Accueil Site Page 2407

Remaniement d’avril

2

Le Président n’avait pas grand-chose à faire. Comme on dit, le message était clair. François Hollande l’a dit et répété, il a « entendu le message des Français ». Il fallait changer maintenant, pour de vrai, ça devait déménager. Exit le neurasthénique nantais et stop le chantier de Notre-Dame des Landes, on avait trop chatouillé les Verts. Out les ministres-s-e-s du genre Vallaud-Belkacem, Peillon et Taubira, on avait trop fait peur aux banlieues et aux familles catho. Bye bye l’arriviste hidalgo de la Place Beauvau, on avait quand même expulsé deux fois plus de Roms que Sarko.

C’était très simple : il suffisait de dégager tous ces fauteurs de troubles, de donner vraiment les moyens d’agir à un ou deux EELV, et de tout faire pour rattraper l’électorat traumatisé par deux ans de « réformes sociétales » aussi dangereuses qu’inopportunes. Pour en finir avec le hollandisme, rejeté par l’immense majorité des Français, le président n’avait plus qu’à remanier son attitude et son phrasé, imitant au mieux son prédécesseur survolté. Et les Français constateraient qu’ils avaient bien été écoutés, eux aussi.

Sauf que non, non, rien n’a changé. Tout va continuer. Au lieu de sanctionner Valls et Taubira pour leurs mensonges face caméra, Hollande fait de l’un son Premier ministre et laisse à l’autre le soin de mener à bien sa suicidaire réforme pénale. Premier résultat obtenu : les écolos claquent la porte et refusent d’avance leur vote de confiance, et les rigolos du Front de Gauche rejoignent officiellement l’opposition. Remaniement d’avril ? Attendez, ce n’est pas fini : sur seize nouveaux ministres,  les deux seuls nouveaux arrivants s’appellent François Rebsamen et… Ségolène Royal.

Autrement dit : personne n’est puni, tout le monde est promu. Les neufs ministres qui gardent leur fauteuil auront désormais davantage de prérogatives, afin de pouvoir poursuivre leur travail dans les meilleures conditions. Comme si on les félicitait pour leur politique, au moment même où les Français viennent de leur signifier qu’ils n’en voulaient plus. Quiconque a pu croire un instant que les socialistes reprendraient du poil de la bête d’ici les élections européennes peut aller se rhabiller. Ils seront tous à poil face à Copé et à un FN surgonflé.

À ce stade, on est tenté de se demander si François Hollande n’a pas calculé son coup. À moins qu’il ne soit une taupe de l’UMP, son pari doit reposer sur la probabilité d’avoir à remanier encore avant l’été. Dans cette perspective, évidemment, autant rajouter une couche bien grasse de « sociétalisme » pendant que c’est encore jouable. Parce qu’avec le scrutin proportionnel des européennes, le message des Français va finir par être trop lisible pour ne pas être compris. Les Verts feront dans les 10%, les rouges à peine moins, et le FN plus du double.

Il se pourrait bien que le changement, ce soit en juin. Et qu’alors, avec un peu de chance, Manuel Valls ait déjà perdu suffisamment de points de popularité pour ne plus menacer Hollande de concurrence déloyale en 2017. Il ne manquerait plus à ce dernier, dès lors, qu’à user de la dernière technique Sarkozy dont il ne se soit pas encore inspiré : nommer un « gouvernement d’ouverture », avec centristes dociles et écologistes bon teint, pour flatter toutes les parties et devenir le grand arbitre qu’il n’a jamais été. À moins, bien sûr, que la fessée soit telle qu’une dissolution s’impose. On peut toujours rêver.

Faut-il expulser les riches?

137

fn marine le pen ps

Ils n’en ont pas parlé ! Dans le climat plutôt déplaisant, pour ne pas dire franchement pourri, qui planait ces dernières semaines, il y avait peut-être une raison de se réjouir. Dans le tourbillon des affaires, voilà plusieurs semaines qu’on ne parle pas d’immigration, d’intégration, d’islam, et de toutes ces questions qui fâchent. Il faut avouer que ça fait du bien. Peut-être en conclura-t-on qu’il n’y a aucun problème, sinon dans la tête de quelques publicistes réacs toujours prêts à flatter les bas instincts du peuple. Cette fois, seuls les policiers de la DCRI ont pris le risque de remuer les passions mauvaises en ressortant opportunément, à trois jours du second tour des municipales, une affaire de terrorisme jihadiste à Mandelieu vieille de cinq semaines.

À vrai dire, même le FN semble avoir décidé de mettre la pédale douce sur ces sombres affaires identitaires. À entendre Marine Le Pen sur les plateaux de télévision au soir du premier tour, on avait l’impression qu’elle dirigeait un autre Front de gauche, peut-être un peu moins libertaire et un peu plus patriote que l’original. Telle un Mélenchon en jupons, elle n’avait à la bouche que le chômage et la désespérance sociale, sans oublier les turpitudes de Bruxelles et du grand capital – en somme du grand classique de gauche de la gauche. Quelques jours plus tard, commentant sur France Inter les bons scores de son parti à Marseille-Nord et à Forbach, quartiers où vivent nombre d’électeurs d’origine immigrée, elle s’est félicitée que ceux-ci aient les mêmes problèmes que les autres Français et qu’ils en aient marre d’être utilisés par les socialistes, plongeant les journalistes qui l’interrogeaient dans une perplexité comique.

Le Front national serait-il un parti normal ?, semblaient-ils se demander, vaguement effrayés par cette audacieuse supposition. Le plus amusant, en effet, est que tous ceux qui nous accusaient hier, au mieux de nous faire embobiner par ses beaux discours, au pire de banaliser volontairement ses idées sales, ânonnant contre toute évidence que la fille est la copie exacte de son père, croient aujourd’hui Florian Philippot sur parole quand il affirme que le FN d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui d’hier.  Plus étonnant encore, une grande partie du gouvernement et de la gauche politique semble être parvenue à la même conclusion. Najat Vallaud-Belkacem et Harlem Désir ont bien tenté de pousser la chansonnette antifasciste, le cœur n’y était pas. Pas de semaine anti- Le Pen, donc, ni le moindre point Godwin. Il ne doit rester que Laurent Joffrin et Olivier Py pour se la jouer « No pasaran ! » Furieux contre les Avignonnais qui avaient mal voté, plaçant le candidat FN en tête avec 29,63 % des voix et 27 bulletins d’avance sur la socialiste, le directeur du festival d’Avignon a menacé de plier bagage si d’aventure le Front passait – ce qui paraissait déjà hautement improbable au moment où il le disait. Pas de théâtre pour les ploucs – ce doit être la nouvelle version de l’élitisme pour tous que Jean Vilar appelait de ses vœux.  Certes, comme l’a noté l’excellent Guillaume Erner dans Libération, le frontisme municipal a donné lieu à une palanquée de reportages évoquant Mon curé chez les nudistes. Mais les politiques, eux, ont répété sur tous les tons qu’il fallait écouter les électeurs du Front national. Et si possible leur causer meilleur, c’est-à-dire chômage et crise. Convaincue que « le FN grimpe du fait de la désespérance économique et sociale et non de l’insécurité ou de l’immigration », Cécile Duflot a demandé un coup de barre à gauche.  Que nos gouvernants se décident à écouter des électeurs qu’ils préféraient jusque-là dénoncer est une bonne nouvelle. Encore faudrait-il être sûr qu’ils les entendent bien. Si l’on comprend, la laïcité n’est plus menacée, les revendications communautaires se sont tues et l’intégration marche à merveille. Bref, tout va pour le mieux dans la meilleure des France, où toutes les cultures et toutes les différences vivent en bonne intelligence. Et puisque les fameuses bonnes questions auxquelles on reprochait au Front d’apporter de mauvaises réponses ne font plus question du tout, inutile de chercher les bonnes réponses – les réponses républicaines. On aimerait croire que ce dont on ne parle pas n’existe pas.

Mais en politique, les miracles sont rares et on peut craindre que les inquiétudes aujourd’hui refoulées fassent demain un retour fracassant. À moins qu’on assiste vraiment à la grande réconciliation de la France d’en-bas, banlieues et zones périurbaines communiant dans la détestation d’élites démonétisées. On conviendra que « Tous pourris ! » ou « À bas les riches ! », c’est un peu plus distingué – c’est-à-dire bien moins abominable –, que « Marre des Arabes ! » ou « Juifs dehors ! ». Reste que la haine de classe n’annonce pas forcément la paix civile.

Cet article en accès libre est extrait du numéro d’avril de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

Causeur 12 - avril 2014


*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00589226_000003.

En avril, ne te découvre pas d’un fil d’écouteur

2

 

Souriez, vous êtes filmés, écoutés, traqués ! Selon que vous soyez « puissant » plutôt que misérable, il arrive même que vos conversations téléphoniques soient jetées en pâture dans la presse. Nicolas Sarkozy en a récemment fait les frais dans les colonnes de Mediapart, véritable web-gazette du Palais qui l’a condamné d’office pour financement occulte avant d’avancer le moindre début de preuve. « Micros partout, justice nulle part ! », annonce notre « une » inspirée par les affaires Buisson et Sarkozy, où hommes politiques, juges et journalistes peu scrupuleux règlent leurs comptes par médias interposés. D’emblée, Elisabeth Lévy donne le ton : « la technologie met l’espionnage à la portée de tous » et dénonce l’alliance tacite entre juges et médias ivres de pouvoir – encouragés par quelques doctrinaires de gauche assez audacieux pour décréter que « quand on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté ».

Interrogé par notre directrice de la rédaction, l’avocat Eric Dupond-Moretti fustige ces magistrats qui prennent leur irresponsabilité pour de l’indépendance et instruisent à seule fin de discréditer les cibles qu’ils se sont choisies. Il flaire même un petit parfum de délit politique dans les écoutes diligentées contre l’ancien président de la République, sans fondement légal solide. Ancien ministre et éminence grise de Nicolas Sarkozy, Gérard Longuet déplore de surcroît l’érosion de la sphère privée et du secret, cette grande conquête démocratique menacée que technique et culte de la transparence dépècent bout après bout. Que nenni, en Etat de droit, la justice suit son libre cours sans que l’on puisse parler d’acharnement judiciaire contre un homme : l’ancien chef de l’Etat est un justiciable comme les autres, nous avertit Philippe Bilger, pourtant peu avare de critiques contre Christiane Taubira.

Tout bien pesés, ces scandales sont l’arbre qui cache la forêt de notre intimité violée. Nul besoin du mandat d’un juge pour étaler sa vie privée sur Facebook, sorte de Stasi librement consentie qui nous ferait presque regretter la bonne vieille agence de renseignements est-allemande, aux méthodes si désuètes. La Stasi, la vraie, fut mise en branle par l’indéboulonnable Erich Mielke de 1957 à 1989, nous rappelle Laurent Cantamessi en établissant un parallèle peu rassurant entre l’espionnage vintage et l’actuel grand déballage virtuel. La Toile est un tel nid de serpents que certains, malmenés par  Google, soignent leur « e-reputation » en dépêchant une petite entreprise de nettoyage virtuel. Eh oui, il existe des « principes d’hygiène numérique », apprend-on au fil du reportage de Paulina Dalmayer dans les locaux de la start-up Reputation squad.

Avec profondeur et solennité, Alain Finkielkraut ouvre notre rubrique actualités par un beau texte sur le nouvel antisémitisme, deux ans après les meurtres de Mohamed Merah. Hélas, la mort de l’assassin de Toulouse n’a pas tari le flot des jihadistes français, comme le confirme le juge antiterroriste Trévidic à Antoine Menusier. La cause syrienne leur offre même un terrain de jeu rêvé, alimentée par une propagande salafiste qui a pignon sur web.

Cap à l’Est. Quelque part entre l’Ukraine et la Russie, se joue peut-être le destin de l’Europe et de l’alliance atlantique. Après le rattachement de la Crimée à la Russie, réclamée par referendum par une écrasante majorité par la population locale, Jean-François Colosimo nous gratifie d’un salutaire rappel historique et géopolitique. Loin des analyses psychologisantes, JFC ramène l’histoire et la géographie à leur ultima ratio : les intérêts des Etats, en l’occurrence, ceux d’une puissance russe revenue de ses cendres qui entend briser la gangue otanienne que l’Occident voulait lui imposer. Nostalgique de l’Union soviétique, l’écrivain Zakhar Prilepine – dont je ne saurais trop vous recommander la lecture – approuve la politique étrangère d’un Vladimir Poutine qu’il juge trop libéral sur le plan économique. En national-bolchévique revendiqué, il attend le tournant social du Kremlin pour lui donner quitus. Jean-Michel Quatrepoint complète ce triptyque russe en mettant au jour les dessous énergétiques de la crise ukrainienne, influencée par la  guerre froide que se livrent Russie et  Etats-Unis pour approvisionner une Allemagne ayant tourné le dos au nucléaire.

