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Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès.

Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

Rwanda : Un criminel nommé Kagamé

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rwanda carte sang

Que retenir des analyses et commentaires entendus lors de la commémoration du 20e anniversaire du génocide du Rwanda ? Qu’il fut le « génocide des voisins », que la France en fut un acteur primordial, que sa longue planification fut connue de tous et délibérément ignorée, enfin que le président Kagamé, sauveur du peuple tutsi, s’est attelé avec succès à la tâche de réconcilier les Rwandais et de moderniser son pays. Je tenterai de montrer ici qu’il ne s’agit là que de vérités partielles dont la somme constitue un mensonge intéressé, servant la propagande d’un régime dictatorial.

En criminalisant la quasi-totalité des Rwandais hutu, et la France derrière eux, en se présentant comme la voix des suppliciés, le régime rwandais cherche à dissimuler les crimes de masse dont il est lui-même coupable, au Rwanda comme en République démocratique du Congo. Les centaines de milliers de morts qui lui sont imputables le placent parmi les pires régimes de terreur de l’Afrique contemporaine. Seul le président du Soudan, Omar El-Béchir, le surpasse dans ce domaine. Mais on trouvera peu de gens en France pour vanter les mérites de celui-ci, tandis qu’on se bouscule pour relayer le discours de celui-là. S’il est politiquement et moralement juste de distinguer entre un génocide et des massacres, il est choquant d’enfouir dans l’oubli, comme s’il s’agissait d’un négligeable dommage collatéral, les centaines de milliers de vies détruites sous l’autorité du nouveau régime rwandais. Ce fut pourtant, au Rwanda bien sûr et dans une large mesure en France, la tonalité dominante de cette commémoration.[access capability= »lire_inedits »]

La veille des cérémonies inaugurales, le président rwandais dénonçait, dans une interview, le « rôle direct de Paris dans la préparation politique du génocide », et la « participation de [la France] à son exécution même ». En réaction à cette déclaration, la France annulait la présence de Christiane Taubira à Kigali, incident diplomatique que le président rwandais allait prolonger en déclarant l’ambassadeur de France persona non grata aux cérémonies de commémoration. Dans son discours d’ouverture, Paul Kagamé accusa sans la nommer la France d’être « complice, certes », mais aussi « acteur » des massacres, ponctuant cette accusation d’un « les faits sont têtus » dit en français pour mieux indiquer à qui il s’adressait. En 2004, dans les mêmes circonstances, dirigeant son regard vers Renaud Muselier, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Kagamé avait accusé les Français d’avoir « l’audace de rester là sans s’excuser », alors même qu’ils avaient « sciemment entraîné et armé les troupes gouvernementales et les milices qui allaient commettre un génocide, et [qu’] ils savaient qu’elles allaient commettre un génocide ». Ces accusations ne sont donc pas nouvelles, mais elles semblent gagner en gravité avec le temps, puisque, de complice, la France est passée au statut d’« auteur », selon le président Kagamé, une escalade en rapport étroit avec sa propre mise en cause dans l’attentat contre l’avion présidentiel.

En mars 2004, Kigali avait rompu les relations diplomatiques avec Paris à la suite de la fuite dans Le Monde de l’ordonnance du juge Bruguière qui fait de Paul Kagamé le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Habyarimana. Ce juge de la section anti-terroriste du parquet de Paris avait ouvert, en 1998, une enquête sur plainte des familles de l’équipage français de l’avion. Le gouvernement rwandais avait alors rétorqué par la mise en place d’une commission « indépendante » chargée de rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide. Dans son rapport remis en août 2008, cette commission incriminait gravement la France, dont les soldats étaient accusés non seulement d’avoir entraîné les milices génocidaires, mais aussi et surtout d’avoir pris part directement aux massacres ainsi que d’avoir violé des rescapées tutsi. D’après son président, la commission disposait des « preuves permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale ». La charge était lourde. Elle n’avait cependant pas empêché les deux pays de reprendre leurs relations diplomatiques en 2008, sous l’égide de Bernard Kouchner, après que celui-ci eut pris ses distances avec le juge Bruguière en exonérant publiquement le président Kagamé de toute implication dans l’attentat du 6 avril.

À ce jour, nul n’est en mesure d’en nommer avec certitude les auteurs, et l’on doit s’en remettre à l’enquête du juge Trévidic, successeur de Bruguière, qui n’a pas encore rendu ses conclusions. Bien que le juge ne se soit pas exprimé et que son rapport ne soit pas public, on a pu lire dans la presse qu’il inversait les conclusions de son prédécesseur en dirigeant ses investigations vers des militaires des Forces armées rwandaises (FAR) de l’ancien régime ami de la France. « Irréfutable », titrait Libération le 12 janvier 2012, tandis que Le Monde prenait acte d’une « vérité à la portée historique et diplomatique », suite au déplacement sur le terrain du juge Trévidic afin d’y conduire une expertise balistique et acoustique. Deux ans plus tard, cette « vérité » n’est en réalité toujours pas établie, si ce n’est pour les avocats de Paul Kagamé. On relèvera que, dix-sept ans après les faits, il était peu probable que subsistent des traces matérielles permettant de reconstituer la trajectoire des deux missiles tirés contre l’avion. De même, l’expertise acoustique, qui devait permettre de confirmer l’origine du tir, fait appel à des souvenirs anciens dont la valeur probante est si discutable qu’elle n’a toujours pas permis de conclure et devait faire l’objet d’une contre-expertise. Ajoutons que les témoins désignant la caserne des FAR comme origine des tirs avaient été choisis par les autorités et qu’il est extrêmement dangereux, au Rwanda, d’exprimer des vues contraires à la vérité officielle. S’il n’est pas possible de se prononcer avec certitude sur l’une ou l’autre des deux versions, il faut noter que se multiplient depuis plusieurs années les déclarations d’anciens du Front patriotique rwandais (FPR), le parti de Paul Kagamé, accusant celui-ci d’être le commanditaire de l’attentat, plusieurs d’entre eux ayant été ultérieurement assassinés par le régime. Le dernier en date, Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements extérieurs, a été tué en Afrique du Sud le 1er janvier, assassinat non revendiqué mais approuvé publiquement par le président rwandais. Celui-ci, par ailleurs, s’est opposé à toute enquête internationale sur l’attentat du 6 avril, y compris de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Envisager l’implication du FPR dans l’attentat du 6 avril ne relève donc pas d’une volonté négationniste d’inverser les responsabilités, mais d’une recherche raisonnable de la vérité. En déclarant, afin de lever tout soupçon sur le FPR, qu’il refusait de « cautionner cette vision simpliste et infamante qui fait des Tutsi les responsables de leur propre malheur », Bernard Kouchner reprenait à son compte la rhétorique d’intimidation morale utilisée par le FPR et érigeait celui-ci en représentant des victimes du génocide. Assurément, le FPR a gagné la guerre et mis fin au génocide en triomphant militairement de ses ennemis, mais il n’est pas plus habilité à parler au nom des Tutsi que les Soviétiques libérateurs d’Auschwitz ne l’étaient à s’exprimer au nom des juifs.

Quels que soient les auteurs de l’attentat du 6 avril, « Hutu Power » ou FPR, c’est le même objectif qui était recherché, à savoir la radicalisation du conflit en cours afin d’obtenir une victoire totale. Le président Habyarimana, lui-même arrivé au pouvoir en 1975 par un coup d’État, pouvait se targuer de réussites économiques – depuis un faible endettement et un équilibre budgétaire jusqu’à une relative autosuffisance alimentaire – qui valaient au Rwanda des années 1980 une réputation flatteuse auprès des institutions financières internationales comme auprès des ONG. À la tête d’un parti-État, le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement), qui réalisait des scores électoraux nord-coréens, il dut s’engager au début des années 1990 dans une politique de relative ouverture, tant sous la pression  internationale que sous celle d’une crise politique interne due à la dégradation de la situation économique du pays. Sécheresse, baisse des cours mondiaux du café, retrait de grands projets de développement contribuèrent conjointement à un appauvrissement dramatique de la paysannerie, entraînant disette, voire famine, et ébranlant les assises du pouvoir. En réponse au mécontentement populaire, Habyarimana annonça, en juillet 1990, des mesures d’ouverture auxquelles le FPR, formé au cours des années 1980 dans les camps de réfugiés d’Ouganda, répliqua par une offensive militaire. Composé notamment d’hommes ayant combattu au sein de la National Resistance Army qui porta au pouvoir le président Museweni en Ouganda, formé et équipé par l’armée ougandaise et les États-Unis, le FPR était une force militaire sérieuse. Alors que le pays basculait dans la guerre civile, François Mitterrand décida de protéger militairement le régime en place, en continuité avec la traditionnelle politique française de « stabilité »  ̶  autrement dit de défense des « régimes amis » ̶ par l’envoi d’une force armée, l’opération « Noroît », qui stoppa l’avancée des rebelles. Des troupes belges et zaïroises étaient également engagées. Loin de bloquer le processus politique engagé, cependant, la guerre eut pour effet de l’accélérer, avec l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1991, l’amnistie et la libération d’opposants, la création de nouveaux partis et de journaux, la mise en place en 1992 d’un gouvernement multipartite et d’un premier ministre d’opposition. Dans l’impossibilité de participer au jeu politique interne, le FPR se lança dans une stratégie de déstabilisation, faite d’attentats et d’assassinats de personnalités politiques tandis que se multipliaient attaques et provocations à l’encontre des Tutsi de l’intérieur. La mobilisation ethnique orchestrée par une partie des élites politiques rwandaises, alors que ce clivage avait jusqu’alors peu de prise sur la population paysanne, fournissait un dérivatif aux tensions économiques et sociales. Le journal Kangura, fondé en 1990, mais surtout la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), créée en 1993, attisaient la peur et la haine tandis que des milices étaient constituées. C’est cette montée aux extrêmes qu’il s’agissait de contrer avec les accords d’Arusha, négociés entre juillet 1992 et août 1993 sous l’égide de la France, fixant les termes d’un partage du pouvoir que devaient sanctionner des élections libres. Bien que partie prenante à ces accords, le FPR lança, en février 1993, une nouvelle offensive, stoppée par les Français aux abords de Kigali. Les accords furent néanmoins paraphés en août, permettant à la France de se retirer en décembre pour laisser place à un contingent de casques bleus, la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda).  Depuis 1990, chacune de ces offensives était suivie d’importants mouvements de populations fuyant les exactions du FPR tandis que s’installait une logique de représailles aveugles à l’encontre des Tutsi de l’intérieur, considérés comme complices dans un climat de bipolarisation croissante. On estime que plus d’un million de personnes, soit 1/6e de la population, étaient déplacées à l’intérieur du pays, certaines dans des camps, d’autres abritées par des particuliers. Dans ce contexte d’extrêmes tensions, l’attentat du 6 avril ne pouvait qu’accélérer l’escalade de la violence, ouvrant une nouvelle phase de la guerre en cours. Le FPR déclenchait une offensive générale tandis que le clan présidentiel décapité se réorganisait et que commençaient à Kigali des tueries systématiques de Tutsi et d’opposants.

Vu de France, le régime Habyarimana pouvait à bon droit être considéré comme en voie de démocratisation, engagé dans un processus d’ouverture et de compromis avec les différentes composantes de l’opposition. Les signaux ne manquaient pas, cependant, qui auraient pu alerter les responsables mais, aux yeux de Paris, le processus d’Arusha devait permettre de marginaliser les extrémistes, qui ne contrôlaient à ce moment ni le gouvernement, ni l’état-major, ni le Parlement. La disparition du président Habyarimana leur laissa le champ libre. Défendable jusqu’à ce 6 avril 1994, c’est par la suite que la politique française devient coupable. Le soutien apporté au gouvernement intérimaire composé de radicaux et de partisans ouverts de l’élimination des Tutsi et de leurs complices – ils ont immédiatement, parmi bien d’autres crimes, assassiné trois ministres hutu – témoigne d’un aveuglement au scénario terrifiant qui se trame alors. S’il est vrai qu’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, fut parmi les premiers, après le pape Jean Paul II, à prononcer le mot « génocide » (le 15 mai, à la sortie d’un conseil des ministres de l’UE), la politique de la France n’en fut pas pour autant infléchie. Notons que quinze jours auparavant, le 30 avril, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient refusé l’utilisation du mot dans une résolution condamnant les massacres. Washington craignait d’être poussé à intervenir, quelques semaines seulement après le retrait peu glorieux de Somalie, où 27 GI avaient laissé leur vie. C’est également le souvenir du fiasco des opérations d’imposition de la paix en Somalie qui avait présidé à la décision de retrait de la Minuar par le Conseil de sécurité le 22 avril. Il est peu probable que son maintien aurait empêché les massacres, mais son départ fut reçu comme un signal positif par le « Hutu Power » comme par ceux qui, côté FPR, cherchaient la victoire militaire et la saisie du pouvoir sans partage.

Plus engagée dans la politique rwandaise que les autres membres du Conseil de sécurité, la France y avait pris plus de responsabilités. C’est pourquoi son refus de condamner publiquement et fortement le gouvernement génocidaire, avec lequel elle resta en contact tout au long de la guerre, incarne le plus nettement la coupable neutralité dont le monde fit preuve face au génocide. Déployée à la fin du mois de juin, en pleine déroute des FAR et du « Hutu Power », l’opération « Turquoise » demeure la cible de virulentes critiques, dont celle, infamante, d’avoir prêté la main aux tueurs. On ne s’y attardera pas : il ne s’agit là que de la plus grossière propagande orchestrée par la présidence rwandaise, et l’on rappellera que 10 000 personnes, condamnées à court terme à être assassinées, lui doivent la vie. Le travail considérable réalisé par la mission d’information parlementaire que présidait Paul Quilès a permis d’éclairer, pour partie au moins, les décisions gouvernementales et le rôle des militaires français. Ses conclusions ne sont, bien entendu, pas le fin mot de l’histoire, mais elles ne méritent pas les mauvais procès en incompétence ou complaisance qui lui ont été faits.

L’ouverture complète des archives, pas seulement en France mais aussi au Rwanda, aux États-Unis, à l’ONU, fera avancer la connaissance. Les documents du Tribunal d’Arusha ont fourni un précieux matériau aux chercheurs, de même que d’autres procès tenus en Belgique et en France, le génocide du Rwanda étant le crime de masse le plus « judiciarisé » de l’Histoire. Toutefois les centaines de milliers de victimes du FPR, tuées avant, pendant et après la période du génocide ont été délibérément ignorées par la justice, sous la pression de Paul Kagamé et de l’administration américaine. Plus encore, ces morts-là sont méthodiquement effacées de la mémoire collective au point que rappeler publiquement leur existence expose paradoxalement à l’accusation de négationnisme. D’une coupable neutralité face à un génocide, on est passé à une non moins coupable hémiplégie morale.[/access]

*Photo: Soleil

La Marseillaise, donc

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Objet de polémiques, objet de discorde à l’occasion desquelles les traits de l’époque se révèlent jusqu’à la caricature. Ignorance, malentendus, anathèmes et mauvaise foi font bon ménage. S’il est incontestable que le camp du bien a donné le la, lors du débat du mariage gay, ceux d’en face ne sont aujourd’hui pas en reste. Christiane Taubira vient d’en faire l’expérience, accusée de blasphème, à l’occasion d’un mauvais procès, pour n’avoir pas chanté la marseillaise lors d’une cérémonie. La vidéo témoigne que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Mais comme elle a jugé bon de se justifier en faisant du Taubira, c’est-à-dire avec brutalité et suffisance, on aura du mal à la plaindre.

Lambert Wilson, que semble-t-il personne n’avait sonné, a voulu intervenir dans le débat avec la phrase suivante : «Je suis extrêmement énervé que personne ne dise qu’il est temps de changer les paroles de La Marseillaise qui sont d’un autre temps. Quand j’entends ‘Qu’un sang impur abreuve nos sillons’, je suis sidéré qu’on continue à chanter ça… les paroles sont épouvantables, sanguinaires, d’un autre temps, racistes et xénophobes. ». M. Wilson, ignorant qui n’a rien compris aux paroles de notre hymne et en particulier au sens de « sang impur », considère donc dans un parfait anachronisme que Rouget de L’Isle proposait de façon raciste et xénophobe d’égorger les noirs et les Arabes ? C’est original. L’envie compulsive de montrer que l’on appartient au camp du bien l’amène quand même à se ridiculiser sévèrement. On aurait envie dire, au comédien « extrêmement énervé », payé pour dire les textes des autres, d’éviter de déclamer les siens. Mais en fait, la phrase qui me vient à l’esprit est plutôt: « Monsieur, de quoi vous mêlez-vous ? »

Il s’agit de la Marseillaise, qui n’est pas seulement l’hymne de la république française, mais une chanson internationale qui fut le vecteur du message envoyé par le Peuple français d’abord à l’Europe puis à la planète entière au moment de la révolution de 1789. Nous n’en sommes pas les seuls propriétaires, son message (qui va bien au-delà de ses paroles) a une portée universelle. C’est celui de l’irruption du Peuple dans l’Histoire.  Notre pays y a fait de belles choses dans cette Histoire, parfois de moins belles ou de carrément laides. La Marseillaise symbolise probablement ce que nous avons fait de meilleur. Je comprends tout à fait que l’on puisse le discuter, mais c’est un fait. Quand on la chante, on chante la France, mais aussi le message. Et on la connaît partout, partout. C’est pour cela, que la proposition de M. Wilson d’en changer les paroles est si choquante. Nous n’en avons pas le droit, ce patrimoine est partagé bien au-delà de nos frontières. Comme le drapeau français. Ces trois couleurs qui ont inspiré les drapeaux du monde entier. Comme le dit Javier Cercas décrivant un combattant espagnol de la « Nueve » en 1942 : « un soldat seul dans un interminable désert ardent, brandissant le drapeau d’un pays qui n’est pas le sien, d’un pays qui est tous les pays à la fois et qui n’existe que parce que ce soldat brandit son drapeau renié »[1. Les soldats de Salamine. Javier Cercas. Actes Sud 2001.]. Cela vaut pour la Marseillaise comme le démontre cette fameuse séquence (sous-titres inutiles…) du film Casablanca.

