sans affectation : Louis Bozon est un homme hautement fréquentable. Il fut l’une des voix les plus chaleureuses de France Inter, et réussit l’exploit de succéder sans faillir à Lucien Jeunesse, animateur historique du « Jeu des 1000 francs », devenu le « Jeu des 1000 euros ». Puis un jour, le hasard le mit en présence de Marlène Dietrich. Ils ne se quittèrent plus. Louis fut le dernier homme, peut-être l’ami le plus intime de ce « monstre sacré », son compagnon idéal. Et l’on songe au mot de Georges Clemenceau à Marguerite Baldensperger, de quarante ans sa cadette : « Donnez-moi la main, je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir. » Pour Causeur, Louis Bozon a bien voulu participer au jeu des souvenirs.

Causeur. Vous avez connu Marlène Dietrich dans l’intimité : comment était-elle alors ?

Louis Bozon. Je l’ai vue encore rayonnante, auréolée de sa gloire, puis progressivement atteinte par les effets de la solitude, de la réclusion volontaire, de l’âge, mais jusqu’au bout intellectuellement et moralement d’une solidité à toute épreuve. À Paris, beaucoup croyaient que nous étions amants, il n’en fut rien : il y avait entre nous deux une trop grande différence d’âge. On pourrait appeler ça une amitié amoureuse. Pensez que je la portais dans mes bras jusqu’à sa baignoire ! Il m’arrivait alors de devenir le spectateur de moi-même : « Bozon, c’est Marlène Dietrich que tu conduis à sa salle de bain, et qui s’abandonne ainsi contre toi ! » Elle a passé les quinze dernières années de sa vie au lit, renonçant au monde, pour ne pas abîmer l’image qu’elle avait laissée derrière elle : une décision pleine de grandeur et de tragique. Heureusement, ses ressources physiologiques lui ont épargné le total délabrement qu’entraîne une si longue réclusion : les inévitables soucis de santé, l’alcool, les somnifères… Quoi qu’il en soit, dans la splendeur comme dans la misère physique, elle préserva sa dignité.[access capability= »lire_inedits »]

Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontrée ?

Un ami comédien, aujourd’hui mort, Sacha Briquet, me dit un jour : « Veux-tu connaître Marlène Dietrich ? » C’est ainsi que je l’ai invitée à dîner dans un restaurant de la rue des Martyrs, où commençait à se presser le Tout-Paris. Je devais la prendre dans le hall de son immeuble, avenue Montaigne. Ne la voyant pas, je montai au quatrième étage. Une dame, habillée d’un manteau de vison, chaussée de ballerines, peinait à fermer sa porte. C’était elle. Je l’avais imaginée de grande taille, ce qu’elle n’était pas. Au restaurant, en compagnie de Sacha Briquet, tout se passa bien, sauf qu’elle n’aima aucun des plats qu’on lui servit : du merveilleux cassoulet, elle dit, avec une mine dégoûtée, s’adressant à moi : « Ce n’est pas du cassoulet, c’est du ragoût de haricots ! J’en faisais à Gabin[1. Jean Gabin, refusant de travailler en France sous l’Occupation, trouva refuge en Amérique. Pour plaire à ce Français timide, viril, ironique, elle lui prépara des plats « du terroir ». Mariés l’un et l’autre, ils se séparèrent en 1948. Marlène mit longtemps à guérir de cette blessure d’amour. Gabin n’en parla jamais, mais il fit porter à son domicile tous les cadeaux qu’elle lui avait offerts.], je vous en ferai ! » Déjà, elle évinçait Sacha Briquet, qui nous avait présentés l’un à l’autre : voilà bien les femmes ! Cette première rencontre s’était passée si simplement que je n’en avais pas été ému plus que cela. Puis Briquet me téléphone : « Je sors d’une conversation avec Marlène, tu lui as tapé dans l’œil, elle veut te revoir ! » Quelque temps après, j’entends sur mon répondeur la voix douce, assez basse, de Marlène : « J’aimerais vous avoir à dîner. » Nous sommes convenus d’une date : « Vous aurez la recette du cassoulet, qui plaisait à Gabin. »

Ce soir-là, je suis entré dans l’appartement. Je me suis immédiatement dirigé vers une enseigne en forme d’avertissement, sur son piano, que je lus à haute voix : « Les comédiens ne sont pas admis dans cet hôtel. » Elle me dit alors que personne avant moi n’avait remarqué cet objet, pourtant placé en évidence[2. Après la mort de Marlène Dietrich, invité par sa fille, Maria Riva, à prendre ce qu’il voulait dans l’appartement, Louis Bozon choisit ce seul objet.]. Nous ne nous sommes pas quittés, jusqu’à sa mort, plus de trente ans après.

Était-elle avare de confidences ?

Avec Marlène, il ne fallait pas poser de question ni, surtout, se montrer indiscret. Elle me dit un jour : « Je n’ai rien fait pour vous jusqu’à présent, je veux vous accorder un entretien. » Un entretien avec Marlène Dietrich, alors qu’elle refusait systématiquement toutes les propositions qui lui parvenaient : j’étais sur un nuage ! Eh bien, ce fut une rude épreuve, qui dura plus d’une année[3. Cet entretien impossible fut à l’origine d’une rupture de plusieurs mois entre Louis et Marlène, rapportée dans le livre Allô mon ange, c’est Marlène !. Dans le même temps, la mère de Louis tomba malade et mourut. Marlène l’appela aussitôt : accablé, il lui confia qu’il s’était mieux occupé d’elle que de sa propre mère. Marlène répondit : « Oui, je sais, on a fait des bêtises… »] ! Elle reprenait mes questions, les tournait différemment, les refusait. Tout devait être écrit à l’avance, elle ne consentait qu’à lire son propre texte maintes fois corrigé.  Elle jouait aussi avec le personnage, avec le « produit » Marlène, fabriqué par d’autres, puis refaçonné par elle-même : à force de le répéter, le mensonge s’imposait comme vérité.

 

Mais elle pouvait fort bien révéler des faits intimes, des sentiments troublants avec un désarmant naturel : « Ah Gabin ! J’adorais me réveiller près de lui ! Nous, les femmes, nous n’aimons pas toujours nous endormir auprès d’un homme… Gary Cooper ? Tout le monde pensait que j’avais couché avec lui, alors qu’il n’a pas voulu ! Il faut dire que cette Mexicaine vulgaire[4. Il s’agit de Lupe Vélez, actrice d’origine mexicaine, dont on dit qu’elle fut passionnément éprise du beau Gary. Elle se suicida en 1944. Avec Gary Cooper, Marlène Dietrich joua dans Cœurs brûlés (Morocco), de Josef von Sternberg, et Désir, de Frank Borzage.] s’asseyait sur ses genoux dès qu’il avait terminé une scène ! Erich Maria Remarque, quand je l’ai rencontré, m’a dit qu’il était impuissant. Je lui ai répondu que ce n’était pas mon problème. »

Dans le fond, elle détestait Hollywood, qu’elle vilipendait volontiers, et qui se vengea en ne lui attribuant pas l’Oscar que, pourtant, elle méritait amplement. Elle n’a été nommée qu’une seule fois, pour son rôle dans Témoin à charge, de Billy Wilder !

Que se passe-t-il après la guerre ?