Au cœur de la vieille Europe, Cyril Bennasar, notre « ours bipolaire », nous fait partager les sentiments antagoniques qu’il éprouve face au triste spectacle des plans sociaux de La Redoute et Florange. Face aux cabossés de la vie, l’homme de droite se (sur)prend soudain à douter : « Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? » Une sentence que ne renierait pas Phillip Blond, l’intellectuel organique des Tories britanniques, interrogé par Eugénie Bastié. Le concepteur du nouveau conservatisme outre-Manche, détaille les contours de la « Big society » qu’il a théorisée pour le compte du Premier ministre David Cameron. Loin des vieilles lunes thatchériennes, Blond défend les instances de solidarité traditionnelles que sont la famille, le voisinage ou la nation contre le tout-Etat et le tout-marché. L’UMP serait bien avisée d’en prendre de la graine, d’autant plus que Valls, soucieux de regagner certains pans de l’électorat populaire, pourrait lui aussi en faire son beurre…

L’heure du bouillon de culture a sonné. Dans le sillage du phénomène 12 years a slave, Gil Mihaely décrypte la réalité de l’esclavage nichée derrière la fiction. Le film multi-oscarisé s’inspire des mémoires d’un esclave nord-américain de la fin du XIXe siècle, comme l’essentiel d’une production culturelle qui ignore la complexité des longues traites négrières – et plus largement celle de trois millénaires d’esclavage. Nettement plus printanier, mais tout aussi polémique, le périple de Nastia Houdiakova au Plessis-Robinson nous montre qu’une autre architecture périurbaine est possible. Un urbanisme régressif pour ses détracteurs modernistes, mais qui semble ravir ses habitants. Bizarre, bizarre…

Comme toutes les bonnes choses ont une fin, ce petit inventaire à la Prévert s’achève par le rappel de nos petites pépites récurrentes. En sus de la chronique endeuillée de Roland Jaccard, les journaux de Basile de Koch (décidément mégafan de Didier Super !) et d’Alain Finkielkraut vous mettront en appétit… avant de déguster l’éditorial d’Elisabeth Lévy revenant sur la percée frontiste aux municipales.

Bon allez, assez name-droppé, je pars siester !

Causeur 12 - avril 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE (ACHAT AU NUMÉRO ET ACCÈS ABONNÉS NUMÉRIQUES)

     

Turquie : Erdogan plébiscité

7

erdogan ecoutes gulen

Avec 45% des voix,Tayyip Erdogan remporte haut la main les élections municipales. Plus qu’une victoire, ce scrutin a valeur de plébiscite. Si le petit peuple turc n’est pas dupe de l’affairisme du parti islamiste, il lui est gré d’avoir favorisé plus qu’aucun autre avant lui son bien- être matériel et spirituel. Loin d’affaiblir Erdogan, les divulgations d’écoutes compromettantes ont soudé les Turcs à leur Premier ministre. Plus que jamais, il apparaît comme l’homme providentiel.

Le 17 décembre 2013, Erdogan passe un appel angoissé à son fils en banlieue d’Istanbul. Une perquisition semble imminente. «Allo Bilal, débarrasse-toi de ce que tu as chez toi » implore t-il d’une voix hachée. Quelques heures plus tard, le fils rappelle. Le gros a été fait mais il reste « 30 millions d’euros à faire disparaître ». Problème, poursuit-il,« l’argent [restant] prend beaucoup de place ». Il faut donc « attendre la nuit pour s’en occuper ». A l’autre bout du fil, le pater familias s’énerve, « ne parle pas si clairement…je te le dis depuis le début, tu es écouté ».  Le Premier ministre turc ne croyait pas si bien dire. Divulguée quelques semaines plus tard, la conversation  pulvérise les 4 millions de clics sur Youtube. Depuis lors, les révélations se succèdent sur fond de guerre ouverte entre islamistes.

Depuis 2002,ces derniers appliquent un plan progressif de conquête de l’appareil étatique. Les sympathisants des confréries religieuses, présents dans les services de sécurité, gèrent le volet répressif de la lutte contre l’establishment militaro-laïc. Cependant, une fois les généraux factieux  éliminés, les rapports entre l’AKP d’Erdogan et le mouvement Gülen se tendent. Fethullah Gülen, imam charismatique dirige une influente confrérie. Forte de millions d’adeptes, elle innerve la société turque à travers ces réseaux au sein de la police, de l’éducation, de la justice, des médias. Pas plus la confrérie que le premier ministre ne désir partager un pouvoir conquis de haute lutte. En outre, des orientations géopolitiques antagonistes les opposent. Si l’AKP, sous la houlette de son ministre des affaires Etrangères Ahmet Davutoglu  a pris du champ avec les Etats-Unis et Israël, le mouvement Gülen s’est tenu à l’écart du nouveau cap d’Ankara. Très proche de Washington depuis la Guerre Froide, Gülen n’a pas hésité à tancer Erdogan lors de l’abordage de la flottille humanitaire turque à destination de Gaza par la marine israélienne en 2010. En réalité, c’est la décision de l’AKP de mettre fin aux dershane (cours privées du soir), sous la coupe du mouvement religieux, qui a enclenché les hostilités. A travers cette mesure, Erdogan attaque le portefeuille de la confrérie. Chaque année, ces cours privés qui pallient aux insuffisances du système éducatif turc, génèrent plus d’un milliard et demi d’euros de revenu et forme, les cadres de la Turquie nouvelle. Frappée au cœur de son système financier, la riposte de la confrérie a été brutale. Le 17 décembre 2013, plusieurs dizaines de proches du gouvernement sont appréhendés à l’occasion d’un vaste coup de filet  anti-corruption. Dans le sillon de ces arrestations,plusieurs bandes sonores accablantes parviennent  jusqu’aux oreilles du public. Tout d’abord, une conversation entre Erdogan et son fils Bilal. Le premier demande au second de prendre contact d’urgence avec le reste de la fratrie, afin de se débarrasser de liasses de billets compromettantes. D’autres enregistrements révèlent comment le Premier ministre se serait interposé dans un appel d’offre de matériels militaires au bénéfice d’un de ses proches amis, ou la manière dont celui-ci aurait tenté d’influencer la désignation du président de Fenerbahçe, le club phare d’Istanbul. Enfin, l’ex- responsable du groupe médiatique, Habertürk, Fatih Saraç, a gagné un surnom, celui « d’Alo Fatih », depuis qu’une écoute a révélé le zèle avec lequel le magnat s’est empressé sous l’injonction d’Erdogan, d’étouffer la parole de l’opposition au moment des événements de la place Taksim en juin 2013.

La contre-attaque de l’AKP a été immédiate. Une première vague de  mutations a purgé des milliers de magistrats, de policiers, réputés proches du mouvement Gülen. Dans la même foulée, des juges sont dessaisis de leurs dossiers et expédiés aux confins du Caucase.  Pêle-mêle, Tayyip Erdogan dénonce une « structure parallèle » à la solde d’un « pays du sud » (comprendre Israël), et menace d’expulser l’ambassadeur des Etats-Unis jugé trop favorable à la confrérie. De façon plus surprenante, il truffe ses allocutions d’allusions à l’ananas, fruit censé prouver, à l’image de la banane, la nature affairiste du mouvement Gülen. La confrérie et l’AKP sont pris dans une course de vitesse. La première doit déballer au grand jour le maximum d’affaires avant que le gouvernement n’ait le temps de purger l’appareil d’Etat de ces membres infiltrés. Pour enrayer les ravages dévastateurs des écoutes, Erdogan s’est brusquement transformé en chantre vibrant du respect de la vie privée. Dorénavant, une loi autorise le retrait immédiat de tout enregistrement contraire au respect de l’intimité. On l’aura compris, le Premier Ministre turc n’est pas à une contradiction près.L’utilisation d’écoutes n’a pas gêné l’AKP lorsqu’il s’est agi d’abattre l’establishment laïc. Or, ce procédé est devenu incontrôlable et a fini par se retourner contre ces instigateurs. Toutefois, ces écoutes ont eu un effet positif. Elles ont permis aux journaux turcs de trouver une nouvelle icône en la personne d’un ex-directeur des douanes d’Istanbul. Les écoutes ont démontré que le valeureux fonctionnaire a préféré résister aux avances alléchantes d’hommes d’affaires proches de l’AKP, quitte à récolter une promotion dans le Sud-Est de l’Anatolie…

*Photo :  Jodi Hilton/PACIFIC PRESS/SIPA .00680528_000007.

Gouvernement Valls : resserré ou remanié?

177

valls ayrault pinel hamon

16 ministres, huit femmes et huit hommes (curieusement, la loi de la parité ignore l’idéologie du genre, c’est bien connu : le quota essentialise à tout va !), on se croirait revenu aux premiers temps de la Sarkozye. À l’époque où l’on ne nous promettait pas le changement pour maintenant mais une France d’après avec zéro SDF volontaire et un taux de chômage ridicule. Engagés dans un big bang institutionnel, Sarkozy et Fillon divisèrent Bercy en deux grands pôles, l’Economie et la relance d’un côté, les Comptes publics de l’autre : voilà donc Arnaud Montebourg grimé en Christine Lagarde et Michel Sapin dans les pas d’Eric Woerth. Moscovici parti vers un douillet bureau bruxellois plus clément que les électeurs de Valentigney, on attend avec impatience les premiers tiraillements entre cigale et fourmi de Bercy, qui régaleront experts et téléspectateurs de BFM-Business…

En fait de révolution culturelle, on entrevoit à peine quelques ajustements. Najat Vallaud-Belkacem complète sa panoplie cosmétique avec la jeunesse, le sport et la Ville (bref, tout ce qui bouge et court après un ballon en rêvant du dernier Ipod) en sus du droit des femmes. Trois attributions qui doivent mobiliser au total 25 euros de budget annuel…

Sa piètre performance médiatique le soir du premier tour des municipales lui a peut-être coûté le porte-parolat du gouvernement, confié au grognard de la Hollandie et ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll. Une ministre qui met la percée du FN sur le dos de Sarkozy et s’enfonce dans le déni, cela faisait un peu désordre à la veille d’une rouste électorale monumentale.

Comme on ne pouvait décemment pas la nommer ministre des potiches ou de cassoulet, la radicale de gauche Sylvia Pinel, bête noire des auto-entrepreneurs, finit première au concours de circonstances : alors qu’on la disait sur le départ, la mise en examen de son mentor Jean-Michel Baylet lui fait obtenir le maroquin du Logement afin de remplir le quota radical du gouvernement – Valls se réclame tant de Clemenceau qu’il eût été ballot de l’oublier. Comme le dit le croustillant Emmanuel Lechypre sur BFM, il n’y a plus rien d’important dans l’agenda du ministère du Logement depuis l’adoption de la loi Duflot (sous-entendu : sans quoi on l’aurait confié à quelqu’un d’autre !)

Peu de nouvelles nominations, en dehors de ces symboles. Ségolène Royal signe son grand retour à l’Ecologie et promet d’exceller dans les exercices d’équilibrisme auxquels elle nous habitué en 2007, écartelée entre l’alter-mondialisme éolien d’un José Bové et l’industrialisme sauce Chevènement. Cela promet de savoureux arbitrages.

La valse à deux temps entre les ministres du gouvernement Ayrault, presque tous reconduits dans le cabinet Valls, il me rappelle le film Que les gros salaires lèvent le doigt ! Jean Poiret y joue un grand patron invitant ses employés en week-end pour dégraisser une bonne partie de son personnel, les virés étant choisis grâce au jeu des chaises musicales. Même arbitraire pour le gouvernement Valls, qui nomme Benoît Hamon à l’Education nationale – je me souviens d’ailleurs d’un numéro inénarrable de l’émission « J’aimerais vous y voir » sur LCP où l’ancien leader de la gauche du PS rivalisait de compassion avec un malheureux prof de banlieue malmené par ses élèves, victimes de racisme, forcément victimes pour devenir les bourreaux de leur maître degôche… L’ancien ministre du Budget Cazeneuve, recasé à l’Intérieur, pourra constater par lui-même les effets de la baisse de la dépense publique sur l’efficacité des forces de police.

À peu de choses près, on prend les mêmes et on recommence. Le Drian à la Défense, Taubira reconduite à la Justice (les casseroles, c’est un peu comme le bonheur selon Prévert, elles se reconnaissent au bruit qu’elles font en partant…) pour rassurer l’électeur oberkampfien effrayé par la défection des Verts, Filippetti à la Culture (avec Marc, nous ne voyons qu’une explication à son maintien : Patrick Mennucci a dû se mettre au vert pour se remettre de sa dégelée marseillaise), Fabius au quai d’Orsay (sans commentaire, les événements d’Ukraine et de Syrie en disent déjà assez…), etc.

Il semblerait que les Verts aient vraiment eu tort de ne pas être de l’aventure. Non que François de Rugy ou Jean-Vincent Placé se seraient volontiers vendus pour un plat de lentilles vertes, mais Manuel Valls a si bien manié l’art du recyclage qu’il y a gagné ses galons d’écolo-socialiste. Au pays des interchangeables, l’inertie est reine…

 *Photo : WITT/SIPA. 00640163_000005.

Sri Lanka : le blues des bourreaux sans travail

On reconnaît les grandes démocraties à ce qu’elles emploient encore des bourreaux. C’est le cas, entre autres, des États-Unis, de l’Iran, de la Corée du Nord, et du Japon (où les habitants, en plus, mangent du poisson cru). Le bourreau est un fonctionnaire chargé de toutes sortes d’opérations anatomiques ayant pour finalité d’ôter la vie : trancher la tête à la hache, actionner la mécanique de précision de la guillotine (qualité française !), injecter des solutions létales – avec la gravité d’un carabin – dans les veines des condamnés, ou encore pendre, électrocuter, garrotter, noyer, pulvériser, disperser, anéantir, fusiller… suivant les latitudes, les longitudes, les religions, le climat et les états d’esprit.

Il y eut longtemps des bourreaux en France. On se transmettait la charge de père en fils. Le dernier des exécuteurs des basses œuvres se nommait Marcel Chevalier. Ce qui l’obligeait à dire régulièrement : « Non, je ne suis pas apparenté à Maurice. » C’était épuisant. Typographe de formation, la tête sur les épaules, il décide vite d’embrasser la carrière de bourreau, d’abord en qualité d’exécuteur adjoint – puis en tant que guillotineur de plein exercice. Mais après l’abolition de la peine de mort, en 1981, il mourut d’ennui.

Au Sri Lanka – qui est une île en forme de larme connue pour ses tortues en voie de disparition et la pratique de langues exotiques telles que le cingalais ou le tamoul – le recrutement des bourreaux est un problème de premier plan. « Un bourreau, nouvellement embauché, a pris ses jambes à son cou à la vue du gibet dont il était responsable » apprend-on dans la presse locale. « Depuis il n’est pas revenu au travail. Je pense qu’il va nous falloir chercher un nouveau bourreau » a déclaré le responsable des prisons sri-lankaises. On apprend, à cette occasion, que les deux précédents bourreaux ont démissionné après de multiples absences pour causes de maladies.

