Nougaro : dansez sur lui !
Il y a dix ans disparaissait Claude Nougaro de manière tout à fait inexplicable. Est-il parti pour Toulouse, New-York, le diable Vauvert, le paradis terrestre ou celui des poètes ? Personne ne l’a revu depuis. Quelques jours après son départ plus de 10.000 personnes – aficionados de jazz, de java, badauds curieux et fidèles du culte nougaresque – s’agglutinaient dans les rues de Toulouse, pour rendre un dernier hommage au boxeur de Quatre boules de cuir. La France venait de perdre l’un de ses derniers « monstres sacrés » de la chanson, de la race de ceux qui sont nés dans les années vingt – et qui ont tous déjà disparu de manière inexplicable (Brel parti sans laisser d’adresse en 1978, Brassens en 1981, Gainsbourg parti en fumée en 1991, etc.) Depuis les hommages sont réguliers. Ses chansons font l’objet de reprises fréquentes, mieux, beaucoup d’entre elles sont entrées dans l’imaginaire collectif ; il y a des rues Nougaro, des salles de spectacle Nougaro et même une station de métro qui porte nom dans sa ville natale ! Le toulousain capital sera peut-être même un jour panthéonisé, si l’on n’y prend garde…
A l’occasion de cette commémoration, plusieurs publications sont à signaler. Tout d’abord un colossal coffret intégral « L’amour sorcier » (Universal) regroupant près d’une trentaine d’albums – à la fois studio et live. Première remarque : comme toutes les « intégrales » celle-ci est incomplète. Il manque les albums de la période « américaine » du chanteur, enregistrés chez WEA (dont le monument de 1987, « Nougayork », album-Phoenix plein de jazz, de vie, et de funk, souvent imité, jamais égalé), ainsi que les dernières galettes de Nougaro, publiées chez EMI. C’est, pour résumer, une intégrale de la période Philips/Barclay, qui couvre les années 1959-1985 et 1991-1999. Ne chicanons pas davantage, l’essentiel y est. Et la plupart des albums sont accompagnés de pistes inédites passionnantes, voire succulentes (prises studio alternatives, versions live exhumées des archives, etc.), et certains albums font l’objet d’une parution CD pour la première fois.
Au-delà des tubes légendaires qui ont jalonné son parcours (Cécile, Le cinéma, Je suis sous, Tu verras, etc.) ce parcours dans les profondeurs de l’œuvre nougaresque permet de retrouver certains albums très forts et cohérents dont « Petit taureau » que Claude sort en 1967, alors que les révoltés de Mai 68 n’ont pas encore libéré la France du joug de la java (rires enregistrés) et que l’homme n’a pas encore marché sur la lune, ni la lune sur l’homme. Un album plein de jazz, jalonné de chansons curieuses, telle cette Mutation presque psychédélique évoquant en filigrane la conquête spatiale… « Je te connaitrai une nuit, petite / Sous un ciel plein de satellites… » ou bien cette délicieuse Annie, couche-toi là, l’un de ces éloges ambigus à la gent féminine dont Nougaro a le secret… Un opus qui comporte aussi son hymne à Toulouse (« L’église Saint-Cernin illumine le soir / D’une fleur de corail que le soleil arrose… »), définitive et langoureuse marseillaise des languedociens…
Au fil des albums se découvrent des pépites méconnues comme Réunion sublime chanson de 1985 inspirée à Claude par sa rencontre inespérée, et inattendue, sur l’Île de la Réunion, avec une jeune toulousaine, Hélène, qui deviendra son ultime muse ; balade amoureuse sur une musique du fidèle Maurice Vander, plus inspiré que jamais… « Chaque nuit loin de toi, la nuit me fait gémir / Chaque jour loin de toi, le jour se lève à peine ». Il serait aisé de circuler dans l’œuvre de Nougaro en cherchant les femmes derrière les chansons… depuis sa fille, Cécile-ma-fille jusqu’à Hélène, Sainte-Hélène, en passant par la brésilienne Marcia (qui lui a inspiré l’une des plus belles chansons sur l’absence Marcia Marcienne) ou Odette l’arménienne, ou encore sa mère, que l’on croise ça et là. Ou Eddy Barclay. Ou Edith Piaf. Oui, Piaf…
Mais ce que Claude Nougaro laisse de plus étincelant, ce sont ses albums de concerts. Dès 1969 (et jusqu’à la toute fin de sa vie d’artiste) il laissera des témoignages discographiques de ses tournées. Bête de scène, ayant un sens inouï de la communication avec le public, le petit taureau fonce dans la foule et donne de ses chansons des versions live toujours originales, inédites, revisitées. Ce coffret – « L’amour Sorcier » – propose tous les enregistrements en concerts de Nougaro, dont plusieurs albums encore inédits en CD (dont l’Olympia 79) ou introuvables (Une voix dix doigts, de 1991, incluant le sublime inédit Tendre). Parmi ces témoignages de concert on retiendra le live à l’Olympia de 1977 avec la formation jazz de Maurice Vander ; pochette psychédélique rouge et noire, interprétation plus que jamais théâtrale de Plume d’ange, présentation du long conte musical Victor inspiré de la nouvelle – « L’homme à la cervelle d’or » – d’Alphonse Daudet, dont il n’a jamais donné de version studio… La sombre histoire d’un homme qui se fend le crane pour en extraire l’or qu’il contient et le donner à la femme qu’il aime… et pour laquelle il craque.
Un parcours nougaresque qui nous fait croiser Michel Legrand, Jean-Claude Vannier (compositeur du Melody Nelson de Gainsbourg, excusez du peu), Sonny Rollins, Christian Chevallier (à qui nous devons la mélopée de Toulouse), Dave Brubeck, Duke Ellington, Monk, Chico Buarque, etc, etc. etc… et bien entendu Jacques Audiberti. Collaborateurs, amis, inspirateurs. Jazz. Java.
Signalons aussi, à l’occasion de cette célébration des 10 ans du départ inexplicable de Nougaro pour Dieu sait où, la publication du livre de Laurent Balandras L’intégrale Nougaro, l’histoire de toutes les chansons à La Martinière. Bible de 400 pages recensant l’histoire de chacune des pépites du toulousain capital… Mais n’expliquant malheureusement pas ce mystère. Au lendemain de la mort de Nougaro, la Garonne coulait toujours dans le même sens. Après ça, allez croire en la mémoire de l’eau… Et allez comprendre…
*Photo: ATTIAS/SIPA. 00357739_000001
Morelle, Plenel, et moi
Tempête sous un crâne. Depuis deux jours, l’affaire « Morelle » me perturbe. Il se trouve que j’ai de la sympathie pour Aquilino Morelle. Je ne l’ai pourtant jamais rencontré. Mon a priori positif s’explique : Morelle était le directeur de campagne de Montebourg pendant la primaire ; il avait mis un peu de République dans les discours du deloriste Hollande. Noniste en 2005, il était le lien entre Valls, l’homme d’ordre, et Montebourg, l’apôtre de la démondialisation. Tout cela me parle, même si des amis très prolixes me font remarquer que, comme Guaino, il démonétise nos idées en les mettant ses mots au service de François Hollande ou Nicolas Sarkozy. Depuis deux jours, alors que l’affaire a éclaté, des amis de confiance m’ont décrit l’Aquilino Morelle qu’ils ont fréquenté. L’un d’eux m’a parlé de lui comme d’une véritable catastrophe en termes de rapports humains ; l’autre – qui l’avait plutôt apprécié par le passé -m’a confié sa déception devant un comportement indigne sur cette histoire de laboratoires.
Toujours est-il que le jour où Mediapart a sorti l’affaire, j’ai eu un réflexe : défendre Morelle. Parce que je me méfie instinctivement d’Edwy Plenel et de son journal en ligne. Réflexe conditionné, méfiance instinctive. C’est en m’en rendant compte que je m’inquiète. Pour moi-même, cette fois-ci. Ne suis-je pas en train de devenir l’exact pendant des inconditionnels du célèbre journaliste moustachu qui le soutiennent quoi qu’il fasse, quoi qu’il publie avec les méthodes qui vont avec ? La première fois que j’ai pris le clavier pour dénoncer Mediapart, c’était défendre Laurent Blanc et François Blaquart, alors respectivement sélectionneur national et directeur technique national à la Fédération française de football. Ils avaient été -déjà!- enregistrés à leur insu lors d’une réunion et étaient malhonnêtement désignés comme des racistes. Au passage, notons que le fonctionnaire de la fédé qui avait procédé à cet enregistrement n’a pas été l’objet de la même opprobre que Patrick Buisson. Certes, sélectionneur de l’équipe de France, c’est un poste moins important que Président de la République[1. Quoique… On aura l’occasion de se poser la question pendant la Coupe du monde cet été.] mais peu importe la place qu’occupe celui qu’on piège. C’est déloyal.
De même, quand Mediapart a mis en ligne le message que Jérôme Cahuzac avait laissé par erreur sur la boîte vocale d’un de ses adversaires politiques, j’avais tiqué. On me dira que sans ce point de départ, un ministre du Budget fraudeur fiscal serait peut-être encore en poste. C’est possible. Mais la fin ne devrait pas plus justifier les moyens en matière journalistique que dans la politique[2. Notons à cet égard l’incohérence des fans de Nicolas Sarkozy qui conspuent Mediapart lorsqu’il s’agit de leur idole mais qui se sont jetés comme une volée de moineaux sur l’affaire Morelle.]. Plenel explique ce deux poids deux mesures dès qu’il en a l’occasion : de Mitterrand à Hollande en passant par Sarkozy, il a sorti des affaires de droite et de gauche. Il prétend qu’on ne pourrait pas le soupçonner de choisir ses cibles. Et mon cul, c’est du poulet ? Comment expliquer la discrétion dont il a fait preuve à propos des affaires touchant Dominique de Villepin ? De toute manière, comme Plenel est intelligent, il s’affranchit du clivage droite-gauche. Il sait bien que les clivages essentiels sont ailleurs depuis bien longtemps. Ce n’est pas parce qu’il s’en affranchit qu’il n’est pas idéologue, c’est même plutôt l’inverse.
Voilà, vous savez pourquoi j’ai ce réflexe conditionné, cette méfiance instinctive. Avouez qu’elle ne repose pas sur du vent. Pourtant, j’ai tort. Parce que le conditionnement et l’instinct ne sont pas les meilleurs garants de l’objectivité. Et aussi parce je réduis abusivement Mediapart à son patron, alors que ce medium compte une rédaction étoffée. Parce que, enfin, les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément des amis. J’ajoute qu’il faut aussi reconnaître le succès entrepreneurial de ce journal en ligne dans une presse en crise. Plenel, c’est surtout un sacré chef d’entreprise qui a parfaitement intégré les codes capitalistes.
Reste qu’il y a quelque chose qui me séparera toujours d’Edwy Plenel. Il considère les partisans de la souveraineté de l’Etat-Nation -dont je suis- comme des adversaires idéologiques et politiques. Et ces adversaires, comme les autres, il est prêt à tout pour les abattre avec des méthodes peu ragoûtantes. Si un jour, une source m’offrait sur un plateau un document audiovisuel enregistré à l’insu d’Edwy Plenel, qui l’accablerait, qu’en ferais-je ? Je n’hésiterais pas une seconde et je le détruirais. Certains me diraient que je manquerais à mon devoir de journaliste au service de l’information de mes lecteurs. Cela tombe bien, je n’ai pas de carte de presse. D’autres me considéreraient comme un déserteur dans cette guerre idéologique que mène Plenel. Les derniers, enfin, jugeraient, impitoyables : « trop bon, trop con ». Peu importe ! C’est ma différence avec le patron de Mediapart, et je l’assume.
