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Passe ton CAP d’abord

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garcons bouchers avenir
Un atelier en sous-sol, carrelage blanc et mobilier en inox. Dix-neuf garçons et une fille écoutent attentivement. Ce matin, ils vont désosser une poitrine de veau. Claude Angot, le formateur, passe en revue les caractéristiques du morceau et de l’animal. Son origine inscrite sur l’estampille, son classement en fonction de sa couleur et de son état d’engraissement, l’âge d’abattage, qui se situe entre six et huit mois. Le maître ponctue chacune de ses explications d’un silence qui signifie : « Compris ? » Âgés de 15 et 16 ans, les 20 apprentis de première année de l’École professionnelle de la boucherie de Paris (EPB) semblent avoir saisi. Uniformément vêtus et cravatés, portant sous leur veste une sorte de cotte de mailles pour les protéger des conséquences de manipulations fâcheuses, ils rejoignent à présent leur table de travail. L’exercice de désossage sera noté.

Dans l’apprentissage de boucher, le style fait le jeune homme et désormais la jeune fille. Lucette Bertrand, la directrice générale de l’EPB, un établissement ouvert en 1927 boulevard Soult, dans le 12e arrondissement de Paris, insiste sur l’importance d’une bonne présentation –être rasé de près, ne pas porter de pantalons aux bas élimés, arborer un tablier immaculé au début de chaque cours, l’apprenti se chargeant des lessives. Montres, chaînettes et autres babioles sont proscrites. La journée en atelier est précédée d’un appel des élèves qui, un par un, sortent du rang pour vérification des points du règlement. C’est au terme de ce rituel préliminaire, et pas avant, qu’a lieu la distribution des couteaux. Mise en place du travail et prise en main des élèves vont de pair. « Cette discipline, avec des jeunes, est nécessaire : elle fixe un cadre », justifie Lucette Bertrand.

Mais c’est le bagne, pensera-t-on ! Ni Guantanamo, ni Centre éducatif fermé, l’EPB est au contraire un établissement très demandé. Cela n’a pas toujours été le cas. « Il y a eu une période où les jeunes venaient chez nous parce qu’ils avaient vu de la lumière », raconte la directrice générale, ancienne cadre comptable, en poste depuis 1997. Le métier de boucher avait une mauvaise image, l’image du sang. « En 2003, notre école comptait entre 250 et 270 élèves, reprend-elle. Ils sont aujourd’hui 350, dont une dizaine de filles. L’an dernier, 50 sont venus d’un coup. Pour la première fois, nous avons dû refuser du monde. » [access capability= »lire_inedits »]

Il faudra peut-être en refuser à nouveau, l’intérêt pour la branche bouchère virant à l’engouement. En témoignent ces scolaires qui, tous les mercredis, « jour des visites », viennent accompagnés d’un parent se renseigner sur la profession. L’EPB forme aussi des élèves musulmans et juifs pratiquants. Un repas « poisson » leur est proposé le midi à la cantine et le porc, « viande charcutière », n’est pas travaillé en cours, à la différence du bœuf, du veau et de l’agneau. Voilà qui tombe bien.

Mais quand on a 17 ans, et même moins, tout ça, c’est un peu du baratin. Comme le dit une pub qui passé à la télé, rien de tel qu’un CDI pour pouvoir s’acheter une voiture et prendre un appart avec sa copine. De fait, la boucherie est un secteur qui embauche et paie plutôt bien : environ 1700 euros bruts au terme de l’apprentissage qui dure deux ans, le double au bout de quatre ou cinq ans de carrière – sans compter les heures supplémentaires. Si l’EPB affiche complet, d’autres centres de formation ailleurs en France peinent encore à recruter des apprentis bouchers (voir encadré).

C’est peu dire que le CAP, le Certificat d’aptitude professionnelle, a longtemps eu mauvaise presse en France. Au pays de la lutte des classes, l’apprentissage était et reste pour certains un instrument sournois de reproduction des inégalités. Jean-Luc Mélenchon – qui fut ministre de la Formation professionnelle sous Lionel Jospin – semblait le penser en 2012, en pleine campagne présidentielle. Nous lui avions alors fait part de l’éclatant succès de la formule en Suisse (voir encadré). Il avait pris la mouche : « Notre ambition n’est pas de mettre les têtes blondes à l’établi. Nous sommes la cinquième économie du monde, nous fabriquons les meilleures fusées du monde, le meilleur train du monde. La France n’a pas besoin de 800 000 ou 1 million d’apprentis, mais de bacs professionnels. Notre modèle n’est pas celui de l’Allemagne ou de la Suisse. D’ailleurs, les entreprises françaises ne veulent pas d’apprentis. » Cette assertion cache sans doute un peu de nostalgie. Les bacs philo ont fait Mai-68, les bacs C ont fait le prestige industriel français. Dans cette liturgie partagée par tous, l’apprentissage avait rang de péché républicain, un peu comme le mariage arrangé. Les Trente Glorieuses furent bâties contre cette imagerie de soutane et de dame patronnesse.

Cinq millions de chômeurs réels plus tard, les facs de sciences humaines n’ont jamais aussi mal porté leur nom. Au point que l’injonction a changé de camp. Ce n’est plus : « Passe ton bac d’abord ! », mais « Passe ton CAP d’abord ! ». Le gouvernement (Valls ne devrait pas varier d’Ayrault là-dessus) s’est fixé l’objectif de 500 000 jeunes en CAP en 2017, contre 436 000 actuellement. Après une hausse ininterrompue de 2005 à 2012, les effectifs ont cependant chuté de 8,1% en 2013. La faute à une baisse de l’activité des PME et à la persistance de la peu flatteuse réputation qui colle au CAP. Forte du succès médiatique des émissions culinaires, la boucherie sauve l’honneur.

« Quand on ne sait pas, on demande ! », lance Christian Bléry, l’un des formateurs de l’EPB. Léo Brechon, 16 ans, désosse en silence la poitrine de veau qui est au menu du jour. « À l’école, ça n’allait pas très bien, raconte-t-il. J’ai quand même fini ma troisième, c’est mon père qui voulait. » C’est auprès de ce père, boucher à Saint-Maur-des-Fossés, dans le Val-de-Marne, qu’il effectue son apprentissage. « Au début, des amis m’ont dit : « C’est sale, la viande ». Je leur ai expliqué que non, et c’est bien passé. »

La boucherie est un métier qui se transmet encore à l’intérieur des familles. Quentin Grimbert fait la fierté de son père, Gilles, boucher à Saint-Paul, Paris 4e. En apprentissage chez Philippe Bourdin, rue Caulaincourt dans le 18e, Quentin vient de remporter le prix 2014 de Meilleur apprenti de France (MAF), décerné le 7 avril et partagé avec deux autres garçons des régions Rhône-Alpes et Bretagne. Le Parisien, qui termine sa seconde et dernière année d’apprentissage, va peut-être prolonger de deux ans sa formation, avec, au bout, un brevet professionnel et des compétences supplémentaires, notamment dans la vente.

Manon Guttin, 16 ans, est la seule fille de sa classe. « Ne vous inquiétez pas, tout se passe bien », dit-elle, souriante. Son père officie sur les marchés à Villejuif ,dans le Val-de-Marne, et au Plessis-Robinson, dans les Hauts-de-Seine. Sa mère le supplée à la vente. « À 14 ans, j’ai fait un préapprentissage chez mon père, une semaine à l’école, une semaine en entreprise, explique Manon. J’avais la possibilité de reprendre le cours de normal de la scolarité à tout moment. » CAP en poche, elle a l’intention de s’installer au Canada, où sa famille a des connaissances. « C’est mieux payé là-bas, l’ambiance y est moins morose, et puis ils recherchent les compétences françaises. Nous, Français, on sait comment manier la bête.»
« Il m’en faut trois pour faire des steaks hachés !, ordonne Christian Bléry. Mais des sérieux ! Si pas sérieux, c’est pas la peine ! » Deux s’annoncent. Marcus Jouvet et Alexandre Jouvel s’attèlent à la préparation des steaks hachés qui seront servis le midi au réfectoire de l’EPB – les viandes travaillées par les apprentis fournissent les cantines scolaires. Tous deux âgés de 16 ans, Marcus et Alexandre viennent d’un milieu sans lien avec la boucherie. Père directeur d’un Monoprix et mère assistante commerciale domiciliés dans le 16e arrondissement de Paris pour Marcus, père responsable informatique et mère aide dentaire résidant à Neuilly-sur-Seine pour Alexandre. « Nos parents ne nous ont pas du tout découragés de faire ce métier, au contraire », affirment les deux garçons. Si Marcus entend rester dans la branche au terme de son apprentissage, Alexandre est plus indécis : « Pour moi, ce qui compte, c’est d’avoir un métier. Après mon CAP, je m’engagerai peut-être dans l’armée de terre. »

Regroupés dans d’autres classes, les « grands » ont entre 20 et 25 ans et possèdent déjà une formation plus ou moins équivalente à un bac professionnel. Pour eux, l’apprentissage de boucher ne dure qu’un an. « Certains ont besoin de reprendre confiance. Nous sommes là aussi pour ça », explique Patrick Paulmier, de l’équipe des formateurs. Antoine Riandière-Laroche, 24 ans, donne « toute satisfaction » à ses employeurs, Laurent et Nathalie Dumont, les patrons de la boucherie des Arènes, rue Monge à Paris, réputée pour son agneau laiton et son porc de Bigorre. « Antoine s’était présenté spontanément à la boucherie. Il faisait sérieux, nous l’avons embauché comme apprenti », raconte Nathalie Dumont, ancienne responsable d’une boutique Guerlain. Le jeune homme occupait un poste de « technico-commercial » dans la construction. « C’est la mauvaise ambiance dans le bâtiment qui m’a fait partir, confie-t-il. J’ai préparé le concours de sous-officiers de la gendarmerie, que j’ai foiré pour pas beaucoup. Je suis entrée dans la boucherie. C’est un métier bien français qu’il ne faut pas perdre, un savoir-faire recherché dans pas mal de pays. »
Certains travailleront « en boutique » – dans une boucherie artisanale –, d’autres, comme Saïd Hammady, 20 ans, choisiront la grande distribution. Saïd effectue d’ailleurs un apprentissage au rayon boucherie d’un hypermarché Leclerc à Franconville, dans le Val-d’Oise. Son frère, boucher également, travaille au sein de la même enseigne. « C’est lui qui m’a conseillé le métier, dit Saïd. Je ne regrette pas du tout, c’est mieux que le bac compta-banque que j’avais commencé. » Saïd a fait ses calculs, pour la suite : une paye de « 4500, 5000 euros par mois en intérim », à raison de « 70 heures de boulot par semaine ». Le jeune homme réfléchit à une formule « CDI le matin, intérim l’après-midi ».
Ni boucherie en centre-ville, ni supermarché en périphérie, mais de verts et lointains pâturages : Claire Meyer a tout planifié. Dans quelques mois, cette jeune femme de 21 ans, titulaire d’un bac sciences et technologies de l’agronomie et du vivant (STAV) et pour deux mois encore apprentie à l’EPB, prendra le large. Elle a prévu d’ouvrir une exploitation agricole dans le comté de Cumbrie, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Vaches, moutons, volailles et porcs seront les animaux de la ferme. « Il y aura une boucherie attenante, c’est mieux pour la traçabilité. » Ce projet aurait pu être mené en France. C’était avant qu’elle rencontre son amoureux anglais.

 

Une politique de l’offre

Alors que l’apprentissage en général patine et piétine, le secteur de la boucherie effectue des bonds en avant. Ce phénomène réjouissant est dû en partie à une « politique de l’offre », via la publicité notamment. Les artisans bouchers songent à leur retraite, ils recherchent des jeunes qui reprendront leur affaire. D’où ce succès paradoxal, alors que la consommation de viande chute (moins 15% entre 2003 et 2010). « Cette diminution touche la production industrielle mais pas les boucheries artisanales qui, plus que jamais misent sur la qualité et la variété des produits », explique Christian Le Lann, président de la Confédération française de la boucherie.

La boucherie en France, c’est donc :

– 20 000 points de ventes en France ;
– 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires ;
– 55 000 salariés ;
– 26 % d’augmentation de la masse salariale en trois ans ;
– 4000 postes de salariés à pourvoir sur l’ensemble de la France ;
– 1710 euros : salaire brut mensuel pour le détenteur d’un CAP ;
– 7000 apprentis formés chaque année (le double trouverait preneurs) ;
– 20 % de contrats d’apprentissage en plus, signés en 2013.

Source : Fédération des artisans bouchers, Paris-Ile-de-France.

 

Un bon Suisse est un apprenti

C’est un système à la fois plus libéral et plus civique. Bienvenue en Suisse, où l’apprentissage exerce un haut magistère moral. Le CAP, qu’on nomme ici CFC (Certificat fédéral de capacité), est au « génie helvétique » ce que l’électricité ajoutée aux Soviets devait être au communisme. Sauf que, dans le cas présent, ça marche. Tout y est comme à l’inverse de la France : en Suisse, pays de (quasi) plein-emploi, où l’on se méfie des « idées abstraites », 60 % d’une classe d’âge accomplit un apprentissage et seulement 30 % passe le baccalauréat, les 10 % restants optant pour une formation (graphisme, design ou musique) que ni l’apprentissage ni le bac ne délivrent. L’âge légal pour commencer un CFC est de 16 ans, au terme des neuf années de scolarité obligatoire. L’apprentissage dure plus longtemps qu’en France : trois ou quatre ans. Quatre sont nécessaires pour devenir menuisier ou polymécanien, trois pour gagner ses galons de boucher, trois aussi pour avoir le droit d’exercer la coiffure (mais quatre si l’on veut coiffer à la fois les hommes et les femmes). La semaine-type d’un apprenti, c’est quatre jours en entreprise, un à l’école.
Trois structures gèrent l’apprentissage : le ministère fédéral de l’Économie qui établit le cahier des charges des enseignements professionnels, l’entreprise et le canton. Un jeune dans sa quatrième année d’apprentissage peut toucher un salaire de 1500 francs suisses (1230 euros), le montant variant selon les conventions collectives de travail. CFC en poche, le salaire plancher est de 4000 francs suisses pour un boucher, de 4500 pour un horloger (ces salaires peuvent paraître élevés, mais le coût de la vie l’est aussi et l’assurance maladie est à la charge des salariés).
Juriste de formation, vice-directrice de l’Union suisse des arts et métiers (USAM), principale association professionnelle d’un pays où les PME forment 98 % du tissu industriel, Christine Davatz croit dur comme fer aux vertus de l’apprentissage. Sa fille et son fils en ont fait un, la première dans l’horlogerie, le second dans la menuiserie. « Ma fille était une excellente élève, ses profs voulaient qu’elle aille au gymnase [lycée], raconte Christine Davatz. Moi, je n’ai rien dit. Elle a fait des stages pour voir ce qui lui conviendrait et elle a opté pour un apprentissage chez Swatch Group. Quant à mon fils, il est très doué de ses mains. » La vice-présidente de l’USAM conseille aux parents de « se tenir en retrait » lorsque leurs enfants font ce type de choix – l’« éthique protestante », dominante en Suisse, veut que l’individu, et personne d’autre, décide de sa vie.
Reste que la mythologie ne suffit pas : l’apprentissage a su s’adapter. Dans les années 1990, réalisant qu’elle devait rehausser les exigences pour demeurer compétitive, la Suisse s’est dotée d’un réseau de Hautes Écoles spécialisées (HES), délivrant des diplômes dans quantité de domaines. Des apprentis en génie civil, par exemple, pourront devenir ingénieurs en intégrant une HES, moyennant, pour y accéder, un examen de type baccalauréat professionnel. Et c’est ainsi que la petite Suisse est grande. [/access]

Non à l’Europe aux cent drapeaux!