C’est probablement pour cela, que le rapport à ce chant est quelque chose de très particulier. Les émotions qu’il procure se rattachent toujours à une histoire personnelle, à la nature des liens qui unissent à la France et son Histoire.

C’est Giap qui la fredonne à l’ambassade de France le 14 juillet 1989. C’est Baptiste Nyanga né à Kinshasa, magnifique troisième ligne, qui en larmes la chante à pleins poumons pour son retour en équipe de France. C’est Rouget de L’isle, notable alors rassis, qui s’inquiète des journées de juillet 1830 : « ça va mal, ils chantent la Marseillaise ».

C’est Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, Compagnon de la Libération dont la voix se brise lorsqu’il raconte son arrivée, à l’Olympia Hall à Londres, lui le militant de l’Action Française âgé de vingt ans. C’est le lieu de rassemblement de la poignée de français « qui ne s’étaient pas couchés devant l’ennemi » au début du mois de juillet 1940. De nuit, toutes les fenêtres éteintes. Qui s’allument les unes après les autres et des voix qui se répondent parlant du pays d’où elles viennent: Brest ! Concarneau ! Bayonne ! Rouen ! Paris ! Et la Marseillaise qui éclate. « La plus belle que j’ai jamais entendue ».

C’est un autre vieillard étincelant Jean Louis Crémieux-Brilhac qui raconte soixante-dix ans après. Prisonnier en Allemagne, il s’évade, part vers l’Est et se retrouve en Union soviétique. Arrestation et séjour à la Loubianka.  Après juin 41, Staline accepte de rendre ces hommes à ses nouveaux alliés et autorise leur départ pour Londres. Ils doivent embarquer à Arkhangelsk sur un navire canadien. Sur le quai, les gardes-chiourmes soviétiques font encore des histoires pour les laisser partir. Les soldats canadiens, du pont du navire, voyant les Français lancent une vibrante Marseillaise. Les gardes-chiourmes eux aussi la connaissent, ils se mettent au garde-à-vous et tout le monde embarque…

C’est Malika Sorel qui a ces mots : «Quant à moi, la Marseillaise m’a toujours remué les tripes. Dans mon cœur, la France est indissociable de la Marseillaise. Ses paroles portent la voix des aînés, de ceux qui nous ont précédés ». Personnellement, je sais que c’est l’universalité de son message qui provoque ce mélange d’émotion et de fierté quand je l’entends ou la chante.

L’existence de la dimension presque intime de ce rapport à la Marseillaise et de ce caractère universel a pour conséquence de rendre ces polémiques récurrentes dérisoires. La seule exigence que l’on peut avoir est celle du respect du symbole lié à son statut d’hymne national. Au-delà, c’est l’affaire de chacun. Je me fous radicalement que Benzema ne la chante pas sur un terrain de football.

En revanche j’interdis aux analphabètes tels Marie-Christine Blandin pour les Verts, Lambert Wilson pour les niais, et toutes ces pseudo-élites acculturées d’y toucher ou de demander qu’on y touche. La Marseillaise n’appartient à personne par ce qu’elle appartient à tout le monde.


Abécédaire LGBT : doit-on accepter le prosélytisme sexuel à l’école?

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« Folle rumeur », « théorie du complot » (Le Monde, 13 et 14 avril 2014), « mensonges colportés par des organisations radicales » (Benoît Hamon, Le Monde, 16 mai 2014)… telles sont les qualifications reprises en boucle par l’intégralité des médias « progressistes » au sujet de la réaction exaspérée de parents d’élèves à l’expérimentation dite « ABCD de l’égalité » et aux autres initiatives publiques de promotion de l’indifférenciation sexuelle.

L’expression « enseignement de la théorie du genre » est évidemment inexacte pour désigner l’entreprise à l’œuvre dans l’éducation nationale comme partout ailleurs. L’enseignement des « théories » et doctrines à prétention scientifique, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou autres, est, en effet, réservée à des étudiants du supérieur aptes à les déchiffrer et doués d’une maturité et d’un appareil critique suffisants permettant leur mise à distance. L’Université dispense ainsi de nombreux cours où sont expliquées les grandes doctrines ou théories qui ont émaillé l’histoire d’une discipline. En droit et en science politique, par exemple,  les cours d’histoire des idées politiques, de philosophie politique et de grandes œuvres politiques sont l’occasion de faire connaître aux étudiants les différents courants intellectuels qui ont influencé la matière comme, par exemple, le libéralisme, l’utilitarisme, le romantisme, l’anarchisme, le marxisme, le fascisme, la psychanalyse ou le féminisme.

Ce n’est évidemment pas de cela qu’il est question dans l’ABCD de l’égalité, ni dans le contenu des  interventions des associations LGBT en milieu scolaire, ni encore dans la fameuse « Ligne Azur » qu’une circulaire de Vincent Peillon, en date du 4 janvier 2013, invite les recteurs « à relayer avec la plus grande énergie » auprès des mineurs scolarisés, en rappelant qu’il convient de « s’appuyer sur la jeunesse pour faire évoluer les mentalités ». Il ne s’agit pas du tout d’enseigner de façon neutre la théorie du genre parmi d’autres doctrines, il s’agit purement et simplement d’appliquer à de jeunes enfants les prescriptions d’une théorie que le gouvernement a fait sienne, qui plus est dans sa version queer la plus radicale. C’est bien ce que désigne le terme « expérimentation », qui ne vise pas l’enseignement d’une théorie mais son application pratique après sa validation par le ministère.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau puisque ce sont des gouvernements précédents, de gauche comme de droite, qui ont déjà introduit les militants LGBT en milieu scolaire, aux prétextes de prévention du sida et de lutte contre l’homophobie. On se souvient que Luc Chatel avait hésité à accepter la diffusion dans le primaire du film Le baiser de la lune dans lequel une chatte surnommée « la vieille Agathe » était présentée comme homophobe parce qu’elle avait le tort de ne pas approuver les amours de Félix et Léon. Mais le courageux ministre avait finalement décidé de « laisser chaque instituteurs décider ». N’est pas Jules Ferry qui veut. On se souvient également que le juge administratif avait annulé, le 23 novembre 2012, l’agrément délivré à l’association SOS-homophobie dont c’est peu dire que le « module de sensibilisation » des élèves était contraire au principe de neutralité et à la liberté de conscience. Quant à la Ligne Azur et son enrichissant dictionnaire des pratiques homosexuelles accompagné d’images et de croquis idoines, on y dénonce aussi l’homophobie de certains gynécologues qui, en proposant des contraceptifs aux jeunes filles, trahissent ainsi leurs inacceptables présupposés hétéronormés.

Mais l’offensive menée par le gouvernement issu des élections de 2012 va beaucoup plus loin et se réclame ouvertement d’une ambition globale tendant à détruire « dans l’œuf » tout ce qui pourrait faire obstacle à l’élimination de la différenciation sexuelle au sens large englobant la sexualité. C’est la raison pour laquelle, à peine installée au gouvernement, Mme Belkacem avait commandé à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), un rapport sur l’égalité entre filles et garçons « dans les modes d’accueil de la petite enfance », c’est-à-dire à la crèche. Dans sa lettre de mission du 21 juin 2012, le ministre insistait : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à identité sexuée se jouent très précocement ». Ce à quoi le rapport, remis en décembre 2012, répond avec empressement par une troisième partie s’attaquant à l’éducation « dès la naissance » tout en déplorant que « nombre d’enfants de cette tranche d’âge sont élevés quasi exclusivement par leurs parents et échappent ainsi à l’influence d’une action publique ». Big brother est inquiet. Il faudra à l’avenir surveiller aussi les maternités, des fois qu’un gynécologue transphobe annoncerait trop fort « C’est un garçon ! » risquant ainsi de perturber gravement une future Conchita Wurst.

Mmes Belkacem et Taubira ont d’ailleurs également, dès le 8 janvier 2013, commandé à la Commission consultative nationale des droits de l’Homme, un avis sur la « simplification du parcours » de changement d’état-civil pour les « personnes qui s’expriment dans un genre différent de celui qui leur a été reconnu à la naissance ». Un avis (bien entendu favorable) a été donné par la CNCDH à l’élaboration d’un dispositif permettant que la seule volonté du demandeur, attestée par deux témoins, suffise à changer l’état-civil, sans aucun certificat médical puisque cette démarche est tout à fait « normale » et ne traduit aucune pathologie.

On pourrait s’étonner qu’un ministre en charge des « droits des femmes » se transforme ainsi  ipso facto en agent actif de propagande homosexuelle, laquelle n’est pourtant pas inscrite dans son décret d’attributions. C’est précisément l’adhésion à la théorie du genre, version queer, qui permet d’expliquer la traçabilité intellectuelle de cette étrange mutation. Sous couvert d’égalité entre les hommes et les femmes, revendiquée sur le mode « égalité de fait » version marxiste et non pas « égalité de droit » version 1789 et 1946, on inocule l’idée que les rôles, les goûts, les comportements et manières, les choix vestimentaires et esthétiques, y compris la sexualité seraient des « constructions sociales » assignant délibérément aux individus une « hiérarchie » arbitraire dont il faudrait se débarrasser d’urgence pour faire advenir une interchangeabilité globale. D’où l’obsession paritariste maladive qui empêche Mme Belkacem de dormir chaque fois qu’elle n’aperçoit pas 50% de femmes dans une profession ou une institution quelconque, de telle sorte que l’on généralise partout des dispositifs coercitifs et liberticides délirants. D’où également l’idée que puisqu’un  homme et une femme « c’est du pareil au même » et que d’ailleurs, on pourra bientôt passer de l’un à l’autre avec la complaisance de deux témoins sympas, il est aussi tout à fait équivalent – au sens étymologique d’égale valeur – pour un homme, par exemple, d’entretenir des relations sexuelles avec un autre homme plutôt qu’avec une femme et, s’il le souhaite, de l’épouser et même de lui offrir un bébé … dont la fabrication devra cependant être déléguée à une femme car la nature est malheureusement « têtue ». Madame Belkacem est donc très logiquement venue expliquer dans les classes tout le bien qu’il faut penser du mariage et de l’adoption homosexuels tandis que son collègue Peillon et le syndicat SNUipp-FSU ont vivement recommandé la lecture aux tout-petits de « Tango a deux papas » et de « Jean a deux mamans », ouvrages de référence destinés à se substituer à l’ignoble « Petit Ours Brun », pétri de clichés sexistes et d’hétéronormativité et donc érigé en nouvel ennemi du genre humain.

Ainsi s’explique la grande partouze d’avenir à laquelle le ministère de l’Education nationale convie les enfants de la République. On n’insistera pas sur les contradictions intellectuelles colossales de la théorie du genre et notamment sur le fait que reposant en principe sur la différence entre sexe (donné biologique et anatomique) et genre (construction sociale) ladite théorie trouve quand même le moyen de ranger l’orientation sexuelle dans le genre alors qu’elle relève évidemment du sexe, comme le mariage et la procréation. La confusion mentale prolonge logiquement la confusion des genres dans un pathétique charabia.

Ce qui interpelle, désormais, c’est la possibilité pour les parents de s’opposer fermement à ce formatage des cerveaux de leurs enfants, véritable endoctrinement relevant de la ré-éducation et empruntant aux thérapies comportementales des régimes totalitaires. Il est sidérant que l’on ait pu affirmer en boucle, lors de l’affaire Leonarda,  qu’il fallait à tout prix « sanctuariser » l’école  tandis que l’on ose inviter parallèlement des militants LGBT à venir faire du prosélytisme dans les établissements. La République marche sur la tête et il y a urgence à chasser les charlatans du temple.

L’article 2 du premier protocole à la Convention européenne des droits de l’homme stipule que l’État doit respecter le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants « conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques », mais la Convention de l’ONU sur les droits de l’enfant ainsi que nos codes nationaux ne manquent pas de dispositions protégeant les mineurs contre la corruption et le prosélytisme. Il serait temps de s’en servir.

Uomini Contro, l’enfer du front

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uomini Contro italie fascisme

Gebirgskrieg, la « guerre de la montagne », c’est ainsi qu’Allemands et Autrichiens nommaient le conflit qui les opposa, au cours de la première guerre mondiale, à l’armée royale italienne dans les Alpes, il y a quatre-vingt-dix-neuf ans. Tandis que les premières salves étaient tirées par la marine italienne contre la ville autrichienne de Cervignano del Friuli, Riccardo di Giusto, première victime italienne de la guerre, tombait le 24 mai 1915 face à l’ennemi. De 1915 à 1918, l’Italie perdra 650 000 hommes dans une guerre de position sanglante, version alpine de la guerre de tranchées qui s’installait sur le front de l’Ouest. Les tranchées et boyaux des Italiens et des Autrichiens étaient taillés dans la roche et les combats se déroulaient dans des conditions si épouvantables qu’il est difficile de se les figurer.

L’action de Uomini Contro, Les hommes contre en français , film italien réalisé en 1970 par Francesco Rosi, se déroule dans le cadre de la campagne de l’Isonzo, une série de douze offensives majeures qui saigna progressivement à blanc tout autant l’Autriche-Hongrie que l’Italie, et inspiré du roman Un anno sull’altipiano, Un an sur les hauteurs, publié en 1938 par Emilio Lussu qui y rapporte son expérience des combats autour du plateau d’Asagio au sein de la Brigade Sassari, une des unités italiennes les plus décorées de la première guerre mondiale. Du front austro-italien en 1915-1918, on dira simplement qu’il fut un tel enfer qu’il fit surgir le fascisme, et une conception nouvelle de la violence, des tranchées de pierre de l’Isonzo. De Uomini Contro, on peut dire qu’il représente, avec Les Sentiers de la gloire de Kubrick, Pour l’exemple de Joseph Losey ou Johnny got his gun de Dalton Trumbo, l’une des œuvres les plus engagées et les plus dures ayant pour sujet la première guerre mondiale.

Si, dans Les sentiers de la gloire ou Pour l’exemple, le soldat Férol (joué par Timothy Carey, « l’acteur le plus maléfique d’Hollywood ») ou le simplet Arthur Hamp (Tom Courtenay), illustrent le destin d’individus modestes happés par la guerre et sa logique absurde, Les hommes contre va beaucoup plus loin dans la figuration de la lutte des classes au sein même des tranchées. Le général Leone (Alain Cuny), évocation du général Luigi Cardona, dont le nom reste attaché à la boucherie et à la défaite de Caporetto, envoie les hommes de troupes au massacre, se révélant tout au long du film toujours plus inhumain, aveugle et fanatique. La scène durant laquelle il réclame des volontaires équipés de la cuirasse Farina pour aller couper des barbelés sous le feu des mitrailleuses, témoigne à elle seule de l’absurde logique d’un affrontement dans lequel ceux qui prennent les décisions sont encore des hommes d’avant-Clausewitz qui n’ont pas plus intégré le concept de guerre totale que celui de conflit industriel. Les cuirasses Farina ont réellement existé, elles ont été produites à une trentaine d’exemplaires, et quelques utilisations sur le champ de bataille ont suffi à démontrer cette évidence que l’armure ne pouvait rien contre les mitrailleuses. Sur le front de l’ouest, l’initiative eut son équivalent avec l’invention et l’utilisation en France d’une sorte de brouette blindée, tout aussi meurtrière. Dans le film de Rosi, les malheureux soldats qui avancent lourdement, à demi hébétés et aveugles, vers la ligne de front, sont fauchés en une passe de mitrailleuse.