*Photo : BISSON/DESSONS/JDD/SIPA. 00680329_000003.
Humains surnuméraires
Avec Éloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, ancien rédacteur en chef de la défunte revue Cancer !, signe un bref et percutant sur le traitement eugéniste de la trisomie 21 dans les sociétés démocratiques modernes. Revenant sur l’histoire du diagnostic et de la perception de l’« idiotie mongolienne», évoquant quelques lumineuses figures de trisomiques, l’auteur montre comment s’est mis place en France un programme d’élimination pure et simple des individus doués d’un chromosome surnuméraire (actuellement, 96 % des foetus dépistés sont avortés). [access capability= »lire_inedits »]
Plusieurs facteurs ont contribué à ce processus : le coût très élevé des soins à fournir au mongolien qu’on voudrait survivre ; le détournement des moyens qui pourraient être utilisés pour la suppression de la maladie vers la suppression du malade lui-même ; enfin, une pression sociale aux origines multiples, du médecin affirmant à la future mère qu’elle commet « l’erreur de sa vie » parce qu’elle désire garder l’enfant diagnostiqué trisomique aux inévitables quolibets des autres enfants, en passant par la famille ou le cercle amical.
BDL évite les écueils d’une démonstration empesée, d’une partialité sommaire ou d’un chantage sentimentaliste, mais surtout, il ouvre le débat vers des perspectives philosophiques fondamentales : le traitement de ces « phénomènes » révèle bien la progression d’une idéologie « transhumaniste», dont le but sera à terme de formater les humains par sélection et augmentation artificielles. Celle-ci va de pair avec un prométhéisme qui refuse toute limite et toute faille, saccageant la nature comme la dignité humaine pour réaliser son utopie technicienne. BDL n’y va pas par quatre chemins ce projet, selon lui, résulte d’une transformation insidieuse du programme eugéniste des nazis. Certes, il n’est plus question d’un politique : supprimer les faibles est devenu un droit démocratique. On décide quelle vie mérite ou non d’être vécue. Et l’auteur compare avec une ironie mordante les poèmes femme trisomique aux oeuvres de Grand Corps Malade, chevalier des Arts et des Lettres, ou la bêtise connectée d’un ado « normal » hypnotisé par son iPhone avec l’hommage enfantin et permanent que son frère mongolien rend à la Création. [/access]
Eloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, Max Milo, 2014.
*Photo: APTOPIX Texas Daily Life. AP21211153_000002
Au bord de la baie de Sébastopol
C’était l’été, un week-end sans doute, voici à peine quatre ans. Valentin et moi nous musardions sur les bords de la baie de Sébastopol, immense et lumineuse, à peine tachée par la masse gris-sombre de navires militaires russes, timidement blottis dans un repli de la rade.
Après l’explosion de l’URSS, Valentin, fidèle compagnon d’équipées passées à arpenter les mornes plaines du sud de l’Ukraine, me servit d’interprète jusqu’au fin fond de campagnes à la dérive. C’était une sorte de professeur Nimbus, au profil mitterrandien, brillant chercheur à l’Institut de biologie des mers du sud dont le siège, d’un blanc éclatant, surplombe encore la baie.
Nous avons bu une bière, une Obolone, je crois, puis nous nous sommes mêlés à la foule nonchalante et bon enfant qui déambulait pendant que le soir descendait doucement. Près d’un monument néo-classique, une petite troupe d’une quinzaine de personnes en uniforme, drapeaux russes au vent, défilait. Elle s’arrêta, entama un simulacre de salut aux couleurs dans l’indifférence générale. J’interrogeai Valentin du regard. « Ce n’est rien, quelques nationalistes un peu dérangés, n’y fais pas attention».
Le 17 mars dernier après « l’immense » succès du référendum de rattachement de la Crimée à la Russie, je recevais un mail claironnant de Valentin. Il commençait ainsi : « Chez nous c’est la fête ! ». La suite laissait clairement entendre que lui aussi y participait pleinement. Et pour me donner une idée de la liesse qui régnait à Sébastopol, il m’envoya la photo d’une affiche de propagande sur laquelle on voyait deux cartes de la Crimée, l’une barrée d’une croix gammée, l’autre aux couleurs de la Russie avec en légende : « Il faut choisir ! ».
Ainsi, Valentin, ouvert au monde, généreux, espiègle et bon vivant, avait-il lui aussi glissé vers les affres d’un nationalisme obscur et inquiétant ? La suite de notre correspondance ne devait pas infirmer cette dérive. Je me fâchai et lui répondit, trop brutalement sans doute.
Quelques jours plus tard, il m’envoyait des photos de l’explosion des fleurs qui tapissent au printemps les montagnes de Crimée. Puis, bien qu’il me sache mécréant, mais juif quand même, il m’envoya des photos de la synagogue de Sébastopol en construction. Une manière de reprendre contact, de me tendre la main. Je n’ai toujours pas répondu.
Valentin, comme un frère…
La brune, la blonde et le Président
Attention, crêpage de chignon ! À ma droite la brune, Sophie Marceau, à ma gauche la blonde, Catherine Deneuve. L’enjeu de cette guerre au sommet du cinéma français, c’est mon Président de la République et ses amours clandestines. Je résume. Interrogée par l’excellent Frédéric Taddeï pour le magazine GQ, Sophie Marceau se déchaîne contre François Hollande à propos de sa liaison avec Julie Gayet, révélée par Closer. « Il a des maîtresses, et, quand on le sait, il refuse d’en parler. » Elle est bonne celle-là : une maîtresse dont on accepte de parler, ça s’appelle une épouse, non ? Mais la Marceau a des idées très arrêtées sur les bonnes mœurs : « Un mec qui se conduit comme ça avec les femmes, c’est un goujat, poursuit-elle. (…) Et puis tromper sa femme pendant un an et demi alors qu’on est président de la République…! C’est cinq ans, un mandat. On ne lui demande pas d’être abstinent non plus, mais je me dis qu’il peut mettre ça un peu de côté ». Et pour faire bonne mesure, elle traite le chef de l’Etat de lâche, tout en précisant qu’elle n’a pas voté pour lui.
Cette désinvolture à l’égard du chef de l’Etat fait bondir Catherine Deneuve. Dans une interview à La Nouvelle République Dimanche, elle juge les propos de sa cadette extrêmement grossiers – et paf, prends-toi ça bécasse ! « Je ne parlerai pas du président de la République comme ça, que je l’aime ou pas, dit-elle. Je comprends qu’on puisse lui reprocher des choses mais pourrait-on rester sur un terrain un peu plus élevé, quand même ? Un « goujat » et un « lâche » ! On dirait qu’on parle du mari de sa meilleure amie qui vient d’être quittée… ». Quant à ses opinions politiques, Marceau est prié d’aller les faire voir ailleurs : « Elle précise qu’elle n’a pas voté pour lui ? Mais ça ne regarde qu’elle ! Les isoloirs sont faits pour ça. » Sur ce point, on me permettra de critiquer la sainte-patronne du cinéma français : on ne l’entend guère quand sa corporation se livre à de délicieux happenings où l’entre-soi est de rigueur et la bonne conscience une arme de destruction massive pour rappeler au bon peuple qu’elle est dans le bon camp.
Signe de nos temps où la liberté s’impose à coups de surveillance et de punition, c’est la jeune qui joue les professeurs de vertu conjugale et son aînée qui défend à la fois la liberté et l’intimité. Alors, sur ce coup-là, je suis sur la ligne Deneuve : je ne veux pas être convoquée dans l’alcôve présidentielle. À part s’amouracher de femmes pas commodes, le Président n’a rien fait pour que sa vie privée soit étalée à la une des journaux. Quant au vote de Sophie Marceau, il me paraît moins significatif que celui d’une ouvrière de La Redoute, jetée après trente ans de bons et loyaux services.
Bref, Deneuve a raison, un peu de tenue, Sophie !
Et pourtant, mon Président a peut-être mérité l’appellation de goujat. Non pas parce qu’il a trompé sa compagne – ça, certaines peuvent le déplorer, mais aucune loi ne l’interdit. Ni parce qu’on en a causé dans les gazettes – ça ce n’était pas de sa faute. L’ennui, c’est que, quelques jours après avoir fait part de son indignation « totale » au sujet de l’intrusion de Closer dans sa vie privée, il avait cru bon de nous convier dans son boudoir, là où les assiettes volent, pour nous faire savoir que c’était lui qui avait mis fin à sa vie commune avec Valérie Trierweiler – en clair qu’il l’avait larguée. Précision qu’aucun gentleman ne s’autorise publiquement après une séparation. Alors, « lâche » est certainement incongru, mais va pour « goujat ».
Et vous, chers lecteurs (et lecteures), vous êtes plutôt Catherine ou plutôt Sophie, plutôt demoiselle de Rochefort ou plutôt Boum ? Heureusement, vous avez un grand week-end pour affronter cet épouvantable dilemme.
*Photo : PJB/SIPA. 00681243_000054.
Réflexions d’un lecteur debout
Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire)[1. On vous reparle de ce livre très bientôt.] dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.
On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.
Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.
Parmi mes empêcheurs de lire assis, il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le SMIC qu’il est dans une « logique esclavagiste », c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.
Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.
Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.
Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.
Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.
*Photo : Edd Griffin/REX/REX/SIPA. REX40321987_000021.
ADN : Bienvenue à Gattaca!
L’actualité vient de nous donner une nouvelle illustration du rôle quasi-magique que joue désormais la recherche de l’ADN dans le processus judiciaire. 527 personnes, en grande majorité les élèves mineurs d’un lycée de Charente-Maritime, ont été invitées à accepter un prélèvement de salive permettant de dresser leur profil génétique. Un viol a été commis au mois de septembre dans ce collège et, jusqu’à présent, les investigations n’ont pas permis d’en identifier l’auteur. D’où cette opération massive qui est à notre connaissance la deuxième du genre après celle décidée par Renaud Van Ruymbeke dans l’affaire Dickinson. Une jeune britannique avait été violée et assassinée dans une auberge de jeunesse située sur le territoire de la commune de Pleine Fougères. Quelques jours plus tard, un SDF était arrêté. Mis en condition à l’ancienne par les enquêteurs, pendant les 45 heures de sa garde à vue, il finit par avouer. Les gendarmes et le juge instruction s’en remettant (nous ne sommes qu’en 1996) aux vertus de la traditionnelle reine des preuves, l’aveu. Le SDF sera immédiatement incarcéré. Au bout de 17 jours, l’analyse ADN permettra de le disculper. Un nouveau juge d’instruction décidera quelques mois plus tard, de soumettre l’ensemble des hommes du village âgés de 15 à 35 ans (?) soit 170 personnes à un prélèvement. La recherche sera étendue au-delà de Pleine Fougères à 3500 personnes. Sans résultat. Le véritable coupable sera arrêté presque par hasard aux États-Unis cinq ans plus tard. Il sera confondu par son ADN…
C’est en fait, la fameuse affaire Guy Georges, « le tueur en série de l’Est parisien », qui donnera le véritable coup d’envoi de l’utilisation de ces méthodes par la création d’un fichier. Dans cette affaire, un expert avait pris sur lui, en violation des règles de la CNIL de faire une recherche manuelle. Cela aboutit à l’identification du tueur, mais aussi à la constatation qu’il avait déjà été entre les mains de la police et de la justice. L’existence du fichier aurait permis d’éviter plusieurs récidives. La loi a alors créé le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG ) qui doit comporter aujourd’hui près de 3 millions de noms. Prévu au départ pour les délinquants sexuels, il a été depuis singulièrement étendu. Et, l’existence de fichiers non-officiels est un secret de polichinelle.