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regions ue hollande seguin

Cela ressemblait à une immense blague. Au point que le maire socialiste d’une ville charentaise réputée pour ses huîtres se demandait sur Twitter si la carte des 14 grandes régions n’était pas un faux. Mais non, ce n’était pas une blague. Les auteurs du découpage de la future carte administrative avaient bien placé sa commune dans la même région que Dreux, Orléans et Brive-la-Gaillarde. Cet immense machin colorié en bleu clair[1. Que j’ai décidé de baptiser « Hollando-Absurdie » mais que d’autres, plus méchants encore, ont surnommé « Promotion Voltaire » puisqu’elle rassemble les régions de Michel Sapin, Ségolène Royal et François Hollande.] ne constitue pas la seule incongruité de la carte. Ainsi, la célèbre croix de Lorraine de Colombey-les-deux-Eglises aura désormais sa plage, où l’on pourra même chasser le canard, en baie de Somme. Saint-Flour, ravissante bourgade du Cantal, aura aussi la sienne, sur les bords du lac Léman. Le journal de France 2 s’est amusé à interroger des quidams dans la rue pour leur demander comment ils pourraient (sur)nommer les nouvelles entités. Cette expérience s’est révélée impitoyablement révélatrice. Impossible de trouver un nom sans sombrer dans le ridicule à l’exception de la Normandie. Si l’on ne peut point nommer quelque chose, c’est que cette chose n’existe pas, aurait dit ma grand-mère.

Certes, certaines régions issues du précédent découpage, comme le Centre ou les Pays de la Loire, étaient aussi des créations technocratiques de nos énarques de l’après-guerre. Certes, les députés qui créèrent les départements avaient découpé la France dans une logique de tabula rasa. Mais ces créations avaient au moins une logique que tout le monde comprenait. La journée de cheval pour faire l’aller-retour du chef-lieu en tout point du département, cela avait de la gueule. Et cela tient depuis plus de deux cents ans alors que nous voyageons désormais en automobile, en train et en avion. On peut se demander quelle est le but des nouvelles super-régions, sinon d’obéir aux logiques d’un congrès socialiste[2. Martine Aubry garde son Nord-Pas de Calais intact, Jean-Yves Le Drian sa Bretagne, Ayrault n’a pas été mangé par Ségolène Royal, laquelle ne voulait pas se faire bouffer par Alain Rousset.].

Régis de Castelnau a expliqué fort brillamment que cette réforme n’engendrera aucune économie, bien au contraire. De surcroît, la disparition des conseils généraux entraînera le transfert de la gestion (construction, entretien, fonctionnement) des collèges, des départements à ces nouvelles régions. Pour un département comme le Doubs, la charge d’une grosse quarantaine de collèges et la gestion de tous leurs personnels techniques n’est déjà pas facile. Imaginez combien de collèges la région qui s’étend du Limousin au Centre aura à gérer.  Elle fera quoi, la future grosse région ? Et bien, je vous l’annonce : elle va (re)territorialiser sa gestion. Et elle se basera sur quoi pour le faire ? Sur les anciens départements, pardi ! Tout ça pour ça !

Donc, les économies, on élimine. D’ailleurs les présidents de région, même ceux qui souhaitaient fusionner amoureusement avec leur grande voisine, avant même la diffusion de la carte, comme Marie-Guite Dufay, qui préside le conseil régional de la Franche-Comté, en conviennent. Que nous dit Manuel Valls ? Qu’il nous faut des régions fortes, des régions compétitives, des régions « qui pèsent en Europe ». Et nous voilà devant l’une des plus grandes fadaises de notre époque ; la notion de « masse critique » pour une entité administrative. Or, comme me le glissait il y a peu le député européen UMP Arnaud Danjean, autant on peut parler de « masse critique » pour une entreprise qui aspire à conquérir marchés, autant pour une région, c’est ridicule.  Je me souviens de Philippe Séguin qui écrivait en 1990 : « Parlez-moi des régions anglaises ! Cela n’empêche pas les Anglais d’être forts ! ». Je passerai sur les cantons suisses qui me paraissent bien plus dynamiques que les régions espagnoles, au premier rang desquelles la Catalogne chère à notre Premier Ministre, proche de la banqueroute. Mais bon, il paraît qu’il faut ressembler aux Allemands, alors on « eurolanderise » ![3. François Hollande n’a aucune imagination ! Il aurait tout aussi bien pu créer deux « villes Länder » comme Brême et Hambourg.]. Cette volonté de disposer de régions « compétitives », « à taille européenne » vient bien bien de quelque part.

Il m’est arrivé d’échanger avec des conseillers régionaux et à chaque fois, l’argument tombe : « c’est pour être plus fort pour aller négocier à Bruxelles ». La voilà, l’idée fourbe qui se cachait derrière l’écran de fumée. L’Etat construit des super-régions pour que celles-ci puissent mieux négocier par-dessus sa tête avec Bruxelles. La fameuse « Europe des régions et des tribus » que dénonçait, là encore, Philippe Séguin pendant la campagne de Maastricht.

Mais cela ne suffit pas à expliquer cette carte ridicule. Certaines propositions qui ont circulé, notamment celle du député UDI Jean-Christophe Fromentin ou même la carte de feu la commission Balladur,  s’appuyaient sur des bases plus solides. Elles ne sentaient pas l’improvisation à cinquante kilomètres et si elles pouvaient susciter de l’opposition, elles ne déclenchaient pas l’hilarité. À moins d’imaginer que le président soit un âne bâté, on peut envisager une hypothèse : François Hollande n’a pas envie que la réforme soit votée. Il fait en sorte, avec la pire carte possible, qu’aucune majorité ne se dégage en faveur de cette réforme territoriale, qui nécessitera une modification constitutionnelle du fait de la disparition des conseils généraux. Alors que Manuel Valls a déjà exclu le recours au référendum, il sera plutôt périlleux d’avoir l’accord de l’Assemblée Nationale, du Sénat, puis d’un congrès avec une majorité des trois cinquièmes. Ainsi si le projet était alors rejeté, François Hollande pourrait prendre à témoin le peuple et dire : « J’ai essayé de réformer mais j’ai échoué face aux conservatismes ! ».

Mais n’est pas De Gaulle qui veut. D’ailleurs, De Gaulle a consulté le peuple et démissionné quand il fut désavoué.  François Hollande, lui, incarnerait plutôt « la maladresse des habiles » chère à François Mauriac.

Jeunesse, des raisons d’espérer (et de désespérer)

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jeunesse banlieueJ’ai été prof pendant près de vingt-cinq ans en lycée et en collège, surtout dans des endroits où l’on n’a pas forcément envie d’aller regarder de trop près la jeunesse ; où l’on préfère les chiffres aux visages et les idées reçues à ce qu’on vit quotidiennement.  J’ai pu ainsi mesurer à quel point les études sociologiques, les recommandations pédagogiques et les sermons médiatiques rendaient compte de manière faussée d’une réalité que j’éprouvais quotidiennement.  Pas fausse : faussée. Pour le visiteur « étranger », une « zone d’éducation prioritaire », c’est une auberge espagnole idéologique : on y trouve ce qu’on y apporte.

À celui qui est persuadé que la situation n’est pas rose mais que la banlieue et les cités sont le creuset d’une formidable énergie, la jeunesse de ces coins-là donnera mille exemples pour étayer ses certitudes : il parlera des ateliers de rap et de hip-hop, mais aussi des ateliers d’écriture où les mêmes jeunes essaient de sortir de la culture à laquelle on les assigne en couchant leur vie sur le papier, laquelle on les assigne en mettant leur vie sur le papier, en calmant leur colère au fur et à mesure qu’ils trouvent de nouveaux mots pour la raconter et la poser à distance. Le même observateur optimiste insistera sur les médiathèques pleines où ces jeunes-là viennent lire mais aussi faire leurs devoirs car le calme est une denrée rare quand on vit à beaucoup dans des appartements trop petits. Il parlera des pièces de théâtre qui se montent en fin d’année dans les établissements scolaires et les centres culturels. Il citera en exemple ceux qui sont devenus avocats, médecins, entrepreneurs et qui reviennent créer des associations de soutien scolaire.

[access capability= »lire_inedits »] À l’inverse, celui qui est persuadé a priori que ces lieux sont devenus le septième cercle de l’enfer, des zones de guerres ravagées par la délinquance, l’économie parallèle de la drogue,  l’islamisme et le nouvel antisémitisme, pourra faire son miel amer en insistant sur des choses aussi diverses que les chiffres désastreux de réussite au bac, le nombre croissant de jeunes filles voilées ou les tags sur les murs. Il pourra parler de « territoires perdus de la République » ou de « Grand Remplacement » en s’appuyant sur les profs insultés, les programmes scolaires inapplicables et inappliqués, la tyrannie des grands frères sur les sœurs, la disparition des pères, les « tournantes » dans les caves, la propension à l’affrontement avec la police, les agressions contre les pompiers ou même les médecins, les services publics et les commerces qui désertent, les transports en commun qui ne veulent plus desservir certains quartiers, les prières de rue, les adolescents embrigadés pour des jihads lointains.

Ce qui rend si peu crédible le discours sur la jeunesse de ces quartiers-là, c’est précisément qu’il est enfermé dans cette alternative impossible entre l’angélisme et la peur, comme si on n’avait le choix qu’entre une Dité peuplée de bêtes fauves communautarisées et une Utopie en devenir, riche de tous les possibles, dans laquelle les difficultés à s’épanouir seraient dues pour l’essentiel à la pauvreté. Panique morale contre culture de l’excuse, réac contre progressiste benêt : on n’en sort pas.

Il se trouve que, si je n’enseigne plus depuis 2008, je reste au contact de la jeunesse, et pas seulement de celle que j’ai connue à Roubaix. Auteur de romans pour les adolescents, je ne suis pas une semaine sans sillonner la France pour rencontrer ou faire écrire des jeunes de tous les horizons géographiques et sociaux. J’ai parlé avec des élèves de lycées professionnels, de collèges de centre-ville ou d’institutions privées à Angers, au Mans, à Limoges ou à Ivry. Je pourrais rédiger un guide Michelin des médiathèques de Brive à Dunkerque en passant par Lamballe ou Mulhouse et même dans des endroits plus improbables encore où je suis toujours surpris, alors qu’on est un soir de semaine, qu’il fait mauvais et qu’il y a 200 chaînes de télé, qu’un public « non contraint » de jeunes d’une association se déplace pour parler avec moi. J’ai vu aussi la jeunesse des foyers et même celle des centres éducatifs fermés ou des prisons pour mineurs. Je ne les rencontre, ces jeunes, que quelques heures, parfois quelques jours : ça ne me donne certes aucune légitimité particulière pour théoriser. Mais je ne peux pas m’empêcher de voir, de noter, d’enregistrer. Ce qui me frappe, de plus en plus, c’est que les classes sociales se lisent désormais sur les corps. Je m’explique : lorsque j’étais élève, les classes sociales existaient mais elles existaient dans le même monde. On notait des différences dans l’accent, sans doute, et dans la qualité des étoffes ou le maintien, mais on avait encore l’impression que le fils du médecin et la fille du métallo  vivaient la même réalité. Ce n’est plus le cas désormais : non seulement les looks, le langage, les références culturelles diffèrent radicalement mais les dents, la peau, le poids deviennent des indicateurs objectifs d’une appartenance sociale.

Comme j’ai l’habitude, déformation professionnelle sans doute, de faire confiance aux romanciers pour comprendre le réel, je dirais que les deux derniers romans que j’ai lus  qui ressemblent vraiment à ce que j’ai vécu comme prof, mais aussi comme écrivain pour adolescents, ont été Entre les murs de François Bégaudeau et Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet.

Les deux ont connu un vrai succès, ce qui indique que, tout de même, le sujet préoccupe, et les deux malgré leurs différences  ̶  un récit autobiographique pour Bégaudeau et un roman noir pour Jonquet  ̶   se sont efforcés avant tout de rendre compte. Les deux prenaient la figure de l’enseignant, placé en première ligne, comme témoin privilégié.

Aux deux, on a reproché cette fameuse « stigmatisation » de la jeunesse des quartiers. Bégaudeau exposait la perte de tout langage commun entre ces jeunes-là et les adultes qui venaient transmettre, mais il montrait qu’on pouvait quand même, tant bien que mal, y arriver. Jonquet, s’inspirant de l’affaire du « gang des barbares » insistait sur la montée de l’antisémitisme des banlieues et de la délinquance, tout en montrant, comme l’indiquait son titre hugolien, que la peur était des deux côtés et, à travers certains personnages, qu’il restait quelques raisons d’espérer.

Pas beaucoup, mais quelques-unes tout de même. [/access]

*Photo: CHAMUSSY/SIPA/00626339_000013

Plus stressées à la maison qu’au boulot?

mere au foyer cuisine

Une étude publiée début mai dans Social Science & Medicine et menée par le Dr Sarah Damaske, sociologue à la Pennsylvania State University, aux États-Unis, vient remettre en cause une idée depuis longtemps admise, selon laquelle le stress est essentiellement lié au travail. Voici qu’après avoir testé, chez 122 personnes le taux de cortisol –hormone du stress- à différents moments de la journée, c’est à la maison que celui-ci est le plus élevé –soit lorsqu’il y a de multiples tâches à accomplir- Et comme on ne peut envisager d’étude sérieuse sans y comparer les sexes…
Si la moitié des hommes se perçoivent heureux à la maison, une grande majorité des femmes se sentent plus détendues au bureau… C’est Najat qui ne va pas être contente !
Egalité oblige, en tout cas, le burn-out n’est plus le privilège des salariés, puisqu’il touche désormais les mères de familles, que celles-ci travaillent -dans une entreprise- ou non.

