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A.D.G., le mouton noir

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adg serie noire

À chacun sa madeleine, son petit viatique personnel pour retrouver le temps perdu. Pour moi, ce sont, entre autres, ces trois lettres qui ne ressemblent à rien : A. D. G., imprimées en jaune d’or sur les vieilles couvertures de la Série noire. Il me suffit de les apercevoir, de les entendre ou d’y songer pour revoir un bout de rivière où l’on est venu pêcher le gardon dans le soleil du matin et sentir l’odeur de la menthe écrasée, avec dans un coin une fillette de montlouis retenue par une ficelle qui rafraîchit sous l’eau verte. Ou bien un été où je m’ennuie en famille près de Pontivy, la seule ville bretonne qui soit loin de la mer, jusqu’à ce que je découvre miraculeusement trois de ces petits volumes à la devanture poussiéreuse d’un bar-tabac.

Entre camarades royalistes, dans ces temps lointains qui remontent au premier septennat de Mitterrand, on échangeait avec gourmandise anecdotes et rumeurs sur notre écrivain culte. On racontait que ses parents, M. et Mme Fournier, lui avaient fait la très mauvaise blague de le prénommer Alain, ce qui lui donnait le même nom que l’auteur du Grand Meaulnes, d’où l’impérieuse nécessité, pour échapper au ridicule, de se dégotter un pseudo passable. Ce sera finalement A.D.G., les initiales d’Alain Dreux Gallou, du nom, précisaient les mieux informés, de ses grands-pères, des figures dont nous autres, fanatiques du succulent Pour venger pépère, connaissions l’importance dans son œuvre. Entre deux toasts portés à l’auteur de La Divine surprise et de Cradoque’s Band, on pointait en rigolant les innombrables clins d’œil et « privatejoques » dont cet ancien militant d’Action Française truffait ses livres, on s’enchantait de sa fidélité à la cause, laquelle ne l’empêchait pas d’avoir de jolis succès de librairie, d’être encensé par Bernard Pivot et, même, adapté pour le cinéma par Georges Lautner.[access capability= »lire_inedits »]
On chuchotait aussi qu’A.D.G., sans renier l’époque pas si lointaine où il se « mettait de sacrées peignées (…) avec les cocos de Saint-Pierre-des-Corps », était devenu copain comme cochon, au nom du roman noir et du vin blanc, avec des rouges aussi flamboyants que Frédéric Fajardie et Jean-Patrick Manchette. On affirmait qu’il possédait chez lui l’intégrale de la Série noire, et qu’au fond la littérature était le meilleur moyen d’enterrer la hache de guerre, à condition qu’elle soit bonne et que les intéressés aient le cœur pur. En somme, nous qui nous pensions dessalés, étions naïfs comme on doit l’être à cet âge et comme les romans d’A.D.G nous y inclinaient, où les salauds, qui en sont vraiment, n’ont que ce qu’ils méritent, où les héros boivent et cognent sec, et où la violence se met sans rechigner au service de la raison.

Ce que nous ignorions alors, c’est que « le poète du polar », dégoûté par l’air du temps, avait déjà mis la clé, et le stylo, sous la porte, et que, loin de ses terres berrichonnes, il s’était exilé en Nouvelle-Calédonie, où il resterait dix ans. Qu’il aurait tant de mal à sortir du silence, jusqu’au succès de Kangouroad Movie, un an avant sa mort, le jour de la Toussaint 2004. Nous ne savions pas qu’en 1995, les éditeurs de la Série noire ostraciseraient A.D.G., qui serait la seule de leurs « premières gâchettes » à ne pas être rééditée pour le cinquantenaire de la collection. En somme, nous ignorions encore que la vie n’est pas aussi fraîche, joyeuse, héroïque et gourmande qu’un roman de ce petit-fils de Rabelais.

Et qu’un jour ces trois lettres seraient pour nous un autre nom de la nostalgie.[/access]

La divine surprise

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Pour venger pépère

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*Photo : IBO/SIPA. 00477557_000001.

Breaking news : Jérôme Leroy couronné!

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Notre collaborateur Jérôme Leroy, rédacteur en chef  culture  de Causeur, a aujourd’hui reçu le Prix des lecteurs/20 minutes décerné dans le  cadre du festival «  Quai du polar » qui se déroule à Lyon du 27 au 29 mars. Cette distinction couronne le dernier opus de Jérôme, L’Ange gardien, publié chez Gallimard dans la désormais septuagénaire Série noire. Un jury composé en majorité de lecteurs sélectionnés par les organisateurs du festival,  a jugé que L’Ange gardien méritait le titre de « meilleur polar francophone de l’année ».  Rien, même pas le fossé idéologique qui nous sépare, ne m’empêchera de clamer que ce couronnement littéraire d’un néo-bolchevik est plus que mérité !

L'Ange gardien

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Dominique A et Daran chantent une nouvelle Terre promise

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dominique daran californie

Avant, les chanteurs francophones nous transportaient par de belles mélodies sur les thèmes de la douce France, l’amour avventura, la route hippie, l’Amérique des rêves sunlightés et autres dernières séances de l’ancien monde : ça, c’était avant. Maintenant, les chantistes transportent avec eux de « belles valeurs », comme les candidats des émissions de télé-réalité en quête de plans de survie, comme le premier gouvernement socialiste venu. D’ailleurs, le survivalisme n’a jamais été aussi tendance qu’aujourd’hui. Et devant l’effondrement civilisationnel et générationnel annoncés en France (Cf. le clip « Toute une vie » des Enfoirés), une seule solution paraît porter en elle tous les espoirs de nos compatriotes encore dotés d’un cerveau et d’une once de clairvoyance élémentaire : la fuite vers le Canada, et plus précisément la province de Québec, même en rêve ! « Il y a des rêves qu’on ne refuse pas », chante Dominique A sur son nouvel album rayonnant, à propos du Canada. Cette chanson poétiquement politique, barque émotionnelle écrite au fil de la rivière de ses songes ou sur les bords du fleuve Saint-Laurent, nous donne – en mode « repeat » dans le lecteur – des envies répétées de Downtown Ottawa. Et de glissades vers ce paradis blanc, ce Monde perdu pour reprendre le titre du dernier disque de Daran, chanteur français – auteur du remarqué « Dormir dehors » dans les années 90 – parti s’exiler au Québec il y a quelques années. « La morosité européenne pousse beaucoup de jeunes Français vers le Québec », affirme le musicien exilé. Tu m’étonnes ! Rien qu’une série télé familiale québécoise comme Les Parent suffit à donner des envies d’expatriation, c’est dire…

Mais revenons à la musique : sur le Daran, pas grand-chose à dire du parti pris acoustique assez plombant sur la longueur, faute au format guitare-voix-cafard adopté sur les onze titres. Des réussites comme « Gens du voyage », « Des portes » et « Gentil » ne suffisent à sauver l’ensemble, un petit côté Francis Lalanne barbant l’écoute par endroits, quand un vent mauvais d’improbables incantations à la Cantat ne vient pas nous raser de frais. Reste l’album de Dominique A, pur joyau touché par la grâce – du « Cap Farvel » (morceau d’ouverture) à « Oklahoma 1932 » (titre de fermeture) – invitation aux voyages en solitaire d’un itinérant de la langue et des musiques en faïence fine, aux chatoiements classiques et pop. Certains esprits chagrins le qualifient déjà de « trop variétoche », la bonne blague. Certes, « Nouvelles vagues » a bien un arrière-goût de Calogero et « L’océan » sonne comme un Julio Iglesias en pleine possession des eaux dans un océan de femmes, mais il n’y a là que classe ultime. On pourrait aussi citer les Nits pour les mélodies mélancoliques et radieuses que peut évoquer ce recueil. Dominique A s’est délesté de la tension oblique qui traversait en gage de qualité indé ses précédents albums et la lumière d’Éléor fut. Puissent les radios bénir nos oreilles en diffusant un peu de ces douceurs oniriques et ce « Par le Canada » à l’éloquence si puissante, au souffle si fifties. À chaque vocifération radiophonique du Premier ministre, les ondes devraient passer automatiquement un Dominique A derrière, pour l’équilibre du ton de parole (et remonter l’audimat).

Daran, Le Monde perdu, Washi Washa

Dominique A, Éléor, Cinq 7/Wagram Music

*Photo : wikicommons.

36 heures de garde à vue!

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bruno cremer maigret

En livre, en illustré ou sur petit écran, aucun moyen d’échapper au phénomène Maigret ! Le commissaire a cerné votre personnalité forcément trouble. Il connaît vos faiblesses, cette nostalgie lancinante pour l’odeur du tabac froid, le goût ambigu de la tarte au riz et cette pluie adorée qui s’infiltre dans les interstices de l’âme. Les psychologues de comptoirs peuvent se rhabiller. Maigret a fait effraction dans votre moi, surmoi et quant-à-soi. Vous êtes à découvert, nu comme un verre.

La comédie humaine peut alors commencer. Coincé dans son bureau du 36, quai des orfèvres, la Seine en contrebas, vous allez passer un grand moment de télévision avec ce nouveau chapelet de DVD en 3 volumes. Koba Films a eu l’excellente idée de ressortir les premières enquêtes du commissaire dans la peau de Bruno Cremer. Soit, au total, 36 heures d’interrogatoires à la bière, de Citroën Traction Avant sur les pavés luisants et de ballets d’imperméables dans les rues de Prague (le lieu de tournage censé reproduire l’atmosphère du Paris d’après-guerre dans les premières saisons), le bonheur en somme ! Le volume 4 comportant les huit enquêtes suivantes sortira le 3 juin prochain juste avant l’été. A la télé, Maigret a connu plusieurs vies plus ou moins heureuses. Jean Richard a longtemps incarné le commissaire dans un registre dépouillé à la limite du végétal. Les épisodes tournés en extérieur dans les années 70 et 80 méritent cependant un visionnage attentif pour constater les transformations radicales de notre pays. Paris et sa banlieue étaient encore recouvertes d’un linceul sombre avant le grand toilettage touristico-économico-démago.