Depuis le début des années 2000, l’utilisation de l’ADN s’est généralisée dans les enquêtes judiciaires faisant du profil génétique la preuve reine. On parlait auparavant de la religion de l’aveu, de la même façon on peut parler de la nouvelle religion de l’ADN. On a même vu la police utiliser cette technique pour confondre le voleur du scooter d’un des fils de Nicolas Sarkozy. Il faut reconnaître l’utilité de ce mode de preuve. Dès lors qu’il permet de disculper les innocents. Nombre d’affaires ont pu être ainsi révisées aux États-Unis permettant la libération de personnes détenues parfois depuis de longues années.
Le problème, c’est que, pour incriminer un coupable, c’est une autre histoire. Si l’on constate que votre propre ADN ne fait pas partie de ceux prélevés sur une scène de crime, cela peut établir que vous n’y étiez pas. Mais le contraire n’est pas vrai. À la constatation de la présence de votre ADN, il faut immédiatement ajouter les raisons de cette présence. Bien évidemment, en cas de viol, le prélèvement de sperme est quasi-imparable. Mais aujourd’hui on utilise aussi cette technique pour toutes sortes d’infraction. Dans l’affaire dite de « la tuerie de Chevaline » le malheureux fonctionnaire territorial incriminé uniquement parce qu’il collectionnait les armes anciennes, fut disculpé parce qu’aucun des ADN prélevés sur la scène de crime n’était le sien. Ce qui ne l’empêcha pas d’être lynché par les médias. Mais si cela avait été le contraire, l’accusation aurait dû établir dans quelles circonstances son ADN s’était retrouvé sur cette scène de crime. Cette présence n’impliquerait en rien qu’il ait participé au crime. L’ADN pouvant se trouver là pour une infinité de raison. Et pourquoi pas déposé par un criminel astucieux ? Un violeur en série, avait pour habitude de récupérer au bois de Boulogne des préservatifs pleins qu’il congelait ensuite. Pour déposer ensuite le sperme ainsi conservé, sur ses nouvelles victimes…. Une perquisition à son domicile permis d’éventer le stratagème et de disculper ainsi des malheureux fréquentant des prostituées (ce qui n’était pas encore pénalement répréhensible). J’avais rappelé dans ces colonnes l’histoire de Jacques M. définitivement innocenté par la justice après plusieurs années de prison, et dont la presse nous apprenait quinze ans plus tard qu’un ADN prélevé sur la scène de crime se serait révélé être le sien.
La clameur, relayée par quelques parlementaires, avait immédiatement réclamé qu’il soit rejugé, rien n’étant pire qu’un possible coupable en liberté. Sauf que, si tant est qu’elle eût été établie, cette présence d’ADN ne prouvait rien. Jacques M. et la victime se connaissaient et avait même passé ensemble la soirée précédant le drame dans un bar, accompagnés d’amis, les témoins ayant constaté leur état d’ébriété. Or, l’ADN peut se trouver dans le sperme ou dans le sang, mais aussi sur un minuscule morceau de peau, dans un postillon, ou dans un cheveu (nous en perdons une soixantaine par jour).
La présence d’ADN sur une scène de crime n’établit qu’une chose, l’existence d’un lien d’un individu avec une scène d’infraction. Il appartient à l’accusation d’établir irréfutablement la nature de ce lien.
La recherche de l’ADN en matière judiciaire a heureusement mis fin à la religion de l’aveu, et la police scientifique est incontestablement un progrès. Cependant celle-ci est aujourd’hui à son tour parée de toutes les vertus. Et les exemples donnés plus haut montrent que les effets pervers ne sont pas loin. Dans un pays comme la France qui est, au contraire du monde anglo-saxon et son « doute raisonnable », celui de la subjectivité avec « l’intime conviction », cette nouvelle religion pourrait produire des dégâts. Dans l’affaire du lycée de La Rochelle, au motif de la recherche du coupable, on a ajouté celui de la nécessité de « soulager » ceux qui fréquentent l’établissement l’ambiance étant semble-t-il particulièrement lourde face à cette enquête qui piétine. Pourquoi pas ? Mais on rappellera simplement qu’une procédure d’instruction est là pour établir une vérité judiciaire et que tout autre objectif qui lui serait assigné constituerait un dévoiement. Je ne sais pas si le bilan coût-avantage de cette initiative sera si positif. L’établissement aura sûrement beaucoup de mal à se remettre de cette épreuve et du maelström médiatique qui l’a accompagné. Il y avait peut-être d’autres voies.
Par ailleurs, au plan juridique les questions ne sont pas simples. On peut légalement refuser un prélèvement ADN dès lors que l’on n’est pas « mis en cause ». S’agissant des mineurs, qui décidera ? Légalement, ce sont les parents, mais que fait-on en cas de désaccord ? Et puis cette possibilité de refus est une belle hypocrisie. Refuser fait de vous un « suspect » et vous pouvez être mis en garde à vue, le refus du prélèvement pendant celle-ci constituant une infraction pénale ! Le procureur de la Rochelle a affirmé, probablement de bonne foi, que les échantillons n’ayant rien donné seraient détruit. C’est une blague. Ils seront clandestinement conservés. Comme il existe des écoutes téléphoniques sauvages, il existe des fichiers sauvages. L’explosion du numérique permet de tout faire dans la discrétion. De toute façon, au nom de la lutte contre le crime, de la sécurité, de la santé (l’ADN, ça raconte plein de choses) le temps n’est pas si éloigné où l’ensemble de la population sera ainsi répertoriée. Bienvenue à Gattaca !
L’Ukraine, un cas d’école inédit
La cause est entendue : personne ne veut mourir pour Kiev. L’Ukraine, pays au passé trouble et à l’avenir incertain , présente cette caractéristique, inédite à ma connaissance, d’être au cœur de passions sans enjeux réels. Ni pour l’Union européenne qui l’a utilisée sans vergogne pour abuser une opinion publique de plus en plus sceptique quant aux bienfaits q’elle apporterait. Ni pour la Russie qui s’en passe très bien pour l’acheminement de son gaz et qui sait quel boulet serait ce pays pauvre, corrompu, divisé, pour elle. La Crimée, certes, lui revenait de droit. Mais pour le reste, il s’agit simplement pour Poutine de montrer à son peuple qu’il est bien le César de la nouvelle Eurasie et qu’il ne recule devant rien. Les Ukrainiens eux-mêmes, autre paradoxe, ne veulent pas de l’Ukraine … « Ce n’est pas une nation, me disait l’un d’eux, c’est une malédiction. » L’Europe fait rêver les uns, la Russie fascine les autres. Quant aux États-Unis, après leur dérobade en Syrie, ils bombent le torse pour feindre d’être encore les maîtres du monde. Mais personne n’est dupe.
En général, une guerre se prépare pour un espace à conquérir, des symboles à s’approprier, des richesses à exploiter. L’Ukraine, elle, ne suscite aucune convoitise. C’est un cas d’école paradoxal : une confrontation majeure pour un objet sans valeur.
L’invasion des réacs géants
SAINT VINCENT, RIEZ POUR NOUS !
Vendredi 28 février
Dans Le Figaro du jour, Bertrand de Saint Vincent consacre à la « vague réac » une chronique aérienne et narquoise. « Si l’on en croit ceux qui les pourfendent, les réacs sont de retour. Ils menacent le nouvel ordre moral » et à travers lui, ça va sans dire, la démocratie.
Laurent Joffrin ne s’est-il pas dit « épouvanté », tel un Léon Blum à la proue du Titanic, par le retour de la momie du 6 février 34 ? Élisabeth Lévy dans Causeur, Ivan Rioufol dans Le Figaro et Zemmour partout avec sa « droite de fer » (sic)… Selon cet anxieux de Laurent, tous ces hooligans, et bien d’autres encore, œuvreraient de conserve à « délégitimer l’humanisme républicain pour passer en contrebande une marchandise xénophobe, antieuropéenne et nationaliste », rien que ça.[access capability= »lire_inedits »]
C’est à Laurent, notamment, que Bertrand pense lorsqu’il ironise : « Il règne une certaine confusion dans les esprits éclairés […] Des noms sont jetés en pâture par des commentateurs, indignés que l’on puisse émettre des opinions contraires aux leurs, sur des sujets dont ils se pensaient légitimement les propriétaires. »
Le seul problème avec ce Saint Vincent-là, c’est son manque de charité. Sinon, il comprendrait l’affolement légitime d’une gauche décapitée face au danger de contradicteurs dont la tête, sans crier gare, semble avoir enfin repoussé. Mais bon, on peut toujours s’arranger : Saint Vincent avec nous, et sainte Rita pour eux !
VAS-Y FILLON, C’EST BON !
Lundi 3 mars
Première fois, depuis Maastricht, que je suis d’accord avec Fillon ! Ça s’arrose, au moins à coups de Guignolet. Dans La Croix du jour, interviewé sur le « mariage pour tous », il dit ce que je pense, y compris au niveau de Barjot :
« Il faudra réécrire le texte. L’abrogation et le retour pur et simple à la situation antérieure aboutiraient à une nouvelle fracture de la société française […] L’idéal serait de réintroduire une distinction entre mariage hétérosexuel et union homosexuelle, avec une égalité des droits excepté les droits sur la filiation. »
Pas mieux ! Sauf que Fillon, qui n’est même pas encore aux affaires, parle déjà de cette réforme nécessaire comme d’un « idéal » au conditionnel passé première forme. On est mal pris.
QU’EST-CE QU’ONFRAY SANS LUI ?
Mercredi 5 mars
J’aime de plus en plus Michel Onfray, depuis dix ans déjà qu’il a cessé de s’attaquer aux religions du Livre pour s’en prendre à celles de l’époque : Freud, Sartre, Internet et le libéralisme, y compris dans sa version Mélenchon.
Ce qui me séduit bien sûr, c’est son indépendance d’esprit ; au début, je l’avoue, je la confondais bêtement avec la philosophologie de ce con de Sponville. Grave erreur : Michel, lui, trace son contre-sillon sans souci des oukazes de la post-pensée post-moderne ; pour moi, c’est l’essentiel. « Il faut suivre sa pente pourvu que ce soit en montant », comme disait Gide, à défaut de le faire.
Au vu de ses travaux et interventions récents, Onfray, lui, fait le job. J’en avais déjà eu l’agréable impression en l’interviewant ici-même (cf. Causeur n° 39, septembre 2011 : « La police de la pensée française a la matraque facile ».) Depuis, ça se confirme dangereusement – pour lui. Fini la chasse aux tigres empaillés ! Désormais, il se collette avec les idoles du temps. En plus, chose admirable pour un transfuge du Bon camp, il s’en fout magistralement d’être diabolisé.
Ce mois-ci, dans la chronique que Michel tient sur son site, et sous le titre « Mauvais genre », il s’attaque à l’icône Judith Butler. Dès la semaine suivante, pilonnage des Inrocks, qui font donner toute l’ironie lourde dont ils sont capables : « Le philosophe politico-médiatique Michel Onfray s’en prend au genre sans avoir étudié la question. » Contrairement aux Inrocks, n’est-ce pas, dont c’est la spécialité…
« Il n’y connaît rien, affirme l’autrice du papier : il n’a pas lu Judith Butler. » La preuve : il prend prétexte, pour la contrer, du malheureux cas de ce David, suicidé parce qu’on l’avait charcuté contre son gré pour le transformer en Brenda.