Seuls ceux qui ne l’ont jamais pratiqué à plein-temps peuvent suspecter les mamans d’exercer le plus beau métier du monde… Avec une certaine condescendance il faut bien le reconnaître.
Philosophiquement, c’est en effet une bien jolie mission que d’élever au rang d’adultes responsables, des mouflets à qui l’on se frotte du matin au soir. Et comme il faut être parfaite ou ne pas être, le niveau d’exigence est souvent plus élevé que dans beaucoup de jobs. Pourtant la réalité est parfois bien loin de cette félicité fantasmée…
Dans un monde fait de droit à l’enfant et de préoccupations autocentrées, qui envie la réalité d’un quotidien fait de rangement, de linge, de vaisselle, de coups d’éponge, d’interminables heures dans la cuisine, de rangement, d’additions, de soustractions, de cours de préhistoire, de rangements et de poésies … De repassage, et d’accompagnements. De fêtes d’école et de sorties de classe. De marathon, derrière un caddie qu’on ne lâchera que quand il déborde !
Qui échangerait ces longues heures dans le vacarme et les disputes. Qui surtout, voudrait d’un métier dont les mérites ne sont nulle part vantés. Où les victoires sont si discrètes et les encensements si rares. Rappelons par quel terme valorisant étaient désignées jusque tout récemment les femmes qui restaient auprès de leurs rejetons. « La ménagère de moins de 50 ans » soit : une femme qui a soin du ménage et s’occupe de l’administration du foyer. Non mais trop glamour, quoi ! On l’imagine : dans une improbable blouse en acrylique, comme seule la vente par correspondance ose encore en produire, en train de rouler niaisement une pâte à tarte pour le retour des enfants.
Pourtant, il en faut des qualités pour une telle entreprise, surtout lors du cinq à sept quotidien –mais non, pas celui de l’hôtel ! – Le cinq à sept d’une mère de famille est beaucoup plus abrutissant. C’est le moment où se concentrent toutes les activités de la journée qui méritent le plus de « sainte patience, priez pour nous ! ».

Selon une étude menée récemment par le site américain Salary sur 6 000 familles américaines, la mère au foyer exerce un nombre impressionnant de métiers au cours de la semaine. Aide maternelle, assistante scolaire, chauffeur, cuisinière, femme de ménage, infirmière, couturière, conseillère d’orientation, auxiliaire psychologique… Et on en passe. Ce qui la conduit naturellement à effectuer 94 heures hebdomadaires -pas loin de 3 fois les heures préconisées par la tristement célèbre Martine- et la bagatelle de 57 heures supplémentaires. Une projection de ladite étude évalue alors un salaire d’environ 7 000 euros pour tous ces bons et loyaux services… La bonne blague !
« Travailler plus pour gagner plus qu’ils disaient ! ». Plus de paradis ?

Car c’est également le seul métier qui ne mérite aucune rémunération ! Certes, la récompense est ailleurs, les bons mots des enfants sont supposés réchauffer le cœur des mamans, leur progrès les émerveiller, leur questions les nourrir… Et c’est vrai qu’il existe de grandes satisfactions à prendre pleinement en charge cette mission d’éducation.

Mais l’exercice de cette fonction bénévole ne se fait pas sans stress. D’abord parce qu’elle induit une infinité de taches répétitives et parfois lassante. Ensuite parce que, à contrario de certaines activités professionnelles, il n’existe ni procédures, ni définition de poste précise. Enfin parce que la fonction requiert une grande capacité d’adaptation et d’inventivité… à multiplier par le nombre d’enfants à charge !

Comme le souligne les psychologues Maryse Vaillant ou Sylviane Giampino, la maitrise de l’arrivée d’un enfant induit une volonté de perfection dans son éducation. Or c’est cette distorsion entre la maternité rêvée et la réalité qui met en difficulté de nombreuses femmes, parfois jusqu’à l’épuisement. Ajoutez à cela que « la maternité est ce qu’il y a de plus merveilleux », la culpabilité et l’incompréhension de l’entourage viennent accentuer le stress quand la lassitude s’installe.

Alors, Mesdames qui « ne travaillez pas »… trouvez-vous vite un job… c’est plus reposant !

*Photo : MARY EVANS/SIPA/51078587_000001

Génération paumée

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génération internet

Le jeune n’est plus ce qu’il était. Il écoute de la musique de vieux, pique les fringues de ses parents et ne veut plus faire la révolution mais seulement trouver un travail et fonder une famille. Il ne descend plus que rarement dans la rue, sauf quand il habite en banlieue et perturbe les manifestations pacifiques ou brûle des voitures. Le jeune est devenu ennuyeux, au mieux menaçant. Aux yeux des papy-boomers de 1968, il est trop borné et, pour les médias, il n’a plus de repères. Que reste-t-il de la jeunesse ?

À la fin du XIXe siècle, alors que l’affaire Dreyfus a poussé des milliers d’étudiants et de lycéens à quitter les bancs de l’école et les salles de classe pour accomplir leur formation politique en faisant le coup de poing entre la rue d’Ulm et le Quartier latin, la jeunesse fascine soudain les savants, avides de problématiser et catégoriser les comportements et les âges de la vie. Le concept de « génération » intéresse tout particulièrement les chercheurs et les nouveaux intellectuels, dans l’atmosphère de fin de siècle qui voit les bouleversements liés à la révolution industrielle transformer durablement les sociétés et la vie quotidienne de millions d’Européens.

Au tout début du XXe siècle, l’historien, psychologue, sociologue et philosophe allemand Wilhelm Dilthey définit ainsi la notion de « génération » : « Un cercle assez étroit d’individus qui, malgré la diversité des autres facteurs entrant en ligne de compte, sont reliés en un tout homogène par le fait qu’ils dépendent des mêmes grands événements et changements survenus durant leur période de réceptivité. »[1. Wilhelm Dilthey, Le Monde de l’esprit, T.1. Histoire des sciences humaines, Paris, Aubier-Montaigne, 1947, p. 42.] Les journaux de l’époque s’intéressent beaucoup à ces jeunes que l’on désigne pour la première fois comme une classe à part. « Nous sommes la dernière des générations qui ont la mystique républicaine. Et notre affaire Dreyfus aura été la dernière des opérations de la mystique républicaine »[2. Charles Péguy, Notre Jeunesse, Idées nrf, Gallimard, 1957, p. 15.], écrit Péguy dans Notre jeunesse en 1911. À cette « mystique républicaine » répond celle des jeunes nationalistes que Roger Martin du Gard dépeint, entre autres, dans son roman Jean Barois et dont Alfred de Tarde et Henri Massis explorent les caractéristiques dans une enquête publiée en 1913 sous le pseudonyme d’Agathon.[3. Les Jeunes Gens d’aujourd’hui, avec Henri Massis, 1913. Réédité en 2003 par Jean-Jacques Becker, Paris, Imprimerie nationale, coll. « Acteurs de l’histoire », présenté comme le « premier sondage sur les jeunes ». Dans la mythologie grecque, Agathon est un des fils de Priam qui ira soustraire à Achille le cadavre de son infortuné frère au péril de sa vie.]

Mais c’est le marteau-pilon de la guerre qui façonne réellement la génération qui a « vingt ans dans les tranchées », comme l’écrivait Aragon, et qui se promet d’en finir « avec le passé qui nous colle aux dents » et « les ruines haïes du vieux monde », comme le proclamaient les futuristes russes ou les « dadas », plus pressés encore, après la guerre, de brûler les académies, de tuer le clair de lune et de faire une bonne fois pour toutes un sort aux cadavres et aux momies de l’ancien monde.

Durant l’entre-deux-guerres, de nouveaux « mouvements de jeunes » sont à l’origine d’un bouillonnement intellectuel certain. Toutefois, il faut attendre les années 1960 pour qu’on parle à nouveau de la jeunesse comme d’un monde à part, qui possède ses propres codes et impose ses luttes et ses revendications à la société tout entière. C’est donc dans la France gaulliste, à l’ombre du soviétisme brejnévien, dont la tête pourrit lentement mais dont le bras étouffe encore les nations de l’Est, que la jeunesse entre en sécession culturelle. L’historien Michel Winock considère d’ailleurs que la génération de Mai-68 est la dernière à s’être affirmée en rupture avec les précédentes et à avoir imposé durablement son magistère culturel, économique et politique à la société française.

Il est vrai que celles qui ont suivi n’ont pas vraiment réussi à exister dans l’ombre des rebelles increvables du joli mois de mai. Nés entre le court triomphe du punk et du rock alternatif et l’avènement de la world music, du rap et de la techno, les représentants de la « bof génération » ont connu le crépuscule des années Mitterrand et les ternes années Chirac, l’arrivée du sida et la chute du mur de Berlin. La fin d’un monde, certes, mais une fin à laquelle ils n’ont nullement contribué. Le 9 novembre 1989, ils ont regardé les Allemands abattre à coups de maillets le symbole de la guerre froide, avec le sentiment confus d’entrer de plain-pied dans une nouvelle époque qui les avait dépassés avant même qu’ils puissent y jouer un rôle.

Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui ont toujours connu Internet, les téléphones portables et le chômage de masse. Cette jeunesse nouvelle a-t-elle réussi à trouver les référents culturels qui lui permettraient de transcender les disparités sociales pour faire à nouveau sécession et imposer ses propres codes ? Rien n’est moins sûr. [access capability= »lire_inedits »]

Il m’a semblé intéressant de renouer avec la mode des enquêtes en interrogeant de façon systématique, à travers des entretiens ou des questionnaires, des élèves de lycée, de bac pro, de BTS, de fac ou de prépas. Première constatation : si, comme le pense Dilthey, c’est l’événement qui fabrique une génération, alors on peut sans doute parler de la « génération du 11-Septembre ». Fait plutôt étrange en lui-même, si l’on considère que tous ceux qui ont bien voulu, pour cet article, se prêter au jeu des questions, avaient entre 5 et 10 ans au moment de l’attentat du World Trade Center. L’événement fondateur s’apparenterait donc plutôt à un traumatisme d’enfance, ainsi que l’explique cette étudiante : « Cest vraiment la première chose que je me rappelle avoir vu passer en boucle, pendant des jours, à la télé. Limage est restée gravée à force davoir été vue et revue. » À côté du 11-Septembre 2001, beaucoup évoquent la mort de Michael Jackson, la Coupe du monde de football en 1998: les jeunes habitants du village global semblent quelque peu passéistes. Il est vrai qu’ils mentionnent aussi la création de Facebook et l’invention des smartphones.

Les codes culturels nouveaux sont, quant à eux, massivement déterminés par Internet et la musique. Curieusement cependant, si le rap et l’électro ont opéré une percée spectaculaire dans différents milieux sociaux, la musique qui résonne encore souvent dans les écouteurs des smartphones est la même que celle qu’on écoutait sur les barricades de Mai-68. Qui aurait pu croire que les Rolling Stones et Creedence Clearwater connaîtraient une telle longévité ? Malgré la résistance de ces vieilles gloires, le petit écran semble, lui, avoir été ringardisé en moins de temps qu’il n’en faut pour télécharger une intégrale des Beatles. La musique s’écoute sur Spotify ou YouTube, l’actualité circule, au milieu des selfies, sur les réseaux sociaux, mais qui s’intéresse encore vraiment à ce que racontent les intellectuels médiatiques sur les plateaux des émissions de variétés, sauf pour le commenter sur Twitter après avoir vu quelques extraits d’un « clash » ou s’être délecté de ce qui fait le buzz sur Dailymotion ? Triste revanche pour tous ceux qui voyaient déjà dans la télévision un instrument de décervelage des peuples. Les réseaux sociaux sont unanimement tenus par les moins de 20 ans comme les vecteurs d’une nouvelle culture, influençant le langage, les relations sociales et, aujourd’hui, la religion cathodique est en passe d’être détrônée par un culte plus expéditif encore…

La rupture est aussi économique, et elle se traduit avec plus ou moins de violence suivant les milieux considérés. Les jeunes d’aujourd’hui se trouvent confrontés à une pression économique, sociale et professionnelle aggravée par les conséquences de la crise de 2007. Ce contexte dégradé ne suscite pas, néanmoins, au sein des dernières classes d’âge un phénomène d’union et d’opposition aux générations précédentes qui permettrait de fonder une authentique identité générationnelle. Comme les générations précédentes, on grandit à l’ombre des illustres aïeux de Mai-68, qui continuent à occuper l’essentiel des postes à responsabilités et font peser sur les enfants et les petits-enfants le poids d’un système de retraite pléthorique et d’une doxa étouffante, sans qu’émerge pour autant une véritable contestation de cette domination. « On a autre chose en tête que jouer les rebelles. Le futur est tellement incertain quon n’a pas vraiment le temps de se consacrer au conflit de génération », confie un étudiant.

Reste Internet, « un monde de possibilité, presque un nouveau Far West », rapporte un autre. L’univers numérique, qui s’avère – et heureusement – très difficile à contrôler ou à censurer, en dépit des récentes ambitions du Conseil supérieur de l’audiovisuel, sera certainement le terrain de jeu privilégié des générations qui parviendront réellement à s’imposer pour bousculer le pesant héritage des valeureux aînés. YouTube ou Dailymotion, les forums 4chan, Reddit ou Something Awful, la profusion des « memes », ces détournements vidéos qui prolifèrent sur la Toile, ont déjà créé des codes très spécifiques au sein des nouvelles générations, complètement ignorés de la plupart des quadras ou des quinquagénaires, voire des trentenaires. Le bitcoin, cette nouvelle monnaie d’échange complètement virtuelle, créée en 2009, et qui a atteint la parité avec le dollar en 2011, suscite déjà depuis quatre ans d’importants phénomènes de spéculation et l’enthousiasme d’apprentis-traders qui, souvent, n’ont même pas 20 ans. C’est la détention d’un capital non pas financier mais technique qui leur a permis de saisir la balle au bond quand le bitcoin ne valait encore rien. Peu d’entre vous, enfin, ont entendu parler du deep web, cette partie immergée de l’iceberg Internet[4. L’ensemble des pages publiées sur Internet, mais non répertoriées par les moteurs de recherche. En 1998, rapporte une étude de la société Digimind, le magazine Natureestimait qu’il existait 800 millions de pages. Le rythme de croissance exponentiel d’Internet permet d’estimer qu’il existe aujourd’hui plus de 60 milliards de pages publiées sur Internet. Les meilleurs moteurs de recherche, à savoir Yahoo ou Google, n’en indexeraient que 10%. Le reste appartient aux entrailles du « Web invisible » dont la taille représente 500 fois celle du « Web de surface ».] sur laquelle on ne peut s’aventurer que nanti de solides compétences techniques et d’un navigateur adapté.

