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Contrebandiers sans frontières

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france espagne ue contrebande

« On a tout à remettre à plat: ce qui est en cause, c’est notre idée de la République, notre idée de l’État, notre idée de la nation, notre idée des frontières, notre idée de l’Europe. Si nous ne le faisons pas, l’avenir aura le visage de madame Le Pen« . Le soir du second tour des élections municipales, en tentant d’analyser les résultats, Henri Guaino reprenait un thème qui lui est cher et qu’il avait développé en 2012 pour Nicolas Sarkozy, celui de la frontière: de cette façon, il se projetait déjà dans la campagne pour la prochaine élection européenne. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il annonçait qu’il ne voterait pas pour la liste UMP conduite par Alain Lamassoure, parce que ce dernier « incarne l’Europe dont plus personne ne veut« . Lorsqu’il prône un retour des frontières, Henri Guaino traduit-il le sentiment des électeurs? On a vu en février dernier que les Suisses, en se prononçant en faveur d’une restriction de l’immigration dans leur pays, avaient clairement exprimé le souhait de reprendre le contrôle de leurs frontières. Aussitôt, des experts comme Catherine Wihtol de Wenden étaient montés au créneau  pour nous asséner que « la frontière est une construction d’un autre âge« . Or la frontière est-elle vraiment un concept suranné? À l’époque de la mondialisation, quand la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes s’amplifie, les frontières n’ont-elles pas encore un sens? L’an dernier, Jean-Marc Ayrault avait invité Hubert Védrine, Régis Debray et Pascal Boniface à se poser la question. Car, alors que libéraux et socialistes, pour des raisons différentes, œuvrent depuis des décennies en faveur de la suppression des frontières, force est de constater que la frontière, loin d’avoir disparu, reste bel et bien une réalité géographique.

Sans le vouloir, le gouvernement Ayrault a participé à la persistance des frontières, en leur donnant une nouvelle vitalité. Prenons l’exemple, au Pays basque, de la frontière franco-espagnole qui fut établie en 1659 avec la signature du Traité des Pyrénées. En janvier dernier, à l’initiative du gouvernement français, le prix de toutes les marques de cigarettes augmenta de 20 centimes. Cette hausse, la troisième en quinze mois, a porté le prix du paquet le moins cher à 6,50 euros et il n’en fallait pas davantage pour redynamiser un commerce frontalier que l’on disait, côté espagnol, sur le déclin: les Français franchissent à nouveau la frontière pour venir s’approvisionner en tabac dans la zone commerciale de Behobia, située à Irún. De la même façon, la proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées devrait profiter aux maisons closes qui se situent juste de l’autre côté de la frontière. En fait, Behobia est une parfaite illustration de ce processus de mondialisation qui met en concurrence les territoires, en jouant sur les différences de prix et de législation: vu de la frontière, les lupanars et les clopes 40% moins chères font finalement partie des charmes de l’Espagne. Autre aspect de la mondialisation: Behobia est l’une des zones du Pays basque espagnol où la densité d’immigrés est la plus importante. La proximité de la France, sans doute.

Alors que l’on pensait que la frontière s’effaçait sous l’effet de l’intégration européenne, elle existe toujours dans l’esprit des Français qui la franchissent: il suffit qu’ils passent la Bidassoa pour se sentir en Espagne. Ils se ruent sur les Ventas pour acheter des babioles telles que des castagnettes, des taureaux en peluche, des maillots du Real Madrid ou des poupées en habits de sevillanas. Dans les bars avoisinants, ils commandent une paella valencienne et s’offrent un pichet de sangria. En fait, le commerce offre aux visiteurs en mal d’exotisme une caricature de l’Espagne bien éloignée de la culture locale, qui est celle du Pays basque.

Aujourd’hui, la frontière n’est plus censée séparer les nations: elle est devenue un endroit de transit, pour les personnes comme pour les marchandises. Elle apparaît donc comme l’un de ces non-lieux décrits par l’ethnologue Marc Augé[1. Non lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, 1992.] : ce n’est pas un lieu, au sens anthropologique, qui pourrait se définir comme « identitaire, relationnel et historique« , mais un espace, produit par la « surmodernité« , interchangeable, où l’être humain reste anonyme. Cet espace frontalier est d’abord animé par des flux: les géographes parlent parfois d’interface. Or, comment ne pas penser au Dr. Adder[2. K.W. Jeter, Dr. Adder, Denoël, 1985,], roman de science-fiction extraordinaire où K.W. Jeter nous décrit une interface cauchemardesque:

Au sud, à la périphérie de la masse sombre, se dessinait un mince serpent lumineux.

« L’Interface », annonça le pilote avec un large sourire en tendant le bras. « J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. »

Il avait marché lentement, poussé parfois par la foule, arpentant l’Interface. Au début, il avait été accosté par des dizaines de jeunes, pas inquiétants ceux-là, au contraire du premier, qui lui avaient proposé tout un assortiment de comprimés, capsules et fioles qu’il ne connaissait pas.

Les putains, c’était autre chose. Leurs visages inexpressifs et le regard perçant, artificiel, de leurs macs semblaient l’appeler, attendant qu’il s’approchât comme les autres ou bien passât son chemin. Limmit passait son chemin, éprouvant un malaise grandissant. Des amputées, constatait-il. Il manque quelque chose à presque toutes, on dirait.

Le reste de l’Interface, nota-t-il, étudiant son gestalt, se composait d’innombrables sex-shops et cinés pornos qui, en dehors des dealers et des macs, avaient l’air d’être les seuls commerces de l’avenue; les façades noires des immeubles dispersés le long des trottoirs avalaient les prostituées et leurs clients; un stand isolé, graisseux et obscène, vendait des hamburgers et des tacos, surmonté d’une enseigne au néon qui clignotait, annonçant encore et encore: HARRY’S HOT-MERDE (une plaisanterie, supposa-t-il, quoique peu désireux de vérifier jusqu’à quel point L.A. pouvait être perverti).

Le roman de K.W. Jeter est-il prémonitoire de l’évolution des frontières sous l’effet de la mondialisation? Dans El Diario Vasco, quotidien de Saint-Sébastien, l’interface de Behobia est parfois présentée comme une zone de non-droit où la prostitution et le trafic de drogue se sont développés en marge du commerce légal. Certes, on est loin de Tijuana ou de Ciudad Juárez, ces villes mexicaines qui, situées sur la frontière avec les États-Unis, battent des records de criminalité. Mais l’on devine cette tendance des zones frontalières à se transformer en zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace en décomposition, misérable et marginal, fréquenté par des zonards, où tout ce qui subsiste est un commerce glauque. Un endroit sans repères culturels ni moraux, où l’on vient justement flirter avec les limites. D’ailleurs, alors que nos politiques ne cessent de nous faire la leçon sur les méfaits de l’alcool et du tabac, n’a-t-on pas la sensation délicieuse de s’encanailler lorsqu’on vient acheter moins cher ces produits qui sont si mauvais pour notre santé?

Pendant longtemps, la frontière entre la France et l’Espagne engendra des activités de contrebande, (en basque gauazko lana, c’est-à-dire le « travail de nuit« ). Aujourd’hui, il suffit d’observer le pont piéton qui enjambe la Bidassoa, entre Irún et Hendaye, pour constater que ce phénomène persiste: aux Africains qui entrent clandestinement en France se mêlent parfois des porteurs de sacs-à-dos remplis de cartouches de tabac. C’est un paradoxe: en réalisant le marché unique, l’Union européenne aura réussi à inventer les contrebandiers sans frontières -un peu comme il y a déjà des médecins ou des reporters sans frontières. On a pu penser que les frontières disparaîtraient facilement; elles s’obstinent au contraire à exister. D’ailleurs, Fernand Braudel ne nous a-t-il pas raconté dans L’identité de la France[3. L’identité de la France. Espace et Histoire, Arthaud, 1986.] comment la frontière dessinée en 843 par le traité de Verdun avait survécu jusqu’à servir encore aujourd’hui de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne? Les frontières ont en effet une mémoire. Aujourd’hui, elles survivent en étant des non-lieux, c’est-à-dire des espaces de consommation globalisés et sans identité. En attendant des temps meilleurs.

*Photo : Emilio Morenatti/AP/SIPA. AP21214098_000004.

Plenel, l’arrosé arroseur

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edwy plenel mediapart

De 1982 à 1988, sous le nom de code de « Benêt », Edwy Plenel a été méthodiquement espionné par les grandes oreilles de la République. Sa mise sur écoutes diligentée par la cellule antiterroriste de l’Elysée devait, selon ses commanditaires, permettre d’identifier les sources de ses révélations sur les affaires des Irlandais de Vincennes et du Rainbow Warrior, orchestrées par les services du président Mitterrand[1. Le capitaine Paul Barril, affecté à l’Elysée, avait produit de faux témoins et manipulé une perquisition pour imputer à des indépendantistes irlandais l’attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982. Quant au naufrage du navire de Greenpeace « Rainbow Warrior » le 10 juillet 1985, il fut également commandité par les services officiant à l’Elysée.]

Dix ans plus tard, le journaliste du Monde publiait un pamphlet sur ces écoutes. Les mots volés (Stock, 1997) instruit le procès de la trop monarchique Ve République, coupable de concentrer les pouvoirs entre les mains d’un seul, sur fond de culte du secret.

À l’époque, Plenel pleurait toutes les larmes de son corps sur la tombe de son intimité bafouée. Or, voilà qu’aujourd’hui, grimé en accusateur public, il piétine allègrement la vie privée de ses cibles en divulguant, à l’appui de ses investigations politico-financières, des enregistrements clandestins du majordome de Liliane Bettencourt et de Jérôme Cahuzac ainsi que des retranscriptions des écoutes de Nicolas Sarkozy. Nulle place au doute dans ce système d’accusation où le procureur, pardon le journaliste, instruit exclusivement à charge[2. S’agissant des suspicions de financement occulte de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007, le juge Gentil enquête sur la seule foi d’un document libyen dont Le Monde a reconnu l’inauthenticité.].

Tentons une expérience. Remplaçons, dans sa prose, le mot « pouvoir » par « Plenel » et le mot « journaliste » par « homme politique ». Nous obtenons ce résultat troublant : « Plenel a fâcheusement tendance à revendiquer pour son seul profit à la fois le secret et la transparence : secret de ses actes, transparence des nôtres (…) Aussi arrive-t-il à l’homme politique de faire un cauchemar dans lequel il serait jugé par un tribunal austère dont le procureur, un Vychinski quelconque, brandirait des liasses d’écoutes en lui demandant des comptes sur ce qu’il a dit tel jour, à telle heure, et dont témoigneraient indubitablement les retranscriptions de ses conversations. (…) Sa fâcheuse tendance, par exemple, à confondre police et politique, à avoir de cette dernière une vision manipulatrice où seul l’envers dissimulé des hommes et des partis dit leur vérité, est le penchant naturel d’un monde où, la police prenant le pas sur la politique, fleurissent justement les polices politiques et leurs abus »

En somme, quand Plenel est écouté, c’est un insupportable viol de son intimité, quand c’est lui qui écoute (ou, plus précisément, recèle des écoutes), c’est de l’information. Incohérence ?   Mais non ! Car si les moyens sont les mêmes, les fins sont différentes. Plenel recycle les méthodes employées contre lui au service d’une noble cause, en l’occurrence démasquer les turpitudes des puissants. Et ça change tout  Voilà pourquoi il est admis et même recommandé de faire à Cahuzac et Sarkozy ce que Plenel trouvait intolérable qu’on lui fasse.

« Le secret de police ou « de service » a toujours fait bon ménage avec l’approximation », nous enseignait le patron de Médiapart il y a une quinzaine d’années.  Décidément, Edwy l’investigateur sans peur et sans reproches gagnerait à méditer les vieilles leçons de journalisme du martyr Plenel.

*Photo: BALTEL/SIPA. 00618647_000029

Redécoupage des régions : un retour à l’Ancien régime ?

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regions manuel valls france

Encore un petit effort, et le redécoupage annoncé des régions pourrait finalement rétablir la carte des différentes gabelles telle qu’elle apparaît dans le rapport que Jacques Necker remit à Louis XVI en janvier 1781. Alors que la gauche a l’habitude de faire commencer l’histoire de France en 1792, cela ne manquerait pas de sel. Car, depuis que Manuel Valls a proposé de «réduire de moitié le nombre de régions dans l’Hexagone» d’ici à 2017, on voit fleurir ici ou  des hypothèses de découpage plus ou moins inspirées. Toutes ces cartes éludent la question, pourtant essentielle, des compétences que l’on veut vraiment assigner aux régions. Mais l’exercice du redécoupage, pour qui aime la géographie et l’histoire de notre pays, est réellement passionnant. Slate a notamment publié une carte du géographe Jacques Lévy où l’on voit un Bassin parisien élargi qui ressemble fort à ce pays de grande gabelle, où les habitants devaient acheter une quantité déterminée de sel au prix imposé. Les régions Ouest-Bretagne et Nord correspondraient, quant à elles, aux anciennes provinces franches, qui étaient exemptées de l’obligation de la gabelle tandis que l’on reconnaît à l’Est les contours des pays de salines. En revanche, au sud, la limite des provinces rédimées et des pays de petite gabelle mériterait d’être révisée.

En fait, c’est comme si certains découpages devaient persister à travers les âges. Car les frontières ont de la mémoire. Dans L’identité de la France[1. Fernand Braudel. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.], Fernand Braudel raconte comment la frontière définie en 843 par le Traité de Verdun a traversé les siècles jusqu’à servir encore de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne:

Le trait essentiel du sacro-saint traité de Verdun (août 843) est sans doute d’avoir duré des siècles dans ses stipulations et de s’être consolidé avec la complicité aveugle du temps.

Il y a plus de mille ans, en effet, que le trop vaste Empire de Louis le Débonnaire a été partagé entre ses trois fils : à Louis, la Francie orientale, c’est-à-dire la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale, qui deviendra la première France ; entre les deux, l’impossible Lotharingie revint au fils aîné, Lothaire, qui, prenant le titre impérial, reçut dans son lot les deux capitales – Aix-la-Chapelle au nord, Rome au sud – et, pour les relier, une absurde et interminable bande de territoire, d’environ 200 kilo­mètres de large sur 1500 de long.

Cette extravagance « isthmique » franchissait les Alpes et se prolongeait à travers l’Italie jusqu’au-delà de Bénévent. Les négociateurs du traité, les « experts » comme les désigne Roger Dion, l’avaient dessinée pour maintenir la fiction d’un Empire. Et s’ils avaient accordé à Louis le Germanique Mayence et un morceau de la rive gauche du Rhin – un merveilleux cadeau  – c’était pour qu’il y disposât de vignobles à sa portée !

Toutes ces raisons circonstancielles (en principe précaires) n’expliquent pas, inutile de le dire, la longévité incroyable des clauses de Verdun. Car la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut (bien qu’elle ne les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout). La zone fragile de la Lotharingie, il est vrai, a duré moins d’un siècle ; mais elle a été absorbée, en 936, par la Germanie, bientôt devenue le Saint Empire Romain Germanique, et qui montrait alors une vigueur supérieure à celle des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. C’est donc la frontière « germanique » que la France rencontre sur la ligne des quatre rivières.