En vrai, ce regrettable incident n’a rien à voir avec la « loi du genre » ; tout est dans la nuance, nous enseignent patiemment les Inrocks. Le chirurgien qui voulait à tout prix transformer David en Brenda « essentialisait le genre ». Judith Butler, au contraire, prône « la liberté pour chacun de se définir en tant qu’homme ou femme, ou autres » (sic). Pendant qu’on y est, j’espère qu’il y a aussi une case « ne sait pas ».
THE MONDE IS NOT ENOUGH !
Vendredi 7 mars
Ce qu’il y a de bien avec les éditos du Monde, outre leur componction de référence, c’est qu’on peut sans rien perdre aller tout droit du titre à la conclusion. Un exemple au hasard, choisi dans ma pile : « L’accablant poison des soupçons ».
Sous ce titre, on peut lire tour à tour deux attaques aux violences calibrées : l’une, morale, vise la droite et les lourds soupçons qui pèsent sur son honnêteté intrinsèque ; l’autre, tactique, porte sur les regrettables maladresses du pouvoir dans la gestion de ces scandales.
Après avoir ainsi convenablement pointé les responsabilités, l’édito nous balance, en guise de conclusion, l’essentiel : cette ritournelle solennelle dont on nous tympanise depuis trente ans : « Tout ça ne fait-il pas le jeu du Front national ? » Et mon cul ne serait-il pas du poulet ?
LA DÉFENSE TAUBIRA
Mardi 11 mars
Quand donc Christiane Taubira, débordée, a-t-elle eu connaissance de la mise sur écoute de Sarkozy et de son avocat ? Dans ses réponses successives et contradictoires, il semble que la garde des Sceaux se soit quelque peu emmêlé les pinceaux. À la place de sa dircab, au lieu de l’enfoncer encore un peu plus, je lui aurais proposé, au choix, trois lignes de défense autrement plus solides :
– Version Buisson : « Je pouvais pas savoir, les écoutes se sont déclenchées toutes seules. »
– Version Kev Adams : « Je n’étais au courant que pour le babyphone de Giulia. »
– Version Cahuzac : « Je ne savais même pas que les Sarkozy avaient le téléphone. »
TONY & MARGARET
Vendredi 14 mars
Tony Benn est mort. Sans doute suis-je le seul de mes amis à le pleurer, au même titre que Maggie Thatcher. Pour moi, le tempérament compte plus que les idées, ne serait-ce que parce qu’il est plus difficile d’en changer. Aussi eussé-je volontiers marié ces deux-là dans l’intérêt de la Couronne, qui par ailleurs est le cadet de mes soucis.
À ma droite, une fille d’épicier qui s’impose à la force du poignet à la tête de ces machos de tories, puis du pays, avant d’être virée pour autoritarisme. À ma gauche, un vicomte qui renonce à son titre pour entrer à la Chambre des communes, puis dans les gouvernements du Labour, avant d’en être évincé pour « gauchisme ».
Deux personnages que j’aurais bien aimé rencontrer, avec une petite préférence quand même pour le dernier : question sens de l’humour, l’aristo à pipe était plus crédible que la « Dame de fer ». Un exemple entre cent : Tony, partisan de l’abolition de la monarchie, s’était néanmoins prononcé pour le maintien d’Elizabeth II à Buckingham Palace, à titre d’« icône touristique ».
BÊTISIER MONDAIN
Samedi 15 mars
Intéressante question à la une du Monde Télévisions : « La télévision est-elle devenue réac ? » Au terme d’une double page d’enquête serrée, la réponse est oui.
À vrai dire, on s’en serait douté. La thèse en vogue, désormais, dans les médias dominants, ça ne vous aura pas échappé, c’est qu’ils sont eux-mêmes dominés par une poignée de journalistes droitistes. Rien d’étonnant à ce que Le Monde reprenne cette antienne baroque, psalmodiée en chœur par tous ses confrères de progrès. Ce qui est distrayant, en revanche, c’est l’argumentaire.
Tout part d’un constat si puissant que j’ai dû le relire pour en croire mes yeux : « L’arrivée de François Hollande à l’Élysée a libéré la parole de ses détracteurs. » De fait, avant 2012, l’anti-hollandisme primaire tournait un peu à vide.
On plaidera, bien sûr, que le quotidien de référence s’est trompé d’erreur ; il voulait dire sans doute : « L’arrivée de la gauche au pouvoir a libéré la parole de ses détracteurs. » Eh bien, c’est pire ! La première formulation avait au moins l’avantage d’être drôle. La seconde l’est moins : elle reproche tout bonnement aux opposants de s’opposer.
Dorénavant, qu’on se le dise, « intellectuels et journalistes » marqués à droite » ont trouvé leur place dans les émissions de débat. » Et même si c’était vrai, comme dirait Marc Levy, où serait le scandale ?
C’est que, par leur seule présence sur les plateaux, ces gens-là empêchent toute saine controverse : « Le classique débat d’idées a cédé la place aux » idéologues » ». Autrement dit : le débat d’idées, c’était mieux avant, quand ça se passait exclusivement entre gens de progrès – parmi lesquels, comme chacun sait, il n’y a pas d’idéologues.
À en croire l’enquête de la Brigade mondaine, l’invasion des réacs géants n’épargnerait plus aucun talk-show, ou presque. Bien sûr, il y a le magazine « Z & N » où sévit Éric Zemmour, « journaliste controversé » (c’est pas Edwy Plenel qu’on gratifierait d’une telle épithète.) Bien sûr aussi, il faut compter avec « Ce soir (ou jamais !) », dont récemment encore « l’animateur invitait en catimini le sulfureux écrivain Marc-Édouard Nabe ».
Sans vouloir critiquer, un tel vocabulaire contredit la thèse développée, selon laquelle le camp de la Réaction aurait déjà conquis le pouvoir culturel. « Controversé », « sulfureux », « catimini » : ces mots sont ceux de l’establishment dénonçant ses dissidents, pas l’inverse.
Ça n’empêche pas Le Monde d’en rajouter, allant jusqu’à enrôler drôlement dans la dérive droitière « Mots croisés » et « C dans l’air ». Yves Calvi, lui aussi, ferait-il donc partie du complot, sous ses airs si « corrects » ?
C’est ce qu’explique au Monde Noël Mamère, jamais décevant. Dans ces émissions, à l’en croire, « le droit d’ingérence de personnalités qualifiées ne peut s’exercer, car elles sont rarement invitées dans la citadelle où l’on préfère débattre entre soi. » Bizarre ! Moi qui me tape régulièrement « Télé-Calvi» pour raisons professionnelles, j’y vois exactement l’inverse. À coup sûr, entre Mamère et moi, il y en a un qui yoyotte de la touffe.
Le plus grave, aux yeux du Monde, dans cette « libération de la parole réactionnaire », c’est que « les chaînes en profitent pour faire grimper leurs audiences », au mépris de la plus élémentaire déontologie. Léa Salamé, journaliste à i-Télé, confirme : « La pensée réactionnaire est à la mode […] Lorsqu’Éric Zemmour passe à l’antenne, il booste l’audience. » Quant à Brigitte Benkemoun, rédactrice en chef du désormais « controversé » « Mots croisés », elle n’hésite pas à dire pour sa défense : « Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des commentateurs de gauche favorables au gouvernement et capables de le défendre. »
Argument original certes, mais moyennement crédible. Des « commentateurs » comme ça, il y en a pléthore ; simplement, ils sont mauvais. À leur décharge bien sûr, ce n’est pas un métier facile ; mais il serait quand même injuste de reprocher ça aussi aux « réacs ».
LE ZORRO 2.0 DU ZÉRO FAUTE
Jeudi 20 mars Depuis quelques semaines, sous le pseudonyme de « Bescherelle ta mère », un justicier masqué de l’orthographe sévit sur Twitter, corrigeant impitoyablement les fautes des twittos célèbres ou anonymes – non sans les insulter au passage. Déjà « followé » par 21 000 suiveurs, il n’est lui-même abonné qu’à « Bescherelle Officiel ». La classe !
Tout ça a fini par attirer l’attention de la maison Hatier, éditrice de la Bible du bon usage. Ils ont même démasqué le concombre : son nom est Sylvain Szewczyk, et du coup on croit comprendre d’où lui vient cette étrange fixation sur l’ortograf…
Aux dernières nouvelles, après l’avoir menacé de poursuites, Hatier songerait désormais à travailler avec lui, pour peu qu’il cesse d’être « vulgaire ». Mais il y a des gros mots français, merdre !
POIRET AU VINAIGRE
Mercredi 26 mars
Le mercredi matin, après le turbin, pause-détente. Je déguste une fois de plus, et toujours avec plaisir, le succulent Poulet au vinaigre de Chabrol. Pour moi qui n’ai guère besoin de noirceur, celle du père Claude est ici agréablement éclairée − filons la métaphore − par le lumineux je-m’en-foutisme de son acteur. Jean Poiret fait pétiller Lavardin, ce flic ricaneur à qui on ne la fait plus depuis trop longtemps – modèle de cynisme humaniste, à moins que ce ne soit l’inverse. Roland Jaccard, explique-leur !
Même les dialogues sont classieux, par exemple quand le flic Poiret réveille en pleine nuit le notaire Michel Bouquet : « Mais enfin, inspecteur, il est cinq heures du matin ! – Pour moi aussi, Maître… »
Il y a bien sûr de la lutte des classes là-dedans, Jérôme Leroy vous l’expliquera mieux que moi. Chabrol donne à fond, et avec génie, dans la « critique d’une certaine bourgeoisie », figure imposée du cinéma-européen-intelligent de ces temps-là (un peu démodée aujourd’hui, par bonheur). Mais au-delà, c’est-à-dire au fond, il y a surtout chez lui une plaisante misanthropie. Dans son monde cruel et vrai, être pauvre ne suffit même pas pour être bon ; juste inoffensif ou con.
MINI-MOI
– Vladimir Poutine : « Les Russes qui ne regrettent pas l’Union soviétique n’ont pas de cœur. Ceux qui la regrettent n’ont pas de tête. »
– Vincent Peillon, futur ex-ministre de l’Éducation : « Quand on interdit les mots, on interdit les pensées. L’épuration de la langue est le premier acte. »
– South Park. Cartman, arrêté en flag par un flic : « Est-ce qu’il y a un agent, Monsieur le problème ? »
– 13 mars. Titre du Monde sur 4 colonnes : « Les socialistes européens assurent qu’il existe encore un clivage gauche-droite ». Hélas, qu’apprend-on juste après ? « En France, les deux camps abordent les européennes avec des slogans semblables. » Plus qu’un mois pour ressortir Le Bourget…
– 14 mars. Au menu de l’excellent « Europe 1 Social Club », Rémi Brague et Didier Super ! Y’a que Taddeï pour nous concocter des plateaux pareils.
– Jules Renard : « On se trompe toujours sur les écrivains contemporains. C’est pour ça qu’il ne faut pas les lire. »
– 24 mars, 0h30, fin de soirée électorale sur i-Télé. Nicolas Domenach, pas content mais digne : « Attendons le second tour pour commenter le premier ! »[/access]
*Photo: CHAMUSSY/SIPA. 00615048_000021
Nougaro : dansez sur lui !