Au sommet de sa renommée cinématographique, elle avait touché des fortunes. Après la guerre, elle n’avait plus aucune valeur artistique. Elle avait été bien payée pour les concerts qu’elle donnait aux soldats américains, mais enfin, elle avait interrompu sa carrière. Elle est repartie de zéro, elle a reconstruit son personnage, elle s’est progressivement inventé une silhouette, aidée en cela par Jean Louis, l’un des grands couturiers d’Hollywood, qui a dessiné ses deux fameux habits de scène : le sublime manteau, fait avec les plumes de 250 poussins de cygne, et la robe, qu’on disait cousue à même son corps. Elle tenait grâce à une impalpable fermeture éclair[5. Jean Louis (1907-1997), né Jean-Louis Berthault, à Paris, styliste et couturier hollywoodien de grande renommée : il dessina la robe fourreau que porte Rita Hayworth dans Gilda, ainsi que le modèle « charnel », qui ne cachait rien des formes de Marilyn Monroe, à la soirée anniversaire de John Kennedy.]. Elle gagna encore beaucoup d’argent avec son tour de chant  ̶  Frank Sinatra lui en donna l’idée  ̶  qui faisait salle comble dans le monde entier. Elle fut contrainte d’y mettre fin, en 1976, épuisée, après une lourde chute : elle avait alors 74 ans[6. Elle imposa Burt Bacharach, dont elle lança la carrière, comme chef d’orchestre et arrangeur de ce superbe tour de chant, commencé en 1953. Bacharach a modernisé la matière musicale de Dietrich. Il fut son dernier amour. Il la quitta, elle en souffrit. Nous conseillons vivement l’enregistrement Dietrich in Rio, et le DVD An Evening With Marlene Dietrich, l’enregistrement à Londres de son récital.]. Elle a toujours démontré une volonté d’indépendance farouche et un caractère trempé. Ainsi a-t-elle aimé la période de la guerre, parce qu’elle y fut utile, et celle de l’après-guerre, parce qu’elle a monté progressivement son spectacle, qu’elle a choisi son tour de chant. Elle dirigeait tout.

Sur le plan matériel, il semble qu’elle ait été à l’abri jusqu’à la fin…

Oui, mais elle dut « faire attention ». Il faut préciser qu’elle se montra généreuse avec sa fille Maria, et avec les enfants de celle-ci. À Paris, son train de vie n’était vraiment plus celui d’une star. Elle n’y possédait aucun bien immobilier, elle n’était que locataire, avenue Montaigne. Marlène, en outre, refusait de « prostituer »  ̶  un mot qu’elle employait souvent  ̶  son image passée. Elle ne signa donc aucun contrat publicitaire. Parfois, elle me chargeait de vendre un collier, une bague signés Cartier. Il y eut une époque où je ne pouvais plus l’emmener au restaurant ou à l’Opéra, puisqu’elle ne se montrait plus en public. Je me souviens d’un soir où elle m’avait préparé une salade, dans son lit ! Elle ferma sa porte aux célébrités. Elle n’a voulu recevoir ni Michaël Jackson, qui attendait au pied de son immeuble, ni Kirk Douglas, ni même Douglas Fairbanks. Avec Jean-Pierre Aumont, elle prenait la voix d’une bonne espagnole : « La Madame elle est pas là ! » Elle ne supportait pas le voyeurisme : « On ne vient pas me voir, on vient me regarder ! »

Des « caprices » qui révélaient également la complexité de sa personne ?

Elle avait son propre sens de la hiérarchie, qui lui faisait paraître odieuses ou acceptables des choses contradictoires. Maintes fois, elle convia chez elle, quand elle recevait encore, Orson Welles, qui ne vint jamais. Elle ne s’en offusqua pas : « C’est un génie, mon ange. » Un jour, je l’invite dans un établissement de prestige. À peine étions-nous à table qu’elle me dit : « Trop chic pour moi ! » Vient le moment de partir, le personnel lui fait une haie d’honneur, on lui présente le livre d’or, qu’elle refuse de signer : « Qui suis-je pour cela ? » Mais voilà que, dans la rue, nous croisons trois travestis. Ils l’entourent, la complimentent, s’extasient. Que croyez-vous qu’il arrivât ? Elle les a tous embrassés, et a donné un autographe à chacun ! Un autre soir, elle me dit : « À l’Alcazar, il paraît que quelqu’un m’imite. » Nous y allons. Arrive le numéro, emprunté à la scène de sa mort dans le film Agent X27[7. Agent X27, film de Josef von Sternberg (1931).], que je connaissais et que je trouvais remarquable. Marlène n’a pas apprécié du tout : « Ce n’est pas moi ! » Et nous sommes partis. Cela aussi, c’était Marlène. En revanche, la parodie de L’Ange bleu à laquelle se livre Helmut Berger dans Les Damnés, de Visconti, lui plaisait beaucoup. Elle avait appelé Visconti au téléphone, souhaitant rencontrer Berger. Un peu plus tard, le croisant place François Ier le jour de la mort du metteur en scène italien, elle s’étonna. Il répondit : « La famille ne veut pas de moi. »

Vous avez peuplé sa longue retraite, vous l’avez choyée…

J’étais l’homme français qui représentait la sécurité. Elle aimait ma solidité, je la rassurais. Sa fille m’avait prévenu : « Elle se servira de toi, puis elle te jettera. » Eh bien non ! J’ai retrouvé un enregistrement téléphoné, où elle me dit : « Ne m’abandonnez pas, ne m’abandonnez pas ! » J’entends ma voix lui répondre : « Je ne vous abandonne pas, Marlène, je vous aime. »

Quelle sera, selon vous, sa postérité ?

La jeune génération connaît-elle encore ses films ? J’en doute. Il demeure qu’elle a payé son tribut à notre société. Elle s’est engagée contre son pays natal, c’est-à-dire contre les nazis. Il lui fallait du cran. C’est par là qu’elle est entrée dans l’Histoire.[/access]

Allô mon ange, c’est Marlène !, Louis Bozon, Michel Lafon éditeur.

Chiche ?

3

Il y a du bon sens dans la démarche de Jean-François Copé en direction du Président de la République.

Le chef de l’UMP dit vouloir « lui dire quelle est notre vision des choses, nos propositions pour sortir de l’ornière ».

Il a raison parce que la politique du pays ne devrait pas se réduire au plus petit dénominateur commun aux composantes de la majorité présidentielle. Le pays est représenté par le Parlement dans son ensemble.

Pourquoi les députés et les responsables politiques de droite et du centre ne feraient-ils pas publiquement connaître les réformes voulues par Hollande qu’ils sont disposés à soutenir de leurs votes, parce qu’elles sont urgentes?

En disant « Chiche ! » aux annonces de réformes, l’opposition se montrerait l’une des moins bêtes du monde. En répondant « Chiche ! » à la proposition de l‘opposition, en acceptant ce renfort parlementaire circonscrit, le Président de la République se rendrait indépendant de ses ennemis de gauche. Il pourrait se montrer aussi résolu et énergique sur la plan intérieur que dans ses campagnes d’Afrique.

Si cet attelage provisoire sort le pays de l’ornière, les adversaires du système UMPS seront déconsidérés.

Vous trouvez que je rêve, ou que je délire ?