Certes, il ne s’agira pas, tant que la monarchie française ne sera pas libre du côté de l’Atlantique et de la Manche – le côté des agressions anglaises – d’une frontière tumultueuse. D’autant qu’elle est englobée, engluée de part et d’autre de son tracé, dans l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules. Mais cela n’empêche pas que la frontière de l’Est ne soit vivante. En dépit des conflits et des guerres, des coups de main, des litiges, des procès incessants entre féodaux — ou à cause de ces incidents —, les populations en place, soumises à ces jeux, n’ignorent rien du tracé de la frontière. Ainsi la Biesme est, à travers l’Argonne, un maigre cours d’eau, dont on ne parle guère qu’à propos des verreries établies sur ses bords. Or l’honneur lui était échu, au traité de Verdun, d’être choisie comme limite sur un bref parcours entre le royaume et l’Empire (alors la part de Lothaire) et d’être ainsi à la limite des diocèses de Verdun et de Châlons-sur-Marne. Les habitants du pays, interrogés en 1288, savent très bien distinguer « ces qui sont par desais le dit ru, qui sont de l’Empire et ces qui sont par delai le dit ru, qui sont du roiaulme de France ». Preuve que la frontière du royaume est bien réelle pour les gens qui la traversent ou qui habitent à son voisinage. Aujourd’hui encore, la Biesme sépare le département de la Marne de celui de la Meuse et, comme à chaque département correspond un diocèse, elle sépare aussi celui de Verdun de celui de Châlons.

Le souvenir du Traité de Verdun s’est donc prolongé jusqu’à nos jours, sans doute parce que les limites politiques qu’il fixait reflétaient des réalités culturelles. Plus de cent vingt experts avaient travaillé pendant un an pour que le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils soit aussi cohérent qu’équitable. Charles accepta la partie occidentale: dans son royaume, que l’on appellera Francia occidentalis et qui était délimité à l’Est par le cours de quatre rivières -l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, on parle le roman. Longtemps, des traces de cette frontière se sont maintenues, même  inconsciemment, dans la culture locale: au début du vingtième siècle, les bateliers du Rhône n’avaient-ils pas conservé l’usage d’appeler «riau» (abréviation de «riaume», c’est-à-dire royaume) la rive occidentale du fleuve, et «empi» (pour «empire») la rive opposée?

Aujourd’hui, il est à craindre que les politiques chargés de redessiner la carte des régions négligent le legs de l’histoire, et notamment la persistance des découpages anciens. Dans Le FigaroJean-Luc Boeuf, expert à l’institut Montaigne, a proposé une carte audacieuse. Hormis une allusion à la Lotharingie, et donc au Traité de Verdun, il n’hésite pas à faire table rase du passé: on ne retrouve guère les régions telles qu’elles furent (mal) dessinées en 1955 et encore moins les références aux grandes provinces historiques.

C’est une construction intellectuelle certes intéressante, mais elle oublie la dimension historique par laquelle, souvent, les habitants s’identifient à leur région. Si l’on excepte la Lotharingie, qui est une appellation plutôt artificielle dans la mesure où l’éphémère royaume de Lothaire ne fut pas français, les noms des régions reflètent ici un positionnement simplement géographique: Le Nord, le Sud-Est, l’Arc méditerranéen, le Centre, l’Atlantique, l’Ouest… Or, lorsque j’étais professeur dans le Loir-et-Cher, j’avais été frappé par le déficit d’identité de la région Centre: comment appelle-t-on ses habitants? Les Centriens? Les Centraux? Les Centristes? Souvent, les habitants eux-mêmes continuaient à utiliser de façon significative le nom des anciennes provinces: Orléanais, Touraine, Berry.

L’identité régionale se construit dans la durée. Il sera difficile de faire disparaître des régions historiques ou ayant une forte identité culturelle, telles que la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, la Corse ou l’Alsace. Imaginons que la Normandie disparaisse dans une grande région Ouest qui s’étendrait de l’estuaire de la Loire à celui de la Seine: un habitant de Caen n’aurait-il pas du mal à accepter Nantes comme capitale, d’autant plus qu’aucun axe, autoroutier ou ferroviaire, ne relie directement ces deux villes? Cela pose la question de la taille des régions: trop grandes, elles diluent une fois de plus les particularismes locaux et les habitants risquent de ne pas de s’y reconnaître. D’ailleurs, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas qu’une simplification extrême de la carte des régions est vouée à l’échec?

S’il ne tient pas compte de l’histoire et des sentiments d’appartenance des habitants, un nouveau découpage risque donc d’exacerber les susceptibilités locales: les Français, qui ne cessent de manifester leur attachement à une identité et à des racines, auraient une fois de plus l’impression d’être méprisés par des technocrates. On ne peut pas les réduire, en effet, à de simples usagers d’un territoire, comme s’ils étaient acculturés et amnésiques, et juste bons de surcroît à payer des impôts… Les impôts; la gabelle: on y revient.

 

*Image : wikimedia. 

Crimée : quand l’Occident réagit, enfin

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Il fallait s’y attendre. Dans la guerre larvée qui sévit en Ukraine, et contrairement à ce que laissent entendre les mauvais esprits, l’Occident ne reste pas inerte et a su ouvrir un nouveau front là où le cauchemar a commencé : en Crimée. Devant l’arrogance sans nom d’un peuple qui s’est jeté dans les bras de l’ogre Poutine et a tourné le dos à un avenir européen radieux, le monde libre a frappé pratiquement sans sommation les trois villes les plus importantes de la péninsule : Yalta, Sébastopol et Simféropol, la capitale. On se doute que la propagande russe les transformera en cités martyres car même lors des bombardements de Belgrade pendant la guerre du Kosovo, l’Ouest n’avait osé aller aussi loin.

En effet, c’est avec horreur que les habitants ont découvert le vendredi 4 avril au matin que le McDonald’s de chacune de ces villes a été fermé sans autre forme de procès. Personne n’est dupe du motif officiel invoqué : McDo Ukraine aurait simplement répondu à un possible embargo sur le gaz russe par un autre embargo, celui sur la mayonnaise, le ketchup et les oignons crus, mettant de fait au chômage technique les trois restaurants. Mais le vrai but de guerre évidemment est ailleurs : d’après tous les observateurs, c’est une fermeture définitive qui a été décidée. Effondrés, les employés ont néanmoins été traités de manière humaine, comme savent le faire des vainqueurs magnanimes : ceux qui décideront de partir travailler en Ukraine auront le droit à un logement payé pendant trois mois.

Il n’en demeure pas moins que la population va souffrir. Fermer un McDo, c’est toujours d’une manière ou d’une autre faire reculer la civilisation et les autorités craignent désormais une épidémie de suicides chez les cardiologues et autres diabétologues criméens. Mais c’est le prix à payer et on finira un jour ou l’autre par remercier McDo qui, en ce centenaire de la guerre de 14, aura peut-être évité une affreuse répétition par cette décision courageuse.

L’Etat de droit, un scandale d’Etat?

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thierry herzog ecoute

Maintenant que, de l’article retentissant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Monde à la « Lettre aux Français » de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro, l’ensemble des données à la fois judiciaires et médiatiques ont été posées sur la table démocratique dans l’affaire des écoutes de l’ancien président de la République, on y voit plus clair.

On sait qu’une information a été ouverte par le parquet de Paris au regard de présomptions d’un financement libyen pour la campagne présidentielle de 2007 après que Nicolas Sarkozy a porté plainte lui-même, pour faux, usage de faux et recel, contre Mediapart qui avait évoqué l’existence de certains documents.

Des écoutes judiciaires de l’ancien président de la République ont été ordonnées par deux magistrats instructeurs à partir du mois de septembre 2013. Il a été constaté que Nicolas Sarkozy et son avocat, Me Thierry Herzog, certains de cette inquisition téléphonique, se sont munis, à l’initiative du second, de portables acquis sous la fausse identité de Paul Bismuth.

Si le conseil n’a jamais été écouté, les échanges retranscrits avec son client ont établi qu’un haut magistrat de la Cour de cassation, contre la promesse de l’obtention d’un poste à Monaco, a communiqué des renseignements et fourni des précisions sur la possible issue d’une demande de restitution des agendas présidentiels saisis dans le dossier Bettencourt. Ce qui a justifié l’ouverture d’une nouvelle instruction pour violation du secret de l’instruction et trafic d’influence.[access capability= »lire_inedits »]

À cet énoncé procédural, qui ne s’est pas traduit pour l’instant par des mises en examen, on a le droit de se demander pourquoi, durant plusieurs jours, un tel cataclysme s’est produit. Risque de coup d’État ? Atteinte grave à la République ? Inégalité scandaleuse entre des justiciables ? Tortures physiques et psychologiques ?

Non, seulement l’État de droit, qui est venu se rappeler depuis le mois de mai 2012 au bon souvenir d’une société qui l’avait oublié, et pour cause, puisque durant cinq ans il avait été foulé aux pieds sans que quiconque, au sein de la majorité d’alors, ne s’en émeuve. L’actuel bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris n’avait-il pas qualifié d’« exceptionnel » le bilan judiciaire de Nicolas Sarkozy !

La fronde menée par le noyau talentueux et médiatiquement reconnu de grands avocats pénalistes, la solidarité amicale pour leur confrère Me Herzog, le corporatisme massif d’une profession qu’on n’a même pas le droit de toucher du bout de la procédure ont laissé croire, un temps, que le secret professionnel des avocats devait être absolu et qu’une ignominie avait été perpétrée parce qu’on avait osé le faire céder face à l’évidence d’infractions.

D’autres avocats, heureusement, ont su apporter une contradiction vigoureuse à cette autarcie plus de confort que d’exigence, et ont démontré que la belle fonction de défendre n’avait pas vocation à couvrir les turpitudes même influencées par un ancien président.

Pour qu’on mesure bien le poids du barreau, qui est trop souvent auréolé par la seule abstraction de sa mission plus que par la qualité et l’intégrité de  ses membres, il est symptomatique que, les choses rétablies dans leur vérité et la normalité du processus judiciaire admise, on n’en ait pas moins continué à débattre sur un durcissement de la protection du secret professionnel de l’avocat. Alors qu’il est déjà comme un étau qui met quasiment le conseil à l’abri. Aussi bien Me Leclerc que Me Mignard, pourtant antagonistes sur l’appréciation du secret professionnel allégué par Me Herzog, vont dans ce sens. Et André Vallini, lors d’une émission, a cru bon d’évoquer le besoin de nouvelles dispositions qu’il proposerait avec Philippe Houillon – Georges Fenech, qui saute sur n’importe quelle piste, leur emboîtant évidemment le pas. Moralité : quand on a été obligé par justice de toucher au barreau, il faut le rendre encore plus intouchable !

Il faut encore, contre l’inculture judiciaire et la partialité politique, souligner que les écoutes d’un ancien président ne sont pas une tare mais le signe d’une bonne santé républicaine et qu’un ministre de la Justice informé par ses services sur le cours de certains dossiers est dans son rôle  dès lors que l’indépendance concrète des magistrats est garantie. Ce qui n’a été dénié par personne depuis le mois de mai 2012 et ce que la droite sarkozyste ne pourrait discuter, sauf à oublier ses propres errements.

Il serait trop commode de ne pas pourfendre, lors de cette interminable controverse, les ravages opérés dans l’esprit public et la perception judiciaire par le tristement fameux « mur des cons » qui a instillé un poison durable dans la considération due aux magistrats. Alors que les juges d’instruction en charge de ces dossiers sont compétents, discrets et, selon moi, impartiaux, cette incroyable et désolante pantalonnade ne cesse pas de rejaillir sur la magistrature qui a beau faire : son objectivité non seulement n’est plus présumée, mais niée par principe.

Étrange conséquence, aussi, pour une démocratie que le président de la République souhaitait voir rassemblée : dans tous les débats qui sont au cœur de notre vie civique et de notre éthique collective, j’ai l’impression qu’on ne sait plus que focaliser sur les doigts qui montrent la lune, et plus du tout sur celle-ci. En témoignent les innombrables dénonciations (notamment dans Causeur !) non seulement de la publication d’extraits procéduraux dans les médias – ce qui en effet est intolérable – mais même de compte rendus fiables et de qualité sur l’évolution de certaines affaires sensibles. J’entends bien que ces transgressions, qui pourraient et devraient d’ailleurs être réprimées, offusquent légitimement le citoyen, mais je ne parviens pas à comprendre les ressorts de l’arbitrage citoyen en l’occurrence. Les infractions, les délits sont relégués au second plan comme si leur dévoilement médiatique leur faisait perdre nocivité et  dangerosité.

Pour ma part, tout en affirmant la nécessité de poursuites à l’encontre de ceux qui battraient en brèche leur obligation de secret, s’il me fallait choisir, je préférerais une démocratie même imparfaite avec des médias audacieux qu’une démocratie amputée avec des médias frileux.

Il n’est pas encore venu, le temps où on traitera banalement les affaires des « grands ».[/access]

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA.AP21538018_000007

Au secours, les cathos investissent un lycée catho!

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lycee gerson ivg hamon

« Dérives intégristes au lycée catholique Gerson », a titré la presse ces derniers jours. Les faits ? Une association hostile à l’avortement (Alliance Vita) a qualifié l’IVG d’ « homicide » pendant un cours de catéchisme, dans un lycée privé. Ce qui, soit en passant, n’est pas une position intégriste, mais celle de l’Eglise depuis toujours.

À la suite de quoi la mairie de Paris s’est fendue d’un communiqué indigné où elle en appelle à la « neutralité de l’éducation scolaire ». Benoît Hamon, bien sûr, a diligenté une enquête.

Cette polémique a éclaté à la veille du vote au Sénat de la loi sur l’égalité femme-homme de Najat Vallaud-Belkacem, avouez que ça tombe bien. On va pouvoir encore une fois brandir l’épouvantail obscurantiste (incarné par l’Opus Dei, accusée d’avoir noyauté le lycée Gerson) pour mieux légitimer une loi qui comporte un volet se proposant de « banaliser l’avortement » (en supprimant notamment la clause de détresse), au motif que celui-ci serait en France, près de quarante ans après sa légalisation, menacé.

« L’IVG est un acte relativement courant dans la vie des femmes, puisqu’un tiers le fera dans sa vie, Pourtant le droit à l’avortement est encore perçu comme à part. Nous voulons en faire un droit à part entière et un acte comme les autres. »  déclarait ainsi Mme Bousquet « auteure » du rapport sur l’IVG remis à la ministre en novembre dernier. On pouvait y lire que l’accès à l’avortement était un véritable parcours de la combattante en France, et qu’il fallait urgemment contribuer à banaliser un acte encore perçu comme problématique. On ne peut que s’étonner de ce combat d’arrière-garde quand on sait que le nombre d’avortements en France se maintient à 200 000 par an depuis trente-huit ans, alors que les progrès de la contraception ont été immenses.

Mais les chiffres n’ont aucune importance pour les néo-féministes, pour qui tout est affaire de « domination symbolique». La légalisation de l’avortement, qui n’était qu’une concession faite au réel, a été idéologisée comme la revendication d’un droit absolu des femmes. Ainsi pouvait-on lire sur le blog de NVB en janvier 2013 « IVG : 37 ans après la loi Veil, mener la bataille idéologique pour garantir ce droit ».

Pourtant l’avortement n’est ni une bataille idéologique, ni un droit. Il suffit de relire le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale en 1974 pour s’en convaincre, il n’y est pas fait référence une seule fois au mot « droit », mais à la nécessité de répondre à un enjeu de santé publique, celui de la mise en danger de la vie de milliers de femmes par des avortements clandestins pratiqués dans des circonstances épouvantables. « C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. », déclarait Simone Veil à la tribune. Elle ajoutait « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. ».

