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Qui a dit que le diable n’existait pas?

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tactique diable lewis

La plupart des mortels font deux erreurs majeures au sujet du diable. D’abord, ils ne croient pas en son existence, ce qui, sachez-le, est son astuce suprême, car, qui croit en lui, croit en l’Autre… et à ce jeu-là il est sûr de perdre. La deuxième consiste à penser qu’il a l’allure, au choix, d’un vieux bouc, fourchu, cornu, puant, d’une jeune adolescente scarifiée aux yeux rouges ou de Lord Voldemort.

La pièce Tactique du diable, adaptée de l’œuvre de C.S Lewis par Michel-Olivier Michel et jouée à l’espace Bernanos jusqu’au 24 mai, ne tombe pas dans ces travers dignes du premier premier communiant venu. L’adaptation sur scène des « lettres d’un vétéran de la tentation à un novice » imaginées par l’écrivain n’est donc pas seulement une réussite dramaturgique, c’est une parfaite leçon de catéchisme, joyeuse et incarnée.

Car le diable existe. On le rencontre, au gré des romans, chez Boulgakov, sous les traits d’un magicien farceur ou chez Bernanos sous ceux d’un maquignon jovial. Chez Lewis, c’est tout sauf un clown. C’est le plus « beau des anges ». Il est froid, distant, calculateur. Mais tellement séduisant. Un dandy arrogant qui donne des cours de tentation à un diablotin fraîchement émoulu du Collège de formation, dont la mission est de faire basculer une âme du coté obscur de la force.

L’auteur du Monde de Narnia est plus connu pour ses romans d’heroic fantasy que pour son œuvre théologique. Sous l’influence de son ami Tolkien et à la lecture de Chesterton, il se convertit au christianisme en 1929. « Surpris par la joie » -c’est ainsi qu’il a titré son autobiographie- il se fera dès lors l’apologiste infatigable de la religion qu’il a embrassé. Mais foin d’un catéchisme rasoir et austère, la joie sera au cœur de ce christianisme incarné, empirique et tout chestertonien. Une joie que savent nous faire partager les quatre comédiens. Accompagnés magistralement d’un pianiste qui alterne jazz et cartoon et donne à la pièce tantôt l’ambiance d’un cabaret, tantôt celle d’une église, ils nous emmènent au fond de l’âme humaine en toute légèreté.

La description de la casuistique démoniaque est moins là pour nous apprendre à lui résister que pour nous faire découvrir la richesse et la profondeur de la théologie chrétienne. À son apprenti qui se croit habile de proposer la tentation sexuelle pour détourner sa proie de « l’Ennemi », le maître tentateur répond en ricanant : « N’oublie pas qu’il fut créé par l’Ennemi, le sexe, pour sa plus grande gloire ! ». Et les plaisirs ? Idem : «  C’est lui qui l’a inventé le plaisir, non pas nous. Il est à l’origine de tous les plaisirs ; malgré toutes nos recherches nous n’avons pas su en produire un seul ! »

Sagesse de la chair. Perversité de l’esprit. C’est par l’intelligence et l’imagination bien plus que par les sens que le doute pénètre le cœur. Les perversions brusques ne sont pas les plus efficaces, et il faut travailler l’âme jusqu’à ce qu’elle tombe comme un fruit mur.

De professeur de tentation, le Malin finit par se faire catéchiste, l’exposition des méthodes lucifériennes devenant le prétexte du dévoilement de la stratégie de celui d’en haut. « Mais il les aime vraiment ? » demande le diablotin, tentateur tenté de déserter pour le camp des anges. Screwtape finira par lâcher le morceau et dire le secret qui vit Satan tomber comme l’éclair : « Oui il les aime vraiment et pour leur apprendre à l’aimer librement, à marcher vers lui, à voler de leurs propres ailes, il doit retirer sa main. »

Incompréhensible folie de l’amour. Pour les hommes, le diable a une tactique là où Dieu a un plan.

Tactique du diable, d’après le roman de C.S Lewis. Mise en scène de Michel-Olivier Michel. Du 8 au 24 mai les jeudis, vendredis, samedis à 20h30, à l’espace Bernanos.

L’Arabie Saoudite enfin réconciliée avec l’Iran?

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iraan arabie saoudite qatar

Nidal Shoukeir est spécialiste des Pays du Golfe, il est chercheur à Paris VIII et titulaire d’un master « diplomatie et négociations stratégiques » à Paris XI.

Antoine Colonna : Un vent nouveau semble souffler dans les chancelleries du Golfe persique. Le Ministre des Affaires étrangères saoudien Saoud Al-Faysal a affirmé cette semaine que son pays était prêt à négocier avec l’Iran, qui a accepté sa main tendue. Comment expliquez-vous cet amorce de rapprochement entre ces deux ennemis historiques ?

Nidal Shoukeir : L’Arabie saoudite n’a pas le choix : elle a constaté que les diplomates iraniens étaient désormais reçus dans toutes les capitales du Golfe et que les Occidentaux, Washington en tête, commençaient une politique d’ouverture. En réalité, on en revient àl’époque du président iranien Khatami qui, de 1997 à 2005, avait tenté un rapprochement entre Riyad et Téhéran. Les deux grandes puissances régionales, chiite et sunnite, se voient aujourd’hui forcées à se parler car tous les dossiers politiques ou religieux de la région sont bloqués (Syrie, Irak, Liban). Mais attention, les problèmes ne sont pas réglés pour autant. La concurrence entre les deux capitales pour le leadership du monde musulman demeure.

Le revirement saoudien a coïncidé avec la visite  en Arabie de Chuck Hagel, le secrétaire américain à la Défense américain. Washington aurait-il poussé Riyad à lancer cet appel du pied à Téhéran ?

Washington a certainement dû influer sur l’appel saoudien au dialogue, mais cela ne date pas d’aujourd’hui. En réalité, la position saoudienne s’explique autant par des pressions intérieures qu’extérieures. Le véritable risque qui peut peser sur le Royaume est plus de nature intérieure avec les problèmes liés à la succession dynastique. Sans règles claires, les rivalités entres générations sont fortes et les arbitrages complexes. Dans ce contexte, le changement radical, qui se manifeste par l’acceptation du dialogue, est interne. Sur le dossier nucléaire iranien, la sécurité du Golfe, il doit y avoir des pressions, mais Washington ne peut pas forcer la décision.

De plus en plus isolée, la monarchie wahhabite craint-elle qu’à terme, l’Iran ne la supplante comme meilleur allié de Washington dans la région ?

L’Arabie saoudite reste un partenaire fondamental pour les Etats-Unis. Si Washington et Téhéran se rapprochent, cela ne veut pas dire que Riyad sera écarté du jeu. L’Arabie saoudite a une place symbolique dans l’Islam, c’est la Terre sainte. Et, pour les Américains, rompre avec Riyad serait une erreur dans la lutte anti-terroriste.

Que faut-il donc attendre d’un éventuel axe américano-irano-saoudien ?

Le rapprochement entre l’Arabie et l’Iran est un bon signal pour toute la région : la « rue » va être stabilisée et les tensions entre chiites et sunnites vont descendre d’un cran. On va assister assez rapidement à une baisse des cours du brut, notamment parce que l’Iran va lever la menace militaire qu’il fait peser sur le détroit d’Ormuz, la clé du Golfe persique.  Il faudra suivre avec attention l’élection présidentielle au Liban qui sera un véritable test pour voir si l’apaisement décidé dans les chancelleries produira des effets sur le terrain. Du même coup, le Qatar, qui soutient les Frères musulmans, va aussi être forcé de calmer le jeu, ne pouvant s’opposer à la ligne définie par les deux grandes puissances régionales.

Jusqu’à présent, le Qatar appuyait inconditionnellement les mouvements issus des Frères Musulmans, comme le Hamas palestinien. Or, après avoir désavoué son allié syrien, le Hamas tente actuellement de se rapprocher de l’Iran. Qu’en est-il réellement ?

Le Hamas est tiraillé par de fortes divisions internes. Si Khaled Mechaal joue la carte du Qatar, une partie importante du mouvement s’est effectivement rapprochéedu Hezbollah et de l’Iran. Mais le Hamas suivra le même chemin que les autres, celui de l’apaisement. Les relations vont donc être moins tendues au sein de cette formation, de même qu’entre le Hamas et le Fatah.

*Image : wiki commons.

Télé Burgalat

ben bertie show paris premiere

Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne a légué à l’humanité une invention remarquable : le « téléphonoscope ». Dans son roman futuriste, fantaisiste et prospectif Le vingtième siècle, de 1883, il imagine la vie dans les années 1950, et introduit l’idée de grands écrans qui diffuseraient à domicile des imagines animées du vaste monde – transmises par les câbles du téléphone. Cela ne vous rappelle rien ? À la différence de Jules Verne, Robida n’a pas envoyé les hommes faire du tourisme sur la lune, ni sous les mers, ce qui lui valut une notoriété nettement moins grande – même à Compiègne. Mais un jour le « téléphonoscope » s’est matérialisé.

À force d’efforts, il est devenu bien réel. Il a envahi les foyers. Il a même pris le nom de télévision, et la face du monde en a été changée. La suite est connue : Léon Zitrone, Guy Lux, Loana, l’ « esprit Canal », le Manège enchanté, Yves Mourousi, et le pathétique télé-crochet musical de l’Eurovision. La télévision fait et défait des hommes politiques, et des artistes de music-hall. La télévision promeut des cultes et fabrique des idoles ; ainsi Conchita Wurst, vainqueur autrichien travesti et barbu (ce qui fait beaucoup) de l’Eurovision, qui est devenu en quelques heures une icône de je-ne-sais-pas-quoi-au-juste, mais ça lui a valu de faire la Une du Monde. Le quotidien vespéral progressiste voyant un bouleversement civilisationnel dans les provocations d’une « femme à barbe » parmi d’autres. Hubert Beuve-Méry est parti à temps. Mais la télévision ne produit pas que des fétiches, elle transmet aussi de l’émotion. Ainsi, la semaine dernière, les téléspectateurs d’un programme turc du genre « Tournez manège » où chacun cherche sa chacune, ont assisté en direct aux révélations inattendues et sidérantes d’un « candidat » promettant qu’il ne tuerait pas son hypothétique nouvelle amoureuse – comme il avait jadis assassiné sa femme et tué « accidentellement » son ex-petite amie (décédée alors qu’il nettoyait sa hache, et que le coup est parti tout seul. Ce qui est hachement fréquent).