 

Scoop Causeur : le nouveau gouvernement Valls au complet

93
manuel valls gouvernement poisson avril

manuel valls gouvernement poisson avril

Premier ministre
Manuel Valls

***

Ministre des Affaires étrangères
Raphaël Glucksmann

Ministre de l’Industrie et du Redressement productif
Cécile Duflot

Ministre de l’Économie, des Finances et du Budget
José Manuel Barroso

Ministre de l’Écologie
Anne Lauvergeon

Ministre de l’Éducation nationale
Thierry Marchal-Beck

Garde des Sceaux, ministre de la Justice
Fabrice Burgaud

Ministre des Affaires sociales et de la Santé
Roselyne Bachelot

Ministre de l’Égalité des territoires et du Logement
Jack Lang

Ministre de l’Intérieur
Edwy Plenel

Ministre du Commerce extérieur
Yamina Benguigui

Ministre du Dialogue social
Nicole Notat

Ministre de l’Agriculture
Daniel Cohn-Bendit

Ministre de la Défense
Eva Joly

Ministre de la Culture
Patrick Mennucci

***

Ministres délégués

Ministre européen délégué aux Affaires françaises
Jean Quatremer

Ministre déléguée aux Relations avec le petit personnel
Nicole Bricq

Ministre délégué à la Ville, c’est-à-dire aux quartiers pourris qui votent mal malgré tout le pognon qu’on y déverse
Matthieu Pigasse

Ministre délégué au Reclassement professionnel d’urgence
Bernard Poignant

Ministre délégué aux Nouveaux emplois d’avenir
Pierre Bergé

Ministre délégué aux PME en faillite
Nicolas Demorand

Ministre délégué aux Anciens combattants de l’UNEF-ID
Jean-Christophe Cambadélis

Ministre délégué à la Rigolade
Jean-Michel Ribes

***

Porte-Parole du gouvernement : Harlem Désir

Le miracle Manuel Valls

101
manuel valls poisson avril

manuel valls poisson avril

Enfin une bonne nouvelle pour la gauche. En nommant hier Manuel Valls à Matignon, François Hollande a fait le choix courageux d’en finir avec les archaïsmes de son camp. Et reconnaissons au président qu’il a très bien entendu le message des élections municipales. Dans toutes les villes françaises, le cri qui s’est fait entendre est clair : plus de liberté pour les entreprises et plus de flexibilité afin que les chômeurs puissent retrouver du travail. Mais aussi  plus de baisse des charges  sur les fiches de paye, car les charges plombent les  patrons et il n’y a plus que quelques dinosaures plus rouges que roses comme Gérard Filoche (qui ne sera heureusement pas ministre du Travail, je prends les paris) pour les appeler du « salaire différé » sous prétexte que demain le salarié pourrait tomber malade ou se retrouver au chômage, ce qui montre bien la peur mesquine du lendemain qui caractérise les tenants de l’Etat-providence.

Non, Dieu merci, Manuel Valls est un moderne et cela suffit à dire son excellence. Car la modernité, on presque honte de proférer un tel pléonasme, c’est le progrès et le progrès c’est la gauche. Donc Manuel Valls est de gauche. CQFD. Certes, lors de la primaire du PS, il avait réuni 6% du vote des électeurs socialistes et apparentés. C’est dire le défi qu’il va avoir à relever pour convaincre son propre camp. Mais il n’est pas l’homme à succomber aux vieux tropismes et aux vielles lunes du socialisme à la papa. D’ailleurs n’avait-il pas proposé de changer le nom du parti socialiste, comme Marine Le Pen a envie de changer celui du Front national, car il arrive parfois que l’attachement à un nom brouille un message novateur.

Oui, c’est son seul handicap, Manuel Valls va contre toute une époque, toute une société crispée sur ses avantages acquis, une société qui a peur du grand air de la liberté même s’il faudra faire attention aux pics de pollution, rançon somme toute bien légère quand on songe au bonheur apporté par la croissance.

Il faut une sacrée audace, quand on y songe,  pour avoir comme corpus idéologique celui d’expériences aussi isolées que celles, par exemple de Tony Blair au Royaume-Uni, de Gerhard Schröder en Allemagne, de José Luis Zapatero en Espagne ou aujourd’hui de  Matteo Renzi en Italie. Oui, la gauche de Manuel Valls, elle se définit par la prise de risques, par des propositions réellement nouvelles qui n’ont jamais vraiment fait leurs preuves : la réduction du déficit, qui a encore augmenté tragiquement de quelques dixièmes ces jours-ci, accentuant le mécontentement des gens qui veulent avant tout des finances publiques saines, quitte à accepter quelques sacrifices temporaires sur des domaines aussi secondaires que l’éducation, la santé, le pouvoir d’achat. Parce qu’on le sait, pourtant, bon sang, que le déficit, c’est transmettre à nos enfants des handicaps qui rendront leur vie insupportable : peut-on accepter, si on est de gauche, d’imaginer la prochaine génération confrontée au chômage de masse, à la précarité, à une retraite qu’ils ne pourront prendre qu’à 65 ans, voire 67 ou 68 ans ou encore à vivre avec une sécurité sociale moribonde qui dérembourserait toujours plus les médicaments. Peut-on, aussi, indéfiniment accepter de verser des prestations sociales sans demander quelque chose en échange, par exemple à un licencié de PSA ou de la Redoute, d’aller tondre la pelouse de sa mairie ou de faire moniteur de piscine ?

Non, c’est Manuel Valls et Manuel Valls seul qui pourra remettre la France au travail. Il n’aura pas les timidités centristes de l’UMP, espérons-le, sur cette question et lui saura en finir avec les 35 heures comme il l’a déjà suggéré par le passé car les 35 heures sont une aberrrration, avec au moins 4 r, comme le prononçait l’excellent baron Seilllière à l’époque où il dirigeait le Medef.

C’est sur Manuel Valls, et Manuel Valls seul, d’ailleurs, que François Hollande pourra compter pour faire respecter le pacte de responsabilité aux salariés qui vont bien finir par comprendre, à force de pédagogie, (parce que la gauche c’est la pédagogie), que les patrons feront forcément l’effort d’embaucher et ne profiteront pas de l’aubaine pour d’abord améliorer leurs marges, pour peu qu’on trouve cinquante milliards à leur donner. Un échange win-win, forcément win-win, comme on dit, quand on est moderne.

Cette absence de langue de bois, Manuel Valls n’a pas non plus hésité à l’appliquer, déjà, dans des domaines où ses faux amis de la fausse gauche continuent à confondre l’angélisme et l’humanisme. Parce que l’humanisme, c’est une exigence. C’est admettre qu’il y n’y a pas assez de blancos à Evry, c’est reconnaître que les Roms, ces ennemis de l’intérieur, n’ont pas tous vocation à s’assimiler, c’est enfin admettre que l’insécurité n’a pas de causes sociales mais est surtout le fruit d’une perte de repères d’une jeunesse des banlieues, ivre de shit et d’islamisme et bien trop gâtée par la redistribution des richesses produites par d’autres. Ce n’est pas avec Manuel Valls qu’on verra resurgir cette insupportable culture de l’excuse qui est dans l’ADN de cette vieille gauche façon Taubira (on espère que celle-ci dégagera très vite) ou Cécile Duflot (elle, elle l’a déjà annoncé).

Mais Manuel Valls, s’il est seul comme souvent l’homme de gauche, saura néanmoins s’appuyer sur le désir populaire de changement, un peu comme Mao qui trouva la force d’éliminer les instances intermédiaires de la bureaucratie de son propre parti en s’appuyant directement sur les forces vives de la nation avec pour mot d’ordre « Feu sur le quartier général ! »

Car ne nous y trompons pas, c’est bien à une révolution culturelle que nous invite Manuel Valls.Oui, ce coup-ci, elle peut trembler la droite. La gauche est de retour.

*Photo : caliparisien.