D’ailleurs, la première phrase de la loi Veil ne laisse guère de place au doute : « La loi garantit le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. », l’avortement étant précisé n’être que l’exception circonstanciée à ce principe fondamental.

Le problème des questions bioéthiques (que ce soit l’avortement, mais aussi l’euthanasie ou la filiation), est qu’il est impossible d’avoir une position cohérente sans adopter une position radicale. La position libertaire et la position religieuse sont les deux seules cohérentes sur la question. Mais elles sont dénuées de tout principe de réalité. La vision de Simone Veil, qui est celle du bon sens, était de lâcher du lest sur la cohérence idéologique pour en gagner sur l’efficacité politique en mettant en place un fragile compromis entre les droits de la femme et ceux de l’enfant à naître. Ce « moindre mal » est insupportable à nos ayatollettes qui voudraient que le droit vienne toujours célébrer une avancée ou interdire le règne des ténèbres.

La vision triomphaliste de l’avortement (avortement : un droit, mon choix, notre liberté proclament les affichent du Planning Familial) est contraire au bon sens. Personnellement je ne connais aucune femme qui ait vécu son IVG comme un « acte comme les autres ». Par contre j’en connais beaucoup pour qui sa banalisation est devenue une pression sociale,  et à qui on reproche leurs grossesses prématurées ou leurs familles nombreuses comme autant de « trahisons » à la sainte cause de la femme libérée.

Dans son premier discours de candidat en 2007, Sarkozy en appelait, entre des références à Zola et Victor Hugo, à la loi Veil qui « avait sauvé la vie de milliers de femmes » : il y avait eu des tonnerres d’applaudissements dans la salle. 7 ans après, le peuple de droite, radicalisé par des revendications sociétales provocatrices n’applaudirait plus à ce qui restait une avancée raisonnable.

 

À qui la faute ?

 

Surveillance de la NSA: Rien de personnel!

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S’il est un moment où nos princes se seront tous retrouvés nus, c’est bien l’été 2013, quand Edward Snowden a révélé que la NSA interceptait quotidiennement plus de 16 millions de télécommunications en Allemagne. La ziggourat de Berlin n’a eu de cesse de minimiser le phénomène, déclarant qu’elle faisait entièrement confiance aux Américains « qui ont tout de même libéré l’Allemagne » – sans préciser cependant si elle avait à l’esprit la libération de 1945 ou celle de 1989. Son ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, clama que la sécurité était « un super-droit fondamental au moins aussi important que la liberté » ; et le ministre de la Chancellerie, Ronald Pofalla, affirma que la NSA lui avait assuré « avoir toujours respecté le droit allemand sur le sol allemand » (sur le sol, peut-être, mais apparemment pas dans l’espace), avant d’informer le Bundestag que « l’affaire était classée ».[access capability= »lire_inedits »]

Dès l’automne, cependant, et après que des journalistes de Der Spiegel eurent découvert dans les documents diffusés par Snowden que les Américains avaient placé le téléphone de la Chancelière sur écoute, tout ce beau monde a dû manger son chapeau (tyrolien, évidemment). On ne pouvait plus dire que « l’affaire était classée » ; et la Chancelière offusquée finit par appeler le Président américain – de son téléphone écouté sans doute.

Comment Angela Merkel, qui avait accueilli avec indifférence la nouvelle que des millions de ses concitoyens étaient espionnés par une puissance amie, a-t-elle pu manifester son indignation en apprenant qu’elle avait elle-même été placée sur écoute ? Comment nos princes peuvent-ils penser que ce qui s’applique désormais à tous pourrait ne pas s’appliquer à eux ? Cela tient à leur incompréhension de la vraie nature de la cyber-guerre. Pour eux, elle n’est jamais qu’un simple affrontement entre systèmes informatisés et automatisés, par machines et logiciels interposés. Elle est pourtant bien plus que cela.

Pour bien comprendre ce qu’il en est, il faut se rappeler que « cyber » nous vient du mot « cybernétique », du grec kubernêtikê qui signifie l’« art de gouverner ». En 1948, le mathématicien Norbert Wiener avait défini la cybernétique comme l’étude du contrôle et de la communication,  dans les machines comme chez les êtres vivants. Science des systèmes complexes, la cybernétique s’intéresse moins à leurs composantes qu’à leurs interactions. Ce qu’elle prend en compte, ce n’est pas la nature ou l’identité des différents éléments, mais leur comportement global.

En conséquence, la vérité n’est plus ce qui peut être prouvé mais, comme l’expliquait Michel Savage, ce qui est pertinent, c’est-à-dire ce qui fonctionne et remplit son rôle indépendamment de tout rapport à la vérité. Ainsi, si je surveille mon poids, que m’importe que ma balance soit faussée, qu’elle ne dise pas vrai, tant qu’elle me donne, jour après jour, le même poids de référence.  C’est sur cette base qu’opèrent les systèmes de surveillance par caméras en circuit fermé, dont les logiciels sophistiqués ne cherchent pas à repérer dans la foule quelqu’un en particulier comme un individu identifié et fiché, mais à y détecter un comportement hors norme : par exemple quelqu’un qui court quand tout le monde flâne, ou quelqu’un qui s’attarde quand tout le monde se presse.

On ne s’étonnera pas, après cela, que les « grandes oreilles », la NSA en tête, passent le plus clair (ou devrais-je dire le plus obscur) de leur temps, à écouter et à observer urbi et orbi, en vision et en écoute périphériques, cherchant à établir des relations entre une multitude d’éléments observés sans qu’au départ leur attention ait nécessairement été retenue par un faciès particulier, une voix familière ou un nom suspect.

Ce glissement d’une pensée scientifique fondée sur la recherche de la vérité par la preuve objective à une pensée systémique fondée sur la pertinence comportementale et relationnelle a mis ou remis au goût du jour l’adage : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ». Pendant la guerre de Cent ans, les Français et Anglais combattaient un ennemi ;  de même les communistes et les fascistes en Espagne. Pour les puissances cybernétiques, il n’y a pas d’ennemi, mais la menace est partout. Donc tout le monde est un coupable en puissance. Ecoutons la conversation entre Angela Merkel et Barack Obama : elle parle de pratiques inacceptables entre amis. Encouragé par un spin-doctor, il répond: « Mais ma chère, s’il n’y a pas d’ennemis, comment voulez-vous qu’il y ait encore des amis ? » Elle : « Tout de même ! Mon téléphone personnel ! »  Obama, toujours assisté de son souffleur : « Surtout, n’y voyez rien de personnel ! »

Il y a de fait dans la cyber-guerre un basculement qui porte sur la personne : sur l’indivisibilité de l’individu, sur sa spécificité, et plus encore sur la centralité dans l’ordre des choses. La Renaissance avait expulsé Dieu du centre de l’univers pour y placer l’homme, et voilà que celui-ci, devenu individu, est chassé par le système. Dans ces nouvelles coordonnées, le secret et la vie privée, que l’homme avait longtemps tenus pour sacrés, cessent de compter – c’est-à-dire d’être pertinents. Car c’est bien cela, la transparence : non pas la quête de la vérité mais celle de la pertinence. L’impératif de pertinence s’impose même aux princes, contraints d’habiter des palais de verre.

De tout cela, cependant, nos princes entrepreneurs et entreprenants ne semblent guère conscients. Ils passent par des périodes où leurs chevilles gonflent sur leurs pieds d’argile et d’autres où la peur de ne point être reconduits dans leurs fonctions les prend violemment au ventre. Accaparés par leurs objectifs – la croissance économique, l’avancée technologique, le risque zéro, la sécurité, la suprématie –, ils ne voient pas que le système cybernétique qu’ils ont placé au centre de l’univers pour les servir les asservit, faisant d’eux des éléments aussi indifférenciés et remplaçables que le plus humble de leurs sujets. Le pourpre dont ils sont si fiers n’est qu’un cache-misère.

Peut-être qu’un jour, prenant conscience de leur affligeante nudité, ils en viendront à regretter le temps où Dieu trônait encore au centre de l’univers, quand, comme le dit si poétiquement Ishâq Ibn Zubayr, le mathématicien et cosmographe médiéval mis en scène par André Miquel dans ses Entretiens de Bagdad, « la Terre et ses habitants étaient encore au centre de l’infinie tendresse divine ».[/access]

*Photo: markus schreiber/AP/SIPA.AP21485347_000002

Acheter nazi, une honte ou une liberté?

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Vendre des objets nazis aux enchères n’est pas un délit. Et, donc, les acheter non plus. Dans une démocratie et un état de droit se flattant d’être à la hauteur, on pourrait penser que c’est le point crucial, décisif. Apparemment non.

En effet, une partie de la vente aux enchères prévue pour le 26 avril, intitulée « Prises de guerre de la 2ème DB au Berghof le 5 mai 1945 », a été annulée le 14 avril. Elle se serait rapportée notamment à des passeports de Göring et de sa femme, à un coffre en bois d’Adolf Hitler incrusté de croix gammées et à un napperon en dentelle orné d’un aigle (Le Parisien).

Les objets mis en vente provenaient de quatre vendeurs dont un sergent de la compagnie du génie de la 2e DB, âgé de 93 ans aujourd’hui.

Le catalogue de la vente, sous l’égide du commissaire-priseur Nathalie Vermot, énonçait qu’une partie des bénéfices serait reversée à l’Union des déportés d’Auschwitz.

Yves Salmon, l’expert de la vente, s’est étonné de cette annulation alors que le Conseil des ventes volontaires (CVV) avait donné son aval et qu’au mois de novembre 2013, quatre livres pris lors de la même opération à Berchtesgaden avaient été vendus à l’initiative d’un ancien de la 2ème division blindée.

Comment cette interdiction pour le 26 avril a-t-elle été décidée ?

Dès le 11 avril, le CRIF s’était « indigné du commerce » de ces pièces nazies et le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), qui avait jugé la vente « obscène », s’est félicité de l’annulation.

Les associations juives, durant le week-end, ont exigé l’interdiction de la vente et la saisie des objets, car, selon elles, il s’agissait « d’une atteinte à la mémoire des victimes de la barbarie nazie ».

Leur démarche a été appuyée par le ministre de la Culture Aurélie Filippetti. Sous la pression de celle-ci, une réunion de crise a été organisée au CVV, « les gendarmes du marché de l’art ».

Face à une telle situation qui avait pour but de lui faire subir une éprouvante tension, Nathalie Vermot, qui initialement avait résisté à la volonté d’interdiction au nom de la liberté, a cédé et pris les devants alors qu’elle était convoquée par le CVV le 15 avril.

Elle a obtempéré aux injonctions non pas du droit mais de la morale si l’on en croit la ministre qui a salué « une décision nécessaire au regard de l’histoire et de la morale ».

Qu’ai-je donc besoin de me mêler de cela puisqu’apparemment tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes où l’éthique serait évidente, éclatante et la liberté, pourtant étayée sur le droit, infiniment secondaire ? Je mesure le danger intellectuel qu’il y a à ne pas prendre pour vérité acquise et décret incontestable une interdiction résultant de la pression d’associations juives conjuguée avec un soutien ministériel fort.

Pourtant, il me semble que si personne jamais ne s’émeut au prétexte que la cause serait à la fois dérisoire et réglée et qu’elle concerne des amateurs jugés d’emblée scandaleux de souvenirs historiques frappés d’opprobre, un jour on perdra tout sens de la liberté. Au fil du temps, au jour le jour. La morale ou prétendue telle finira par trôner victorieuse sur un champ de ruines – nos libertés fondamentales détruites et surtout la liberté d’action et d’expression.

Au risque de me faire agonir sur ce sujet périlleux, je ne vois pas au nom de quoi les désirs des associations juives, à considérer certes avec attention et respect, devraient être forcément perçus comme des ordres par l’autorité politique. Je ne la qualifie pas idéologiquement parce que je suis persuadé malheureusement que la droite aurait eu la même attitude soumise que la gauche à propos de cette vente aux enchères.

La malfaisance de l’Histoire est une épouvantable réalité au regard de l’Holocauste. Il n’y a que quelques malades qui en discutent l’ampleur et l’horrible singularité. Mais prétendre sans cesse expulser la malfaisance de nos têtes en feignant d’abolir, de mettre entre parenthèses l’Histoire est une absurdité. Qu’on le veuille ou non, Hitler, Göring et leurs objets relèvent d’aujourd’hui parce qu’ils ont existé hier et que leur condamnation sans appel n’interdit pas à qui que ce soit, s’il en a envie, d’acheter des choses reliées à leur environnement.

Dans notre espace démocratique il y a aussi, à force, quelque chose d’insupportable à voir traités les citoyens que nous sommes comme des enfants éduquer et à protéger. Comme s’il nous fallait à tout instant rendre compte de nos paroles, de nos écrits, de nos goûts, de nos plaisirs et même de nos achats, aussi étranges ou surprenants qu’ils puissent apparaître pour le sens commun.

Décidément le fait que des souffrances particulières, aussi légitimes qu’elles soient, fondées sur une mémoire douloureuse et impérieuse, puissent justifier l’annulation d’un droit fondamental, d’une liberté essentielle ne cessera pas de me stupéfier dans notre République. Celle-ci se pique d’universel mais elle est de plus en plus battue en brèche par la domination des corporations du coeur et de la morale.

Acheter nazi, alors, une honte ou une liberté ? Un choix tout simplement qui, licite, n’aurait pas eu à se justifier.

*Photo : Phil Yeomans/ Rex Feat/REX/SIPA. REX40130432_000002.

Prison pas si con

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La prison, non. Privilégions les méthodes alternatives. C’est vrai, la prison coûte trop cher. Il n’y a plus de place. Le condamné se réinsère plus facilement dans la société s’il n’en a pas été  exclu pendant plusieurs années.  Encore faut-il se donner les moyens d’une méthode alternative efficace. Or, le bracelet électronique, très en vogue aux Etats-Unis, a encore montré ces faiblesses. Le Huffington Post décrit dans un article judiciaire comment deux condamnés qui portaient des bracelets électroniques ont pu récidiver, violer et tuer leurs victime, sans être inquiétés le moins du monde.

Ils devaient pointer tous les mois au commissariat, ils avaient pointé. Même un peu en avance.

Deux premières filles disparaissent. Mais on pense encore disparition et pas meurtre. Les meurtriers-violeurs ne sont pas filés.

Aucune obligation de suivre les condamnés dans leur liberté sous condition. Et sûrement pas les moyens aussi.  On ne va pas mettre un homme derrière chaque délinquant ou meurtrier en puissance.  Ce serait un coup à exploser les tarifs d’une prison haut de gammede capitale.

Un  point positif malgré tout.  Grâce aux bracelets, on les a retrouvés, les meurtriers. Mais un peu tard, déjà  cinq meurtres à leur actif et peut-être d’autres pas encore découverts.

Alors, les méthodes alternatives, d’accord. La théorie fonctionne, mais les outils, pas toujours.

 

Affaire Sarkozy : Méfions-nous des Saint-Just!

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dupont moretti avocat

Avocat pénaliste de renom, Me Éric Dupond-Moretti, membre du barreau de Lille, a notamment plaidé dans l’affaire d’Outreau.