Pourtant, un bourreau sri lankais a peu de chance d’exécuter qui que ce soit. La dernière pendaison remonte à 1976. Depuis, nous apprend la presse locale, on charge plutôt le bourreau de « petites tâches administratives ». L’administration, dans toute la beauté kafkaïenne de son organisation, cherche donc à transformer des bourreaux en bourreaux de travail. Mais, avec des fonctionnaires, le chemin sera long…

 

Front de gauche : lunettes rouges et canne blanche

120

municipales fn immigration gauche

Illisible ??? Est-ce la pratique intensive du communisme qui rend aveugle ? Ou l’emploi d’une grille de lecture découpée dans le numéro d’octobre 1972 de Pif Gadget, entre Corine et Jeannot et Nestor le prisonnier ? Ou le syndrome des deux cerveaux gauches que l’on observe chez les intellectuels trop longtemps exposés aux ravages de l’antiracisme et qui se traduit par une perte de lucidité et une atrophie du bon sens ? Ou encore une candeur idéaliste touchante qui handicape l’observateur trop politisé, (car on n’est jamais trop honnête mais on peut être trop politisé, on peut l’être jusqu’à la cécité, jusqu’au meurtre de masse), dans sa lecture de l’époque, de son histoire récente, de sa démographie et de sa sociologie ?

L’article de mon ami Jérôme Leroy me laisse perplexe. Son exemplaire de la carte électorale semble sorti d’une photocopieuse défaillante, il y manque un élément que les Identitaires tiennent pour essentiel et que les militants de la discrimination positive passent leur temps à surligner de feutres fluorescents : la nature changeante du peuple au fil de la contre-colonisation. Le texte de notre camarade pourrait être le corrigé, avec un style certain, d’un devoir sur table donné par un professeur de Sciences po qui pratiquerait une pédagogie sans détour pour former ses élèves au journalisme de gauche un peu bas du front : Vous commenterez les résultats de l’élection municipale à l’échelle nationale avec le souci de maintenir bien à leur place les œillères de votre lecteur et de le conforter dans sa vision du peuple uni et indivisible face à son seul ennemi : le patronat et sa marionnette, le libéral Bruxellois. Vous tenterez de le convaincre qu’il ne voit pas ce qui lui crève les yeux dans ses banlieues et le rappellerez à son seul combat, la lutte des classes. Pour ne pas faire le jeu de l’extrême droite, les étudiants de première année éviteront d’employer les termes suivants : zones à forte concentration de Français issus de l’immigration, vote ethnico-religieux, communautarismes, territoires perdus de la République. Les étudiants de deuxième année s’interdiront les euphémismes usés de l’an dernier tels que : quartiers populaires ou difficiles, zones sensibles ou prioritaires, terres d’accueil pour les entrants. Les étudiants en fin de cycle s’appliqueront à attribuer à des fantasmes biens connus des chercheurs les changements en cours et leurs traductions dans les urnes en utilisant des expressions telles que : repli frileux, angoisse face à la crise, réflexe raciste, panique identitaire, phobies en tous genres, montée des populismes, recherche de boucs émissaires. Vous avez quatre heures. Un remarquable exercice de haute voltige au6dessus du réel, un cas d’école dans la façon de tourner autour du melting-pot (je le reconnais, Jérôme, je réponds aussi à d’autres, je charge un peu la barque. un peu).

Mais nous ne sommes pas à « C dans l’air » sur la cinq, entre Pascal Perrineau et Dominique Reynié, pas plus qu’à « 28 minutes » sur Arte entre Caroline Fourest et Eric Fassin, ni sur Canal ni sur France Inter ni dans un de ces médias où un bon contradicteur est un contradicteur absent. Nous sommes à Causeur. Il faut aider notre ami Leroy à retrouver ses lunettes et je vais tâcher de m’y employer.

Mon ami, sauf lorsque tu vois des calculs « politiciens » et des alliances contre-nature dans un « front républicain antirouge », tu préfères laisser ces approches de bas étages aux commentateurs « populistes ». Si le terme « politicien » remplace chez des citoyens toujours plus nombreux celui de « politiques » pour désigner nos élus, ce n’est pas toujours diaboliquement poujadiste. C’est peut être parce que le spectacle d’élus qui n’intriguent plus que pour garder leur place, pour faire gagner leur camp, les consterne. Peut être parce que le vieux front républicain apparaît de plus en plus pour ce qu’il est devenu : une imposture et une entourloupe. Une bouée de sauvetage pour ceux qui ont la trouille de perdre sièges et électeurs, pour des raisons diverses. Je t’en donne une, pas choisie au hasard : le clientélisme communautaire pratiqué par ceux qui souscrivent une assurance élection payée par l’apparition de femmes voilées ou de slogans en arabe sur leurs affiches de colistiers, ou encore par des promesses de mosquée.

Tu vois avec Mélenchon dans les résultats du second tour « une lueur d’espoir », « l’émergence d’une autre gauche », « autre chose que le repoussoir FN pour invalider » la politique sociale libérale du gouvernement. Et les victoires d’Aubervilliers, de Saint-Denis et de Montreuil en seraient le signe, l’annonce, la bonne nouvelle. Si les résultats en Seine-Saint-Denis te redonnent l’espérance, je crains que tes lunettes ne te soient plus d’aucun secours et qu’il te faille des loupes. Ne vois-tu pas que là où il n’y a pas de recours au « repoussoir FN », c’est parce qu’il n’y a pas de listes FN ? C’est parce que dans les territoires en état de remplacement avancé, comme dans un rêve terra-noviste, la présence et la campagne d’un candidat du Front national sont plutôt compliquées et que dans ces enclaves perdues pour la République, on sanctionne le PS comme on peut. Ne vois-tu pas que partout ou le peuple peine à voir dans la mondialisation une chance pour la France et où l’offre politique le permet, les électeurs placent le FN devant le Front de gauche, loin devant ? Et la droite devant la gauche. Ne vois-tu pas que la critique des politiques d’immigration et d’intégration est l’élément qui dans les discours des uns et des autres, fait la différence ? Ne vois-tu pas que le mépris affiché pour les inquiétudes sécuritaires explique une bonne partie des défaites, des débâcles, des déroutes, jusqu’aux disparitions des communismes municipaux et des citadelles de la gauche, de Roubaix à Saint-Ouen et son historique Red Star ? Et je crains que la promotion du premier flic de France (ministre le plus populaire, le seul à évoquer du bout des lèvres ce que nous voyons tous sur les Roms, sur le regroupement familial, sur les gendarmes et sur les voleurs) au rang de chef de l’exécutif ne soit qu’une manœuvre politicienne désespérée et désespérante.

Tu sembles ne rien voir de tout cela. Tu préfères avec Mélenchon, voir le bout du tunnel qui a réduit le PC en quelques décennies à l’état de groupuscule parce qu’à Grenoble, l’extrême gauche écolo a gagné grâce à des professeurs Tournesol qui bossent sur le réchauffement climatique et qui se soucient de la planète que nous allons laisser à nos enfants quand le reste du pays s’inquiète en voyant les enfants que nous allons laisser à la France. La recomposition de la gauche passerait par de la « décroissance soutenable écosocialiste » à usage des bobos de centre-ville ? Où est passé ton marteau ? Et des faucheurs d’OGM t’ont piqué ta faucille ? Je t’ai connu plus productiviste. Et moins mélenchonesquement politicien. Évidemment, tu n’as pas tout perdu. Il doit te rester deux dixièmes à droite et à peine plus à gauche. Tu vois bien que la ligne Buisson fait mauvais genre et qu’elle se porte mal à Bordeaux ou à Neuilly, que la droite molle ou honteuse n’est pas morte avec Villepin et passe encore par Raffarin. Tu constates que les ténors du FN ont perdu leurs paris, parce que les électeurs veulent avant tout un maire, proche, attelé d’abord et surtout à sa tâche, un chien de garde plutôt qu’un cabot, un Robert Ménard plutôt qu’un Gilbert Collard.

Tu n’es pas mûr pour la canne blanche et j’en suis heureux. Je te rassure, je ne vois pas tout non plus. Et je ne comprends pas tout ce que je vois. Trente six milles communes font trente six milles élections et nous n’en ferons pas le tour. Il y a des vents contraires et des particularismes de tous ordres qui font la diversité française. Il y a des musulmans qui se tournent vers la droite parce qu’entre la théorie du genre à l’école et le laxisme au tribunal, ils ne savent plus comment élever leurs enfants. Il y a des vieux riches dans le sud qui votent comme de jeunes pauvres du nord. Il y a même des juifs qui votent FN et des poissons volants. Rien n’est clair mais il y a quand même des choses à voir et des généralités à observer. Tout n’est pas illisible et je n’aimerais pas que mes amis journalistes de gauche, atteints de cécité et de surdité, disparaissent avec ce que les politiques et les politiciens sont en train de faire de leurs idées généreuses, et que tu sois frappé d’obsolescence quand le peuple renverra tout ces guides jouer aux échecs avec Terra nova, Greenpeace, SOS racisme et les lobbys gays. Je veux t’éviter ce naufrage alors réveille-toi, retrouve tes lunettes et reviens dans la course camarade, ta vision du monde est derrière toi.

 

*Photo : kenteegardin.

Hollande : n’en jetez plus, j’ai compris

29

françois hollande gouvernement

Lundi soir, après les résultats du second tour des élections municipales de dimanche, François Hollande a adressé un message clair à la nation : « C’est bon, c’est bon, j’avais compris la première fois, ce n’est pas la peine de crier », a-t-il annoncé, l’air grave. Il a ensuite tâché de justifier son bilan politique depuis les élections présidentielles de 2012, en mettant en avant ses grandes réalisations : « Vous savez, j’ai fait intégralement restaurer la façade de la cathédrale de Tulle », a-t-il rappelé avec satisfaction avant de conclure : « après ça, j’étais crevé. Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dormi je crois. À un moment, je me suis réveillé et il y avait plein de gens dans la rue. J’ai pensé que la techno parade avait du succès cette année. »

Qualifiant lui-même les résultats des élections de « mitigés », François Hollande a cependant défendu le bilan de son gouvernement, notamment sur le plan économique : « Nous avons réalisé des économies, relancé l’emploi et la croissance et réduit nos déficits ! » s’est-il exclamé avant de reprendre ses fiches, l’air un peu embarrassé : « ah non, il fallait lire « réduit l’emploi et relancé nos déficits » », et enchaînant sur un ton badin : « enfin bon, on a fait des économies quand même, mais ce n’est pas le tout de faire des économies, il ne faut pas exagérer nos mérites, c’est à la portée du premier gouvernement venu de faire des économies… »

Néanmoins, François Hollande a tenu à répondre aux nombreuses interrogations concernant le sort du désormais ex-Premier ministre Jean-Marc Ayrault : « Je ne vois pas du tout à qui vous faites allusion, j’ai toujours cru que c’était Manuel le chef du gouvernement. » Cependant, François Hollande n’a pas pour autant cherché à minimiser les difficultés économiques de la France, ni à éluder la question des mesures fortes à adopter pour remettre le pays sur les rails. « Nous avons, a-t-il indiqué, essayé toutes sortes de choses. J’ai mis en place le pacte de responsabilité qui ne fait pas vraiment l’unanimité. J’ai proposé le pacte de solidarité, mais cela n’a pas marché non plus, pas plus que le pacte de croissance. J’ai donc décidé, après consultations des membres du gouvernement et des partenaires sociaux, de conclure un pacte avec le Diable, ce qui me semble être la solution la plus simple et la plus raisonnable. » François Hollande a indiqué avoir déjà entamé les négociations avec Belzébuth, prince des enfers, et mis en place un groupe de contact dont la première réunion est fixée le 6 juin, à six heures, afin de discuter des modalités d’un plan de relance au niveau européen, incluant dans un G6 nouvelle formule cinq des six fondateurs originaux de la CEE – « sauf l’Italie, a indiqué François Hollande, parce qu’ils ont volé la coupe du monde à la France et à Zidane » – ceci afin de donner une nouvelle impulsion à la construction européenne et à la CEE. « De toute façon, a tranché François Hollande, le FMI et l’UE n’ont plus d’argent, on a tout filé à l’Ukraine, alors il faut bien trouver l’argent quelque part. »

Interrogé à l’issue de son allocutions sur les contraintes éventuelles que pourrait impliquer un partenariat économique avec Satan, en termes de damnation éternelle et de respect des droits de l’homme, François Hollande s’est voulu rassurant : « C’est toujours plus facile que de négocier avec Vladimir Poutine et puis, vous savez, les Enfers sont une fantastique source de géothermie. Dans l’optique d’une croissance verte et durable, c’est important. »

*Photo : PHILIPPE WOJAZER-POOL/SIPA. 00680534_000006.

Rencontre avec l’ange de Marlène

9

marlene dietrich louis bozon

Propos recueillis par Patrick Mandon

Sa courtoisie parfaite et naturelle signale à la fois l’excellente éducation et l’attention sincère aux autres. Avec cela, disert sans affectation : Louis Bozon est un homme hautement fréquentable. Il fut l’une des voix les plus chaleureuses de France Inter, et réussit l’exploit de succéder sans faillir à Lucien Jeunesse, animateur historique du « Jeu des 1000 francs », devenu le « Jeu des 1000 euros ». Puis un jour, le hasard le mit en présence de Marlène Dietrich. Ils ne se quittèrent plus. Louis fut le dernier homme, peut-être l’ami le plus intime de ce « monstre sacré », son compagnon idéal. Et l’on songe au mot de Georges Clemenceau à Marguerite Baldensperger, de quarante ans sa cadette : « Donnez-moi la main, je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir. » Pour Causeur, Louis Bozon a bien voulu participer au jeu des souvenirs.