Ce décor d’une âpreté sensuelle réjouira les amateurs de vérités historiques. Mais, entre 1991 et 2005, un  acteur a donné corps au plus fin limier de la PJ : Bruno Cremer (1929-2010), irrésistible de tension, de précision, la brute suave, large d’épaules, un voile de tendresse traversant son regard, un miracle de télévision. On n’imagine plus Nestor Burma sans la dégaine swingante de Guy Marchand et Maigret sans la carrure de Cremer, ce roc impénétrable qui laisse pourtant filtrer quelques failles. Une telle rencontre entre un acteur et un personnage de fiction n’est pas sans risques. Cremer avouait dans son  autobiographie Un certain jeune homme parue chez de Fallois en 2000 que Maigret/Simenon l’avait poussé à l’introspection, notamment à se rappeler de ses années d’enfance.

Simenon a toujours eu l’art de dépouiller l’Homme de ces murs d’orgueil, le mensonge ne lui résiste pas. « C’est bien Maigret qui m’a permis de mettre en forme toutes ces impressions qui surgissaient de l’obscurité. Et plus je grandissais dans ma mémoire, plus je découvrais quelqu’un que j’avais oublié et qui me faisait peur pour lui. Comme une enquête sur moi-même… » écrivait-il. Cette coproduction européenne était remarquable par le choix des réalisateurs (Pinheiro, Goretta, Leroy, Van Effenterre, Tasma,  Kostenko, etc…), de la musique (Laurent Petitgirard), du décor jusqu’à la figuration, tout était parfait dans cette reconstitution des années 50. La distribution ringardiserait n’importe quel film oscarisé. Aurore Clément mutique et splendide cafetière dans Maigret et le corps sans tête, Roland Blanche garagiste à l’humeur vipérine dans Maigret et la nuit du carrefour, Michael Lonsdale terrifiant dentiste dans Maigret et la grande perche, Alexandra Vandernoot, montagne de désir refoulé dans Maigret chez les flamands, et tant d’autres (Bernadette Lafont, Jean Yanne, Claude Piéplu, Marie Dubois, Daniel Gélin, Michel Bouquet, Odette Laure, etc…). Rien que du beau monde en garde à vue.

Maigret – DVD – Bruno Crémer – Volume 1 , 2 et 3 – Koba Films –

À paraître : Volume 4 – 3 juin 2015.

Grève à Radio France: pas de public pour «Répliques»

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Trente ans ça se fête. Mais pas demain. En raison de la grève à Radio France, les festivités du trentième anniversaire de « Répliques », l’émission cultissime d’Alain Finkielkraut sur France Culture, sont reportées à une date ultérieure. L’enregistrement en public prévu demain au studio 104 de la Maison de la Radio est en effet annulé. Que les innombrables accros se rassurent, la « bar-mitsvah » (Elisabeth) ou la « surboum » (Basile) aura lieu très prochainement.

Le début de la fin de cette longue grève venant à peine de commencer, on apprend à l’instant que les deux émissions « collector » qui étaient programmées ne seront pas enregistrées ce samedi. À l’affiche de la première, Mona Ozouf et Patrice Gueniffey doivent dialoguer avec leur hôte sur « La Révolution, la République et la France ». Dans la deuxième, Régis Debray et Marc Fumaroli se demanderont si la « République des lettres » existe encore. En attendant une nouvelle date pour ces émissions et, espérons-le, pour des agapes au « 104 » tout neuf , ce samedi matin vous ne serez pas tiré du sommeil par la petite musique de Bach – ou de Glenn Gould comme vous voulez – qui annonce l’ouverture du salon de Maître Finkielkraut.

Départementales: Soumission à la sauce turque?

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Départementales liste turque

Certes, le FN  a gagné les départementales. Certes, des listes autonomistes régionales ont réalisé de très beaux scores. Mais, dans le Doubs,  j’ai pu observer un phénomène encore marginal, qui commence à faire couler de l’encre chez nos confrères : le succès d’estime de listes islamo-communautaires, à forte dominante turque. Qu’on se le tienne désormais pour dit : la Franche-Comté n’est pas seulement le pays de la cancoillotte et de David Desgouilles…

« La France plus forte avec sa diversité » annoncent les affiches qui tapissent les murs d’un quartier « chaud » de Besançon. À Planoise, Mehmet Yamakoglu, 26 ans, et Fatma Kahriman, 33,  portent haut les couleurs du Parti Egalité et justice (PEJ), un mouvement « laïque qui défend les valeurs familiales et traditionnelles des musulmans et des minorités ». Ce parti ouvertement ethno-confessionnel présente des candidats à 90% franco-turcs dans une dizaine de cantons de l’Est (Strasbourg, Montbéliard, Pontarlier, etc.) qui sont autant de foyers d’implantation de la communauté turque.

Dans le grand bazar islamo-nationaliste qui tient lieu de programme au PEJ, on trouve pêle-mêle : la légalisation du port du voile à l’école, l’instauration de l’Aïd-el-Kebir comme jour férié national, l’introduction de menus hallal dans les cantines, ou encore l’entrée de la Turquie et de la Bosnie dans l’Union Européenne. De quoi élargir le champ de compétences des conseillers départementaux !

Somme toute, leur lamento islamo-victimaire n’est jamais que l’écho des sermons d’Edwy Plenel, dont le pamphlet Pour les musulmans fut amplement loué par la presse turque francophone proche de l’AKP. Une sorte de Fraternité musulmane tirée du dernier Houellebecq, la polygamie en moins (désolé, messieurs), avec un dessein néo-ottoman que certains immigrés d’origine maghrébine pourraient voir d’un mauvais oeil.

Question stratégie électorale, ces égalitaires-épris-de-justice penchent plutôt pour Terra Nova, à une nuance près : l’alliance des minorités s’arrête là aux frontières de la morale islamique, sans aucune concession au mariage gay. Qui plus est, ces pieux militants rêvent de faire encadrer le Parlement par une commission religieuse ad hoc, histoire de vérifier la conformité des lois votées avec leur morale – et la nôtre, alors ?

Du coup, ils font dans l’affichage ciblé. Ainsi, à la mi-mars,  j’ai pu observer l’absence de toute affiche du PEJ dans la banlieue bucolique de Franois, qui forme l’autre partie du canton de Besançon-1. A croire que les petits blancs qui peuplent cet espace rurbain n’intéressent guère ces groupies du président Erdogan. D’ailleurs, je ne me console pas d’avoir raté leur grande conférence de presse bisontine, l’occasion rêvée de les titiller sur la politique d’Ankara face à l’Etat islamique, ou les éventuelles réparations financières que la Turquie pourrait reverser aux pays arabes que la Sublime porte avait jadis colonisés…

N’empêche, quels que soient mes sarcasmes, leurs résultats sonnants et trébuchants démontrent leur professionnalisme : avec des pointes à 6% dans un canton de Belfort – que des décennies de chevènementisme n’ont apparemment par immunisé contre le repli sur l’Oumma – et 4% à Colmar – de quoi effrayer plus d’un touriste japonais ! -, le PEJ ne plaisante pas et annonce fièrement mettre le cap sur les prochaines régionales.

pej islam turquie

Mais puisque le PEJ se dit ouvert à toute proposition, je lui en soumets une conforme à ses valeurs : pourquoi ne pas bannir la vieille tradition islamo-turco-phobe qui consiste à tremper son croissant dans le café le matin ?

*Photo : Albert Ziri.

Bonnet d’âne sur l’Opéra

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stephane lissner opera paris

Quand je déchirais mes coupons au Châtelet, il y a vingt ans, le patron nous la jouait nature. Il s’était retrouvé là un peu par culot, un peu par accident. Il avait deux boussoles : son instinct et Pierre Boulez. Pour le reste, tout patron qu’il était, l’opéra, la musique, c’était pas sa came. Avant de partir, il a même écrit un livre où il avouait que, si la musique avait changé sa vie, il n’y connaissait strictement rien.
Voici donc que, le 4 février, après trois décennies de règne sur le Châtelet, sur le Festival d’Aix et sur la Scala de Milan, la classe !, notre Stéphane Lissner dévoile sa première saison à l’Opéra de Paris. Pas bien révolutionnaire – ouf ! soupire l’abonné(e) – mais quand même : Moïse et Aaron, pâté biblique de Schönberg cuisiné par Romeo Castellucci ; un spectacle mi-Bartók, mi-Poulenc, secoué par Warlikowski ; des Maîtres chanteurs à exploser le budget costumes ; les débuts in loco de metteurs en scène impitoyables comme Claus Guth dans Rigoletto ou Calixto Bieito dans Lear, six ou sept divas pour la couleur. Plus une légion de chorégraphes, le Ballet nouvellement transmis à Benjamin Millepied restant – le premier qui conteste, je lui fracture le péroné – la meilleure usine à pointes de la planète.

Présentation de saison très applaudie. Paraît qu’en grec Stéphane veut dire « couronné ». Vive le roi !
Quand soudain, patatras. Vendredi 13 (février), à la fin d’un portrait où notre manager donnait une superbe leçon de management, la journaliste de BFM Business lui sort son petit blind test. Que des trucs fastoches, tous chantés par Maria Callas. Alors, Stéphane Lissner, qu’est-ce que c’est que ça ? Savez, moi, les classiques, il marmonne en baissant les yeux. Norma ? Raté : La Wally.[access capability= »lire_inedits »] Et ça ? C’était à l’affiche la saison dernière. Non ? On vous aide : Madame Butterfly. Le massacre continue cinq longues minutes, le pauvre sèche, s’enfonce, se met à dire n’importe quoi, qu’il s’en fout de Puccini, que Maria Callas n’a jamais joué Butterfly sur scène et cetera, et cetera. Humiliation totale en faux direct sur BFM et en boucle sur Youtube.
La raclée qu’ils ont dû se prendre au service de presse ! À Paris, confondre Norma et La Wally, même le superboss de l’Opéra national ça va pas le tuer. Mais à la Scala ! Encore plus humiliée que lui d’avoir eu pour capitaine un farceur qui ne distingue pas Bellini de Catalani. Internetto furioso.