La télévision c’est aussi, plus rarement, de l’art. Le « Ben & Bertie show » que diffuse de temps en temps la chaîne Paris Première est une de ces trop rares pépites cathodiques visant non seulement à nous distraire, à nous enrichir l’âme et le cœur, mais ayant également des ambitions esthétiques. Le musicien, compositeur, chanteur, producteur, et désormais homme-de-télévision, Bertrand Burgalat est reparti au charbon avec son complice le réalisateur Benoit Forgeard, pour un nouveau numéro de leur série musicale loufoque « L’incruste », dédié à un certain Sven Larsson, inventeur putatif du dispositif technique vidéo du « fond vert » – permettant d’incruster électroniquement des individus filmés sur un fond vert neutre, dans toutes sortes d’images fixes ou animées (depuis une carte météo – mais si, souvenez-vous, Évelyne Dhéliat ; jusqu’à un paysage lunaire). Un procédé dont ont usé et abusé les réalisateurs de télévision des années 70/80, et qui est au cœur de l’esthétique des « Ben & Bertie show » depuis le début (L’année bisexuelle, Ceux de Port Alpha, L’homme à la chemise de cuir) … Ce nouvel épisode – paradoxe délicieux – ne fait aucunement appel à cette technologie, mais en fait l’apologie… L’intrigue de « L’incruste » se résume en peu de mots : Ben & Bertie ont l’opportunité de réaliser un long-métrage de cinéma, immense joie, mais doivent partager des studios avec une émission télé de variété. C’est là que les problèmes commencent.

Cultivant toujours un humour pince-sans-rire hilarant, et un ton faussement compassé, les deux compères (ici cinéastes dilettantes et sursitaires), évoluent entre les caméras, les décors, les figurants, et cherchent à imposer leur projet de film dans l’exquis désordre ambiant des deux tournages imbriqués. Un désordre d’où émergent des séquences musicales délectables… (Francis Lai interprétant in-extenso le générique nostalgique qu’il a écrit dans les années 70 pour le programme « Le cinéma de minuit » sur FR3, Yasmin Hamdan, les rockers cuir démodés de Chalard & Co, Etienne Daho impérissable quel que soit la DLC, les talentueux Aquaserge (qui ont récemment accompagné April March, révélée en France par Burgalat), Chilly Gonzalès, Bertrand Burgalat lui-même et son groupe les A.S. Dragon… et j’en oublie.

Déjà culte en hexagone, le Ben & Bertie show s’impose peu à peu comme une référence que la télévision américaine nous envie. Les Chinois aussi réclament bruyamment le concept. Sans parler des indiens, des pakistanais, des portugais et des belges. Et j’ajoute les nord-coréens !

Ah… Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne, qui a légué à l’humanité le « téléphonoscope », n’imaginait peut-être pas tout ça dans ses rêveries primitives… peut-être était-il encore loin de la télévision ?

Ben & Bertie show, « L’Incruste » cette nuit à 00h15 sur Paris Première.

Conchita fait des émules à Nantes

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Félicitée aux quatre coins de l’Europe pour sa victoire à l’Eurovision, Conchita est déjà ringarde. C’est probablement au nom du même sacro-saint droit à la tolérance évoquée sans mesure, que l’académie de Nantes s’illustre avec une campagne de communication putassière.

Aujourd’hui, les lycéens (dont ce serait l’idée) et les« encadrants » (sic) de l’académie, indépendamment de leur sexe (biologique ou  autre, selon la formule consacrée) sont invités à se rendre en cours vêtus d’une jupe pour « lutter contre le sexisme ».  Cet énième happening au goût douteux provoque évidemment l’indignation dans les rangs de la-Manif pour tous, Christine Boutin en première ligne sur Twitter (« Et ça continue ! » déclare-t-elle simplement)  contribue à faire parler d’une initiative aussi insignifiante que grotesque.

On est certes en droit de se demander si le fait d’obliger le professeur de mathématiques à porter des jarretières et le proviseur à  se maquiller représente une réelle avancée vers l’égalité des sexes. Mais ce travestissement n’en demeure pas moins une triste pitrerie, plus proche d’Halloween que des joies du mardi gras. Cette pochade ne devrait pas provoquer la réaction pavlovienne des professeurs de l’indignation, qui ne se recrutent pas qu’à gauche.

L’occasion était trop belle de fustiger les agents de la pensée du « gender » ultra-influents dans le milieu scolaire, et leur rêve de liquider l’altérité et la différence des sexes en confondant égalité et indifférenciation.

Qu’à cela ne tienne, Christine Boutin et ses amis peuvent se rassurer, il n’est pour le moment pas question de faire de cette journée de la jupe une fête nationale.

Génocide rwandais, Aquilino Morelle: le journal d’Alain Finkielkraut

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chaussure cireur aquilino

Les vingt ans du génocide rwandais 

Élisabeth Lévy. Le 6 avril 1994,  l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais était abattu. Cet attentat a déclenché un  génocide. Pendant une centaine de jours, les Tutsi et les Hutu modérés ont été massacrés dans des conditions abominables. Après des semaines de tergiversation de l’ONU, la France est intervenue : trop tard, sans doute. Et on peut certainement critiquer sa politique dans les années 1990. Mais aujourd’hui, le président rwandais Paul Kagamé l’accuse de complicité de génocide, rien que ça. Et ces accusations ont été abondamment reprises par la presse. Edwy Plenel s’est fendu d’un grand article intitulé « Le déshonneur de la France », exigeant un geste comparable pour le Rwanda à celui de Jacques Chirac pour la Shoah. Bref, la France, ce n’est plus « seulement » Vichy, c’est Berlin.

Alain Finkielkraut. Le 7 avril 2014, à Kigali, on a vu un massacreur commémorer un génocide : le criminel de guerre qu’est Paul Kagamé s’est incliné devant les 800 000 victimes de la tentative d’extermination des Tutsi au Rwanda en 1994. Pour faire oublier ses propres turpitudes, ce chef d’État sanguinaire a, une nouvelle fois, attaqué la France. Bien peu de voix se sont élevées contre son impudence car il ne fallait pas avoir l’air de minimiser ou de relativiser l’horreur de l’événement.

Le mal absolu, c’est la Shoah. Pour honorer dignement les Tutsi, il faut donc en faire des juifs, c’est-à-dire occulter les affrontements interethniques au Burundi et au Rwanda qui ont précédé le génocide de 1994. Comme les juifs eux-mêmes ne veulent pas être accusés de dénigrer, au nom de l’unicité d’Auschwitz, toutes les autres victimes, ils sont souvent les premiers à ratifier cette analogie. L’intention est louable, mais nulle morale ne peut se construire sur le sacrifice de la vérité. Ce ne serait en rien excuser ni même atténuer l’abominable violence qui s’est déclenchée contre les Tutsi et les Hutu qui leur venaient en aide que de cesser de projeter sur l’histoire du Rwanda la lumière noire de la catastrophe européenne. Il s’est passé autre chose, dans un autre contexte, et la France a peut-être été négligente ou imprudente, mais elle n’est pas coupable de complicité de crime contre l’humanité, n’en déplaise à tous les somnambules qui voient l’Histoire se répéter à seule fin d’y jouer, en toute quiétude, le rôle du résistant ou celui du justicier.[access capability= »lire_inedits »]

 Mediapart et l’affaire Aquilino  Morelle 

On a découvert le nom d’Aquilino Morelle en 1997. Cet énarque fils d’ouvriers espagnols immigrés devenait alors la plume de Lionel Jospin à Matignon. En mai 2012, il était nommé conseiller de François Hollande et occupait le bureau d’Henri Guaino à l’Élysée. Mais le 17 avril c’est la chute : Mediapart publie un portrait au vitriol intitulé « Les folies du conseiller de François Hollande ». L’acte d’accusation tient en deux parties : d’un côté la folie des grandeurs symbolisée par un désormais fameux cireur de chaussures convoqué dans le salon Marigny, de l’autre les soupçons de conflit d’intérêt puisqu’à l’époque où il avait réintégré l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), son corps d’origine, Morelle semblait courir le cachet auprès des labos. Notons cependant qu’il a rédigé le rapport qui a largement contribué à faire éclater la vérité dans le scandale du Mediator. Ironie du sort, Jacques Servier, le patron du laboratoire concerné, est mort la veille du limogeage de Morelle.

En tout cas, un an après Cahuzac, une nouvelle tête tombe puisque, dès le lendemain de la publication de l’article de Mediapart, Aquilino Morelle est débarqué. Faut-il s’énerver contre cette République des soupçons ou se féliciter des progrès de la « République exemplaire » ?

Au citoyen qu’ennuie l’affrontement monotone de la droite et de la gauche, la vie politique française offre désormais un spectacle beaucoup plus palpitant : la poursuite impitoyable des hors-la-loi par les justiciers. À peine sommes-nous remis des émotions de l’affaire Cahuzac qu’Aquilino Morelle, conseiller spécial du président de la République, est acculé à la démission par les révélations du site Mediapart sur son style de vie. On apprend ainsi que, tous les deux mois, David Ysebaert, cireur de chaussures au Bon Marché, allait à l’Élysée s’occuper des souliers d’Aquilino Morelle. L’image heurte de front le sentiment démocratique. Comme le montre Tocqueville, nous acceptons qu’il y ait des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, mais « l’opinion publique crée entre eux une sorte d’égalité imaginaire en dépit de l’inégalité réelle de leurs conditions ». Cette opinion ne peut donc supporter l’idée d’un homme prosterné aux pieds d’un autre, dans un palais de la République et, qui plus est, sous une présidence de gauche. Peu importe que les choses ne se soient pas passées exactement ainsi : Aquilino Morelle était en chaussettes et le cireur faisait son travail en face de lui. Le symbole provoque une vertueuse indignation qu’aggrave encore le goût prononcé d’Aquilino Morelle pour les grands crus qu’il faisait monter de la cave de l’Élysée lors de déjeuners de travail, ou ses séjours aux bains du Marais pour « le sauna, le hammam, un gommage et parfois un massage ». Face à ces comportements, un cri unanime a retenti dans les salles de rédaction : « Dégage ! » Et, sous la pression du président de la République lui-même, Aquilino Morelle a dû obtempérer.

Je suis moi-même choqué par ce qui m’est révélé. Mais je le suis bien plus encore par le fait même de la révélation et par le triomphe inexorable du journalisme d’Edwy Plenel sur celui d’Albert Londres. Le reporter d’autrefois écoutait les battements du monde, le fouille-merde d’aujourd’hui recueille pieusement les paroles des délateurs en tous genres. Il est parfois berné, comme lorsque Le Monde dirigé par Plenel accusait Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, d’avoir participé à des viols collectifs avec un tueur en série, sur la foi du témoignage de deux prostituées. Mais, peu importe, nul ne jugera jamais les justiciers et ceux-ci se rattrapent quand ils utilisent un enregistrement envoyé par un rival politique de Jérôme Cahuzac pour confondre celui-ci, ou les dénonciations de collègues d’Aquilino Morelle exaspérés qu’il leur fasse de l’ombre.