Il y a dix ans disparaissait Claude Nougaro de manière tout à fait inexplicable. Est-il parti pour Toulouse, New-York, le diable Vauvert, le paradis terrestre ou celui des poètes ? Personne ne l’a revu depuis. Quelques jours après son départ plus de 10.000 personnes – aficionados de jazz, de java, badauds curieux et fidèles du culte nougaresque – s’agglutinaient dans les rues de Toulouse, pour rendre un dernier hommage au boxeur de Quatre boules de cuir. La France venait de perdre l’un de ses derniers « monstres sacrés » de la chanson, de la race de ceux qui sont nés dans les années vingt – et qui ont tous déjà disparu de manière inexplicable (Brel parti sans laisser d’adresse en 1978, Brassens en 1981, Gainsbourg parti en fumée en 1991, etc.) Depuis les hommages sont réguliers. Ses chansons font l’objet de reprises fréquentes, mieux, beaucoup d’entre elles sont entrées dans l’imaginaire collectif ; il y a des rues Nougaro, des salles de spectacle Nougaro et même une station de métro qui porte nom dans sa ville natale ! Le toulousain capital sera peut-être même un jour panthéonisé, si l’on n’y prend garde…
A l’occasion de cette commémoration, plusieurs publications sont à signaler. Tout d’abord un colossal coffret intégral « L’amour sorcier » (Universal) regroupant près d’une trentaine d’albums – à la fois studio et live. Première remarque : comme toutes les « intégrales » celle-ci est incomplète. Il manque les albums de la période « américaine » du chanteur, enregistrés chez WEA (dont le monument de 1987, « Nougayork », album-Phoenix plein de jazz, de vie, et de funk, souvent imité, jamais égalé), ainsi que les dernières galettes de Nougaro, publiées chez EMI. C’est, pour résumer, une intégrale de la période Philips/Barclay, qui couvre les années 1959-1985 et 1991-1999. Ne chicanons pas davantage, l’essentiel y est. Et la plupart des albums sont accompagnés de pistes inédites passionnantes, voire succulentes (prises studio alternatives, versions live exhumées des archives, etc.), et certains albums font l’objet d’une parution CD pour la première fois.
Au-delà des tubes légendaires qui ont jalonné son parcours (Cécile, Le cinéma, Je suis sous, Tu verras, etc.) ce parcours dans les profondeurs de l’œuvre nougaresque permet de retrouver certains albums très forts et cohérents dont « Petit taureau » que Claude sort en 1967, alors que les révoltés de Mai 68 n’ont pas encore libéré la France du joug de la java (rires enregistrés) et que l’homme n’a pas encore marché sur la lune, ni la lune sur l’homme. Un album plein de jazz, jalonné de chansons curieuses, telle cette Mutation presque psychédélique évoquant en filigrane la conquête spatiale… « Je te connaitrai une nuit, petite / Sous un ciel plein de satellites… » ou bien cette délicieuse Annie, couche-toi là, l’un de ces éloges ambigus à la gent féminine dont Nougaro a le secret… Un opus qui comporte aussi son hymne à Toulouse (« L’église Saint-Cernin illumine le soir / D’une fleur de corail que le soleil arrose… »), définitive et langoureuse marseillaise des languedociens…
Au fil des albums se découvrent des pépites méconnues comme Réunion sublime chanson de 1985 inspirée à Claude par sa rencontre inespérée, et inattendue, sur l’Île de la Réunion, avec une jeune toulousaine, Hélène, qui deviendra son ultime muse ; balade amoureuse sur une musique du fidèle Maurice Vander, plus inspiré que jamais… « Chaque nuit loin de toi, la nuit me fait gémir / Chaque jour loin de toi, le jour se lève à peine ». Il serait aisé de circuler dans l’œuvre de Nougaro en cherchant les femmes derrière les chansons… depuis sa fille, Cécile-ma-fille jusqu’à Hélène, Sainte-Hélène, en passant par la brésilienne Marcia (qui lui a inspiré l’une des plus belles chansons sur l’absence Marcia Marcienne) ou Odette l’arménienne, ou encore sa mère, que l’on croise ça et là. Ou Eddy Barclay. Ou Edith Piaf. Oui, Piaf…
Mais ce que Claude Nougaro laisse de plus étincelant, ce sont ses albums de concerts. Dès 1969 (et jusqu’à la toute fin de sa vie d’artiste) il laissera des témoignages discographiques de ses tournées. Bête de scène, ayant un sens inouï de la communication avec le public, le petit taureau fonce dans la foule et donne de ses chansons des versions live toujours originales, inédites, revisitées. Ce coffret – « L’amour Sorcier » – propose tous les enregistrements en concerts de Nougaro, dont plusieurs albums encore inédits en CD (dont l’Olympia 79) ou introuvables (Une voix dix doigts, de 1991, incluant le sublime inédit Tendre). Parmi ces témoignages de concert on retiendra le live à l’Olympia de 1977 avec la formation jazz de Maurice Vander ; pochette psychédélique rouge et noire, interprétation plus que jamais théâtrale de Plume d’ange, présentation du long conte musical Victor inspiré de la nouvelle – « L’homme à la cervelle d’or » – d’Alphonse Daudet, dont il n’a jamais donné de version studio… La sombre histoire d’un homme qui se fend le crane pour en extraire l’or qu’il contient et le donner à la femme qu’il aime… et pour laquelle il craque.
Un parcours nougaresque qui nous fait croiser Michel Legrand, Jean-Claude Vannier (compositeur du Melody Nelson de Gainsbourg, excusez du peu), Sonny Rollins, Christian Chevallier (à qui nous devons la mélopée de Toulouse), Dave Brubeck, Duke Ellington, Monk, Chico Buarque, etc, etc. etc… et bien entendu Jacques Audiberti. Collaborateurs, amis, inspirateurs. Jazz. Java.
Signalons aussi, à l’occasion de cette célébration des 10 ans du départ inexplicable de Nougaro pour Dieu sait où, la publication du livre de Laurent Balandras L’intégrale Nougaro, l’histoire de toutes les chansons à La Martinière. Bible de 400 pages recensant l’histoire de chacune des pépites du toulousain capital… Mais n’expliquant malheureusement pas ce mystère. Au lendemain de la mort de Nougaro, la Garonne coulait toujours dans le même sens. Après ça, allez croire en la mémoire de l’eau… Et allez comprendre…
*Photo: ATTIAS/SIPA. 00357739_000001
Morelle, Plenel, et moi
Tempête sous un crâne. Depuis deux jours, l’affaire « Morelle » me perturbe. Il se trouve que j’ai de la sympathie pour Aquilino Morelle. Je ne l’ai pourtant jamais rencontré. Mon a priori positif s’explique : Morelle était le directeur de campagne de Montebourg pendant la primaire ; il avait mis un peu de République dans les discours du deloriste Hollande. Noniste en 2005, il était le lien entre Valls, l’homme d’ordre, et Montebourg, l’apôtre de la démondialisation. Tout cela me parle, même si des amis très prolixes me font remarquer que, comme Guaino, il démonétise nos idées en les mettant ses mots au service de François Hollande ou Nicolas Sarkozy. Depuis deux jours, alors que l’affaire a éclaté, des amis de confiance m’ont décrit l’Aquilino Morelle qu’ils ont fréquenté. L’un d’eux m’a parlé de lui comme d’une véritable catastrophe en termes de rapports humains ; l’autre – qui l’avait plutôt apprécié par le passé -m’a confié sa déception devant un comportement indigne sur cette histoire de laboratoires.
Toujours est-il que le jour où Mediapart a sorti l’affaire, j’ai eu un réflexe : défendre Morelle. Parce que je me méfie instinctivement d’Edwy Plenel et de son journal en ligne. Réflexe conditionné, méfiance instinctive. C’est en m’en rendant compte que je m’inquiète. Pour moi-même, cette fois-ci. Ne suis-je pas en train de devenir l’exact pendant des inconditionnels du célèbre journaliste moustachu qui le soutiennent quoi qu’il fasse, quoi qu’il publie avec les méthodes qui vont avec ? La première fois que j’ai pris le clavier pour dénoncer Mediapart, c’était défendre Laurent Blanc et François Blaquart, alors respectivement sélectionneur national et directeur technique national à la Fédération française de football. Ils avaient été -déjà!- enregistrés à leur insu lors d’une réunion et étaient malhonnêtement désignés comme des racistes. Au passage, notons que le fonctionnaire de la fédé qui avait procédé à cet enregistrement n’a pas été l’objet de la même opprobre que Patrick Buisson. Certes, sélectionneur de l’équipe de France, c’est un poste moins important que Président de la République[1. Quoique… On aura l’occasion de se poser la question pendant la Coupe du monde cet été.] mais peu importe la place qu’occupe celui qu’on piège. C’est déloyal.
De même, quand Mediapart a mis en ligne le message que Jérôme Cahuzac avait laissé par erreur sur la boîte vocale d’un de ses adversaires politiques, j’avais tiqué. On me dira que sans ce point de départ, un ministre du Budget fraudeur fiscal serait peut-être encore en poste. C’est possible. Mais la fin ne devrait pas plus justifier les moyens en matière journalistique que dans la politique[2. Notons à cet égard l’incohérence des fans de Nicolas Sarkozy qui conspuent Mediapart lorsqu’il s’agit de leur idole mais qui se sont jetés comme une volée de moineaux sur l’affaire Morelle.]. Plenel explique ce deux poids deux mesures dès qu’il en a l’occasion : de Mitterrand à Hollande en passant par Sarkozy, il a sorti des affaires de droite et de gauche. Il prétend qu’on ne pourrait pas le soupçonner de choisir ses cibles. Et mon cul, c’est du poulet ? Comment expliquer la discrétion dont il a fait preuve à propos des affaires touchant Dominique de Villepin ? De toute manière, comme Plenel est intelligent, il s’affranchit du clivage droite-gauche. Il sait bien que les clivages essentiels sont ailleurs depuis bien longtemps. Ce n’est pas parce qu’il s’en affranchit qu’il n’est pas idéologue, c’est même plutôt l’inverse.
Voilà, vous savez pourquoi j’ai ce réflexe conditionné, cette méfiance instinctive. Avouez qu’elle ne repose pas sur du vent. Pourtant, j’ai tort. Parce que le conditionnement et l’instinct ne sont pas les meilleurs garants de l’objectivité. Et aussi parce je réduis abusivement Mediapart à son patron, alors que ce medium compte une rédaction étoffée. Parce que, enfin, les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément des amis. J’ajoute qu’il faut aussi reconnaître le succès entrepreneurial de ce journal en ligne dans une presse en crise. Plenel, c’est surtout un sacré chef d’entreprise qui a parfaitement intégré les codes capitalistes.
Reste qu’il y a quelque chose qui me séparera toujours d’Edwy Plenel. Il considère les partisans de la souveraineté de l’Etat-Nation -dont je suis- comme des adversaires idéologiques et politiques. Et ces adversaires, comme les autres, il est prêt à tout pour les abattre avec des méthodes peu ragoûtantes. Si un jour, une source m’offrait sur un plateau un document audiovisuel enregistré à l’insu d’Edwy Plenel, qui l’accablerait, qu’en ferais-je ? Je n’hésiterais pas une seconde et je le détruirais. Certains me diraient que je manquerais à mon devoir de journaliste au service de l’information de mes lecteurs. Cela tombe bien, je n’ai pas de carte de presse. D’autres me considéreraient comme un déserteur dans cette guerre idéologique que mène Plenel. Les derniers, enfin, jugeraient, impitoyables : « trop bon, trop con ». Peu importe ! C’est ma différence avec le patron de Mediapart, et je l’assume.