Causeur. Vous avez connu Marlène Dietrich dans l’intimité : comment était-elle alors ?

Louis Bozon. Je l’ai vue encore rayonnante, auréolée de sa gloire, puis progressivement atteinte par les effets de la solitude, de la réclusion volontaire, de l’âge, mais jusqu’au bout intellectuellement et moralement d’une solidité à toute épreuve. À Paris, beaucoup croyaient que nous étions amants, il n’en fut rien : il y avait entre nous deux une trop grande différence d’âge. On pourrait appeler ça une amitié amoureuse. Pensez que je la portais dans mes bras jusqu’à sa baignoire ! Il m’arrivait alors de devenir le spectateur de moi-même : « Bozon, c’est Marlène Dietrich que tu conduis à sa salle de bain, et qui s’abandonne ainsi contre toi ! » Elle a passé les quinze dernières années de sa vie au lit, renonçant au monde, pour ne pas abîmer l’image qu’elle avait laissée derrière elle : une décision pleine de grandeur et de tragique. Heureusement, ses ressources physiologiques lui ont épargné le total délabrement qu’entraîne une si longue réclusion : les inévitables soucis de santé, l’alcool, les somnifères… Quoi qu’il en soit, dans la splendeur comme dans la misère physique, elle préserva sa dignité.[access capability= »lire_inedits »]

Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontrée ?

Un ami comédien, aujourd’hui mort, Sacha Briquet, me dit un jour : « Veux-tu connaître Marlène Dietrich ? » C’est ainsi que je l’ai invitée à dîner dans un restaurant de la rue des Martyrs, où commençait à se presser le Tout-Paris. Je devais la prendre dans le hall de son immeuble, avenue Montaigne. Ne la voyant pas, je montai au quatrième étage. Une dame, habillée d’un manteau de vison, chaussée de ballerines, peinait à fermer sa porte. C’était elle. Je l’avais imaginée de grande taille, ce qu’elle n’était pas. Au restaurant, en compagnie de Sacha Briquet, tout se passa bien, sauf qu’elle n’aima aucun des plats qu’on lui servit : du merveilleux cassoulet, elle dit, avec une mine dégoûtée, s’adressant à moi : « Ce n’est pas du cassoulet, c’est du ragoût de haricots ! J’en faisais à Gabin[1. Jean Gabin, refusant de travailler en France sous l’Occupation, trouva refuge en Amérique. Pour plaire à ce Français timide, viril, ironique, elle lui prépara des plats « du terroir ». Mariés l’un et l’autre, ils se séparèrent en 1948. Marlène mit longtemps à guérir de cette blessure d’amour. Gabin n’en parla jamais, mais il fit porter à son domicile tous les cadeaux qu’elle lui avait offerts.], je vous en ferai ! » Déjà, elle évinçait Sacha Briquet, qui nous avait présentés l’un à l’autre : voilà bien les femmes ! Cette première rencontre s’était passée si simplement que je n’en avais pas été ému plus que cela. Puis Briquet me téléphone : « Je sors d’une conversation avec Marlène, tu lui as tapé dans l’œil, elle veut te revoir ! » Quelque temps après, j’entends sur mon répondeur la voix douce, assez basse, de Marlène : « J’aimerais vous avoir à dîner. » Nous sommes convenus d’une date : « Vous aurez la recette du cassoulet, qui plaisait à Gabin. »

Ce soir-là, je suis entré dans l’appartement. Je me suis immédiatement dirigé vers une enseigne en forme d’avertissement, sur son piano, que je lus à haute voix : « Les comédiens ne sont pas admis dans cet hôtel. » Elle me dit alors que personne avant moi n’avait remarqué cet objet, pourtant placé en évidence[2. Après la mort de Marlène Dietrich, invité par sa fille, Maria Riva, à prendre ce qu’il voulait dans l’appartement, Louis Bozon choisit ce seul objet.]. Nous ne nous sommes pas quittés, jusqu’à sa mort, plus de trente ans après.

Était-elle avare de confidences ?

Avec Marlène, il ne fallait pas poser de question ni, surtout, se montrer indiscret. Elle me dit un jour : « Je n’ai rien fait pour vous jusqu’à présent, je veux vous accorder un entretien. » Un entretien avec Marlène Dietrich, alors qu’elle refusait systématiquement toutes les propositions qui lui parvenaient : j’étais sur un nuage ! Eh bien, ce fut une rude épreuve, qui dura plus d’une année[3. Cet entretien impossible fut à l’origine d’une rupture de plusieurs mois entre Louis et Marlène, rapportée dans le livre Allô mon ange, c’est Marlène !. Dans le même temps, la mère de Louis tomba malade et mourut. Marlène l’appela aussitôt : accablé, il lui confia qu’il s’était mieux occupé d’elle que de sa propre mère. Marlène répondit : « Oui, je sais, on a fait des bêtises… »] ! Elle reprenait mes questions, les tournait différemment, les refusait. Tout devait être écrit à l’avance, elle ne consentait qu’à lire son propre texte maintes fois corrigé.  Elle jouait aussi avec le personnage, avec le « produit » Marlène, fabriqué par d’autres, puis refaçonné par elle-même : à force de le répéter, le mensonge s’imposait comme vérité.

 

Mais elle pouvait fort bien révéler des faits intimes, des sentiments troublants avec un désarmant naturel : « Ah Gabin ! J’adorais me réveiller près de lui ! Nous, les femmes, nous n’aimons pas toujours nous endormir auprès d’un homme… Gary Cooper ? Tout le monde pensait que j’avais couché avec lui, alors qu’il n’a pas voulu ! Il faut dire que cette Mexicaine vulgaire[4. Il s’agit de Lupe Vélez, actrice d’origine mexicaine, dont on dit qu’elle fut passionnément éprise du beau Gary. Elle se suicida en 1944. Avec Gary Cooper, Marlène Dietrich joua dans Cœurs brûlés (Morocco), de Josef von Sternberg, et Désir, de Frank Borzage.] s’asseyait sur ses genoux dès qu’il avait terminé une scène ! Erich Maria Remarque, quand je l’ai rencontré, m’a dit qu’il était impuissant. Je lui ai répondu que ce n’était pas mon problème. »

Dans le fond, elle détestait Hollywood, qu’elle vilipendait volontiers, et qui se vengea en ne lui attribuant pas l’Oscar que, pourtant, elle méritait amplement. Elle n’a été nommée qu’une seule fois, pour son rôle dans Témoin à charge, de Billy Wilder !

Que se passe-t-il après la guerre ?

Au sommet de sa renommée cinématographique, elle avait touché des fortunes. Après la guerre, elle n’avait plus aucune valeur artistique. Elle avait été bien payée pour les concerts qu’elle donnait aux soldats américains, mais enfin, elle avait interrompu sa carrière. Elle est repartie de zéro, elle a reconstruit son personnage, elle s’est progressivement inventé une silhouette, aidée en cela par Jean Louis, l’un des grands couturiers d’Hollywood, qui a dessiné ses deux fameux habits de scène : le sublime manteau, fait avec les plumes de 250 poussins de cygne, et la robe, qu’on disait cousue à même son corps. Elle tenait grâce à une impalpable fermeture éclair[5. Jean Louis (1907-1997), né Jean-Louis Berthault, à Paris, styliste et couturier hollywoodien de grande renommée : il dessina la robe fourreau que porte Rita Hayworth dans Gilda, ainsi que le modèle « charnel », qui ne cachait rien des formes de Marilyn Monroe, à la soirée anniversaire de John Kennedy.]. Elle gagna encore beaucoup d’argent avec son tour de chant  ̶  Frank Sinatra lui en donna l’idée  ̶  qui faisait salle comble dans le monde entier. Elle fut contrainte d’y mettre fin, en 1976, épuisée, après une lourde chute : elle avait alors 74 ans[6. Elle imposa Burt Bacharach, dont elle lança la carrière, comme chef d’orchestre et arrangeur de ce superbe tour de chant, commencé en 1953. Bacharach a modernisé la matière musicale de Dietrich. Il fut son dernier amour. Il la quitta, elle en souffrit. Nous conseillons vivement l’enregistrement Dietrich in Rio, et le DVD An Evening With Marlene Dietrich, l’enregistrement à Londres de son récital.]. Elle a toujours démontré une volonté d’indépendance farouche et un caractère trempé. Ainsi a-t-elle aimé la période de la guerre, parce qu’elle y fut utile, et celle de l’après-guerre, parce qu’elle a monté progressivement son spectacle, qu’elle a choisi son tour de chant. Elle dirigeait tout.

Sur le plan matériel, il semble qu’elle ait été à l’abri jusqu’à la fin…

Oui, mais elle dut « faire attention ». Il faut préciser qu’elle se montra généreuse avec sa fille Maria, et avec les enfants de celle-ci. À Paris, son train de vie n’était vraiment plus celui d’une star. Elle n’y possédait aucun bien immobilier, elle n’était que locataire, avenue Montaigne. Marlène, en outre, refusait de « prostituer »  ̶  un mot qu’elle employait souvent  ̶  son image passée. Elle ne signa donc aucun contrat publicitaire. Parfois, elle me chargeait de vendre un collier, une bague signés Cartier. Il y eut une époque où je ne pouvais plus l’emmener au restaurant ou à l’Opéra, puisqu’elle ne se montrait plus en public. Je me souviens d’un soir où elle m’avait préparé une salade, dans son lit ! Elle ferma sa porte aux célébrités. Elle n’a voulu recevoir ni Michaël Jackson, qui attendait au pied de son immeuble, ni Kirk Douglas, ni même Douglas Fairbanks. Avec Jean-Pierre Aumont, elle prenait la voix d’une bonne espagnole : « La Madame elle est pas là ! » Elle ne supportait pas le voyeurisme : « On ne vient pas me voir, on vient me regarder ! »

Des « caprices » qui révélaient également la complexité de sa personne ?

Elle avait son propre sens de la hiérarchie, qui lui faisait paraître odieuses ou acceptables des choses contradictoires. Maintes fois, elle convia chez elle, quand elle recevait encore, Orson Welles, qui ne vint jamais. Elle ne s’en offusqua pas : « C’est un génie, mon ange. » Un jour, je l’invite dans un établissement de prestige. À peine étions-nous à table qu’elle me dit : « Trop chic pour moi ! » Vient le moment de partir, le personnel lui fait une haie d’honneur, on lui présente le livre d’or, qu’elle refuse de signer : « Qui suis-je pour cela ? » Mais voilà que, dans la rue, nous croisons trois travestis. Ils l’entourent, la complimentent, s’extasient. Que croyez-vous qu’il arrivât ? Elle les a tous embrassés, et a donné un autographe à chacun ! Un autre soir, elle me dit : « À l’Alcazar, il paraît que quelqu’un m’imite. » Nous y allons. Arrive le numéro, emprunté à la scène de sa mort dans le film Agent X27[7. Agent X27, film de Josef von Sternberg (1931).], que je connaissais et que je trouvais remarquable. Marlène n’a pas apprécié du tout : « Ce n’est pas moi ! » Et nous sommes partis. Cela aussi, c’était Marlène. En revanche, la parodie de L’Ange bleu à laquelle se livre Helmut Berger dans Les Damnés, de Visconti, lui plaisait beaucoup. Elle avait appelé Visconti au téléphone, souhaitant rencontrer Berger. Un peu plus tard, le croisant place François Ier le jour de la mort du metteur en scène italien, elle s’étonna. Il répondit : « La famille ne veut pas de moi. »

Vous avez peuplé sa longue retraite, vous l’avez choyée…

J’étais l’homme français qui représentait la sécurité. Elle aimait ma solidité, je la rassurais. Sa fille m’avait prévenu : « Elle se servira de toi, puis elle te jettera. » Eh bien non ! J’ai retrouvé un enregistrement téléphoné, où elle me dit : « Ne m’abandonnez pas, ne m’abandonnez pas ! » J’entends ma voix lui répondre : « Je ne vous abandonne pas, Marlène, je vous aime. »

Quelle sera, selon vous, sa postérité ?

La jeune génération connaît-elle encore ses films ? J’en doute. Il demeure qu’elle a payé son tribut à notre société. Elle s’est engagée contre son pays natal, c’est-à-dire contre les nazis. Il lui fallait du cran. C’est par là qu’elle est entrée dans l’Histoire.[/access]

Allô mon ange, c’est Marlène !, Louis Bozon, Michel Lafon éditeur.

Chiche ?

3

Il y a du bon sens dans la démarche de Jean-François Copé en direction du Président de la République.

Le chef de l’UMP dit vouloir « lui dire quelle est notre vision des choses, nos propositions pour sortir de l’ornière ».

Il a raison parce que la politique du pays ne devrait pas se réduire au plus petit dénominateur commun aux composantes de la majorité présidentielle. Le pays est représenté par le Parlement dans son ensemble.

Pourquoi les députés et les responsables politiques de droite et du centre ne feraient-ils pas publiquement connaître les réformes voulues par Hollande qu’ils sont disposés à soutenir de leurs votes, parce qu’elles sont urgentes?

En disant « Chiche ! » aux annonces de réformes, l’opposition se montrerait l’une des moins bêtes du monde. En répondant « Chiche ! » à la proposition de l‘opposition, en acceptant ce renfort parlementaire circonscrit, le Président de la République se rendrait indépendant de ses ennemis de gauche. Il pourrait se montrer aussi résolu et énergique sur la plan intérieur que dans ses campagnes d’Afrique.

Si cet attelage provisoire sort le pays de l’ornière, les adversaires du système UMPS seront déconsidérés.

Vous trouvez que je rêve, ou que je délire ?