Du bon maniement du remaniement

67

valls hollande ayrault

Il y a deux ans, j’expliquais pourquoi la logique des institutions de la Ve République et toute son histoire commandaient à François Hollande d’appeler Manuel Valls à Matignon. Pour vous la faire courte, le premier hôte de Matignon d’un mandat  présidentiel est imposé par la situation, et le second est choisi par le Président.

François Hollande a nommé un de ses hommes à Matignon, Jean-Marc Ayrault, sa solution de confort, oubliant cette règle non écrite. Et il vient donc de nommer Manuel Valls comme deuxième chef de gouvernement de son mandat. Il avait pourtant, d’après quelques indiscrétions, choisi un de ses proches, Jean-Yves Le Drian. Ce dernier l’a non seulement éconduit mais lui a fortement conseillé d’offrir la promotion à son collègue de la Place Beauvau. Quelle solutions restait-il à François Hollande ? Garder Ayrault au moins jusqu’en juin ? C’était la solution la plus évidente, tant la rouste du 25 mai aux européennes devrait rapidement faire oublier la dégelée de dimanche aux municipales. Plus facile à dire qu’à faire.

Jean-Marc Ayrault est apparu au soir de la défaite tel un zombie et il ne semblait plus en mesure de continuer sa mission, d’autant qu’une majorité de députés PS promettait une fronde dès mardi en cas de reconduction. Nommer Fabius ou Delanoë ? Ils ne semblaient pas vouloir du poste. Restaient Claude Bartolone voire Arnaud Montebourg, pour calmer l’aile gauche de la majorité. Mais le Président ne pouvait s’y résoudre tant les idées de ces derniers vont à l’encontre de ses projets européens. On y est ! Dans quelques jours, le gouvernement devra présenter son fameux plan d’économie de cinquante milliards à la Commission européenne. Et cette perspective pouvait-elle être mise en musique par ceux qui étaient dépeints il y a peu comme des germanophobes parce qu’ils réclamaient une confrontation avec l’Allemagne ? Assurément non. Dans les circonstances actuelles, c’est la solution Pascal Lamy qui était la plus logique. Issu comme Hollande de la galaxie Delors, il aurait été un relais idéal des préconisations de Bruxelles. Mais un tel accès de franchise aurait aussi relevé de la provocation pour toute l’aile gauche de la majorité, davantage encore que celui qui a été finalement choisi.

Reste donc Manuel Valls. Valls imposé au Président, comme ne l’a jamais été un deuxième chef de gouvernement de mandat, sous la Ve République. Hollande avait été surnommé naguère par les Guignols de l’Info « Monsieur Contretemps ». En mettant cul par dessus tête l’ordonnancement traditionnel de la nomination des hôtes de Matignon, il n’a jamais autant mérité ce sobriquet. D’autant que Valls n’a plus l’image qu’il avait dans le pays à l’automne dernier, alors que les attaques venues de la majorité le renforçaient. L’affaire Dieudonné, ses gesticulations martiales avant la dernière Manif pour tous ainsi que des envolées mal maîtrisées au Palais Bourbon ont passablement entaché sa popularité, notamment au centre et à droite sans le renforcer à la gauche de la gauche. François Hollande a sans doute autre chose en tête. Faire endosser à Valls toute l’impopularité du plan d’économie, après tout, cela peut apporter quelques avantages. Qui sait si Jacques Chirac, au lieu de nommer Dominique de Villepin en 2005, avait promu Nicolas Sarkozy à Matignon ?Le premier aurait pu devenir le candidat de la droite en 2007, le second finissant rincé par deux ans à Matignon, et ne pouvant donc pas faire sa campagne sur « la rupture ». François Hollande a peut-être ce schéma en tête. En levant l’hypothèque Valls, laissant davantage le Premier ministre déterminer et conduire la politique de la nation, comme le commande l’article 20 de la constitution, le Président pourrait-il reprendre de la hauteur et redevenir plus populaire que l’hôte de Matignon, comme au bon vieux temps ? Rien n’est moins sûr. Depuis que ce foutu quinquennat a été mis en place, les courbes de popularité des deux têtes de l’exécutif restent imperturbablement corrélées, chacun attirant l’autre vers le bas, comme deux alpinistes en grande difficulté.

Si François Hollande a fini par se laisser imposer un Premier Ministre, tout en faisant ce calcul misérable et dangereux, cela démontrerait définitivement que « Monsieur Contretemps » a une bien piètre idée de sa fonction.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21413351_000001.

Où est partie la poésie?

239
poesie gracq obama

poesie gracq obama

Washington DC, 20 janvier 2009, investiture de Barack Obama. Après avoir prêté serment, le voilà officiellement le 44e président des États-Unis. Suivent 21 coups de canon, puis la marche Hail to the Chief. Obama prononce son discours. Ensuite la poètesse Elizabeth Alexander lit Praise Song for the Day, poème qu’elle a écrit pour la circonstance. Puis le pasteur Joseph Lowery bénit l’assemblée, et le United States Navy Band clôt la cérémonie par l’hymne américain. En France, on se souvient du discours, on se souvient aussi d’Aretha Franklin chantant My Country, ‘Tis of Thee pour l’ouverture sublime, mais qui se souvient d’Elizabeth Alexander lisant Praise Song for the Day[1. Qu’on peut traduire par « Loué soit ce jour ! », le poème glorifiant tous ceux qui, par leur lutte, ont permis l’élection d’Obama.]

? Pas un sonnet, encore moins un haïku : quatorze strophes de trois vers chacune, plus le vers final. À la télévision française, une voix traduisait le discours d’Obama. Mais personne n’a traduit le poème. Personne ne l’a même entendu : un commentaire vaguement explicatif du discours du Président couvrait la voix d’Elizabeth Alexander. Aucun journal français n’a pris la peine de publier le poème, ni même de le mentionner. Il eût fallu, pourtant : le discours du nouveau président, puis les vers de louange, puis la bénédiction, puis l’hymne national, c’est-à-dire l’État fédéral, la poésie, la religion, le drapeau, constituaient un fameux carré de symboles. La foi de l’Amérique en sa politique, en sa langue, en son Dieu, en son armée patriotique. Il y avait de l’âme dans ces strophes qui escortaient à Washington la prestation de serment du premier président noir. Bien plus qu’un supplément d’âme : l’âme de tout un peuple rassemblée dans un poème.[access capability= »lire_inedits »]