 Causeur. Toute la gauche et une bonne partie des médias ont bruyamment salué la divulgation par Mediapart, de retranscriptions des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy. Pourquoi Thierry Herzog et vous-même avez-vous pris la tête de la fronde des avocats. Nos libertés seraient-elles menacées ? Faut-il avoir peur ?

 Éric Dupond-Moretti. Il faut avoir peur, mais cela ne suffit pas : il faut être vigilant ! Nous vivons dans une époque de transparence absolue, que j’appelle la « transperçance », où le secret devient suspect. Pensons par exemple aux émissions de télé-réalité, où il faut étaler par le menu sa filiation, sa sexualité, ses revenus… sous le regard introspectif de millions de téléspectateurs. Et dans le domaine judiciaire, on assiste à une véritable dérive qui concerne tout autant certains juges que certains journalistes.

Voulez-vous dire que c’est le placement sur écoute de Nicolas Sarkozy, et non pas seulement la publicité, est problématique ? On nous a répété sur tous les tons qu’il était parfaitement légal…

 En écoutant Nicolas Sarkozy, on a indirectement écouté son avocat, Thierry Herzog, qui possède un téléphone uniquement dédié à ses communications avec l’ancien président.

Certes, la loi autorise d’écouter un avocat. Mais à la condition qu’on ait préalablement des éléments permettant de penser qu’il a commis une infraction punie d’une certaine peine. Or, en l’occurrence, on écoute Thierry Herzog à un moment où rien ne permet d’établir une infraction. Cette nouvelle jurisprudence est en train de vider de sa substance la loi qui protège le secret des échanges entre un avocat et son client. Or, qu’on le veuille ou non, les avocats ne peuvent pas être des justiciables comme les autres, dès lors qu’ils sont dépositaires du secret professionnel.[access capability= »lire_inedits »]

Comment la mise sur écoute d’un justiciable est-elle encadrée ?

 Un juge peut aujourd’hui placer sur écoute n’importe quel individu suspecté d’une infraction punie de plus de deux ans d’emprisonnement. En dehors de cette clause, il n’existe aucun encadrement légal. Cette procédure extrêmement légère fait que le magistrat agit selon son bon vouloir et permet un certain nombre d’abus. En théorie, l’écoute doit être limitée dans le temps, mais on peut la renouveler ad libitum et l’on ne s’en prive pas ! Dans ces conditions, ne nous étonnons pas qu’il y ait de plus en plus d’écoutes judiciaires.

Soyez clair ! Les écoutes de Nicolas Sarkozy sont-elles abusives ?

 Évidemment ! Sarkozy n’est même pas mis en examen dans l’affaire du financement libyen présumé de sa campagne de 2007, ce qui signifie que les juges n’ont pas d’indices graves et concordants. Le dossier de l’affaire libyenne  ne contient qu’un document brandi par Mediapart qui, selon Le Monde, est un faux. Nicolas Sarkozy ayant d’ailleurs déposé plainte pour faux, les journalistes de Mediapart Arfi, Mauduit et Laske sont témoins assistés dans cette procédure.

Au-delà des questions légales, ces écoutes sont-elles politiquement problématiques ?

 Ne tournons pas autour du pot : écouter pendant des mois le chef de l’opposition, c’est quand même extraordinaire ! La séparation des pouvoirs, ça ne marche pas que dans un sens ! De surcroît, en saisissant les agendas que tenait le président de la République à l’époque où il était encore en exercice et qui, donc, sont théoriquement couverts par l’immunité présidentielle, les juges risquent de tomber sur des informations classées « Secret défense » qui ne les regardent pas. C’est parce que la situation est grave que 5000 avocats de toutes obédiences politiques ont manifesté leur soutien à Thierry Herzog.

Votre confrère Jean-Pierre Mignard n’est pas de votre avis. Fustigeant ce « corporatisme malvenu », il a lancé une contre-pétition…tout en admettant qu’il faudrait sans doute mieux protéger le secret professionnel des avocats

 Ça me bouleverse toujours lorsque des avocats, comme Mes Bourdon et Mignard, cautionnent le travail de juges qui ont violé le secret des relations avocat-client. Je me demande s’ils sont plus socialistes qu’avocats ou plus avocats que socialistes… Moi, je suis de gauche et je soutiens totalement Thierry Herzog car je trouve scandaleux le sort qui lui est réservé. Une sommité comme Henri Leclerc est obligée de demander un entretien au Figaro Magazine, parce qu’à Libé, on ne veut pas avoir l’air de défendre Sarkozy et que cette affaire d’avocat écouté serait un mauvais procès ! Pourquoi ? Parce que Me Herzog serait sarkozyste ?  Dans cette histoire, il y a un petit parfum de délit d’opinion. Car lorsqu’un journaliste est placé en garde à vue pour violation du secret de l’instruction, toute la presse s’émeut, à juste titre d’ailleurs.

Ah bon, pourquoi « à juste titre » ? Les journalistes sont-ils au-dessus des lois ?

  Non, mais ils doivent, comme les avocats bénéficier d’une protection particulière, en l’occurrence, pour les journalistes le secret des sources Avocats et journalistes sont deux piliers essentiels d’une société démocratique.

 En maquillant leur ligne téléphonique au nom de « Paul Bismuth », Sarkozy et Herzog ne se sont-ils pas comportés comme des coupables, voire, comme on l’a dit, comme de petits dealers ?

 C’est plutôt la Justice qui les traque comme des vendeurs de shit ! Ils n’avaient pas d’autre choix pour pouvoir parler librement. Sur les deux documents brandis par Mme Taubira en conférence de presse, dont Le Monde prétend avoir eu connaissance en agrandissant les images, l’avocat général Lagauche et le procureur général Houlette mentionnent les écoutes et leur caractère contestable. Autrement dit, ils savent parfaitement que c’est un bricolage et qu’il sera contesté.

Le tableau que vous dressez est terrifiant. Dois-je avoir peur de la Justice de mon pays ?

 Évidemment ! Casamayor,  un des fondateurs du Syndicat de la magistrature, disait : « La Justice est une erreur millénaire qui veut qu’on ait attribué à une administration le nom d’une vertu. » Quand on a compris ça, on a tout compris. Le problème de la Justice, c’est qu’il n’y a aucune responsabilité du juge.

En somme, le problème n’est pas que la Justice soit aux ordres, mais qu’elle soit totalement indépendante ?

 L’indépendance, c’est d’abord dans la tête ! Elle peut être constitutionnellement garantie, mais il y a la réalité, les comportements… L’institution judiciaire a du mal à se contrôler.  Et le corporatisme fait le reste. Quand l’ancien président de la chambre d’instruction de Douai, qui était censé contrôler le travail du juge Burgaud[1.   Fabrice Burgaud est le magistrat qui a instruit l’affaire d’Outreau dans les années 2001-2004, quand il était  juge d’instruction au tribunal de grande instance de Boulogne-sur-Mer. À la suite du  scandale, le Conseil de la magistrature lui a infligé une « réprimande avec inscription au dossier »] , obtient une promotion, on se dit qu’il y a un gros problème. Pour lutter contre ce corporatisme, il faudrait démanteler l’École nationale de la magistrature, car elle « encaste » les futurs magistrats dans cette espèce de groupe singulier et replié sur lui-même qu’est devenue la magistrature.

Selon Edwy Plenel, le pauvre citoyen dispose de deux contre-pouvoirs : la presse et la Justice. Raison pour laquelle on voudrait, selon lui, une Justice soumise et une presse muselée. Mais, aujourd’hui, ces deux contre-pouvoirs – que personne n’a élus – ne sont-ils pas devenus des pouvoirs autonomes et tout-puissants ?


Edwy Plenel m’a ému pendant des années lorsqu’à longueur d’interviews, il nous parlait de sa mise sur écoute à l’époque de François Mitterrand. Mais, aujourd’hui, le même M. Plenel n’hésite pas à diffuser ensuite des enregistrements illégaux qu’un majordome a réalisés dans le dos de Mme Bettencourt. Et ces enregistrements sont d’autant plus illégaux qu’ils comportent des conversations entre Liliane Bettencourt et son avocat, Me Georges Kiejman[2.  Contrairement à la chambre civile de la Cour de cassation, qui les a invalidés, la chambre criminelle a pourtant estimé que ces enregistrements étaient licites.…]
Je n’ai pas envie d’une société dirigée par le gardien du temple qu’est Edwy Plenel. Il me flanque la trouille avec son intégrisme ! J’aimerais bien savoir, moi, ce que MM. Plenel, Arfi et Mauduit peuvent se raconter en privé… dommage que le respect dû à leur intimité me l’interdise ! (Contrairement à la chambre civile de la Cour de cassation, qui les a invalidés, la chambre criminelle a pourtant estimé que ces enregistrements étaient licites)

Plenel est déjà au pouvoir ! Ainsi peut-il aller à la télé et sommer la Justice d’ouvrir telle ou telle enquête : bientôt, il ordonnera lui-même des écoutes !

 M. Plenel a oublié un petit document,  la charte de 1907, qui indique que les journalistes ne doivent pas se comporter comme des flics. Franchement, je préfère Zola défendant Dreyfus à Plenel balançant Cahuzac… Ce n’est pas son boulot ! Il y a des magistrats, au parquet, dont c’est le métier. Écrire au procureur de la République pour demander l’ouverture d’une information, c’est monstrueux ! Il existe une telle proximité entre certains juges et certains pseudo-journalistes devenus procureurs que ces derniers font partie intégrante de la stratégie judiciaire ! Ils sont des collaborateurs de la police et de la Justice, ce qui est à des années-lumière de ce que doit être le journalisme ! Méfions-nous des Saint-Just !

Mais même quand les médias ne prétendent pas dicter leur conduite aux juges, ils divulguent en direct des éléments (à charge) du dossier d’instruction…

 Oui et j’ajoute que, comble de l’ironie, dans les perquisitions menées chez Thierry Herzog,  l’une des justifications évoquées est… la violation du secret de l’instruction ! Or, le lendemain, Nice-Matin bafouait ce secret de l’instruction en rapportant la perquisition qui venait d’avoir lieu. Le champ des possibles auteurs de cette fuite est quand même extrêmement réduit… Il serait donc logique que des policiers ou des juges, perquisitionnent les domiciles de leurs confrères pour trouver l’auteur des violations…

Ne jouez pas les naïfs ! Vous-même, n’avez-vous jamais parlé d’une affaire en cours à des journalistes quand cela pouvait être utile à votre client ?

 Il m’est arrivé, à de très nombreuses reprises, de violer le secret de l’instruction. Mais pas pour bousiller l’honneur d’un homme ! Que font tous les grands moralisateurs médiatiques de la présomption d’innocence ? Quand ces Torquemada se retrouvent devant la Justice, ils en appellent à un principe qu’ils violent allègrement. Ainsi, Plenel, Arfi et Laske essaient d’obtenir l’annulation de leur statut de témoins assistés.

Justement, à partir du moment où aucun tribunal ne condamne un journaliste ou un magistrat pour une fuite, que reste-il du secret de l’instruction, donc de la présomption d’innocence, donc de la Justice elle-même ?

L’œil ne se regarde pas voir….

 Comme disait Lénine, que faire ?

 Je ne veux pas limiter la liberté des journalistes, mais peut-être doivent-ils organiser leur profession en énonçant un certain nombre de règles dans une charte.

Au-delà de la responsabilité des journalistes, certains veulent nous faire entrer dans un monde entièrement transparent. Benoît Hamon a déclaré : « Il n’y a aucun problème à être écouté si l’on n’a rien à cacher. » N’est-ce pas effrayant ?

 Il y a aussi des raisons d’être optimiste. Les Français préfèrent raconter leurs histoires à un Thierry Herzog, qui leur garantit la confidentialité, qu’à un Edwy Plenel qui va tout balancer. Le règne de Plenel et consorts ne peut pas perdurer longtemps, il va y avoir un sursaut. J’étais avec Thierry Herzog ce week-end, et il fallait voir  le nombre de gens qui l’ont arrêté pour le soutenir en disant : « On n’est pas sarkozystes, on est de gauche… Mais on trouve scandaleux que vous ayez été écouté. »

Je ne partage pas votre optimisme. Au nom de la démocratie, un mouvement de fond entend contrôler les « puissants », les empêcher de commettre des turpitudes. Et en même temps, il est vrai que, malgré la nécessaire dimension de secret que recèle le pouvoir, certaines révélations peuvent représenter un progrès démocratique.

 Je ne suis pas d’accord. Quelle différence y a-t-il entre Closer qui diffuse des photos du président de la République qui sort de chez sa copine et Mediapart qui raconte un certain nombre de choses couvertes par le secret professionnel ? Moi, ça m’inspire le même dégoût !

On peut vous rétorquer que, sans des journalistes qui emploient ces méthodes-là, on n’aurait pas su que le ministre du Budget avait un compte en Suisse… 

 Ce n’est pas la révélation du compte en Suisse qui me gêne que la démarche consistant à demander au Procureur de la République d’ouvrir une instruction.

N’empêche, si Mediapart n’avait pas révélé l’existence de ce compte, Cahuzac n’aurait pas été poursuivi…

 Sur les trois « informations » qui ont été livrées par Mediapart concernant Cahuzac, il y en a deux qui sont complètement bidon !

Que les journalistes qui détiennent des informations sur les puissants susceptibles d’intéresser le fonctionnement démocratique fassent leur métier. Mais ils ne doivent pas puiser ces révélations de manière illégale. Il y a des limites à ne pas franchir : la vie privée ou le secret de la correspondance. On ne se rend pas compte du caractère liberticide de certaines méthodes journalistiques !

En somme, vous préférez ne pas savoir que savoir grâce à de telles méthodes ?

 La fin  ne justifie pas tous les moyens.

 Revenons à l’affaire des écoutes Sarkozy. Pour dire les choses clairement, le pouvoir politique instrumentalise-t-il la Justice ?

 Bien sûr, et c’est vieux comme le monde !

Voulez-vous dire que les écoutes auraient pu être ordonnées en haut lieu ?

Ce qui est extrêmement troublant, ce sont les prises de position des juges : l’« appel des 82[3.  En juin 2012, 82 magistrats signent une tribune dans Le Monde où ils dénoncent, à mots à peine couverts, la politique de la droite (2002-2012) en matière de lutte contre la corruption.] » pose un problème en termes de procès équitable. Le « mur des cons », cela vaut bien les « bâtards de Bordeaux » de Thierry Herzog ! Les  juges qui ont eu à intervenir dans les dossiers qui mettent prétendument en cause l’ancien chef de l’État – Thépaut, Daïeff, Tournaire, Gentil –, s’étaient tous exprimés contre lui. C’est quand même stupéfiant !

Donc, le problème n’est pas que le pouvoir instrumentalise les juges mais qu’eux-mêmes aient des opinions politiques ?