Face au général Léone, deux personnages incarnent deux types politiques qui vont jouer un rôle majeur dans l’Italie d’après-guerre. Le lieutenant Sassu (Mark Fréchette) tout d’abord, un jeune Sarde idéaliste confronté à la réalité de la guerre et à l’inanité des décisions prises par les haut-gradés. Le lieutenant Ottolenghi ensuite (incarné par Gian Maria Volonté), socialiste convaincu, qui explique à Sassu, alors que des mutineries éclatent au sein du régiment, qu’il faudra bien aller jusqu’au bout et en terminer une bonne fois pour toutes avec les gradés et les généraux donneurs d’ordres imbéciles. « Et qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez tué tous les généraux ?», demande Sassu. « On montera plus haut », rétorque Ottolenghi. Uomini Contro est ponctué des scènes saisissantes. Au cours d’une offensive, le massacre est tellement effroyable parmi les Italiens, que les Autrichiens retranchés en haut de leur piton rocheux, dans leurs fortifications, cessent soudain de tirer et appellent eux-mêmes les Italiens à arrêter le carnage au cri de «Assez ! Assez braves soldats italiens ! Ne vous faites pas tuer comme ça !» A ce moment, le lieutenant Ottolenghi se retourne vers les tranchées italiennes et désigne du doigt la silhouette du général Leone, qui observe le conflit à la jumelle : « Camarades écoutez ! Ils sont là nos vrais ennemis ! »

Francisco Rosi a lui-même insisté sur le message politique de Uomini Contro : « ce que j’ai voulu faire en priorité, c’est montrer, à l’intérieur de la guerre, l’oppression d’une classe par une autre, d’une culture par une autre. (…) Dans le personnage qui représente la classe dominante, le général, il y a de la folie, folie qui n’est pas seulement en lui, mais qui vient aussi de son métier, de sa responsabilité ». En cela, Rosi ne fait d’ailleurs que répercuter fidèlement le propos d’Emilio Lussu ,dont l’ouvrage démontre la solidarité avec ses compagnons d’armes et même avec « ceux d’en face » contre les gradés, contre les décideurs, les politiques et tous ceux qui exploitent et envoient stupidement à la mort des millions d’hommes. « Voici l’ennemi, décrit-il au cours d’une mission de reconnaissance, et voici les Autrichiens. Des hommes et des soldats comme nous, faits comme nous, en uniforme comme nous, qui à présent bougeaient, parlaient et prenaient le café, exactement comme étaient en train de le faire, derrière nous, au même moment, nos propres camarades. »

Le livre de Lussu et le film de Rosi illustrent le rôle joué dans l’histoire politique et l’inconscient collectif italien par le traumatisme de Caporetto. La contestation sociale qui va secouer le pays dès 1918, la violence politique et le nihilisme qui marquent les années d’après-guerre naissent à l’ombre des mitrailleuses, dans le chaos des montagnes éventrées par les obus où les hommes se terrent et s’entretuent durant trois ans. Le « Me ne frego ! » (« Je m’en fous ! ») des fascistes est né exactement là, au point de rencontre entre la guerre totale, la guerre industrielle, le socialisme révolutionnaire, la haine de classe et le romantisme nationaliste.

En 1938, l’année où Emilio Lussu a publié Un an sur les hauteurs, Angelo Tasca, journaliste communiste italien,  comparait, dans Naissance du fascisme, la cinglante défaite du socialisme italien au désastre de Caporetto. Pour Tasca et pour d’autres observateurs, le fascisme italien s’est imposé à la fois par la violence mais aussi par sa capacité à faire perdurer une certaine forme d’esprit de mobilisation patriotique allié à un programme politique se présentant comme une forme alternative de socialisme et d’idéologie révolutionnaire. L’épisode ahurissant de la prise de Fiume en 1919 par D’Annunzio et ses arditi, action dont il convient de rappeler qu’elle fut saluée de Moscou par Lénine en personne, illustre d’une manière différente en quoi l’héritage de la campagne de l’Isonzo et Caporetto ont pu former les conditions pour que naisse le fascisme italien, tout comme le marxisme-léninisme a pu sortir en partie de la catastrophique conduite de la guerre par Nicolas II. Il est utile, à l’heure des commémorations, de se souvenir de ces quelques faits et des œuvres méconnues qui en témoignent.

Le rock mille fois mort, mille fois ressuscité

assayas white stripes

Propos recueillis par Marc Cohen et Aymeric Dutheil

Causeur. On disait le rock momifié. Depuis une dizaine d’années, le rock est redevenu la musique identitaire de la jeunesse. Que s’est-il passé, Doc ?

Michka Assayas. Dans les années 1990, on avait décrété la mort du rock au profit d’une musique électronique déshumanisée. Daft Punk, c’était (déjà…) des casques, de la musique d’ambiance dématérialisée, c’était l’électronique. Au tournant du siècle, probablement par contrecoup, il y a eu un retour brutal au rock par le minimalisme. Les Libertines, les Strokes et surtout les White Stripes ont chamboulé la donne en prônant le rejet de toute cette sophistication désincarnée. Ils ont donné à des millions de gamins la rage de rebrancher des guitares sur des amplis et de chanter de vraies chansons dans de vrais micros : bref, l’envie de faire des groupes de  rock.

À l’origine de la dernière résurrection du rock,  Les White Stripes sont donc un groupe « séminal », comme disent tes collègues cuistres anglo-saxons…

(Rires) Un groupe, si l’on veut. Les White Stripes, c’était un gars de Détroit, obsédé par le matériel vintage, qui collectionnait les vinyles et n’avait que des guitares pourries… Et cet excellent musicien s’est délibérément associé à une débutante. Sa copine ne savait pas jouer de batterie ou à peine, et c’est cela qui a fait la beauté de ce nouveau premier cri, qui était en réalité un retour au blues. Parallèlement, il y a eu les Libertines en Angleterre qui ont fondu ensemble un peu de Kinks, un peu de Small Faces, un peu de Clash, un peu de Blur… et puis, à New York, les Strokes, quelque part entre le premier Velvet Underground et les Smiths.

En quoi les fans de 2014 sont-ils différents de ceux de 1974 ?

Avec la dématérialisation, le rapport à la musique a été révolutionné. Pour des gens de notre génération, attendre un disque, compter les jours avant sa sortie, lire des articles dessus, puis enfin aller acheter l’album était une sorte de cérémonial obsessionnel. Il y avait aussi une forme de snobisme chez certains, dont j’étais, à vouloir avoir avant tout le monde le dernier album. On croyait encore à l’avant-garde… et l’avant-garde, c’était nous ![access capability= »lire_inedits »]

Et aujourd’hui, mis à part qu’on feuillette ton Dico d’une main en cherchant de l’autre les musiques dont tu parles sur YouTube …

Le rapport au rock des jeunes générations n’est plus du tout « historique ». Ils ne sont pas dans l’état d’esprit qui était le nôtre il y a trente ou quarante ans – et qui est peut-être encore celui des Inrocks : chercher la nouvelle tendance qui va démoder la précédente. Pour les jeunes, l’univers rock est une sorte d’hypermarché féérique, une discothèque en libre accès où chacun constitue sa propre culture. Ils vont donc faire cohabiter dans leur mausolée personnel Hendrix et les Wampas, Led Zeppelin et Daft Punk. Une approche décloisonnée difficilement concevable autrefois. Nous étions plus sectaires, dans un sens.

Comment as-tu vécu ce revival miraculeux ?

Nous autres, critiques rock, sommes devenus, bon gré mal gré, des sortes de grands anciens. Parce qu’on avait connu les années fastes, on se mettait à raconter à nos enfants ou à leurs copains : « Oui, mon gars, j’y étais, c’était autre chose à cette époque… »

La nostalgie du rock d’antan, c’est presque aussi vieux que le rock, non ?

L’idée que quelque chose a été perdu et qu’il faut le reconquérir a en effet existé dès la naissance du rock‘n’roll. Avant même les années 1960. John Lennon a dit que le rock’n’roll était mort à partir du moment où Elvis est parti à l’armée. Les musiques jeunes étaient par définition perçues comme éphémères, donc presque mortes dès leur naissance. Quand les Beatles ont explosé, en 1963, tout le monde croyait que la mode allait durer six mois, y compris les principaux intéressés. À cette époque, le rêve de Ringo Starr, c’était d’ouvrir un salon de coiffure !

Et toi, de quoi étais-tu nostalgique ?

Pour moi, c’était pareil ! Quand on me parle du début des années 1970, période complètement mythifiée aujourd’hui, on ressasse qu’en ce temps-là « la musique était super géniale ».  Mais lorsque j’avais 14 ou 15 ans, ce n’était pas du tout mon impression. J’avais le sentiment d’arriver trop tard, que l’âge d’or était derrière moi : les Beatles séparés, les Stones liquéfiés, le rêve de Woodstock aussi mort que Jimi Hendrix ou Jim Morrison. Vu d’aujourd’hui, le milieu des années 1970 semble une ère bénie. Mais nous, à l’époque, étions totalement obsédés par le passé ! On voulait rembobiner l’histoire, comme si elle s’était dévoyée. C’est ce que disaient les premiers punks vers 1976 : « Mais qu’est-ce que c’est que ces groupes qui s’habillent comme pour des opérettes, avec des light shows, qui jouent  sur des scènes de 15 mètres, qui font des doubles albums concept, il n’y a plus de chanson, ça ne fait plus danser, on écoute ça au casque couché avec un joint… »

On avait pourtant cru comprendre qu’à l’époque, tu avais toi-même un fâcheux penchant pour le rock sérieux, ou « progressif » comme on disait…

Oui , oui. Je suivais de près tout le courant King Crimson,Van der Graaf Generator, Caravan, le premier Genesis. À l’époque, j’étais déjà un apprenti critique, je me forçais à lire des articles que je ne comprenais pas, et je me prenais pour un grand connaisseur. Mais au fond de moi, quand j’écoutais les tubes de T.Rex, j’étais super-content ! Même chose avec Gary Glitter, mais je n’osais pas le dire ! J’avais honte car c’était commercial, et « commercial » était le mot qui tue !

Et c’est encore plus vrai pour Slade, que tout le monde révère aujourd’hui. À l’époque, les initiés disaient : « C’est un truc de filles… »

Absolument ! Avouer qu’on aimait des groupes « faciles » comme Slade ou T. Rex, c’était aussi grave que se proclamer fan de Cloclo ou Sheila ! On disait que c’était de la musique pour faire danser les minets. Un souvenir de mes années de lycée, encore : j’étudiais le russe, et me trouvais en séjour linguistique à Sotchi. Pendant une soirée, quelqu’un passe les Stones et toutes les filles se mettent aussitôt à danser. Je me souviens très clairement de la réaction du gars assis à côté de moi : « Je ne danse pas, c’est réac ! » Et au fond, « C’est réac », c’était notre credo. La musique pop était liée à la contestation, donc au refus de la facilité. Fatalement, il y a eu un retour du refoulé avec le punk – retour très similaire à celui qu’incarneront, vingt ans plus tard, les White Stripes.  Tout à coup, la futilité et les joies simples ont été réhabilitées. Et c’est justice.

Puisqu’on parle de musique légère, imaginais-tu, en 1978, qu’un jour tu écrirais 6 longs feuillets élogieux sur Abba ?

Non, mais je n’étais pas si loin du compte. Savez-vous à cause de qui ? D’Elvis Costello ! Il m’a décillé  avec sa réhabilitation de la musique dite « ringarde ». La country, la pop sucrée, l’easy listening… Il a été le premier des géants du rock à revendiquer son admiration pour Abba ! Alors forcément, un jour, j’ai réécouté Abba sans œillères et j’ai trouvé ça formidable. Classique et juvénile à la fois. Parfait.

Je confesse à tous les lecteurs de Causeur qu’en lisant ton dithyrambe dans  l’édition précédente du Dico,  je me suis dit : « Misère, ce con d’Assayas a raison : en vrai, Abba, c’est bien ! » Comment expliques-tu cette propension naturelle au sectarisme ?

L’image ! En France, le problème, c’est que tout passe par l’image. Si vous pouviez obliger les gens qui parlent de rock en France à écouter les yeux fermés sans étudier le look, les pochettes, les photos, les coupes de cheveux, vous assisteriez à une inversion complète des valeurs. En France, l’esthétique est tellement terroriste qu’elle frise l’idéologie.

À bas l’idéologie, vive la rigueur scientifique ! Si tu devais donner une définition du rock à quelqu’un qui n’en a jamais écouté ?

C’est compliqué, et pour cause : personne n’a la même définition du rock que son voisin. Je vais répondre en mon nom propre et au nom d’un certain nombre de gens qui ont vu leur vie bouleversée à cause du rock. J’étais programmé pour devenir prof, et quand le rock m’a tapé sur la tête, j’ai décidé de changer de vie. Pour moi, ça a été la révélation qu’un autre monde existait. Tu as 12 ans et tu te dis qu’il y a une autre planète que tu as envie de visiter, même si ça semble impossible car les personnes qui y vivent te sont très  supérieures. Mais ce n’est pas grave, on commence petit. Et bien sûr, j’étais sectaire, je faisais partie de ces espèces de Khmers rouges de l’époque qui voulaient détruire tout ce qu’il y avait avant. La subversion était pour moi à l’intérieur du rock.

Désormais, le rock et les autres musiques jeunes ont perdu cette charge subversive : ça ne gâche pas un peu le plaisir ?

Le rock n’a pas ce super-pouvoir de générer la subversion. Il n’a fait qu’accompagner le changement à l’œuvre dans la société, changement qui se heurtait à des forces hostiles. On ignore souvent que les disques des Beatles ont été victimes d’autodafés dans des États américains comme l’Alabama. Les Plastic People tchèques ont tâté plusieurs fois de la prison. C’était la haine. Quand des œuvres sont interdites, considérées comme décadentes et honteuses, cela crée en réaction une formidable accumulation d’énergie. Et quand tout est permis, ça retombe. On en a eu l’illustration quand les pays soviétisés ont été libérés de l’emprise de Moscou : beaucoup d’intellectuels se sont tout à coup retrouvés sans but, eux qui, avant, ne dormaient pas de la nuit et risquaient allègrement les camps en diffusant des samizdats ou en organisant des manifs interdites. Aujourd’hui, c’est pareil dans nos sociétés : à force d’avoir le droit de tout faire, l’art  ̶  et pas seulement le rock  ̶  ne porte plus la résistance aux valeurs dominantes mais une fausse subversion, façon Canal Plus, d’où une espèce de fadeur généralisée où plus rien n’a de goût. Ma fille me parle souvent de l’actu vue au prisme du « Petit Journal ». Soit. Mais faute de références, elle ne connaît de la politique que le second degré ridiculisant. C’est la fausse subversion qui a triomphé.

Il y a encore des figures réellement transgressives, mais ce sont des vieux, comme Lemmy, de Motörhead, qui doit avoir dans les 70 ans…

Une certaine forme d’intégrité peut être considérée comme subversive : refuser de se mettre au goût du jour, de s’affadir, de faire plaisir aux jeunes… S’il y a une chose à garder dans cette génération, ce sont en effet ces figures invariantes, qui n’ont jamais renoncé au programme existentiel qu’ils s’étaient fixés à 18 ans. Lemmy a grandi dans un contexte où l’avenir,  c’était l’usine ! Il y avait un enjeu particulier pour ces types. Ils sont restés fidèles à leurs rêves de jeunesse et les ont vécus. Qui dit mieux ?

On entend souvent qu’il est ridicule de faire du rock quand on est vieux…

Que peuvent-ils faire d’autre ? Ouvrir un salon de coiffure ? Moi, ces dinosaures m’émeuvent. Ils ont creusé leur sillon et n’ont pas bougé. Je ne sais pas si c’est ça le rock, mais, en tout cas, c’est l’un de ses aspects attachants : la possibilité de ne pas se renier dans une société où l’on est toujours sommé de s’adapter.

La culture rock existe-elle ? Le mot a-t-il un sens ?

À partir du moment où écouter du rock te donne envie de creuser, de connaître, c’est une culture. Mais, pour répondre plus précisément à ta question, en vérité, je n’en sais rien… Quand je me suis lancé dans ce métier, je me sentais schizoïde : d’une part, j’étais obsédé par les écrivains d’avant-guerre, Gide, Valéry, et d’autre part, j’écrivais sur Costello, les Stranglers, XTC etc. Pourtant , ce climat crépusculaire du postpunk des années 1980-1985, avec New Order, les Smiths, avec ses tonalités très mélancoliques et maussades, allait très bien avec la littérature de l’avant-guerre, les romans fantastico-réalistes de Julien Green, par exemple. Il y avait des correspondances que je ne décelais pas et qui fonctionnent rétrospectivement.

En lisant ce Dictionnaire, on est surpris par la qualité de la langue, très tenue…

Il y a cette idée reçue qui traîne, comme quoi il faudrait écrire rock, imiter le style gonzo de Hunter S. Thompson, faire semblant de s’indigner, dénigrer de manière outrancière, faire des blagues. C’est exactement la voie inverse que nous avons choisie : il y a un souci de classicisme, j’essaie d’avoir de l’oreille quand j’écris ou quand je relis les textes des autres auteurs du Dictionnaire. J’aime la musique car il y a des choses qui m’exaltent et, quand on écrit, les mots doivent entrer en résonance avec le thème. Je ne voulais surtout pas faire des gloses générationnelles, je voulais qu’un gamin de 15 ans qui ne connaît rien au Velvet Underground puisse comprendre de quoi il s’agissait.