*Photo : BISSON/DESSONS/JDD/SIPA. 00680329_000003.
Humains surnuméraires
Avec Éloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, ancien rédacteur en chef de la défunte revue Cancer !, signe un bref et percutant sur le traitement eugéniste de la trisomie 21 dans les sociétés démocratiques modernes. Revenant sur l’histoire du diagnostic et de la perception de l’« idiotie mongolienne», évoquant quelques lumineuses figures de trisomiques, l’auteur montre comment s’est mis place en France un programme d’élimination pure et simple des individus doués d’un chromosome surnuméraire (actuellement, 96 % des foetus dépistés sont avortés). [access capability= »lire_inedits »]
Plusieurs facteurs ont contribué à ce processus : le coût très élevé des soins à fournir au mongolien qu’on voudrait survivre ; le détournement des moyens qui pourraient être utilisés pour la suppression de la maladie vers la suppression du malade lui-même ; enfin, une pression sociale aux origines multiples, du médecin affirmant à la future mère qu’elle commet « l’erreur de sa vie » parce qu’elle désire garder l’enfant diagnostiqué trisomique aux inévitables quolibets des autres enfants, en passant par la famille ou le cercle amical.
BDL évite les écueils d’une démonstration empesée, d’une partialité sommaire ou d’un chantage sentimentaliste, mais surtout, il ouvre le débat vers des perspectives philosophiques fondamentales : le traitement de ces « phénomènes » révèle bien la progression d’une idéologie « transhumaniste», dont le but sera à terme de formater les humains par sélection et augmentation artificielles. Celle-ci va de pair avec un prométhéisme qui refuse toute limite et toute faille, saccageant la nature comme la dignité humaine pour réaliser son utopie technicienne. BDL n’y va pas par quatre chemins ce projet, selon lui, résulte d’une transformation insidieuse du programme eugéniste des nazis. Certes, il n’est plus question d’un politique : supprimer les faibles est devenu un droit démocratique. On décide quelle vie mérite ou non d’être vécue. Et l’auteur compare avec une ironie mordante les poèmes femme trisomique aux oeuvres de Grand Corps Malade, chevalier des Arts et des Lettres, ou la bêtise connectée d’un ado « normal » hypnotisé par son iPhone avec l’hommage enfantin et permanent que son frère mongolien rend à la Création. [/access]
Eloge des phénomènes, Bruno Deniel-Laurent, Max Milo, 2014.
*Photo: APTOPIX Texas Daily Life. AP21211153_000002
Au bord de la baie de Sébastopol
C’était l’été, un week-end sans doute, voici à peine quatre ans. Valentin et moi nous musardions sur les bords de la baie de Sébastopol, immense et lumineuse, à peine tachée par la masse gris-sombre de navires militaires russes, timidement blottis dans un repli de la rade.
Après l’explosion de l’URSS, Valentin, fidèle compagnon d’équipées passées à arpenter les mornes plaines du sud de l’Ukraine, me servit d’interprète jusqu’au fin fond de campagnes à la dérive. C’était une sorte de professeur Nimbus, au profil mitterrandien, brillant chercheur à l’Institut de biologie des mers du sud dont le siège, d’un blanc éclatant, surplombe encore la baie.
Nous avons bu une bière, une Obolone, je crois, puis nous nous sommes mêlés à la foule nonchalante et bon enfant qui déambulait pendant que le soir descendait doucement. Près d’un monument néo-classique, une petite troupe d’une quinzaine de personnes en uniforme, drapeaux russes au vent, défilait. Elle s’arrêta, entama un simulacre de salut aux couleurs dans l’indifférence générale. J’interrogeai Valentin du regard. « Ce n’est rien, quelques nationalistes un peu dérangés, n’y fais pas attention».
Le 17 mars dernier après « l’immense » succès du référendum de rattachement de la Crimée à la Russie, je recevais un mail claironnant de Valentin. Il commençait ainsi : « Chez nous c’est la fête ! ». La suite laissait clairement entendre que lui aussi y participait pleinement. Et pour me donner une idée de la liesse qui régnait à Sébastopol, il m’envoya la photo d’une affiche de propagande sur laquelle on voyait deux cartes de la Crimée, l’une barrée d’une croix gammée, l’autre aux couleurs de la Russie avec en légende : « Il faut choisir ! ».
Ainsi, Valentin, ouvert au monde, généreux, espiègle et bon vivant, avait-il lui aussi glissé vers les affres d’un nationalisme obscur et inquiétant ? La suite de notre correspondance ne devait pas infirmer cette dérive. Je me fâchai et lui répondit, trop brutalement sans doute.
Quelques jours plus tard, il m’envoyait des photos de l’explosion des fleurs qui tapissent au printemps les montagnes de Crimée. Puis, bien qu’il me sache mécréant, mais juif quand même, il m’envoya des photos de la synagogue de Sébastopol en construction. Une manière de reprendre contact, de me tendre la main. Je n’ai toujours pas répondu.
Valentin, comme un frère…
La brune, la blonde et le Président
Attention, crêpage de chignon ! À ma droite la brune, Sophie Marceau, à ma gauche la blonde, Catherine Deneuve. L’enjeu de cette guerre au sommet du cinéma français, c’est mon Président de la République et ses amours clandestines. Je résume. Interrogée par l’excellent Frédéric Taddeï pour le magazine GQ, Sophie Marceau se déchaîne contre François Hollande à propos de sa liaison avec Julie Gayet, révélée par Closer. « Il a des maîtresses, et, quand on le sait, il refuse d’en parler. » Elle est bonne celle-là : une maîtresse dont on accepte de parler, ça s’appelle une épouse, non ? Mais la Marceau a des idées très arrêtées sur les bonnes mœurs : « Un mec qui se conduit comme ça avec les femmes, c’est un goujat, poursuit-elle. (…) Et puis tromper sa femme pendant un an et demi alors qu’on est président de la République…! C’est cinq ans, un mandat. On ne lui demande pas d’être abstinent non plus, mais je me dis qu’il peut mettre ça un peu de côté ». Et pour faire bonne mesure, elle traite le chef de l’Etat de lâche, tout en précisant qu’elle n’a pas voté pour lui.
Cette désinvolture à l’égard du chef de l’Etat fait bondir Catherine Deneuve. Dans une interview à La Nouvelle République Dimanche, elle juge les propos de sa cadette extrêmement grossiers – et paf, prends-toi ça bécasse ! « Je ne parlerai pas du président de la République comme ça, que je l’aime ou pas, dit-elle. Je comprends qu’on puisse lui reprocher des choses mais pourrait-on rester sur un terrain un peu plus élevé, quand même ? Un « goujat » et un « lâche » ! On dirait qu’on parle du mari de sa meilleure amie qui vient d’être quittée… ». Quant à ses opinions politiques, Marceau est prié d’aller les faire voir ailleurs : « Elle précise qu’elle n’a pas voté pour lui ? Mais ça ne regarde qu’elle ! Les isoloirs sont faits pour ça. » Sur ce point, on me permettra de critiquer la sainte-patronne du cinéma français : on ne l’entend guère quand sa corporation se livre à de délicieux happenings où l’entre-soi est de rigueur et la bonne conscience une arme de destruction massive pour rappeler au bon peuple qu’elle est dans le bon camp.
Signe de nos temps où la liberté s’impose à coups de surveillance et de punition, c’est la jeune qui joue les professeurs de vertu conjugale et son aînée qui défend à la fois la liberté et l’intimité. Alors, sur ce coup-là, je suis sur la ligne Deneuve : je ne veux pas être convoquée dans l’alcôve présidentielle. À part s’amouracher de femmes pas commodes, le Président n’a rien fait pour que sa vie privée soit étalée à la une des journaux. Quant au vote de Sophie Marceau, il me paraît moins significatif que celui d’une ouvrière de La Redoute, jetée après trente ans de bons et loyaux services.
Bref, Deneuve a raison, un peu de tenue, Sophie !
Et pourtant, mon Président a peut-être mérité l’appellation de goujat. Non pas parce qu’il a trompé sa compagne – ça, certaines peuvent le déplorer, mais aucune loi ne l’interdit. Ni parce qu’on en a causé dans les gazettes – ça ce n’était pas de sa faute. L’ennui, c’est que, quelques jours après avoir fait part de son indignation « totale » au sujet de l’intrusion de Closer dans sa vie privée, il avait cru bon de nous convier dans son boudoir, là où les assiettes volent, pour nous faire savoir que c’était lui qui avait mis fin à sa vie commune avec Valérie Trierweiler – en clair qu’il l’avait larguée. Précision qu’aucun gentleman ne s’autorise publiquement après une séparation. Alors, « lâche » est certainement incongru, mais va pour « goujat ».
Et vous, chers lecteurs (et lecteures), vous êtes plutôt Catherine ou plutôt Sophie, plutôt demoiselle de Rochefort ou plutôt Boum ? Heureusement, vous avez un grand week-end pour affronter cet épouvantable dilemme.
*Photo : PJB/SIPA. 00681243_000054.
Réflexions d’un lecteur debout
Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire)[1. On vous reparle de ce livre très bientôt.] dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.
On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.
Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.
Parmi mes empêcheurs de lire assis, il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le SMIC qu’il est dans une « logique esclavagiste », c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.
Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.
Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.
Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.
Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.
*Photo : Edd Griffin/REX/REX/SIPA. REX40321987_000021.
ADN : Bienvenue à Gattaca!
L’actualité vient de nous donner une nouvelle illustration du rôle quasi-magique que joue désormais la recherche de l’ADN dans le processus judiciaire. 527 personnes, en grande majorité les élèves mineurs d’un lycée de Charente-Maritime, ont été invitées à accepter un prélèvement de salive permettant de dresser leur profil génétique. Un viol a été commis au mois de septembre dans ce collège et, jusqu’à présent, les investigations n’ont pas permis d’en identifier l’auteur. D’où cette opération massive qui est à notre connaissance la deuxième du genre après celle décidée par Renaud Van Ruymbeke dans l’affaire Dickinson. Une jeune britannique avait été violée et assassinée dans une auberge de jeunesse située sur le territoire de la commune de Pleine Fougères. Quelques jours plus tard, un SDF était arrêté. Mis en condition à l’ancienne par les enquêteurs, pendant les 45 heures de sa garde à vue, il finit par avouer. Les gendarmes et le juge instruction s’en remettant (nous ne sommes qu’en 1996) aux vertus de la traditionnelle reine des preuves, l’aveu. Le SDF sera immédiatement incarcéré. Au bout de 17 jours, l’analyse ADN permettra de le disculper. Un nouveau juge d’instruction décidera quelques mois plus tard, de soumettre l’ensemble des hommes du village âgés de 15 à 35 ans (?) soit 170 personnes à un prélèvement. La recherche sera étendue au-delà de Pleine Fougères à 3500 personnes. Sans résultat. Le véritable coupable sera arrêté presque par hasard aux États-Unis cinq ans plus tard. Il sera confondu par son ADN…
C’est en fait, la fameuse affaire Guy Georges, « le tueur en série de l’Est parisien », qui donnera le véritable coup d’envoi de l’utilisation de ces méthodes par la création d’un fichier. Dans cette affaire, un expert avait pris sur lui, en violation des règles de la CNIL de faire une recherche manuelle. Cela aboutit à l’identification du tueur, mais aussi à la constatation qu’il avait déjà été entre les mains de la police et de la justice. L’existence du fichier aurait permis d’éviter plusieurs récidives. La loi a alors créé le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG ) qui doit comporter aujourd’hui près de 3 millions de noms. Prévu au départ pour les délinquants sexuels, il a été depuis singulièrement étendu. Et, l’existence de fichiers non-officiels est un secret de polichinelle.