Les cireurs de chaussures vont bientôt disparaître. Mais il y aura toujours plus de cireurs de pompes autour du métapouvoir médiatique qui tient tous les autres pouvoirs entre ses mains et qui ne recule devant aucune indiscrétion pour exercer sa noble mission de surveillance.

Nous avons, sans nul doute, le droit de savoir qu’Aquilino Morelle avait conseillé, contre rémunération, un laboratoire pharmaceutique alors qu’il travaillait pour l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Mais quand j’ai appris, dans le même article, que le conseiller de l’Élysée avait parlé du manque d’humilité de Mediapart et traité Edwy Plenel de « trostkard manipulateur », je me suis dit que cela coûtait très cher de cracher sur les chaussures des justiciers. À toutes fins utiles, j’ai donc pris mes dispositions : je n’irai pas en Rolls Royce aux séances du dictionnaire de l’Académie française ; je ne prendrai de bain que dans ma baignoire, avec mes petits bateaux en plastique.[/access]

*Photo: PASCAL COTELLE/SIPA. 00682199_000004

L’affaire Taubira vue de l’extérieur

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La France a toujours beaucoup étonné ses voisins européens, tant par sa hardiesse politique et philosophique que par sa capacité à mettre en chantier ses principes et convictions. La Révolution, et plus encore la Terreur, stupéfia le monde.Foin de monarchie parlementaire, la guillotine ! Et qu’un sang impure abreuve les sillons à grands flots, et plus vite que ça ! On reproche parfois aux Français leur goût immodéré pour la palabre tendance Byzance mais force est de constater qu’une fois qu’ils se sont mis d’accord sur une idée, ils ne tardent pas à la faire exister jusque dans les coins les plus reculés de la France d’en bas. Et chacun d’applaudir ce courage politique. Si les Européens sont parfois sidérés par la France, ils sont aussi francophiles, même s’ils s’en défendent, et lorgnent toujours vers ce pays-laboratoire dont on attend avec gourmandise de voir ce qu’il va sortir de son chapeau.Ainsi, nombre de paires d’yeux sont depuis deux ans tournées vers le très folklorique gouvernement de François Hollande. Nicolas Sarkozy avait déjà ouvert la voie avec un casting ministériel chamarré, cette fois, le Président a dépassé toutes les attentes du Bébête Show !

Pittoresque meneuse de revue, Christiane Taubira monopolise les regards écarquillés bien au-delà des frontières hexagonales. Ce n’est pas partout que l’on verrait une indépendantiste – peut-être repentie –, ne cachant pas son mépris pour la France moisie, élevée à la dignité de Garde des Sceaux. Dans la plupart des pays, la moindre sympathie communautariste vous condamne, au mieux, à jouer éternellement les utilités. Mais nous sommes en France et en France quand on dit que l’on veut le changement, ce ne sont pas des paroles en l’air, et si l’on affirme que l’on veut en finir avec la France rance, il est d’une logique élémentaire de placer Madame Taubira bien en vue sous les ors de la République.

La fonction ne créant pas l’organe, il n’y avait aucune raison que la nouvelle Garde des Sceaux s’écarte de son discours et modifie sa stratégie. La nation française – colonialiste, raciste et patriarcale – demeure à ses yeux l’ennemie de la République française, Garde des Sceaux ou pas, à Paris ou à Cayenne !Elle était déjà parvenue à épater tous les observateurs en rendant inadmissible l’ouverture de l’institution du mariage aux personnes de même sexe, ce qui en langage oxymoral s’appelle « le mariage homo ». Rappelons que ce « mariage homo » était passé comme une lettre à la poste dans de nombreux pays, parfois infiniment plus coriaces et traditionalistes que la France. Pourquoi tout ce ramdam au pays d’Edith Piaf et de Charles Trenet ? Parce que les Français seraient idiots, ou réacs ou coincés par un balais dans le cul ?  Pas du tout ! Tout simplement parce que le but, parfois avoué, n’était pas de donner un droit aux homos, ou, pour parler plus clairement, de permettre à ceux-ci de contracter les mêmes obligations et devoirs que les hétéros, mais bien d’en finir avec le mariage, institution patriarcale et oppressante, résidu d’une France dont il convient de rougir.

Nous passerons sur les diverses sorties, décisions et déclarations qui émaillent depuis le très inventif ministère de la Justice, parce qu’on n’en finirait pas, pour nous arrêter sur la fameuse Marseillaise que la Ministre ne chanta point. Il ne fallait certes pas s’attendre à ce qu’elle valide l’adage désuet qui veut qu’en France tout finisse par des chansons, mais tout de même, la Marseillaise ne peut se comparer à Nini-Peau-de-Chien !
Même les penseurs les plus ouverts à la nouveauté n’ont pu que s’étonner de ce refus délibéré de fredonner l’hymne national lors d’une cérémonie officielle.Personnellement, je ne suis pas fan des commémorations, hymnes, flonflons, fanions, processions et apéros urbains, je préfère « mon lit douillet ». Mais je n’ai pas non plus à incarner une fonction aussi haute et aussi prestigieuse. Car c’est là que le bât blesse. On ne demande pas à Mâme Taubira d’y aller de son couplet, on attend de la Garde des Sceaux qu’elle chante l’hymne national, au moment voulu, lors d’une cérémonie où elle est censée représenter la nation.

De simples explications pour cette omission eussent pu faire oublier cet impair, après tout, peut-être voulait-elle se contenter d’écouter la cantatrice. Mais il a fallu que Christiane Taubira enfonce le clou. Après avoir expliqué qu’elle ne connaissait pas bien les paroles, puis qu’elle préférait écouter, peut-être pour apprendre enfin « les paroles », elle a ensuite déclaré qu’elle ne goûtait pas trop de se prêter à un karaoké d’estrade.Malika Sorel y voit une insulte à la nation. C’est possible. Nombre de Français, en effet, se reconnaissent encore dans leur hymne, leur drapeau et leur histoire. Et même d’autant plus qu’on le bafoue.

Mais on ne peut reprocher à la Garde des Sceaux un manque de cohérence. Elle l’a assez clamé qu’elle voulait en finir avec cette France d’avant vis-à-vis de laquelle elle a les mots les plus durs. L’hypocrisie suprême eut été alors d’entonner, larme à l’oeil et droite comme un « i », une vibrante Marseillaise apte à faire chavirer les coeurs des Français moisis. Christiane Taubira a raison, on ne peut pas à la fois vouloir en découdre avec un Etat-nation et rendre hommage à ses symboles. La Garde des Sceaux a choisi son camp et n’en changera pas, même dans une caste qui a parfois fait du retournement de veste une discipline sportive régulière.
*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00683151_000022.

Robespierre à la rue?

robespierre revolution republique

Les combats de rue m’ont toujours paru fort nobles parce qu’entièrement vains. Je veux parler bien entendu de ces longues guerres, pleines de retournements, de basculements d’alliances, de contre-attaques, d’embuscades, de renforts, de défaites où nul jamais ne renonce ni ne capitule qui se nouent autour de la dénomination d’un ruban de bitume urbain.

Alors que tout dormait paisiblement, Brighelli vient de rallumer la mèche pour l’honneur de Robespierre. Car bien entendu, il s’agit d’honneur et à tout prendre, il vaut mieux mourir pour la toponymie que d’une scarlatine. L’affaire est fort grave, et nous ne nous laisserons pas insulter sans réfléchir, monsieur. Nous ? En ces matières, il est toujours malvenu de dévoiler ses batteries et de révéler ses demi-brigades. Sachez pourtant que nous sommes un fort parti. Nous ? À tout le moins moi et quelques capétolâtres que je connais.

C’est en effet de la mémoire de Capet qu’il s’agit de notre côté. D’abord, remisons quelques contre-vérités de détail. On nous explique doctement que le pauvre Robespierre est mal servi en noms de rue par la France réactionnaire. Or, moi qui suis assez savant depuis qu’existe wikipédia, étrange maison qu’habite au moins un fou dont l’occupation quotidienne est de classer les rues, je sais maintenant qu’il y a au bas mot cent cinquante voies, impasses, avenues, boulevards, venelles, passages souterrains et rocades extérieures qui honorent le lunettard à perruque républiqueusement.

« J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux », poursuit notre homme. Moi, c’est presque pareil, j’aime bien la République, même si elle a constitué le plus grand rassemblement de comiques de l’histoire de l’humanité. Il y eut quelques excès de-ci de-là, prêche au contraire Brighelli, qui compare l’œuvre d’un an de pouvoir robespierriste avec celle de quarante rois. Effectivement, à eux tous, ils auront peut-être commis plus de crimes que la classe 93-94 qui, comme toutes les années scolaires, ce qui doit plaire à notre professeur, s’achève heureusement en thermidor. Mais c’est même pas sûr. Ce qui est certain en revanche, c’est que les deux derniers siècles – et je suis gentil encore, parce qu’ils furent pas entièrement républicains – furent pis en massacres, exactions, tortures, viols des corps et des consciences que les huit de la Capétie. Question de moyens, dira-t-on. Eh oui, fallait pas les inventer.

Comparons ce qui peut l’être, savoir les travaux humanitaires de Robespierre et ses amis avec ceux du gouvernement précédent, celui de Louis Capet, seizième du prénom. Mais c’eût été se tirer une balle dans le pied, d’évidence. Car qui abolit la torture, je vous l’demande ? Le bon Louis. Qui, ô malheureux, subventionna l’inventeur de la guillotine par bonté envers les suppliciés et même, selon une bonne histoire, lui conseilla de l’améliorer en changeant sa forme originelle de demi-lune en le rasoir tranchant que l’on connaît ? Toujours ledit Louis.

Robespierre fut un homme d’ordre qui nous tira de la guerre civile ? Certes. Mais Franco aussi, et je ne sais nulle rue à son nom. Mais je suis bonhomme et je ne veux, comme dirait Péguy, voir seulement ma mystique et chez l’autre la politique : me touche donc que d’aucuns aient placé haut en leur panthéon l’Incorruptible, aussi ne leur dénié-je le droit qu’il a de hanter quelques rues de notre France. En échange, puisqu’il veut assurément la concorde civile, notre collègue sera heureux, j’en suis certain, de céder quelques arpents marseillais aux féaux du félibre. Ce ne sont certainement pas eux qui menacent la République.