As-tu voulu aussi transmettre, au-delà de l’histoire du rock, une certaine approche de la méthode?

Définitivement oui. Je tenais à ce que ce Dictionnaire soit élégant. Mais pas seulement dans son style, dans la méthode aussi, autant que possible.  Il y a un énorme travail d’enquête dans ce livre, qui aurait beaucoup perdu de sa pertinence s’il avait été livré plus ou moins en vrac au lecteur. Les renseignements biographiques, la généalogie des influences musicales, le contexte intellectuel ou politique sont des choses qu’il faut ordonner assez méticuleusement, sans quoi on se moque du monde. Alors, oui, j’ai voulu aussi essayer de transmettre cette logique classique. C’est peut-être mon côté prof ! La langue française est l’un des plus beaux outils au monde, et la mettre au service du rock, c’est paradoxal et très excitant.

En bonus track, tu l’as fait sans le clinquant des jeunes gens qui ont trop lu Guy Debord, le genre : « Regardez comme je manie avec grâce l’imparfait du subjonctif… »

Je vois, hélas, très bien ce que tu veux dire : ce n’est pas mon école. J’aime la recherche de simplicité. C’est en lien avec le ton, le rythme, le refus de la pose. Ça aussi, c’est rock ![/access]

 

Le Nouveau Dictionnaire du rock, sous la direction de Michka Assayas, Bouquins, Robert Laffont.

Les Verts flinguent le cinéma rhônalpin

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verts rhones alpes cinema

La région Rhône-Alpes avait été pionnière, en France, dans la mise en place d’un fonds de soutien à la production cinématographique décentralisée à la production cinématographique. « Rhône-Alpes Cinéma » avait été créé au début des années 90, à l’initiative de Roger Planchon, immense dramaturge, successeur de Jean Vilar et Georges Wilson à la tête du Théâtre national populaire. Cet homme de théâtre avait compris que la « grande » culture ne pouvait se désintéresser de la production audiovisuelle, mais savait, d’expérience, que le financement direct, par la puissance publique, des œuvres artistiques pouvait conduire à des dérives de type soviétique. C’est pourquoi, avec l’accord des autorités politiques locales, il mit en place une société de production dont la vocation était de prendre des participations dans des projets cinématographiques et télévisuels pouvant contribuer au rayonnement culturel de la région, à sa visibilité touristique, au développement d’une infrastructure technique (studios, prestataires de services). Le financement de ces participations était assuré par une subvention globale versée chaque année à la société Rhône-Alpes Cinéma par la région, qui n’intervenait pas dans les choix artistiques, mais veillait, grâce au droit de veto du président de région, à ce que le cahier des charges de ces productions soit conforme aux objectifs de ce fonds : lieux de tournage, emploi de techniciens locaux, etc. En pratique, on exigeait que pour 1€ investi par la région dans une production, 4€ soient devaient être dépensés sur place, pour les frais de tournage et de post-production. En jargon pseudo-moderne, cela s’appelle une opération gagnant-gagnant : des films à petit et moyen budget trouvent dans Rhône-Alpes Cinéma un partenaire financier sans lequel ils n’auraient pu voir le jour, et la région se trouve mise en valeur, dans les images diffusées et dans le développement d’un savoir-faire local dans une industrie qui a fâcheusement tendance à se concentrer dans les grandes métropoles.

Jusqu’à sa retraite en 2005 (atteint par la limite d’âge qui touche les dirigeants de sociétés privées), Roger Planchon détenait la majorité des actions de la société, la région n’en possédant qu’une part minoritaire, et tout le monde travaillait en confiance : Planchon était insoupçonnable de s’enrichir personnellement avec les deniers publics, et son autorité artistique était si grande que les choix esthétiques de la société étaient validés sans problèmes, quelle que soit la tendance politique majoritaire au Conseil régional. À son départ, ses actions furent réparties entre la région et des partenaires privés, certes, mais dont l’intervention en l’espèce s’apparente plutôt au mécénat qu’à la recherche du profit : la Caisse des dépôts et consignations et la Caisse d’épargne. Tout cela fonctionne à la satisfaction générale, Rhône-Alpes Cinéma dispose d’un catalogue de 220 films dont la société perçoit des droits de diffusion, réinvestis dans de nouvelles productions : c’est un modèle dont s’inspirent d’autres régions françaises, comme le Nord-Pas de Calais.

En mars 2010, les élections régionales en Rhône-Alpes se traduisent par une forte poussée des Verts, qui font presque jeu égal avec le PS et constituent la deuxième force de la majorité plurielle (PS, PC, PRG) dirigée par le socialiste Jean-Jack Queyranne. C’est le début du calvaire pour Rhône-Alpes Cinéma. Pour les ayatollahs écolos, emmenés sur ce dossier par Étienne Tête, l’autonomie relative de cette société de production est insupportable. Ils mènent une campagne démagogique en accusant la région de livrer la production audiovisuelle aux appétits d’un grand capital ponctionnant les deniers publics, et autres balivernes du même tonneau idéologique. En fait, ils souhaitent pouvoir orienter les subventions vers des productions reflétant leurs orientations, comme l’a naïvement avoué la présidente (verte) de la commission «  culture » du conseil régional, Catherine Herbertz, lors du débat budgétaire. Elle exige l’intervention du « regard politique des politiques » sur les financements accordés et suggère des pistes : «  Les orientations politiques délibérées par la Région sont-elles prises en compte ? Par exemple émergence, qualité de la médiation, équité territoriale et équité des financements, diversité culturelle, égalité homme/femme, participation citoyenne éventuellement, démarche de développement durable… » explique-t-elle en annonçant que son groupe s’abstiendra sur ce chapitre du budget de la région.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur la personnalité d’Etienne Tête, qui fait partie d’une espèce bien connue dans la littérature française, les « fous de justice », les chicaneurs obsessionnels qui encombrent les tribunaux de notre beau pays avec des procédures interminables. Ce médecin gynécologue de formation, écolo tendance khmer vert, est même devenu avocat pour poursuivre devant les tribunaux les combats perdus dans l’arène politique. Il veut la peau de Rhône-Alpes Cinéma et fait feu de tout bois pour dénicher dans les statuts de la société ce qui pourrait la placer dans l’illégalité. Et il vient d’y parvenir, en faisant admettre, par le Tribunal administratif de Lyon que Rhône-Alpes Cinéma était en infraction au regard des réglementations européennes exigeant que toutes les aides publiques d’un pays à la production audiovisuelle soient signalées à Bruxelles. Le tribunal n’a pas admis les arguments de la Région qui estimait être couverte par la convention cadre conclue à ce propos entre l’État français et la Commission de Bruxelles. Ce jugement est pain bénit pour tous ceux qui, hors de France, n’ont de cesse de remettre en question le soutien de la puissance publique à l’industrie culturelle. De la belle ouvrage, tricotée avec de la laine écrue garantie écolo, qui risque de couler une institution qui a l’insolence de bien marcher. Une vraie prise de tête !

 *Photo : LE LANN/SIPA. 00213295_000010.

Helena Costa, avant-gardiste du foot français

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À la surprise générale, le président du Clermont Foot Auvergne annonçait la semaine dernière la nomination d’une quasi-inconnue au poste d’entraîneur général de l’équipe fanion. Une première en Europe, qui donne l’occasion à tout le football français de bomber le torse, fier d’être précurseur sur un sujet supposé sensible. Dans un continent où la recherche obsessionnelle du progrès pousse à consacrer un drag queen comme passionaria, voilà enfin une bonne raison de tirer la langue à nos voisins. 

Invités à réagir à cette nomination que d’aucuns penseront être  un joli coup marketing, eu égard au CV un peu maigre de la coach, les acteurs du sport français le plus populaire se sont fendus de déclarations bienveillantes, alternant les poncifs habituels sur « le regard tout à fait particulier des femmes sur le football (qui) prennent des décisions plus subtiles que les hommes » selon Jean-Michel Larqué pendant que le chroniqueur Pierre Ménès osait une boutade un peu grivoise ; « Il y a-t-il un M. Costa et qu’en pense-t-il ? »

Dans ce florilège de réactions un peu gauches, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, en qualité de sa charge des Sports, ajoute « Bravo au Clermont Foot de comprendre que donner leur place aux femmes est l’avenir du football professionnel ». Soit.

À l’ère de la théorie du genre, il est cocasse de constater combien les clichés sexistes ont la vie dure. Quant à un autre sport national pratiqué par tous à l’envi, la psychologie de comptoir, son avenir semble radieux.

Et Helena Costa là-dedans ? La portugaise (qui cumule donc d’importantes qualités pour la réalisation de blagues vaseuses) ne demande qu’une chose, comme elle le rappelle sur Europe 1 «J’appelle toute la presse et les supporters à me regarder comme une entraîneur normal et à me juger pour mes résultats et sur mon travail, et non pas parce que je suis une femme. »

Passé le tumulte lié à cette nomination qui a le mérite de bouger les lignes et de porter ombrage aux polémiques actuelles sur le racisme et le sexisme dans le foot, on peut espérer que Madame Costa sera entendue, et les envolées lyriques des uns et des autres sur sa condition remises au placard.

La coach, qui a précédemment exercé à la tête de l’équipe féminine du Qatar, sait que sa nomination est une tempête dans un verre d’eau, alors que nombre de femmes au Moyen-Orient défendent leur simple droit à exercer le sport-roi.

De son côté, le président de la FIFA Sepp Blatter a déclaré :  « Félicitations et bonne chance à Helena Costa au Clermont Foot. Une bonne nouvelle pour les femmes dans le football aujourd’hui »

Une déclaration à rapprocher des inflexions de la FIFA dans certaines de ses positions comme la récente autorisation du port du voile au cours des compétitions officielles. Une intrusion manifeste du religieux dans le sport, sur fond de lobbying très important des pays concernés, dont l’influence grandissante dans le sport interroge. Une question sur laquelle la FIFA se montre étonnamment moins prolixe.

Montaigne, esprit sans loi

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Il n’y a pas que la bonne chère ni la fête dans la vie. On peut aussi trouver de la joie à penser, simplement penser. Et à penser simplement un objet complexe. Il faut beaucoup de talent pour rendre d’accès facile une pensée difficile. C’est la marque d’un vrai respect à l’égard des lecteurs. Ainsi en va-t-il du Montaigne, la vie sans loi, de Pierre Manent : on ressort content de sa lecture, ébloui, repu. Voilà un livre de philosophie qui se présente avec la même franchise que les Essais, à visage découvert, ennemi des postures où le creux se dissimule sous l’alambiqué.

Récemment, on a écrit beaucoup sur l’homme à la tour, depuis Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon (Ed. des Equateurs, 2013.), à Comment vivre, une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, de Sarah Bakewell (Albin Michel, 2013.), en passant par une myriade d’articles commis, sous le sceau de l’érudition, par des spécialistes. L’ouvrage de Pierre Manent tranche avec ces efforts : il vise moins à traiter tel ou tel aspect des Essais qu’à démontrer en quoi Montaigne a inauguré la modernité politique. Ce n’est pas vraiment étonnant de la part de Manent, fidèle disciple de Raymond Aron. La manière mérite donc d’être soulignée dès l’abord : simplicité, clarté, rigueur, rien de scolaire, nul pédantisme. En quoi Pierre Manent suit la leçon de Montaigne, pour qui « la difficulté est une monnaie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe pour ne découvrir l’inanité de leur art ». Cette netteté du trait participe grandement à la volupté de la pensée en marche. Car c’est de cela qu’il s’agit : arpenter des problèmes de fond en compagnie des lecteurs, réfléchir à haute voix avec la volonté constante de se faire bien comprendre. Il y a de l’hospitalité, de la courtoisie dans cette démarche. Et même du sourire, quand Manent s’amuse des petites ruses de Montaigne pour faire passer la pilule de ses convictions iconoclastes sous une orthodoxie de façade.[access capability= »lire_inedits »]

Quels problèmes de fond ? À la base, celui qui touche aux rapports entre la parole et l’action. De cette radicale distinction opérée par l’auteur des Essais, date le grand tournant de la Renaissance. Une distinction si radicale qu’elle signe l’avènement de la littérature. Montaigne sait parfaitement qu’aucune singularité ne justifie qu’il consacre tout un livre à parler de lui. Il se prétend de l’humaine condition, sans faits d’armes particuliers ni qualités éminentes. Ce sont, par tradition, les hommes de pouvoir qui racontent leur vie. Ou des témoins qui en rendent compte. Montaigne ne raconte pas la sienne. Il ne dispose d’aucune autorité qui la rendrait digne d’attention. Mieux : la parole, chez lui, ne sert fondamentalement à rien. Etrangère à l’éloquence, qui cherche à persuader pour peser sur le monde, elle se déploie sans appétit de convaincre. À la différence des philosophes grecs, Socrate au premier chef, Montaigne ne se donne pas pour but d’offrir un discours utile à l’amélioration de soi. Chez lui, le « Connais-toi toi-même »  n’a pas pour visée le perfectionnement de son âme mais la connaissance de soi qui délivre des illusions, en particulier sur les mérites qu’on s’attribue indûment − la bonté, entre autres. Ou qui délivre du pli des coutumes. Quitte à suivre une coutume, il entend s’y plier en toute connaissance de cause, ou suivre celle qu’il se donne. Pensant par lui-même, il refuse tout patron. Pas de lois venues d’ailleurs, telle est sa loi.

Dans cette même logique, à la différence de la religion chrétienne, voire de toute religion, le discours qu’il produit n’aspire d’aucune façon au salut de son âme, ni de la nôtre. Le scepticisme qu’il professe, hérité du pyrrhonisme, va dans ce sens : comme on ne sait rien de l’au-delà, il est vain d’en imaginer les jouissances et les châtiments. Tout fait doute : gardons-nous des dogmes.

Pierre Manent chemine dans les Essais d’un pas sûr en éclairant de multiples points, tous cardinaux. Il interroge longuement l’idée de nature chez Montaigne, notamment ce qu’on appelle sa « forme maîtresse », pierre de touche des considérations que celui-ci nous livre, fondées sur sa seule expérience. Notons d’ailleurs que Montaigne s’inscrit là au moyeu de la Renaissance. Un Ambroise Paré, grand homme aujourd’hui méconnu, fondait son savoir exactement de la même manière, tout comme, à l’instar de Montaigne, il publia ses œuvres en français. Ils avaient le même public : ni les sages, ni le petit peuple, mais, pour reprendre les termes de Manent, « la classe moyenne des liseurs de livres », alors en gestation. Et Manent relève à bon escient qu’aux trois ordres traditionnels, l’Église, la noblesse, le peuple, vient s’ajouter la magistrature, cœur de ce public nouveau auquel Montaigne s’adresse et qu’il contribue à créer.

De là, glissons vers les rapports entre la justice et la loi, occasion de superbes ouvertures sur les Pensées de Pascal. D’où provient la loi ? D’où tire-t-elle son efficacité ? De la raison ? De la justice sur laquelle elle est censée reposer ? De la force ? N’est-ce pas plutôt, comme le suppose Montaigne, de son « fondement mystique » ? Autant d’hypothèses qui appellent autant de développements et qui, évidemment, forment le cœur de ce Montaigne, la vie sans loi, dont le  sous-titre trouve son explication dans les dernières pages, où se révèle le « secret lumineux des Essais ».

Cette présence d’un secret dénote une forme d’enquête au long de laquelle Manent nous entraîne par monts et par vaux tout en suivant la ligne qu’indique le sous-titre. On découvre, chemin faisant, divers points de vue relatifs au sort de la raison chez Montaigne, à sa « science du sujet » comparée à celle de Rousseau, à la servitude volontaire selon La Boétie, à la société des Cannibales régie par le sens de l’honneur sous l’égide d’une liberté magistrale,  à la politique, bien sûr, où les commentaires sur Montaigne côtoient les conceptions de Platon, d’Aristote, de Machiavel, de Montesquieu, de sorte qu’au final l’ensemble constitue une approche non seulement philosophique, mais anthropologique. On n’est pas, pour goûter l’ouvrage, obligé d’être un spécialiste de Montaigne, ce philosophe d’un nouveau genre qui, d’après Pierre Manent, incarne la philosophie conçue comme « l’art général de vivre selon la nature ». Voilà une formule énigmatique dont la densité s’éclaire au terme d’un brillant parcours auquel, peut-être, une suite sera donnée. Espérons-le.[/access]

Pierre Manent, La Vie sans loi, Flammarion.

* Photo: ANDRE MICHEL/BIBLIOTHEQUE NATION.00222119_000006

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès.

Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

Rwanda : Un criminel nommé Kagamé

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rwanda carte sang

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Que retenir des analyses et commentaires entendus lors de la commémoration du 20e anniversaire du génocide du Rwanda ? Qu’il fut le « génocide des voisins », que la France en fut un acteur primordial, que sa longue planification fut connue de tous et délibérément ignorée, enfin que le président Kagamé, sauveur du peuple tutsi, s’est attelé avec succès à la tâche de réconcilier les Rwandais et de moderniser son pays. Je tenterai de montrer ici qu’il ne s’agit là que de vérités partielles dont la somme constitue un mensonge intéressé, servant la propagande d’un régime dictatorial.

En criminalisant la quasi-totalité des Rwandais hutu, et la France derrière eux, en se présentant comme la voix des suppliciés, le régime rwandais cherche à dissimuler les crimes de masse dont il est lui-même coupable, au Rwanda comme en République démocratique du Congo. Les centaines de milliers de morts qui lui sont imputables le placent parmi les pires régimes de terreur de l’Afrique contemporaine. Seul le président du Soudan, Omar El-Béchir, le surpasse dans ce domaine. Mais on trouvera peu de gens en France pour vanter les mérites de celui-ci, tandis qu’on se bouscule pour relayer le discours de celui-là. S’il est politiquement et moralement juste de distinguer entre un génocide et des massacres, il est choquant d’enfouir dans l’oubli, comme s’il s’agissait d’un négligeable dommage collatéral, les centaines de milliers de vies détruites sous l’autorité du nouveau régime rwandais. Ce fut pourtant, au Rwanda bien sûr et dans une large mesure en France, la tonalité dominante de cette commémoration.[access capability= »lire_inedits »]

La veille des cérémonies inaugurales, le président rwandais dénonçait, dans une interview, le « rôle direct de Paris dans la préparation politique du génocide », et la « participation de [la France] à son exécution même ». En réaction à cette déclaration, la France annulait la présence de Christiane Taubira à Kigali, incident diplomatique que le président rwandais allait prolonger en déclarant l’ambassadeur de France persona non grata aux cérémonies de commémoration. Dans son discours d’ouverture, Paul Kagamé accusa sans la nommer la France d’être « complice, certes », mais aussi « acteur » des massacres, ponctuant cette accusation d’un « les faits sont têtus » dit en français pour mieux indiquer à qui il s’adressait. En 2004, dans les mêmes circonstances, dirigeant son regard vers Renaud Muselier, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Kagamé avait accusé les Français d’avoir « l’audace de rester là sans s’excuser », alors même qu’ils avaient « sciemment entraîné et armé les troupes gouvernementales et les milices qui allaient commettre un génocide, et [qu’] ils savaient qu’elles allaient commettre un génocide ». Ces accusations ne sont donc pas nouvelles, mais elles semblent gagner en gravité avec le temps, puisque, de complice, la France est passée au statut d’« auteur », selon le président Kagamé, une escalade en rapport étroit avec sa propre mise en cause dans l’attentat contre l’avion présidentiel.

En mars 2004, Kigali avait rompu les relations diplomatiques avec Paris à la suite de la fuite dans Le Monde de l’ordonnance du juge Bruguière qui fait de Paul Kagamé le commanditaire de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Habyarimana. Ce juge de la section anti-terroriste du parquet de Paris avait ouvert, en 1998, une enquête sur plainte des familles de l’équipage français de l’avion. Le gouvernement rwandais avait alors rétorqué par la mise en place d’une commission « indépendante » chargée de rassembler les preuves de l’implication de la France dans le génocide. Dans son rapport remis en août 2008, cette commission incriminait gravement la France, dont les soldats étaient accusés non seulement d’avoir entraîné les milices génocidaires, mais aussi et surtout d’avoir pris part directement aux massacres ainsi que d’avoir violé des rescapées tutsi. D’après son président, la commission disposait des « preuves permettant de déférer de hauts responsables français devant la justice internationale ». La charge était lourde. Elle n’avait cependant pas empêché les deux pays de reprendre leurs relations diplomatiques en 2008, sous l’égide de Bernard Kouchner, après que celui-ci eut pris ses distances avec le juge Bruguière en exonérant publiquement le président Kagamé de toute implication dans l’attentat du 6 avril.

À ce jour, nul n’est en mesure d’en nommer avec certitude les auteurs, et l’on doit s’en remettre à l’enquête du juge Trévidic, successeur de Bruguière, qui n’a pas encore rendu ses conclusions. Bien que le juge ne se soit pas exprimé et que son rapport ne soit pas public, on a pu lire dans la presse qu’il inversait les conclusions de son prédécesseur en dirigeant ses investigations vers des militaires des Forces armées rwandaises (FAR) de l’ancien régime ami de la France. « Irréfutable », titrait Libération le 12 janvier 2012, tandis que Le Monde prenait acte d’une « vérité à la portée historique et diplomatique », suite au déplacement sur le terrain du juge Trévidic afin d’y conduire une expertise balistique et acoustique. Deux ans plus tard, cette « vérité » n’est en réalité toujours pas établie, si ce n’est pour les avocats de Paul Kagamé. On relèvera que, dix-sept ans après les faits, il était peu probable que subsistent des traces matérielles permettant de reconstituer la trajectoire des deux missiles tirés contre l’avion. De même, l’expertise acoustique, qui devait permettre de confirmer l’origine du tir, fait appel à des souvenirs anciens dont la valeur probante est si discutable qu’elle n’a toujours pas permis de conclure et devait faire l’objet d’une contre-expertise. Ajoutons que les témoins désignant la caserne des FAR comme origine des tirs avaient été choisis par les autorités et qu’il est extrêmement dangereux, au Rwanda, d’exprimer des vues contraires à la vérité officielle. S’il n’est pas possible de se prononcer avec certitude sur l’une ou l’autre des deux versions, il faut noter que se multiplient depuis plusieurs années les déclarations d’anciens du Front patriotique rwandais (FPR), le parti de Paul Kagamé, accusant celui-ci d’être le commanditaire de l’attentat, plusieurs d’entre eux ayant été ultérieurement assassinés par le régime. Le dernier en date, Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements extérieurs, a été tué en Afrique du Sud le 1er janvier, assassinat non revendiqué mais approuvé publiquement par le président rwandais. Celui-ci, par ailleurs, s’est opposé à toute enquête internationale sur l’attentat du 6 avril, y compris de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Envisager l’implication du FPR dans l’attentat du 6 avril ne relève donc pas d’une volonté négationniste d’inverser les responsabilités, mais d’une recherche raisonnable de la vérité. En déclarant, afin de lever tout soupçon sur le FPR, qu’il refusait de « cautionner cette vision simpliste et infamante qui fait des Tutsi les responsables de leur propre malheur », Bernard Kouchner reprenait à son compte la rhétorique d’intimidation morale utilisée par le FPR et érigeait celui-ci en représentant des victimes du génocide. Assurément, le FPR a gagné la guerre et mis fin au génocide en triomphant militairement de ses ennemis, mais il n’est pas plus habilité à parler au nom des Tutsi que les Soviétiques libérateurs d’Auschwitz ne l’étaient à s’exprimer au nom des juifs.

Quels que soient les auteurs de l’attentat du 6 avril, « Hutu Power » ou FPR, c’est le même objectif qui était recherché, à savoir la radicalisation du conflit en cours afin d’obtenir une victoire totale. Le président Habyarimana, lui-même arrivé au pouvoir en 1975 par un coup d’État, pouvait se targuer de réussites économiques – depuis un faible endettement et un équilibre budgétaire jusqu’à une relative autosuffisance alimentaire – qui valaient au Rwanda des années 1980 une réputation flatteuse auprès des institutions financières internationales comme auprès des ONG. À la tête d’un parti-État, le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement), qui réalisait des scores électoraux nord-coréens, il dut s’engager au début des années 1990 dans une politique de relative ouverture, tant sous la pression  internationale que sous celle d’une crise politique interne due à la dégradation de la situation économique du pays. Sécheresse, baisse des cours mondiaux du café, retrait de grands projets de développement contribuèrent conjointement à un appauvrissement dramatique de la paysannerie, entraînant disette, voire famine, et ébranlant les assises du pouvoir. En réponse au mécontentement populaire, Habyarimana annonça, en juillet 1990, des mesures d’ouverture auxquelles le FPR, formé au cours des années 1980 dans les camps de réfugiés d’Ouganda, répliqua par une offensive militaire. Composé notamment d’hommes ayant combattu au sein de la National Resistance Army qui porta au pouvoir le président Museweni en Ouganda, formé et équipé par l’armée ougandaise et les États-Unis, le FPR était une force militaire sérieuse. Alors que le pays basculait dans la guerre civile, François Mitterrand décida de protéger militairement le régime en place, en continuité avec la traditionnelle politique française de « stabilité »  ̶  autrement dit de défense des « régimes amis » ̶ par l’envoi d’une force armée, l’opération « Noroît », qui stoppa l’avancée des rebelles. Des troupes belges et zaïroises étaient également engagées. Loin de bloquer le processus politique engagé, cependant, la guerre eut pour effet de l’accélérer, avec l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1991, l’amnistie et la libération d’opposants, la création de nouveaux partis et de journaux, la mise en place en 1992 d’un gouvernement multipartite et d’un premier ministre d’opposition. Dans l’impossibilité de participer au jeu politique interne, le FPR se lança dans une stratégie de déstabilisation, faite d’attentats et d’assassinats de personnalités politiques tandis que se multipliaient attaques et provocations à l’encontre des Tutsi de l’intérieur. La mobilisation ethnique orchestrée par une partie des élites politiques rwandaises, alors que ce clivage avait jusqu’alors peu de prise sur la population paysanne, fournissait un dérivatif aux tensions économiques et sociales. Le journal Kangura, fondé en 1990, mais surtout la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), créée en 1993, attisaient la peur et la haine tandis que des milices étaient constituées. C’est cette montée aux extrêmes qu’il s’agissait de contrer avec les accords d’Arusha, négociés entre juillet 1992 et août 1993 sous l’égide de la France, fixant les termes d’un partage du pouvoir que devaient sanctionner des élections libres. Bien que partie prenante à ces accords, le FPR lança, en février 1993, une nouvelle offensive, stoppée par les Français aux abords de Kigali. Les accords furent néanmoins paraphés en août, permettant à la France de se retirer en décembre pour laisser place à un contingent de casques bleus, la Minuar (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda).  Depuis 1990, chacune de ces offensives était suivie d’importants mouvements de populations fuyant les exactions du FPR tandis que s’installait une logique de représailles aveugles à l’encontre des Tutsi de l’intérieur, considérés comme complices dans un climat de bipolarisation croissante. On estime que plus d’un million de personnes, soit 1/6e de la population, étaient déplacées à l’intérieur du pays, certaines dans des camps, d’autres abritées par des particuliers. Dans ce contexte d’extrêmes tensions, l’attentat du 6 avril ne pouvait qu’accélérer l’escalade de la violence, ouvrant une nouvelle phase de la guerre en cours. Le FPR déclenchait une offensive générale tandis que le clan présidentiel décapité se réorganisait et que commençaient à Kigali des tueries systématiques de Tutsi et d’opposants.

Vu de France, le régime Habyarimana pouvait à bon droit être considéré comme en voie de démocratisation, engagé dans un processus d’ouverture et de compromis avec les différentes composantes de l’opposition. Les signaux ne manquaient pas, cependant, qui auraient pu alerter les responsables mais, aux yeux de Paris, le processus d’Arusha devait permettre de marginaliser les extrémistes, qui ne contrôlaient à ce moment ni le gouvernement, ni l’état-major, ni le Parlement. La disparition du président Habyarimana leur laissa le champ libre. Défendable jusqu’à ce 6 avril 1994, c’est par la suite que la politique française devient coupable. Le soutien apporté au gouvernement intérimaire composé de radicaux et de partisans ouverts de l’élimination des Tutsi et de leurs complices – ils ont immédiatement, parmi bien d’autres crimes, assassiné trois ministres hutu – témoigne d’un aveuglement au scénario terrifiant qui se trame alors. S’il est vrai qu’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, fut parmi les premiers, après le pape Jean Paul II, à prononcer le mot « génocide » (le 15 mai, à la sortie d’un conseil des ministres de l’UE), la politique de la France n’en fut pas pour autant infléchie. Notons que quinze jours auparavant, le 30 avril, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient refusé l’utilisation du mot dans une résolution condamnant les massacres. Washington craignait d’être poussé à intervenir, quelques semaines seulement après le retrait peu glorieux de Somalie, où 27 GI avaient laissé leur vie. C’est également le souvenir du fiasco des opérations d’imposition de la paix en Somalie qui avait présidé à la décision de retrait de la Minuar par le Conseil de sécurité le 22 avril. Il est peu probable que son maintien aurait empêché les massacres, mais son départ fut reçu comme un signal positif par le « Hutu Power » comme par ceux qui, côté FPR, cherchaient la victoire militaire et la saisie du pouvoir sans partage.

Plus engagée dans la politique rwandaise que les autres membres du Conseil de sécurité, la France y avait pris plus de responsabilités. C’est pourquoi son refus de condamner publiquement et fortement le gouvernement génocidaire, avec lequel elle resta en contact tout au long de la guerre, incarne le plus nettement la coupable neutralité dont le monde fit preuve face au génocide. Déployée à la fin du mois de juin, en pleine déroute des FAR et du « Hutu Power », l’opération « Turquoise » demeure la cible de virulentes critiques, dont celle, infamante, d’avoir prêté la main aux tueurs. On ne s’y attardera pas : il ne s’agit là que de la plus grossière propagande orchestrée par la présidence rwandaise, et l’on rappellera que 10 000 personnes, condamnées à court terme à être assassinées, lui doivent la vie. Le travail considérable réalisé par la mission d’information parlementaire que présidait Paul Quilès a permis d’éclairer, pour partie au moins, les décisions gouvernementales et le rôle des militaires français. Ses conclusions ne sont, bien entendu, pas le fin mot de l’histoire, mais elles ne méritent pas les mauvais procès en incompétence ou complaisance qui lui ont été faits.

L’ouverture complète des archives, pas seulement en France mais aussi au Rwanda, aux États-Unis, à l’ONU, fera avancer la connaissance. Les documents du Tribunal d’Arusha ont fourni un précieux matériau aux chercheurs, de même que d’autres procès tenus en Belgique et en France, le génocide du Rwanda étant le crime de masse le plus « judiciarisé » de l’Histoire. Toutefois les centaines de milliers de victimes du FPR, tuées avant, pendant et après la période du génocide ont été délibérément ignorées par la justice, sous la pression de Paul Kagamé et de l’administration américaine. Plus encore, ces morts-là sont méthodiquement effacées de la mémoire collective au point que rappeler publiquement leur existence expose paradoxalement à l’accusation de négationnisme. D’une coupable neutralité face à un génocide, on est passé à une non moins coupable hémiplégie morale.[/access]

*Photo: Soleil

La Marseillaise, donc

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Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Objet de polémiques, objet de discorde à l’occasion desquelles les traits de l’époque se révèlent jusqu’à la caricature. Ignorance, malentendus, anathèmes et mauvaise foi font bon ménage. S’il est incontestable que le camp du bien a donné le la, lors du débat du mariage gay, ceux d’en face ne sont aujourd’hui pas en reste. Christiane Taubira vient d’en faire l’expérience, accusée de blasphème, à l’occasion d’un mauvais procès, pour n’avoir pas chanté la marseillaise lors d’une cérémonie. La vidéo témoigne que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Mais comme elle a jugé bon de se justifier en faisant du Taubira, c’est-à-dire avec brutalité et suffisance, on aura du mal à la plaindre.

Lambert Wilson, que semble-t-il personne n’avait sonné, a voulu intervenir dans le débat avec la phrase suivante : «Je suis extrêmement énervé que personne ne dise qu’il est temps de changer les paroles de La Marseillaise qui sont d’un autre temps. Quand j’entends ‘Qu’un sang impur abreuve nos sillons’, je suis sidéré qu’on continue à chanter ça… les paroles sont épouvantables, sanguinaires, d’un autre temps, racistes et xénophobes. ». M. Wilson, ignorant qui n’a rien compris aux paroles de notre hymne et en particulier au sens de « sang impur », considère donc dans un parfait anachronisme que Rouget de L’Isle proposait de façon raciste et xénophobe d’égorger les noirs et les Arabes ? C’est original. L’envie compulsive de montrer que l’on appartient au camp du bien l’amène quand même à se ridiculiser sévèrement. On aurait envie dire, au comédien « extrêmement énervé », payé pour dire les textes des autres, d’éviter de déclamer les siens. Mais en fait, la phrase qui me vient à l’esprit est plutôt: « Monsieur, de quoi vous mêlez-vous ? »

Il s’agit de la Marseillaise, qui n’est pas seulement l’hymne de la république française, mais une chanson internationale qui fut le vecteur du message envoyé par le Peuple français d’abord à l’Europe puis à la planète entière au moment de la révolution de 1789. Nous n’en sommes pas les seuls propriétaires, son message (qui va bien au-delà de ses paroles) a une portée universelle. C’est celui de l’irruption du Peuple dans l’Histoire.  Notre pays y a fait de belles choses dans cette Histoire, parfois de moins belles ou de carrément laides. La Marseillaise symbolise probablement ce que nous avons fait de meilleur. Je comprends tout à fait que l’on puisse le discuter, mais c’est un fait. Quand on la chante, on chante la France, mais aussi le message. Et on la connaît partout, partout. C’est pour cela, que la proposition de M. Wilson d’en changer les paroles est si choquante. Nous n’en avons pas le droit, ce patrimoine est partagé bien au-delà de nos frontières. Comme le drapeau français. Ces trois couleurs qui ont inspiré les drapeaux du monde entier. Comme le dit Javier Cercas décrivant un combattant espagnol de la « Nueve » en 1942 : « un soldat seul dans un interminable désert ardent, brandissant le drapeau d’un pays qui n’est pas le sien, d’un pays qui est tous les pays à la fois et qui n’existe que parce que ce soldat brandit son drapeau renié »[1. Les soldats de Salamine. Javier Cercas. Actes Sud 2001.]. Cela vaut pour la Marseillaise comme le démontre cette fameuse séquence (sous-titres inutiles…) du film Casablanca.