Tout cet univers, véritablement underground, constitue bel et bien le terreau d’une nouvelle culture. Après tout, Wikileaks et Julian Assange en sont issus, et leurs successeurs ne sont sans doute pas loin. En 2000, le philosophe Peter Sloterdijk constatait la fin du modèle humaniste, qui reposait sur une civilisation du livre permettant à l’homme de s’éduquer par lui-même. Faut-il, dans ces conditions, espérer que les nouvelles générations sont en passe d’inventer, avec le numérique, une nouvelle civilisation ? Pour l’instant, on est en droit d’en douter.

En tout cas, à en juger par ces nouveaux venus sur le marché du travail exsangue de la France, on ne dira pas que 20 ans est l’âge le plus contestataire de la vie. Invités à indiquer un terme qui résumerait les préoccupations des gens de leur génération, l’écrasante majorité des personnes de 15 à 20 ans que j’ai interrogées ont choisi quatre termes : argent, apparence, égoïsme et futur. L’obsession de l’argent traduit l’incertitude vis-à-vis du futur, l’obsession de soi traduit l’angoisse vis-à-vis du monde. C’est la leçon du mythe de Narcisse. Narcisse n’est pas tant infatué et prétentieux que désireux de rester prisonnier de lui-même afin de se protéger contre le monde extérieur. Ainsi finit-il par repousser la malheureuse Echo pour s’abîmer dans la contemplation de lui-même, ignorant jusqu’aux Enfers qui se referment sur lui. De même, la jeunesse d’aujourd’hui est trop prisonnière de son reflet pour se saisir des outils qui pourraient réellement lui permettre  de faire sécession et de renverser la domination satisfaite de ses aînés. [/access]

 

*Photo : SERGE POUZET/SIPA/00667484_000002

 

14 régions : Hollande joue la mauvaise carte

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Était-il possible de faire pire ? Probablement pas, mais avec ce Président-là, nous le savons, le pire est justement toujours sûr. L’accablement, qui a saisi tous les observateurs à l’annonce de la publication de la nouvelle carte des régions arbitrée par François Hollande, tient moins au résultat  (pourtant consternant), qu’à la méthode de celui dont on sait désormais qu’il ne sera jamais Président de la République.

Renier le programme sur la base duquel on a été élu ? Aucun problème, il n’y a qu’à faire comme avec la finance et le TSCG.  Moi président, j’ai dit que : « J’engagerai une nouvelle étape de la décentralisation en associant les élus locaux…Je réformerai la fiscalité locale en donnant plus d’autonomie aux communes, aux départements et aux Régions »[1. Engagement 54 du programme de François Hollande candidat.]

Annoncer une grande réforme alors même qu’un des premiers textes votés par la nouvelle législature a défait une réforme de Nicolas Sarkozy, en réaffirmant les principes que l’on vilipende aujourd’hui ? Et alors ? Il fallait bien se trouver un peu de grain à moudre après les catastrophes électorales du printemps. En lançant dans l’urgence, sans précaution, sans concertation, sans un vrai travail préalable un bouleversement de l’organisation de l’espace public français.

Bidouiller en quelques minutes sur un coin de table une nouvelle carte dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle pique les yeux et sur la rationalité de laquelle on peut s’interroger ? Mais pourquoi donc ? Vous n’avez pas compris que ce qui comptait c’était les arrangements, ne pas contrarier les copains, et se servir du redécoupage à des fins électorales. Les régions, ce sont aussi des circonscriptions. Ségolène Royal, la souveraine de Poitou-Charentes ne supporte pas Alain Rousset, le duc d’Aquitaine ? La cohérence géographique ? Pour quoi faire, allez hop on va la pacser à deux autres plus discrets. Picardie et Nord-Pas-de-Calais, ça ressemblerait à quelque chose. Oui, mais dites le Front National est costaud par là-bas. Donc on ne touche à rien. Rassembler Bretagne et Pays de Loire, cela aurait du sens. Mais, Le Drian et Poignant ne veulent pas, et Ayrault maintenant, on s’en fout. L’Alsace-Lorraine ? On a fait la guerre pour ça il y a 100 ans. Donc, vous aurez l’Alsace et la Lorraine. Évidemment, l’Île-de-France ne bouge pas. On ne va quand même pas poursuivre le projet du Grand Paris alors que la droite pourrait en prendre la présidence.

Et les départements alors ? On a dit qu’on allait les supprimer, mais de façon évocatrice, Jean-Claude Gaudin nous a rappelé qu’il fallait d’abord réviser la Constitution. Et pour cela, pas de majorité au Congrès. Aucun problème, il suffit d’utiliser une petite magouille tactique du type de celles apprises dans les congrès du PS. Les répartitions de compétences sont du domaine de la loi. Donc, on va les déshabiller progressivement pour en faire des coquilles vides. Et comme ça, les missions sociales (RSA, enfance, personnes âgées etc.) passeront discrètement à l’as. Ne faut-il pas faire des économies ? Les sondages nous disent que l’opinion publique est largement favorable à un référendum sur ces questions. Et puis quoi encore ? Même pas en rêve !

Tout y est. L’amateurisme, l’ignorance, le cynisme et la mauvaise foi, caractéristiques du médiocre politicien d’aujourd’hui sont présents à chaque étape. Avec, et c’est le plus rageant, une désinvolture qui en devient mépris vis-à-vis d’un pays que l’on prétend gouverner.

J’ai fait part dans ces colonnes, et je n’entends pas me répéter aujourd’hui, de ce qu’une expérience approfondie de la décentralisation depuis trente ans m’avait appris. Je m’abriterai aujourd’hui derrière Hervé Le Bras, démographe de renommée internationale, et qui n’est pas connu pour être un jusqu’au-boutiste. Je renvoie à la lecture de son article titré : « réforme territoriale, surtout ne touchez à rien ! »[2. « De grâce, ne touchez pas aux frontières », par Hervé Le Bras, directeur d’études émérite à l’Institut national d’études démographique. Le 1, numéro 5 du mercredi 7 mai 2014.].

Hervé Le Bras rappelle que les découpages administratifs s’enracinent dans une réalité historique et sociale. Pour le département par exemple : « Aujourd’hui, les départements français sont devenus un reflet du phénomène social, ainsi certaines cartes démographiques ou portant sur un autre indicateur sociétal (% de personnes âgées, vote FN, taux de chômage, % d’ouvriers…) affichent une similitude prononcée avec les frontières des départements. On assiste ainsi à une superposition de plans, les phénomènes sociaux se cantonnant plus ou moins aux limites départementales. »

Les régions de création plus récente ont fini par développer, de façon moindre que les départements, un sentiment d’appartenance. Mais celui-ci s’est construit autour de la capitale régionale. Et là, on va rire, quand il s’agira, par exemple de choisir entre Strasbourg, Nancy, Metz, Mulhouse…

Et puis, il y a cette fascination ridicule pour l’Allemagne et ses länder. Fondée sur la haine de soi et l’ignorance. « Effet de taille ! Effet de taille ! » Nous disent les cabris sautant sur leur chaise. Oubliant que beaucoup de ces fameux Länder, et non des moindres, ont une population inférieure au million d’habitants. Comme huit états Américains. Il n’a jamais été question de les regrouper. En Italie, c’est pareil la Basilicate compte 580 000 habitants, la Molise, 310 000…

Ah, Matteo Renzi.  Tout auréolé de ses bons scores aux européennes, il est devenu la nouvelle idole des sociaux-libéraux. Il arrive à réformer, lui au moins. Il est vrai qu’appliquant un plan de Mario Monti, il a réduit de 100 à 45 les provinces italiennes. Oui, mais ce ne sont que des subdivisions de régions qui n’avaient aucune signification historique et politique.

Et c’est la raison pour laquelle cette comparaison entre un État unitaire ancien et ancré dans l’Histoire avec des pays d’unification récente et à vocation fédérale n’a pas de sens.

Quant aux arguments d’économie, comme le dit Hervé Le Bras, ils sont pitoyables. Ces réformes vont coûter une fortune à mettre en place. Les économies de bouts de chandelle réalisées à terme n’équilibreront jamais le coût initial. Alors, au lieu de travailler sur le contenu et les missions des collectivités territoriales, François Hollande et Manuel Valls font de l’agitation avec le changement du contenant. Espérons que, rattrapés par la riposte politique que mérite leur inconséquence, ils s’y cassent les dents.

Un petit argument pour celle-ci : il faut donc faire des économies ? La suppression des 4000 conseillers généraux permettrait d’économiser leurs indemnités. On a fait le calcul. Cela rapporterait 115 millions d’euros par an. C’est rigolo, exactement le salaire total des patrons du CAC 40. Mais c’est vrai que si au Bourget, Hollande avait déclaré, mon ennemi, ce sont les conseillers généraux, ça aurait eu moins d’allure.

Juan Carlos paie ses dettes !

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Le roi d’Espagne a donc décidé d’abdiquer. C’est la plus sage des décisions, et beaucoup s’étonnent que Juan Carlos ne s’y soit pas résolu depuis des mois. L’âge, le scandale d’une partie de chasse au Botswana et surtout l’inculpation de son gendre et de sa fille pour détournement de fonds publics auraient déjà pu le décider à partir. Mais à l’époque, Juan Carlos (comme Elisabeth d’Angleterre), ne voyait pas l’intérêt d’un renoncement.

Probablement pour renouer avec la tradition des monarques qui meurent dans leurs lits.

Sauf que la monarchie constitutionnelle européenne a évolué, et la norme actuelle est plutôt à l’abdication comme en témoignent les précédents, ces deux dernières années, d’Albert II de Belgique et de Béatrix des Pays-Bas.

Alors, qu’est qui a pu décider le roi à sauter le pas et à renoncer à une couronne si chèrement acquise, après des années passée dans l’ombre de Franco ? Deux morts hantent peut-être ses pensées depuis quelques semaines.

Celle d’Adolfo Suárez, tout d’abord, son  premier Premier ministre au cours de la transition démocratique espagnole, qui légalisa le Parti communiste et permit d’organiser les premières élections libres après la terrible dictature franquiste. Et puis peut-être celle de son père, Don Juan (1913-1993), qui ne fut jamais roi et qui aurait dû l’être, si les règles de la succession avaient été respectées. L’explication entre le père et le fils avait été difficile. Don Juan s’était éclipsé, parce qu’il s’était trop opposé à Franco. Et puis, une fois la transition démocratique garantie, il était revenu pour céder solennellement ses droits à son fils. Aujourd’hui, il est probable que Juan Carlos, reproduisant le même geste de renoncement que son père, paie une dette posthume.

Pour les plus lucides, les résultats des élections européennes en Espagne, qui ont vu l’érosion d’un bipartisme qui anime la vie politique espagnole depuis trente ans, est le petit détonateur ayant résolu le roi à tout lâcher. Autre raison possible avancée par les observateurs, son âge qui ne lui permet plus de suivre aussi bien la politique, tout passionné qu’il puisse être.

De fait, en Espagne, la succession semble bien assurée. Le prince Felipe jouit d’une très bonne cote de popularité, épargné par les scandales et avec à son crédit une gestion toute en douceur de la crise catalane en défenseur proclamé de l’unité, comme il en fait la démonstration lors de ses déplacements à Barcelone.

Une majorité d’Espagnols, à gauche comme à droite, ressent le besoin d’unité. Dans ce contexte, la monarchie espagnole assurera une fonction apaisante et stabilisatrice dans la vie du pays.

Le hollandisme, maladie infantile du socialisme

hollande ps mariage gay fn

Jean-Pierre le Goff, dont le petit doigt est à lui seul plus cultivé, politiquement parlant, que l’ensemble du gouvernement, s’est récemment fendu d’une analyse de la politique « sociétale » du gouvernement dont je ne saurais trop recommander la lecture aux gens intelligents qui viennent faire un tour sur Bonnet d’âne. L’auteur de La Barbarie douce (1999 — remarquable analyse de ce qu’une certaine gauche pédago a fait de l’école, sous prétexte de faire réussir tout le monde à l’occasion de la semaine des quatre jeudis) y dissipe avec une grande rigueur le rideau de fumée qu’un parti social-démocrate — le PS et ses alliés —, qui a renoncé à tout vrai principe de gauche, a développé pour camoufler le fait qu’il a renoncé à toute intervention crédible dans le domaine économique — le seul susceptible de faire bouillir la marmite des damnés de la terre — et classes moyennes comprises, cela finit par faire du monde.

Résumons : les lois sur le mariage gay, par exemple, sont des manifestations typiques de ce gauchisme culturel que dénonçait Lénine en 1920 — une déviation qui sous prétexte de « pureté » révolutionnaire, feint d’oublier que le facteur économique est déterminant en dernière instance — et pas l’autorisation de passer ou non devant un maire (et, in fine, devant un juge aux Affaires familiales), ou l’affirmation un peu péremptoire qu’un double cunni peut engendrer des bébés (ou en donne l’autorisation, ce qui revient au même). Ce qui aurait été vraiment révolutionnaire (un terme incompatible avec les libéraux au pouvoir, nous sommes bien d’accord), c’eût été de proclamer la non-nécessité du mariage bourgeois, et l’égalité des droits pour tous : le prolétariat, qui n’avait pas les moyens de s’offrir une dot, a inventé l’union libre de fait bien avant que les pseudo-libertaires ne s’en emparent.

Le Goff ou moi — question de génération — avons expérimenté jusqu’au dégoût les impasses du gauchisme culturel, qui à se vouloir pur et sans compromission avec les « partis bourgeois » (c’est tout le sens de la diatribe de Lénine) a fini par sombrer dans la collaboration de classe la plus honteuse : on évite de s’allier au P«C»F, comme on écrivait à l’époque, on critique le Programme commun, on se croit révolutionnaire parce qu’on lit le Monde et on finit suceur de barreau de chaise à Libé ou publiciste chez… Publicis. Ou prof sur le Net, jusqu’auboutiste des causes les plus variées et les plus avariées qui n’ont jamais qu’un seul objet (et la plupart de leurs thuriféraires ont si peu de conscience politique qu’ils ne s’en aperçoivent pas) : défendre l’état des choses, la répartition actuelle du capital, la « rigueur budgétaire » et l’Europe de Juncker-Schulz.

Quitte à paraître plus léniniste que Vladimir Ilitch, je voudrais le répéter encore et encore : le seul problème, c’est de donner à manger à ceux qui ont faim. Et cela fait du monde, en France même : on s’occupera du reste du monde ultérieurement, l’alter-mondialisme est une déviation majeure qui permet de se préoccuper des « étrangers », des primo-arrivants, des manouches et de ceux qui croient que Yannick Noah est un artiste, au lieu d’imposer une politique qui redonne au moins l’espoir de grignoter un peu de l’immense fortune française — la redistribution oui, les réformes Taubira (la femme qui ne sait pas chanter la Marseillaise, et encore moins l’Internationale) non. Evidemment, il est plus simple d’amuser le peuple, via des journalistes incompétents et / ou complices, avec des écrans de fumée, en espérant que cela vous donnera une chance en 2017, qu’avec une réduction visible des inégalités.