Depuis le début des années 2000, l’utilisation de l’ADN s’est généralisée dans les enquêtes judiciaires faisant du profil génétique la preuve reine. On parlait auparavant de la religion de l’aveu, de la même façon on peut parler de la nouvelle religion de l’ADN. On a même vu la police utiliser cette technique pour confondre le voleur du scooter d’un des fils de Nicolas Sarkozy. Il faut reconnaître l’utilité de ce mode de preuve. Dès lors qu’il permet de disculper les innocents. Nombre d’affaires ont pu être ainsi révisées aux États-Unis permettant la libération de personnes détenues parfois depuis de longues années.
Le problème, c’est que, pour incriminer un coupable, c’est une autre histoire. Si l’on constate que votre propre ADN ne fait pas partie de ceux prélevés sur une scène de crime, cela peut établir que vous n’y étiez pas. Mais le contraire n’est pas vrai. À la constatation de la présence de votre ADN, il faut immédiatement ajouter les raisons de cette présence. Bien évidemment, en cas de viol, le prélèvement de sperme est quasi-imparable. Mais aujourd’hui on utilise aussi cette technique pour toutes sortes d’infraction. Dans l’affaire dite de « la tuerie de Chevaline » le malheureux fonctionnaire territorial incriminé uniquement parce qu’il collectionnait les armes anciennes, fut disculpé parce qu’aucun des ADN prélevés sur la scène de crime n’était le sien. Ce qui ne l’empêcha pas d’être lynché par les médias. Mais si cela avait été le contraire, l’accusation aurait dû établir dans quelles circonstances son ADN s’était retrouvé sur cette scène de crime. Cette présence n’impliquerait en rien qu’il ait participé au crime. L’ADN pouvant se trouver là pour une infinité de raison. Et pourquoi pas déposé par un criminel astucieux ? Un violeur en série, avait pour habitude de récupérer au bois de Boulogne des préservatifs pleins qu’il congelait ensuite. Pour déposer ensuite le sperme ainsi conservé, sur ses nouvelles victimes…. Une perquisition à son domicile permis d’éventer le stratagème et de disculper ainsi des malheureux fréquentant des prostituées (ce qui n’était pas encore pénalement répréhensible). J’avais rappelé dans ces colonnes l’histoire de Jacques M. définitivement innocenté par la justice après plusieurs années de prison, et dont la presse nous apprenait quinze ans plus tard qu’un ADN prélevé sur la scène de crime se serait révélé être le sien.
La clameur, relayée par quelques parlementaires, avait immédiatement réclamé qu’il soit rejugé, rien n’étant pire qu’un possible coupable en liberté. Sauf que, si tant est qu’elle eût été établie, cette présence d’ADN ne prouvait rien. Jacques M. et la victime se connaissaient et avait même passé ensemble la soirée précédant le drame dans un bar, accompagnés d’amis, les témoins ayant constaté leur état d’ébriété. Or, l’ADN peut se trouver dans le sperme ou dans le sang, mais aussi sur un minuscule morceau de peau, dans un postillon, ou dans un cheveu (nous en perdons une soixantaine par jour).
La présence d’ADN sur une scène de crime n’établit qu’une chose, l’existence d’un lien d’un individu avec une scène d’infraction. Il appartient à l’accusation d’établir irréfutablement la nature de ce lien.
La recherche de l’ADN en matière judiciaire a heureusement mis fin à la religion de l’aveu, et la police scientifique est incontestablement un progrès. Cependant celle-ci est aujourd’hui à son tour parée de toutes les vertus. Et les exemples donnés plus haut montrent que les effets pervers ne sont pas loin. Dans un pays comme la France qui est, au contraire du monde anglo-saxon et son « doute raisonnable », celui de la subjectivité avec « l’intime conviction », cette nouvelle religion pourrait produire des dégâts. Dans l’affaire du lycée de La Rochelle, au motif de la recherche du coupable, on a ajouté celui de la nécessité de « soulager » ceux qui fréquentent l’établissement l’ambiance étant semble-t-il particulièrement lourde face à cette enquête qui piétine. Pourquoi pas ? Mais on rappellera simplement qu’une procédure d’instruction est là pour établir une vérité judiciaire et que tout autre objectif qui lui serait assigné constituerait un dévoiement. Je ne sais pas si le bilan coût-avantage de cette initiative sera si positif. L’établissement aura sûrement beaucoup de mal à se remettre de cette épreuve et du maelström médiatique qui l’a accompagné. Il y avait peut-être d’autres voies.
Par ailleurs, au plan juridique les questions ne sont pas simples. On peut légalement refuser un prélèvement ADN dès lors que l’on n’est pas « mis en cause ». S’agissant des mineurs, qui décidera ? Légalement, ce sont les parents, mais que fait-on en cas de désaccord ? Et puis cette possibilité de refus est une belle hypocrisie. Refuser fait de vous un « suspect » et vous pouvez être mis en garde à vue, le refus du prélèvement pendant celle-ci constituant une infraction pénale ! Le procureur de la Rochelle a affirmé, probablement de bonne foi, que les échantillons n’ayant rien donné seraient détruit. C’est une blague. Ils seront clandestinement conservés. Comme il existe des écoutes téléphoniques sauvages, il existe des fichiers sauvages. L’explosion du numérique permet de tout faire dans la discrétion. De toute façon, au nom de la lutte contre le crime, de la sécurité, de la santé (l’ADN, ça raconte plein de choses) le temps n’est pas si éloigné où l’ensemble de la population sera ainsi répertoriée. Bienvenue à Gattaca !
L’Ukraine, un cas d’école inédit
La cause est entendue : personne ne veut mourir pour Kiev. L’Ukraine, pays au passé trouble et à l’avenir incertain , présente cette caractéristique, inédite à ma connaissance, d’être au cœur de passions sans enjeux réels. Ni pour l’Union européenne qui l’a utilisée sans vergogne pour abuser une opinion publique de plus en plus sceptique quant aux bienfaits q’elle apporterait. Ni pour la Russie qui s’en passe très bien pour l’acheminement de son gaz et qui sait quel boulet serait ce pays pauvre, corrompu, divisé, pour elle. La Crimée, certes, lui revenait de droit. Mais pour le reste, il s’agit simplement pour Poutine de montrer à son peuple qu’il est bien le César de la nouvelle Eurasie et qu’il ne recule devant rien. Les Ukrainiens eux-mêmes, autre paradoxe, ne veulent pas de l’Ukraine … « Ce n’est pas une nation, me disait l’un d’eux, c’est une malédiction. » L’Europe fait rêver les uns, la Russie fascine les autres. Quant aux États-Unis, après leur dérobade en Syrie, ils bombent le torse pour feindre d’être encore les maîtres du monde. Mais personne n’est dupe.
En général, une guerre se prépare pour un espace à conquérir, des symboles à s’approprier, des richesses à exploiter. L’Ukraine, elle, ne suscite aucune convoitise. C’est un cas d’école paradoxal : une confrontation majeure pour un objet sans valeur.
L’invasion des réacs géants
SAINT VINCENT, RIEZ POUR NOUS !
Vendredi 28 février
Dans Le Figaro du jour, Bertrand de Saint Vincent consacre à la « vague réac » une chronique aérienne et narquoise. « Si l’on en croit ceux qui les pourfendent, les réacs sont de retour. Ils menacent le nouvel ordre moral » et à travers lui, ça va sans dire, la démocratie.
Laurent Joffrin ne s’est-il pas dit « épouvanté », tel un Léon Blum à la proue du Titanic, par le retour de la momie du 6 février 34 ? Élisabeth Lévy dans Causeur, Ivan Rioufol dans Le Figaro et Zemmour partout avec sa « droite de fer » (sic)… Selon cet anxieux de Laurent, tous ces hooligans, et bien d’autres encore, œuvreraient de conserve à « délégitimer l’humanisme républicain pour passer en contrebande une marchandise xénophobe, antieuropéenne et nationaliste », rien que ça.[access capability= »lire_inedits »]
C’est à Laurent, notamment, que Bertrand pense lorsqu’il ironise : « Il règne une certaine confusion dans les esprits éclairés […] Des noms sont jetés en pâture par des commentateurs, indignés que l’on puisse émettre des opinions contraires aux leurs, sur des sujets dont ils se pensaient légitimement les propriétaires. »
Le seul problème avec ce Saint Vincent-là, c’est son manque de charité. Sinon, il comprendrait l’affolement légitime d’une gauche décapitée face au danger de contradicteurs dont la tête, sans crier gare, semble avoir enfin repoussé. Mais bon, on peut toujours s’arranger : Saint Vincent avec nous, et sainte Rita pour eux !
VAS-Y FILLON, C’EST BON !
Lundi 3 mars
Première fois, depuis Maastricht, que je suis d’accord avec Fillon ! Ça s’arrose, au moins à coups de Guignolet. Dans La Croix du jour, interviewé sur le « mariage pour tous », il dit ce que je pense, y compris au niveau de Barjot :
« Il faudra réécrire le texte. L’abrogation et le retour pur et simple à la situation antérieure aboutiraient à une nouvelle fracture de la société française […] L’idéal serait de réintroduire une distinction entre mariage hétérosexuel et union homosexuelle, avec une égalité des droits excepté les droits sur la filiation. »
Pas mieux ! Sauf que Fillon, qui n’est même pas encore aux affaires, parle déjà de cette réforme nécessaire comme d’un « idéal » au conditionnel passé première forme. On est mal pris.
QU’EST-CE QU’ONFRAY SANS LUI ?
Mercredi 5 mars
J’aime de plus en plus Michel Onfray, depuis dix ans déjà qu’il a cessé de s’attaquer aux religions du Livre pour s’en prendre à celles de l’époque : Freud, Sartre, Internet et le libéralisme, y compris dans sa version Mélenchon.
Ce qui me séduit bien sûr, c’est son indépendance d’esprit ; au début, je l’avoue, je la confondais bêtement avec la philosophologie de ce con de Sponville. Grave erreur : Michel, lui, trace son contre-sillon sans souci des oukazes de la post-pensée post-moderne ; pour moi, c’est l’essentiel. « Il faut suivre sa pente pourvu que ce soit en montant », comme disait Gide, à défaut de le faire.
Au vu de ses travaux et interventions récents, Onfray, lui, fait le job. J’en avais déjà eu l’agréable impression en l’interviewant ici-même (cf. Causeur n° 39, septembre 2011 : « La police de la pensée française a la matraque facile ».) Depuis, ça se confirme dangereusement – pour lui. Fini la chasse aux tigres empaillés ! Désormais, il se collette avec les idoles du temps. En plus, chose admirable pour un transfuge du Bon camp, il s’en fout magistralement d’être diabolisé.
Ce mois-ci, dans la chronique que Michel tient sur son site, et sous le titre « Mauvais genre », il s’attaque à l’icône Judith Butler. Dès la semaine suivante, pilonnage des Inrocks, qui font donner toute l’ironie lourde dont ils sont capables : « Le philosophe politico-médiatique Michel Onfray s’en prend au genre sans avoir étudié la question. » Contrairement aux Inrocks, n’est-ce pas, dont c’est la spécialité…
« Il n’y connaît rien, affirme l’autrice du papier : il n’a pas lu Judith Butler. » La preuve : il prend prétexte, pour la contrer, du malheureux cas de ce David, suicidé parce qu’on l’avait charcuté contre son gré pour le transformer en Brenda.