 

Remaniement d’avril

2

Le Président n’avait pas grand-chose à faire. Comme on dit, le message était clair. François Hollande l’a dit et répété, il a « entendu le message des Français ». Il fallait changer maintenant, pour de vrai, ça devait déménager. Exit le neurasthénique nantais et stop le chantier de Notre-Dame des Landes, on avait trop chatouillé les Verts. Out les ministres-s-e-s du genre Vallaud-Belkacem, Peillon et Taubira, on avait trop fait peur aux banlieues et aux familles catho. Bye bye l’arriviste hidalgo de la Place Beauvau, on avait quand même expulsé deux fois plus de Roms que Sarko.

C’était très simple : il suffisait de dégager tous ces fauteurs de troubles, de donner vraiment les moyens d’agir à un ou deux EELV, et de tout faire pour rattraper l’électorat traumatisé par deux ans de « réformes sociétales » aussi dangereuses qu’inopportunes. Pour en finir avec le hollandisme, rejeté par l’immense majorité des Français, le président n’avait plus qu’à remanier son attitude et son phrasé, imitant au mieux son prédécesseur survolté. Et les Français constateraient qu’ils avaient bien été écoutés, eux aussi.

Sauf que non, non, rien n’a changé. Tout va continuer. Au lieu de sanctionner Valls et Taubira pour leurs mensonges face caméra, Hollande fait de l’un son Premier ministre et laisse à l’autre le soin de mener à bien sa suicidaire réforme pénale. Premier résultat obtenu : les écolos claquent la porte et refusent d’avance leur vote de confiance, et les rigolos du Front de Gauche rejoignent officiellement l’opposition. Remaniement d’avril ? Attendez, ce n’est pas fini : sur seize nouveaux ministres,  les deux seuls nouveaux arrivants s’appellent François Rebsamen et… Ségolène Royal.

Autrement dit : personne n’est puni, tout le monde est promu. Les neufs ministres qui gardent leur fauteuil auront désormais davantage de prérogatives, afin de pouvoir poursuivre leur travail dans les meilleures conditions. Comme si on les félicitait pour leur politique, au moment même où les Français viennent de leur signifier qu’ils n’en voulaient plus. Quiconque a pu croire un instant que les socialistes reprendraient du poil de la bête d’ici les élections européennes peut aller se rhabiller. Ils seront tous à poil face à Copé et à un FN surgonflé.

À ce stade, on est tenté de se demander si François Hollande n’a pas calculé son coup. À moins qu’il ne soit une taupe de l’UMP, son pari doit reposer sur la probabilité d’avoir à remanier encore avant l’été. Dans cette perspective, évidemment, autant rajouter une couche bien grasse de « sociétalisme » pendant que c’est encore jouable. Parce qu’avec le scrutin proportionnel des européennes, le message des Français va finir par être trop lisible pour ne pas être compris. Les Verts feront dans les 10%, les rouges à peine moins, et le FN plus du double.

Il se pourrait bien que le changement, ce soit en juin. Et qu’alors, avec un peu de chance, Manuel Valls ait déjà perdu suffisamment de points de popularité pour ne plus menacer Hollande de concurrence déloyale en 2017. Il ne manquerait plus à ce dernier, dès lors, qu’à user de la dernière technique Sarkozy dont il ne se soit pas encore inspiré : nommer un « gouvernement d’ouverture », avec centristes dociles et écologistes bon teint, pour flatter toutes les parties et devenir le grand arbitre qu’il n’a jamais été. À moins, bien sûr, que la fessée soit telle qu’une dissolution s’impose. On peut toujours rêver.

Faut-il expulser les riches?

137
fn marine le pen ps

fn marine le pen ps

Ils n’en ont pas parlé ! Dans le climat plutôt déplaisant, pour ne pas dire franchement pourri, qui planait ces dernières semaines, il y avait peut-être une raison de se réjouir. Dans le tourbillon des affaires, voilà plusieurs semaines qu’on ne parle pas d’immigration, d’intégration, d’islam, et de toutes ces questions qui fâchent. Il faut avouer que ça fait du bien. Peut-être en conclura-t-on qu’il n’y a aucun problème, sinon dans la tête de quelques publicistes réacs toujours prêts à flatter les bas instincts du peuple. Cette fois, seuls les policiers de la DCRI ont pris le risque de remuer les passions mauvaises en ressortant opportunément, à trois jours du second tour des municipales, une affaire de terrorisme jihadiste à Mandelieu vieille de cinq semaines.

À vrai dire, même le FN semble avoir décidé de mettre la pédale douce sur ces sombres affaires identitaires. À entendre Marine Le Pen sur les plateaux de télévision au soir du premier tour, on avait l’impression qu’elle dirigeait un autre Front de gauche, peut-être un peu moins libertaire et un peu plus patriote que l’original. Telle un Mélenchon en jupons, elle n’avait à la bouche que le chômage et la désespérance sociale, sans oublier les turpitudes de Bruxelles et du grand capital – en somme du grand classique de gauche de la gauche. Quelques jours plus tard, commentant sur France Inter les bons scores de son parti à Marseille-Nord et à Forbach, quartiers où vivent nombre d’électeurs d’origine immigrée, elle s’est félicitée que ceux-ci aient les mêmes problèmes que les autres Français et qu’ils en aient marre d’être utilisés par les socialistes, plongeant les journalistes qui l’interrogeaient dans une perplexité comique.

Le Front national serait-il un parti normal ?, semblaient-ils se demander, vaguement effrayés par cette audacieuse supposition. Le plus amusant, en effet, est que tous ceux qui nous accusaient hier, au mieux de nous faire embobiner par ses beaux discours, au pire de banaliser volontairement ses idées sales, ânonnant contre toute évidence que la fille est la copie exacte de son père, croient aujourd’hui Florian Philippot sur parole quand il affirme que le FN d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui d’hier.  Plus étonnant encore, une grande partie du gouvernement et de la gauche politique semble être parvenue à la même conclusion. Najat Vallaud-Belkacem et Harlem Désir ont bien tenté de pousser la chansonnette antifasciste, le cœur n’y était pas. Pas de semaine anti- Le Pen, donc, ni le moindre point Godwin. Il ne doit rester que Laurent Joffrin et Olivier Py pour se la jouer « No pasaran ! » Furieux contre les Avignonnais qui avaient mal voté, plaçant le candidat FN en tête avec 29,63 % des voix et 27 bulletins d’avance sur la socialiste, le directeur du festival d’Avignon a menacé de plier bagage si d’aventure le Front passait – ce qui paraissait déjà hautement improbable au moment où il le disait. Pas de théâtre pour les ploucs – ce doit être la nouvelle version de l’élitisme pour tous que Jean Vilar appelait de ses vœux.  Certes, comme l’a noté l’excellent Guillaume Erner dans Libération, le frontisme municipal a donné lieu à une palanquée de reportages évoquant Mon curé chez les nudistes. Mais les politiques, eux, ont répété sur tous les tons qu’il fallait écouter les électeurs du Front national. Et si possible leur causer meilleur, c’est-à-dire chômage et crise. Convaincue que « le FN grimpe du fait de la désespérance économique et sociale et non de l’insécurité ou de l’immigration », Cécile Duflot a demandé un coup de barre à gauche.  Que nos gouvernants se décident à écouter des électeurs qu’ils préféraient jusque-là dénoncer est une bonne nouvelle. Encore faudrait-il être sûr qu’ils les entendent bien. Si l’on comprend, la laïcité n’est plus menacée, les revendications communautaires se sont tues et l’intégration marche à merveille. Bref, tout va pour le mieux dans la meilleure des France, où toutes les cultures et toutes les différences vivent en bonne intelligence. Et puisque les fameuses bonnes questions auxquelles on reprochait au Front d’apporter de mauvaises réponses ne font plus question du tout, inutile de chercher les bonnes réponses – les réponses républicaines. On aimerait croire que ce dont on ne parle pas n’existe pas.

Mais en politique, les miracles sont rares et on peut craindre que les inquiétudes aujourd’hui refoulées fassent demain un retour fracassant. À moins qu’on assiste vraiment à la grande réconciliation de la France d’en-bas, banlieues et zones périurbaines communiant dans la détestation d’élites démonétisées. On conviendra que « Tous pourris ! » ou « À bas les riches ! », c’est un peu plus distingué – c’est-à-dire bien moins abominable –, que « Marre des Arabes ! » ou « Juifs dehors ! ». Reste que la haine de classe n’annonce pas forcément la paix civile.

Cet article en accès libre est extrait du numéro d’avril de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

Causeur 12 - avril 2014


*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00589226_000003.

En avril, ne te découvre pas d’un fil d’écouteur

2

 

Souriez, vous êtes filmés, écoutés, traqués ! Selon que vous soyez « puissant » plutôt que misérable, il arrive même que vos conversations téléphoniques soient jetées en pâture dans la presse. Nicolas Sarkozy en a récemment fait les frais dans les colonnes de Mediapart, véritable web-gazette du Palais qui l’a condamné d’office pour financement occulte avant d’avancer le moindre début de preuve. « Micros partout, justice nulle part ! », annonce notre « une » inspirée par les affaires Buisson et Sarkozy, où hommes politiques, juges et journalistes peu scrupuleux règlent leurs comptes par médias interposés. D’emblée, Elisabeth Lévy donne le ton : « la technologie met l’espionnage à la portée de tous » et dénonce l’alliance tacite entre juges et médias ivres de pouvoir – encouragés par quelques doctrinaires de gauche assez audacieux pour décréter que « quand on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté ».

Interrogé par notre directrice de la rédaction, l’avocat Eric Dupond-Moretti fustige ces magistrats qui prennent leur irresponsabilité pour de l’indépendance et instruisent à seule fin de discréditer les cibles qu’ils se sont choisies. Il flaire même un petit parfum de délit politique dans les écoutes diligentées contre l’ancien président de la République, sans fondement légal solide. Ancien ministre et éminence grise de Nicolas Sarkozy, Gérard Longuet déplore de surcroît l’érosion de la sphère privée et du secret, cette grande conquête démocratique menacée que technique et culte de la transparence dépècent bout après bout. Que nenni, en Etat de droit, la justice suit son libre cours sans que l’on puisse parler d’acharnement judiciaire contre un homme : l’ancien chef de l’Etat est un justiciable comme les autres, nous avertit Philippe Bilger, pourtant peu avare de critiques contre Christiane Taubira.

Tout bien pesés, ces scandales sont l’arbre qui cache la forêt de notre intimité violée. Nul besoin du mandat d’un juge pour étaler sa vie privée sur Facebook, sorte de Stasi librement consentie qui nous ferait presque regretter la bonne vieille agence de renseignements est-allemande, aux méthodes si désuètes. La Stasi, la vraie, fut mise en branle par l’indéboulonnable Erich Mielke de 1957 à 1989, nous rappelle Laurent Cantamessi en établissant un parallèle peu rassurant entre l’espionnage vintage et l’actuel grand déballage virtuel. La Toile est un tel nid de serpents que certains, malmenés par  Google, soignent leur « e-reputation » en dépêchant une petite entreprise de nettoyage virtuel. Eh oui, il existe des « principes d’hygiène numérique », apprend-on au fil du reportage de Paulina Dalmayer dans les locaux de la start-up Reputation squad.

Avec profondeur et solennité, Alain Finkielkraut ouvre notre rubrique actualités par un beau texte sur le nouvel antisémitisme, deux ans après les meurtres de Mohamed Merah. Hélas, la mort de l’assassin de Toulouse n’a pas tari le flot des jihadistes français, comme le confirme le juge antiterroriste Trévidic à Antoine Menusier. La cause syrienne leur offre même un terrain de jeu rêvé, alimentée par une propagande salafiste qui a pignon sur web.

Cap à l’Est. Quelque part entre l’Ukraine et la Russie, se joue peut-être le destin de l’Europe et de l’alliance atlantique. Après le rattachement de la Crimée à la Russie, réclamée par referendum par une écrasante majorité par la population locale, Jean-François Colosimo nous gratifie d’un salutaire rappel historique et géopolitique. Loin des analyses psychologisantes, JFC ramène l’histoire et la géographie à leur ultima ratio : les intérêts des Etats, en l’occurrence, ceux d’une puissance russe revenue de ses cendres qui entend briser la gangue otanienne que l’Occident voulait lui imposer. Nostalgique de l’Union soviétique, l’écrivain Zakhar Prilepine – dont je ne saurais trop vous recommander la lecture – approuve la politique étrangère d’un Vladimir Poutine qu’il juge trop libéral sur le plan économique. En national-bolchévique revendiqué, il attend le tournant social du Kremlin pour lui donner quitus. Jean-Michel Quatrepoint complète ce triptyque russe en mettant au jour les dessous énergétiques de la crise ukrainienne, influencée par la  guerre froide que se livrent Russie et  Etats-Unis pour approvisionner une Allemagne ayant tourné le dos au nucléaire.