 Oui, mais ce n’est même pas l’essentiel. Certains juges rêvent tout simplement d’en découdre avec des personnages importants, ce qui ne peut que servir leur propre notoriété… C’est le fantasme du tableau de chasse. Demain, si François Hollande a des emmerdements, il se retrouvera confronté aux mêmes juges.[/access]

*Photo: Hannah

Contrebandiers sans frontières

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france espagne ue contrebande

france espagne ue contrebande

« On a tout à remettre à plat: ce qui est en cause, c’est notre idée de la République, notre idée de l’État, notre idée de la nation, notre idée des frontières, notre idée de l’Europe. Si nous ne le faisons pas, l’avenir aura le visage de madame Le Pen« . Le soir du second tour des élections municipales, en tentant d’analyser les résultats, Henri Guaino reprenait un thème qui lui est cher et qu’il avait développé en 2012 pour Nicolas Sarkozy, celui de la frontière: de cette façon, il se projetait déjà dans la campagne pour la prochaine élection européenne. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il annonçait qu’il ne voterait pas pour la liste UMP conduite par Alain Lamassoure, parce que ce dernier « incarne l’Europe dont plus personne ne veut« . Lorsqu’il prône un retour des frontières, Henri Guaino traduit-il le sentiment des électeurs? On a vu en février dernier que les Suisses, en se prononçant en faveur d’une restriction de l’immigration dans leur pays, avaient clairement exprimé le souhait de reprendre le contrôle de leurs frontières. Aussitôt, des experts comme Catherine Wihtol de Wenden étaient montés au créneau  pour nous asséner que « la frontière est une construction d’un autre âge« . Or la frontière est-elle vraiment un concept suranné? À l’époque de la mondialisation, quand la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes s’amplifie, les frontières n’ont-elles pas encore un sens? L’an dernier, Jean-Marc Ayrault avait invité Hubert Védrine, Régis Debray et Pascal Boniface à se poser la question. Car, alors que libéraux et socialistes, pour des raisons différentes, œuvrent depuis des décennies en faveur de la suppression des frontières, force est de constater que la frontière, loin d’avoir disparu, reste bel et bien une réalité géographique.

Sans le vouloir, le gouvernement Ayrault a participé à la persistance des frontières, en leur donnant une nouvelle vitalité. Prenons l’exemple, au Pays basque, de la frontière franco-espagnole qui fut établie en 1659 avec la signature du Traité des Pyrénées. En janvier dernier, à l’initiative du gouvernement français, le prix de toutes les marques de cigarettes augmenta de 20 centimes. Cette hausse, la troisième en quinze mois, a porté le prix du paquet le moins cher à 6,50 euros et il n’en fallait pas davantage pour redynamiser un commerce frontalier que l’on disait, côté espagnol, sur le déclin: les Français franchissent à nouveau la frontière pour venir s’approvisionner en tabac dans la zone commerciale de Behobia, située à Irún. De la même façon, la proposition de loi visant à pénaliser les clients de prostituées devrait profiter aux maisons closes qui se situent juste de l’autre côté de la frontière. En fait, Behobia est une parfaite illustration de ce processus de mondialisation qui met en concurrence les territoires, en jouant sur les différences de prix et de législation: vu de la frontière, les lupanars et les clopes 40% moins chères font finalement partie des charmes de l’Espagne. Autre aspect de la mondialisation: Behobia est l’une des zones du Pays basque espagnol où la densité d’immigrés est la plus importante. La proximité de la France, sans doute.

Alors que l’on pensait que la frontière s’effaçait sous l’effet de l’intégration européenne, elle existe toujours dans l’esprit des Français qui la franchissent: il suffit qu’ils passent la Bidassoa pour se sentir en Espagne. Ils se ruent sur les Ventas pour acheter des babioles telles que des castagnettes, des taureaux en peluche, des maillots du Real Madrid ou des poupées en habits de sevillanas. Dans les bars avoisinants, ils commandent une paella valencienne et s’offrent un pichet de sangria. En fait, le commerce offre aux visiteurs en mal d’exotisme une caricature de l’Espagne bien éloignée de la culture locale, qui est celle du Pays basque.

Aujourd’hui, la frontière n’est plus censée séparer les nations: elle est devenue un endroit de transit, pour les personnes comme pour les marchandises. Elle apparaît donc comme l’un de ces non-lieux décrits par l’ethnologue Marc Augé[1. Non lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Éditions du Seuil, 1992.] : ce n’est pas un lieu, au sens anthropologique, qui pourrait se définir comme « identitaire, relationnel et historique« , mais un espace, produit par la « surmodernité« , interchangeable, où l’être humain reste anonyme. Cet espace frontalier est d’abord animé par des flux: les géographes parlent parfois d’interface. Or, comment ne pas penser au Dr. Adder[2. K.W. Jeter, Dr. Adder, Denoël, 1985,], roman de science-fiction extraordinaire où K.W. Jeter nous décrit une interface cauchemardesque:

Au sud, à la périphérie de la masse sombre, se dessinait un mince serpent lumineux.

« L’Interface », annonça le pilote avec un large sourire en tendant le bras. « J’espère que tu trouveras ce que tu cherches. »

Il avait marché lentement, poussé parfois par la foule, arpentant l’Interface. Au début, il avait été accosté par des dizaines de jeunes, pas inquiétants ceux-là, au contraire du premier, qui lui avaient proposé tout un assortiment de comprimés, capsules et fioles qu’il ne connaissait pas.

Les putains, c’était autre chose. Leurs visages inexpressifs et le regard perçant, artificiel, de leurs macs semblaient l’appeler, attendant qu’il s’approchât comme les autres ou bien passât son chemin. Limmit passait son chemin, éprouvant un malaise grandissant. Des amputées, constatait-il. Il manque quelque chose à presque toutes, on dirait.

Le reste de l’Interface, nota-t-il, étudiant son gestalt, se composait d’innombrables sex-shops et cinés pornos qui, en dehors des dealers et des macs, avaient l’air d’être les seuls commerces de l’avenue; les façades noires des immeubles dispersés le long des trottoirs avalaient les prostituées et leurs clients; un stand isolé, graisseux et obscène, vendait des hamburgers et des tacos, surmonté d’une enseigne au néon qui clignotait, annonçant encore et encore: HARRY’S HOT-MERDE (une plaisanterie, supposa-t-il, quoique peu désireux de vérifier jusqu’à quel point L.A. pouvait être perverti).

Le roman de K.W. Jeter est-il prémonitoire de l’évolution des frontières sous l’effet de la mondialisation? Dans El Diario Vasco, quotidien de Saint-Sébastien, l’interface de Behobia est parfois présentée comme une zone de non-droit où la prostitution et le trafic de drogue se sont développés en marge du commerce légal. Certes, on est loin de Tijuana ou de Ciudad Juárez, ces villes mexicaines qui, situées sur la frontière avec les États-Unis, battent des records de criminalité. Mais l’on devine cette tendance des zones frontalières à se transformer en zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace en décomposition, misérable et marginal, fréquenté par des zonards, où tout ce qui subsiste est un commerce glauque. Un endroit sans repères culturels ni moraux, où l’on vient justement flirter avec les limites. D’ailleurs, alors que nos politiques ne cessent de nous faire la leçon sur les méfaits de l’alcool et du tabac, n’a-t-on pas la sensation délicieuse de s’encanailler lorsqu’on vient acheter moins cher ces produits qui sont si mauvais pour notre santé?

Pendant longtemps, la frontière entre la France et l’Espagne engendra des activités de contrebande, (en basque gauazko lana, c’est-à-dire le « travail de nuit« ). Aujourd’hui, il suffit d’observer le pont piéton qui enjambe la Bidassoa, entre Irún et Hendaye, pour constater que ce phénomène persiste: aux Africains qui entrent clandestinement en France se mêlent parfois des porteurs de sacs-à-dos remplis de cartouches de tabac. C’est un paradoxe: en réalisant le marché unique, l’Union européenne aura réussi à inventer les contrebandiers sans frontières -un peu comme il y a déjà des médecins ou des reporters sans frontières. On a pu penser que les frontières disparaîtraient facilement; elles s’obstinent au contraire à exister. D’ailleurs, Fernand Braudel ne nous a-t-il pas raconté dans L’identité de la France[3. L’identité de la France. Espace et Histoire, Arthaud, 1986.] comment la frontière dessinée en 843 par le traité de Verdun avait survécu jusqu’à servir encore aujourd’hui de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne? Les frontières ont en effet une mémoire. Aujourd’hui, elles survivent en étant des non-lieux, c’est-à-dire des espaces de consommation globalisés et sans identité. En attendant des temps meilleurs.

*Photo : Emilio Morenatti/AP/SIPA. AP21214098_000004.

Plenel, l’arrosé arroseur

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edwy plenel mediapart

edwy plenel mediapart

De 1982 à 1988, sous le nom de code de « Benêt », Edwy Plenel a été méthodiquement espionné par les grandes oreilles de la République. Sa mise sur écoutes diligentée par la cellule antiterroriste de l’Elysée devait, selon ses commanditaires, permettre d’identifier les sources de ses révélations sur les affaires des Irlandais de Vincennes et du Rainbow Warrior, orchestrées par les services du président Mitterrand[1. Le capitaine Paul Barril, affecté à l’Elysée, avait produit de faux témoins et manipulé une perquisition pour imputer à des indépendantistes irlandais l’attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982. Quant au naufrage du navire de Greenpeace « Rainbow Warrior » le 10 juillet 1985, il fut également commandité par les services officiant à l’Elysée.]

Dix ans plus tard, le journaliste du Monde publiait un pamphlet sur ces écoutes. Les mots volés (Stock, 1997) instruit le procès de la trop monarchique Ve République, coupable de concentrer les pouvoirs entre les mains d’un seul, sur fond de culte du secret.

À l’époque, Plenel pleurait toutes les larmes de son corps sur la tombe de son intimité bafouée. Or, voilà qu’aujourd’hui, grimé en accusateur public, il piétine allègrement la vie privée de ses cibles en divulguant, à l’appui de ses investigations politico-financières, des enregistrements clandestins du majordome de Liliane Bettencourt et de Jérôme Cahuzac ainsi que des retranscriptions des écoutes de Nicolas Sarkozy. Nulle place au doute dans ce système d’accusation où le procureur, pardon le journaliste, instruit exclusivement à charge[2. S’agissant des suspicions de financement occulte de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007, le juge Gentil enquête sur la seule foi d’un document libyen dont Le Monde a reconnu l’inauthenticité.].

Tentons une expérience. Remplaçons, dans sa prose, le mot « pouvoir » par « Plenel » et le mot « journaliste » par « homme politique ». Nous obtenons ce résultat troublant : « Plenel a fâcheusement tendance à revendiquer pour son seul profit à la fois le secret et la transparence : secret de ses actes, transparence des nôtres (…) Aussi arrive-t-il à l’homme politique de faire un cauchemar dans lequel il serait jugé par un tribunal austère dont le procureur, un Vychinski quelconque, brandirait des liasses d’écoutes en lui demandant des comptes sur ce qu’il a dit tel jour, à telle heure, et dont témoigneraient indubitablement les retranscriptions de ses conversations. (…) Sa fâcheuse tendance, par exemple, à confondre police et politique, à avoir de cette dernière une vision manipulatrice où seul l’envers dissimulé des hommes et des partis dit leur vérité, est le penchant naturel d’un monde où, la police prenant le pas sur la politique, fleurissent justement les polices politiques et leurs abus »

En somme, quand Plenel est écouté, c’est un insupportable viol de son intimité, quand c’est lui qui écoute (ou, plus précisément, recèle des écoutes), c’est de l’information. Incohérence ?   Mais non ! Car si les moyens sont les mêmes, les fins sont différentes. Plenel recycle les méthodes employées contre lui au service d’une noble cause, en l’occurrence démasquer les turpitudes des puissants. Et ça change tout  Voilà pourquoi il est admis et même recommandé de faire à Cahuzac et Sarkozy ce que Plenel trouvait intolérable qu’on lui fasse.

« Le secret de police ou « de service » a toujours fait bon ménage avec l’approximation », nous enseignait le patron de Médiapart il y a une quinzaine d’années.  Décidément, Edwy l’investigateur sans peur et sans reproches gagnerait à méditer les vieilles leçons de journalisme du martyr Plenel.

*Photo: BALTEL/SIPA. 00618647_000029

Redécoupage des régions : un retour à l’Ancien régime ?

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regions manuel valls france

regions manuel valls france

Encore un petit effort, et le redécoupage annoncé des régions pourrait finalement rétablir la carte des différentes gabelles telle qu’elle apparaît dans le rapport que Jacques Necker remit à Louis XVI en janvier 1781. Alors que la gauche a l’habitude de faire commencer l’histoire de France en 1792, cela ne manquerait pas de sel. Car, depuis que Manuel Valls a proposé de «réduire de moitié le nombre de régions dans l’Hexagone» d’ici à 2017, on voit fleurir ici ou  des hypothèses de découpage plus ou moins inspirées. Toutes ces cartes éludent la question, pourtant essentielle, des compétences que l’on veut vraiment assigner aux régions. Mais l’exercice du redécoupage, pour qui aime la géographie et l’histoire de notre pays, est réellement passionnant. Slate a notamment publié une carte du géographe Jacques Lévy où l’on voit un Bassin parisien élargi qui ressemble fort à ce pays de grande gabelle, où les habitants devaient acheter une quantité déterminée de sel au prix imposé. Les régions Ouest-Bretagne et Nord correspondraient, quant à elles, aux anciennes provinces franches, qui étaient exemptées de l’obligation de la gabelle tandis que l’on reconnaît à l’Est les contours des pays de salines. En revanche, au sud, la limite des provinces rédimées et des pays de petite gabelle mériterait d’être révisée.

En fait, c’est comme si certains découpages devaient persister à travers les âges. Car les frontières ont de la mémoire. Dans L’identité de la France[1. Fernand Braudel. L’identité de la France. Espace et Histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.], Fernand Braudel raconte comment la frontière définie en 843 par le Traité de Verdun a traversé les siècles jusqu’à servir encore de limite entre les départements de la Meuse et de la Marne:

Le trait essentiel du sacro-saint traité de Verdun (août 843) est sans doute d’avoir duré des siècles dans ses stipulations et de s’être consolidé avec la complicité aveugle du temps.

Il y a plus de mille ans, en effet, que le trop vaste Empire de Louis le Débonnaire a été partagé entre ses trois fils : à Louis, la Francie orientale, c’est-à-dire la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale, qui deviendra la première France ; entre les deux, l’impossible Lotharingie revint au fils aîné, Lothaire, qui, prenant le titre impérial, reçut dans son lot les deux capitales – Aix-la-Chapelle au nord, Rome au sud – et, pour les relier, une absurde et interminable bande de territoire, d’environ 200 kilo­mètres de large sur 1500 de long.

Cette extravagance « isthmique » franchissait les Alpes et se prolongeait à travers l’Italie jusqu’au-delà de Bénévent. Les négociateurs du traité, les « experts » comme les désigne Roger Dion, l’avaient dessinée pour maintenir la fiction d’un Empire. Et s’ils avaient accordé à Louis le Germanique Mayence et un morceau de la rive gauche du Rhin – un merveilleux cadeau  – c’était pour qu’il y disposât de vignobles à sa portée !

Toutes ces raisons circonstancielles (en principe précaires) n’expliquent pas, inutile de le dire, la longévité incroyable des clauses de Verdun. Car la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut (bien qu’elle ne les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout). La zone fragile de la Lotharingie, il est vrai, a duré moins d’un siècle ; mais elle a été absorbée, en 936, par la Germanie, bientôt devenue le Saint Empire Romain Germanique, et qui montrait alors une vigueur supérieure à celle des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. C’est donc la frontière « germanique » que la France rencontre sur la ligne des quatre rivières.