Évidemment, pour nous autres Français, ce genre de mélange – l’État, la poésie, le bon dieu, la nation – compose une soupe fort peu républicaine, qui dégage un drôle de fumet, une impression de moisi, un relent d’anachronisme tout à fait réac. Représentez-vous la lecture d’un poème à la Bastille le soir du 6 mai 2012, après l’élection de François Hollande : vous aurez du mal, car cette scène est inimaginable. On aurait ri. Écarquillé les yeux et les oreilles. Suffoqué d’ennui. C’est en tout cas ce que croient nos gouvernants. Mais peut-être que si l’on avait osé, si on avait lu un poème évitant à la fois l’emphase et la fausse subversion, qui sait… Quant à l’« âme », surtout celle d’un peuple ! Mot désuet, bon pour les calotins. C’est pourtant Rimbaud qui l’employait à propos de la langue universelle du poète futur : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant[2. Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871. Dans cette même lettre, il dit du poète qu’il « se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Et, plus loin, « Je est un autre ».] ». Pas de littérature, pas de style, pas d’ailes sans âme. Rimbaud poursuivait, visionnaire exalté : « Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable − lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. » Que les femmes redoublent d’ardeur, qu’elles se ruent sur leurs encriers, car aujourd’hui, dans les journaux en France, sur les ondes, sur les écrans de nos ordinateurs, de nos smartphones, la poésie s’en est allée. Elle n’a plus droit de cité. Elle a disparu de la scène publique. Elle est devenue invisible, inaudible, saugrenue même.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Âme asséchée d’un peuple qui ne croit plus en lui. D’une langue déshabituée de ce qui élève, de ce qui donne force, espérance − d’où le règne des humoristes et des cyniques, les deux faces du nihilisme. En 1960, dans Pourquoi la littérature respire mal, Julien Gracq s’inquiétait déjà du « dépérissement lent et continu de la poésie[3. Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade.] ». Il attribuait le phénomène au sentiment du non qui dominait l’époque, représenté par l’œuvre de Sartre, dont La Nausée, à rebours du sentiment du oui, représenté par l’œuvre de Claudel. D’un côté l’opposition absolue à la société existante, voire à toute société possible, de l’autre l’acquiescement euphorique à la Création sous toutes ses formes. Rien n’est plus étranger à la poésie que le non, observait-il, où elle va chercher de quoi contester son propre droit d’exister. Poésie critique de la poésie, comme chez Michaux, chez Queneau. À l’inverse, ce qui plaisait à Julien Gracq chez Breton, chez René Char, c’était « ce ton resté majeur d’une poésie qui se dispense d’abord de toute excuse, qui n’a pas à se justifier d’être, étant précisément et d’abord ce par quoi toutes choses sont justifiées ». Réflexion d’une justesse admirable. Pourquoi, dans les camps de concentration, les captifs s’acharnaient-ils à se réciter des poèmes, sinon parce qu’à la négation dont les accablaient leurs bourreaux, ils opposaient l’affirmation de leur vie, qui se justifiait d’être par elle-même, tout simplement par le fait d’être. « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de grand poète, ajoutait Gracq, de poète si sombre, si désespéré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui, tout au fond, le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre. » C’est la merveille qu’éprouvent les enfants, ces poètes-nés, avant que l’École, désormais, ne les normalise pour leur apprendre à habiter un monde plat, techniciste, voué à l’économisme, financièrement vivable. Là se perd l’âme : un monde purement terrestre, obsédé par les choses, et plombé par la com’, cet enfer de la langue.

La France d’aujourd’hui subit comme jamais le sentiment du non. Elle s’en emmitoufle, elle s’en oint. Alors, chez elle, la poésie n’a plus cours, et le meilleur d’elle-même est dédaigné, répudié. Elle s’excuse de tout, elle s’excuse d’être. Patrie, grandeur, goût du noble, quête du beau, orgueil de sa propre langue naguère universelle, fierté de sa propre histoire en dépit de ses heures noires, autant de renoncements. Songeons à la Défense et illustration de la langue française par Joachim du Bellay. C’était un poète. La renaissance du royaume passait par la glorification de son idiome. Le chirurgien Ambroise Paré mêla des poèmes à ses ouvrages techniques. Ronsard, à la fois, chanta l’amour et célébra le trône. Comme Malherbe, comme Racine. Tout à l’avenant : la France sans Victor Hugo serait une carcasse, un mannequin de cire sans Baudelaire, une dépouille sans Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, une fripouille sans ses poètes de la Résistance, dont Aragon, Éluard. Ceux-ci communistes, mais d’abord patriotes, avec tout un peuple derrière eux. La poésie qu’on écoute fait caisse de résonance. L’individualisme lui est contraire. À présent, on a le rap, le slam : trop de rage, trop de bave, mais du moins la langue bouillonne. Et là aussi une cause, un collectif à défendre. Quelque chose s’y invente malgré les nullités. En regard, voici la « non-poésie des non-poètes » pour reprendre la formule de Martin Rueff[4. Libération, mai 2013. Martin Rueff note dans son article qu’« aujourd’hui, en France, la poésie est célébrée dans la mesure même où c’est la “non-poésie des non-poètes”. »], la traduction des Fragments de Marylin Monroe accueillie en octobre 2010 par un vibrant succès, ou les vers convenus, vieil- lots, d’un Houellebecq dont, en avril 2013, le recueil Configuration du dernier rivage reçut un hommage unanime de la critique enthousiaste et fut vendu par paquets de treize à la douzaine.

La poésie ne représente plus rien. Elle s’est coupée de la société, qui le lui a bien rendu. Elle s’est perdue dans les arabesques, le maniérisme, l’abscons. Denis Hirson, poète français d’origine sud-africaine, assure ne jamais se sentir aussi peu français que lorsqu’il lit de la poésie française. Il cite un poète sud-africain, Robert Berold, s’adressant à sa chambre : « Aujourd’hui les arbres commencent à se couvrir de feuilles / Je te le dis lentement, à toi qui ne sors jamais. » C’est ce poème, explique Denis Hirson, « que les prisonniers de Fresnes m’ont demandé de relire, puisqu’il résonnait avec leur enfermement, quand je suis allé leur rendre visite avec d’autres poètes sud-africains en mai 2013. Ce n’est qu’un exemple du lien que des auditoires ont pu nouer avec des poèmes d’Afrique du Sud lors de dizaines de lectures auxquelles j’ai participé partout en France, certaines dans le cadre de la récente Biennale inter- nationale des poètes en Val-de-Marne, et en bien d’autres occasions. Je constate un réel besoin en France pour une poésie simple d’accès mais non pas simpliste, une poésie de la présence, dépouillée de l’abstraction hermétique ; une poésie qui ouvrirait un espace intérieur ancré ici. » Sans écho dans le public, la poésie des poètes a laissé le champ libre aux vers de mirliton où excelle la variété. S’il existe des chansons à texte, les radios préfèrent les ignorer. Inutile de s’attarder sur les podiums télévisés. Sous l’aspect qu’on lui connaît, ou qu’on lui connaissait, la poésie semble d’un autre temps.

Et pourtant, rien n’est joué. Les Œuvres de Philippe Jaccottet viennent d’être publiées dans la Pléiade. Le troisième tome des Œuvres complètes de Péguy y paraîtra sous peu. La poésie jaillit dans les marges, forte de vertus politiques encore vivantes. Dans son introduction à l’anthologie Poètes de la Méditerranée, publiée par Poésie/ Gallimard en 2010 et préfacée par Yves Bonnefoy, Eglal Errera note qu’il n’y eut « aucune réserve, jamais, de la part des poètes sollicités, à cohabiter avec l’ennemi d’hier ou d’aujourd’hui. Pas de réticence politique ou idéologique de la part des Palestiniens, Israéliens, Grecs, Turcs de l’île de Chypre, Croates, Serbes, musulmans et chrétiens des Balkans, aucune exigence d’exclusivité au nom d’une quelconque prérogative linguistique chez les poètes de langue arabe à l’égard de leurs compatriotes francophones − le plus souvent leurs aînés résidant en France. » France terre d’accueil, encore, des arts et des lettres. Et sans doute, si l’Europe fédérait ce qui se rapporte aux moyens de gouvernement tout en conservant à chacun de ses peuples la souveraineté culturelle qui en exprime l’âme, à commencer par l’exigeant respect de leurs langues, ces biens inaliénables, l’harmonie d’un destin commun pourrait s’y construire enfin. Il faut voir dans la poésie soucieuse de ses vertus l’emblème de cette vigueur qui nous manque en Europe comme en France, de cet élan vers le haut dont nous avons tant besoin pour vaincre le sentiment du non qui nous diminue, nous confine dans la dérision, l’amertume et la peur.[/access]

*Photo : ECLAIR MONDIAL/SIPA. 00072041_000002

Municipales : où sont passées mes lunettes ?