 *Photo : Philippe Froesch/AP/SIPA . AP21500160_000003.

Les journalistes au chevet de Juppé

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alain juppe sante chirac mitterrand

Les smartphones vibrent à tout rompre ce matin. Annonces fracassantes de Manuel Valls ? Appel à la démission formulé par Jean-François Copé ? Nouvelle illustration de la décadence morale entraînée par les pro-gender ? Que nenni. Alain Jupppé est allé « passer des examens » à l’hôpital du Val-de-Grâce. Les esprits taquins y verront des examens pour le moins approfondis puisque l’ex premier ministre en a pris pour deux jours.

Avant de connaître la cause de son hospitalisation, la santé de Juppé a donc passionné les médias, probablement bien plus que le petit peuple dont nous sommes. La fascination de ceux-ci pour la santé (ou plutôt la mauvaise santé) de leurs gouvernants interpelle dans un pays où les hommes politiques affichent une moyenne d’âge canonique. Une constatation validée par le sociologue Louis Chauvel, auteur de plusieurs travaux sur le vieillissement des représentants politiques ou syndicaux, en hausse constante,en moyenne de 1,5 an par an depuis le début des années 80.

Si la sagesse est synonyme d’expérience, gageons que les parlementaires français ne doivent pas manquer de modération, et il n’y a probablement que les mauvaises langues dont nous sommes pour relever dans leurs comportements des accès de puérilité dignes du théâtre de boulevard.

Forts de leur grande sagesse, nos hommes politiques y laissent, et c’est le revers de la médaille, un tribut inévitable. Certes choyés et disposant de dispositifs médicaux réduisant fortement le vecteur du hasard, ces gouvernants vieillissants ne subissent pas moins la même dure réalité que tout-un-chacun : l’espérance de vie dite « en bonne santé » augmente moins rapidement que l’espérance de vie tout court.

Le ramdam que fait la presse autour de la santé de Juppé nous renvoie aux précédents Chirac et Mitterrand. Si les bulletins de santé de Juppé sont scrutés par la presse, c’est probablement parce que celui-ci est aux yeux de l’opinion, un « présidentiable » à l’aune des élections de 2017. Pour avoir un président qui fasse sien la maxime selon laquelle un esprit sain ne puisse s’exprimer que dans un corps sain, il faut s’interroger sur l’âge du maire de Bordeaux. Or c’est passé 70 ans que l’état de santé des deux ex-présidents de la République sus-mentionnés s’était fortement dégradé, au point de perturber sérieusement leur exercice du pouvoir.

Dans une période politique où les dérives du culte de l’image contraignent les candidats à la présidentielle à s’astreindre à des régimes ou à suer en jogging, l’idée d’un futur président qui n’aurait pas moins de 72 ans au moment de son élection après le marathon que représente une campagne présidentielle inquiète forcément. Une situation assez paradoxale qui voudrait que nos hommes politiques cumulent les qualités d’expérience et de santé physique irréprochable.

L’énergie que certains déploient pour masquer le moindre signe d’une santé vacillante est désormais vaine. Si les présidents Pompidou et Mitterrand parvenaient à tenir secrets leur bulletins de santé, l’ère de la politique-spectacle et des dictaphones sous le bureau contraint à une plus grande transparence, dont Juppé fait les frais.

De manière générale, il s’agirait de savoir s’il est raisonnable que les postes à très hautes responsabilités de l’Etat soient convoités par des hommes qui ont dépassé l’âge légal de la retraite depuis une bonne dizaine d’années.

*Photo :  POUZET/SIPA .00669071_000012.

Ukraine : l’Allemagne prend l’affaire en main

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ukraine merkel russie allemagne

Il y a le feu à la steppe : à moins de deux semaines de l’élection présidentielle fixée au 25 mai en Ukraine, l’affrontement entre le pouvoir en place à Kiev (dit pro-européen) et les séparatistes pro-russes de l’est du pays ne s’apaise pas, bien au contraire. Bravant toutes les mises en garde formulées à Bruxelles comme à Washington, les séparatistes ont organisé leur référendum instituant leur « République populaire de Donetsk», dont la vocation est de solliciter son rattachement à la fédération de Russie. On peut gloser à l’infini sur la validité de ce scrutin, dont les résultats proclamés sont sans doute le produit d’une manipulation bureaucratique, mais il est indéniable qu’il a conféré une certaine légitimité aux dirigeants de la sécession, ne serait-ce que parce que les partisans de l’indépendance ne se sont pas mobilisés, dans ces régions, pour lui faire échec.

Contrairement à ce qu’il s’était passé en Crimée, Poutine n’a pas poussé publiquement les feux, laissant ses partisans sur le terrain mener leur combat, sans franchir la ligne rouge qui aurait été le soutien militaire direct aux sécessionnistes. Le maître du Kremlin a même fait reculer de quelques kilomètres les troupes russes massées à la frontière préférant, dans la phase actuelle, mener une offensive diplomatique destinée à semer la confusion chez l’adversaire. Cet objectif est en passe d’être atteint : au mois de février, alors que les téléspectateurs occidentaux étaient fascinés par les images de révolte populaire sur la place Maïdan de Kiev, l’Union européenne avait réussi à former une « dream team », composée de l’Allemagne, la France et la Pologne, le « triangle de Weimar », pour piloter une transition politique en Ukraine favorable aux opposants à l’influence russe. Prise de court, la Russie signait à Genève un accord demandant aux parties ukrainiennes de mettre fin à leurs affrontements et de s’engager dans un « dialogue national » pour donner aux régions une très large autonomie. Cet accord n’eut pas le moindre début de commencement de mise en application, et dès le lendemain de sa signature, on se lançait mutuellement des accusations de violation de ses clauses, allègrement perpétrées de part et d’autre.

Le « triangle de Weimar »  repasse alors la patate chaude à Bruxelles, pendant que Paris, Berlin et Washington se concentrent sur la défense de leurs intérêts nationaux dans cette pénible affaire. Les Polonais, les plus offensifs dans le soutien au pouvoir de Kiev sont mis sur la touche, Washington parle haut mais se contente de mettre quelques « conseillers » à la disposition des forces armées ukrainiennes pour contrer les milices pro-russes, et Paris veille à préserver la menée à bonne fin de son contrat de fourniture de navires de guerre «  Mistral » à Moscou, à la grande fureur de Barack Obama. La ligne européenne consiste alors à persuader le gouvernement de Kiev de faire preuve de souplesse à l’égard des dissidents de Donetsk et Lougansk, en échange de subsides destinés à éviter le dépôt de bilan financier d’un pays exsangue. Chargé de porter le message, Herman van Rompuy se rend à Kiev le 12 mai pour calmer les ardeurs du Premier ministre Arseni Iatseniouk en signant avec lui quelques accords mineurs. Mais l’essentiel ne se passe plus à Bruxelles, car l’Allemagne veut prendre directement en main la gestion de la crise : c’est elle qui a le plus à redouter d’une déstabilisation de la région, pouvant mener en Ukraine à une guerre civile à la yougoslave. Il n’est pas question, pour Mme Merkel et ses amis, de mettre en péril la relation germano-russe si profitable à l’économie allemande et à sa sécurité énergétique.

Berlin fait donc en sorte que l’UE se mette en retrait de son rôle de médiateur entre les parties, pour lui substituer l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), qui présente l’avantage d’inclure la Russie et d’autres pays dans l’orbite de Moscou parmi ses membres, une organisation eurasiatique avant la lettre… C’est donc l’OSCE qui est chargée d’organiser la table ronde des forces politiques ukrainiennes, mise en place avec l’intervention active de Frank Walter Steinmeier, le ministre allemand des affaires étrangères.

Ce dernier a quasiment établi la liste des participants à cette table ronde, et imposé comme « modérateur » un ancien diplomate allemand de haut rang, Wolfgang Ischinger, qui entretient depuis longtemps des relations cordiales avec le monde politique russe. Les choses sérieuses peuvent commencer.

*Photo :  Guido Bergmann/AP/SIPA. AP21536774_000002.

Jane Campion, le festival de Cannes et le test de Bechdel

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Le test de Bechdel  (du nom d’une dessinatrice de BD, Alison Bechdel, qui en a fait son label) m’a ouvert les yeux sur ce que sera le cinéma de demain soumis à cette épreuve dont le but est de mesurer la représentativité des femmes dans les films… suivront les  » minorités visibles « . Pour réussir le test, il faut d’abord que le nom de deux personnages féminins soit clairement identifié, ensuite qu’elles se parlent au cours du film et, enfin, qu’elles ne s’intéressent pas seulement aux hommes. Une fois ces conditions remplies, les films obtiendront le label Bechdel, déjà adopté dans plusieurs salles de cinéma en Suède.

Évidemment, avec cet  » indice d’égalité « , on oubliera qu’il fut un temps lointain et honteux où des westerns racistes et des films noirs misogynes envahissaient les écrans et où même dans dans des films destinés à un public féminin (désignés comme des  » chick flicks « ) les héroïnes passaient plus de temps à évoquer leurs déboires amoureux qu’à songer à leur carrière. On se demandera  comment les femmes ont pu accepter le spectacle de leur asservissement avec une telle ingénuité… et parfois même en rire.

Le test de Bechdel est dans l’air du temps… nous nous garderons d’émettre la moindre réserve quant à la morale exemplaire qu’il nous incitera à mettre en œuvre. Et nous battrons pour notre coulpe pour avoir plébiscité La Dame de Shanghaï d’Orson Welles ou Le Fanfaron de Dino Risi, voire Ma femme est un violon de Campanella. Non, notre femme n’est pas un violon et les garces hollywoodiennes n’ont jamais existé que dans notre imagination pervertie par des metteurs en scène dépourvus de tout respect (j’insiste sur le mot  » respect  » , le mot le plus usité et le plus hypocrite qui soit ) pour le deuxième sexe.

L’offensive Bechdel débutera cette année au Festival de Cannes avec Jane Campion, présidente du jury et cinéaste néo-zélandaise dont les films répondent tous aux critères imposés par le test de Bechdel. Elisabeth Lévy disait qu’elle ne supporterait pas de vivre dans un monde où les hommes ne seraient pas des obsédés sexuels. Et moi je me rabattrai sur des pornos japonais, toute honte bue. Peut-être en viendrai-je même à regretter le maccarthysme….

 

 

Qui a dit que le diable n’existait pas?