Certes, il ne s’agira pas, tant que la monarchie française ne sera pas libre du côté de l’Atlantique et de la Manche – le côté des agressions anglaises – d’une frontière tumultueuse. D’autant qu’elle est englobée, engluée de part et d’autre de son tracé, dans l’invraisemblable morcellement d’une féodalité par qui pullulent de minuscules cellules. Mais cela n’empêche pas que la frontière de l’Est ne soit vivante. En dépit des conflits et des guerres, des coups de main, des litiges, des procès incessants entre féodaux — ou à cause de ces incidents —, les populations en place, soumises à ces jeux, n’ignorent rien du tracé de la frontière. Ainsi la Biesme est, à travers l’Argonne, un maigre cours d’eau, dont on ne parle guère qu’à propos des verreries établies sur ses bords. Or l’honneur lui était échu, au traité de Verdun, d’être choisie comme limite sur un bref parcours entre le royaume et l’Empire (alors la part de Lothaire) et d’être ainsi à la limite des diocèses de Verdun et de Châlons-sur-Marne. Les habitants du pays, interrogés en 1288, savent très bien distinguer « ces qui sont par desais le dit ru, qui sont de l’Empire et ces qui sont par delai le dit ru, qui sont du roiaulme de France ». Preuve que la frontière du royaume est bien réelle pour les gens qui la traversent ou qui habitent à son voisinage. Aujourd’hui encore, la Biesme sépare le département de la Marne de celui de la Meuse et, comme à chaque département correspond un diocèse, elle sépare aussi celui de Verdun de celui de Châlons.

Le souvenir du Traité de Verdun s’est donc prolongé jusqu’à nos jours, sans doute parce que les limites politiques qu’il fixait reflétaient des réalités culturelles. Plus de cent vingt experts avaient travaillé pendant un an pour que le partage de l’Empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils soit aussi cohérent qu’équitable. Charles accepta la partie occidentale: dans son royaume, que l’on appellera Francia occidentalis et qui était délimité à l’Est par le cours de quatre rivières -l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, on parle le roman. Longtemps, des traces de cette frontière se sont maintenues, même  inconsciemment, dans la culture locale: au début du vingtième siècle, les bateliers du Rhône n’avaient-ils pas conservé l’usage d’appeler «riau» (abréviation de «riaume», c’est-à-dire royaume) la rive occidentale du fleuve, et «empi» (pour «empire») la rive opposée?

Aujourd’hui, il est à craindre que les politiques chargés de redessiner la carte des régions négligent le legs de l’histoire, et notamment la persistance des découpages anciens. Dans Le FigaroJean-Luc Boeuf, expert à l’institut Montaigne, a proposé une carte audacieuse. Hormis une allusion à la Lotharingie, et donc au Traité de Verdun, il n’hésite pas à faire table rase du passé: on ne retrouve guère les régions telles qu’elles furent (mal) dessinées en 1955 et encore moins les références aux grandes provinces historiques.

C’est une construction intellectuelle certes intéressante, mais elle oublie la dimension historique par laquelle, souvent, les habitants s’identifient à leur région. Si l’on excepte la Lotharingie, qui est une appellation plutôt artificielle dans la mesure où l’éphémère royaume de Lothaire ne fut pas français, les noms des régions reflètent ici un positionnement simplement géographique: Le Nord, le Sud-Est, l’Arc méditerranéen, le Centre, l’Atlantique, l’Ouest… Or, lorsque j’étais professeur dans le Loir-et-Cher, j’avais été frappé par le déficit d’identité de la région Centre: comment appelle-t-on ses habitants? Les Centriens? Les Centraux? Les Centristes? Souvent, les habitants eux-mêmes continuaient à utiliser de façon significative le nom des anciennes provinces: Orléanais, Touraine, Berry.

L’identité régionale se construit dans la durée. Il sera difficile de faire disparaître des régions historiques ou ayant une forte identité culturelle, telles que la Bourgogne, la Bretagne, la Normandie, la Corse ou l’Alsace. Imaginons que la Normandie disparaisse dans une grande région Ouest qui s’étendrait de l’estuaire de la Loire à celui de la Seine: un habitant de Caen n’aurait-il pas du mal à accepter Nantes comme capitale, d’autant plus qu’aucun axe, autoroutier ou ferroviaire, ne relie directement ces deux villes? Cela pose la question de la taille des régions: trop grandes, elles diluent une fois de plus les particularismes locaux et les habitants risquent de ne pas de s’y reconnaître. D’ailleurs, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas qu’une simplification extrême de la carte des régions est vouée à l’échec?

S’il ne tient pas compte de l’histoire et des sentiments d’appartenance des habitants, un nouveau découpage risque donc d’exacerber les susceptibilités locales: les Français, qui ne cessent de manifester leur attachement à une identité et à des racines, auraient une fois de plus l’impression d’être méprisés par des technocrates. On ne peut pas les réduire, en effet, à de simples usagers d’un territoire, comme s’ils étaient acculturés et amnésiques, et juste bons de surcroît à payer des impôts… Les impôts; la gabelle: on y revient.

 

*Image : wikimedia. 

Crimée : quand l’Occident réagit, enfin

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Il fallait s’y attendre. Dans la guerre larvée qui sévit en Ukraine, et contrairement à ce que laissent entendre les mauvais esprits, l’Occident ne reste pas inerte et a su ouvrir un nouveau front là où le cauchemar a commencé : en Crimée. Devant l’arrogance sans nom d’un peuple qui s’est jeté dans les bras de l’ogre Poutine et a tourné le dos à un avenir européen radieux, le monde libre a frappé pratiquement sans sommation les trois villes les plus importantes de la péninsule : Yalta, Sébastopol et Simféropol, la capitale. On se doute que la propagande russe les transformera en cités martyres car même lors des bombardements de Belgrade pendant la guerre du Kosovo, l’Ouest n’avait osé aller aussi loin.

En effet, c’est avec horreur que les habitants ont découvert le vendredi 4 avril au matin que le McDonald’s de chacune de ces villes a été fermé sans autre forme de procès. Personne n’est dupe du motif officiel invoqué : McDo Ukraine aurait simplement répondu à un possible embargo sur le gaz russe par un autre embargo, celui sur la mayonnaise, le ketchup et les oignons crus, mettant de fait au chômage technique les trois restaurants. Mais le vrai but de guerre évidemment est ailleurs : d’après tous les observateurs, c’est une fermeture définitive qui a été décidée. Effondrés, les employés ont néanmoins été traités de manière humaine, comme savent le faire des vainqueurs magnanimes : ceux qui décideront de partir travailler en Ukraine auront le droit à un logement payé pendant trois mois.

Il n’en demeure pas moins que la population va souffrir. Fermer un McDo, c’est toujours d’une manière ou d’une autre faire reculer la civilisation et les autorités craignent désormais une épidémie de suicides chez les cardiologues et autres diabétologues criméens. Mais c’est le prix à payer et on finira un jour ou l’autre par remercier McDo qui, en ce centenaire de la guerre de 14, aura peut-être évité une affreuse répétition par cette décision courageuse.

L’Etat de droit, un scandale d’Etat?

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thierry herzog ecoute

thierry herzog ecoute

Maintenant que, de l’article retentissant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Monde à la « Lettre aux Français » de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro, l’ensemble des données à la fois judiciaires et médiatiques ont été posées sur la table démocratique dans l’affaire des écoutes de l’ancien président de la République, on y voit plus clair.

On sait qu’une information a été ouverte par le parquet de Paris au regard de présomptions d’un financement libyen pour la campagne présidentielle de 2007 après que Nicolas Sarkozy a porté plainte lui-même, pour faux, usage de faux et recel, contre Mediapart qui avait évoqué l’existence de certains documents.

Des écoutes judiciaires de l’ancien président de la République ont été ordonnées par deux magistrats instructeurs à partir du mois de septembre 2013. Il a été constaté que Nicolas Sarkozy et son avocat, Me Thierry Herzog, certains de cette inquisition téléphonique, se sont munis, à l’initiative du second, de portables acquis sous la fausse identité de Paul Bismuth.

Si le conseil n’a jamais été écouté, les échanges retranscrits avec son client ont établi qu’un haut magistrat de la Cour de cassation, contre la promesse de l’obtention d’un poste à Monaco, a communiqué des renseignements et fourni des précisions sur la possible issue d’une demande de restitution des agendas présidentiels saisis dans le dossier Bettencourt. Ce qui a justifié l’ouverture d’une nouvelle instruction pour violation du secret de l’instruction et trafic d’influence.[access capability= »lire_inedits »]

À cet énoncé procédural, qui ne s’est pas traduit pour l’instant par des mises en examen, on a le droit de se demander pourquoi, durant plusieurs jours, un tel cataclysme s’est produit. Risque de coup d’État ? Atteinte grave à la République ? Inégalité scandaleuse entre des justiciables ? Tortures physiques et psychologiques ?

Non, seulement l’État de droit, qui est venu se rappeler depuis le mois de mai 2012 au bon souvenir d’une société qui l’avait oublié, et pour cause, puisque durant cinq ans il avait été foulé aux pieds sans que quiconque, au sein de la majorité d’alors, ne s’en émeuve. L’actuel bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris n’avait-il pas qualifié d’« exceptionnel » le bilan judiciaire de Nicolas Sarkozy !

La fronde menée par le noyau talentueux et médiatiquement reconnu de grands avocats pénalistes, la solidarité amicale pour leur confrère Me Herzog, le corporatisme massif d’une profession qu’on n’a même pas le droit de toucher du bout de la procédure ont laissé croire, un temps, que le secret professionnel des avocats devait être absolu et qu’une ignominie avait été perpétrée parce qu’on avait osé le faire céder face à l’évidence d’infractions.

D’autres avocats, heureusement, ont su apporter une contradiction vigoureuse à cette autarcie plus de confort que d’exigence, et ont démontré que la belle fonction de défendre n’avait pas vocation à couvrir les turpitudes même influencées par un ancien président.

Pour qu’on mesure bien le poids du barreau, qui est trop souvent auréolé par la seule abstraction de sa mission plus que par la qualité et l’intégrité de  ses membres, il est symptomatique que, les choses rétablies dans leur vérité et la normalité du processus judiciaire admise, on n’en ait pas moins continué à débattre sur un durcissement de la protection du secret professionnel de l’avocat. Alors qu’il est déjà comme un étau qui met quasiment le conseil à l’abri. Aussi bien Me Leclerc que Me Mignard, pourtant antagonistes sur l’appréciation du secret professionnel allégué par Me Herzog, vont dans ce sens. Et André Vallini, lors d’une émission, a cru bon d’évoquer le besoin de nouvelles dispositions qu’il proposerait avec Philippe Houillon – Georges Fenech, qui saute sur n’importe quelle piste, leur emboîtant évidemment le pas. Moralité : quand on a été obligé par justice de toucher au barreau, il faut le rendre encore plus intouchable !

Il faut encore, contre l’inculture judiciaire et la partialité politique, souligner que les écoutes d’un ancien président ne sont pas une tare mais le signe d’une bonne santé républicaine et qu’un ministre de la Justice informé par ses services sur le cours de certains dossiers est dans son rôle  dès lors que l’indépendance concrète des magistrats est garantie. Ce qui n’a été dénié par personne depuis le mois de mai 2012 et ce que la droite sarkozyste ne pourrait discuter, sauf à oublier ses propres errements.

Il serait trop commode de ne pas pourfendre, lors de cette interminable controverse, les ravages opérés dans l’esprit public et la perception judiciaire par le tristement fameux « mur des cons » qui a instillé un poison durable dans la considération due aux magistrats. Alors que les juges d’instruction en charge de ces dossiers sont compétents, discrets et, selon moi, impartiaux, cette incroyable et désolante pantalonnade ne cesse pas de rejaillir sur la magistrature qui a beau faire : son objectivité non seulement n’est plus présumée, mais niée par principe.

Étrange conséquence, aussi, pour une démocratie que le président de la République souhaitait voir rassemblée : dans tous les débats qui sont au cœur de notre vie civique et de notre éthique collective, j’ai l’impression qu’on ne sait plus que focaliser sur les doigts qui montrent la lune, et plus du tout sur celle-ci. En témoignent les innombrables dénonciations (notamment dans Causeur !) non seulement de la publication d’extraits procéduraux dans les médias – ce qui en effet est intolérable – mais même de compte rendus fiables et de qualité sur l’évolution de certaines affaires sensibles. J’entends bien que ces transgressions, qui pourraient et devraient d’ailleurs être réprimées, offusquent légitimement le citoyen, mais je ne parviens pas à comprendre les ressorts de l’arbitrage citoyen en l’occurrence. Les infractions, les délits sont relégués au second plan comme si leur dévoilement médiatique leur faisait perdre nocivité et  dangerosité.

Pour ma part, tout en affirmant la nécessité de poursuites à l’encontre de ceux qui battraient en brèche leur obligation de secret, s’il me fallait choisir, je préférerais une démocratie même imparfaite avec des médias audacieux qu’une démocratie amputée avec des médias frileux.

Il n’est pas encore venu, le temps où on traitera banalement les affaires des « grands ».[/access]

*Photo: Thibault Camus/AP/SIPA.AP21538018_000007

Au secours, les cathos investissent un lycée catho!

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lycee gerson ivg hamon

lycee gerson ivg hamon

« Dérives intégristes au lycée catholique Gerson », a titré la presse ces derniers jours. Les faits ? Une association hostile à l’avortement (Alliance Vita) a qualifié l’IVG d’ « homicide » pendant un cours de catéchisme, dans un lycée privé. Ce qui, soit en passant, n’est pas une position intégriste, mais celle de l’Eglise depuis toujours.

À la suite de quoi la mairie de Paris s’est fendue d’un communiqué indigné où elle en appelle à la « neutralité de l’éducation scolaire ». Benoît Hamon, bien sûr, a diligenté une enquête.

Cette polémique a éclaté à la veille du vote au Sénat de la loi sur l’égalité femme-homme de Najat Vallaud-Belkacem, avouez que ça tombe bien. On va pouvoir encore une fois brandir l’épouvantail obscurantiste (incarné par l’Opus Dei, accusée d’avoir noyauté le lycée Gerson) pour mieux légitimer une loi qui comporte un volet se proposant de « banaliser l’avortement » (en supprimant notamment la clause de détresse), au motif que celui-ci serait en France, près de quarante ans après sa légalisation, menacé.

« L’IVG est un acte relativement courant dans la vie des femmes, puisqu’un tiers le fera dans sa vie, Pourtant le droit à l’avortement est encore perçu comme à part. Nous voulons en faire un droit à part entière et un acte comme les autres. »  déclarait ainsi Mme Bousquet « auteure » du rapport sur l’IVG remis à la ministre en novembre dernier. On pouvait y lire que l’accès à l’avortement était un véritable parcours de la combattante en France, et qu’il fallait urgemment contribuer à banaliser un acte encore perçu comme problématique. On ne peut que s’étonner de ce combat d’arrière-garde quand on sait que le nombre d’avortements en France se maintient à 200 000 par an depuis trente-huit ans, alors que les progrès de la contraception ont été immenses.

Mais les chiffres n’ont aucune importance pour les néo-féministes, pour qui tout est affaire de « domination symbolique». La légalisation de l’avortement, qui n’était qu’une concession faite au réel, a été idéologisée comme la revendication d’un droit absolu des femmes. Ainsi pouvait-on lire sur le blog de NVB en janvier 2013 « IVG : 37 ans après la loi Veil, mener la bataille idéologique pour garantir ce droit ».