188
municipales remaniement fn verts ump

municipales remaniement fn verts ump

Je dois suivre les soirées électorales depuis, disons, l’âge de 15 ou 16 ans, quand je ne suis pas requis par la présidence d’un bureau de vote, qui vous prend douze ou treize heures d’affilée, dépouillement des résultats  compris.  C’est l’avantage de naître dans une famille très à gauche (ou très à droite, d’ailleurs) : la politisation précoce. Car on n’est jamais assez politisé, surtout par les temps qui courent, où plein de gens d’horizons très différents nous expliquent avec une insistance suspecte où se mêlent la fausse commisération et le vrai mépris que la politique, ça n’a plus aucun pouvoir et que les politiques, c’est tous les mêmes, voire c’est « tous pourris ». D’ailleurs, les gens qui pensent ça ne disent plus « les politiques » mais « les politiciens ». Le diable du poujadisme soft se niche dans les détails de la connotation.

Alors, nous disent ces bonnes âmes, autant laisser « faire ceux qui savent », – c’est la version technocratique- ou ceux « qui vont rompre avec l’UMPS » , – c’est la version populiste-, les deux visages du même Janus, puisque la version technocratique a tout intérêt à ce que la version populiste monte un peu, mais pas trop, afin de se présenter comme unique recours. Et ainsi, pendant que les chiens de l’abstentionnisme aboient, la caravane du libéralisme à la sauce bruxelloise peut passer tranquillement.

Voilà pourquoi l’on se retrouve avec une soirée électorale qui laisse un profond malaise, non pas parce qu’elle serait favorable ou défavorable à la gauche ou à la droite. Qui se souvient des législatives de 93 ou du premier tour de 2002 sait ce qu’est un vrai jeu de massacre pour un électeur de gauche, de même que la présidentielle de 88 ou les régionales de 2010 pour un électeur de droite. Non, le malaise était ailleurs. Il était dans le caractère profondément illisible des résultats, d’autant plus illisible que chacun s’efforçait de masquer ce fait en adoptant une attitude étrange, décalée, mécanique.

Les excellences socialistes comme Sapin et Moscovici avaient l’œil mort et le débit ralenti des consommateurs de Prozac. Hypothèse évidente : ils étaient sonnés par la défaite, Moscovici ayant même trouvé le moyen de perdre dans sa bonne commune de Valentigney. Ou bien, autre possibilité, ils étaient affolés à l’idée de perdre assez vite leur ministère. Ou encore, ils venaient de s’apercevoir que de manière confuse, informelle, chaotique, on assistait peut-être à l’émergence d’une autre gauche sur leur gauche, où se retrouvent du PCF avec ou sans le FDG et du FDG avec ou sans les écolos.

Ils avaient, en fait, manifestement envie d’oublier qu’il y avait autre chose que le repoussoir FN pour invalider leur politique comme l’avait montré par exemple la véritable bataille de Stalingrad que fut la Seine-Saint-Denis : malgré des pertes assez lourdes, le PCF et le FDG ont sauvé ou reconquis des villes de plus de cent mille habitants comme Saint-Denis et Montreuil, sans compter Aubervilliers en résistant à l’assaut conjugué, eux aussi, d’un genre de Front républicain, mais un Front républicain antirouge, façon Thiers, qui comportait implicitement le PS, l’UMP,  l’UDI, EELV et bien sûr le FN… Ce qui a permis de faire perdre de vieilles citadelles du communisme municipal comme Bobigny, Saint-Ouen, Le Blanc-Mesnil, Villejuif. Mais enfin, ce qui est apparu de manière concentrée en Seine-Saint-Denis, on l’a vu un peu partout en France. Mélenchon a eu raison de s’intéresser au cas de Grenoble et d’y voir « une lueur d’espoir ». Après tout, c’est une liste écolo et parti de gauche qui a réussi dans une quadrangulaire à mettre en échec le successeur désigné du social-libéral Destot. Alors bien sûr, comme le dit l’ami Daoud, ce n’est peut-être pas eux qui vont mettre tout de suite en œuvre le programme du groupe néo-luddite et isérois Pièces et Mains d’œuvre Mais en faisant un choix écosocialiste de décroissance soutenable dans une grande ville française, on assiste peut-être à la première étape de cette recomposition de la gauche où l’on recherche la martingale pour en finir avec l’hégémonie du PS, un peu à la manière dont a procédé en Grèce, la coalition Syriza de Tsipras qui a renvoyé le vieux PASOK a des limbes quasi-groupusculaires.

Pour la droite aussi, ce n’était pas très clair, voire complètement informe. Il n’est jamais difficile de gagner une élection quand on n’a pas de programme (ou le même que son principal adversaire), et quand on n’a pas de chef non plus. On a bien senti que se créait un axe Juppé-Bayrou-Raffarin. Tout ce monde-là a bien envie d’en finir avec l’ère Buisson. Il semblerait en effet que la tactique qui consiste à faire des câlins avec le FN a moyennement réussi (la maire PCF de Villeneuve-Saint-Georges a été réélue contre une coalition de fait UMP-FN) et que ce sont les modérés de l’UMP et l’UDI qui remportent de belles victoires comme la très symbolique Neuilly où dès le premier tour le candidat UDI avait battu le sarkozyste. Bref, Juppé en recours à fois républicain, européen et comme solution à la guerre des chefs, on sent que ça monte.

Ce qui n’empêche pas, toujours dans le genre autiste, d’avoir assisté à l’hallucinant point presse de Copé, présenté comme la réaction officielle de l’UMP. Il était entouré de vrais leaders d’avenir, avec de belles têtes de vainqueurs, comme Pierre Charon, Roger Karoutchi et Nadine Morano et ânonnait assez péniblement son absence de doctrine sur la France, l’Europe et l’économie qui masquait mal son angoisse à l’idée, lors des prochaines élections pour le parlement de Strasbourg, de devoir faire cohabiter Guaino et au hasard, Alain Lamassoure.

Quant au FN, on voyait bien au visage moins radieux de Marine Le Pen que c’était maintenant que les problèmes commençaient. Cet enracinement après lequel le parti courait depuis des années, il l’avait mais ils l’avait avec les inconvénients qui vont avec. C’est-à-dire que les ténors nationaux ont été traités comme des ténors nationaux, avec une certaine défiance, ce qui prouve bien que les électeurs frontistes eux aussi se méfient des envolées lyriques : Collard, Philippot et Aliot ont perdu assez sèchement. Ce sont des mômes qui ont gagné ailleurs et avec les mômes, on ne sait jamais. Entre la fougue, l’inexpérience et les vieux tropismes extrémistes, là non plus, on n’est pas à l’abri de mauvaises surprises.

Bref, on se retrouve avec deux droites, deux gauches, voire deux FN.  Et, répétons-le, 40% d’électeurs qui n’en on plus rien à fiche. Bonne chance à tous.

 

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00680385_000008.

Remaniement : et si Hollande devenait enfin Chirac ?

56
chirac hollande remaniement ayrault

chirac hollande remaniement ayrault

Bis repetita non placent. À dix ans d’intervalle, la plupart des candidats PS qui fêtaient leur victoire aux régionales de 2004 font aujourd’hui grise mine. Juste retour de balancier, depuis le tournant de la rigueur de 1983, les élections intermédiaires font infailliblement chanceler les gouvernements. Sans remonter aux désillusions de l’ère Mitterrand, on note que la séquence politique actuelle rappelle étrangement les dégelées du second mandat Chirac.