En vrai, ce regrettable incident n’a rien à voir avec la « loi du genre » ; tout est dans la nuance, nous enseignent patiemment les Inrocks. Le chirurgien qui voulait à tout prix transformer David en Brenda « essentialisait le genre ». Judith Butler, au contraire, prône « la liberté pour chacun de se définir en tant qu’homme ou femme, ou autres » (sic). Pendant qu’on y est, j’espère qu’il y a aussi une case « ne sait pas ».
THE MONDE IS NOT ENOUGH !
Vendredi 7 mars
Ce qu’il y a de bien avec les éditos du Monde, outre leur componction de référence, c’est qu’on peut sans rien perdre aller tout droit du titre à la conclusion. Un exemple au hasard, choisi dans ma pile : « L’accablant poison des soupçons ».
Sous ce titre, on peut lire tour à tour deux attaques aux violences calibrées : l’une, morale, vise la droite et les lourds soupçons qui pèsent sur son honnêteté intrinsèque ; l’autre, tactique, porte sur les regrettables maladresses du pouvoir dans la gestion de ces scandales.
Après avoir ainsi convenablement pointé les responsabilités, l’édito nous balance, en guise de conclusion, l’essentiel : cette ritournelle solennelle dont on nous tympanise depuis trente ans : « Tout ça ne fait-il pas le jeu du Front national ? » Et mon cul ne serait-il pas du poulet ?
LA DÉFENSE TAUBIRA
Mardi 11 mars
Quand donc Christiane Taubira, débordée, a-t-elle eu connaissance de la mise sur écoute de Sarkozy et de son avocat ? Dans ses réponses successives et contradictoires, il semble que la garde des Sceaux se soit quelque peu emmêlé les pinceaux. À la place de sa dircab, au lieu de l’enfoncer encore un peu plus, je lui aurais proposé, au choix, trois lignes de défense autrement plus solides :
– Version Buisson : « Je pouvais pas savoir, les écoutes se sont déclenchées toutes seules. »
– Version Kev Adams : « Je n’étais au courant que pour le babyphone de Giulia. »
– Version Cahuzac : « Je ne savais même pas que les Sarkozy avaient le téléphone. »
TONY & MARGARET
Vendredi 14 mars
Tony Benn est mort. Sans doute suis-je le seul de mes amis à le pleurer, au même titre que Maggie Thatcher. Pour moi, le tempérament compte plus que les idées, ne serait-ce que parce qu’il est plus difficile d’en changer. Aussi eussé-je volontiers marié ces deux-là dans l’intérêt de la Couronne, qui par ailleurs est le cadet de mes soucis.
À ma droite, une fille d’épicier qui s’impose à la force du poignet à la tête de ces machos de tories, puis du pays, avant d’être virée pour autoritarisme. À ma gauche, un vicomte qui renonce à son titre pour entrer à la Chambre des communes, puis dans les gouvernements du Labour, avant d’en être évincé pour « gauchisme ».
Deux personnages que j’aurais bien aimé rencontrer, avec une petite préférence quand même pour le dernier : question sens de l’humour, l’aristo à pipe était plus crédible que la « Dame de fer ». Un exemple entre cent : Tony, partisan de l’abolition de la monarchie, s’était néanmoins prononcé pour le maintien d’Elizabeth II à Buckingham Palace, à titre d’« icône touristique ».
BÊTISIER MONDAIN
Samedi 15 mars
Intéressante question à la une du Monde Télévisions : « La télévision est-elle devenue réac ? » Au terme d’une double page d’enquête serrée, la réponse est oui.
À vrai dire, on s’en serait douté. La thèse en vogue, désormais, dans les médias dominants, ça ne vous aura pas échappé, c’est qu’ils sont eux-mêmes dominés par une poignée de journalistes droitistes. Rien d’étonnant à ce que Le Monde reprenne cette antienne baroque, psalmodiée en chœur par tous ses confrères de progrès. Ce qui est distrayant, en revanche, c’est l’argumentaire.
Tout part d’un constat si puissant que j’ai dû le relire pour en croire mes yeux : « L’arrivée de François Hollande à l’Élysée a libéré la parole de ses détracteurs. » De fait, avant 2012, l’anti-hollandisme primaire tournait un peu à vide.
On plaidera, bien sûr, que le quotidien de référence s’est trompé d’erreur ; il voulait dire sans doute : « L’arrivée de la gauche au pouvoir a libéré la parole de ses détracteurs. » Eh bien, c’est pire ! La première formulation avait au moins l’avantage d’être drôle. La seconde l’est moins : elle reproche tout bonnement aux opposants de s’opposer.
Dorénavant, qu’on se le dise, « intellectuels et journalistes » marqués à droite » ont trouvé leur place dans les émissions de débat. » Et même si c’était vrai, comme dirait Marc Levy, où serait le scandale ?
C’est que, par leur seule présence sur les plateaux, ces gens-là empêchent toute saine controverse : « Le classique débat d’idées a cédé la place aux » idéologues » ». Autrement dit : le débat d’idées, c’était mieux avant, quand ça se passait exclusivement entre gens de progrès – parmi lesquels, comme chacun sait, il n’y a pas d’idéologues.
À en croire l’enquête de la Brigade mondaine, l’invasion des réacs géants n’épargnerait plus aucun talk-show, ou presque. Bien sûr, il y a le magazine « Z & N » où sévit Éric Zemmour, « journaliste controversé » (c’est pas Edwy Plenel qu’on gratifierait d’une telle épithète.) Bien sûr aussi, il faut compter avec « Ce soir (ou jamais !) », dont récemment encore « l’animateur invitait en catimini le sulfureux écrivain Marc-Édouard Nabe ».
Sans vouloir critiquer, un tel vocabulaire contredit la thèse développée, selon laquelle le camp de la Réaction aurait déjà conquis le pouvoir culturel. « Controversé », « sulfureux », « catimini » : ces mots sont ceux de l’establishment dénonçant ses dissidents, pas l’inverse.
Ça n’empêche pas Le Monde d’en rajouter, allant jusqu’à enrôler drôlement dans la dérive droitière « Mots croisés » et « C dans l’air ». Yves Calvi, lui aussi, ferait-il donc partie du complot, sous ses airs si « corrects » ?
C’est ce qu’explique au Monde Noël Mamère, jamais décevant. Dans ces émissions, à l’en croire, « le droit d’ingérence de personnalités qualifiées ne peut s’exercer, car elles sont rarement invitées dans la citadelle où l’on préfère débattre entre soi. » Bizarre ! Moi qui me tape régulièrement « Télé-Calvi» pour raisons professionnelles, j’y vois exactement l’inverse. À coup sûr, entre Mamère et moi, il y en a un qui yoyotte de la touffe.
Le plus grave, aux yeux du Monde, dans cette « libération de la parole réactionnaire », c’est que « les chaînes en profitent pour faire grimper leurs audiences », au mépris de la plus élémentaire déontologie. Léa Salamé, journaliste à i-Télé, confirme : « La pensée réactionnaire est à la mode […] Lorsqu’Éric Zemmour passe à l’antenne, il booste l’audience. » Quant à Brigitte Benkemoun, rédactrice en chef du désormais « controversé » « Mots croisés », elle n’hésite pas à dire pour sa défense : « Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des commentateurs de gauche favorables au gouvernement et capables de le défendre. »
Argument original certes, mais moyennement crédible. Des « commentateurs » comme ça, il y en a pléthore ; simplement, ils sont mauvais. À leur décharge bien sûr, ce n’est pas un métier facile ; mais il serait quand même injuste de reprocher ça aussi aux « réacs ».
LE ZORRO 2.0 DU ZÉRO FAUTE
Jeudi 20 mars Depuis quelques semaines, sous le pseudonyme de « Bescherelle ta mère », un justicier masqué de l’orthographe sévit sur Twitter, corrigeant impitoyablement les fautes des twittos célèbres ou anonymes – non sans les insulter au passage. Déjà « followé » par 21 000 suiveurs, il n’est lui-même abonné qu’à « Bescherelle Officiel ». La classe !
Tout ça a fini par attirer l’attention de la maison Hatier, éditrice de la Bible du bon usage. Ils ont même démasqué le concombre : son nom est Sylvain Szewczyk, et du coup on croit comprendre d’où lui vient cette étrange fixation sur l’ortograf…
Aux dernières nouvelles, après l’avoir menacé de poursuites, Hatier songerait désormais à travailler avec lui, pour peu qu’il cesse d’être « vulgaire ». Mais il y a des gros mots français, merdre !
POIRET AU VINAIGRE
Mercredi 26 mars
Le mercredi matin, après le turbin, pause-détente. Je déguste une fois de plus, et toujours avec plaisir, le succulent Poulet au vinaigre de Chabrol. Pour moi qui n’ai guère besoin de noirceur, celle du père Claude est ici agréablement éclairée − filons la métaphore − par le lumineux je-m’en-foutisme de son acteur. Jean Poiret fait pétiller Lavardin, ce flic ricaneur à qui on ne la fait plus depuis trop longtemps – modèle de cynisme humaniste, à moins que ce ne soit l’inverse. Roland Jaccard, explique-leur !
Même les dialogues sont classieux, par exemple quand le flic Poiret réveille en pleine nuit le notaire Michel Bouquet : « Mais enfin, inspecteur, il est cinq heures du matin ! – Pour moi aussi, Maître… »
Il y a bien sûr de la lutte des classes là-dedans, Jérôme Leroy vous l’expliquera mieux que moi. Chabrol donne à fond, et avec génie, dans la « critique d’une certaine bourgeoisie », figure imposée du cinéma-européen-intelligent de ces temps-là (un peu démodée aujourd’hui, par bonheur). Mais au-delà, c’est-à-dire au fond, il y a surtout chez lui une plaisante misanthropie. Dans son monde cruel et vrai, être pauvre ne suffit même pas pour être bon ; juste inoffensif ou con.
MINI-MOI
– Vladimir Poutine : « Les Russes qui ne regrettent pas l’Union soviétique n’ont pas de cœur. Ceux qui la regrettent n’ont pas de tête. »
– Vincent Peillon, futur ex-ministre de l’Éducation : « Quand on interdit les mots, on interdit les pensées. L’épuration de la langue est le premier acte. »
– South Park. Cartman, arrêté en flag par un flic : « Est-ce qu’il y a un agent, Monsieur le problème ? »
– 13 mars. Titre du Monde sur 4 colonnes : « Les socialistes européens assurent qu’il existe encore un clivage gauche-droite ». Hélas, qu’apprend-on juste après ? « En France, les deux camps abordent les européennes avec des slogans semblables. » Plus qu’un mois pour ressortir Le Bourget…
– 14 mars. Au menu de l’excellent « Europe 1 Social Club », Rémi Brague et Didier Super ! Y’a que Taddeï pour nous concocter des plateaux pareils.
– Jules Renard : « On se trompe toujours sur les écrivains contemporains. C’est pour ça qu’il ne faut pas les lire. »
– 24 mars, 0h30, fin de soirée électorale sur i-Télé. Nicolas Domenach, pas content mais digne : « Attendons le second tour pour commenter le premier ! »[/access]
*Photo: CHAMUSSY/SIPA. 00615048_000021