Bon, eh ! les lyricos. On se calme. D’abord Stéphane Lissner a toujours dit que, s’il pataugeait en musique, il aimait « le théâtre plus que le réel ». Du théâtre, voilà ce qu’il promet. Ensuite, personne ne lui demande de chanter Norma ni de la reconnaître mais de nous la rendre en bon état. Faire rêver tous les soirs 5 000 péquins (Opéra Bastille + Palais Garnier + Auditorium = 5 000 places !) sur une enveloppe négociée par des ministres fesse-mathieux qui en savent encore moins que lui, et sans mettre en grève les 2 000 salariés de la boutique : voilà ce qu’on lui demande et qu’il sait faire comme personne.[/access]

Le masque qui vient de tomber à la télévision ne blesse personne. D’ailleurs ce n’est pas l’incompétence que ses financeurs détestent, c’est la compétence. Rien n’exaspère un élu comme la compétence, agression antidémocratique. La compétence ! On dirait un titre à Bourdieu. La compétence ou comment les gens qui ont appris des trucs escaladent leurs piles de bouquins pour opprimer le citoyen. La compétence ou l’ennemi du peuple. Le flair, la ruse, la maîtrise des réseaux, l’hameçon à mécènes, il n’en aura jamais assez, le directeur de l’Opéra de Paris. La compétence ? Pour quoi ? Pour qui ?

Low cost : mauvais esprit et hypothèses désagréables

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On ne va encore dire que je vois le mal partout dans le capitalisme et que le temps est au chagrin et à l’émotion. Mais laisser aux commandes d’un avion un maniaco-dépressif, ça n’aurait pas un léger rapport avec la philosophie du low cost? Je m’explique. Manifestement, le co-pilote n’était pas islamiste, tarnacien ou ancien de la Fraction armée rouge. C’était un salarié d’une compagnie low-cost, German Wings, une filiale de Lufthansa. On aura beau dire que c’est un hasard, mais c’est quand même chez German Wings que la catastrophe est arrivée et pas dans la maison mère, Lufthansa. Et les pires attentes que l’on connaît dans les aéroports, les vols annulés à la dernière minute, avec le pilote qui aide à faire le ménage entre deux rotations, ça n’arrive pas sur les vols réguliers. Ou rarement. Les avions qui embarquent avec le strict minimum de carburant pour gagner un peu de temps et d’argent non plus.

Andreas Lubitz était un type avec de graves problèmes psychologiques depuis 2009, un maniaco-dépressif  avec un chagrin d’amour. La preuve du pudding, c’est qu’il se mange,  disait Engels qui lui aussi était allemand mais ne prenait pas German Wings sinon nous n’aurions pas pu lire Les origines de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Quand on voit à quoi est réduite la médecine du travail un peu partout en Europe comme tout ce qui est de l’ordre du « social », là aussi, c’est du low cost tout comme ce qu’est devenu le management qui est avant tout désormais une technique pour optimiser les profits en pressant les salariés, on peut au  émettre l’hypothèse, mais ce n’est qu’une hypothèse « à ce stade de l’enquête » que Andreas Lubitz, s’est  peut-être entendu dire des trucs du genre, « Eh mec, ta dépression, tu t’asseois dessus. Et tu vas bosser ou tu caltes, ok? » ou « Le dingo, mets le sur German Wings sinon il pourrait nous foutre la honte sur les vols réguliers. Et puis il y a un vieux expérimenté avec lui, ça ira. »

Sauf que ce n’est pas France Télécom, un avion à 11 000 mètres d’altitude avec 150 passagers. Ou un ingénieur du technocentre de Guyancourt. Quand un gars se suicide, ça se voit tout de suite beaucoup plus.

Olympe, reviens, elles sont devenues folles!

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collectif droits humain feminisme

Un « collectif »… (J’adore ce mot-là : collectif ! On sait déjà, rien qu’à l’entendre, que les individus qui le composent sont d’une nullité sidérante, mais qu’ils croient dur comme fer que l’addition de plusieurs zéros finit par faire quelque chose…)
Un collectif « créé par des actrices et acteurs de la société civile »…
(Dites-moi, c’est quoi, le contraire de la société civile ? Serait-ce cette société incivile qu’on appelle le milieu politique ? L’armée ? La religion ? Le sabre et le goupillon ? Quoi ? Quoi, dit la grenouille)…

Je ne sais pas ce que j’ai, mais il faut que je m’arrache…

Un collectif, donc, a lancé la campagne « Droits humains pour tou-te-s ».
C’est écrit comme ça, « tou-te-s. C’est un peu comme le titre-vedette de Murakami, 1Q84 : on ne sait pas trop comment le prononcer. Un cul huit quatre ? Mille culs quatre-vingt-quatre ? Un QI de 84 ? Mais tou-te-s ? Le « s » est en facteur commun de toutes et tous. C’est comme le P de UMPS. « Tou-te-s » est censé rassembler (dans le collectif, sans doute, ou dans les mille culs) aussi bien les tous que les toutes, et tout ce qui se trouve entre les deux. Ah, mais c’est con, je veux dire, c’est qu’on respecte la théorie du genre, dans ce collectif, d’ailleurs, il est signé par le fondateur de la « journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie », on vit une époque formidable, on apprend des mots nouveaux tous les jours…

Donc la campagne (« Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir… Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir », dit très bien Céline dans le Voyage au bout de la nuit) « vise à obtenir l’abandon par les institutions de la République française de l’expression « droits de l’Homme » pour la remplacer par celle de « droits humains ». Droits humains pour tou-te-s ! Imprononçable ! J’y renonce !
Qu’ajoutent-elles, mes louloutes ? Que « le choix de l’expression « droits de l’Homme » a d’emblée signifié l’infériorité et l’exclusion du genre féminin : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ne s’appliquait pas aux femmes. Léguée par une tradition de discrimination machiste qu’il convient de combattre plutôt que de perpétuer, cette expression continue d’invisibiliser les femmes, leurs intérêts et leurs luttes. »
« Invisibiliser » ! Un genre de création verbale en six syllabes, rien que ça, qui vous rend fier d’être français ! Le héros de H.G. Wells a été invisibilisé par son expérience ! Et maintenant, la femme invisible ! Good gracious ! Quand je pense à tous ceux qui se détronchent pour suivre du regard mille fois par jour l’une ou l’autre de ces invisibles qui passent en dessinant le signe de l’infini avec leurs fesses…
Veulent les « droits humains » ! Savent pas que l’homme dont il s’agit dans la déclaration des Droits, c’est homo, l’être humain justement. Homo, pourtant, ça devrait leur plaire, à tou-te-s ! Mais non ! Z’ont anticipé la réforme du collège à Najat : le latin et le grec passés par les écoutilles, vulgaires annexes au cours de français, vagues regards sur une civilisation mortelle — les Grecs, hein, toutes des fiottes, c’est bien connu, des gens qu’on appelle les Hellènes — pff, la belle Hélène, qu’il rigolait, Offenbach !
C’est pas neuf, figurez-vous. Olympe de Gouges avait écrit les Droits de la femme et de la citoyenne, en 1791.

Elle y remplace « homme » par « homme et femme » : encore une qui confondait vir et homo. On l’a guillotinée deux ans plus tard, pour lui apprendre la syntaxe révolutionnaire, c’est pour le coup qu’elle en a perdu son latin.

Et c’est justement un homo, Pierre-Gaspard Chaumette, qui a salué l’exécution de cette virago, « la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges » — « tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois ». Crac ! Lui aussi y est passé, six mois plus tard, en avril 1794. Les Droits de l’homme ne font pas de cadeaux.

Franchement, n’ont rien de mieux à faire que de se battre sur les mots ? Trouvent que les droits de l’homme, si respectés comme chacun sait, tiennent à un substantif qui pourrait être un adjectif ? Feraient mieux de demander l’application des Droits au Moyen-Orient — les islamistes de Daesh ne font pas le détail et les décapitent tou-te-s, les chéri-e-s. Hommes et femmes, ran ! L’égalité par le sabre ! Quant aux homos, je vous dis pas. Le pal, ça commence bien et ça finit mal.
Ou bien pourraient (non, non, c’est pas un tic soudain, de ne plus mettre de sujet, juste de la prudence : je n’voudrais pas passer pour un macho insupportable en disant « ils », ni pour un soumis pitoyable en écrivant « elles ») se soucier du sort de leurs congénères (et je ne ferai pas de jeux sur ce mollah !) affublées d’un voile / burqa / tchador, rayer les mentions inutiles, dans les couloirs des facs et des hôpitaux. On ne peut pas revendiquer l’égalité avec les matous et accepter, au nom de la liberté de dire des bêtises et d’en faire, que des femmes soient mises en état de minorité visible par leurs grands frères ou leurs maris en 2015. Faut être logique.