Au cœur de la vieille Europe, Cyril Bennasar, notre « ours bipolaire », nous fait partager les sentiments antagoniques qu’il éprouve face au triste spectacle des plans sociaux de La Redoute et Florange. Face aux cabossés de la vie, l’homme de droite se (sur)prend soudain à douter : « Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? » Une sentence que ne renierait pas Phillip Blond, l’intellectuel organique des Tories britanniques, interrogé par Eugénie Bastié. Le concepteur du nouveau conservatisme outre-Manche, détaille les contours de la « Big society » qu’il a théorisée pour le compte du Premier ministre David Cameron. Loin des vieilles lunes thatchériennes, Blond défend les instances de solidarité traditionnelles que sont la famille, le voisinage ou la nation contre le tout-Etat et le tout-marché. L’UMP serait bien avisée d’en prendre de la graine, d’autant plus que Valls, soucieux de regagner certains pans de l’électorat populaire, pourrait lui aussi en faire son beurre…

L’heure du bouillon de culture a sonné. Dans le sillage du phénomène 12 years a slave, Gil Mihaely décrypte la réalité de l’esclavage nichée derrière la fiction. Le film multi-oscarisé s’inspire des mémoires d’un esclave nord-américain de la fin du XIXe siècle, comme l’essentiel d’une production culturelle qui ignore la complexité des longues traites négrières – et plus largement celle de trois millénaires d’esclavage. Nettement plus printanier, mais tout aussi polémique, le périple de Nastia Houdiakova au Plessis-Robinson nous montre qu’une autre architecture périurbaine est possible. Un urbanisme régressif pour ses détracteurs modernistes, mais qui semble ravir ses habitants. Bizarre, bizarre…

Comme toutes les bonnes choses ont une fin, ce petit inventaire à la Prévert s’achève par le rappel de nos petites pépites récurrentes. En sus de la chronique endeuillée de Roland Jaccard, les journaux de Basile de Koch (décidément mégafan de Didier Super !) et d’Alain Finkielkraut vous mettront en appétit… avant de déguster l’éditorial d’Elisabeth Lévy revenant sur la percée frontiste aux municipales.

Bon allez, assez name-droppé, je pars siester !

Causeur 12 - avril 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE (ACHAT AU NUMÉRO ET ACCÈS ABONNÉS NUMÉRIQUES)

     

Turquie : Erdogan plébiscité

7
erdogan ecoutes gulen

erdogan ecoutes gulen

Avec 45% des voix,Tayyip Erdogan remporte haut la main les élections municipales. Plus qu’une victoire, ce scrutin a valeur de plébiscite. Si le petit peuple turc n’est pas dupe de l’affairisme du parti islamiste, il lui est gré d’avoir favorisé plus qu’aucun autre avant lui son bien- être matériel et spirituel. Loin d’affaiblir Erdogan, les divulgations d’écoutes compromettantes ont soudé les Turcs à leur Premier ministre. Plus que jamais, il apparaît comme l’homme providentiel.

Le 17 décembre 2013, Erdogan passe un appel angoissé à son fils en banlieue d’Istanbul. Une perquisition semble imminente. «Allo Bilal, débarrasse-toi de ce que tu as chez toi » implore t-il d’une voix hachée. Quelques heures plus tard, le fils rappelle. Le gros a été fait mais il reste « 30 millions d’euros à faire disparaître ». Problème, poursuit-il,« l’argent [restant] prend beaucoup de place ». Il faut donc « attendre la nuit pour s’en occuper ». A l’autre bout du fil, le pater familias s’énerve, « ne parle pas si clairement…je te le dis depuis le début, tu es écouté ».  Le Premier ministre turc ne croyait pas si bien dire. Divulguée quelques semaines plus tard, la conversation  pulvérise les 4 millions de clics sur Youtube. Depuis lors, les révélations se succèdent sur fond de guerre ouverte entre islamistes.

Depuis 2002,ces derniers appliquent un plan progressif de conquête de l’appareil étatique. Les sympathisants des confréries religieuses, présents dans les services de sécurité, gèrent le volet répressif de la lutte contre l’establishment militaro-laïc. Cependant, une fois les généraux factieux  éliminés, les rapports entre l’AKP d’Erdogan et le mouvement Gülen se tendent. Fethullah Gülen, imam charismatique dirige une influente confrérie. Forte de millions d’adeptes, elle innerve la société turque à travers ces réseaux au sein de la police, de l’éducation, de la justice, des médias. Pas plus la confrérie que le premier ministre ne désir partager un pouvoir conquis de haute lutte. En outre, des orientations géopolitiques antagonistes les opposent. Si l’AKP, sous la houlette de son ministre des affaires Etrangères Ahmet Davutoglu  a pris du champ avec les Etats-Unis et Israël, le mouvement Gülen s’est tenu à l’écart du nouveau cap d’Ankara. Très proche de Washington depuis la Guerre Froide, Gülen n’a pas hésité à tancer Erdogan lors de l’abordage de la flottille humanitaire turque à destination de Gaza par la marine israélienne en 2010. En réalité, c’est la décision de l’AKP de mettre fin aux dershane (cours privées du soir), sous la coupe du mouvement religieux, qui a enclenché les hostilités. A travers cette mesure, Erdogan attaque le portefeuille de la confrérie. Chaque année, ces cours privés qui pallient aux insuffisances du système éducatif turc, génèrent plus d’un milliard et demi d’euros de revenu et forme, les cadres de la Turquie nouvelle. Frappée au cœur de son système financier, la riposte de la confrérie a été brutale. Le 17 décembre 2013, plusieurs dizaines de proches du gouvernement sont appréhendés à l’occasion d’un vaste coup de filet  anti-corruption. Dans le sillon de ces arrestations,plusieurs bandes sonores accablantes parviennent  jusqu’aux oreilles du public. Tout d’abord, une conversation entre Erdogan et son fils Bilal. Le premier demande au second de prendre contact d’urgence avec le reste de la fratrie, afin de se débarrasser de liasses de billets compromettantes. D’autres enregistrements révèlent comment le Premier ministre se serait interposé dans un appel d’offre de matériels militaires au bénéfice d’un de ses proches amis, ou la manière dont celui-ci aurait tenté d’influencer la désignation du président de Fenerbahçe, le club phare d’Istanbul. Enfin, l’ex- responsable du groupe médiatique, Habertürk, Fatih Saraç, a gagné un surnom, celui « d’Alo Fatih », depuis qu’une écoute a révélé le zèle avec lequel le magnat s’est empressé sous l’injonction d’Erdogan, d’étouffer la parole de l’opposition au moment des événements de la place Taksim en juin 2013.

La contre-attaque de l’AKP a été immédiate. Une première vague de  mutations a purgé des milliers de magistrats, de policiers, réputés proches du mouvement Gülen. Dans la même foulée, des juges sont dessaisis de leurs dossiers et expédiés aux confins du Caucase.  Pêle-mêle, Tayyip Erdogan dénonce une « structure parallèle » à la solde d’un « pays du sud » (comprendre Israël), et menace d’expulser l’ambassadeur des Etats-Unis jugé trop favorable à la confrérie. De façon plus surprenante, il truffe ses allocutions d’allusions à l’ananas, fruit censé prouver, à l’image de la banane, la nature affairiste du mouvement Gülen. La confrérie et l’AKP sont pris dans une course de vitesse. La première doit déballer au grand jour le maximum d’affaires avant que le gouvernement n’ait le temps de purger l’appareil d’Etat de ces membres infiltrés. Pour enrayer les ravages dévastateurs des écoutes, Erdogan s’est brusquement transformé en chantre vibrant du respect de la vie privée. Dorénavant, une loi autorise le retrait immédiat de tout enregistrement contraire au respect de l’intimité. On l’aura compris, le Premier Ministre turc n’est pas à une contradiction près.L’utilisation d’écoutes n’a pas gêné l’AKP lorsqu’il s’est agi d’abattre l’establishment laïc. Or, ce procédé est devenu incontrôlable et a fini par se retourner contre ces instigateurs. Toutefois, ces écoutes ont eu un effet positif. Elles ont permis aux journaux turcs de trouver une nouvelle icône en la personne d’un ex-directeur des douanes d’Istanbul. Les écoutes ont démontré que le valeureux fonctionnaire a préféré résister aux avances alléchantes d’hommes d’affaires proches de l’AKP, quitte à récolter une promotion dans le Sud-Est de l’Anatolie…

*Photo :  Jodi Hilton/PACIFIC PRESS/SIPA .00680528_000007.

Gouvernement Valls : resserré ou remanié?

177
valls ayrault pinel hamon

valls ayrault pinel hamon

16 ministres, huit femmes et huit hommes (curieusement, la loi de la parité ignore l’idéologie du genre, c’est bien connu : le quota essentialise à tout va !), on se croirait revenu aux premiers temps de la Sarkozye. À l’époque où l’on ne nous promettait pas le changement pour maintenant mais une France d’après avec zéro SDF volontaire et un taux de chômage ridicule. Engagés dans un big bang institutionnel, Sarkozy et Fillon divisèrent Bercy en deux grands pôles, l’Economie et la relance d’un côté, les Comptes publics de l’autre : voilà donc Arnaud Montebourg grimé en Christine Lagarde et Michel Sapin dans les pas d’Eric Woerth. Moscovici parti vers un douillet bureau bruxellois plus clément que les électeurs de Valentigney, on attend avec impatience les premiers tiraillements entre cigale et fourmi de Bercy, qui régaleront experts et téléspectateurs de BFM-Business…

En fait de révolution culturelle, on entrevoit à peine quelques ajustements. Najat Vallaud-Belkacem complète sa panoplie cosmétique avec la jeunesse, le sport et la Ville (bref, tout ce qui bouge et court après un ballon en rêvant du dernier Ipod) en sus du droit des femmes. Trois attributions qui doivent mobiliser au total 25 euros de budget annuel…

Sa piètre performance médiatique le soir du premier tour des municipales lui a peut-être coûté le porte-parolat du gouvernement, confié au grognard de la Hollandie et ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll. Une ministre qui met la percée du FN sur le dos de Sarkozy et s’enfonce dans le déni, cela faisait un peu désordre à la veille d’une rouste électorale monumentale.

Comme on ne pouvait décemment pas la nommer ministre des potiches ou de cassoulet, la radicale de gauche Sylvia Pinel, bête noire des auto-entrepreneurs, finit première au concours de circonstances : alors qu’on la disait sur le départ, la mise en examen de son mentor Jean-Michel Baylet lui fait obtenir le maroquin du Logement afin de remplir le quota radical du gouvernement – Valls se réclame tant de Clemenceau qu’il eût été ballot de l’oublier. Comme le dit le croustillant Emmanuel Lechypre sur BFM, il n’y a plus rien d’important dans l’agenda du ministère du Logement depuis l’adoption de la loi Duflot (sous-entendu : sans quoi on l’aurait confié à quelqu’un d’autre !)

Peu de nouvelles nominations, en dehors de ces symboles. Ségolène Royal signe son grand retour à l’Ecologie et promet d’exceller dans les exercices d’équilibrisme auxquels elle nous habitué en 2007, écartelée entre l’alter-mondialisme éolien d’un José Bové et l’industrialisme sauce Chevènement. Cela promet de savoureux arbitrages.

La valse à deux temps entre les ministres du gouvernement Ayrault, presque tous reconduits dans le cabinet Valls, il me rappelle le film Que les gros salaires lèvent le doigt ! Jean Poiret y joue un grand patron invitant ses employés en week-end pour dégraisser une bonne partie de son personnel, les virés étant choisis grâce au jeu des chaises musicales. Même arbitraire pour le gouvernement Valls, qui nomme Benoît Hamon à l’Education nationale – je me souviens d’ailleurs d’un numéro inénarrable de l’émission « J’aimerais vous y voir » sur LCP où l’ancien leader de la gauche du PS rivalisait de compassion avec un malheureux prof de banlieue malmené par ses élèves, victimes de racisme, forcément victimes pour devenir les bourreaux de leur maître degôche… L’ancien ministre du Budget Cazeneuve, recasé à l’Intérieur, pourra constater par lui-même les effets de la baisse de la dépense publique sur l’efficacité des forces de police.

À peu de choses près, on prend les mêmes et on recommence. Le Drian à la Défense, Taubira reconduite à la Justice (les casseroles, c’est un peu comme le bonheur selon Prévert, elles se reconnaissent au bruit qu’elles font en partant…) pour rassurer l’électeur oberkampfien effrayé par la défection des Verts, Filippetti à la Culture (avec Marc, nous ne voyons qu’une explication à son maintien : Patrick Mennucci a dû se mettre au vert pour se remettre de sa dégelée marseillaise), Fabius au quai d’Orsay (sans commentaire, les événements d’Ukraine et de Syrie en disent déjà assez…), etc.

Il semblerait que les Verts aient vraiment eu tort de ne pas être de l’aventure. Non que François de Rugy ou Jean-Vincent Placé se seraient volontiers vendus pour un plat de lentilles vertes, mais Manuel Valls a si bien manié l’art du recyclage qu’il y a gagné ses galons d’écolo-socialiste. Au pays des interchangeables, l’inertie est reine…

 *Photo : WITT/SIPA. 00640163_000005.

Sri Lanka : le blues des bourreaux sans travail

3

On reconnaît les grandes démocraties à ce qu’elles emploient encore des bourreaux. C’est le cas, entre autres, des États-Unis, de l’Iran, de la Corée du Nord, et du Japon (où les habitants, en plus, mangent du poisson cru). Le bourreau est un fonctionnaire chargé de toutes sortes d’opérations anatomiques ayant pour finalité d’ôter la vie : trancher la tête à la hache, actionner la mécanique de précision de la guillotine (qualité française !), injecter des solutions létales – avec la gravité d’un carabin – dans les veines des condamnés, ou encore pendre, électrocuter, garrotter, noyer, pulvériser, disperser, anéantir, fusiller… suivant les latitudes, les longitudes, les religions, le climat et les états d’esprit.

Il y eut longtemps des bourreaux en France. On se transmettait la charge de père en fils. Le dernier des exécuteurs des basses œuvres se nommait Marcel Chevalier. Ce qui l’obligeait à dire régulièrement : « Non, je ne suis pas apparenté à Maurice. » C’était épuisant. Typographe de formation, la tête sur les épaules, il décide vite d’embrasser la carrière de bourreau, d’abord en qualité d’exécuteur adjoint – puis en tant que guillotineur de plein exercice. Mais après l’abolition de la peine de mort, en 1981, il mourut d’ennui.

Au Sri Lanka – qui est une île en forme de larme connue pour ses tortues en voie de disparition et la pratique de langues exotiques telles que le cingalais ou le tamoul – le recrutement des bourreaux est un problème de premier plan. « Un bourreau, nouvellement embauché, a pris ses jambes à son cou à la vue du gibet dont il était responsable » apprend-on dans la presse locale. « Depuis il n’est pas revenu au travail. Je pense qu’il va nous falloir chercher un nouveau bourreau » a déclaré le responsable des prisons sri-lankaises. On apprend, à cette occasion, que les deux précédents bourreaux ont démissionné après de multiples absences pour causes de maladies.