Au passage je préfère être dans ma peau que dans celle de Thomas Piketty, qui s’est décarcassé à prouver à ses anciens amis qu’une autre politique économique est nécessaire (et possible), et qui est le plus grand cocu de l’arrivée de la « Gauche » au pouvoir et qui a bien compris, en allant vendre sa salade aux USA, qu’il est possible de travailler avec des capitalistes intelligents, en attendant de prendre le pouvoir pour de bon, mais pas avec des « socialistes » français obsédés par les sondages, aveuglés d’ambitions minuscules et de mauvaise foi — définitivement disqualifiés.

Mélenchon a raté le coche : à faire du Parti de Gauche le véhicule d’une ambition personnelle, il n’est pas parvenu à présenter ses propositions économiques comme une solution aux difficultés croissantes des Français. La seule qui a capitalisé sur le sentiment intense de frustration, c’est Marine Le Pen. Calcul ou retournement, le FN tient ces temps-ci un discours anticapitaliste très drôle à entendre, pour qui se rappelle ses prises de position ultra-libérales d’il y a quelques années. De même, il (ou le Comité Racine qui théorise pour lui) a sur l’Ecole des positions que 90% des profs approuvent, en le disant ou sans le dire — et les 10% qui restent sont juste les hommes-liges du PS et des Verts, ceux qui ont ou qui espèrent des positions compatibles avec leur petitesse conceptuelle, pas avec le bien public, et certainement pas avec celui des élèves.

Alors soyons tout à fait clair : si demain je pense qu’une alliance tactique avec des partis de droite (un ticket Juppé-Bayrou, mais aussi bien un infléchissement du Bleu-Marine) peut faire avancer la cause de ceux qui souffrent réellement, victimes des dégraissages des grandes entreprises, de la politique de déflation systématique, ou des prétextes démagogico-pédagogiques qui théorisent le succès de tous afin de réaliser la réussite des mêmes, eh bien je m’allierai, et sans un battement de cils. Parce que toute alliance avec le PS est devenue impossible (et depuis plusieurs années, depuis l’ère Jospin en fait), et que persister à se vouloir « de gauche » avec les guignols sanglants qui nous gouvernent est une entreprise illusoire : la Droite est aujourd’hui — parce que les uns sont en crise, et que les autres ont faim de pouvoir — le véhicule le plus commode des ambitions réellement révolutionnaires.

 *Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21391937_000027.

Les primaires, une idée primitive

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primaires parti socialisteTerra Nova a fait deux cadeaux empoisonnés à la politique française : l’idée d’abandonner les classes modestes au profit des minorités ethniques, religieuses et sexuelles et l’organisation d’élections primaires pour désigner le candidat d’un parti. Comme quoi, on peut s’enorgueillir du titre prétentieux de think tank et penser bêtement. De la première idée, on a vu le brillant résultat le 25 mai : les classes modestes et qui aimeraient bien être laborieuses ont été voter ailleurs.
La seconde idée est tout aussi catastrophique. Personne, à ma connaissance, n’a remarqué que c’était le grand perdant de la primaire socialiste de 2011 (Valls, 5,63 % des voix, avant-dernier devant le transparent Baylet) qui est devenu premier ministre en mars 2014 pour porter secours au grand gagnant (Hollande, 39,17 %). Nul doute que l’homme en train de se noyer entraînera très vite son « sauveur » au fond des eaux noires de l’impopularité. C’est sans doute le but de la manœuvre.

Donc, François Hollande a été choisi en 2011 puis 2012. Quand un homme aussi intelligent que Philippe Bilger avoue candidement qu’il a voté pour lui à cause de sa bonne bouille, on en tombe, non pas du placard, mais du World Trade Center. Beaucoup de gens ont dû faire comme lui, mais n’ont pas eu la franchise de l’avouer. Après Sarkozy tout en pointes et en angles aigus, enfin un brave rondouillard ! Qu’on relise le portrait au vitriol que fait de lui Michel Houellebecq dans Plate-forme et on verra ce que cachent ces rondeurs avenantes.

Les primaires socialistes ont joué sur ce qu’il y a de plus superficiel dans la démocratie : les fluctuations de l’opinion, un visage captant bien la lumière à la télévision, le son d’une voix. Échec total, et le perdant à la rescousse deux ans plus tard ! Côté UMP, ce n’est guère mieux. Les primaires de 2013 ont poussé un brave homme certes très ambitieux, une des gloires de Meaux avec la moutarde, dans les bras de la délinquance. Et on voudrait nous faire croire que la marche victorieuse de la démocratie écrase tout sur son passage et passe obligatoirement par des élections primaires ! Alain Juppé, meilleur esthète des quais de Bordeaux qu’homme d’Etat, voudrait l’élection d’un président du parti puis celle d’un candidat à la présidentielle de 2017. Guerre certaine entre les deux personnages : coups bas, phrases perfides, comptes truqués, amis doubles et agents triples.

Et si nous réfléchissions un peu ? Si nous regardions de l’autre côté du Rhin et des Alpes ? La démocratie française n’a plus de leçons à donner à personne, en revanche, elle peut en recevoir beaucoup des autres. Mme Merkel n’est pas sortie du chapeau d’une primaire. Oh, quel beau brushing elle a aujourd’hui, et ce corsage si maternel et si rassurant, je vais voter pour elle ! Angela alias Mutti était paraît-il une « tueuse » qui a éliminé systématiquement ses rivaux à la présidence de la CDU. Elle l’a fait par des moyens légaux, contrairement à Jean-François de Meaux. Matteo Renzi a tout bonnement débarqué Enrico Letta, ôte-toi de là que je m’y mette et pas question de primaires, per favore.

Donc, la prime au plus acharné, au plus retors, au plus manœuvrier. Et pourquoi pas ? Ces qualités machiavéliennes valent bien le brushing ou la rondeur des joues. Il n’y a qu’à voir l’incapacité totale du président actuel à manœuvrer ses opposants dans le parti socialiste. La Vème République veut un parti majoritaire de godillots, Mitterrand en avait parfaitement pris la pointure et professait un mépris souverain pour ses députés. La Vème est comme ça, le scrutin majoritaire et les béni-oui-oui au parlement, c’est dans son ADN, pour reprendre une métaphore très usée. Sinon, retour à la case départ, la IVème et ses majorités de trois semaines.
L’histoire de la démocratie oppose depuis longtemps l’Athènes classique et la Grande-Bretagne, la démocratie directe et la démocratie parlementaire. Athènes a été rongée puis détruite par la démagogie. On ferait bien de réfléchir sur ce concept et de l’utiliser autrement que pour critiquer Mme Le Pen. Passée la glorieuse période de Périclès, Athènes a été sans cesse en butte à la démagogie. Celle-ci a fait boire la ciguë à Socrate et a lancé la catastrophique expédition de Sicile parce que son promoteur, Alcibiade, était beau gosse. De la démagogie chez les premiers ministres britanniques ? Je n’en vois pas trace, renseignez-moi s’il vous plaît. Le fameux « Je vous promets du sang et des larmes » est l’antipode même de la démagogie.

Je vois bien le problème. Comment convaincre les Français que la démocratie directe, la « démocratie participative » selon la très démagogique formule d’une ancienne concubine présidentielle, est moins efficace que la démocratie tempérée par des relais, par des jeux d’appareils dans les partis, par l’affrontement des idées et des charismes des leaders qui veulent arriver au pouvoir ? L’égalitarisme forcené régnant en France fait ici aussi des ravages : ma voix vaut bien celle d’un homme politique pour désigner un candidat à la présidentielle, nom d’un chien ! Chantal Delsol, dans un article trop peu remarqué de Causeur, a défini « l’idéologie de l’apostat ». Chez nous, toute nouveauté, fût-elle absurde, est forcément supérieure à ce qui se faisait avant. On en voit les dégâts partout, dans la pédagogie de l’Education Nationale, dans l’Eglise Catholique (ah, les messes de Pâques où l’on remplace la célébration de la Résurrection, trop suspecte de surnaturel, par d’insipides baptêmes en série!), et en politique, justement avec le succès des primaires. Une absurdité française, comme les 35 heures, dont les autres Européens se méfient.

Puisque l’Incarnation est capitale en politique comme en christianisme, puisqu’il faut un visage pour capter l’intérêt des foules, célébrons les mérites de Mme Merkel et de M. Renzi et abolissons les primaires.

*Photo: CHAMUSSY/SIPA/00626339_000013

Combien de «loups solitaires» pour faire une meute?

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mehdi nemmouche merah bruxelles

Combien d’actes isolés faut-il pour faire une tendance ? Combien de « loups solitaires » pour faire une meute ? Après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, immédiatement  et justement qualifié de « nouveau Mohammed Merah », il est difficile de ranger les meurtres de Toulouse, Montauban et Bruxelles dans la catégorie « faits divers ». Du reste, les médias, oubliant les aimables théories qu’ils échafaudaient il y a deux ans pour expliquer que Merah était sorti de nulle part, s’interrogent aujourd’hui sur l’ampleur de la menace djihadiste. Du « fait divers », on est passé au « phénomène de société ». Reste à se demander ce que ce phénomène dit de notre société. Mais peut-être n’avons-nous guère envie de le savoir.

Natif de Roubaix, passé par les cases délinquance, prison et djihad en Syrie : comme l’a expliqué hier Alain Finkielkraut qui était interrogé par Gil Mihaely sur RCJ, le plus inquiétant est peut-être que le profil du tueur de Bruxelles soit parfaitement conforme à ce qu’on attendait. Ajoutons que, comme Merah, et avec sans doute autant d’enthousiasme que lui, Nemmouche a dû fréquenter l’école de la République. Autrement dit, ce terrorisme inspiré par la foi n’est plus, pour la France, un produit d’importation mais une fabrication locale que nous pourrions même exporter vers l’Europe entière. Nemmouche est un bon élève de cette Europe sans frontières dont on ne cesse de nous vanter les mérites en dénonçant comme d’ignobles partisans du repli sur soi tous ceux qui persistent à penser qu’un Etat devrait pouvoir choisir ceux qu’il laisse entrer sur son territoire. S’il s’agissait de faits moins tragiques, on aurait même eu envie de sourire en entendant le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ci-devant chargé des affaires européennes, expliquer que l’arrestation du tueur présumé a été permise par l’un de ces contrôles douaniers dont l’UE se targue pourtant d’avoir aboli la nécessité en même temps que les frontières entre pays-membres. Nos gouvernants ânonnent sans répit que « l’Europe c’est la paix ». Il faut peut-être admettre que « l’Europe c’est le djihad » – et il n’est pas question ici de l’ascèse intérieure dont on nous explique qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque guerre sainte.

Nos autorités, et avec elles tous les commentateurs, n’en rappellent pas moins avec insistance que Nemmouche est un loup solitaire. De fait, il appartient à une nouvelle race d’entrepreneurs individuels du terrorisme. Pas besoin de commandement suprême planqué dans les grottes de Tora Bora, ni de milliards venus du Golfe par des voies tortueuses, il suffit d’avoir quelques connections chez les voyous ainsi que la haine de l’Occident en général et des Juifs en particulier chevillée au corps pour s’organiser son djihad personnel.

Reste que si Nemmouche a agi seul, ce qui est fort possible, il n’a pas appris à haïr tout seul. On entend déjà les habituels adeptes de la politique de l’excuse expliquer que sa dérive meurtrière trouve sa source dans une enfance malheureuse. De plus, c’est en prison que Nemmouche a découvert les beautés de l’islam radical. À en croire Dounia Bouzar, dans la dureté de la condition carcérale, le fanatisme religieux offre en effet la chaleur d’une communauté. Elle ne nous explique pas pourquoi les délinquants privés de liberté ne communient pas plutôt dans l’apprentissage de la philosophie des Lumières, mais passons. Parions qu’on nous expliquera bientôt que c’est notre odieuse politique carcérale qui transforme d’honnêtes voyous laïques en fanatiques islamistes. Si, comme on le répète avec des airs entendus, la prison est l’école du crime, ne suffirait-il pas de fermer les prisons pour venir à bout du crime – en tout cas du crime djihadiste ?

Alors bien sûr, il ne faut pas stigmatiser ni amalgamer. N’empêche, on aimerait que, cette fois-ci, les millions de musulmans européens sincèrement horrifiés par de tels actes se soucient un peu moins de dénoncer les amalgames et un peu plus des horreurs que l’on commet au nom de leur religion. Puisque l’islam de papa n’a rien à voir avec celui de Boko Haram, on voudrait qu’ils se dressent pour dire : « Pas en notre nom ! » Peut-être n’y a-t-il aucun rapport entre le fait qu’il n’y ait plus un élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis et les équipées sanglantes d’un Merah ou d’un Nemmouche. Sans doute ceux-ci sont-ils les arbres pourris qui cachent la forêt des musulmans paisibles et républicains. Mais alors, comme le disait le sociologue Abdennour Bidar à propos de Merah, il est temps de nous interroger collectivement sur l’état d’une forêt qui peut cacher de tels arbres.

*Photo :  SIPA/SIPA. 00684974_000003.

Passe ton CAP d’abord

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garcons bouchers avenir

garcons bouchers avenir
Un atelier en sous-sol, carrelage blanc et mobilier en inox. Dix-neuf garçons et une fille écoutent attentivement. Ce matin, ils vont désosser une poitrine de veau. Claude Angot, le formateur, passe en revue les caractéristiques du morceau et de l’animal. Son origine inscrite sur l’estampille, son classement en fonction de sa couleur et de son état d’engraissement, l’âge d’abattage, qui se situe entre six et huit mois. Le maître ponctue chacune de ses explications d’un silence qui signifie : « Compris ? » Âgés de 15 et 16 ans, les 20 apprentis de première année de l’École professionnelle de la boucherie de Paris (EPB) semblent avoir saisi. Uniformément vêtus et cravatés, portant sous leur veste une sorte de cotte de mailles pour les protéger des conséquences de manipulations fâcheuses, ils rejoignent à présent leur table de travail. L’exercice de désossage sera noté.

Dans l’apprentissage de boucher, le style fait le jeune homme et désormais la jeune fille. Lucette Bertrand, la directrice générale de l’EPB, un établissement ouvert en 1927 boulevard Soult, dans le 12e arrondissement de Paris, insiste sur l’importance d’une bonne présentation –être rasé de près, ne pas porter de pantalons aux bas élimés, arborer un tablier immaculé au début de chaque cours, l’apprenti se chargeant des lessives. Montres, chaînettes et autres babioles sont proscrites. La journée en atelier est précédée d’un appel des élèves qui, un par un, sortent du rang pour vérification des points du règlement. C’est au terme de ce rituel préliminaire, et pas avant, qu’a lieu la distribution des couteaux. Mise en place du travail et prise en main des élèves vont de pair. « Cette discipline, avec des jeunes, est nécessaire : elle fixe un cadre », justifie Lucette Bertrand.