Cette histoire de droits « humains » (good gracious, l’égalité tient donc à une modification grammaticale ? Sommes-nous bêtes de ne pas y avoir pensé avant ! Ç’aurait résolu les écarts de salaires entre hommes et femmes, 20 à 25% en moyenne hors Fonction Publique— une paille) me rappelle un roman policier écrit vers la fin des années 1970 par Mireille Cardot et Larie-Lise Berheim, intitulé Mersonne ne m’aime, où les deux auteurs (on ne disait pas encore « auteure » à l’époque, on se contentait de se battre pour le féminisme au jour le jour, on n’en revendiquait pas les oripeaux syntaxiques, les gadgets morphologiques) remplacent systématiquement la syllabe « per », car il y gît le Père, voire la paire, par la syllabe « mer » — sauf que la Mère, faut s’la faire. Une parodie drolatique. Elles aimaient rire, à l’époque, les féministes — j’avais travaillé au sein du MLAC (bon sang, qui se souvient du MLAC, le Mouvement pour la Liberé de l’Avortement et de la Contraception ? On s’fait vieux) avec certaines d’entre elles qui étaient des gaies luronnes de premier choix. Leurs descendantes n’ont aucun humour, et ça, tu vois, c’est un crime capital. Lèse-majesté humaine. La situation est grave, presque désespérée, et vous faites la gueule ? Quand tu n’es pas gai, ris donc ! Ris donc, Paillasse !

La liste des signataires de la pétition (le fameux collectif) est instructive : y sont rassemblées toutes les pétasses sans humour, les associations socialisantes (on dirait un exercice de diction, hein…), celles qui se revendiquent de sainte Simone et de la Bienheureuse Taubira, les « Désobéissant-e-s (sic !) et les Effronté-e-s et les Elu-e-s Contre les Violences faites aux femmes (re-sic, c’est un tic commun à tou-te-s !), toutes les associations siphonneuses de subventions, les adoratrices des lois sociétales du PS — et, forcément, un mystérieux collectif dans le collectif qui s’appelle « Olympe de Gouges aujourd’hui ». Sans compter les « personnalités signataires », des cinéastes inconnus, des auteurs à réclamer, des journalistes plus free que lance, et quelques-unes des universitaires qui signaient aussi contre l’interdiction du voile à l’université. Que du beau linge. On serait en 1793-1794, on aurait la liste toute faite des prochain-e-s candidat-e-s pour l’abbaye de Monte-à-regret, la bascule à Charlot — la Veuve. Y a des jours comme ça où la connerie étalée au grand jour me rendrait presque sanguinaire.

Ça me va très bien, moi, les Droits de l’homme et du citoyen. J’aimerais juste qu’il y ait plus d’hommes — je suis comme Diogène, je cherche —, et plus de citoyens, au lieu d’avoir une France en puzzle éclaté de communautés communautaristes. Oui, plus d’hommes, moins de salopards à figure humaine, de dégénérés du monothéisme, d’exploiteurs des deux sexes, de gogos, de gagas et de féministes-qui-n’ont-que-ça-à-foutre, les pauvres. J’aimerais, j’aimerais — dans dix mille ans.

Catastrophe de l’A320 : la chute du monde moderne

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avion airbus dostoievski

« Le monde moderne avilit, écrivait Charles Péguy. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au monde, parce que c’est quelque chose qui a en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une incapacité particulière d’être avili : il avilit la mort. » Il est bien des moyens, aujourd’hui, d’avilir la mort. De mépriser, de rendre indigne ou de se moquer de la mort des hommes. Des personnes. Certains enterrements s’y prennent très bien. Certaines cérémonies funèbres. Elles savent très bien réduire la mort à rien. Il y a peu, on enterrait une jeune fille. Nous connaissions ses parents. Église catholique, prêche. Tout semble dans l’ordre. Et le prêtre soudain : « Dieu est notre GPS. » Il voulait trouver des mots à lui, le prêtre, des mots qui ne le disqualifieraient pas parmi les vivants, ses contemporains, des mots par lesquels il souhaitait s’inscrire dans son époque. Il voulait dire la souffrance et l’espérance en des termes que tous pourraient comprendre. Que tous pourraient admettre. Des mots qui fassent modernes. Des mots modernes. Il cherchait un chemin jusqu’aux cœurs. Mais cherchant les cœurs, il ne trouva que le ridicule. Et la honte. Et il fallait sortir de l’église avec cette honte. La sienne, la nôtre.

Et toutes ces cérémonies indignes. Madame G. est morte, me dit un jour ma mère. Elle va me chercher le petit fascicule qu’on avait distribué à l’église, pendant l’enterrement de notre amie. J’y jette un œil. Je sais déjà ce que je vais y trouver. Ou plutôt, je sais déjà ce que je n’y trouverai pas. Je vois qu’on a lu un poème d’untel. Qu’on a chanté, pas même chanté, passé le disque d’une chanson d’untel. Je n’y vois aucun texte biblique. Dans une église catholique donc : une cérémonie d’enterrement sans aucun texte biblique. Je veux bien qu’on ne soit pas chrétien. Cela ne se commande pas. Mais alors autant le dire. Autant le faire savoir. Autant ne pas jouer la comédie d’un christianisme déritualisé. Une comédie jouée avec l’aval, jouée avec la complicité des prêtres. Une comédie sentimentale et vile.

Mais tant de comédies viles se jouent en ce moment même. Un avion vient de s’écraser dans les Alpes françaises. Un Airbus A320. 150 hommes, femmes ou enfants viennent de mourir. Alors, on court sur place, on se dépêche d’aller sur place pour leur rendre hommage. Certains oui, sont sur place pour rendre un hommage à ces morts. Il y a les familles. Il faut penser aux familles. Penser qu’on pourrait être l’une de ces familles. Mais il y a aussi, il y a surtout, l’armée, et les curieux et les journalistes. Des dizaines, des centaines de caméras de journalistes qui nous offrent des images du drame. On voit. On voit qu’il n’y a rien à voir. Des dizaines de caméras destinées à s’interposer entre ce que nous pourrions imaginer et notre regard. Ce que nous montrent les caméras, c’est ce qu’il faudra voir. Interdiction nous est faite de voir par nous-mêmes, c’est-à-dire, finalement, de ne rien voir. De garder en notre for intérieur l’image d’un drame à notre façon. Qui serait bien plus modeste. Bien moins spectaculaire. Bien plus compatissante, peut-être. Plus empathique, que sais-je. On nous somme de voir. Il faut regarder. On dit beaucoup – on se plaint beaucoup ces temps-ci – de toutes ces caméras qui en permanence sont braquées sur nous. On nous dit moins que ces caméras font de nos yeux des caméras permanentes, que nous braquons désormais de façon quasi permanente sur les autres. C’est notre œil même qui est en passe de devenir une caméra pérenne. On appelle cela le progrès, dirait Péguy. J’appelle cela, avec lui, un avilissement. Car il faut penser aux familles. Et même sans penser aux familles, appelons cela un avilissement. Ces images en boucle que tous nous allons regarder de ces débris jetés partout dans la montagne. Il est presque impossible de résister. Mais cela, je dirais que c’est presque le moins grave. Cela, c’est le voyeurisme habituel, inévitable. Celui qui fait s’arrêter le plus policé des bourgeois au bord des autoroutes, lorsqu’il y a un accident de la circulation. Le plus grave, ce sont les mots. On avilit par les mots, à longueur d’articles, de conversations de bistrot, de bavardages. On parle de corps en morceaux. De morceaux de corps. De débris. On assimile le corps humain, c’est-à-dire l’être humain, c’est encore la personne, à des machines. À des débris de machine. Il faut se mettre à la place des familles, des proches, des amis. Imaginez, puisque vous tenez tant à imaginer, c’est-à-dire à voir, que ce que ces caméras vous montrent, ce que ces caméras réussissent enfin à capter, à force de chercher dans le paysage, ce soit votre fils ou votre fille. Et vous les reconnaîtriez. Vous reconnaîtriez quelque chose d’eux. Quelque chose qui leur appartienne en propre. Imaginez ensuite que votre fils ou votre fille soit mort dans l’accident et que des articles parlent de morceaux de corps, de débris. Imaginez donc enfin que votre fille ou votre fils, dans ce monde moderne, ne vaille pas plus, au yeux du monde, qu’une machine, un avion. Que les mêmes mots servent à désigner l’un et l’autre – votre fils et un avion. Avilissement. Et tentation.

J’écris tentation en songeant à un chapitre des Frères Karamazov, de Dostoïevski. Souvenez-vous. Aliocha apprend la mort de son bien-aimé starets, le père Zosime. Cette mort prend Aliocha de court. Il se trouve en fâcheuse situation. En situation de doute à propos de sa vocation. Alors il est comme les autres, comme toute la communauté autour du starets : il veut voir. Il veut se rendre en urgence auprès de celui qu’on disait, de son vivant, être un saint. Un saint, alors on attend un miracle. Mais le miracle est une tentation, voilà ce que sait, ce que dit Dostoïevski dans ce chapitre génial. Celui qui veut voir, ne verra pas. Ou plutôt, il verra ce qu’il voudra voir. Car l’empressement à trouver un miracle est déjà signe que le regard s’est perverti, qu’on est entré en tentation. Et la tentation nous fait voir le contraire de ce qu’on croyait chercher. Au lieu d’un miracle, la mort dans ce qu’elle peut avoir de sordide. Et ce caractère sordide, cette tentation, c’est un moine jaloux qui l’annonce à tous, le père Guérassime : au lieu d’embaumer, Zosime pue. Il pue et pourtant son corps n’a pas eu le temps de pourrir…

Nous sommes tous aujourd’hui, grâce au monde moderne, des Aliocha et des Guérassime. Nous voyons et parlons à tort et à travers, pour avilir. La tentation nous précède, partout. Car les images nous précèdent partout, elles sont la métaphore de notre œil avili. Et les mots avilis nous suivent partout. Ces mots qui évoquent ce que nous pouvons avoir de plus cher, notre mort, nos morts, tels des débris.

*Photo : Alberto Estevez/EFE/SIPA. 00708858_000008.