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tactique diable lewis

tactique diable lewis

La plupart des mortels font deux erreurs majeures au sujet du diable. D’abord, ils ne croient pas en son existence, ce qui, sachez-le, est son astuce suprême, car, qui croit en lui, croit en l’Autre… et à ce jeu-là il est sûr de perdre. La deuxième consiste à penser qu’il a l’allure, au choix, d’un vieux bouc, fourchu, cornu, puant, d’une jeune adolescente scarifiée aux yeux rouges ou de Lord Voldemort.

La pièce Tactique du diable, adaptée de l’œuvre de C.S Lewis par Michel-Olivier Michel et jouée à l’espace Bernanos jusqu’au 24 mai, ne tombe pas dans ces travers dignes du premier premier communiant venu. L’adaptation sur scène des « lettres d’un vétéran de la tentation à un novice » imaginées par l’écrivain n’est donc pas seulement une réussite dramaturgique, c’est une parfaite leçon de catéchisme, joyeuse et incarnée.

Car le diable existe. On le rencontre, au gré des romans, chez Boulgakov, sous les traits d’un magicien farceur ou chez Bernanos sous ceux d’un maquignon jovial. Chez Lewis, c’est tout sauf un clown. C’est le plus « beau des anges ». Il est froid, distant, calculateur. Mais tellement séduisant. Un dandy arrogant qui donne des cours de tentation à un diablotin fraîchement émoulu du Collège de formation, dont la mission est de faire basculer une âme du coté obscur de la force.

L’auteur du Monde de Narnia est plus connu pour ses romans d’heroic fantasy que pour son œuvre théologique. Sous l’influence de son ami Tolkien et à la lecture de Chesterton, il se convertit au christianisme en 1929. « Surpris par la joie » -c’est ainsi qu’il a titré son autobiographie- il se fera dès lors l’apologiste infatigable de la religion qu’il a embrassé. Mais foin d’un catéchisme rasoir et austère, la joie sera au cœur de ce christianisme incarné, empirique et tout chestertonien. Une joie que savent nous faire partager les quatre comédiens. Accompagnés magistralement d’un pianiste qui alterne jazz et cartoon et donne à la pièce tantôt l’ambiance d’un cabaret, tantôt celle d’une église, ils nous emmènent au fond de l’âme humaine en toute légèreté.

La description de la casuistique démoniaque est moins là pour nous apprendre à lui résister que pour nous faire découvrir la richesse et la profondeur de la théologie chrétienne. À son apprenti qui se croit habile de proposer la tentation sexuelle pour détourner sa proie de « l’Ennemi », le maître tentateur répond en ricanant : « N’oublie pas qu’il fut créé par l’Ennemi, le sexe, pour sa plus grande gloire ! ». Et les plaisirs ? Idem : «  C’est lui qui l’a inventé le plaisir, non pas nous. Il est à l’origine de tous les plaisirs ; malgré toutes nos recherches nous n’avons pas su en produire un seul ! »

Sagesse de la chair. Perversité de l’esprit. C’est par l’intelligence et l’imagination bien plus que par les sens que le doute pénètre le cœur. Les perversions brusques ne sont pas les plus efficaces, et il faut travailler l’âme jusqu’à ce qu’elle tombe comme un fruit mur.

De professeur de tentation, le Malin finit par se faire catéchiste, l’exposition des méthodes lucifériennes devenant le prétexte du dévoilement de la stratégie de celui d’en haut. « Mais il les aime vraiment ? » demande le diablotin, tentateur tenté de déserter pour le camp des anges. Screwtape finira par lâcher le morceau et dire le secret qui vit Satan tomber comme l’éclair : « Oui il les aime vraiment et pour leur apprendre à l’aimer librement, à marcher vers lui, à voler de leurs propres ailes, il doit retirer sa main. »

Incompréhensible folie de l’amour. Pour les hommes, le diable a une tactique là où Dieu a un plan.

Tactique du diable, d’après le roman de C.S Lewis. Mise en scène de Michel-Olivier Michel. Du 8 au 24 mai les jeudis, vendredis, samedis à 20h30, à l’espace Bernanos.

L’Arabie Saoudite enfin réconciliée avec l’Iran?

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iraan arabie saoudite qatar

iraan arabie saoudite qatar

Nidal Shoukeir est spécialiste des Pays du Golfe, il est chercheur à Paris VIII et titulaire d’un master « diplomatie et négociations stratégiques » à Paris XI.

Antoine Colonna : Un vent nouveau semble souffler dans les chancelleries du Golfe persique. Le Ministre des Affaires étrangères saoudien Saoud Al-Faysal a affirmé cette semaine que son pays était prêt à négocier avec l’Iran, qui a accepté sa main tendue. Comment expliquez-vous cet amorce de rapprochement entre ces deux ennemis historiques ?

Nidal Shoukeir : L’Arabie saoudite n’a pas le choix : elle a constaté que les diplomates iraniens étaient désormais reçus dans toutes les capitales du Golfe et que les Occidentaux, Washington en tête, commençaient une politique d’ouverture. En réalité, on en revient àl’époque du président iranien Khatami qui, de 1997 à 2005, avait tenté un rapprochement entre Riyad et Téhéran. Les deux grandes puissances régionales, chiite et sunnite, se voient aujourd’hui forcées à se parler car tous les dossiers politiques ou religieux de la région sont bloqués (Syrie, Irak, Liban). Mais attention, les problèmes ne sont pas réglés pour autant. La concurrence entre les deux capitales pour le leadership du monde musulman demeure.

Le revirement saoudien a coïncidé avec la visite  en Arabie de Chuck Hagel, le secrétaire américain à la Défense américain. Washington aurait-il poussé Riyad à lancer cet appel du pied à Téhéran ?

Washington a certainement dû influer sur l’appel saoudien au dialogue, mais cela ne date pas d’aujourd’hui. En réalité, la position saoudienne s’explique autant par des pressions intérieures qu’extérieures. Le véritable risque qui peut peser sur le Royaume est plus de nature intérieure avec les problèmes liés à la succession dynastique. Sans règles claires, les rivalités entres générations sont fortes et les arbitrages complexes. Dans ce contexte, le changement radical, qui se manifeste par l’acceptation du dialogue, est interne. Sur le dossier nucléaire iranien, la sécurité du Golfe, il doit y avoir des pressions, mais Washington ne peut pas forcer la décision.

De plus en plus isolée, la monarchie wahhabite craint-elle qu’à terme, l’Iran ne la supplante comme meilleur allié de Washington dans la région ?

L’Arabie saoudite reste un partenaire fondamental pour les Etats-Unis. Si Washington et Téhéran se rapprochent, cela ne veut pas dire que Riyad sera écarté du jeu. L’Arabie saoudite a une place symbolique dans l’Islam, c’est la Terre sainte. Et, pour les Américains, rompre avec Riyad serait une erreur dans la lutte anti-terroriste.

Que faut-il donc attendre d’un éventuel axe américano-irano-saoudien ?

Le rapprochement entre l’Arabie et l’Iran est un bon signal pour toute la région : la « rue » va être stabilisée et les tensions entre chiites et sunnites vont descendre d’un cran. On va assister assez rapidement à une baisse des cours du brut, notamment parce que l’Iran va lever la menace militaire qu’il fait peser sur le détroit d’Ormuz, la clé du Golfe persique.  Il faudra suivre avec attention l’élection présidentielle au Liban qui sera un véritable test pour voir si l’apaisement décidé dans les chancelleries produira des effets sur le terrain. Du même coup, le Qatar, qui soutient les Frères musulmans, va aussi être forcé de calmer le jeu, ne pouvant s’opposer à la ligne définie par les deux grandes puissances régionales.

Jusqu’à présent, le Qatar appuyait inconditionnellement les mouvements issus des Frères Musulmans, comme le Hamas palestinien. Or, après avoir désavoué son allié syrien, le Hamas tente actuellement de se rapprocher de l’Iran. Qu’en est-il réellement ?

Le Hamas est tiraillé par de fortes divisions internes. Si Khaled Mechaal joue la carte du Qatar, une partie importante du mouvement s’est effectivement rapprochéedu Hezbollah et de l’Iran. Mais le Hamas suivra le même chemin que les autres, celui de l’apaisement. Les relations vont donc être moins tendues au sein de cette formation, de même qu’entre le Hamas et le Fatah.

*Image : wiki commons.

Télé Burgalat

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ben bertie show paris premiere

ben bertie show paris premiere

Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne a légué à l’humanité une invention remarquable : le « téléphonoscope ». Dans son roman futuriste, fantaisiste et prospectif Le vingtième siècle, de 1883, il imagine la vie dans les années 1950, et introduit l’idée de grands écrans qui diffuseraient à domicile des imagines animées du vaste monde – transmises par les câbles du téléphone. Cela ne vous rappelle rien ? À la différence de Jules Verne, Robida n’a pas envoyé les hommes faire du tourisme sur la lune, ni sous les mers, ce qui lui valut une notoriété nettement moins grande – même à Compiègne. Mais un jour le « téléphonoscope » s’est matérialisé.

À force d’efforts, il est devenu bien réel. Il a envahi les foyers. Il a même pris le nom de télévision, et la face du monde en a été changée. La suite est connue : Léon Zitrone, Guy Lux, Loana, l’ « esprit Canal », le Manège enchanté, Yves Mourousi, et le pathétique télé-crochet musical de l’Eurovision. La télévision fait et défait des hommes politiques, et des artistes de music-hall. La télévision promeut des cultes et fabrique des idoles ; ainsi Conchita Wurst, vainqueur autrichien travesti et barbu (ce qui fait beaucoup) de l’Eurovision, qui est devenu en quelques heures une icône de je-ne-sais-pas-quoi-au-juste, mais ça lui a valu de faire la Une du Monde. Le quotidien vespéral progressiste voyant un bouleversement civilisationnel dans les provocations d’une « femme à barbe » parmi d’autres. Hubert Beuve-Méry est parti à temps. Mais la télévision ne produit pas que des fétiches, elle transmet aussi de l’émotion. Ainsi, la semaine dernière, les téléspectateurs d’un programme turc du genre « Tournez manège » où chacun cherche sa chacune, ont assisté en direct aux révélations inattendues et sidérantes d’un « candidat » promettant qu’il ne tuerait pas son hypothétique nouvelle amoureuse – comme il avait jadis assassiné sa femme et tué « accidentellement » son ex-petite amie (décédée alors qu’il nettoyait sa hache, et que le coup est parti tout seul. Ce qui est hachement fréquent).