Pourtant l’avortement n’est ni une bataille idéologique, ni un droit. Il suffit de relire le discours de Simone Veil à l’Assemblée Nationale en 1974 pour s’en convaincre, il n’y est pas fait référence une seule fois au mot « droit », mais à la nécessité de répondre à un enjeu de santé publique, celui de la mise en danger de la vie de milliers de femmes par des avortements clandestins pratiqués dans des circonstances épouvantables. « C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. », déclarait Simone Veil à la tribune. Elle ajoutait « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. ».

D’ailleurs, la première phrase de la loi Veil ne laisse guère de place au doute : « La loi garantit le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. », l’avortement étant précisé n’être que l’exception circonstanciée à ce principe fondamental.

Le problème des questions bioéthiques (que ce soit l’avortement, mais aussi l’euthanasie ou la filiation), est qu’il est impossible d’avoir une position cohérente sans adopter une position radicale. La position libertaire et la position religieuse sont les deux seules cohérentes sur la question. Mais elles sont dénuées de tout principe de réalité. La vision de Simone Veil, qui est celle du bon sens, était de lâcher du lest sur la cohérence idéologique pour en gagner sur l’efficacité politique en mettant en place un fragile compromis entre les droits de la femme et ceux de l’enfant à naître. Ce « moindre mal » est insupportable à nos ayatollettes qui voudraient que le droit vienne toujours célébrer une avancée ou interdire le règne des ténèbres.

La vision triomphaliste de l’avortement (avortement : un droit, mon choix, notre liberté proclament les affichent du Planning Familial) est contraire au bon sens. Personnellement je ne connais aucune femme qui ait vécu son IVG comme un « acte comme les autres ». Par contre j’en connais beaucoup pour qui sa banalisation est devenue une pression sociale,  et à qui on reproche leurs grossesses prématurées ou leurs familles nombreuses comme autant de « trahisons » à la sainte cause de la femme libérée.

Dans son premier discours de candidat en 2007, Sarkozy en appelait, entre des références à Zola et Victor Hugo, à la loi Veil qui « avait sauvé la vie de milliers de femmes » : il y avait eu des tonnerres d’applaudissements dans la salle. 7 ans après, le peuple de droite, radicalisé par des revendications sociétales provocatrices n’applaudirait plus à ce qui restait une avancée raisonnable.

 

À qui la faute ?

 

Surveillance de la NSA: Rien de personnel!

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S’il est un moment où nos princes se seront tous retrouvés nus, c’est bien l’été 2013, quand Edward Snowden a révélé que la NSA interceptait quotidiennement plus de 16 millions de télécommunications en Allemagne. La ziggourat de Berlin n’a eu de cesse de minimiser le phénomène, déclarant qu’elle faisait entièrement confiance aux Américains « qui ont tout de même libéré l’Allemagne » – sans préciser cependant si elle avait à l’esprit la libération de 1945 ou celle de 1989. Son ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, clama que la sécurité était « un super-droit fondamental au moins aussi important que la liberté » ; et le ministre de la Chancellerie, Ronald Pofalla, affirma que la NSA lui avait assuré « avoir toujours respecté le droit allemand sur le sol allemand » (sur le sol, peut-être, mais apparemment pas dans l’espace), avant d’informer le Bundestag que « l’affaire était classée ».[access capability= »lire_inedits »]

Dès l’automne, cependant, et après que des journalistes de Der Spiegel eurent découvert dans les documents diffusés par Snowden que les Américains avaient placé le téléphone de la Chancelière sur écoute, tout ce beau monde a dû manger son chapeau (tyrolien, évidemment). On ne pouvait plus dire que « l’affaire était classée » ; et la Chancelière offusquée finit par appeler le Président américain – de son téléphone écouté sans doute.

Comment Angela Merkel, qui avait accueilli avec indifférence la nouvelle que des millions de ses concitoyens étaient espionnés par une puissance amie, a-t-elle pu manifester son indignation en apprenant qu’elle avait elle-même été placée sur écoute ? Comment nos princes peuvent-ils penser que ce qui s’applique désormais à tous pourrait ne pas s’appliquer à eux ? Cela tient à leur incompréhension de la vraie nature de la cyber-guerre. Pour eux, elle n’est jamais qu’un simple affrontement entre systèmes informatisés et automatisés, par machines et logiciels interposés. Elle est pourtant bien plus que cela.

Pour bien comprendre ce qu’il en est, il faut se rappeler que « cyber » nous vient du mot « cybernétique », du grec kubernêtikê qui signifie l’« art de gouverner ». En 1948, le mathématicien Norbert Wiener avait défini la cybernétique comme l’étude du contrôle et de la communication,  dans les machines comme chez les êtres vivants. Science des systèmes complexes, la cybernétique s’intéresse moins à leurs composantes qu’à leurs interactions. Ce qu’elle prend en compte, ce n’est pas la nature ou l’identité des différents éléments, mais leur comportement global.

En conséquence, la vérité n’est plus ce qui peut être prouvé mais, comme l’expliquait Michel Savage, ce qui est pertinent, c’est-à-dire ce qui fonctionne et remplit son rôle indépendamment de tout rapport à la vérité. Ainsi, si je surveille mon poids, que m’importe que ma balance soit faussée, qu’elle ne dise pas vrai, tant qu’elle me donne, jour après jour, le même poids de référence.  C’est sur cette base qu’opèrent les systèmes de surveillance par caméras en circuit fermé, dont les logiciels sophistiqués ne cherchent pas à repérer dans la foule quelqu’un en particulier comme un individu identifié et fiché, mais à y détecter un comportement hors norme : par exemple quelqu’un qui court quand tout le monde flâne, ou quelqu’un qui s’attarde quand tout le monde se presse.

On ne s’étonnera pas, après cela, que les « grandes oreilles », la NSA en tête, passent le plus clair (ou devrais-je dire le plus obscur) de leur temps, à écouter et à observer urbi et orbi, en vision et en écoute périphériques, cherchant à établir des relations entre une multitude d’éléments observés sans qu’au départ leur attention ait nécessairement été retenue par un faciès particulier, une voix familière ou un nom suspect.

Ce glissement d’une pensée scientifique fondée sur la recherche de la vérité par la preuve objective à une pensée systémique fondée sur la pertinence comportementale et relationnelle a mis ou remis au goût du jour l’adage : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ». Pendant la guerre de Cent ans, les Français et Anglais combattaient un ennemi ;  de même les communistes et les fascistes en Espagne. Pour les puissances cybernétiques, il n’y a pas d’ennemi, mais la menace est partout. Donc tout le monde est un coupable en puissance. Ecoutons la conversation entre Angela Merkel et Barack Obama : elle parle de pratiques inacceptables entre amis. Encouragé par un spin-doctor, il répond: « Mais ma chère, s’il n’y a pas d’ennemis, comment voulez-vous qu’il y ait encore des amis ? » Elle : « Tout de même ! Mon téléphone personnel ! »  Obama, toujours assisté de son souffleur : « Surtout, n’y voyez rien de personnel ! »

Il y a de fait dans la cyber-guerre un basculement qui porte sur la personne : sur l’indivisibilité de l’individu, sur sa spécificité, et plus encore sur la centralité dans l’ordre des choses. La Renaissance avait expulsé Dieu du centre de l’univers pour y placer l’homme, et voilà que celui-ci, devenu individu, est chassé par le système. Dans ces nouvelles coordonnées, le secret et la vie privée, que l’homme avait longtemps tenus pour sacrés, cessent de compter – c’est-à-dire d’être pertinents. Car c’est bien cela, la transparence : non pas la quête de la vérité mais celle de la pertinence. L’impératif de pertinence s’impose même aux princes, contraints d’habiter des palais de verre.

De tout cela, cependant, nos princes entrepreneurs et entreprenants ne semblent guère conscients. Ils passent par des périodes où leurs chevilles gonflent sur leurs pieds d’argile et d’autres où la peur de ne point être reconduits dans leurs fonctions les prend violemment au ventre. Accaparés par leurs objectifs – la croissance économique, l’avancée technologique, le risque zéro, la sécurité, la suprématie –, ils ne voient pas que le système cybernétique qu’ils ont placé au centre de l’univers pour les servir les asservit, faisant d’eux des éléments aussi indifférenciés et remplaçables que le plus humble de leurs sujets. Le pourpre dont ils sont si fiers n’est qu’un cache-misère.

Peut-être qu’un jour, prenant conscience de leur affligeante nudité, ils en viendront à regretter le temps où Dieu trônait encore au centre de l’univers, quand, comme le dit si poétiquement Ishâq Ibn Zubayr, le mathématicien et cosmographe médiéval mis en scène par André Miquel dans ses Entretiens de Bagdad, « la Terre et ses habitants étaient encore au centre de l’infinie tendresse divine ».[/access]

*Photo: markus schreiber/AP/SIPA.AP21485347_000002

Acheter nazi, une honte ou une liberté?

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vente encheres objets nazis

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Vendre des objets nazis aux enchères n’est pas un délit. Et, donc, les acheter non plus. Dans une démocratie et un état de droit se flattant d’être à la hauteur, on pourrait penser que c’est le point crucial, décisif. Apparemment non.

En effet, une partie de la vente aux enchères prévue pour le 26 avril, intitulée « Prises de guerre de la 2ème DB au Berghof le 5 mai 1945 », a été annulée le 14 avril. Elle se serait rapportée notamment à des passeports de Göring et de sa femme, à un coffre en bois d’Adolf Hitler incrusté de croix gammées et à un napperon en dentelle orné d’un aigle (Le Parisien).

Les objets mis en vente provenaient de quatre vendeurs dont un sergent de la compagnie du génie de la 2e DB, âgé de 93 ans aujourd’hui.

Le catalogue de la vente, sous l’égide du commissaire-priseur Nathalie Vermot, énonçait qu’une partie des bénéfices serait reversée à l’Union des déportés d’Auschwitz.

Yves Salmon, l’expert de la vente, s’est étonné de cette annulation alors que le Conseil des ventes volontaires (CVV) avait donné son aval et qu’au mois de novembre 2013, quatre livres pris lors de la même opération à Berchtesgaden avaient été vendus à l’initiative d’un ancien de la 2ème division blindée.

Comment cette interdiction pour le 26 avril a-t-elle été décidée ?

Dès le 11 avril, le CRIF s’était « indigné du commerce » de ces pièces nazies et le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), qui avait jugé la vente « obscène », s’est félicité de l’annulation.

Les associations juives, durant le week-end, ont exigé l’interdiction de la vente et la saisie des objets, car, selon elles, il s’agissait « d’une atteinte à la mémoire des victimes de la barbarie nazie ».

Leur démarche a été appuyée par le ministre de la Culture Aurélie Filippetti. Sous la pression de celle-ci, une réunion de crise a été organisée au CVV, « les gendarmes du marché de l’art ».

Face à une telle situation qui avait pour but de lui faire subir une éprouvante tension, Nathalie Vermot, qui initialement avait résisté à la volonté d’interdiction au nom de la liberté, a cédé et pris les devants alors qu’elle était convoquée par le CVV le 15 avril.

Elle a obtempéré aux injonctions non pas du droit mais de la morale si l’on en croit la ministre qui a salué « une décision nécessaire au regard de l’histoire et de la morale ».

Qu’ai-je donc besoin de me mêler de cela puisqu’apparemment tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes où l’éthique serait évidente, éclatante et la liberté, pourtant étayée sur le droit, infiniment secondaire ? Je mesure le danger intellectuel qu’il y a à ne pas prendre pour vérité acquise et décret incontestable une interdiction résultant de la pression d’associations juives conjuguée avec un soutien ministériel fort.

Pourtant, il me semble que si personne jamais ne s’émeut au prétexte que la cause serait à la fois dérisoire et réglée et qu’elle concerne des amateurs jugés d’emblée scandaleux de souvenirs historiques frappés d’opprobre, un jour on perdra tout sens de la liberté. Au fil du temps, au jour le jour. La morale ou prétendue telle finira par trôner victorieuse sur un champ de ruines – nos libertés fondamentales détruites et surtout la liberté d’action et d’expression.

Au risque de me faire agonir sur ce sujet périlleux, je ne vois pas au nom de quoi les désirs des associations juives, à considérer certes avec attention et respect, devraient être forcément perçus comme des ordres par l’autorité politique. Je ne la qualifie pas idéologiquement parce que je suis persuadé malheureusement que la droite aurait eu la même attitude soumise que la gauche à propos de cette vente aux enchères.

La malfaisance de l’Histoire est une épouvantable réalité au regard de l’Holocauste. Il n’y a que quelques malades qui en discutent l’ampleur et l’horrible singularité. Mais prétendre sans cesse expulser la malfaisance de nos têtes en feignant d’abolir, de mettre entre parenthèses l’Histoire est une absurdité. Qu’on le veuille ou non, Hitler, Göring et leurs objets relèvent d’aujourd’hui parce qu’ils ont existé hier et que leur condamnation sans appel n’interdit pas à qui que ce soit, s’il en a envie, d’acheter des choses reliées à leur environnement.

Dans notre espace démocratique il y a aussi, à force, quelque chose d’insupportable à voir traités les citoyens que nous sommes comme des enfants éduquer et à protéger. Comme s’il nous fallait à tout instant rendre compte de nos paroles, de nos écrits, de nos goûts, de nos plaisirs et même de nos achats, aussi étranges ou surprenants qu’ils puissent apparaître pour le sens commun.

Décidément le fait que des souffrances particulières, aussi légitimes qu’elles soient, fondées sur une mémoire douloureuse et impérieuse, puissent justifier l’annulation d’un droit fondamental, d’une liberté essentielle ne cessera pas de me stupéfier dans notre République. Celle-ci se pique d’universel mais elle est de plus en plus battue en brèche par la domination des corporations du coeur et de la morale.

Acheter nazi, alors, une honte ou une liberté ? Un choix tout simplement qui, licite, n’aurait pas eu à se justifier.

*Photo : Phil Yeomans/ Rex Feat/REX/SIPA. REX40130432_000002.

Prison pas si con

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La prison, non. Privilégions les méthodes alternatives. C’est vrai, la prison coûte trop cher. Il n’y a plus de place. Le condamné se réinsère plus facilement dans la société s’il n’en a pas été  exclu pendant plusieurs années.  Encore faut-il se donner les moyens d’une méthode alternative efficace. Or, le bracelet électronique, très en vogue aux Etats-Unis, a encore montré ces faiblesses. Le Huffington Post décrit dans un article judiciaire comment deux condamnés qui portaient des bracelets électroniques ont pu récidiver, violer et tuer leurs victime, sans être inquiétés le moins du monde.

Ils devaient pointer tous les mois au commissariat, ils avaient pointé. Même un peu en avance.

Deux premières filles disparaissent. Mais on pense encore disparition et pas meurtre. Les meurtriers-violeurs ne sont pas filés.

Aucune obligation de suivre les condamnés dans leur liberté sous condition. Et sûrement pas les moyens aussi.  On ne va pas mettre un homme derrière chaque délinquant ou meurtrier en puissance.  Ce serait un coup à exploser les tarifs d’une prison haut de gammede capitale.

Un  point positif malgré tout.  Grâce aux bracelets, on les a retrouvés, les meurtriers. Mais un peu tard, déjà  cinq meurtres à leur actif et peut-être d’autres pas encore découverts.

Alors, les méthodes alternatives, d’accord. La théorie fonctionne, mais les outils, pas toujours.