A.D.G., le mouton noir

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adg serie noire

adg serie noire

À chacun sa madeleine, son petit viatique personnel pour retrouver le temps perdu. Pour moi, ce sont, entre autres, ces trois lettres qui ne ressemblent à rien : A. D. G., imprimées en jaune d’or sur les vieilles couvertures de la Série noire. Il me suffit de les apercevoir, de les entendre ou d’y songer pour revoir un bout de rivière où l’on est venu pêcher le gardon dans le soleil du matin et sentir l’odeur de la menthe écrasée, avec dans un coin une fillette de montlouis retenue par une ficelle qui rafraîchit sous l’eau verte. Ou bien un été où je m’ennuie en famille près de Pontivy, la seule ville bretonne qui soit loin de la mer, jusqu’à ce que je découvre miraculeusement trois de ces petits volumes à la devanture poussiéreuse d’un bar-tabac.

Entre camarades royalistes, dans ces temps lointains qui remontent au premier septennat de Mitterrand, on échangeait avec gourmandise anecdotes et rumeurs sur notre écrivain culte. On racontait que ses parents, M. et Mme Fournier, lui avaient fait la très mauvaise blague de le prénommer Alain, ce qui lui donnait le même nom que l’auteur du Grand Meaulnes, d’où l’impérieuse nécessité, pour échapper au ridicule, de se dégotter un pseudo passable. Ce sera finalement A.D.G., les initiales d’Alain Dreux Gallou, du nom, précisaient les mieux informés, de ses grands-pères, des figures dont nous autres, fanatiques du succulent Pour venger pépère, connaissions l’importance dans son œuvre. Entre deux toasts portés à l’auteur de La Divine surprise et de Cradoque’s Band, on pointait en rigolant les innombrables clins d’œil et « privatejoques » dont cet ancien militant d’Action Française truffait ses livres, on s’enchantait de sa fidélité à la cause, laquelle ne l’empêchait pas d’avoir de jolis succès de librairie, d’être encensé par Bernard Pivot et, même, adapté pour le cinéma par Georges Lautner.[access capability= »lire_inedits »]
On chuchotait aussi qu’A.D.G., sans renier l’époque pas si lointaine où il se « mettait de sacrées peignées (…) avec les cocos de Saint-Pierre-des-Corps », était devenu copain comme cochon, au nom du roman noir et du vin blanc, avec des rouges aussi flamboyants que Frédéric Fajardie et Jean-Patrick Manchette. On affirmait qu’il possédait chez lui l’intégrale de la Série noire, et qu’au fond la littérature était le meilleur moyen d’enterrer la hache de guerre, à condition qu’elle soit bonne et que les intéressés aient le cœur pur. En somme, nous qui nous pensions dessalés, étions naïfs comme on doit l’être à cet âge et comme les romans d’A.D.G nous y inclinaient, où les salauds, qui en sont vraiment, n’ont que ce qu’ils méritent, où les héros boivent et cognent sec, et où la violence se met sans rechigner au service de la raison.

Ce que nous ignorions alors, c’est que « le poète du polar », dégoûté par l’air du temps, avait déjà mis la clé, et le stylo, sous la porte, et que, loin de ses terres berrichonnes, il s’était exilé en Nouvelle-Calédonie, où il resterait dix ans. Qu’il aurait tant de mal à sortir du silence, jusqu’au succès de Kangouroad Movie, un an avant sa mort, le jour de la Toussaint 2004. Nous ne savions pas qu’en 1995, les éditeurs de la Série noire ostraciseraient A.D.G., qui serait la seule de leurs « premières gâchettes » à ne pas être rééditée pour le cinquantenaire de la collection. En somme, nous ignorions encore que la vie n’est pas aussi fraîche, joyeuse, héroïque et gourmande qu’un roman de ce petit-fils de Rabelais.

Et qu’un jour ces trois lettres seraient pour nous un autre nom de la nostalgie.[/access]

La divine surprise

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Pour venger pépère

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*Photo : IBO/SIPA. 00477557_000001.

Breaking news : Jérôme Leroy couronné!

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Notre collaborateur Jérôme Leroy, rédacteur en chef  culture  de Causeur, a aujourd’hui reçu le Prix des lecteurs/20 minutes décerné dans le  cadre du festival «  Quai du polar » qui se déroule à Lyon du 27 au 29 mars. Cette distinction couronne le dernier opus de Jérôme, L’Ange gardien, publié chez Gallimard dans la désormais septuagénaire Série noire. Un jury composé en majorité de lecteurs sélectionnés par les organisateurs du festival,  a jugé que L’Ange gardien méritait le titre de « meilleur polar francophone de l’année ».  Rien, même pas le fossé idéologique qui nous sépare, ne m’empêchera de clamer que ce couronnement littéraire d’un néo-bolchevik est plus que mérité !

L'Ange gardien

Prix: 3,53 €

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Dominique A et Daran chantent une nouvelle Terre promise

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dominique daran californie

dominique daran californie

Avant, les chanteurs francophones nous transportaient par de belles mélodies sur les thèmes de la douce France, l’amour avventura, la route hippie, l’Amérique des rêves sunlightés et autres dernières séances de l’ancien monde : ça, c’était avant. Maintenant, les chantistes transportent avec eux de « belles valeurs », comme les candidats des émissions de télé-réalité en quête de plans de survie, comme le premier gouvernement socialiste venu. D’ailleurs, le survivalisme n’a jamais été aussi tendance qu’aujourd’hui. Et devant l’effondrement civilisationnel et générationnel annoncés en France (Cf. le clip « Toute une vie » des Enfoirés), une seule solution paraît porter en elle tous les espoirs de nos compatriotes encore dotés d’un cerveau et d’une once de clairvoyance élémentaire : la fuite vers le Canada, et plus précisément la province de Québec, même en rêve ! « Il y a des rêves qu’on ne refuse pas », chante Dominique A sur son nouvel album rayonnant, à propos du Canada. Cette chanson poétiquement politique, barque émotionnelle écrite au fil de la rivière de ses songes ou sur les bords du fleuve Saint-Laurent, nous donne – en mode « repeat » dans le lecteur – des envies répétées de Downtown Ottawa. Et de glissades vers ce paradis blanc, ce Monde perdu pour reprendre le titre du dernier disque de Daran, chanteur français – auteur du remarqué « Dormir dehors » dans les années 90 – parti s’exiler au Québec il y a quelques années. « La morosité européenne pousse beaucoup de jeunes Français vers le Québec », affirme le musicien exilé. Tu m’étonnes ! Rien qu’une série télé familiale québécoise comme Les Parent suffit à donner des envies d’expatriation, c’est dire…

Mais revenons à la musique : sur le Daran, pas grand-chose à dire du parti pris acoustique assez plombant sur la longueur, faute au format guitare-voix-cafard adopté sur les onze titres. Des réussites comme « Gens du voyage », « Des portes » et « Gentil » ne suffisent à sauver l’ensemble, un petit côté Francis Lalanne barbant l’écoute par endroits, quand un vent mauvais d’improbables incantations à la Cantat ne vient pas nous raser de frais. Reste l’album de Dominique A, pur joyau touché par la grâce – du « Cap Farvel » (morceau d’ouverture) à « Oklahoma 1932 » (titre de fermeture) – invitation aux voyages en solitaire d’un itinérant de la langue et des musiques en faïence fine, aux chatoiements classiques et pop. Certains esprits chagrins le qualifient déjà de « trop variétoche », la bonne blague. Certes, « Nouvelles vagues » a bien un arrière-goût de Calogero et « L’océan » sonne comme un Julio Iglesias en pleine possession des eaux dans un océan de femmes, mais il n’y a là que classe ultime. On pourrait aussi citer les Nits pour les mélodies mélancoliques et radieuses que peut évoquer ce recueil. Dominique A s’est délesté de la tension oblique qui traversait en gage de qualité indé ses précédents albums et la lumière d’Éléor fut. Puissent les radios bénir nos oreilles en diffusant un peu de ces douceurs oniriques et ce « Par le Canada » à l’éloquence si puissante, au souffle si fifties. À chaque vocifération radiophonique du Premier ministre, les ondes devraient passer automatiquement un Dominique A derrière, pour l’équilibre du ton de parole (et remonter l’audimat).

Daran, Le Monde perdu, Washi Washa

Dominique A, Éléor, Cinq 7/Wagram Music

*Photo : wikicommons.

Eleor - Édition Deluxe

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36 heures de garde à vue!

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bruno cremer maigret

bruno cremer maigret

En livre, en illustré ou sur petit écran, aucun moyen d’échapper au phénomène Maigret ! Le commissaire a cerné votre personnalité forcément trouble. Il connaît vos faiblesses, cette nostalgie lancinante pour l’odeur du tabac froid, le goût ambigu de la tarte au riz et cette pluie adorée qui s’infiltre dans les interstices de l’âme. Les psychologues de comptoirs peuvent se rhabiller. Maigret a fait effraction dans votre moi, surmoi et quant-à-soi. Vous êtes à découvert, nu comme un verre.

La comédie humaine peut alors commencer. Coincé dans son bureau du 36, quai des orfèvres, la Seine en contrebas, vous allez passer un grand moment de télévision avec ce nouveau chapelet de DVD en 3 volumes. Koba Films a eu l’excellente idée de ressortir les premières enquêtes du commissaire dans la peau de Bruno Cremer. Soit, au total, 36 heures d’interrogatoires à la bière, de Citroën Traction Avant sur les pavés luisants et de ballets d’imperméables dans les rues de Prague (le lieu de tournage censé reproduire l’atmosphère du Paris d’après-guerre dans les premières saisons), le bonheur en somme ! Le volume 4 comportant les huit enquêtes suivantes sortira le 3 juin prochain juste avant l’été. A la télé, Maigret a connu plusieurs vies plus ou moins heureuses. Jean Richard a longtemps incarné le commissaire dans un registre dépouillé à la limite du végétal. Les épisodes tournés en extérieur dans les années 70 et 80 méritent cependant un visionnage attentif pour constater les transformations radicales de notre pays. Paris et sa banlieue étaient encore recouvertes d’un linceul sombre avant le grand toilettage touristico-économico-démago.