Mais c’est le bagne, pensera-t-on ! Ni Guantanamo, ni Centre éducatif fermé, l’EPB est au contraire un établissement très demandé. Cela n’a pas toujours été le cas. « Il y a eu une période où les jeunes venaient chez nous parce qu’ils avaient vu de la lumière », raconte la directrice générale, ancienne cadre comptable, en poste depuis 1997. Le métier de boucher avait une mauvaise image, l’image du sang. « En 2003, notre école comptait entre 250 et 270 élèves, reprend-elle. Ils sont aujourd’hui 350, dont une dizaine de filles. L’an dernier, 50 sont venus d’un coup. Pour la première fois, nous avons dû refuser du monde. » [access capability= »lire_inedits »]

Il faudra peut-être en refuser à nouveau, l’intérêt pour la branche bouchère virant à l’engouement. En témoignent ces scolaires qui, tous les mercredis, « jour des visites », viennent accompagnés d’un parent se renseigner sur la profession. L’EPB forme aussi des élèves musulmans et juifs pratiquants. Un repas « poisson » leur est proposé le midi à la cantine et le porc, « viande charcutière », n’est pas travaillé en cours, à la différence du bœuf, du veau et de l’agneau. Voilà qui tombe bien.

Mais quand on a 17 ans, et même moins, tout ça, c’est un peu du baratin. Comme le dit une pub qui passé à la télé, rien de tel qu’un CDI pour pouvoir s’acheter une voiture et prendre un appart avec sa copine. De fait, la boucherie est un secteur qui embauche et paie plutôt bien : environ 1700 euros bruts au terme de l’apprentissage qui dure deux ans, le double au bout de quatre ou cinq ans de carrière – sans compter les heures supplémentaires. Si l’EPB affiche complet, d’autres centres de formation ailleurs en France peinent encore à recruter des apprentis bouchers (voir encadré).

C’est peu dire que le CAP, le Certificat d’aptitude professionnelle, a longtemps eu mauvaise presse en France. Au pays de la lutte des classes, l’apprentissage était et reste pour certains un instrument sournois de reproduction des inégalités. Jean-Luc Mélenchon – qui fut ministre de la Formation professionnelle sous Lionel Jospin – semblait le penser en 2012, en pleine campagne présidentielle. Nous lui avions alors fait part de l’éclatant succès de la formule en Suisse (voir encadré). Il avait pris la mouche : « Notre ambition n’est pas de mettre les têtes blondes à l’établi. Nous sommes la cinquième économie du monde, nous fabriquons les meilleures fusées du monde, le meilleur train du monde. La France n’a pas besoin de 800 000 ou 1 million d’apprentis, mais de bacs professionnels. Notre modèle n’est pas celui de l’Allemagne ou de la Suisse. D’ailleurs, les entreprises françaises ne veulent pas d’apprentis. » Cette assertion cache sans doute un peu de nostalgie. Les bacs philo ont fait Mai-68, les bacs C ont fait le prestige industriel français. Dans cette liturgie partagée par tous, l’apprentissage avait rang de péché républicain, un peu comme le mariage arrangé. Les Trente Glorieuses furent bâties contre cette imagerie de soutane et de dame patronnesse.

Cinq millions de chômeurs réels plus tard, les facs de sciences humaines n’ont jamais aussi mal porté leur nom. Au point que l’injonction a changé de camp. Ce n’est plus : « Passe ton bac d’abord ! », mais « Passe ton CAP d’abord ! ». Le gouvernement (Valls ne devrait pas varier d’Ayrault là-dessus) s’est fixé l’objectif de 500 000 jeunes en CAP en 2017, contre 436 000 actuellement. Après une hausse ininterrompue de 2005 à 2012, les effectifs ont cependant chuté de 8,1% en 2013. La faute à une baisse de l’activité des PME et à la persistance de la peu flatteuse réputation qui colle au CAP. Forte du succès médiatique des émissions culinaires, la boucherie sauve l’honneur.

« Quand on ne sait pas, on demande ! », lance Christian Bléry, l’un des formateurs de l’EPB. Léo Brechon, 16 ans, désosse en silence la poitrine de veau qui est au menu du jour. « À l’école, ça n’allait pas très bien, raconte-t-il. J’ai quand même fini ma troisième, c’est mon père qui voulait. » C’est auprès de ce père, boucher à Saint-Maur-des-Fossés, dans le Val-de-Marne, qu’il effectue son apprentissage. « Au début, des amis m’ont dit : « C’est sale, la viande ». Je leur ai expliqué que non, et c’est bien passé. »

La boucherie est un métier qui se transmet encore à l’intérieur des familles. Quentin Grimbert fait la fierté de son père, Gilles, boucher à Saint-Paul, Paris 4e. En apprentissage chez Philippe Bourdin, rue Caulaincourt dans le 18e, Quentin vient de remporter le prix 2014 de Meilleur apprenti de France (MAF), décerné le 7 avril et partagé avec deux autres garçons des régions Rhône-Alpes et Bretagne. Le Parisien, qui termine sa seconde et dernière année d’apprentissage, va peut-être prolonger de deux ans sa formation, avec, au bout, un brevet professionnel et des compétences supplémentaires, notamment dans la vente.

Manon Guttin, 16 ans, est la seule fille de sa classe. « Ne vous inquiétez pas, tout se passe bien », dit-elle, souriante. Son père officie sur les marchés à Villejuif ,dans le Val-de-Marne, et au Plessis-Robinson, dans les Hauts-de-Seine. Sa mère le supplée à la vente. « À 14 ans, j’ai fait un préapprentissage chez mon père, une semaine à l’école, une semaine en entreprise, explique Manon. J’avais la possibilité de reprendre le cours de normal de la scolarité à tout moment. » CAP en poche, elle a l’intention de s’installer au Canada, où sa famille a des connaissances. « C’est mieux payé là-bas, l’ambiance y est moins morose, et puis ils recherchent les compétences françaises. Nous, Français, on sait comment manier la bête.»
« Il m’en faut trois pour faire des steaks hachés !, ordonne Christian Bléry. Mais des sérieux ! Si pas sérieux, c’est pas la peine ! » Deux s’annoncent. Marcus Jouvet et Alexandre Jouvel s’attèlent à la préparation des steaks hachés qui seront servis le midi au réfectoire de l’EPB – les viandes travaillées par les apprentis fournissent les cantines scolaires. Tous deux âgés de 16 ans, Marcus et Alexandre viennent d’un milieu sans lien avec la boucherie. Père directeur d’un Monoprix et mère assistante commerciale domiciliés dans le 16e arrondissement de Paris pour Marcus, père responsable informatique et mère aide dentaire résidant à Neuilly-sur-Seine pour Alexandre. « Nos parents ne nous ont pas du tout découragés de faire ce métier, au contraire », affirment les deux garçons. Si Marcus entend rester dans la branche au terme de son apprentissage, Alexandre est plus indécis : « Pour moi, ce qui compte, c’est d’avoir un métier. Après mon CAP, je m’engagerai peut-être dans l’armée de terre. »

Regroupés dans d’autres classes, les « grands » ont entre 20 et 25 ans et possèdent déjà une formation plus ou moins équivalente à un bac professionnel. Pour eux, l’apprentissage de boucher ne dure qu’un an. « Certains ont besoin de reprendre confiance. Nous sommes là aussi pour ça », explique Patrick Paulmier, de l’équipe des formateurs. Antoine Riandière-Laroche, 24 ans, donne « toute satisfaction » à ses employeurs, Laurent et Nathalie Dumont, les patrons de la boucherie des Arènes, rue Monge à Paris, réputée pour son agneau laiton et son porc de Bigorre. « Antoine s’était présenté spontanément à la boucherie. Il faisait sérieux, nous l’avons embauché comme apprenti », raconte Nathalie Dumont, ancienne responsable d’une boutique Guerlain. Le jeune homme occupait un poste de « technico-commercial » dans la construction. « C’est la mauvaise ambiance dans le bâtiment qui m’a fait partir, confie-t-il. J’ai préparé le concours de sous-officiers de la gendarmerie, que j’ai foiré pour pas beaucoup. Je suis entrée dans la boucherie. C’est un métier bien français qu’il ne faut pas perdre, un savoir-faire recherché dans pas mal de pays. »
Certains travailleront « en boutique » – dans une boucherie artisanale –, d’autres, comme Saïd Hammady, 20 ans, choisiront la grande distribution. Saïd effectue d’ailleurs un apprentissage au rayon boucherie d’un hypermarché Leclerc à Franconville, dans le Val-d’Oise. Son frère, boucher également, travaille au sein de la même enseigne. « C’est lui qui m’a conseillé le métier, dit Saïd. Je ne regrette pas du tout, c’est mieux que le bac compta-banque que j’avais commencé. » Saïd a fait ses calculs, pour la suite : une paye de « 4500, 5000 euros par mois en intérim », à raison de « 70 heures de boulot par semaine ». Le jeune homme réfléchit à une formule « CDI le matin, intérim l’après-midi ».
Ni boucherie en centre-ville, ni supermarché en périphérie, mais de verts et lointains pâturages : Claire Meyer a tout planifié. Dans quelques mois, cette jeune femme de 21 ans, titulaire d’un bac sciences et technologies de l’agronomie et du vivant (STAV) et pour deux mois encore apprentie à l’EPB, prendra le large. Elle a prévu d’ouvrir une exploitation agricole dans le comté de Cumbrie, dans le nord-ouest de l’Angleterre. Vaches, moutons, volailles et porcs seront les animaux de la ferme. « Il y aura une boucherie attenante, c’est mieux pour la traçabilité. » Ce projet aurait pu être mené en France. C’était avant qu’elle rencontre son amoureux anglais.

 

Une politique de l’offre

Alors que l’apprentissage en général patine et piétine, le secteur de la boucherie effectue des bonds en avant. Ce phénomène réjouissant est dû en partie à une « politique de l’offre », via la publicité notamment. Les artisans bouchers songent à leur retraite, ils recherchent des jeunes qui reprendront leur affaire. D’où ce succès paradoxal, alors que la consommation de viande chute (moins 15% entre 2003 et 2010). « Cette diminution touche la production industrielle mais pas les boucheries artisanales qui, plus que jamais misent sur la qualité et la variété des produits », explique Christian Le Lann, président de la Confédération française de la boucherie.

La boucherie en France, c’est donc :

– 20 000 points de ventes en France ;
– 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires ;
– 55 000 salariés ;
– 26 % d’augmentation de la masse salariale en trois ans ;
– 4000 postes de salariés à pourvoir sur l’ensemble de la France ;
– 1710 euros : salaire brut mensuel pour le détenteur d’un CAP ;
– 7000 apprentis formés chaque année (le double trouverait preneurs) ;
– 20 % de contrats d’apprentissage en plus, signés en 2013.

Source : Fédération des artisans bouchers, Paris-Ile-de-France.

 

Un bon Suisse est un apprenti

C’est un système à la fois plus libéral et plus civique. Bienvenue en Suisse, où l’apprentissage exerce un haut magistère moral. Le CAP, qu’on nomme ici CFC (Certificat fédéral de capacité), est au « génie helvétique » ce que l’électricité ajoutée aux Soviets devait être au communisme. Sauf que, dans le cas présent, ça marche. Tout y est comme à l’inverse de la France : en Suisse, pays de (quasi) plein-emploi, où l’on se méfie des « idées abstraites », 60 % d’une classe d’âge accomplit un apprentissage et seulement 30 % passe le baccalauréat, les 10 % restants optant pour une formation (graphisme, design ou musique) que ni l’apprentissage ni le bac ne délivrent. L’âge légal pour commencer un CFC est de 16 ans, au terme des neuf années de scolarité obligatoire. L’apprentissage dure plus longtemps qu’en France : trois ou quatre ans. Quatre sont nécessaires pour devenir menuisier ou polymécanien, trois pour gagner ses galons de boucher, trois aussi pour avoir le droit d’exercer la coiffure (mais quatre si l’on veut coiffer à la fois les hommes et les femmes). La semaine-type d’un apprenti, c’est quatre jours en entreprise, un à l’école.
Trois structures gèrent l’apprentissage : le ministère fédéral de l’Économie qui établit le cahier des charges des enseignements professionnels, l’entreprise et le canton. Un jeune dans sa quatrième année d’apprentissage peut toucher un salaire de 1500 francs suisses (1230 euros), le montant variant selon les conventions collectives de travail. CFC en poche, le salaire plancher est de 4000 francs suisses pour un boucher, de 4500 pour un horloger (ces salaires peuvent paraître élevés, mais le coût de la vie l’est aussi et l’assurance maladie est à la charge des salariés).
Juriste de formation, vice-directrice de l’Union suisse des arts et métiers (USAM), principale association professionnelle d’un pays où les PME forment 98 % du tissu industriel, Christine Davatz croit dur comme fer aux vertus de l’apprentissage. Sa fille et son fils en ont fait un, la première dans l’horlogerie, le second dans la menuiserie. « Ma fille était une excellente élève, ses profs voulaient qu’elle aille au gymnase [lycée], raconte Christine Davatz. Moi, je n’ai rien dit. Elle a fait des stages pour voir ce qui lui conviendrait et elle a opté pour un apprentissage chez Swatch Group. Quant à mon fils, il est très doué de ses mains. » La vice-présidente de l’USAM conseille aux parents de « se tenir en retrait » lorsque leurs enfants font ce type de choix – l’« éthique protestante », dominante en Suisse, veut que l’individu, et personne d’autre, décide de sa vie.
Reste que la mythologie ne suffit pas : l’apprentissage a su s’adapter. Dans les années 1990, réalisant qu’elle devait rehausser les exigences pour demeurer compétitive, la Suisse s’est dotée d’un réseau de Hautes Écoles spécialisées (HES), délivrant des diplômes dans quantité de domaines. Des apprentis en génie civil, par exemple, pourront devenir ingénieurs en intégrant une HES, moyennant, pour y accéder, un examen de type baccalauréat professionnel. Et c’est ainsi que la petite Suisse est grande. [/access]

Non à l’Europe aux cent drapeaux!