C’est probablement pour cela, que le rapport à ce chant est quelque chose de très particulier. Les émotions qu’il procure se rattachent toujours à une histoire personnelle, à la nature des liens qui unissent à la France et son Histoire.

C’est Giap qui la fredonne à l’ambassade de France le 14 juillet 1989. C’est Baptiste Nyanga né à Kinshasa, magnifique troisième ligne, qui en larmes la chante à pleins poumons pour son retour en équipe de France. C’est Rouget de L’isle, notable alors rassis, qui s’inquiète des journées de juillet 1830 : « ça va mal, ils chantent la Marseillaise ».

C’est Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, Compagnon de la Libération dont la voix se brise lorsqu’il raconte son arrivée, à l’Olympia Hall à Londres, lui le militant de l’Action Française âgé de vingt ans. C’est le lieu de rassemblement de la poignée de français « qui ne s’étaient pas couchés devant l’ennemi » au début du mois de juillet 1940. De nuit, toutes les fenêtres éteintes. Qui s’allument les unes après les autres et des voix qui se répondent parlant du pays d’où elles viennent: Brest ! Concarneau ! Bayonne ! Rouen ! Paris ! Et la Marseillaise qui éclate. « La plus belle que j’ai jamais entendue ».

C’est un autre vieillard étincelant Jean Louis Crémieux-Brilhac qui raconte soixante-dix ans après. Prisonnier en Allemagne, il s’évade, part vers l’Est et se retrouve en Union soviétique. Arrestation et séjour à la Loubianka.  Après juin 41, Staline accepte de rendre ces hommes à ses nouveaux alliés et autorise leur départ pour Londres. Ils doivent embarquer à Arkhangelsk sur un navire canadien. Sur le quai, les gardes-chiourmes soviétiques font encore des histoires pour les laisser partir. Les soldats canadiens, du pont du navire, voyant les Français lancent une vibrante Marseillaise. Les gardes-chiourmes eux aussi la connaissent, ils se mettent au garde-à-vous et tout le monde embarque…

C’est Malika Sorel qui a ces mots : «Quant à moi, la Marseillaise m’a toujours remué les tripes. Dans mon cœur, la France est indissociable de la Marseillaise. Ses paroles portent la voix des aînés, de ceux qui nous ont précédés ». Personnellement, je sais que c’est l’universalité de son message qui provoque ce mélange d’émotion et de fierté quand je l’entends ou la chante.

L’existence de la dimension presque intime de ce rapport à la Marseillaise et de ce caractère universel a pour conséquence de rendre ces polémiques récurrentes dérisoires. La seule exigence que l’on peut avoir est celle du respect du symbole lié à son statut d’hymne national. Au-delà, c’est l’affaire de chacun. Je me fous radicalement que Benzema ne la chante pas sur un terrain de football.

En revanche j’interdis aux analphabètes tels Marie-Christine Blandin pour les Verts, Lambert Wilson pour les niais, et toutes ces pseudo-élites acculturées d’y toucher ou de demander qu’on y touche. La Marseillaise n’appartient à personne par ce qu’elle appartient à tout le monde.


Abécédaire LGBT : doit-on accepter le prosélytisme sexuel à l’école?

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abcd egalite ecole genre

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« Folle rumeur », « théorie du complot » (Le Monde, 13 et 14 avril 2014), « mensonges colportés par des organisations radicales » (Benoît Hamon, Le Monde, 16 mai 2014)… telles sont les qualifications reprises en boucle par l’intégralité des médias « progressistes » au sujet de la réaction exaspérée de parents d’élèves à l’expérimentation dite « ABCD de l’égalité » et aux autres initiatives publiques de promotion de l’indifférenciation sexuelle.

L’expression « enseignement de la théorie du genre » est évidemment inexacte pour désigner l’entreprise à l’œuvre dans l’éducation nationale comme partout ailleurs. L’enseignement des « théories » et doctrines à prétention scientifique, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques ou autres, est, en effet, réservée à des étudiants du supérieur aptes à les déchiffrer et doués d’une maturité et d’un appareil critique suffisants permettant leur mise à distance. L’Université dispense ainsi de nombreux cours où sont expliquées les grandes doctrines ou théories qui ont émaillé l’histoire d’une discipline. En droit et en science politique, par exemple,  les cours d’histoire des idées politiques, de philosophie politique et de grandes œuvres politiques sont l’occasion de faire connaître aux étudiants les différents courants intellectuels qui ont influencé la matière comme, par exemple, le libéralisme, l’utilitarisme, le romantisme, l’anarchisme, le marxisme, le fascisme, la psychanalyse ou le féminisme.

Ce n’est évidemment pas de cela qu’il est question dans l’ABCD de l’égalité, ni dans le contenu des  interventions des associations LGBT en milieu scolaire, ni encore dans la fameuse « Ligne Azur » qu’une circulaire de Vincent Peillon, en date du 4 janvier 2013, invite les recteurs « à relayer avec la plus grande énergie » auprès des mineurs scolarisés, en rappelant qu’il convient de « s’appuyer sur la jeunesse pour faire évoluer les mentalités ». Il ne s’agit pas du tout d’enseigner de façon neutre la théorie du genre parmi d’autres doctrines, il s’agit purement et simplement d’appliquer à de jeunes enfants les prescriptions d’une théorie que le gouvernement a fait sienne, qui plus est dans sa version queer la plus radicale. C’est bien ce que désigne le terme « expérimentation », qui ne vise pas l’enseignement d’une théorie mais son application pratique après sa validation par le ministère.

Le phénomène n’est pas entièrement nouveau puisque ce sont des gouvernements précédents, de gauche comme de droite, qui ont déjà introduit les militants LGBT en milieu scolaire, aux prétextes de prévention du sida et de lutte contre l’homophobie. On se souvient que Luc Chatel avait hésité à accepter la diffusion dans le primaire du film Le baiser de la lune dans lequel une chatte surnommée « la vieille Agathe » était présentée comme homophobe parce qu’elle avait le tort de ne pas approuver les amours de Félix et Léon. Mais le courageux ministre avait finalement décidé de « laisser chaque instituteurs décider ». N’est pas Jules Ferry qui veut. On se souvient également que le juge administratif avait annulé, le 23 novembre 2012, l’agrément délivré à l’association SOS-homophobie dont c’est peu dire que le « module de sensibilisation » des élèves était contraire au principe de neutralité et à la liberté de conscience. Quant à la Ligne Azur et son enrichissant dictionnaire des pratiques homosexuelles accompagné d’images et de croquis idoines, on y dénonce aussi l’homophobie de certains gynécologues qui, en proposant des contraceptifs aux jeunes filles, trahissent ainsi leurs inacceptables présupposés hétéronormés.

Mais l’offensive menée par le gouvernement issu des élections de 2012 va beaucoup plus loin et se réclame ouvertement d’une ambition globale tendant à détruire « dans l’œuf » tout ce qui pourrait faire obstacle à l’élimination de la différenciation sexuelle au sens large englobant la sexualité. C’est la raison pour laquelle, à peine installée au gouvernement, Mme Belkacem avait commandé à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), un rapport sur l’égalité entre filles et garçons « dans les modes d’accueil de la petite enfance », c’est-à-dire à la crèche. Dans sa lettre de mission du 21 juin 2012, le ministre insistait : « La cible des enfants de moins de trois ans se doit d’être au cœur des préoccupations des politiques publiques dans la mesure où les assignations à identité sexuée se jouent très précocement ». Ce à quoi le rapport, remis en décembre 2012, répond avec empressement par une troisième partie s’attaquant à l’éducation « dès la naissance » tout en déplorant que « nombre d’enfants de cette tranche d’âge sont élevés quasi exclusivement par leurs parents et échappent ainsi à l’influence d’une action publique ». Big brother est inquiet. Il faudra à l’avenir surveiller aussi les maternités, des fois qu’un gynécologue transphobe annoncerait trop fort « C’est un garçon ! » risquant ainsi de perturber gravement une future Conchita Wurst.

Mmes Belkacem et Taubira ont d’ailleurs également, dès le 8 janvier 2013, commandé à la Commission consultative nationale des droits de l’Homme, un avis sur la « simplification du parcours » de changement d’état-civil pour les « personnes qui s’expriment dans un genre différent de celui qui leur a été reconnu à la naissance ». Un avis (bien entendu favorable) a été donné par la CNCDH à l’élaboration d’un dispositif permettant que la seule volonté du demandeur, attestée par deux témoins, suffise à changer l’état-civil, sans aucun certificat médical puisque cette démarche est tout à fait « normale » et ne traduit aucune pathologie.

On pourrait s’étonner qu’un ministre en charge des « droits des femmes » se transforme ainsi  ipso facto en agent actif de propagande homosexuelle, laquelle n’est pourtant pas inscrite dans son décret d’attributions. C’est précisément l’adhésion à la théorie du genre, version queer, qui permet d’expliquer la traçabilité intellectuelle de cette étrange mutation. Sous couvert d’égalité entre les hommes et les femmes, revendiquée sur le mode « égalité de fait » version marxiste et non pas « égalité de droit » version 1789 et 1946, on inocule l’idée que les rôles, les goûts, les comportements et manières, les choix vestimentaires et esthétiques, y compris la sexualité seraient des « constructions sociales » assignant délibérément aux individus une « hiérarchie » arbitraire dont il faudrait se débarrasser d’urgence pour faire advenir une interchangeabilité globale. D’où l’obsession paritariste maladive qui empêche Mme Belkacem de dormir chaque fois qu’elle n’aperçoit pas 50% de femmes dans une profession ou une institution quelconque, de telle sorte que l’on généralise partout des dispositifs coercitifs et liberticides délirants. D’où également l’idée que puisqu’un  homme et une femme « c’est du pareil au même » et que d’ailleurs, on pourra bientôt passer de l’un à l’autre avec la complaisance de deux témoins sympas, il est aussi tout à fait équivalent – au sens étymologique d’égale valeur – pour un homme, par exemple, d’entretenir des relations sexuelles avec un autre homme plutôt qu’avec une femme et, s’il le souhaite, de l’épouser et même de lui offrir un bébé … dont la fabrication devra cependant être déléguée à une femme car la nature est malheureusement « têtue ». Madame Belkacem est donc très logiquement venue expliquer dans les classes tout le bien qu’il faut penser du mariage et de l’adoption homosexuels tandis que son collègue Peillon et le syndicat SNUipp-FSU ont vivement recommandé la lecture aux tout-petits de « Tango a deux papas » et de « Jean a deux mamans », ouvrages de référence destinés à se substituer à l’ignoble « Petit Ours Brun », pétri de clichés sexistes et d’hétéronormativité et donc érigé en nouvel ennemi du genre humain.

Ainsi s’explique la grande partouze d’avenir à laquelle le ministère de l’Education nationale convie les enfants de la République. On n’insistera pas sur les contradictions intellectuelles colossales de la théorie du genre et notamment sur le fait que reposant en principe sur la différence entre sexe (donné biologique et anatomique) et genre (construction sociale) ladite théorie trouve quand même le moyen de ranger l’orientation sexuelle dans le genre alors qu’elle relève évidemment du sexe, comme le mariage et la procréation. La confusion mentale prolonge logiquement la confusion des genres dans un pathétique charabia.

Ce qui interpelle, désormais, c’est la possibilité pour les parents de s’opposer fermement à ce formatage des cerveaux de leurs enfants, véritable endoctrinement relevant de la ré-éducation et empruntant aux thérapies comportementales des régimes totalitaires. Il est sidérant que l’on ait pu affirmer en boucle, lors de l’affaire Leonarda,  qu’il fallait à tout prix « sanctuariser » l’école  tandis que l’on ose inviter parallèlement des militants LGBT à venir faire du prosélytisme dans les établissements. La République marche sur la tête et il y a urgence à chasser les charlatans du temple.

L’article 2 du premier protocole à la Convention européenne des droits de l’homme stipule que l’État doit respecter le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants « conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques », mais la Convention de l’ONU sur les droits de l’enfant ainsi que nos codes nationaux ne manquent pas de dispositions protégeant les mineurs contre la corruption et le prosélytisme. Il serait temps de s’en servir.

Uomini Contro, l’enfer du front

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uomini Contro italie fascisme

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Gebirgskrieg, la « guerre de la montagne », c’est ainsi qu’Allemands et Autrichiens nommaient le conflit qui les opposa, au cours de la première guerre mondiale, à l’armée royale italienne dans les Alpes, il y a quatre-vingt-dix-neuf ans. Tandis que les premières salves étaient tirées par la marine italienne contre la ville autrichienne de Cervignano del Friuli, Riccardo di Giusto, première victime italienne de la guerre, tombait le 24 mai 1915 face à l’ennemi. De 1915 à 1918, l’Italie perdra 650 000 hommes dans une guerre de position sanglante, version alpine de la guerre de tranchées qui s’installait sur le front de l’Ouest. Les tranchées et boyaux des Italiens et des Autrichiens étaient taillés dans la roche et les combats se déroulaient dans des conditions si épouvantables qu’il est difficile de se les figurer.

L’action de Uomini Contro, Les hommes contre en français , film italien réalisé en 1970 par Francesco Rosi, se déroule dans le cadre de la campagne de l’Isonzo, une série de douze offensives majeures qui saigna progressivement à blanc tout autant l’Autriche-Hongrie que l’Italie, et inspiré du roman Un anno sull’altipiano, Un an sur les hauteurs, publié en 1938 par Emilio Lussu qui y rapporte son expérience des combats autour du plateau d’Asagio au sein de la Brigade Sassari, une des unités italiennes les plus décorées de la première guerre mondiale. Du front austro-italien en 1915-1918, on dira simplement qu’il fut un tel enfer qu’il fit surgir le fascisme, et une conception nouvelle de la violence, des tranchées de pierre de l’Isonzo. De Uomini Contro, on peut dire qu’il représente, avec Les Sentiers de la gloire de Kubrick, Pour l’exemple de Joseph Losey ou Johnny got his gun de Dalton Trumbo, l’une des œuvres les plus engagées et les plus dures ayant pour sujet la première guerre mondiale.

Si, dans Les sentiers de la gloire ou Pour l’exemple, le soldat Férol (joué par Timothy Carey, « l’acteur le plus maléfique d’Hollywood ») ou le simplet Arthur Hamp (Tom Courtenay), illustrent le destin d’individus modestes happés par la guerre et sa logique absurde, Les hommes contre va beaucoup plus loin dans la figuration de la lutte des classes au sein même des tranchées. Le général Leone (Alain Cuny), évocation du général Luigi Cardona, dont le nom reste attaché à la boucherie et à la défaite de Caporetto, envoie les hommes de troupes au massacre, se révélant tout au long du film toujours plus inhumain, aveugle et fanatique. La scène durant laquelle il réclame des volontaires équipés de la cuirasse Farina pour aller couper des barbelés sous le feu des mitrailleuses, témoigne à elle seule de l’absurde logique d’un affrontement dans lequel ceux qui prennent les décisions sont encore des hommes d’avant-Clausewitz qui n’ont pas plus intégré le concept de guerre totale que celui de conflit industriel. Les cuirasses Farina ont réellement existé, elles ont été produites à une trentaine d’exemplaires, et quelques utilisations sur le champ de bataille ont suffi à démontrer cette évidence que l’armure ne pouvait rien contre les mitrailleuses. Sur le front de l’ouest, l’initiative eut son équivalent avec l’invention et l’utilisation en France d’une sorte de brouette blindée, tout aussi meurtrière. Dans le film de Rosi, les malheureux soldats qui avancent lourdement, à demi hébétés et aveugles, vers la ligne de front, sont fauchés en une passe de mitrailleuse.