Ce décor d’une âpreté sensuelle réjouira les amateurs de vérités historiques. Mais, entre 1991 et 2005, un  acteur a donné corps au plus fin limier de la PJ : Bruno Cremer (1929-2010), irrésistible de tension, de précision, la brute suave, large d’épaules, un voile de tendresse traversant son regard, un miracle de télévision. On n’imagine plus Nestor Burma sans la dégaine swingante de Guy Marchand et Maigret sans la carrure de Cremer, ce roc impénétrable qui laisse pourtant filtrer quelques failles. Une telle rencontre entre un acteur et un personnage de fiction n’est pas sans risques. Cremer avouait dans son  autobiographie Un certain jeune homme parue chez de Fallois en 2000 que Maigret/Simenon l’avait poussé à l’introspection, notamment à se rappeler de ses années d’enfance.

Simenon a toujours eu l’art de dépouiller l’Homme de ces murs d’orgueil, le mensonge ne lui résiste pas. « C’est bien Maigret qui m’a permis de mettre en forme toutes ces impressions qui surgissaient de l’obscurité. Et plus je grandissais dans ma mémoire, plus je découvrais quelqu’un que j’avais oublié et qui me faisait peur pour lui. Comme une enquête sur moi-même… » écrivait-il. Cette coproduction européenne était remarquable par le choix des réalisateurs (Pinheiro, Goretta, Leroy, Van Effenterre, Tasma,  Kostenko, etc…), de la musique (Laurent Petitgirard), du décor jusqu’à la figuration, tout était parfait dans cette reconstitution des années 50. La distribution ringardiserait n’importe quel film oscarisé. Aurore Clément mutique et splendide cafetière dans Maigret et le corps sans tête, Roland Blanche garagiste à l’humeur vipérine dans Maigret et la nuit du carrefour, Michael Lonsdale terrifiant dentiste dans Maigret et la grande perche, Alexandra Vandernoot, montagne de désir refoulé dans Maigret chez les flamands, et tant d’autres (Bernadette Lafont, Jean Yanne, Claude Piéplu, Marie Dubois, Daniel Gélin, Michel Bouquet, Odette Laure, etc…). Rien que du beau monde en garde à vue.

Maigret – DVD – Bruno Crémer – Volume 1 , 2 et 3 – Koba Films –

À paraître : Volume 4 – 3 juin 2015.

Grève à Radio France: pas de public pour «Répliques»

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Trente ans ça se fête. Mais pas demain. En raison de la grève à Radio France, les festivités du trentième anniversaire de « Répliques », l’émission cultissime d’Alain Finkielkraut sur France Culture, sont reportées à une date ultérieure. L’enregistrement en public prévu demain au studio 104 de la Maison de la Radio est en effet annulé. Que les innombrables accros se rassurent, la « bar-mitsvah » (Elisabeth) ou la « surboum » (Basile) aura lieu très prochainement.

Le début de la fin de cette longue grève venant à peine de commencer, on apprend à l’instant que les deux émissions « collector » qui étaient programmées ne seront pas enregistrées ce samedi. À l’affiche de la première, Mona Ozouf et Patrice Gueniffey doivent dialoguer avec leur hôte sur « La Révolution, la République et la France ». Dans la deuxième, Régis Debray et Marc Fumaroli se demanderont si la « République des lettres » existe encore. En attendant une nouvelle date pour ces émissions et, espérons-le, pour des agapes au « 104 » tout neuf , ce samedi matin vous ne serez pas tiré du sommeil par la petite musique de Bach – ou de Glenn Gould comme vous voulez – qui annonce l’ouverture du salon de Maître Finkielkraut.

Départementales: Soumission à la sauce turque?

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Départementales liste turque

Départementales liste turque

Certes, le FN  a gagné les départementales. Certes, des listes autonomistes régionales ont réalisé de très beaux scores. Mais, dans le Doubs,  j’ai pu observer un phénomène encore marginal, qui commence à faire couler de l’encre chez nos confrères : le succès d’estime de listes islamo-communautaires, à forte dominante turque. Qu’on se le tienne désormais pour dit : la Franche-Comté n’est pas seulement le pays de la cancoillotte et de David Desgouilles…

« La France plus forte avec sa diversité » annoncent les affiches qui tapissent les murs d’un quartier « chaud » de Besançon. À Planoise, Mehmet Yamakoglu, 26 ans, et Fatma Kahriman, 33,  portent haut les couleurs du Parti Egalité et justice (PEJ), un mouvement « laïque qui défend les valeurs familiales et traditionnelles des musulmans et des minorités ». Ce parti ouvertement ethno-confessionnel présente des candidats à 90% franco-turcs dans une dizaine de cantons de l’Est (Strasbourg, Montbéliard, Pontarlier, etc.) qui sont autant de foyers d’implantation de la communauté turque.

Dans le grand bazar islamo-nationaliste qui tient lieu de programme au PEJ, on trouve pêle-mêle : la légalisation du port du voile à l’école, l’instauration de l’Aïd-el-Kebir comme jour férié national, l’introduction de menus hallal dans les cantines, ou encore l’entrée de la Turquie et de la Bosnie dans l’Union Européenne. De quoi élargir le champ de compétences des conseillers départementaux !

Somme toute, leur lamento islamo-victimaire n’est jamais que l’écho des sermons d’Edwy Plenel, dont le pamphlet Pour les musulmans fut amplement loué par la presse turque francophone proche de l’AKP. Une sorte de Fraternité musulmane tirée du dernier Houellebecq, la polygamie en moins (désolé, messieurs), avec un dessein néo-ottoman que certains immigrés d’origine maghrébine pourraient voir d’un mauvais oeil.

Question stratégie électorale, ces égalitaires-épris-de-justice penchent plutôt pour Terra Nova, à une nuance près : l’alliance des minorités s’arrête là aux frontières de la morale islamique, sans aucune concession au mariage gay. Qui plus est, ces pieux militants rêvent de faire encadrer le Parlement par une commission religieuse ad hoc, histoire de vérifier la conformité des lois votées avec leur morale – et la nôtre, alors ?

Du coup, ils font dans l’affichage ciblé. Ainsi, à la mi-mars,  j’ai pu observer l’absence de toute affiche du PEJ dans la banlieue bucolique de Franois, qui forme l’autre partie du canton de Besançon-1. A croire que les petits blancs qui peuplent cet espace rurbain n’intéressent guère ces groupies du président Erdogan. D’ailleurs, je ne me console pas d’avoir raté leur grande conférence de presse bisontine, l’occasion rêvée de les titiller sur la politique d’Ankara face à l’Etat islamique, ou les éventuelles réparations financières que la Turquie pourrait reverser aux pays arabes que la Sublime porte avait jadis colonisés…

N’empêche, quels que soient mes sarcasmes, leurs résultats sonnants et trébuchants démontrent leur professionnalisme : avec des pointes à 6% dans un canton de Belfort – que des décennies de chevènementisme n’ont apparemment par immunisé contre le repli sur l’Oumma – et 4% à Colmar – de quoi effrayer plus d’un touriste japonais ! -, le PEJ ne plaisante pas et annonce fièrement mettre le cap sur les prochaines régionales.

pej islam turquie

Mais puisque le PEJ se dit ouvert à toute proposition, je lui en soumets une conforme à ses valeurs : pourquoi ne pas bannir la vieille tradition islamo-turco-phobe qui consiste à tremper son croissant dans le café le matin ?

*Photo : Albert Ziri.

Bonnet d’âne sur l’Opéra

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stephane lissner opera paris

stephane lissner opera paris

Quand je déchirais mes coupons au Châtelet, il y a vingt ans, le patron nous la jouait nature. Il s’était retrouvé là un peu par culot, un peu par accident. Il avait deux boussoles : son instinct et Pierre Boulez. Pour le reste, tout patron qu’il était, l’opéra, la musique, c’était pas sa came. Avant de partir, il a même écrit un livre où il avouait que, si la musique avait changé sa vie, il n’y connaissait strictement rien.
Voici donc que, le 4 février, après trois décennies de règne sur le Châtelet, sur le Festival d’Aix et sur la Scala de Milan, la classe !, notre Stéphane Lissner dévoile sa première saison à l’Opéra de Paris. Pas bien révolutionnaire – ouf ! soupire l’abonné(e) – mais quand même : Moïse et Aaron, pâté biblique de Schönberg cuisiné par Romeo Castellucci ; un spectacle mi-Bartók, mi-Poulenc, secoué par Warlikowski ; des Maîtres chanteurs à exploser le budget costumes ; les débuts in loco de metteurs en scène impitoyables comme Claus Guth dans Rigoletto ou Calixto Bieito dans Lear, six ou sept divas pour la couleur. Plus une légion de chorégraphes, le Ballet nouvellement transmis à Benjamin Millepied restant – le premier qui conteste, je lui fracture le péroné – la meilleure usine à pointes de la planète.

Présentation de saison très applaudie. Paraît qu’en grec Stéphane veut dire « couronné ». Vive le roi !
Quand soudain, patatras. Vendredi 13 (février), à la fin d’un portrait où notre manager donnait une superbe leçon de management, la journaliste de BFM Business lui sort son petit blind test. Que des trucs fastoches, tous chantés par Maria Callas. Alors, Stéphane Lissner, qu’est-ce que c’est que ça ? Savez, moi, les classiques, il marmonne en baissant les yeux. Norma ? Raté : La Wally.[access capability= »lire_inedits »] Et ça ? C’était à l’affiche la saison dernière. Non ? On vous aide : Madame Butterfly. Le massacre continue cinq longues minutes, le pauvre sèche, s’enfonce, se met à dire n’importe quoi, qu’il s’en fout de Puccini, que Maria Callas n’a jamais joué Butterfly sur scène et cetera, et cetera. Humiliation totale en faux direct sur BFM et en boucle sur Youtube.
La raclée qu’ils ont dû se prendre au service de presse ! À Paris, confondre Norma et La Wally, même le superboss de l’Opéra national ça va pas le tuer. Mais à la Scala ! Encore plus humiliée que lui d’avoir eu pour capitaine un farceur qui ne distingue pas Bellini de Catalani. Internetto furioso.