Pourtant, un bourreau sri lankais a peu de chance d’exécuter qui que ce soit. La dernière pendaison remonte à 1976. Depuis, nous apprend la presse locale, on charge plutôt le bourreau de « petites tâches administratives ». L’administration, dans toute la beauté kafkaïenne de son organisation, cherche donc à transformer des bourreaux en bourreaux de travail. Mais, avec des fonctionnaires, le chemin sera long…

 

Front de gauche : lunettes rouges et canne blanche

120
municipales fn immigration gauche

municipales fn immigration gauche

Illisible ??? Est-ce la pratique intensive du communisme qui rend aveugle ? Ou l’emploi d’une grille de lecture découpée dans le numéro d’octobre 1972 de Pif Gadget, entre Corine et Jeannot et Nestor le prisonnier ? Ou le syndrome des deux cerveaux gauches que l’on observe chez les intellectuels trop longtemps exposés aux ravages de l’antiracisme et qui se traduit par une perte de lucidité et une atrophie du bon sens ? Ou encore une candeur idéaliste touchante qui handicape l’observateur trop politisé, (car on n’est jamais trop honnête mais on peut être trop politisé, on peut l’être jusqu’à la cécité, jusqu’au meurtre de masse), dans sa lecture de l’époque, de son histoire récente, de sa démographie et de sa sociologie ?

L’article de mon ami Jérôme Leroy me laisse perplexe. Son exemplaire de la carte électorale semble sorti d’une photocopieuse défaillante, il y manque un élément que les Identitaires tiennent pour essentiel et que les militants de la discrimination positive passent leur temps à surligner de feutres fluorescents : la nature changeante du peuple au fil de la contre-colonisation. Le texte de notre camarade pourrait être le corrigé, avec un style certain, d’un devoir sur table donné par un professeur de Sciences po qui pratiquerait une pédagogie sans détour pour former ses élèves au journalisme de gauche un peu bas du front : Vous commenterez les résultats de l’élection municipale à l’échelle nationale avec le souci de maintenir bien à leur place les œillères de votre lecteur et de le conforter dans sa vision du peuple uni et indivisible face à son seul ennemi : le patronat et sa marionnette, le libéral Bruxellois. Vous tenterez de le convaincre qu’il ne voit pas ce qui lui crève les yeux dans ses banlieues et le rappellerez à son seul combat, la lutte des classes. Pour ne pas faire le jeu de l’extrême droite, les étudiants de première année éviteront d’employer les termes suivants : zones à forte concentration de Français issus de l’immigration, vote ethnico-religieux, communautarismes, territoires perdus de la République. Les étudiants de deuxième année s’interdiront les euphémismes usés de l’an dernier tels que : quartiers populaires ou difficiles, zones sensibles ou prioritaires, terres d’accueil pour les entrants. Les étudiants en fin de cycle s’appliqueront à attribuer à des fantasmes biens connus des chercheurs les changements en cours et leurs traductions dans les urnes en utilisant des expressions telles que : repli frileux, angoisse face à la crise, réflexe raciste, panique identitaire, phobies en tous genres, montée des populismes, recherche de boucs émissaires. Vous avez quatre heures. Un remarquable exercice de haute voltige au6dessus du réel, un cas d’école dans la façon de tourner autour du melting-pot (je le reconnais, Jérôme, je réponds aussi à d’autres, je charge un peu la barque. un peu).

Mais nous ne sommes pas à « C dans l’air » sur la cinq, entre Pascal Perrineau et Dominique Reynié, pas plus qu’à « 28 minutes » sur Arte entre Caroline Fourest et Eric Fassin, ni sur Canal ni sur France Inter ni dans un de ces médias où un bon contradicteur est un contradicteur absent. Nous sommes à Causeur. Il faut aider notre ami Leroy à retrouver ses lunettes et je vais tâcher de m’y employer.

Mon ami, sauf lorsque tu vois des calculs « politiciens » et des alliances contre-nature dans un « front républicain antirouge », tu préfères laisser ces approches de bas étages aux commentateurs « populistes ». Si le terme « politicien » remplace chez des citoyens toujours plus nombreux celui de « politiques » pour désigner nos élus, ce n’est pas toujours diaboliquement poujadiste. C’est peut être parce que le spectacle d’élus qui n’intriguent plus que pour garder leur place, pour faire gagner leur camp, les consterne. Peut être parce que le vieux front républicain apparaît de plus en plus pour ce qu’il est devenu : une imposture et une entourloupe. Une bouée de sauvetage pour ceux qui ont la trouille de perdre sièges et électeurs, pour des raisons diverses. Je t’en donne une, pas choisie au hasard : le clientélisme communautaire pratiqué par ceux qui souscrivent une assurance élection payée par l’apparition de femmes voilées ou de slogans en arabe sur leurs affiches de colistiers, ou encore par des promesses de mosquée.

Tu vois avec Mélenchon dans les résultats du second tour « une lueur d’espoir », « l’émergence d’une autre gauche », « autre chose que le repoussoir FN pour invalider » la politique sociale libérale du gouvernement. Et les victoires d’Aubervilliers, de Saint-Denis et de Montreuil en seraient le signe, l’annonce, la bonne nouvelle. Si les résultats en Seine-Saint-Denis te redonnent l’espérance, je crains que tes lunettes ne te soient plus d’aucun secours et qu’il te faille des loupes. Ne vois-tu pas que là où il n’y a pas de recours au « repoussoir FN », c’est parce qu’il n’y a pas de listes FN ? C’est parce que dans les territoires en état de remplacement avancé, comme dans un rêve terra-noviste, la présence et la campagne d’un candidat du Front national sont plutôt compliquées et que dans ces enclaves perdues pour la République, on sanctionne le PS comme on peut. Ne vois-tu pas que partout ou le peuple peine à voir dans la mondialisation une chance pour la France et où l’offre politique le permet, les électeurs placent le FN devant le Front de gauche, loin devant ? Et la droite devant la gauche. Ne vois-tu pas que la critique des politiques d’immigration et d’intégration est l’élément qui dans les discours des uns et des autres, fait la différence ? Ne vois-tu pas que le mépris affiché pour les inquiétudes sécuritaires explique une bonne partie des défaites, des débâcles, des déroutes, jusqu’aux disparitions des communismes municipaux et des citadelles de la gauche, de Roubaix à Saint-Ouen et son historique Red Star ? Et je crains que la promotion du premier flic de France (ministre le plus populaire, le seul à évoquer du bout des lèvres ce que nous voyons tous sur les Roms, sur le regroupement familial, sur les gendarmes et sur les voleurs) au rang de chef de l’exécutif ne soit qu’une manœuvre politicienne désespérée et désespérante.

Tu sembles ne rien voir de tout cela. Tu préfères avec Mélenchon, voir le bout du tunnel qui a réduit le PC en quelques décennies à l’état de groupuscule parce qu’à Grenoble, l’extrême gauche écolo a gagné grâce à des professeurs Tournesol qui bossent sur le réchauffement climatique et qui se soucient de la planète que nous allons laisser à nos enfants quand le reste du pays s’inquiète en voyant les enfants que nous allons laisser à la France. La recomposition de la gauche passerait par de la « décroissance soutenable écosocialiste » à usage des bobos de centre-ville ? Où est passé ton marteau ? Et des faucheurs d’OGM t’ont piqué ta faucille ? Je t’ai connu plus productiviste. Et moins mélenchonesquement politicien. Évidemment, tu n’as pas tout perdu. Il doit te rester deux dixièmes à droite et à peine plus à gauche. Tu vois bien que la ligne Buisson fait mauvais genre et qu’elle se porte mal à Bordeaux ou à Neuilly, que la droite molle ou honteuse n’est pas morte avec Villepin et passe encore par Raffarin. Tu constates que les ténors du FN ont perdu leurs paris, parce que les électeurs veulent avant tout un maire, proche, attelé d’abord et surtout à sa tâche, un chien de garde plutôt qu’un cabot, un Robert Ménard plutôt qu’un Gilbert Collard.

Tu n’es pas mûr pour la canne blanche et j’en suis heureux. Je te rassure, je ne vois pas tout non plus. Et je ne comprends pas tout ce que je vois. Trente six milles communes font trente six milles élections et nous n’en ferons pas le tour. Il y a des vents contraires et des particularismes de tous ordres qui font la diversité française. Il y a des musulmans qui se tournent vers la droite parce qu’entre la théorie du genre à l’école et le laxisme au tribunal, ils ne savent plus comment élever leurs enfants. Il y a des vieux riches dans le sud qui votent comme de jeunes pauvres du nord. Il y a même des juifs qui votent FN et des poissons volants. Rien n’est clair mais il y a quand même des choses à voir et des généralités à observer. Tout n’est pas illisible et je n’aimerais pas que mes amis journalistes de gauche, atteints de cécité et de surdité, disparaissent avec ce que les politiques et les politiciens sont en train de faire de leurs idées généreuses, et que tu sois frappé d’obsolescence quand le peuple renverra tout ces guides jouer aux échecs avec Terra nova, Greenpeace, SOS racisme et les lobbys gays. Je veux t’éviter ce naufrage alors réveille-toi, retrouve tes lunettes et reviens dans la course camarade, ta vision du monde est derrière toi.

 

*Photo : kenteegardin.

Hollande : n’en jetez plus, j’ai compris

29
françois hollande gouvernement

françois hollande gouvernement

Lundi soir, après les résultats du second tour des élections municipales de dimanche, François Hollande a adressé un message clair à la nation : « C’est bon, c’est bon, j’avais compris la première fois, ce n’est pas la peine de crier », a-t-il annoncé, l’air grave. Il a ensuite tâché de justifier son bilan politique depuis les élections présidentielles de 2012, en mettant en avant ses grandes réalisations : « Vous savez, j’ai fait intégralement restaurer la façade de la cathédrale de Tulle », a-t-il rappelé avec satisfaction avant de conclure : « après ça, j’étais crevé. Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dormi je crois. À un moment, je me suis réveillé et il y avait plein de gens dans la rue. J’ai pensé que la techno parade avait du succès cette année. »

Qualifiant lui-même les résultats des élections de « mitigés », François Hollande a cependant défendu le bilan de son gouvernement, notamment sur le plan économique : « Nous avons réalisé des économies, relancé l’emploi et la croissance et réduit nos déficits ! » s’est-il exclamé avant de reprendre ses fiches, l’air un peu embarrassé : « ah non, il fallait lire « réduit l’emploi et relancé nos déficits » », et enchaînant sur un ton badin : « enfin bon, on a fait des économies quand même, mais ce n’est pas le tout de faire des économies, il ne faut pas exagérer nos mérites, c’est à la portée du premier gouvernement venu de faire des économies… »

Néanmoins, François Hollande a tenu à répondre aux nombreuses interrogations concernant le sort du désormais ex-Premier ministre Jean-Marc Ayrault : « Je ne vois pas du tout à qui vous faites allusion, j’ai toujours cru que c’était Manuel le chef du gouvernement. » Cependant, François Hollande n’a pas pour autant cherché à minimiser les difficultés économiques de la France, ni à éluder la question des mesures fortes à adopter pour remettre le pays sur les rails. « Nous avons, a-t-il indiqué, essayé toutes sortes de choses. J’ai mis en place le pacte de responsabilité qui ne fait pas vraiment l’unanimité. J’ai proposé le pacte de solidarité, mais cela n’a pas marché non plus, pas plus que le pacte de croissance. J’ai donc décidé, après consultations des membres du gouvernement et des partenaires sociaux, de conclure un pacte avec le Diable, ce qui me semble être la solution la plus simple et la plus raisonnable. » François Hollande a indiqué avoir déjà entamé les négociations avec Belzébuth, prince des enfers, et mis en place un groupe de contact dont la première réunion est fixée le 6 juin, à six heures, afin de discuter des modalités d’un plan de relance au niveau européen, incluant dans un G6 nouvelle formule cinq des six fondateurs originaux de la CEE – « sauf l’Italie, a indiqué François Hollande, parce qu’ils ont volé la coupe du monde à la France et à Zidane » – ceci afin de donner une nouvelle impulsion à la construction européenne et à la CEE. « De toute façon, a tranché François Hollande, le FMI et l’UE n’ont plus d’argent, on a tout filé à l’Ukraine, alors il faut bien trouver l’argent quelque part. »

Interrogé à l’issue de son allocutions sur les contraintes éventuelles que pourrait impliquer un partenariat économique avec Satan, en termes de damnation éternelle et de respect des droits de l’homme, François Hollande s’est voulu rassurant : « C’est toujours plus facile que de négocier avec Vladimir Poutine et puis, vous savez, les Enfers sont une fantastique source de géothermie. Dans l’optique d’une croissance verte et durable, c’est important. »

*Photo : PHILIPPE WOJAZER-POOL/SIPA. 00680534_000006.

Rencontre avec l’ange de Marlène

9
marlene dietrich louis bozon

marlene dietrich louis bozon

Propos recueillis par Patrick Mandon

Sa courtoisie parfaite et naturelle signale à la fois l’excellente éducation et l’attention sincère aux autres. Avec cela, disert sans affectation : Louis Bozon est un homme hautement fréquentable. Il fut l’une des voix les plus chaleureuses de France Inter, et réussit l’exploit de succéder sans faillir à Lucien Jeunesse, animateur historique du « Jeu des 1000 francs », devenu le « Jeu des 1000 euros ». Puis un jour, le hasard le mit en présence de Marlène Dietrich. Ils ne se quittèrent plus. Louis fut le dernier homme, peut-être l’ami le plus intime de ce « monstre sacré », son compagnon idéal. Et l’on songe au mot de Georges Clemenceau à Marguerite Baldensperger, de quarante ans sa cadette : « Donnez-moi la main, je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir. » Pour Causeur, Louis Bozon a bien voulu participer au jeu des souvenirs.