Face au général Léone, deux personnages incarnent deux types politiques qui vont jouer un rôle majeur dans l’Italie d’après-guerre. Le lieutenant Sassu (Mark Fréchette) tout d’abord, un jeune Sarde idéaliste confronté à la réalité de la guerre et à l’inanité des décisions prises par les haut-gradés. Le lieutenant Ottolenghi ensuite (incarné par Gian Maria Volonté), socialiste convaincu, qui explique à Sassu, alors que des mutineries éclatent au sein du régiment, qu’il faudra bien aller jusqu’au bout et en terminer une bonne fois pour toutes avec les gradés et les généraux donneurs d’ordres imbéciles. « Et qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez tué tous les généraux ?», demande Sassu. « On montera plus haut », rétorque Ottolenghi. Uomini Contro est ponctué des scènes saisissantes. Au cours d’une offensive, le massacre est tellement effroyable parmi les Italiens, que les Autrichiens retranchés en haut de leur piton rocheux, dans leurs fortifications, cessent soudain de tirer et appellent eux-mêmes les Italiens à arrêter le carnage au cri de «Assez ! Assez braves soldats italiens ! Ne vous faites pas tuer comme ça !» A ce moment, le lieutenant Ottolenghi se retourne vers les tranchées italiennes et désigne du doigt la silhouette du général Leone, qui observe le conflit à la jumelle : « Camarades écoutez ! Ils sont là nos vrais ennemis ! »

Francisco Rosi a lui-même insisté sur le message politique de Uomini Contro : « ce que j’ai voulu faire en priorité, c’est montrer, à l’intérieur de la guerre, l’oppression d’une classe par une autre, d’une culture par une autre. (…) Dans le personnage qui représente la classe dominante, le général, il y a de la folie, folie qui n’est pas seulement en lui, mais qui vient aussi de son métier, de sa responsabilité ». En cela, Rosi ne fait d’ailleurs que répercuter fidèlement le propos d’Emilio Lussu ,dont l’ouvrage démontre la solidarité avec ses compagnons d’armes et même avec « ceux d’en face » contre les gradés, contre les décideurs, les politiques et tous ceux qui exploitent et envoient stupidement à la mort des millions d’hommes. « Voici l’ennemi, décrit-il au cours d’une mission de reconnaissance, et voici les Autrichiens. Des hommes et des soldats comme nous, faits comme nous, en uniforme comme nous, qui à présent bougeaient, parlaient et prenaient le café, exactement comme étaient en train de le faire, derrière nous, au même moment, nos propres camarades. »

Le livre de Lussu et le film de Rosi illustrent le rôle joué dans l’histoire politique et l’inconscient collectif italien par le traumatisme de Caporetto. La contestation sociale qui va secouer le pays dès 1918, la violence politique et le nihilisme qui marquent les années d’après-guerre naissent à l’ombre des mitrailleuses, dans le chaos des montagnes éventrées par les obus où les hommes se terrent et s’entretuent durant trois ans. Le « Me ne frego ! » (« Je m’en fous ! ») des fascistes est né exactement là, au point de rencontre entre la guerre totale, la guerre industrielle, le socialisme révolutionnaire, la haine de classe et le romantisme nationaliste.

En 1938, l’année où Emilio Lussu a publié Un an sur les hauteurs, Angelo Tasca, journaliste communiste italien,  comparait, dans Naissance du fascisme, la cinglante défaite du socialisme italien au désastre de Caporetto. Pour Tasca et pour d’autres observateurs, le fascisme italien s’est imposé à la fois par la violence mais aussi par sa capacité à faire perdurer une certaine forme d’esprit de mobilisation patriotique allié à un programme politique se présentant comme une forme alternative de socialisme et d’idéologie révolutionnaire. L’épisode ahurissant de la prise de Fiume en 1919 par D’Annunzio et ses arditi, action dont il convient de rappeler qu’elle fut saluée de Moscou par Lénine en personne, illustre d’une manière différente en quoi l’héritage de la campagne de l’Isonzo et Caporetto ont pu former les conditions pour que naisse le fascisme italien, tout comme le marxisme-léninisme a pu sortir en partie de la catastrophique conduite de la guerre par Nicolas II. Il est utile, à l’heure des commémorations, de se souvenir de ces quelques faits et des œuvres méconnues qui en témoignent.

Le rock mille fois mort, mille fois ressuscité

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assayas white stripes

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Propos recueillis par Marc Cohen et Aymeric Dutheil

Causeur. On disait le rock momifié. Depuis une dizaine d’années, le rock est redevenu la musique identitaire de la jeunesse. Que s’est-il passé, Doc ?

Michka Assayas. Dans les années 1990, on avait décrété la mort du rock au profit d’une musique électronique déshumanisée. Daft Punk, c’était (déjà…) des casques, de la musique d’ambiance dématérialisée, c’était l’électronique. Au tournant du siècle, probablement par contrecoup, il y a eu un retour brutal au rock par le minimalisme. Les Libertines, les Strokes et surtout les White Stripes ont chamboulé la donne en prônant le rejet de toute cette sophistication désincarnée. Ils ont donné à des millions de gamins la rage de rebrancher des guitares sur des amplis et de chanter de vraies chansons dans de vrais micros : bref, l’envie de faire des groupes de  rock.

À l’origine de la dernière résurrection du rock,  Les White Stripes sont donc un groupe « séminal », comme disent tes collègues cuistres anglo-saxons…

(Rires) Un groupe, si l’on veut. Les White Stripes, c’était un gars de Détroit, obsédé par le matériel vintage, qui collectionnait les vinyles et n’avait que des guitares pourries… Et cet excellent musicien s’est délibérément associé à une débutante. Sa copine ne savait pas jouer de batterie ou à peine, et c’est cela qui a fait la beauté de ce nouveau premier cri, qui était en réalité un retour au blues. Parallèlement, il y a eu les Libertines en Angleterre qui ont fondu ensemble un peu de Kinks, un peu de Small Faces, un peu de Clash, un peu de Blur… et puis, à New York, les Strokes, quelque part entre le premier Velvet Underground et les Smiths.

En quoi les fans de 2014 sont-ils différents de ceux de 1974 ?

Avec la dématérialisation, le rapport à la musique a été révolutionné. Pour des gens de notre génération, attendre un disque, compter les jours avant sa sortie, lire des articles dessus, puis enfin aller acheter l’album était une sorte de cérémonial obsessionnel. Il y avait aussi une forme de snobisme chez certains, dont j’étais, à vouloir avoir avant tout le monde le dernier album. On croyait encore à l’avant-garde… et l’avant-garde, c’était nous ![access capability= »lire_inedits »]

Et aujourd’hui, mis à part qu’on feuillette ton Dico d’une main en cherchant de l’autre les musiques dont tu parles sur YouTube …

Le rapport au rock des jeunes générations n’est plus du tout « historique ». Ils ne sont pas dans l’état d’esprit qui était le nôtre il y a trente ou quarante ans – et qui est peut-être encore celui des Inrocks : chercher la nouvelle tendance qui va démoder la précédente. Pour les jeunes, l’univers rock est une sorte d’hypermarché féérique, une discothèque en libre accès où chacun constitue sa propre culture. Ils vont donc faire cohabiter dans leur mausolée personnel Hendrix et les Wampas, Led Zeppelin et Daft Punk. Une approche décloisonnée difficilement concevable autrefois. Nous étions plus sectaires, dans un sens.

Comment as-tu vécu ce revival miraculeux ?

Nous autres, critiques rock, sommes devenus, bon gré mal gré, des sortes de grands anciens. Parce qu’on avait connu les années fastes, on se mettait à raconter à nos enfants ou à leurs copains : « Oui, mon gars, j’y étais, c’était autre chose à cette époque… »

La nostalgie du rock d’antan, c’est presque aussi vieux que le rock, non ?

L’idée que quelque chose a été perdu et qu’il faut le reconquérir a en effet existé dès la naissance du rock‘n’roll. Avant même les années 1960. John Lennon a dit que le rock’n’roll était mort à partir du moment où Elvis est parti à l’armée. Les musiques jeunes étaient par définition perçues comme éphémères, donc presque mortes dès leur naissance. Quand les Beatles ont explosé, en 1963, tout le monde croyait que la mode allait durer six mois, y compris les principaux intéressés. À cette époque, le rêve de Ringo Starr, c’était d’ouvrir un salon de coiffure !

Et toi, de quoi étais-tu nostalgique ?

Pour moi, c’était pareil ! Quand on me parle du début des années 1970, période complètement mythifiée aujourd’hui, on ressasse qu’en ce temps-là « la musique était super géniale ».  Mais lorsque j’avais 14 ou 15 ans, ce n’était pas du tout mon impression. J’avais le sentiment d’arriver trop tard, que l’âge d’or était derrière moi : les Beatles séparés, les Stones liquéfiés, le rêve de Woodstock aussi mort que Jimi Hendrix ou Jim Morrison. Vu d’aujourd’hui, le milieu des années 1970 semble une ère bénie. Mais nous, à l’époque, étions totalement obsédés par le passé ! On voulait rembobiner l’histoire, comme si elle s’était dévoyée. C’est ce que disaient les premiers punks vers 1976 : « Mais qu’est-ce que c’est que ces groupes qui s’habillent comme pour des opérettes, avec des light shows, qui jouent  sur des scènes de 15 mètres, qui font des doubles albums concept, il n’y a plus de chanson, ça ne fait plus danser, on écoute ça au casque couché avec un joint… »

On avait pourtant cru comprendre qu’à l’époque, tu avais toi-même un fâcheux penchant pour le rock sérieux, ou « progressif » comme on disait…

Oui , oui. Je suivais de près tout le courant King Crimson,Van der Graaf Generator, Caravan, le premier Genesis. À l’époque, j’étais déjà un apprenti critique, je me forçais à lire des articles que je ne comprenais pas, et je me prenais pour un grand connaisseur. Mais au fond de moi, quand j’écoutais les tubes de T.Rex, j’étais super-content ! Même chose avec Gary Glitter, mais je n’osais pas le dire ! J’avais honte car c’était commercial, et « commercial » était le mot qui tue !

Et c’est encore plus vrai pour Slade, que tout le monde révère aujourd’hui. À l’époque, les initiés disaient : « C’est un truc de filles… »

Absolument ! Avouer qu’on aimait des groupes « faciles » comme Slade ou T. Rex, c’était aussi grave que se proclamer fan de Cloclo ou Sheila ! On disait que c’était de la musique pour faire danser les minets. Un souvenir de mes années de lycée, encore : j’étudiais le russe, et me trouvais en séjour linguistique à Sotchi. Pendant une soirée, quelqu’un passe les Stones et toutes les filles se mettent aussitôt à danser. Je me souviens très clairement de la réaction du gars assis à côté de moi : « Je ne danse pas, c’est réac ! » Et au fond, « C’est réac », c’était notre credo. La musique pop était liée à la contestation, donc au refus de la facilité. Fatalement, il y a eu un retour du refoulé avec le punk – retour très similaire à celui qu’incarneront, vingt ans plus tard, les White Stripes.  Tout à coup, la futilité et les joies simples ont été réhabilitées. Et c’est justice.

Puisqu’on parle de musique légère, imaginais-tu, en 1978, qu’un jour tu écrirais 6 longs feuillets élogieux sur Abba ?

Non, mais je n’étais pas si loin du compte. Savez-vous à cause de qui ? D’Elvis Costello ! Il m’a décillé  avec sa réhabilitation de la musique dite « ringarde ». La country, la pop sucrée, l’easy listening… Il a été le premier des géants du rock à revendiquer son admiration pour Abba ! Alors forcément, un jour, j’ai réécouté Abba sans œillères et j’ai trouvé ça formidable. Classique et juvénile à la fois. Parfait.

Je confesse à tous les lecteurs de Causeur qu’en lisant ton dithyrambe dans  l’édition précédente du Dico,  je me suis dit : « Misère, ce con d’Assayas a raison : en vrai, Abba, c’est bien ! » Comment expliques-tu cette propension naturelle au sectarisme ?

L’image ! En France, le problème, c’est que tout passe par l’image. Si vous pouviez obliger les gens qui parlent de rock en France à écouter les yeux fermés sans étudier le look, les pochettes, les photos, les coupes de cheveux, vous assisteriez à une inversion complète des valeurs. En France, l’esthétique est tellement terroriste qu’elle frise l’idéologie.

À bas l’idéologie, vive la rigueur scientifique ! Si tu devais donner une définition du rock à quelqu’un qui n’en a jamais écouté ?

C’est compliqué, et pour cause : personne n’a la même définition du rock que son voisin. Je vais répondre en mon nom propre et au nom d’un certain nombre de gens qui ont vu leur vie bouleversée à cause du rock. J’étais programmé pour devenir prof, et quand le rock m’a tapé sur la tête, j’ai décidé de changer de vie. Pour moi, ça a été la révélation qu’un autre monde existait. Tu as 12 ans et tu te dis qu’il y a une autre planète que tu as envie de visiter, même si ça semble impossible car les personnes qui y vivent te sont très  supérieures. Mais ce n’est pas grave, on commence petit. Et bien sûr, j’étais sectaire, je faisais partie de ces espèces de Khmers rouges de l’époque qui voulaient détruire tout ce qu’il y avait avant. La subversion était pour moi à l’intérieur du rock.

Désormais, le rock et les autres musiques jeunes ont perdu cette charge subversive : ça ne gâche pas un peu le plaisir ?

Le rock n’a pas ce super-pouvoir de générer la subversion. Il n’a fait qu’accompagner le changement à l’œuvre dans la société, changement qui se heurtait à des forces hostiles. On ignore souvent que les disques des Beatles ont été victimes d’autodafés dans des États américains comme l’Alabama. Les Plastic People tchèques ont tâté plusieurs fois de la prison. C’était la haine. Quand des œuvres sont interdites, considérées comme décadentes et honteuses, cela crée en réaction une formidable accumulation d’énergie. Et quand tout est permis, ça retombe. On en a eu l’illustration quand les pays soviétisés ont été libérés de l’emprise de Moscou : beaucoup d’intellectuels se sont tout à coup retrouvés sans but, eux qui, avant, ne dormaient pas de la nuit et risquaient allègrement les camps en diffusant des samizdats ou en organisant des manifs interdites. Aujourd’hui, c’est pareil dans nos sociétés : à force d’avoir le droit de tout faire, l’art  ̶  et pas seulement le rock  ̶  ne porte plus la résistance aux valeurs dominantes mais une fausse subversion, façon Canal Plus, d’où une espèce de fadeur généralisée où plus rien n’a de goût. Ma fille me parle souvent de l’actu vue au prisme du « Petit Journal ». Soit. Mais faute de références, elle ne connaît de la politique que le second degré ridiculisant. C’est la fausse subversion qui a triomphé.

Il y a encore des figures réellement transgressives, mais ce sont des vieux, comme Lemmy, de Motörhead, qui doit avoir dans les 70 ans…

Une certaine forme d’intégrité peut être considérée comme subversive : refuser de se mettre au goût du jour, de s’affadir, de faire plaisir aux jeunes… S’il y a une chose à garder dans cette génération, ce sont en effet ces figures invariantes, qui n’ont jamais renoncé au programme existentiel qu’ils s’étaient fixés à 18 ans. Lemmy a grandi dans un contexte où l’avenir,  c’était l’usine ! Il y avait un enjeu particulier pour ces types. Ils sont restés fidèles à leurs rêves de jeunesse et les ont vécus. Qui dit mieux ?

On entend souvent qu’il est ridicule de faire du rock quand on est vieux…

Que peuvent-ils faire d’autre ? Ouvrir un salon de coiffure ? Moi, ces dinosaures m’émeuvent. Ils ont creusé leur sillon et n’ont pas bougé. Je ne sais pas si c’est ça le rock, mais, en tout cas, c’est l’un de ses aspects attachants : la possibilité de ne pas se renier dans une société où l’on est toujours sommé de s’adapter.

La culture rock existe-elle ? Le mot a-t-il un sens ?

À partir du moment où écouter du rock te donne envie de creuser, de connaître, c’est une culture. Mais, pour répondre plus précisément à ta question, en vérité, je n’en sais rien… Quand je me suis lancé dans ce métier, je me sentais schizoïde : d’une part, j’étais obsédé par les écrivains d’avant-guerre, Gide, Valéry, et d’autre part, j’écrivais sur Costello, les Stranglers, XTC etc. Pourtant , ce climat crépusculaire du postpunk des années 1980-1985, avec New Order, les Smiths, avec ses tonalités très mélancoliques et maussades, allait très bien avec la littérature de l’avant-guerre, les romans fantastico-réalistes de Julien Green, par exemple. Il y avait des correspondances que je ne décelais pas et qui fonctionnent rétrospectivement.

En lisant ce Dictionnaire, on est surpris par la qualité de la langue, très tenue…

Il y a cette idée reçue qui traîne, comme quoi il faudrait écrire rock, imiter le style gonzo de Hunter S. Thompson, faire semblant de s’indigner, dénigrer de manière outrancière, faire des blagues. C’est exactement la voie inverse que nous avons choisie : il y a un souci de classicisme, j’essaie d’avoir de l’oreille quand j’écris ou quand je relis les textes des autres auteurs du Dictionnaire. J’aime la musique car il y a des choses qui m’exaltent et, quand on écrit, les mots doivent entrer en résonance avec le thème. Je ne voulais surtout pas faire des gloses générationnelles, je voulais qu’un gamin de 15 ans qui ne connaît rien au Velvet Underground puisse comprendre de quoi il s’agissait.