 

Affaire Sarkozy : Méfions-nous des Saint-Just!

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dupont moretti avocat

dupont moretti avocat

Avocat pénaliste de renom, Me Éric Dupond-Moretti, membre du barreau de Lille, a notamment plaidé dans l’affaire d’Outreau.

 Causeur. Toute la gauche et une bonne partie des médias ont bruyamment salué la divulgation par Mediapart, de retranscriptions des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy. Pourquoi Thierry Herzog et vous-même avez-vous pris la tête de la fronde des avocats. Nos libertés seraient-elles menacées ? Faut-il avoir peur ?

 Éric Dupond-Moretti. Il faut avoir peur, mais cela ne suffit pas : il faut être vigilant ! Nous vivons dans une époque de transparence absolue, que j’appelle la « transperçance », où le secret devient suspect. Pensons par exemple aux émissions de télé-réalité, où il faut étaler par le menu sa filiation, sa sexualité, ses revenus… sous le regard introspectif de millions de téléspectateurs. Et dans le domaine judiciaire, on assiste à une véritable dérive qui concerne tout autant certains juges que certains journalistes.

Voulez-vous dire que c’est le placement sur écoute de Nicolas Sarkozy, et non pas seulement la publicité, est problématique ? On nous a répété sur tous les tons qu’il était parfaitement légal…

 En écoutant Nicolas Sarkozy, on a indirectement écouté son avocat, Thierry Herzog, qui possède un téléphone uniquement dédié à ses communications avec l’ancien président.

Certes, la loi autorise d’écouter un avocat. Mais à la condition qu’on ait préalablement des éléments permettant de penser qu’il a commis une infraction punie d’une certaine peine. Or, en l’occurrence, on écoute Thierry Herzog à un moment où rien ne permet d’établir une infraction. Cette nouvelle jurisprudence est en train de vider de sa substance la loi qui protège le secret des échanges entre un avocat et son client. Or, qu’on le veuille ou non, les avocats ne peuvent pas être des justiciables comme les autres, dès lors qu’ils sont dépositaires du secret professionnel.[access capability= »lire_inedits »]

Comment la mise sur écoute d’un justiciable est-elle encadrée ?

 Un juge peut aujourd’hui placer sur écoute n’importe quel individu suspecté d’une infraction punie de plus de deux ans d’emprisonnement. En dehors de cette clause, il n’existe aucun encadrement légal. Cette procédure extrêmement légère fait que le magistrat agit selon son bon vouloir et permet un certain nombre d’abus. En théorie, l’écoute doit être limitée dans le temps, mais on peut la renouveler ad libitum et l’on ne s’en prive pas ! Dans ces conditions, ne nous étonnons pas qu’il y ait de plus en plus d’écoutes judiciaires.

Soyez clair ! Les écoutes de Nicolas Sarkozy sont-elles abusives ?

 Évidemment ! Sarkozy n’est même pas mis en examen dans l’affaire du financement libyen présumé de sa campagne de 2007, ce qui signifie que les juges n’ont pas d’indices graves et concordants. Le dossier de l’affaire libyenne  ne contient qu’un document brandi par Mediapart qui, selon Le Monde, est un faux. Nicolas Sarkozy ayant d’ailleurs déposé plainte pour faux, les journalistes de Mediapart Arfi, Mauduit et Laske sont témoins assistés dans cette procédure.

Au-delà des questions légales, ces écoutes sont-elles politiquement problématiques ?

 Ne tournons pas autour du pot : écouter pendant des mois le chef de l’opposition, c’est quand même extraordinaire ! La séparation des pouvoirs, ça ne marche pas que dans un sens ! De surcroît, en saisissant les agendas que tenait le président de la République à l’époque où il était encore en exercice et qui, donc, sont théoriquement couverts par l’immunité présidentielle, les juges risquent de tomber sur des informations classées « Secret défense » qui ne les regardent pas. C’est parce que la situation est grave que 5000 avocats de toutes obédiences politiques ont manifesté leur soutien à Thierry Herzog.

Votre confrère Jean-Pierre Mignard n’est pas de votre avis. Fustigeant ce « corporatisme malvenu », il a lancé une contre-pétition…tout en admettant qu’il faudrait sans doute mieux protéger le secret professionnel des avocats

 Ça me bouleverse toujours lorsque des avocats, comme Mes Bourdon et Mignard, cautionnent le travail de juges qui ont violé le secret des relations avocat-client. Je me demande s’ils sont plus socialistes qu’avocats ou plus avocats que socialistes… Moi, je suis de gauche et je soutiens totalement Thierry Herzog car je trouve scandaleux le sort qui lui est réservé. Une sommité comme Henri Leclerc est obligée de demander un entretien au Figaro Magazine, parce qu’à Libé, on ne veut pas avoir l’air de défendre Sarkozy et que cette affaire d’avocat écouté serait un mauvais procès ! Pourquoi ? Parce que Me Herzog serait sarkozyste ?  Dans cette histoire, il y a un petit parfum de délit d’opinion. Car lorsqu’un journaliste est placé en garde à vue pour violation du secret de l’instruction, toute la presse s’émeut, à juste titre d’ailleurs.

Ah bon, pourquoi « à juste titre » ? Les journalistes sont-ils au-dessus des lois ?

  Non, mais ils doivent, comme les avocats bénéficier d’une protection particulière, en l’occurrence, pour les journalistes le secret des sources Avocats et journalistes sont deux piliers essentiels d’une société démocratique.

 En maquillant leur ligne téléphonique au nom de « Paul Bismuth », Sarkozy et Herzog ne se sont-ils pas comportés comme des coupables, voire, comme on l’a dit, comme de petits dealers ?

 C’est plutôt la Justice qui les traque comme des vendeurs de shit ! Ils n’avaient pas d’autre choix pour pouvoir parler librement. Sur les deux documents brandis par Mme Taubira en conférence de presse, dont Le Monde prétend avoir eu connaissance en agrandissant les images, l’avocat général Lagauche et le procureur général Houlette mentionnent les écoutes et leur caractère contestable. Autrement dit, ils savent parfaitement que c’est un bricolage et qu’il sera contesté.

Le tableau que vous dressez est terrifiant. Dois-je avoir peur de la Justice de mon pays ?

 Évidemment ! Casamayor,  un des fondateurs du Syndicat de la magistrature, disait : « La Justice est une erreur millénaire qui veut qu’on ait attribué à une administration le nom d’une vertu. » Quand on a compris ça, on a tout compris. Le problème de la Justice, c’est qu’il n’y a aucune responsabilité du juge.

En somme, le problème n’est pas que la Justice soit aux ordres, mais qu’elle soit totalement indépendante ?

 L’indépendance, c’est d’abord dans la tête ! Elle peut être constitutionnellement garantie, mais il y a la réalité, les comportements… L’institution judiciaire a du mal à se contrôler.  Et le corporatisme fait le reste. Quand l’ancien président de la chambre d’instruction de Douai, qui était censé contrôler le travail du juge Burgaud[1.   Fabrice Burgaud est le magistrat qui a instruit l’affaire d’Outreau dans les années 2001-2004, quand il était  juge d’instruction au tribunal de grande instance de Boulogne-sur-Mer. À la suite du  scandale, le Conseil de la magistrature lui a infligé une « réprimande avec inscription au dossier »] , obtient une promotion, on se dit qu’il y a un gros problème. Pour lutter contre ce corporatisme, il faudrait démanteler l’École nationale de la magistrature, car elle « encaste » les futurs magistrats dans cette espèce de groupe singulier et replié sur lui-même qu’est devenue la magistrature.

Selon Edwy Plenel, le pauvre citoyen dispose de deux contre-pouvoirs : la presse et la Justice. Raison pour laquelle on voudrait, selon lui, une Justice soumise et une presse muselée. Mais, aujourd’hui, ces deux contre-pouvoirs – que personne n’a élus – ne sont-ils pas devenus des pouvoirs autonomes et tout-puissants ?


Edwy Plenel m’a ému pendant des années lorsqu’à longueur d’interviews, il nous parlait de sa mise sur écoute à l’époque de François Mitterrand. Mais, aujourd’hui, le même M. Plenel n’hésite pas à diffuser ensuite des enregistrements illégaux qu’un majordome a réalisés dans le dos de Mme Bettencourt. Et ces enregistrements sont d’autant plus illégaux qu’ils comportent des conversations entre Liliane Bettencourt et son avocat, Me Georges Kiejman[2.  Contrairement à la chambre civile de la Cour de cassation, qui les a invalidés, la chambre criminelle a pourtant estimé que ces enregistrements étaient licites.…]
Je n’ai pas envie d’une société dirigée par le gardien du temple qu’est Edwy Plenel. Il me flanque la trouille avec son intégrisme ! J’aimerais bien savoir, moi, ce que MM. Plenel, Arfi et Mauduit peuvent se raconter en privé… dommage que le respect dû à leur intimité me l’interdise ! (Contrairement à la chambre civile de la Cour de cassation, qui les a invalidés, la chambre criminelle a pourtant estimé que ces enregistrements étaient licites)

Plenel est déjà au pouvoir ! Ainsi peut-il aller à la télé et sommer la Justice d’ouvrir telle ou telle enquête : bientôt, il ordonnera lui-même des écoutes !

 M. Plenel a oublié un petit document,  la charte de 1907, qui indique que les journalistes ne doivent pas se comporter comme des flics. Franchement, je préfère Zola défendant Dreyfus à Plenel balançant Cahuzac… Ce n’est pas son boulot ! Il y a des magistrats, au parquet, dont c’est le métier. Écrire au procureur de la République pour demander l’ouverture d’une information, c’est monstrueux ! Il existe une telle proximité entre certains juges et certains pseudo-journalistes devenus procureurs que ces derniers font partie intégrante de la stratégie judiciaire ! Ils sont des collaborateurs de la police et de la Justice, ce qui est à des années-lumière de ce que doit être le journalisme ! Méfions-nous des Saint-Just !

Mais même quand les médias ne prétendent pas dicter leur conduite aux juges, ils divulguent en direct des éléments (à charge) du dossier d’instruction…

 Oui et j’ajoute que, comble de l’ironie, dans les perquisitions menées chez Thierry Herzog,  l’une des justifications évoquées est… la violation du secret de l’instruction ! Or, le lendemain, Nice-Matin bafouait ce secret de l’instruction en rapportant la perquisition qui venait d’avoir lieu. Le champ des possibles auteurs de cette fuite est quand même extrêmement réduit… Il serait donc logique que des policiers ou des juges, perquisitionnent les domiciles de leurs confrères pour trouver l’auteur des violations…

Ne jouez pas les naïfs ! Vous-même, n’avez-vous jamais parlé d’une affaire en cours à des journalistes quand cela pouvait être utile à votre client ?

 Il m’est arrivé, à de très nombreuses reprises, de violer le secret de l’instruction. Mais pas pour bousiller l’honneur d’un homme ! Que font tous les grands moralisateurs médiatiques de la présomption d’innocence ? Quand ces Torquemada se retrouvent devant la Justice, ils en appellent à un principe qu’ils violent allègrement. Ainsi, Plenel, Arfi et Laske essaient d’obtenir l’annulation de leur statut de témoins assistés.

Justement, à partir du moment où aucun tribunal ne condamne un journaliste ou un magistrat pour une fuite, que reste-il du secret de l’instruction, donc de la présomption d’innocence, donc de la Justice elle-même ?

L’œil ne se regarde pas voir….

 Comme disait Lénine, que faire ?

 Je ne veux pas limiter la liberté des journalistes, mais peut-être doivent-ils organiser leur profession en énonçant un certain nombre de règles dans une charte.

Au-delà de la responsabilité des journalistes, certains veulent nous faire entrer dans un monde entièrement transparent. Benoît Hamon a déclaré : « Il n’y a aucun problème à être écouté si l’on n’a rien à cacher. » N’est-ce pas effrayant ?

 Il y a aussi des raisons d’être optimiste. Les Français préfèrent raconter leurs histoires à un Thierry Herzog, qui leur garantit la confidentialité, qu’à un Edwy Plenel qui va tout balancer. Le règne de Plenel et consorts ne peut pas perdurer longtemps, il va y avoir un sursaut. J’étais avec Thierry Herzog ce week-end, et il fallait voir  le nombre de gens qui l’ont arrêté pour le soutenir en disant : « On n’est pas sarkozystes, on est de gauche… Mais on trouve scandaleux que vous ayez été écouté. »

Je ne partage pas votre optimisme. Au nom de la démocratie, un mouvement de fond entend contrôler les « puissants », les empêcher de commettre des turpitudes. Et en même temps, il est vrai que, malgré la nécessaire dimension de secret que recèle le pouvoir, certaines révélations peuvent représenter un progrès démocratique.

 Je ne suis pas d’accord. Quelle différence y a-t-il entre Closer qui diffuse des photos du président de la République qui sort de chez sa copine et Mediapart qui raconte un certain nombre de choses couvertes par le secret professionnel ? Moi, ça m’inspire le même dégoût !

On peut vous rétorquer que, sans des journalistes qui emploient ces méthodes-là, on n’aurait pas su que le ministre du Budget avait un compte en Suisse… 

 Ce n’est pas la révélation du compte en Suisse qui me gêne que la démarche consistant à demander au Procureur de la République d’ouvrir une instruction.

N’empêche, si Mediapart n’avait pas révélé l’existence de ce compte, Cahuzac n’aurait pas été poursuivi…

 Sur les trois « informations » qui ont été livrées par Mediapart concernant Cahuzac, il y en a deux qui sont complètement bidon !

Que les journalistes qui détiennent des informations sur les puissants susceptibles d’intéresser le fonctionnement démocratique fassent leur métier. Mais ils ne doivent pas puiser ces révélations de manière illégale. Il y a des limites à ne pas franchir : la vie privée ou le secret de la correspondance. On ne se rend pas compte du caractère liberticide de certaines méthodes journalistiques !

En somme, vous préférez ne pas savoir que savoir grâce à de telles méthodes ?

 La fin  ne justifie pas tous les moyens.

 Revenons à l’affaire des écoutes Sarkozy. Pour dire les choses clairement, le pouvoir politique instrumentalise-t-il la Justice ?

 Bien sûr, et c’est vieux comme le monde !

Voulez-vous dire que les écoutes auraient pu être ordonnées en haut lieu ?

Ce qui est extrêmement troublant, ce sont les prises de position des juges : l’« appel des 82[3.  En juin 2012, 82 magistrats signent une tribune dans Le Monde où ils dénoncent, à mots à peine couverts, la politique de la droite (2002-2012) en matière de lutte contre la corruption.] » pose un problème en termes de procès équitable. Le « mur des cons », cela vaut bien les « bâtards de Bordeaux » de Thierry Herzog ! Les  juges qui ont eu à intervenir dans les dossiers qui mettent prétendument en cause l’ancien chef de l’État – Thépaut, Daïeff, Tournaire, Gentil –, s’étaient tous exprimés contre lui. C’est quand même stupéfiant !

Donc, le problème n’est pas que le pouvoir instrumentalise les juges mais qu’eux-mêmes aient des opinions politiques ?

 Oui, mais ce n’est même pas l’essentiel. Certains juges rêvent tout simplement d’en découdre avec des personnages importants, ce qui ne peut que servir leur propre notoriété… C’est le fantasme du tableau de chasse. Demain, si François Hollande a des emmerdements, il se retrouvera confronté aux mêmes juges.[/access]

*Photo: Hannah