La télévision c’est aussi, plus rarement, de l’art. Le « Ben & Bertie show » que diffuse de temps en temps la chaîne Paris Première est une de ces trop rares pépites cathodiques visant non seulement à nous distraire, à nous enrichir l’âme et le cœur, mais ayant également des ambitions esthétiques. Le musicien, compositeur, chanteur, producteur, et désormais homme-de-télévision, Bertrand Burgalat est reparti au charbon avec son complice le réalisateur Benoit Forgeard, pour un nouveau numéro de leur série musicale loufoque « L’incruste », dédié à un certain Sven Larsson, inventeur putatif du dispositif technique vidéo du « fond vert » – permettant d’incruster électroniquement des individus filmés sur un fond vert neutre, dans toutes sortes d’images fixes ou animées (depuis une carte météo – mais si, souvenez-vous, Évelyne Dhéliat ; jusqu’à un paysage lunaire). Un procédé dont ont usé et abusé les réalisateurs de télévision des années 70/80, et qui est au cœur de l’esthétique des « Ben & Bertie show » depuis le début (L’année bisexuelle, Ceux de Port Alpha, L’homme à la chemise de cuir) … Ce nouvel épisode – paradoxe délicieux – ne fait aucunement appel à cette technologie, mais en fait l’apologie… L’intrigue de « L’incruste » se résume en peu de mots : Ben & Bertie ont l’opportunité de réaliser un long-métrage de cinéma, immense joie, mais doivent partager des studios avec une émission télé de variété. C’est là que les problèmes commencent.

Cultivant toujours un humour pince-sans-rire hilarant, et un ton faussement compassé, les deux compères (ici cinéastes dilettantes et sursitaires), évoluent entre les caméras, les décors, les figurants, et cherchent à imposer leur projet de film dans l’exquis désordre ambiant des deux tournages imbriqués. Un désordre d’où émergent des séquences musicales délectables… (Francis Lai interprétant in-extenso le générique nostalgique qu’il a écrit dans les années 70 pour le programme « Le cinéma de minuit » sur FR3, Yasmin Hamdan, les rockers cuir démodés de Chalard & Co, Etienne Daho impérissable quel que soit la DLC, les talentueux Aquaserge (qui ont récemment accompagné April March, révélée en France par Burgalat), Chilly Gonzalès, Bertrand Burgalat lui-même et son groupe les A.S. Dragon… et j’en oublie.

Déjà culte en hexagone, le Ben & Bertie show s’impose peu à peu comme une référence que la télévision américaine nous envie. Les Chinois aussi réclament bruyamment le concept. Sans parler des indiens, des pakistanais, des portugais et des belges. Et j’ajoute les nord-coréens !

Ah… Albert Robida (1848-1926), artiste et écrivain français né à Compiègne, qui a légué à l’humanité le « téléphonoscope », n’imaginait peut-être pas tout ça dans ses rêveries primitives… peut-être était-il encore loin de la télévision ?

Ben & Bertie show, « L’Incruste » cette nuit à 00h15 sur Paris Première.

Conchita fait des émules à Nantes

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Félicitée aux quatre coins de l’Europe pour sa victoire à l’Eurovision, Conchita est déjà ringarde. C’est probablement au nom du même sacro-saint droit à la tolérance évoquée sans mesure, que l’académie de Nantes s’illustre avec une campagne de communication putassière.

Aujourd’hui, les lycéens (dont ce serait l’idée) et les« encadrants » (sic) de l’académie, indépendamment de leur sexe (biologique ou  autre, selon la formule consacrée) sont invités à se rendre en cours vêtus d’une jupe pour « lutter contre le sexisme ».  Cet énième happening au goût douteux provoque évidemment l’indignation dans les rangs de la-Manif pour tous, Christine Boutin en première ligne sur Twitter (« Et ça continue ! » déclare-t-elle simplement)  contribue à faire parler d’une initiative aussi insignifiante que grotesque.

On est certes en droit de se demander si le fait d’obliger le professeur de mathématiques à porter des jarretières et le proviseur à  se maquiller représente une réelle avancée vers l’égalité des sexes. Mais ce travestissement n’en demeure pas moins une triste pitrerie, plus proche d’Halloween que des joies du mardi gras. Cette pochade ne devrait pas provoquer la réaction pavlovienne des professeurs de l’indignation, qui ne se recrutent pas qu’à gauche.

L’occasion était trop belle de fustiger les agents de la pensée du « gender » ultra-influents dans le milieu scolaire, et leur rêve de liquider l’altérité et la différence des sexes en confondant égalité et indifférenciation.

Qu’à cela ne tienne, Christine Boutin et ses amis peuvent se rassurer, il n’est pour le moment pas question de faire de cette journée de la jupe une fête nationale.

Génocide rwandais, Aquilino Morelle: le journal d’Alain Finkielkraut

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chaussure cireur aquilino

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Les vingt ans du génocide rwandais 

Élisabeth Lévy. Le 6 avril 1994,  l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana et son homologue burundais était abattu. Cet attentat a déclenché un  génocide. Pendant une centaine de jours, les Tutsi et les Hutu modérés ont été massacrés dans des conditions abominables. Après des semaines de tergiversation de l’ONU, la France est intervenue : trop tard, sans doute. Et on peut certainement critiquer sa politique dans les années 1990. Mais aujourd’hui, le président rwandais Paul Kagamé l’accuse de complicité de génocide, rien que ça. Et ces accusations ont été abondamment reprises par la presse. Edwy Plenel s’est fendu d’un grand article intitulé « Le déshonneur de la France », exigeant un geste comparable pour le Rwanda à celui de Jacques Chirac pour la Shoah. Bref, la France, ce n’est plus « seulement » Vichy, c’est Berlin.

Alain Finkielkraut. Le 7 avril 2014, à Kigali, on a vu un massacreur commémorer un génocide : le criminel de guerre qu’est Paul Kagamé s’est incliné devant les 800 000 victimes de la tentative d’extermination des Tutsi au Rwanda en 1994. Pour faire oublier ses propres turpitudes, ce chef d’État sanguinaire a, une nouvelle fois, attaqué la France. Bien peu de voix se sont élevées contre son impudence car il ne fallait pas avoir l’air de minimiser ou de relativiser l’horreur de l’événement.

Le mal absolu, c’est la Shoah. Pour honorer dignement les Tutsi, il faut donc en faire des juifs, c’est-à-dire occulter les affrontements interethniques au Burundi et au Rwanda qui ont précédé le génocide de 1994. Comme les juifs eux-mêmes ne veulent pas être accusés de dénigrer, au nom de l’unicité d’Auschwitz, toutes les autres victimes, ils sont souvent les premiers à ratifier cette analogie. L’intention est louable, mais nulle morale ne peut se construire sur le sacrifice de la vérité. Ce ne serait en rien excuser ni même atténuer l’abominable violence qui s’est déclenchée contre les Tutsi et les Hutu qui leur venaient en aide que de cesser de projeter sur l’histoire du Rwanda la lumière noire de la catastrophe européenne. Il s’est passé autre chose, dans un autre contexte, et la France a peut-être été négligente ou imprudente, mais elle n’est pas coupable de complicité de crime contre l’humanité, n’en déplaise à tous les somnambules qui voient l’Histoire se répéter à seule fin d’y jouer, en toute quiétude, le rôle du résistant ou celui du justicier.[access capability= »lire_inedits »]

 Mediapart et l’affaire Aquilino  Morelle 

On a découvert le nom d’Aquilino Morelle en 1997. Cet énarque fils d’ouvriers espagnols immigrés devenait alors la plume de Lionel Jospin à Matignon. En mai 2012, il était nommé conseiller de François Hollande et occupait le bureau d’Henri Guaino à l’Élysée. Mais le 17 avril c’est la chute : Mediapart publie un portrait au vitriol intitulé « Les folies du conseiller de François Hollande ». L’acte d’accusation tient en deux parties : d’un côté la folie des grandeurs symbolisée par un désormais fameux cireur de chaussures convoqué dans le salon Marigny, de l’autre les soupçons de conflit d’intérêt puisqu’à l’époque où il avait réintégré l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), son corps d’origine, Morelle semblait courir le cachet auprès des labos. Notons cependant qu’il a rédigé le rapport qui a largement contribué à faire éclater la vérité dans le scandale du Mediator. Ironie du sort, Jacques Servier, le patron du laboratoire concerné, est mort la veille du limogeage de Morelle.

En tout cas, un an après Cahuzac, une nouvelle tête tombe puisque, dès le lendemain de la publication de l’article de Mediapart, Aquilino Morelle est débarqué. Faut-il s’énerver contre cette République des soupçons ou se féliciter des progrès de la « République exemplaire » ?

Au citoyen qu’ennuie l’affrontement monotone de la droite et de la gauche, la vie politique française offre désormais un spectacle beaucoup plus palpitant : la poursuite impitoyable des hors-la-loi par les justiciers. À peine sommes-nous remis des émotions de l’affaire Cahuzac qu’Aquilino Morelle, conseiller spécial du président de la République, est acculé à la démission par les révélations du site Mediapart sur son style de vie. On apprend ainsi que, tous les deux mois, David Ysebaert, cireur de chaussures au Bon Marché, allait à l’Élysée s’occuper des souliers d’Aquilino Morelle. L’image heurte de front le sentiment démocratique. Comme le montre Tocqueville, nous acceptons qu’il y ait des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, mais « l’opinion publique crée entre eux une sorte d’égalité imaginaire en dépit de l’inégalité réelle de leurs conditions ». Cette opinion ne peut donc supporter l’idée d’un homme prosterné aux pieds d’un autre, dans un palais de la République et, qui plus est, sous une présidence de gauche. Peu importe que les choses ne se soient pas passées exactement ainsi : Aquilino Morelle était en chaussettes et le cireur faisait son travail en face de lui. Le symbole provoque une vertueuse indignation qu’aggrave encore le goût prononcé d’Aquilino Morelle pour les grands crus qu’il faisait monter de la cave de l’Élysée lors de déjeuners de travail, ou ses séjours aux bains du Marais pour « le sauna, le hammam, un gommage et parfois un massage ». Face à ces comportements, un cri unanime a retenti dans les salles de rédaction : « Dégage ! » Et, sous la pression du président de la République lui-même, Aquilino Morelle a dû obtempérer.