As-tu voulu aussi transmettre, au-delà de l’histoire du rock, une certaine approche de la méthode?

Définitivement oui. Je tenais à ce que ce Dictionnaire soit élégant. Mais pas seulement dans son style, dans la méthode aussi, autant que possible.  Il y a un énorme travail d’enquête dans ce livre, qui aurait beaucoup perdu de sa pertinence s’il avait été livré plus ou moins en vrac au lecteur. Les renseignements biographiques, la généalogie des influences musicales, le contexte intellectuel ou politique sont des choses qu’il faut ordonner assez méticuleusement, sans quoi on se moque du monde. Alors, oui, j’ai voulu aussi essayer de transmettre cette logique classique. C’est peut-être mon côté prof ! La langue française est l’un des plus beaux outils au monde, et la mettre au service du rock, c’est paradoxal et très excitant.

En bonus track, tu l’as fait sans le clinquant des jeunes gens qui ont trop lu Guy Debord, le genre : « Regardez comme je manie avec grâce l’imparfait du subjonctif… »

Je vois, hélas, très bien ce que tu veux dire : ce n’est pas mon école. J’aime la recherche de simplicité. C’est en lien avec le ton, le rythme, le refus de la pose. Ça aussi, c’est rock ![/access]

 

Le Nouveau Dictionnaire du rock, sous la direction de Michka Assayas, Bouquins, Robert Laffont.

Les Verts flinguent le cinéma rhônalpin

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verts rhones alpes cinema

verts rhones alpes cinema

La région Rhône-Alpes avait été pionnière, en France, dans la mise en place d’un fonds de soutien à la production cinématographique décentralisée à la production cinématographique. « Rhône-Alpes Cinéma » avait été créé au début des années 90, à l’initiative de Roger Planchon, immense dramaturge, successeur de Jean Vilar et Georges Wilson à la tête du Théâtre national populaire. Cet homme de théâtre avait compris que la « grande » culture ne pouvait se désintéresser de la production audiovisuelle, mais savait, d’expérience, que le financement direct, par la puissance publique, des œuvres artistiques pouvait conduire à des dérives de type soviétique. C’est pourquoi, avec l’accord des autorités politiques locales, il mit en place une société de production dont la vocation était de prendre des participations dans des projets cinématographiques et télévisuels pouvant contribuer au rayonnement culturel de la région, à sa visibilité touristique, au développement d’une infrastructure technique (studios, prestataires de services). Le financement de ces participations était assuré par une subvention globale versée chaque année à la société Rhône-Alpes Cinéma par la région, qui n’intervenait pas dans les choix artistiques, mais veillait, grâce au droit de veto du président de région, à ce que le cahier des charges de ces productions soit conforme aux objectifs de ce fonds : lieux de tournage, emploi de techniciens locaux, etc. En pratique, on exigeait que pour 1€ investi par la région dans une production, 4€ soient devaient être dépensés sur place, pour les frais de tournage et de post-production. En jargon pseudo-moderne, cela s’appelle une opération gagnant-gagnant : des films à petit et moyen budget trouvent dans Rhône-Alpes Cinéma un partenaire financier sans lequel ils n’auraient pu voir le jour, et la région se trouve mise en valeur, dans les images diffusées et dans le développement d’un savoir-faire local dans une industrie qui a fâcheusement tendance à se concentrer dans les grandes métropoles.

Jusqu’à sa retraite en 2005 (atteint par la limite d’âge qui touche les dirigeants de sociétés privées), Roger Planchon détenait la majorité des actions de la société, la région n’en possédant qu’une part minoritaire, et tout le monde travaillait en confiance : Planchon était insoupçonnable de s’enrichir personnellement avec les deniers publics, et son autorité artistique était si grande que les choix esthétiques de la société étaient validés sans problèmes, quelle que soit la tendance politique majoritaire au Conseil régional. À son départ, ses actions furent réparties entre la région et des partenaires privés, certes, mais dont l’intervention en l’espèce s’apparente plutôt au mécénat qu’à la recherche du profit : la Caisse des dépôts et consignations et la Caisse d’épargne. Tout cela fonctionne à la satisfaction générale, Rhône-Alpes Cinéma dispose d’un catalogue de 220 films dont la société perçoit des droits de diffusion, réinvestis dans de nouvelles productions : c’est un modèle dont s’inspirent d’autres régions françaises, comme le Nord-Pas de Calais.

En mars 2010, les élections régionales en Rhône-Alpes se traduisent par une forte poussée des Verts, qui font presque jeu égal avec le PS et constituent la deuxième force de la majorité plurielle (PS, PC, PRG) dirigée par le socialiste Jean-Jack Queyranne. C’est le début du calvaire pour Rhône-Alpes Cinéma. Pour les ayatollahs écolos, emmenés sur ce dossier par Étienne Tête, l’autonomie relative de cette société de production est insupportable. Ils mènent une campagne démagogique en accusant la région de livrer la production audiovisuelle aux appétits d’un grand capital ponctionnant les deniers publics, et autres balivernes du même tonneau idéologique. En fait, ils souhaitent pouvoir orienter les subventions vers des productions reflétant leurs orientations, comme l’a naïvement avoué la présidente (verte) de la commission «  culture » du conseil régional, Catherine Herbertz, lors du débat budgétaire. Elle exige l’intervention du « regard politique des politiques » sur les financements accordés et suggère des pistes : «  Les orientations politiques délibérées par la Région sont-elles prises en compte ? Par exemple émergence, qualité de la médiation, équité territoriale et équité des financements, diversité culturelle, égalité homme/femme, participation citoyenne éventuellement, démarche de développement durable… » explique-t-elle en annonçant que son groupe s’abstiendra sur ce chapitre du budget de la région.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur la personnalité d’Etienne Tête, qui fait partie d’une espèce bien connue dans la littérature française, les « fous de justice », les chicaneurs obsessionnels qui encombrent les tribunaux de notre beau pays avec des procédures interminables. Ce médecin gynécologue de formation, écolo tendance khmer vert, est même devenu avocat pour poursuivre devant les tribunaux les combats perdus dans l’arène politique. Il veut la peau de Rhône-Alpes Cinéma et fait feu de tout bois pour dénicher dans les statuts de la société ce qui pourrait la placer dans l’illégalité. Et il vient d’y parvenir, en faisant admettre, par le Tribunal administratif de Lyon que Rhône-Alpes Cinéma était en infraction au regard des réglementations européennes exigeant que toutes les aides publiques d’un pays à la production audiovisuelle soient signalées à Bruxelles. Le tribunal n’a pas admis les arguments de la Région qui estimait être couverte par la convention cadre conclue à ce propos entre l’État français et la Commission de Bruxelles. Ce jugement est pain bénit pour tous ceux qui, hors de France, n’ont de cesse de remettre en question le soutien de la puissance publique à l’industrie culturelle. De la belle ouvrage, tricotée avec de la laine écrue garantie écolo, qui risque de couler une institution qui a l’insolence de bien marcher. Une vraie prise de tête !

 *Photo : LE LANN/SIPA. 00213295_000010.

Helena Costa, avant-gardiste du foot français

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À la surprise générale, le président du Clermont Foot Auvergne annonçait la semaine dernière la nomination d’une quasi-inconnue au poste d’entraîneur général de l’équipe fanion. Une première en Europe, qui donne l’occasion à tout le football français de bomber le torse, fier d’être précurseur sur un sujet supposé sensible. Dans un continent où la recherche obsessionnelle du progrès pousse à consacrer un drag queen comme passionaria, voilà enfin une bonne raison de tirer la langue à nos voisins. 

Invités à réagir à cette nomination que d’aucuns penseront être  un joli coup marketing, eu égard au CV un peu maigre de la coach, les acteurs du sport français le plus populaire se sont fendus de déclarations bienveillantes, alternant les poncifs habituels sur « le regard tout à fait particulier des femmes sur le football (qui) prennent des décisions plus subtiles que les hommes » selon Jean-Michel Larqué pendant que le chroniqueur Pierre Ménès osait une boutade un peu grivoise ; « Il y a-t-il un M. Costa et qu’en pense-t-il ? »

Dans ce florilège de réactions un peu gauches, la ministre Najat Vallaud-Belkacem, en qualité de sa charge des Sports, ajoute « Bravo au Clermont Foot de comprendre que donner leur place aux femmes est l’avenir du football professionnel ». Soit.

À l’ère de la théorie du genre, il est cocasse de constater combien les clichés sexistes ont la vie dure. Quant à un autre sport national pratiqué par tous à l’envi, la psychologie de comptoir, son avenir semble radieux.

Et Helena Costa là-dedans ? La portugaise (qui cumule donc d’importantes qualités pour la réalisation de blagues vaseuses) ne demande qu’une chose, comme elle le rappelle sur Europe 1 «J’appelle toute la presse et les supporters à me regarder comme une entraîneur normal et à me juger pour mes résultats et sur mon travail, et non pas parce que je suis une femme. »

Passé le tumulte lié à cette nomination qui a le mérite de bouger les lignes et de porter ombrage aux polémiques actuelles sur le racisme et le sexisme dans le foot, on peut espérer que Madame Costa sera entendue, et les envolées lyriques des uns et des autres sur sa condition remises au placard.

La coach, qui a précédemment exercé à la tête de l’équipe féminine du Qatar, sait que sa nomination est une tempête dans un verre d’eau, alors que nombre de femmes au Moyen-Orient défendent leur simple droit à exercer le sport-roi.

De son côté, le président de la FIFA Sepp Blatter a déclaré :  « Félicitations et bonne chance à Helena Costa au Clermont Foot. Une bonne nouvelle pour les femmes dans le football aujourd’hui »

Une déclaration à rapprocher des inflexions de la FIFA dans certaines de ses positions comme la récente autorisation du port du voile au cours des compétitions officielles. Une intrusion manifeste du religieux dans le sport, sur fond de lobbying très important des pays concernés, dont l’influence grandissante dans le sport interroge. Une question sur laquelle la FIFA se montre étonnamment moins prolixe.

Montaigne, esprit sans loi

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montaigne portrait manent

montaigne portrait manent

Il n’y a pas que la bonne chère ni la fête dans la vie. On peut aussi trouver de la joie à penser, simplement penser. Et à penser simplement un objet complexe. Il faut beaucoup de talent pour rendre d’accès facile une pensée difficile. C’est la marque d’un vrai respect à l’égard des lecteurs. Ainsi en va-t-il du Montaigne, la vie sans loi, de Pierre Manent : on ressort content de sa lecture, ébloui, repu. Voilà un livre de philosophie qui se présente avec la même franchise que les Essais, à visage découvert, ennemi des postures où le creux se dissimule sous l’alambiqué.

Récemment, on a écrit beaucoup sur l’homme à la tour, depuis Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon (Ed. des Equateurs, 2013.), à Comment vivre, une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, de Sarah Bakewell (Albin Michel, 2013.), en passant par une myriade d’articles commis, sous le sceau de l’érudition, par des spécialistes. L’ouvrage de Pierre Manent tranche avec ces efforts : il vise moins à traiter tel ou tel aspect des Essais qu’à démontrer en quoi Montaigne a inauguré la modernité politique. Ce n’est pas vraiment étonnant de la part de Manent, fidèle disciple de Raymond Aron. La manière mérite donc d’être soulignée dès l’abord : simplicité, clarté, rigueur, rien de scolaire, nul pédantisme. En quoi Pierre Manent suit la leçon de Montaigne, pour qui « la difficulté est une monnaie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe pour ne découvrir l’inanité de leur art ». Cette netteté du trait participe grandement à la volupté de la pensée en marche. Car c’est de cela qu’il s’agit : arpenter des problèmes de fond en compagnie des lecteurs, réfléchir à haute voix avec la volonté constante de se faire bien comprendre. Il y a de l’hospitalité, de la courtoisie dans cette démarche. Et même du sourire, quand Manent s’amuse des petites ruses de Montaigne pour faire passer la pilule de ses convictions iconoclastes sous une orthodoxie de façade.[access capability= »lire_inedits »]

Quels problèmes de fond ? À la base, celui qui touche aux rapports entre la parole et l’action. De cette radicale distinction opérée par l’auteur des Essais, date le grand tournant de la Renaissance. Une distinction si radicale qu’elle signe l’avènement de la littérature. Montaigne sait parfaitement qu’aucune singularité ne justifie qu’il consacre tout un livre à parler de lui. Il se prétend de l’humaine condition, sans faits d’armes particuliers ni qualités éminentes. Ce sont, par tradition, les hommes de pouvoir qui racontent leur vie. Ou des témoins qui en rendent compte. Montaigne ne raconte pas la sienne. Il ne dispose d’aucune autorité qui la rendrait digne d’attention. Mieux : la parole, chez lui, ne sert fondamentalement à rien. Etrangère à l’éloquence, qui cherche à persuader pour peser sur le monde, elle se déploie sans appétit de convaincre. À la différence des philosophes grecs, Socrate au premier chef, Montaigne ne se donne pas pour but d’offrir un discours utile à l’amélioration de soi. Chez lui, le « Connais-toi toi-même »  n’a pas pour visée le perfectionnement de son âme mais la connaissance de soi qui délivre des illusions, en particulier sur les mérites qu’on s’attribue indûment − la bonté, entre autres. Ou qui délivre du pli des coutumes. Quitte à suivre une coutume, il entend s’y plier en toute connaissance de cause, ou suivre celle qu’il se donne. Pensant par lui-même, il refuse tout patron. Pas de lois venues d’ailleurs, telle est sa loi.

Dans cette même logique, à la différence de la religion chrétienne, voire de toute religion, le discours qu’il produit n’aspire d’aucune façon au salut de son âme, ni de la nôtre. Le scepticisme qu’il professe, hérité du pyrrhonisme, va dans ce sens : comme on ne sait rien de l’au-delà, il est vain d’en imaginer les jouissances et les châtiments. Tout fait doute : gardons-nous des dogmes.

Pierre Manent chemine dans les Essais d’un pas sûr en éclairant de multiples points, tous cardinaux. Il interroge longuement l’idée de nature chez Montaigne, notamment ce qu’on appelle sa « forme maîtresse », pierre de touche des considérations que celui-ci nous livre, fondées sur sa seule expérience. Notons d’ailleurs que Montaigne s’inscrit là au moyeu de la Renaissance. Un Ambroise Paré, grand homme aujourd’hui méconnu, fondait son savoir exactement de la même manière, tout comme, à l’instar de Montaigne, il publia ses œuvres en français. Ils avaient le même public : ni les sages, ni le petit peuple, mais, pour reprendre les termes de Manent, « la classe moyenne des liseurs de livres », alors en gestation. Et Manent relève à bon escient qu’aux trois ordres traditionnels, l’Église, la noblesse, le peuple, vient s’ajouter la magistrature, cœur de ce public nouveau auquel Montaigne s’adresse et qu’il contribue à créer.

De là, glissons vers les rapports entre la justice et la loi, occasion de superbes ouvertures sur les Pensées de Pascal. D’où provient la loi ? D’où tire-t-elle son efficacité ? De la raison ? De la justice sur laquelle elle est censée reposer ? De la force ? N’est-ce pas plutôt, comme le suppose Montaigne, de son « fondement mystique » ? Autant d’hypothèses qui appellent autant de développements et qui, évidemment, forment le cœur de ce Montaigne, la vie sans loi, dont le  sous-titre trouve son explication dans les dernières pages, où se révèle le « secret lumineux des Essais ».

Cette présence d’un secret dénote une forme d’enquête au long de laquelle Manent nous entraîne par monts et par vaux tout en suivant la ligne qu’indique le sous-titre. On découvre, chemin faisant, divers points de vue relatifs au sort de la raison chez Montaigne, à sa « science du sujet » comparée à celle de Rousseau, à la servitude volontaire selon La Boétie, à la société des Cannibales régie par le sens de l’honneur sous l’égide d’une liberté magistrale,  à la politique, bien sûr, où les commentaires sur Montaigne côtoient les conceptions de Platon, d’Aristote, de Machiavel, de Montesquieu, de sorte qu’au final l’ensemble constitue une approche non seulement philosophique, mais anthropologique. On n’est pas, pour goûter l’ouvrage, obligé d’être un spécialiste de Montaigne, ce philosophe d’un nouveau genre qui, d’après Pierre Manent, incarne la philosophie conçue comme « l’art général de vivre selon la nature ». Voilà une formule énigmatique dont la densité s’éclaire au terme d’un brillant parcours auquel, peut-être, une suite sera donnée. Espérons-le.[/access]

Pierre Manent, La Vie sans loi, Flammarion.

* Photo: ANDRE MICHEL/BIBLIOTHEQUE NATION.00222119_000006