Aux régionales de 2004, bientôt suivies par des européennes calamiteuses, l’UMP perdit alors 21 régions sur 22, ne sauvant que l’Alsace, au grand bénéfice d’un Parti socialiste qui pansait ses plaies du 21 avril 2002. Comme de bien entendu, les commentateurs avisés encourageaient le président Chirac, élu dans un rare moment d’unanimisme avec 82% des suffrages, à engager LE tournant social du quinquennat. À l’époque, une croissance molle, qui nous ferait aujourd’hui rêver, et un taux de chômage à la hausse minaient la popularité du couple Chirac-Raffarin, contraint de remanier le gouvernement après la Bérézina des régionales. Cela ne vous rappelle rien?

Nul ne sait si Hollande procèdera aux mêmes changements cosmétiques que son lointain prédécesseur, issu du même fief rad-soc corrézien. Changera, changera pas de Premier ministre ? Les paris sont ouverts. On ne donnait en tout cas pas plus cher de la peau de Jean-Pierre Raffarin au printemps 2004 que du scalp d’Ayrault aujourd’hui. Les mêmes scènes de la vie politique se suivent et se ressemblent. On a déjà vu un impétueux ministre de l’Intérieur à l’ambition dévorante, auxquels les sondages promettaient un bel avenir présidentiel, bouder Matignon.

En 2004, après un passage éclair à Bercy, Nicolas Sarkozy, prit le contrôle de l’UMP, d’où il lança sa future campagne présidentielle, laissant le pauvre Raffarin rouler sa bosse à la tête du gouvernement jusqu’au lendemain du référendum européen du 29 mars 2005. Valls serait bien en peine de reproduire la même stratégie, isolé qu’il est à la droite du PS…

Flanqué d’un Borloo ministre de la Cohésion sociale, le cabinet Raffarin-3 vécut quatorze mois en 2004-2005. Le temps de lancer de grands chantiers de rénovation urbaine, de plastronner dans les médias et d’alléger un peu plus la fiscalité des ménages. Une politique de la demande comme en rêverait… la gauche du PS. Il fallait entendre Nicolas Domenach faire des gorges chaudes de la politique du nouveau gouvernement italien Renzi, obligé d’alléger la pression fiscale sur les ménages transalpins pour réveiller une croissance atone.

C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures marmites, nous disent les sympathiques porte-parole de la gauche du PS. Nostalgiques de la parenthèse 1981-1983 et même, sans le dire, des années Chirac où l’on ne parlait pas encore de la « baisse du coût du travail », mais où l’on abaissait l’impôt sur le revenu au bénéfice des plus aisés, les Guedj, Maurel et consorts visent avant tout l’abrogation du Pacte de compétivité. Un objectif a priori raisonnable quoiqu’inatteignable : comme le post-gaulliste Chirac, Hollande agit sous l’œil de la Stasi bruxelloise. N’attendons rien du jeu de chaises musicales qui s’annonce, c’est le plus sûr moyen de ne pas être déçu…

*Photo : VILLARD/SIPA. 00669901_000067.

Municipales : la vague bleue n’a pas droitisé la France

103
fn verts ump

fn verts ump

La jeunesse emmerde le front républicain, chanteraient aujourd’hui les Béru en pensant à David Rachline, Julien Sanchez, ou Fabien Engelmann. Car les nouveaux maires frontistes de Fréjus, Beaucaire et Hayange ont à peine trente ans de moyenne d’âge, en bons représentants  de la génération Philippot. Parmi la dizaine d’édiles lepénistes élus hier soir, ces trois-là peuvent se targuer d’une longue implantation locale, par-delà leurs différents itinéraires : Rachline vient de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, Sanchez du lepénisme version Jean-Marie et Engelmann de la CGT. S’il est encore bien trop tôt pour analyser en détails les données sociologiques de ces municipales, quelques précédents électoraux nous permettent de comprendre les ressorts du succès frontiste.

Primo, contrairement à une idée répandue, il n’existe pas de continuum socio-politique entre les nouveaux électeurs frontistes et les sympathisants UMP. Les rodomontades de la droite méridionale ne doivent pas nous faire oublier la différence d’intérêts entre le chômeur d’Hénin-Beaumont ou de Fréjus et la mémé niçoise lasse de se faire piquer son sac à main sur la promenade des Anglais. Avec un zeste de scientificité en plus, Christophe Guilluy et les autres spécialistes de la carte électorale française nous démontrent depuis déjà quelques années qu’un néo-électorat frontiste s’enracine durablement dans les zones rurales et périurbaines grandes perdantes de la mondialisation.

Secundo, un petit coup d’œil sur le plan de Paris confirme l’étroite corrélation entre abstention, vote FN et (trop rares) foyers populaires. Le Nouvel Obs a eu l’honnêteté de reconnaître que les derniers prolos parisiens ne votent plus à gauche. Ils s’abstiennent en masse, comme les 38.5% de Français inscrits sur les listes qui ont préféré aller à la pêche dimanche, sans parler des électeurs absents des registres électoraux… Pour le Front, Paris est un cas d’école : si Wallerand de Saint-Just, figure du barreau et de la droite nationale propre sur elle a su dépasser son ancrage bourgeois pour fédérer quelques voix populaires au premier tour, cela laissait augurer des lendemains qui chantent dans les villes moins rupines. Ainsi de Marseille, où Stéphane Ravier emporte un secteur de plus de 150 000 habitants, devenant de fait la plus importante commune gérée par le FN.

Vous m’avez compris, le populo, s’il en a ras la casquette, ne saurait être assimilé à un droitard impénitent, qui rêve de faire suer le burnous à des régiments de nécessiteux. Preuve en est, la drolatique tribune de Laurence Parisot dans Le Monde de ce week-end. L’ancienne présidente du  Medef joignait sa voix aux imprécations d’Olivier Py pour intimer au peuple de faire front… républicain. « Peu importe de voter à droite si l’on est à gauche ou à gauche si l’on est à droite. Souvenons-nous de la honte et de la peur du 21 avril 2002 au soir. Souvenons-nous des titres des journaux nationaux le lendemain : la France se réveillait avec la gueule de bois ; souvenons-nous de ce que la presse étrangère découvrait avec stupéfaction du pays des droits de l’homme. », lit-on dans cette magnifique défense et illustration de l’UMPS. Hélas, l’électeur rebelle n’a pas toujours entendu l’appel antifasciste patronal, confiant même sans ciller la mairie de Villers-Cotterêts (quel symbole !) au parti lepéniste.  Si j’étais complotiste, je jurerais que Parisot roule aujourd’hui pour le FN, en alliée objective d’un mouvement tribunicien qui poursuit les mêmes fins que ses rivaux : croissance, ordre et intégration républicaine pour tous, en jurant d’user de moyens un peu plus musclés. Mais non, Parisot mord sincèrement, les arrière-pensées électorales en moins, la conscience de classe en plus, là où NKM avait déjà frappé.

D’un électorat bobo l’autre, après le dénouement à leur profit du match NKM/Hidalgo, les Verts se la jouent gros bras de l’écologisme municipal et fer de lance de la lutte anti-FN. Que ceux qui croient encore en la radicalité autoproclamée d’EELV en rabattent un peu : non seulement les Verts excellent dans les centre-ville bourgeois, parisiens, lillois ou grenoblois, mais une fois élus, ils se font les parfaits télégraphistes de l’urbanisation et de la grande industrie. À Grenoble, il semblerait que tout change au profit des Verts pour que rien ne change, car le maire Eric Piolle a toutes les chances de développer nanotechnologies et partenariats industriels locaux, comme il l’annonçait entre les deux tours de l’élection.