Causeur. Vous avez connu Marlène Dietrich dans l’intimité : comment était-elle alors ?

Louis Bozon. Je l’ai vue encore rayonnante, auréolée de sa gloire, puis progressivement atteinte par les effets de la solitude, de la réclusion volontaire, de l’âge, mais jusqu’au bout intellectuellement et moralement d’une solidité à toute épreuve. À Paris, beaucoup croyaient que nous étions amants, il n’en fut rien : il y avait entre nous deux une trop grande différence d’âge. On pourrait appeler ça une amitié amoureuse. Pensez que je la portais dans mes bras jusqu’à sa baignoire ! Il m’arrivait alors de devenir le spectateur de moi-même : « Bozon, c’est Marlène Dietrich que tu conduis à sa salle de bain, et qui s’abandonne ainsi contre toi ! » Elle a passé les quinze dernières années de sa vie au lit, renonçant au monde, pour ne pas abîmer l’image qu’elle avait laissée derrière elle : une décision pleine de grandeur et de tragique. Heureusement, ses ressources physiologiques lui ont épargné le total délabrement qu’entraîne une si longue réclusion : les inévitables soucis de santé, l’alcool, les somnifères… Quoi qu’il en soit, dans la splendeur comme dans la misère physique, elle préserva sa dignité.[access capability= »lire_inedits »]

Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontrée ?

Un ami comédien, aujourd’hui mort, Sacha Briquet, me dit un jour : « Veux-tu connaître Marlène Dietrich ? » C’est ainsi que je l’ai invitée à dîner dans un restaurant de la rue des Martyrs, où commençait à se presser le Tout-Paris. Je devais la prendre dans le hall de son immeuble, avenue Montaigne. Ne la voyant pas, je montai au quatrième étage. Une dame, habillée d’un manteau de vison, chaussée de ballerines, peinait à fermer sa porte. C’était elle. Je l’avais imaginée de grande taille, ce qu’elle n’était pas. Au restaurant, en compagnie de Sacha Briquet, tout se passa bien, sauf qu’elle n’aima aucun des plats qu’on lui servit : du merveilleux cassoulet, elle dit, avec une mine dégoûtée, s’adressant à moi : « Ce n’est pas du cassoulet, c’est du ragoût de haricots ! J’en faisais à Gabin[1. Jean Gabin, refusant de travailler en France sous l’Occupation, trouva refuge en Amérique. Pour plaire à ce Français timide, viril, ironique, elle lui prépara des plats « du terroir ». Mariés l’un et l’autre, ils se séparèrent en 1948. Marlène mit longtemps à guérir de cette blessure d’amour. Gabin n’en parla jamais, mais il fit porter à son domicile tous les cadeaux qu’elle lui avait offerts.], je vous en ferai ! » Déjà, elle évinçait Sacha Briquet, qui nous avait présentés l’un à l’autre : voilà bien les femmes ! Cette première rencontre s’était passée si simplement que je n’en avais pas été ému plus que cela. Puis Briquet me téléphone : « Je sors d’une conversation avec Marlène, tu lui as tapé dans l’œil, elle veut te revoir ! » Quelque temps après, j’entends sur mon répondeur la voix douce, assez basse, de Marlène : « J’aimerais vous avoir à dîner. » Nous sommes convenus d’une date : « Vous aurez la recette du cassoulet, qui plaisait à Gabin. »

Ce soir-là, je suis entré dans l’appartement. Je me suis immédiatement dirigé vers une enseigne en forme d’avertissement, sur son piano, que je lus à haute voix : « Les comédiens ne sont pas admis dans cet hôtel. » Elle me dit alors que personne avant moi n’avait remarqué cet objet, pourtant placé en évidence[2. Après la mort de Marlène Dietrich, invité par sa fille, Maria Riva, à prendre ce qu’il voulait dans l’appartement, Louis Bozon choisit ce seul objet.]. Nous ne nous sommes pas quittés, jusqu’à sa mort, plus de trente ans après.

Était-elle avare de confidences ?

Avec Marlène, il ne fallait pas poser de question ni, surtout, se montrer indiscret. Elle me dit un jour : « Je n’ai rien fait pour vous jusqu’à présent, je veux vous accorder un entretien. » Un entretien avec Marlène Dietrich, alors qu’elle refusait systématiquement toutes les propositions qui lui parvenaient : j’étais sur un nuage ! Eh bien, ce fut une rude épreuve, qui dura plus d’une année[3. Cet entretien impossible fut à l’origine d’une rupture de plusieurs mois entre Louis et Marlène, rapportée dans le livre Allô mon ange, c’est Marlène !. Dans le même temps, la mère de Louis tomba malade et mourut. Marlène l’appela aussitôt : accablé, il lui confia qu’il s’était mieux occupé d’elle que de sa propre mère. Marlène répondit : « Oui, je sais, on a fait des bêtises… »] ! Elle reprenait mes questions, les tournait différemment, les refusait. Tout devait être écrit à l’avance, elle ne consentait qu’à lire son propre texte maintes fois corrigé.  Elle jouait aussi avec le personnage, avec le « produit » Marlène, fabriqué par d’autres, puis refaçonné par elle-même : à force de le répéter, le mensonge s’imposait comme vérité.

 

Mais elle pouvait fort bien révéler des faits intimes, des sentiments troublants avec un désarmant naturel : « Ah Gabin ! J’adorais me réveiller près de lui ! Nous, les femmes, nous n’aimons pas toujours nous endormir auprès d’un homme… Gary Cooper ? Tout le monde pensait que j’avais couché avec lui, alors qu’il n’a pas voulu ! Il faut dire que cette Mexicaine vulgaire[4. Il s’agit de Lupe Vélez, actrice d’origine mexicaine, dont on dit qu’elle fut passionnément éprise du beau Gary. Elle se suicida en 1944. Avec Gary Cooper, Marlène Dietrich joua dans Cœurs brûlés (Morocco), de Josef von Sternberg, et Désir, de Frank Borzage.] s’asseyait sur ses genoux dès qu’il avait terminé une scène ! Erich Maria Remarque, quand je l’ai rencontré, m’a dit qu’il était impuissant. Je lui ai répondu que ce n’était pas mon problème. »

Dans le fond, elle détestait Hollywood, qu’elle vilipendait volontiers, et qui se vengea en ne lui attribuant pas l’Oscar que, pourtant, elle méritait amplement. Elle n’a été nommée qu’une seule fois, pour son rôle dans Témoin à charge, de Billy Wilder !

Que se passe-t-il après la guerre ?

Au sommet de sa renommée cinématographique, elle avait touché des fortunes. Après la guerre, elle n’avait plus aucune valeur artistique. Elle avait été bien payée pour les concerts qu’elle donnait aux soldats américains, mais enfin, elle avait interrompu sa carrière. Elle est repartie de zéro, elle a reconstruit son personnage, elle s’est progressivement inventé une silhouette, aidée en cela par Jean Louis, l’un des grands couturiers d’Hollywood, qui a dessiné ses deux fameux habits de scène : le sublime manteau, fait avec les plumes de 250 poussins de cygne, et la robe, qu’on disait cousue à même son corps. Elle tenait grâce à une impalpable fermeture éclair[5. Jean Louis (1907-1997), né Jean-Louis Berthault, à Paris, styliste et couturier hollywoodien de grande renommée : il dessina la robe fourreau que porte Rita Hayworth dans Gilda, ainsi que le modèle « charnel », qui ne cachait rien des formes de Marilyn Monroe, à la soirée anniversaire de John Kennedy.]. Elle gagna encore beaucoup d’argent avec son tour de chant  ̶  Frank Sinatra lui en donna l’idée  ̶  qui faisait salle comble dans le monde entier. Elle fut contrainte d’y mettre fin, en 1976, épuisée, après une lourde chute : elle avait alors 74 ans[6. Elle imposa Burt Bacharach, dont elle lança la carrière, comme chef d’orchestre et arrangeur de ce superbe tour de chant, commencé en 1953. Bacharach a modernisé la matière musicale de Dietrich. Il fut son dernier amour. Il la quitta, elle en souffrit. Nous conseillons vivement l’enregistrement Dietrich in Rio, et le DVD An Evening With Marlene Dietrich, l’enregistrement à Londres de son récital.]. Elle a toujours démontré une volonté d’indépendance farouche et un caractère trempé. Ainsi a-t-elle aimé la période de la guerre, parce qu’elle y fut utile, et celle de l’après-guerre, parce qu’elle a monté progressivement son spectacle, qu’elle a choisi son tour de chant. Elle dirigeait tout.

Sur le plan matériel, il semble qu’elle ait été à l’abri jusqu’à la fin…

Oui, mais elle dut « faire attention ». Il faut préciser qu’elle se montra généreuse avec sa fille Maria, et avec les enfants de celle-ci. À Paris, son train de vie n’était vraiment plus celui d’une star. Elle n’y possédait aucun bien immobilier, elle n’était que locataire, avenue Montaigne. Marlène, en outre, refusait de « prostituer »  ̶  un mot qu’elle employait souvent  ̶  son image passée. Elle ne signa donc aucun contrat publicitaire. Parfois, elle me chargeait de vendre un collier, une bague signés Cartier. Il y eut une époque où je ne pouvais plus l’emmener au restaurant ou à l’Opéra, puisqu’elle ne se montrait plus en public. Je me souviens d’un soir où elle m’avait préparé une salade, dans son lit ! Elle ferma sa porte aux célébrités. Elle n’a voulu recevoir ni Michaël Jackson, qui attendait au pied de son immeuble, ni Kirk Douglas, ni même Douglas Fairbanks. Avec Jean-Pierre Aumont, elle prenait la voix d’une bonne espagnole : « La Madame elle est pas là ! » Elle ne supportait pas le voyeurisme : « On ne vient pas me voir, on vient me regarder ! »

Des « caprices » qui révélaient également la complexité de sa personne ?

Elle avait son propre sens de la hiérarchie, qui lui faisait paraître odieuses ou acceptables des choses contradictoires. Maintes fois, elle convia chez elle, quand elle recevait encore, Orson Welles, qui ne vint jamais. Elle ne s’en offusqua pas : « C’est un génie, mon ange. » Un jour, je l’invite dans un établissement de prestige. À peine étions-nous à table qu’elle me dit : « Trop chic pour moi ! » Vient le moment de partir, le personnel lui fait une haie d’honneur, on lui présente le livre d’or, qu’elle refuse de signer : « Qui suis-je pour cela ? » Mais voilà que, dans la rue, nous croisons trois travestis. Ils l’entourent, la complimentent, s’extasient. Que croyez-vous qu’il arrivât ? Elle les a tous embrassés, et a donné un autographe à chacun ! Un autre soir, elle me dit : « À l’Alcazar, il paraît que quelqu’un m’imite. » Nous y allons. Arrive le numéro, emprunté à la scène de sa mort dans le film Agent X27[7. Agent X27, film de Josef von Sternberg (1931).], que je connaissais et que je trouvais remarquable. Marlène n’a pas apprécié du tout : « Ce n’est pas moi ! » Et nous sommes partis. Cela aussi, c’était Marlène. En revanche, la parodie de L’Ange bleu à laquelle se livre Helmut Berger dans Les Damnés, de Visconti, lui plaisait beaucoup. Elle avait appelé Visconti au téléphone, souhaitant rencontrer Berger. Un peu plus tard, le croisant place François Ier le jour de la mort du metteur en scène italien, elle s’étonna. Il répondit : « La famille ne veut pas de moi. »

Vous avez peuplé sa longue retraite, vous l’avez choyée…

J’étais l’homme français qui représentait la sécurité. Elle aimait ma solidité, je la rassurais. Sa fille m’avait prévenu : « Elle se servira de toi, puis elle te jettera. » Eh bien non ! J’ai retrouvé un enregistrement téléphoné, où elle me dit : « Ne m’abandonnez pas, ne m’abandonnez pas ! » J’entends ma voix lui répondre : « Je ne vous abandonne pas, Marlène, je vous aime. »

Quelle sera, selon vous, sa postérité ?

La jeune génération connaît-elle encore ses films ? J’en doute. Il demeure qu’elle a payé son tribut à notre société. Elle s’est engagée contre son pays natal, c’est-à-dire contre les nazis. Il lui fallait du cran. C’est par là qu’elle est entrée dans l’Histoire.[/access]

Allô mon ange, c’est Marlène !, Louis Bozon, Michel Lafon éditeur.

Chiche ?

3

Il y a du bon sens dans la démarche de Jean-François Copé en direction du Président de la République.

Le chef de l’UMP dit vouloir « lui dire quelle est notre vision des choses, nos propositions pour sortir de l’ornière ».

Il a raison parce que la politique du pays ne devrait pas se réduire au plus petit dénominateur commun aux composantes de la majorité présidentielle. Le pays est représenté par le Parlement dans son ensemble.

Pourquoi les députés et les responsables politiques de droite et du centre ne feraient-ils pas publiquement connaître les réformes voulues par Hollande qu’ils sont disposés à soutenir de leurs votes, parce qu’elles sont urgentes?

En disant « Chiche ! » aux annonces de réformes, l’opposition se montrerait l’une des moins bêtes du monde. En répondant « Chiche ! » à la proposition de l‘opposition, en acceptant ce renfort parlementaire circonscrit, le Président de la République se rendrait indépendant de ses ennemis de gauche. Il pourrait se montrer aussi résolu et énergique sur la plan intérieur que dans ses campagnes d’Afrique.

Si cet attelage provisoire sort le pays de l’ornière, les adversaires du système UMPS seront déconsidérés.

Vous trouvez que je rêve, ou que je délire ?