Je suis moi-même choqué par ce qui m’est révélé. Mais je le suis bien plus encore par le fait même de la révélation et par le triomphe inexorable du journalisme d’Edwy Plenel sur celui d’Albert Londres. Le reporter d’autrefois écoutait les battements du monde, le fouille-merde d’aujourd’hui recueille pieusement les paroles des délateurs en tous genres. Il est parfois berné, comme lorsque Le Monde dirigé par Plenel accusait Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, d’avoir participé à des viols collectifs avec un tueur en série, sur la foi du témoignage de deux prostituées. Mais, peu importe, nul ne jugera jamais les justiciers et ceux-ci se rattrapent quand ils utilisent un enregistrement envoyé par un rival politique de Jérôme Cahuzac pour confondre celui-ci, ou les dénonciations de collègues d’Aquilino Morelle exaspérés qu’il leur fasse de l’ombre.

Les cireurs de chaussures vont bientôt disparaître. Mais il y aura toujours plus de cireurs de pompes autour du métapouvoir médiatique qui tient tous les autres pouvoirs entre ses mains et qui ne recule devant aucune indiscrétion pour exercer sa noble mission de surveillance.

Nous avons, sans nul doute, le droit de savoir qu’Aquilino Morelle avait conseillé, contre rémunération, un laboratoire pharmaceutique alors qu’il travaillait pour l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Mais quand j’ai appris, dans le même article, que le conseiller de l’Élysée avait parlé du manque d’humilité de Mediapart et traité Edwy Plenel de « trostkard manipulateur », je me suis dit que cela coûtait très cher de cracher sur les chaussures des justiciers. À toutes fins utiles, j’ai donc pris mes dispositions : je n’irai pas en Rolls Royce aux séances du dictionnaire de l’Académie française ; je ne prendrai de bain que dans ma baignoire, avec mes petits bateaux en plastique.[/access]

*Photo: PASCAL COTELLE/SIPA. 00682199_000004

L’affaire Taubira vue de l’extérieur

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hamon taubira marseillaise

hamon taubira marseillaise

La France a toujours beaucoup étonné ses voisins européens, tant par sa hardiesse politique et philosophique que par sa capacité à mettre en chantier ses principes et convictions. La Révolution, et plus encore la Terreur, stupéfia le monde.Foin de monarchie parlementaire, la guillotine ! Et qu’un sang impure abreuve les sillons à grands flots, et plus vite que ça ! On reproche parfois aux Français leur goût immodéré pour la palabre tendance Byzance mais force est de constater qu’une fois qu’ils se sont mis d’accord sur une idée, ils ne tardent pas à la faire exister jusque dans les coins les plus reculés de la France d’en bas. Et chacun d’applaudir ce courage politique. Si les Européens sont parfois sidérés par la France, ils sont aussi francophiles, même s’ils s’en défendent, et lorgnent toujours vers ce pays-laboratoire dont on attend avec gourmandise de voir ce qu’il va sortir de son chapeau.Ainsi, nombre de paires d’yeux sont depuis deux ans tournées vers le très folklorique gouvernement de François Hollande. Nicolas Sarkozy avait déjà ouvert la voie avec un casting ministériel chamarré, cette fois, le Président a dépassé toutes les attentes du Bébête Show !

Pittoresque meneuse de revue, Christiane Taubira monopolise les regards écarquillés bien au-delà des frontières hexagonales. Ce n’est pas partout que l’on verrait une indépendantiste – peut-être repentie –, ne cachant pas son mépris pour la France moisie, élevée à la dignité de Garde des Sceaux. Dans la plupart des pays, la moindre sympathie communautariste vous condamne, au mieux, à jouer éternellement les utilités. Mais nous sommes en France et en France quand on dit que l’on veut le changement, ce ne sont pas des paroles en l’air, et si l’on affirme que l’on veut en finir avec la France rance, il est d’une logique élémentaire de placer Madame Taubira bien en vue sous les ors de la République.

La fonction ne créant pas l’organe, il n’y avait aucune raison que la nouvelle Garde des Sceaux s’écarte de son discours et modifie sa stratégie. La nation française – colonialiste, raciste et patriarcale – demeure à ses yeux l’ennemie de la République française, Garde des Sceaux ou pas, à Paris ou à Cayenne !Elle était déjà parvenue à épater tous les observateurs en rendant inadmissible l’ouverture de l’institution du mariage aux personnes de même sexe, ce qui en langage oxymoral s’appelle « le mariage homo ». Rappelons que ce « mariage homo » était passé comme une lettre à la poste dans de nombreux pays, parfois infiniment plus coriaces et traditionalistes que la France. Pourquoi tout ce ramdam au pays d’Edith Piaf et de Charles Trenet ? Parce que les Français seraient idiots, ou réacs ou coincés par un balais dans le cul ?  Pas du tout ! Tout simplement parce que le but, parfois avoué, n’était pas de donner un droit aux homos, ou, pour parler plus clairement, de permettre à ceux-ci de contracter les mêmes obligations et devoirs que les hétéros, mais bien d’en finir avec le mariage, institution patriarcale et oppressante, résidu d’une France dont il convient de rougir.

Nous passerons sur les diverses sorties, décisions et déclarations qui émaillent depuis le très inventif ministère de la Justice, parce qu’on n’en finirait pas, pour nous arrêter sur la fameuse Marseillaise que la Ministre ne chanta point. Il ne fallait certes pas s’attendre à ce qu’elle valide l’adage désuet qui veut qu’en France tout finisse par des chansons, mais tout de même, la Marseillaise ne peut se comparer à Nini-Peau-de-Chien !
Même les penseurs les plus ouverts à la nouveauté n’ont pu que s’étonner de ce refus délibéré de fredonner l’hymne national lors d’une cérémonie officielle.Personnellement, je ne suis pas fan des commémorations, hymnes, flonflons, fanions, processions et apéros urbains, je préfère « mon lit douillet ». Mais je n’ai pas non plus à incarner une fonction aussi haute et aussi prestigieuse. Car c’est là que le bât blesse. On ne demande pas à Mâme Taubira d’y aller de son couplet, on attend de la Garde des Sceaux qu’elle chante l’hymne national, au moment voulu, lors d’une cérémonie où elle est censée représenter la nation.

De simples explications pour cette omission eussent pu faire oublier cet impair, après tout, peut-être voulait-elle se contenter d’écouter la cantatrice. Mais il a fallu que Christiane Taubira enfonce le clou. Après avoir expliqué qu’elle ne connaissait pas bien les paroles, puis qu’elle préférait écouter, peut-être pour apprendre enfin « les paroles », elle a ensuite déclaré qu’elle ne goûtait pas trop de se prêter à un karaoké d’estrade.Malika Sorel y voit une insulte à la nation. C’est possible. Nombre de Français, en effet, se reconnaissent encore dans leur hymne, leur drapeau et leur histoire. Et même d’autant plus qu’on le bafoue.

Mais on ne peut reprocher à la Garde des Sceaux un manque de cohérence. Elle l’a assez clamé qu’elle voulait en finir avec cette France d’avant vis-à-vis de laquelle elle a les mots les plus durs. L’hypocrisie suprême eut été alors d’entonner, larme à l’oeil et droite comme un « i », une vibrante Marseillaise apte à faire chavirer les coeurs des Français moisis. Christiane Taubira a raison, on ne peut pas à la fois vouloir en découdre avec un Etat-nation et rendre hommage à ses symboles. La Garde des Sceaux a choisi son camp et n’en changera pas, même dans une caste qui a parfois fait du retournement de veste une discipline sportive régulière.
*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00683151_000022.

Robespierre à la rue?

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robespierre revolution republique

robespierre revolution republique

Les combats de rue m’ont toujours paru fort nobles parce qu’entièrement vains. Je veux parler bien entendu de ces longues guerres, pleines de retournements, de basculements d’alliances, de contre-attaques, d’embuscades, de renforts, de défaites où nul jamais ne renonce ni ne capitule qui se nouent autour de la dénomination d’un ruban de bitume urbain.

Alors que tout dormait paisiblement, Brighelli vient de rallumer la mèche pour l’honneur de Robespierre. Car bien entendu, il s’agit d’honneur et à tout prendre, il vaut mieux mourir pour la toponymie que d’une scarlatine. L’affaire est fort grave, et nous ne nous laisserons pas insulter sans réfléchir, monsieur. Nous ? En ces matières, il est toujours malvenu de dévoiler ses batteries et de révéler ses demi-brigades. Sachez pourtant que nous sommes un fort parti. Nous ? À tout le moins moi et quelques capétolâtres que je connais.

C’est en effet de la mémoire de Capet qu’il s’agit de notre côté. D’abord, remisons quelques contre-vérités de détail. On nous explique doctement que le pauvre Robespierre est mal servi en noms de rue par la France réactionnaire. Or, moi qui suis assez savant depuis qu’existe wikipédia, étrange maison qu’habite au moins un fou dont l’occupation quotidienne est de classer les rues, je sais maintenant qu’il y a au bas mot cent cinquante voies, impasses, avenues, boulevards, venelles, passages souterrains et rocades extérieures qui honorent le lunettard à perruque républiqueusement.

« J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux », poursuit notre homme. Moi, c’est presque pareil, j’aime bien la République, même si elle a constitué le plus grand rassemblement de comiques de l’histoire de l’humanité. Il y eut quelques excès de-ci de-là, prêche au contraire Brighelli, qui compare l’œuvre d’un an de pouvoir robespierriste avec celle de quarante rois. Effectivement, à eux tous, ils auront peut-être commis plus de crimes que la classe 93-94 qui, comme toutes les années scolaires, ce qui doit plaire à notre professeur, s’achève heureusement en thermidor. Mais c’est même pas sûr. Ce qui est certain en revanche, c’est que les deux derniers siècles – et je suis gentil encore, parce qu’ils furent pas entièrement républicains – furent pis en massacres, exactions, tortures, viols des corps et des consciences que les huit de la Capétie. Question de moyens, dira-t-on. Eh oui, fallait pas les inventer.

Comparons ce qui peut l’être, savoir les travaux humanitaires de Robespierre et ses amis avec ceux du gouvernement précédent, celui de Louis Capet, seizième du prénom. Mais c’eût été se tirer une balle dans le pied, d’évidence. Car qui abolit la torture, je vous l’demande ? Le bon Louis. Qui, ô malheureux, subventionna l’inventeur de la guillotine par bonté envers les suppliciés et même, selon une bonne histoire, lui conseilla de l’améliorer en changeant sa forme originelle de demi-lune en le rasoir tranchant que l’on connaît ? Toujours ledit Louis.

Robespierre fut un homme d’ordre qui nous tira de la guerre civile ? Certes. Mais Franco aussi, et je ne sais nulle rue à son nom. Mais je suis bonhomme et je ne veux, comme dirait Péguy, voir seulement ma mystique et chez l’autre la politique : me touche donc que d’aucuns aient placé haut en leur panthéon l’Incorruptible, aussi ne leur dénié-je le droit qu’il a de hanter quelques rues de notre France. En échange, puisqu’il veut assurément la concorde civile, notre collègue sera heureux, j’en suis certain, de céder quelques arpents marseillais aux féaux du félibre. Ce ne sont certainement pas eux qui menacent la République.