Ah, je vois au moins une bonne raison de se réjouir du tsunami droitier d’hier soir. Après pareille soufflante, qu’il reste ou non à Matignon, Jean-Marc Ayrault consentira peut-être à renoncer au projet de grand aéroport nantais. Objecteurs de croissance, tempérez votre optimisme, l’ambitieux Valls pourrait envoyer la troupe dans le bocage s’il venait à prendre du galon. Dis Manuel, c’est encore loin Notre-Dame-des-Landes ?

*Photo : DUCLOUX/SIPA. 00679069_000021.

Éric Rohmer, conteur moral

3
eric rohmer baecque

eric rohmer baecque

Éric Rohmer, de son vrai nom Maurice Schérer, est un classique. Pas seulement par la place que lui accorde l’histoire du cinéma, mais d’abord par choix esthétique, moral et même politique. L’un des grands mérites de la biographie publiée ces jours-ci par Antoine de Baecque et Noël Herpe est de mettre l’accent sur cette ligne de force d’une œuvre souvent réduite par ceux qui ne l’aiment pas à quelques clichés autour de jeunes filles marivaudant dans des décors de téléfilms et jouant insupportablement faux. Dans un de ses tout premiers articles critiques, le cinéaste s’est amusé à inverser le célèbre axiome rimbaldien, « Il faut être absolument moderne », en proclamant : « Il faut être absolument classique. » Mais il s’agit, selon les auteurs, d’un « classicisme d’après les ruines, aussi consubstantiel au chaos de l’après-guerre que la musique de Beethoven ou les romans de Balzac le furent au lendemain de la Révolution. Le cinéma est bel et bien investi d’une mission rédemptrice, celle d’exhumer les soubassements mythiques que ne sait plus voir le XXe siècle. De retrouver, par-delà la catastrophe, le secret de la beauté indubitable. »

Cette inscription dans l’héritage peut déconcerter tant Rohmer est identifié à la Nouvelle Vague, dont on répète sans trop se poser de questions qu’elle a « révolutionné le cinéma ». Il est vrai que le classicisme de Rohmer s’est construit sur la certitude que les autres arts, peinture, littérature, musique, qu’il connaissait très bien, étaient arrivés en bout de course et ne pouvaient plus que se caricaturer dans des expérimentations de plus en plus stériles. Le cinéma, encore jeune, pouvait, non pas les remplacer, mais les sauver et rendre à la tradition sa modernité puisque, Rohmer le savait, seule la tradition est moderne.[access capability= »lire_inedits »]

Classique, passe encore, mais en prime Rohmer est plutôt réac, ce qui gêne aux entournures les deux biographes. Ainsi s’efforcent-ils, non sans mauvaise foi, de minimiser le rôle des amis sulfureux de l’après-guerre, comme Paul Gégauff, provocateur, séducteur, fêtard, cynique, tout l’opposé de Rohmer et l’un de ses scénaristes préférés. Rohmer lui-même ne clame pas sur tous les toits qu’il était abonné à La Nation française de Pierre Boutang, et lié avec l’écrivain Jean Parvulesco, émigré roumain, proche de l’OAS, qui jouera dans plusieurs de ses films,

La postérité repose parfois sur des malentendus. Pour le critique des Cahiers du Cinéma comme pour le metteur en scène de Ma nuit chez Maud, la Nouvelle Vague ne pouvait être qu’un retour au classicisme

y compris des plus tardifs comme L’Arbre, le maire et la médiathèque, fable écologiste sortie à la veille des législatives de 1993.

C’est sans doute dur à avaler pour les amateurs d’idées binaires, mais la Nouvelle Vague fut une avant-garde réactionnaire. Rohmer était l’aîné d’une petite bande qui l’a aidé à prendre le contrôle des Cahiers du Cinéma. Ils avaient pour nom Godard, Chabrol, Truffaut. Et n’avaient guère à voir avec la légende gauchisante, si l’on en croit Parvulesco : « Ce groupe a toujours été d’extrême droite, sauf Rivette. Bien sûr, rien n’était crié sur les toits, mais dans notre baratin entre nous, c’était clair. Gégauff l’était par pose, Godard par dandysme, Truffaut était fasciné par les collaborateurs, Schérer était un grand mystique, catholique et royaliste. » Ce secret des origines ne dit sans doute pas tout de la Nouvelle Vague ni du cinéma de Rohmer en particulier. Mais il explique que la question de la foi en soit le cœur vivant.

Le « grand Momo » était un homme secret, qui s’épanchait peu – la morale classique, toujours. Il est né à Tulle en 1920, dans une maison avec vue sur la Corrèze, deux ans avant son frère, le futur philosophe René Schérer. Son père, fonctionnaire à la préfecture, ne jure que par l’éducation de ses enfants : lectures, mises en scène de pièces de théâtre au lycée, mais aussi jeux sous les combles et dans le jardin. Maurice est un enfant sage, peut-être un peu mélancolique.

Sa première passion, l’écriture, l’accompagnera toute sa vie. Les scénarios de ses films seront souvent tirés de nouvelles écrites par le jeune homme déçu, devenu professeur certifié de lettres classiques après avoir échoué à Normale sup’ et à l’agrégation. Démobilisé et installé à Paris dans une chambre meublée dès 1943, il publie des textes où perce déjà ce qui, vingt- cinq ans plus tard, irriguera la trame janséniste et sensuelle de Ma nuit chez Maud ou celle, aimablement fétichiste, du Genou de Claire[1. Ces nouvelles sont recueillies pour la première fois dans Friponnes de Porcelaine (Stock), qui accompagne la sortie de la biographie.]. Mais son roman, Élisabeth, publié en 1946 chez Gallimard, ne connaît aucun succès.

À cette occasion, il fait pour la première fois usage d’un pseudonyme. Sur cette manie des alias, on croira Rohmer sur parole : Maurice ne voulait surtout pas faire de peine à sa mère, pour qui toute carrière autre que professorale s’apparentait à une inacceptable bohème. Peut- être est-elle aussi, cette manie, une autre marque d’un classicisme qui entend dompter les errements du moi par la perfection formelle et la finesse des personnages. Peu importe l’auteur, seule l’œuvre compte. D’où, aussi, l’économie de moyens à laquelle il se tiendra, même dans les périodes plus fastes de sa carrière.

Cependant, soyons honnête, sans les actrices rohmériennes, on ne serait peut-être pas devenu rohmérien. Certains d’entre nous ne se sont jamais remis d’avoir vu le corps de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle ou celui d’Haydée Politoff dans La Collectionneuse. Pas tant parce que Rohmer les aimait, mais parce qu’il savait les faire bouger, lui qui définissait le cinéma comme « art de l’espace ». Fasciné par Pascal autant que par la comtesse de Ségur, Rohmer a donné à ses comédiennes ce mélange de gravité et de candeur, de pertinence et de cruauté, qui font d’elles autant de petites amies possibles, éternellement jeunes, que l’on retrouve sur les plages bretonnes ou dans les décors d’une ville nouvelle, toujours habitées par ce qu’on pourrait appeler, par un léger abus de terminologie pascalienne, la grâce efficace.[/access]

Éric Rohmer, d’Antoine de Baecque et Noël Herpe (stock, 2014).

On signalera la parution récente de Rohmer, l’intégrale, Éditions Potemkine, 30 DVD.