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regions ue hollande seguin

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Cela ressemblait à une immense blague. Au point que le maire socialiste d’une ville charentaise réputée pour ses huîtres se demandait sur Twitter si la carte des 14 grandes régions n’était pas un faux. Mais non, ce n’était pas une blague. Les auteurs du découpage de la future carte administrative avaient bien placé sa commune dans la même région que Dreux, Orléans et Brive-la-Gaillarde. Cet immense machin colorié en bleu clair[1. Que j’ai décidé de baptiser « Hollando-Absurdie » mais que d’autres, plus méchants encore, ont surnommé « Promotion Voltaire » puisqu’elle rassemble les régions de Michel Sapin, Ségolène Royal et François Hollande.] ne constitue pas la seule incongruité de la carte. Ainsi, la célèbre croix de Lorraine de Colombey-les-deux-Eglises aura désormais sa plage, où l’on pourra même chasser le canard, en baie de Somme. Saint-Flour, ravissante bourgade du Cantal, aura aussi la sienne, sur les bords du lac Léman. Le journal de France 2 s’est amusé à interroger des quidams dans la rue pour leur demander comment ils pourraient (sur)nommer les nouvelles entités. Cette expérience s’est révélée impitoyablement révélatrice. Impossible de trouver un nom sans sombrer dans le ridicule à l’exception de la Normandie. Si l’on ne peut point nommer quelque chose, c’est que cette chose n’existe pas, aurait dit ma grand-mère.

Certes, certaines régions issues du précédent découpage, comme le Centre ou les Pays de la Loire, étaient aussi des créations technocratiques de nos énarques de l’après-guerre. Certes, les députés qui créèrent les départements avaient découpé la France dans une logique de tabula rasa. Mais ces créations avaient au moins une logique que tout le monde comprenait. La journée de cheval pour faire l’aller-retour du chef-lieu en tout point du département, cela avait de la gueule. Et cela tient depuis plus de deux cents ans alors que nous voyageons désormais en automobile, en train et en avion. On peut se demander quelle est le but des nouvelles super-régions, sinon d’obéir aux logiques d’un congrès socialiste[2. Martine Aubry garde son Nord-Pas de Calais intact, Jean-Yves Le Drian sa Bretagne, Ayrault n’a pas été mangé par Ségolène Royal, laquelle ne voulait pas se faire bouffer par Alain Rousset.].

Régis de Castelnau a expliqué fort brillamment que cette réforme n’engendrera aucune économie, bien au contraire. De surcroît, la disparition des conseils généraux entraînera le transfert de la gestion (construction, entretien, fonctionnement) des collèges, des départements à ces nouvelles régions. Pour un département comme le Doubs, la charge d’une grosse quarantaine de collèges et la gestion de tous leurs personnels techniques n’est déjà pas facile. Imaginez combien de collèges la région qui s’étend du Limousin au Centre aura à gérer.  Elle fera quoi, la future grosse région ? Et bien, je vous l’annonce : elle va (re)territorialiser sa gestion. Et elle se basera sur quoi pour le faire ? Sur les anciens départements, pardi ! Tout ça pour ça !

Donc, les économies, on élimine. D’ailleurs les présidents de région, même ceux qui souhaitaient fusionner amoureusement avec leur grande voisine, avant même la diffusion de la carte, comme Marie-Guite Dufay, qui préside le conseil régional de la Franche-Comté, en conviennent. Que nous dit Manuel Valls ? Qu’il nous faut des régions fortes, des régions compétitives, des régions « qui pèsent en Europe ». Et nous voilà devant l’une des plus grandes fadaises de notre époque ; la notion de « masse critique » pour une entité administrative. Or, comme me le glissait il y a peu le député européen UMP Arnaud Danjean, autant on peut parler de « masse critique » pour une entreprise qui aspire à conquérir marchés, autant pour une région, c’est ridicule.  Je me souviens de Philippe Séguin qui écrivait en 1990 : « Parlez-moi des régions anglaises ! Cela n’empêche pas les Anglais d’être forts ! ». Je passerai sur les cantons suisses qui me paraissent bien plus dynamiques que les régions espagnoles, au premier rang desquelles la Catalogne chère à notre Premier Ministre, proche de la banqueroute. Mais bon, il paraît qu’il faut ressembler aux Allemands, alors on « eurolanderise » ![3. François Hollande n’a aucune imagination ! Il aurait tout aussi bien pu créer deux « villes Länder » comme Brême et Hambourg.]. Cette volonté de disposer de régions « compétitives », « à taille européenne » vient bien bien de quelque part.

Il m’est arrivé d’échanger avec des conseillers régionaux et à chaque fois, l’argument tombe : « c’est pour être plus fort pour aller négocier à Bruxelles ». La voilà, l’idée fourbe qui se cachait derrière l’écran de fumée. L’Etat construit des super-régions pour que celles-ci puissent mieux négocier par-dessus sa tête avec Bruxelles. La fameuse « Europe des régions et des tribus » que dénonçait, là encore, Philippe Séguin pendant la campagne de Maastricht.

Mais cela ne suffit pas à expliquer cette carte ridicule. Certaines propositions qui ont circulé, notamment celle du député UDI Jean-Christophe Fromentin ou même la carte de feu la commission Balladur,  s’appuyaient sur des bases plus solides. Elles ne sentaient pas l’improvisation à cinquante kilomètres et si elles pouvaient susciter de l’opposition, elles ne déclenchaient pas l’hilarité. À moins d’imaginer que le président soit un âne bâté, on peut envisager une hypothèse : François Hollande n’a pas envie que la réforme soit votée. Il fait en sorte, avec la pire carte possible, qu’aucune majorité ne se dégage en faveur de cette réforme territoriale, qui nécessitera une modification constitutionnelle du fait de la disparition des conseils généraux. Alors que Manuel Valls a déjà exclu le recours au référendum, il sera plutôt périlleux d’avoir l’accord de l’Assemblée Nationale, du Sénat, puis d’un congrès avec une majorité des trois cinquièmes. Ainsi si le projet était alors rejeté, François Hollande pourrait prendre à témoin le peuple et dire : « J’ai essayé de réformer mais j’ai échoué face aux conservatismes ! ».

Mais n’est pas De Gaulle qui veut. D’ailleurs, De Gaulle a consulté le peuple et démissionné quand il fut désavoué.  François Hollande, lui, incarnerait plutôt « la maladresse des habiles » chère à François Mauriac.

Jeunesse, des raisons d’espérer (et de désespérer)

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jeunesse banlieue

jeunesse banlieueJ’ai été prof pendant près de vingt-cinq ans en lycée et en collège, surtout dans des endroits où l’on n’a pas forcément envie d’aller regarder de trop près la jeunesse ; où l’on préfère les chiffres aux visages et les idées reçues à ce qu’on vit quotidiennement.  J’ai pu ainsi mesurer à quel point les études sociologiques, les recommandations pédagogiques et les sermons médiatiques rendaient compte de manière faussée d’une réalité que j’éprouvais quotidiennement.  Pas fausse : faussée. Pour le visiteur « étranger », une « zone d’éducation prioritaire », c’est une auberge espagnole idéologique : on y trouve ce qu’on y apporte.

À celui qui est persuadé que la situation n’est pas rose mais que la banlieue et les cités sont le creuset d’une formidable énergie, la jeunesse de ces coins-là donnera mille exemples pour étayer ses certitudes : il parlera des ateliers de rap et de hip-hop, mais aussi des ateliers d’écriture où les mêmes jeunes essaient de sortir de la culture à laquelle on les assigne en couchant leur vie sur le papier, laquelle on les assigne en mettant leur vie sur le papier, en calmant leur colère au fur et à mesure qu’ils trouvent de nouveaux mots pour la raconter et la poser à distance. Le même observateur optimiste insistera sur les médiathèques pleines où ces jeunes-là viennent lire mais aussi faire leurs devoirs car le calme est une denrée rare quand on vit à beaucoup dans des appartements trop petits. Il parlera des pièces de théâtre qui se montent en fin d’année dans les établissements scolaires et les centres culturels. Il citera en exemple ceux qui sont devenus avocats, médecins, entrepreneurs et qui reviennent créer des associations de soutien scolaire.

[access capability= »lire_inedits »] À l’inverse, celui qui est persuadé a priori que ces lieux sont devenus le septième cercle de l’enfer, des zones de guerres ravagées par la délinquance, l’économie parallèle de la drogue,  l’islamisme et le nouvel antisémitisme, pourra faire son miel amer en insistant sur des choses aussi diverses que les chiffres désastreux de réussite au bac, le nombre croissant de jeunes filles voilées ou les tags sur les murs. Il pourra parler de « territoires perdus de la République » ou de « Grand Remplacement » en s’appuyant sur les profs insultés, les programmes scolaires inapplicables et inappliqués, la tyrannie des grands frères sur les sœurs, la disparition des pères, les « tournantes » dans les caves, la propension à l’affrontement avec la police, les agressions contre les pompiers ou même les médecins, les services publics et les commerces qui désertent, les transports en commun qui ne veulent plus desservir certains quartiers, les prières de rue, les adolescents embrigadés pour des jihads lointains.

Ce qui rend si peu crédible le discours sur la jeunesse de ces quartiers-là, c’est précisément qu’il est enfermé dans cette alternative impossible entre l’angélisme et la peur, comme si on n’avait le choix qu’entre une Dité peuplée de bêtes fauves communautarisées et une Utopie en devenir, riche de tous les possibles, dans laquelle les difficultés à s’épanouir seraient dues pour l’essentiel à la pauvreté. Panique morale contre culture de l’excuse, réac contre progressiste benêt : on n’en sort pas.

Il se trouve que, si je n’enseigne plus depuis 2008, je reste au contact de la jeunesse, et pas seulement de celle que j’ai connue à Roubaix. Auteur de romans pour les adolescents, je ne suis pas une semaine sans sillonner la France pour rencontrer ou faire écrire des jeunes de tous les horizons géographiques et sociaux. J’ai parlé avec des élèves de lycées professionnels, de collèges de centre-ville ou d’institutions privées à Angers, au Mans, à Limoges ou à Ivry. Je pourrais rédiger un guide Michelin des médiathèques de Brive à Dunkerque en passant par Lamballe ou Mulhouse et même dans des endroits plus improbables encore où je suis toujours surpris, alors qu’on est un soir de semaine, qu’il fait mauvais et qu’il y a 200 chaînes de télé, qu’un public « non contraint » de jeunes d’une association se déplace pour parler avec moi. J’ai vu aussi la jeunesse des foyers et même celle des centres éducatifs fermés ou des prisons pour mineurs. Je ne les rencontre, ces jeunes, que quelques heures, parfois quelques jours : ça ne me donne certes aucune légitimité particulière pour théoriser. Mais je ne peux pas m’empêcher de voir, de noter, d’enregistrer. Ce qui me frappe, de plus en plus, c’est que les classes sociales se lisent désormais sur les corps. Je m’explique : lorsque j’étais élève, les classes sociales existaient mais elles existaient dans le même monde. On notait des différences dans l’accent, sans doute, et dans la qualité des étoffes ou le maintien, mais on avait encore l’impression que le fils du médecin et la fille du métallo  vivaient la même réalité. Ce n’est plus le cas désormais : non seulement les looks, le langage, les références culturelles diffèrent radicalement mais les dents, la peau, le poids deviennent des indicateurs objectifs d’une appartenance sociale.

Comme j’ai l’habitude, déformation professionnelle sans doute, de faire confiance aux romanciers pour comprendre le réel, je dirais que les deux derniers romans que j’ai lus  qui ressemblent vraiment à ce que j’ai vécu comme prof, mais aussi comme écrivain pour adolescents, ont été Entre les murs de François Bégaudeau et Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet.

Les deux ont connu un vrai succès, ce qui indique que, tout de même, le sujet préoccupe, et les deux malgré leurs différences  ̶  un récit autobiographique pour Bégaudeau et un roman noir pour Jonquet  ̶   se sont efforcés avant tout de rendre compte. Les deux prenaient la figure de l’enseignant, placé en première ligne, comme témoin privilégié.

Aux deux, on a reproché cette fameuse « stigmatisation » de la jeunesse des quartiers. Bégaudeau exposait la perte de tout langage commun entre ces jeunes-là et les adultes qui venaient transmettre, mais il montrait qu’on pouvait quand même, tant bien que mal, y arriver. Jonquet, s’inspirant de l’affaire du « gang des barbares » insistait sur la montée de l’antisémitisme des banlieues et de la délinquance, tout en montrant, comme l’indiquait son titre hugolien, que la peur était des deux côtés et, à travers certains personnages, qu’il restait quelques raisons d’espérer.

Pas beaucoup, mais quelques-unes tout de même. [/access]

*Photo: CHAMUSSY/SIPA/00626339_000013

Plus stressées à la maison qu’au boulot?

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mere au foyer cuisine

mere au foyer cuisine

Une étude publiée début mai dans Social Science & Medicine et menée par le Dr Sarah Damaske, sociologue à la Pennsylvania State University, aux États-Unis, vient remettre en cause une idée depuis longtemps admise, selon laquelle le stress est essentiellement lié au travail. Voici qu’après avoir testé, chez 122 personnes le taux de cortisol –hormone du stress- à différents moments de la journée, c’est à la maison que celui-ci est le plus élevé –soit lorsqu’il y a de multiples tâches à accomplir- Et comme on ne peut envisager d’étude sérieuse sans y comparer les sexes…
Si la moitié des hommes se perçoivent heureux à la maison, une grande majorité des femmes se sentent plus détendues au bureau… C’est Najat qui ne va pas être contente !
Egalité oblige, en tout cas, le burn-out n’est plus le privilège des salariés, puisqu’il touche désormais les mères de familles, que celles-ci travaillent -dans une entreprise- ou non.

Seuls ceux qui ne l’ont jamais pratiqué à plein-temps peuvent suspecter les mamans d’exercer le plus beau métier du monde… Avec une certaine condescendance il faut bien le reconnaître.
Philosophiquement, c’est en effet une bien jolie mission que d’élever au rang d’adultes responsables, des mouflets à qui l’on se frotte du matin au soir. Et comme il faut être parfaite ou ne pas être, le niveau d’exigence est souvent plus élevé que dans beaucoup de jobs. Pourtant la réalité est parfois bien loin de cette félicité fantasmée…
Dans un monde fait de droit à l’enfant et de préoccupations autocentrées, qui envie la réalité d’un quotidien fait de rangement, de linge, de vaisselle, de coups d’éponge, d’interminables heures dans la cuisine, de rangement, d’additions, de soustractions, de cours de préhistoire, de rangements et de poésies … De repassage, et d’accompagnements. De fêtes d’école et de sorties de classe. De marathon, derrière un caddie qu’on ne lâchera que quand il déborde !
Qui échangerait ces longues heures dans le vacarme et les disputes. Qui surtout, voudrait d’un métier dont les mérites ne sont nulle part vantés. Où les victoires sont si discrètes et les encensements si rares. Rappelons par quel terme valorisant étaient désignées jusque tout récemment les femmes qui restaient auprès de leurs rejetons. « La ménagère de moins de 50 ans » soit : une femme qui a soin du ménage et s’occupe de l’administration du foyer. Non mais trop glamour, quoi ! On l’imagine : dans une improbable blouse en acrylique, comme seule la vente par correspondance ose encore en produire, en train de rouler niaisement une pâte à tarte pour le retour des enfants.
Pourtant, il en faut des qualités pour une telle entreprise, surtout lors du cinq à sept quotidien –mais non, pas celui de l’hôtel ! – Le cinq à sept d’une mère de famille est beaucoup plus abrutissant. C’est le moment où se concentrent toutes les activités de la journée qui méritent le plus de « sainte patience, priez pour nous ! ».