Bon, eh ! les lyricos. On se calme. D’abord Stéphane Lissner a toujours dit que, s’il pataugeait en musique, il aimait « le théâtre plus que le réel ». Du théâtre, voilà ce qu’il promet. Ensuite, personne ne lui demande de chanter Norma ni de la reconnaître mais de nous la rendre en bon état. Faire rêver tous les soirs 5 000 péquins (Opéra Bastille + Palais Garnier + Auditorium = 5 000 places !) sur une enveloppe négociée par des ministres fesse-mathieux qui en savent encore moins que lui, et sans mettre en grève les 2 000 salariés de la boutique : voilà ce qu’on lui demande et qu’il sait faire comme personne.[/access]

Le masque qui vient de tomber à la télévision ne blesse personne. D’ailleurs ce n’est pas l’incompétence que ses financeurs détestent, c’est la compétence. Rien n’exaspère un élu comme la compétence, agression antidémocratique. La compétence ! On dirait un titre à Bourdieu. La compétence ou comment les gens qui ont appris des trucs escaladent leurs piles de bouquins pour opprimer le citoyen. La compétence ou l’ennemi du peuple. Le flair, la ruse, la maîtrise des réseaux, l’hameçon à mécènes, il n’en aura jamais assez, le directeur de l’Opéra de Paris. La compétence ? Pour quoi ? Pour qui ?

Low cost : mauvais esprit et hypothèses désagréables

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On ne va encore dire que je vois le mal partout dans le capitalisme et que le temps est au chagrin et à l’émotion. Mais laisser aux commandes d’un avion un maniaco-dépressif, ça n’aurait pas un léger rapport avec la philosophie du low cost? Je m’explique. Manifestement, le co-pilote n’était pas islamiste, tarnacien ou ancien de la Fraction armée rouge. C’était un salarié d’une compagnie low-cost, German Wings, une filiale de Lufthansa. On aura beau dire que c’est un hasard, mais c’est quand même chez German Wings que la catastrophe est arrivée et pas dans la maison mère, Lufthansa. Et les pires attentes que l’on connaît dans les aéroports, les vols annulés à la dernière minute, avec le pilote qui aide à faire le ménage entre deux rotations, ça n’arrive pas sur les vols réguliers. Ou rarement. Les avions qui embarquent avec le strict minimum de carburant pour gagner un peu de temps et d’argent non plus.

Andreas Lubitz était un type avec de graves problèmes psychologiques depuis 2009, un maniaco-dépressif  avec un chagrin d’amour. La preuve du pudding, c’est qu’il se mange,  disait Engels qui lui aussi était allemand mais ne prenait pas German Wings sinon nous n’aurions pas pu lire Les origines de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Quand on voit à quoi est réduite la médecine du travail un peu partout en Europe comme tout ce qui est de l’ordre du « social », là aussi, c’est du low cost tout comme ce qu’est devenu le management qui est avant tout désormais une technique pour optimiser les profits en pressant les salariés, on peut au  émettre l’hypothèse, mais ce n’est qu’une hypothèse « à ce stade de l’enquête » que Andreas Lubitz, s’est  peut-être entendu dire des trucs du genre, « Eh mec, ta dépression, tu t’asseois dessus. Et tu vas bosser ou tu caltes, ok? » ou « Le dingo, mets le sur German Wings sinon il pourrait nous foutre la honte sur les vols réguliers. Et puis il y a un vieux expérimenté avec lui, ça ira. »

Sauf que ce n’est pas France Télécom, un avion à 11 000 mètres d’altitude avec 150 passagers. Ou un ingénieur du technocentre de Guyancourt. Quand un gars se suicide, ça se voit tout de suite beaucoup plus.

Olympe, reviens, elles sont devenues folles!

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collectif droits humain feminisme

collectif droits humain feminisme

Un « collectif »… (J’adore ce mot-là : collectif ! On sait déjà, rien qu’à l’entendre, que les individus qui le composent sont d’une nullité sidérante, mais qu’ils croient dur comme fer que l’addition de plusieurs zéros finit par faire quelque chose…)
Un collectif « créé par des actrices et acteurs de la société civile »…
(Dites-moi, c’est quoi, le contraire de la société civile ? Serait-ce cette société incivile qu’on appelle le milieu politique ? L’armée ? La religion ? Le sabre et le goupillon ? Quoi ? Quoi, dit la grenouille)…

Je ne sais pas ce que j’ai, mais il faut que je m’arrache…

Un collectif, donc, a lancé la campagne « Droits humains pour tou-te-s ».
C’est écrit comme ça, « tou-te-s. C’est un peu comme le titre-vedette de Murakami, 1Q84 : on ne sait pas trop comment le prononcer. Un cul huit quatre ? Mille culs quatre-vingt-quatre ? Un QI de 84 ? Mais tou-te-s ? Le « s » est en facteur commun de toutes et tous. C’est comme le P de UMPS. « Tou-te-s » est censé rassembler (dans le collectif, sans doute, ou dans les mille culs) aussi bien les tous que les toutes, et tout ce qui se trouve entre les deux. Ah, mais c’est con, je veux dire, c’est qu’on respecte la théorie du genre, dans ce collectif, d’ailleurs, il est signé par le fondateur de la « journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie », on vit une époque formidable, on apprend des mots nouveaux tous les jours…

Donc la campagne (« Moi d’abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j’ai jamais pu la sentir… Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c’est à pas y tenir », dit très bien Céline dans le Voyage au bout de la nuit) « vise à obtenir l’abandon par les institutions de la République française de l’expression « droits de l’Homme » pour la remplacer par celle de « droits humains ». Droits humains pour tou-te-s ! Imprononçable ! J’y renonce !
Qu’ajoutent-elles, mes louloutes ? Que « le choix de l’expression « droits de l’Homme » a d’emblée signifié l’infériorité et l’exclusion du genre féminin : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ne s’appliquait pas aux femmes. Léguée par une tradition de discrimination machiste qu’il convient de combattre plutôt que de perpétuer, cette expression continue d’invisibiliser les femmes, leurs intérêts et leurs luttes. »
« Invisibiliser » ! Un genre de création verbale en six syllabes, rien que ça, qui vous rend fier d’être français ! Le héros de H.G. Wells a été invisibilisé par son expérience ! Et maintenant, la femme invisible ! Good gracious ! Quand je pense à tous ceux qui se détronchent pour suivre du regard mille fois par jour l’une ou l’autre de ces invisibles qui passent en dessinant le signe de l’infini avec leurs fesses…
Veulent les « droits humains » ! Savent pas que l’homme dont il s’agit dans la déclaration des Droits, c’est homo, l’être humain justement. Homo, pourtant, ça devrait leur plaire, à tou-te-s ! Mais non ! Z’ont anticipé la réforme du collège à Najat : le latin et le grec passés par les écoutilles, vulgaires annexes au cours de français, vagues regards sur une civilisation mortelle — les Grecs, hein, toutes des fiottes, c’est bien connu, des gens qu’on appelle les Hellènes — pff, la belle Hélène, qu’il rigolait, Offenbach !
C’est pas neuf, figurez-vous. Olympe de Gouges avait écrit les Droits de la femme et de la citoyenne, en 1791.

Elle y remplace « homme » par « homme et femme » : encore une qui confondait vir et homo. On l’a guillotinée deux ans plus tard, pour lui apprendre la syntaxe révolutionnaire, c’est pour le coup qu’elle en a perdu son latin.

Et c’est justement un homo, Pierre-Gaspard Chaumette, qui a salué l’exécution de cette virago, « la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges » — « tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois ». Crac ! Lui aussi y est passé, six mois plus tard, en avril 1794. Les Droits de l’homme ne font pas de cadeaux.

Franchement, n’ont rien de mieux à faire que de se battre sur les mots ? Trouvent que les droits de l’homme, si respectés comme chacun sait, tiennent à un substantif qui pourrait être un adjectif ? Feraient mieux de demander l’application des Droits au Moyen-Orient — les islamistes de Daesh ne font pas le détail et les décapitent tou-te-s, les chéri-e-s. Hommes et femmes, ran ! L’égalité par le sabre ! Quant aux homos, je vous dis pas. Le pal, ça commence bien et ça finit mal.
Ou bien pourraient (non, non, c’est pas un tic soudain, de ne plus mettre de sujet, juste de la prudence : je n’voudrais pas passer pour un macho insupportable en disant « ils », ni pour un soumis pitoyable en écrivant « elles ») se soucier du sort de leurs congénères (et je ne ferai pas de jeux sur ce mollah !) affublées d’un voile / burqa / tchador, rayer les mentions inutiles, dans les couloirs des facs et des hôpitaux. On ne peut pas revendiquer l’égalité avec les matous et accepter, au nom de la liberté de dire des bêtises et d’en faire, que des femmes soient mises en état de minorité visible par leurs grands frères ou leurs maris en 2015. Faut être logique.