 *Photo : Philippe Froesch/AP/SIPA . AP21500160_000003.

Les journalistes au chevet de Juppé

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alain juppe sante chirac mitterrand

alain juppe sante chirac mitterrand

Les smartphones vibrent à tout rompre ce matin. Annonces fracassantes de Manuel Valls ? Appel à la démission formulé par Jean-François Copé ? Nouvelle illustration de la décadence morale entraînée par les pro-gender ? Que nenni. Alain Jupppé est allé « passer des examens » à l’hôpital du Val-de-Grâce. Les esprits taquins y verront des examens pour le moins approfondis puisque l’ex premier ministre en a pris pour deux jours.

Avant de connaître la cause de son hospitalisation, la santé de Juppé a donc passionné les médias, probablement bien plus que le petit peuple dont nous sommes. La fascination de ceux-ci pour la santé (ou plutôt la mauvaise santé) de leurs gouvernants interpelle dans un pays où les hommes politiques affichent une moyenne d’âge canonique. Une constatation validée par le sociologue Louis Chauvel, auteur de plusieurs travaux sur le vieillissement des représentants politiques ou syndicaux, en hausse constante,en moyenne de 1,5 an par an depuis le début des années 80.

Si la sagesse est synonyme d’expérience, gageons que les parlementaires français ne doivent pas manquer de modération, et il n’y a probablement que les mauvaises langues dont nous sommes pour relever dans leurs comportements des accès de puérilité dignes du théâtre de boulevard.

Forts de leur grande sagesse, nos hommes politiques y laissent, et c’est le revers de la médaille, un tribut inévitable. Certes choyés et disposant de dispositifs médicaux réduisant fortement le vecteur du hasard, ces gouvernants vieillissants ne subissent pas moins la même dure réalité que tout-un-chacun : l’espérance de vie dite « en bonne santé » augmente moins rapidement que l’espérance de vie tout court.

Le ramdam que fait la presse autour de la santé de Juppé nous renvoie aux précédents Chirac et Mitterrand. Si les bulletins de santé de Juppé sont scrutés par la presse, c’est probablement parce que celui-ci est aux yeux de l’opinion, un « présidentiable » à l’aune des élections de 2017. Pour avoir un président qui fasse sien la maxime selon laquelle un esprit sain ne puisse s’exprimer que dans un corps sain, il faut s’interroger sur l’âge du maire de Bordeaux. Or c’est passé 70 ans que l’état de santé des deux ex-présidents de la République sus-mentionnés s’était fortement dégradé, au point de perturber sérieusement leur exercice du pouvoir.

Dans une période politique où les dérives du culte de l’image contraignent les candidats à la présidentielle à s’astreindre à des régimes ou à suer en jogging, l’idée d’un futur président qui n’aurait pas moins de 72 ans au moment de son élection après le marathon que représente une campagne présidentielle inquiète forcément. Une situation assez paradoxale qui voudrait que nos hommes politiques cumulent les qualités d’expérience et de santé physique irréprochable.

L’énergie que certains déploient pour masquer le moindre signe d’une santé vacillante est désormais vaine. Si les présidents Pompidou et Mitterrand parvenaient à tenir secrets leur bulletins de santé, l’ère de la politique-spectacle et des dictaphones sous le bureau contraint à une plus grande transparence, dont Juppé fait les frais.

De manière générale, il s’agirait de savoir s’il est raisonnable que les postes à très hautes responsabilités de l’Etat soient convoités par des hommes qui ont dépassé l’âge légal de la retraite depuis une bonne dizaine d’années.

*Photo :  POUZET/SIPA .00669071_000012.

Ukraine : l’Allemagne prend l’affaire en main

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Il y a le feu à la steppe : à moins de deux semaines de l’élection présidentielle fixée au 25 mai en Ukraine, l’affrontement entre le pouvoir en place à Kiev (dit pro-européen) et les séparatistes pro-russes de l’est du pays ne s’apaise pas, bien au contraire. Bravant toutes les mises en garde formulées à Bruxelles comme à Washington, les séparatistes ont organisé leur référendum instituant leur « République populaire de Donetsk», dont la vocation est de solliciter son rattachement à la fédération de Russie. On peut gloser à l’infini sur la validité de ce scrutin, dont les résultats proclamés sont sans doute le produit d’une manipulation bureaucratique, mais il est indéniable qu’il a conféré une certaine légitimité aux dirigeants de la sécession, ne serait-ce que parce que les partisans de l’indépendance ne se sont pas mobilisés, dans ces régions, pour lui faire échec.

Contrairement à ce qu’il s’était passé en Crimée, Poutine n’a pas poussé publiquement les feux, laissant ses partisans sur le terrain mener leur combat, sans franchir la ligne rouge qui aurait été le soutien militaire direct aux sécessionnistes. Le maître du Kremlin a même fait reculer de quelques kilomètres les troupes russes massées à la frontière préférant, dans la phase actuelle, mener une offensive diplomatique destinée à semer la confusion chez l’adversaire. Cet objectif est en passe d’être atteint : au mois de février, alors que les téléspectateurs occidentaux étaient fascinés par les images de révolte populaire sur la place Maïdan de Kiev, l’Union européenne avait réussi à former une « dream team », composée de l’Allemagne, la France et la Pologne, le « triangle de Weimar », pour piloter une transition politique en Ukraine favorable aux opposants à l’influence russe. Prise de court, la Russie signait à Genève un accord demandant aux parties ukrainiennes de mettre fin à leurs affrontements et de s’engager dans un « dialogue national » pour donner aux régions une très large autonomie. Cet accord n’eut pas le moindre début de commencement de mise en application, et dès le lendemain de sa signature, on se lançait mutuellement des accusations de violation de ses clauses, allègrement perpétrées de part et d’autre.

Le « triangle de Weimar »  repasse alors la patate chaude à Bruxelles, pendant que Paris, Berlin et Washington se concentrent sur la défense de leurs intérêts nationaux dans cette pénible affaire. Les Polonais, les plus offensifs dans le soutien au pouvoir de Kiev sont mis sur la touche, Washington parle haut mais se contente de mettre quelques « conseillers » à la disposition des forces armées ukrainiennes pour contrer les milices pro-russes, et Paris veille à préserver la menée à bonne fin de son contrat de fourniture de navires de guerre «  Mistral » à Moscou, à la grande fureur de Barack Obama. La ligne européenne consiste alors à persuader le gouvernement de Kiev de faire preuve de souplesse à l’égard des dissidents de Donetsk et Lougansk, en échange de subsides destinés à éviter le dépôt de bilan financier d’un pays exsangue. Chargé de porter le message, Herman van Rompuy se rend à Kiev le 12 mai pour calmer les ardeurs du Premier ministre Arseni Iatseniouk en signant avec lui quelques accords mineurs. Mais l’essentiel ne se passe plus à Bruxelles, car l’Allemagne veut prendre directement en main la gestion de la crise : c’est elle qui a le plus à redouter d’une déstabilisation de la région, pouvant mener en Ukraine à une guerre civile à la yougoslave. Il n’est pas question, pour Mme Merkel et ses amis, de mettre en péril la relation germano-russe si profitable à l’économie allemande et à sa sécurité énergétique.

Berlin fait donc en sorte que l’UE se mette en retrait de son rôle de médiateur entre les parties, pour lui substituer l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), qui présente l’avantage d’inclure la Russie et d’autres pays dans l’orbite de Moscou parmi ses membres, une organisation eurasiatique avant la lettre… C’est donc l’OSCE qui est chargée d’organiser la table ronde des forces politiques ukrainiennes, mise en place avec l’intervention active de Frank Walter Steinmeier, le ministre allemand des affaires étrangères.

Ce dernier a quasiment établi la liste des participants à cette table ronde, et imposé comme « modérateur » un ancien diplomate allemand de haut rang, Wolfgang Ischinger, qui entretient depuis longtemps des relations cordiales avec le monde politique russe. Les choses sérieuses peuvent commencer.

*Photo :  Guido Bergmann/AP/SIPA. AP21536774_000002.

Jane Campion, le festival de Cannes et le test de Bechdel

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Le test de Bechdel  (du nom d’une dessinatrice de BD, Alison Bechdel, qui en a fait son label) m’a ouvert les yeux sur ce que sera le cinéma de demain soumis à cette épreuve dont le but est de mesurer la représentativité des femmes dans les films… suivront les  » minorités visibles « . Pour réussir le test, il faut d’abord que le nom de deux personnages féminins soit clairement identifié, ensuite qu’elles se parlent au cours du film et, enfin, qu’elles ne s’intéressent pas seulement aux hommes. Une fois ces conditions remplies, les films obtiendront le label Bechdel, déjà adopté dans plusieurs salles de cinéma en Suède.

Évidemment, avec cet  » indice d’égalité « , on oubliera qu’il fut un temps lointain et honteux où des westerns racistes et des films noirs misogynes envahissaient les écrans et où même dans dans des films destinés à un public féminin (désignés comme des  » chick flicks « ) les héroïnes passaient plus de temps à évoquer leurs déboires amoureux qu’à songer à leur carrière. On se demandera  comment les femmes ont pu accepter le spectacle de leur asservissement avec une telle ingénuité… et parfois même en rire.

Le test de Bechdel est dans l’air du temps… nous nous garderons d’émettre la moindre réserve quant à la morale exemplaire qu’il nous incitera à mettre en œuvre. Et nous battrons pour notre coulpe pour avoir plébiscité La Dame de Shanghaï d’Orson Welles ou Le Fanfaron de Dino Risi, voire Ma femme est un violon de Campanella. Non, notre femme n’est pas un violon et les garces hollywoodiennes n’ont jamais existé que dans notre imagination pervertie par des metteurs en scène dépourvus de tout respect (j’insiste sur le mot  » respect  » , le mot le plus usité et le plus hypocrite qui soit ) pour le deuxième sexe.

L’offensive Bechdel débutera cette année au Festival de Cannes avec Jane Campion, présidente du jury et cinéaste néo-zélandaise dont les films répondent tous aux critères imposés par le test de Bechdel. Elisabeth Lévy disait qu’elle ne supporterait pas de vivre dans un monde où les hommes ne seraient pas des obsédés sexuels. Et moi je me rabattrai sur des pornos japonais, toute honte bue. Peut-être en viendrai-je même à regretter le maccarthysme….