Cette histoire de droits « humains » (good gracious, l’égalité tient donc à une modification grammaticale ? Sommes-nous bêtes de ne pas y avoir pensé avant ! Ç’aurait résolu les écarts de salaires entre hommes et femmes, 20 à 25% en moyenne hors Fonction Publique— une paille) me rappelle un roman policier écrit vers la fin des années 1970 par Mireille Cardot et Larie-Lise Berheim, intitulé Mersonne ne m’aime, où les deux auteurs (on ne disait pas encore « auteure » à l’époque, on se contentait de se battre pour le féminisme au jour le jour, on n’en revendiquait pas les oripeaux syntaxiques, les gadgets morphologiques) remplacent systématiquement la syllabe « per », car il y gît le Père, voire la paire, par la syllabe « mer » — sauf que la Mère, faut s’la faire. Une parodie drolatique. Elles aimaient rire, à l’époque, les féministes — j’avais travaillé au sein du MLAC (bon sang, qui se souvient du MLAC, le Mouvement pour la Liberé de l’Avortement et de la Contraception ? On s’fait vieux) avec certaines d’entre elles qui étaient des gaies luronnes de premier choix. Leurs descendantes n’ont aucun humour, et ça, tu vois, c’est un crime capital. Lèse-majesté humaine. La situation est grave, presque désespérée, et vous faites la gueule ? Quand tu n’es pas gai, ris donc ! Ris donc, Paillasse !

La liste des signataires de la pétition (le fameux collectif) est instructive : y sont rassemblées toutes les pétasses sans humour, les associations socialisantes (on dirait un exercice de diction, hein…), celles qui se revendiquent de sainte Simone et de la Bienheureuse Taubira, les « Désobéissant-e-s (sic !) et les Effronté-e-s et les Elu-e-s Contre les Violences faites aux femmes (re-sic, c’est un tic commun à tou-te-s !), toutes les associations siphonneuses de subventions, les adoratrices des lois sociétales du PS — et, forcément, un mystérieux collectif dans le collectif qui s’appelle « Olympe de Gouges aujourd’hui ». Sans compter les « personnalités signataires », des cinéastes inconnus, des auteurs à réclamer, des journalistes plus free que lance, et quelques-unes des universitaires qui signaient aussi contre l’interdiction du voile à l’université. Que du beau linge. On serait en 1793-1794, on aurait la liste toute faite des prochain-e-s candidat-e-s pour l’abbaye de Monte-à-regret, la bascule à Charlot — la Veuve. Y a des jours comme ça où la connerie étalée au grand jour me rendrait presque sanguinaire.

Ça me va très bien, moi, les Droits de l’homme et du citoyen. J’aimerais juste qu’il y ait plus d’hommes — je suis comme Diogène, je cherche —, et plus de citoyens, au lieu d’avoir une France en puzzle éclaté de communautés communautaristes. Oui, plus d’hommes, moins de salopards à figure humaine, de dégénérés du monothéisme, d’exploiteurs des deux sexes, de gogos, de gagas et de féministes-qui-n’ont-que-ça-à-foutre, les pauvres. J’aimerais, j’aimerais — dans dix mille ans.

Catastrophe de l’A320 : la chute du monde moderne

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avion airbus dostoievski

avion airbus dostoievski

« Le monde moderne avilit, écrivait Charles Péguy. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au monde, parce que c’est quelque chose qui a en soi, comme dans sa texture, une sorte particulière de dignité, comme une incapacité particulière d’être avili : il avilit la mort. » Il est bien des moyens, aujourd’hui, d’avilir la mort. De mépriser, de rendre indigne ou de se moquer de la mort des hommes. Des personnes. Certains enterrements s’y prennent très bien. Certaines cérémonies funèbres. Elles savent très bien réduire la mort à rien. Il y a peu, on enterrait une jeune fille. Nous connaissions ses parents. Église catholique, prêche. Tout semble dans l’ordre. Et le prêtre soudain : « Dieu est notre GPS. » Il voulait trouver des mots à lui, le prêtre, des mots qui ne le disqualifieraient pas parmi les vivants, ses contemporains, des mots par lesquels il souhaitait s’inscrire dans son époque. Il voulait dire la souffrance et l’espérance en des termes que tous pourraient comprendre. Que tous pourraient admettre. Des mots qui fassent modernes. Des mots modernes. Il cherchait un chemin jusqu’aux cœurs. Mais cherchant les cœurs, il ne trouva que le ridicule. Et la honte. Et il fallait sortir de l’église avec cette honte. La sienne, la nôtre.

Et toutes ces cérémonies indignes. Madame G. est morte, me dit un jour ma mère. Elle va me chercher le petit fascicule qu’on avait distribué à l’église, pendant l’enterrement de notre amie. J’y jette un œil. Je sais déjà ce que je vais y trouver. Ou plutôt, je sais déjà ce que je n’y trouverai pas. Je vois qu’on a lu un poème d’untel. Qu’on a chanté, pas même chanté, passé le disque d’une chanson d’untel. Je n’y vois aucun texte biblique. Dans une église catholique donc : une cérémonie d’enterrement sans aucun texte biblique. Je veux bien qu’on ne soit pas chrétien. Cela ne se commande pas. Mais alors autant le dire. Autant le faire savoir. Autant ne pas jouer la comédie d’un christianisme déritualisé. Une comédie jouée avec l’aval, jouée avec la complicité des prêtres. Une comédie sentimentale et vile.

Mais tant de comédies viles se jouent en ce moment même. Un avion vient de s’écraser dans les Alpes françaises. Un Airbus A320. 150 hommes, femmes ou enfants viennent de mourir. Alors, on court sur place, on se dépêche d’aller sur place pour leur rendre hommage. Certains oui, sont sur place pour rendre un hommage à ces morts. Il y a les familles. Il faut penser aux familles. Penser qu’on pourrait être l’une de ces familles. Mais il y a aussi, il y a surtout, l’armée, et les curieux et les journalistes. Des dizaines, des centaines de caméras de journalistes qui nous offrent des images du drame. On voit. On voit qu’il n’y a rien à voir. Des dizaines de caméras destinées à s’interposer entre ce que nous pourrions imaginer et notre regard. Ce que nous montrent les caméras, c’est ce qu’il faudra voir. Interdiction nous est faite de voir par nous-mêmes, c’est-à-dire, finalement, de ne rien voir. De garder en notre for intérieur l’image d’un drame à notre façon. Qui serait bien plus modeste. Bien moins spectaculaire. Bien plus compatissante, peut-être. Plus empathique, que sais-je. On nous somme de voir. Il faut regarder. On dit beaucoup – on se plaint beaucoup ces temps-ci – de toutes ces caméras qui en permanence sont braquées sur nous. On nous dit moins que ces caméras font de nos yeux des caméras permanentes, que nous braquons désormais de façon quasi permanente sur les autres. C’est notre œil même qui est en passe de devenir une caméra pérenne. On appelle cela le progrès, dirait Péguy. J’appelle cela, avec lui, un avilissement. Car il faut penser aux familles. Et même sans penser aux familles, appelons cela un avilissement. Ces images en boucle que tous nous allons regarder de ces débris jetés partout dans la montagne. Il est presque impossible de résister. Mais cela, je dirais que c’est presque le moins grave. Cela, c’est le voyeurisme habituel, inévitable. Celui qui fait s’arrêter le plus policé des bourgeois au bord des autoroutes, lorsqu’il y a un accident de la circulation. Le plus grave, ce sont les mots. On avilit par les mots, à longueur d’articles, de conversations de bistrot, de bavardages. On parle de corps en morceaux. De morceaux de corps. De débris. On assimile le corps humain, c’est-à-dire l’être humain, c’est encore la personne, à des machines. À des débris de machine. Il faut se mettre à la place des familles, des proches, des amis. Imaginez, puisque vous tenez tant à imaginer, c’est-à-dire à voir, que ce que ces caméras vous montrent, ce que ces caméras réussissent enfin à capter, à force de chercher dans le paysage, ce soit votre fils ou votre fille. Et vous les reconnaîtriez. Vous reconnaîtriez quelque chose d’eux. Quelque chose qui leur appartienne en propre. Imaginez ensuite que votre fils ou votre fille soit mort dans l’accident et que des articles parlent de morceaux de corps, de débris. Imaginez donc enfin que votre fille ou votre fils, dans ce monde moderne, ne vaille pas plus, au yeux du monde, qu’une machine, un avion. Que les mêmes mots servent à désigner l’un et l’autre – votre fils et un avion. Avilissement. Et tentation.

J’écris tentation en songeant à un chapitre des Frères Karamazov, de Dostoïevski. Souvenez-vous. Aliocha apprend la mort de son bien-aimé starets, le père Zosime. Cette mort prend Aliocha de court. Il se trouve en fâcheuse situation. En situation de doute à propos de sa vocation. Alors il est comme les autres, comme toute la communauté autour du starets : il veut voir. Il veut se rendre en urgence auprès de celui qu’on disait, de son vivant, être un saint. Un saint, alors on attend un miracle. Mais le miracle est une tentation, voilà ce que sait, ce que dit Dostoïevski dans ce chapitre génial. Celui qui veut voir, ne verra pas. Ou plutôt, il verra ce qu’il voudra voir. Car l’empressement à trouver un miracle est déjà signe que le regard s’est perverti, qu’on est entré en tentation. Et la tentation nous fait voir le contraire de ce qu’on croyait chercher. Au lieu d’un miracle, la mort dans ce qu’elle peut avoir de sordide. Et ce caractère sordide, cette tentation, c’est un moine jaloux qui l’annonce à tous, le père Guérassime : au lieu d’embaumer, Zosime pue. Il pue et pourtant son corps n’a pas eu le temps de pourrir…

Nous sommes tous aujourd’hui, grâce au monde moderne, des Aliocha et des Guérassime. Nous voyons et parlons à tort et à travers, pour avilir. La tentation nous précède, partout. Car les images nous précèdent partout, elles sont la métaphore de notre œil avili. Et les mots avilis nous suivent partout. Ces mots qui évoquent ce que nous pouvons avoir de plus cher, notre mort, nos morts, tels des débris.

*Photo : Alberto Estevez/EFE/SIPA. 00708858_000008.