Selon une étude menée récemment par le site américain Salary sur 6 000 familles américaines, la mère au foyer exerce un nombre impressionnant de métiers au cours de la semaine. Aide maternelle, assistante scolaire, chauffeur, cuisinière, femme de ménage, infirmière, couturière, conseillère d’orientation, auxiliaire psychologique… Et on en passe. Ce qui la conduit naturellement à effectuer 94 heures hebdomadaires -pas loin de 3 fois les heures préconisées par la tristement célèbre Martine- et la bagatelle de 57 heures supplémentaires. Une projection de ladite étude évalue alors un salaire d’environ 7 000 euros pour tous ces bons et loyaux services… La bonne blague !
« Travailler plus pour gagner plus qu’ils disaient ! ». Plus de paradis ?

Car c’est également le seul métier qui ne mérite aucune rémunération ! Certes, la récompense est ailleurs, les bons mots des enfants sont supposés réchauffer le cœur des mamans, leur progrès les émerveiller, leur questions les nourrir… Et c’est vrai qu’il existe de grandes satisfactions à prendre pleinement en charge cette mission d’éducation.

Mais l’exercice de cette fonction bénévole ne se fait pas sans stress. D’abord parce qu’elle induit une infinité de taches répétitives et parfois lassante. Ensuite parce que, à contrario de certaines activités professionnelles, il n’existe ni procédures, ni définition de poste précise. Enfin parce que la fonction requiert une grande capacité d’adaptation et d’inventivité… à multiplier par le nombre d’enfants à charge !

Comme le souligne les psychologues Maryse Vaillant ou Sylviane Giampino, la maitrise de l’arrivée d’un enfant induit une volonté de perfection dans son éducation. Or c’est cette distorsion entre la maternité rêvée et la réalité qui met en difficulté de nombreuses femmes, parfois jusqu’à l’épuisement. Ajoutez à cela que « la maternité est ce qu’il y a de plus merveilleux », la culpabilité et l’incompréhension de l’entourage viennent accentuer le stress quand la lassitude s’installe.

Alors, Mesdames qui « ne travaillez pas »… trouvez-vous vite un job… c’est plus reposant !

*Photo : MARY EVANS/SIPA/51078587_000001

Génération paumée

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génération internet

génération internet

Le jeune n’est plus ce qu’il était. Il écoute de la musique de vieux, pique les fringues de ses parents et ne veut plus faire la révolution mais seulement trouver un travail et fonder une famille. Il ne descend plus que rarement dans la rue, sauf quand il habite en banlieue et perturbe les manifestations pacifiques ou brûle des voitures. Le jeune est devenu ennuyeux, au mieux menaçant. Aux yeux des papy-boomers de 1968, il est trop borné et, pour les médias, il n’a plus de repères. Que reste-t-il de la jeunesse ?

À la fin du XIXe siècle, alors que l’affaire Dreyfus a poussé des milliers d’étudiants et de lycéens à quitter les bancs de l’école et les salles de classe pour accomplir leur formation politique en faisant le coup de poing entre la rue d’Ulm et le Quartier latin, la jeunesse fascine soudain les savants, avides de problématiser et catégoriser les comportements et les âges de la vie. Le concept de « génération » intéresse tout particulièrement les chercheurs et les nouveaux intellectuels, dans l’atmosphère de fin de siècle qui voit les bouleversements liés à la révolution industrielle transformer durablement les sociétés et la vie quotidienne de millions d’Européens.

Au tout début du XXe siècle, l’historien, psychologue, sociologue et philosophe allemand Wilhelm Dilthey définit ainsi la notion de « génération » : « Un cercle assez étroit d’individus qui, malgré la diversité des autres facteurs entrant en ligne de compte, sont reliés en un tout homogène par le fait qu’ils dépendent des mêmes grands événements et changements survenus durant leur période de réceptivité. »[1. Wilhelm Dilthey, Le Monde de l’esprit, T.1. Histoire des sciences humaines, Paris, Aubier-Montaigne, 1947, p. 42.] Les journaux de l’époque s’intéressent beaucoup à ces jeunes que l’on désigne pour la première fois comme une classe à part. « Nous sommes la dernière des générations qui ont la mystique républicaine. Et notre affaire Dreyfus aura été la dernière des opérations de la mystique républicaine »[2. Charles Péguy, Notre Jeunesse, Idées nrf, Gallimard, 1957, p. 15.], écrit Péguy dans Notre jeunesse en 1911. À cette « mystique républicaine » répond celle des jeunes nationalistes que Roger Martin du Gard dépeint, entre autres, dans son roman Jean Barois et dont Alfred de Tarde et Henri Massis explorent les caractéristiques dans une enquête publiée en 1913 sous le pseudonyme d’Agathon.[3. Les Jeunes Gens d’aujourd’hui, avec Henri Massis, 1913. Réédité en 2003 par Jean-Jacques Becker, Paris, Imprimerie nationale, coll. « Acteurs de l’histoire », présenté comme le « premier sondage sur les jeunes ». Dans la mythologie grecque, Agathon est un des fils de Priam qui ira soustraire à Achille le cadavre de son infortuné frère au péril de sa vie.]

Mais c’est le marteau-pilon de la guerre qui façonne réellement la génération qui a « vingt ans dans les tranchées », comme l’écrivait Aragon, et qui se promet d’en finir « avec le passé qui nous colle aux dents » et « les ruines haïes du vieux monde », comme le proclamaient les futuristes russes ou les « dadas », plus pressés encore, après la guerre, de brûler les académies, de tuer le clair de lune et de faire une bonne fois pour toutes un sort aux cadavres et aux momies de l’ancien monde.

Durant l’entre-deux-guerres, de nouveaux « mouvements de jeunes » sont à l’origine d’un bouillonnement intellectuel certain. Toutefois, il faut attendre les années 1960 pour qu’on parle à nouveau de la jeunesse comme d’un monde à part, qui possède ses propres codes et impose ses luttes et ses revendications à la société tout entière. C’est donc dans la France gaulliste, à l’ombre du soviétisme brejnévien, dont la tête pourrit lentement mais dont le bras étouffe encore les nations de l’Est, que la jeunesse entre en sécession culturelle. L’historien Michel Winock considère d’ailleurs que la génération de Mai-68 est la dernière à s’être affirmée en rupture avec les précédentes et à avoir imposé durablement son magistère culturel, économique et politique à la société française.

Il est vrai que celles qui ont suivi n’ont pas vraiment réussi à exister dans l’ombre des rebelles increvables du joli mois de mai. Nés entre le court triomphe du punk et du rock alternatif et l’avènement de la world music, du rap et de la techno, les représentants de la « bof génération » ont connu le crépuscule des années Mitterrand et les ternes années Chirac, l’arrivée du sida et la chute du mur de Berlin. La fin d’un monde, certes, mais une fin à laquelle ils n’ont nullement contribué. Le 9 novembre 1989, ils ont regardé les Allemands abattre à coups de maillets le symbole de la guerre froide, avec le sentiment confus d’entrer de plain-pied dans une nouvelle époque qui les avait dépassés avant même qu’ils puissent y jouer un rôle.

Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui ont toujours connu Internet, les téléphones portables et le chômage de masse. Cette jeunesse nouvelle a-t-elle réussi à trouver les référents culturels qui lui permettraient de transcender les disparités sociales pour faire à nouveau sécession et imposer ses propres codes ? Rien n’est moins sûr. [access capability= »lire_inedits »]

Il m’a semblé intéressant de renouer avec la mode des enquêtes en interrogeant de façon systématique, à travers des entretiens ou des questionnaires, des élèves de lycée, de bac pro, de BTS, de fac ou de prépas. Première constatation : si, comme le pense Dilthey, c’est l’événement qui fabrique une génération, alors on peut sans doute parler de la « génération du 11-Septembre ». Fait plutôt étrange en lui-même, si l’on considère que tous ceux qui ont bien voulu, pour cet article, se prêter au jeu des questions, avaient entre 5 et 10 ans au moment de l’attentat du World Trade Center. L’événement fondateur s’apparenterait donc plutôt à un traumatisme d’enfance, ainsi que l’explique cette étudiante : « Cest vraiment la première chose que je me rappelle avoir vu passer en boucle, pendant des jours, à la télé. Limage est restée gravée à force davoir été vue et revue. » À côté du 11-Septembre 2001, beaucoup évoquent la mort de Michael Jackson, la Coupe du monde de football en 1998: les jeunes habitants du village global semblent quelque peu passéistes. Il est vrai qu’ils mentionnent aussi la création de Facebook et l’invention des smartphones.

Les codes culturels nouveaux sont, quant à eux, massivement déterminés par Internet et la musique. Curieusement cependant, si le rap et l’électro ont opéré une percée spectaculaire dans différents milieux sociaux, la musique qui résonne encore souvent dans les écouteurs des smartphones est la même que celle qu’on écoutait sur les barricades de Mai-68. Qui aurait pu croire que les Rolling Stones et Creedence Clearwater connaîtraient une telle longévité ? Malgré la résistance de ces vieilles gloires, le petit écran semble, lui, avoir été ringardisé en moins de temps qu’il n’en faut pour télécharger une intégrale des Beatles. La musique s’écoute sur Spotify ou YouTube, l’actualité circule, au milieu des selfies, sur les réseaux sociaux, mais qui s’intéresse encore vraiment à ce que racontent les intellectuels médiatiques sur les plateaux des émissions de variétés, sauf pour le commenter sur Twitter après avoir vu quelques extraits d’un « clash » ou s’être délecté de ce qui fait le buzz sur Dailymotion ? Triste revanche pour tous ceux qui voyaient déjà dans la télévision un instrument de décervelage des peuples. Les réseaux sociaux sont unanimement tenus par les moins de 20 ans comme les vecteurs d’une nouvelle culture, influençant le langage, les relations sociales et, aujourd’hui, la religion cathodique est en passe d’être détrônée par un culte plus expéditif encore…

La rupture est aussi économique, et elle se traduit avec plus ou moins de violence suivant les milieux considérés. Les jeunes d’aujourd’hui se trouvent confrontés à une pression économique, sociale et professionnelle aggravée par les conséquences de la crise de 2007. Ce contexte dégradé ne suscite pas, néanmoins, au sein des dernières classes d’âge un phénomène d’union et d’opposition aux générations précédentes qui permettrait de fonder une authentique identité générationnelle. Comme les générations précédentes, on grandit à l’ombre des illustres aïeux de Mai-68, qui continuent à occuper l’essentiel des postes à responsabilités et font peser sur les enfants et les petits-enfants le poids d’un système de retraite pléthorique et d’une doxa étouffante, sans qu’émerge pour autant une véritable contestation de cette domination. « On a autre chose en tête que jouer les rebelles. Le futur est tellement incertain quon n’a pas vraiment le temps de se consacrer au conflit de génération », confie un étudiant.

Reste Internet, « un monde de possibilité, presque un nouveau Far West », rapporte un autre. L’univers numérique, qui s’avère – et heureusement – très difficile à contrôler ou à censurer, en dépit des récentes ambitions du Conseil supérieur de l’audiovisuel, sera certainement le terrain de jeu privilégié des générations qui parviendront réellement à s’imposer pour bousculer le pesant héritage des valeureux aînés. YouTube ou Dailymotion, les forums 4chan, Reddit ou Something Awful, la profusion des « memes », ces détournements vidéos qui prolifèrent sur la Toile, ont déjà créé des codes très spécifiques au sein des nouvelles générations, complètement ignorés de la plupart des quadras ou des quinquagénaires, voire des trentenaires. Le bitcoin, cette nouvelle monnaie d’échange complètement virtuelle, créée en 2009, et qui a atteint la parité avec le dollar en 2011, suscite déjà depuis quatre ans d’importants phénomènes de spéculation et l’enthousiasme d’apprentis-traders qui, souvent, n’ont même pas 20 ans. C’est la détention d’un capital non pas financier mais technique qui leur a permis de saisir la balle au bond quand le bitcoin ne valait encore rien. Peu d’entre vous, enfin, ont entendu parler du deep web, cette partie immergée de l’iceberg Internet[4. L’ensemble des pages publiées sur Internet, mais non répertoriées par les moteurs de recherche. En 1998, rapporte une étude de la société Digimind, le magazine Natureestimait qu’il existait 800 millions de pages. Le rythme de croissance exponentiel d’Internet permet d’estimer qu’il existe aujourd’hui plus de 60 milliards de pages publiées sur Internet. Les meilleurs moteurs de recherche, à savoir Yahoo ou Google, n’en indexeraient que 10%. Le reste appartient aux entrailles du « Web invisible » dont la taille représente 500 fois celle du « Web de surface ».] sur laquelle on ne peut s’aventurer que nanti de solides compétences techniques et d’un navigateur adapté.

Tout cet univers, véritablement underground, constitue bel et bien le terreau d’une nouvelle culture. Après tout, Wikileaks et Julian Assange en sont issus, et leurs successeurs ne sont sans doute pas loin. En 2000, le philosophe Peter Sloterdijk constatait la fin du modèle humaniste, qui reposait sur une civilisation du livre permettant à l’homme de s’éduquer par lui-même. Faut-il, dans ces conditions, espérer que les nouvelles générations sont en passe d’inventer, avec le numérique, une nouvelle civilisation ? Pour l’instant, on est en droit d’en douter.

En tout cas, à en juger par ces nouveaux venus sur le marché du travail exsangue de la France, on ne dira pas que 20 ans est l’âge le plus contestataire de la vie. Invités à indiquer un terme qui résumerait les préoccupations des gens de leur génération, l’écrasante majorité des personnes de 15 à 20 ans que j’ai interrogées ont choisi quatre termes : argent, apparence, égoïsme et futur. L’obsession de l’argent traduit l’incertitude vis-à-vis du futur, l’obsession de soi traduit l’angoisse vis-à-vis du monde. C’est la leçon du mythe de Narcisse. Narcisse n’est pas tant infatué et prétentieux que désireux de rester prisonnier de lui-même afin de se protéger contre le monde extérieur. Ainsi finit-il par repousser la malheureuse Echo pour s’abîmer dans la contemplation de lui-même, ignorant jusqu’aux Enfers qui se referment sur lui. De même, la jeunesse d’aujourd’hui est trop prisonnière de son reflet pour se saisir des outils qui pourraient réellement lui permettre  de faire sécession et de renverser la domination satisfaite de ses aînés. [/access]

 

*Photo : SERGE POUZET/SIPA/00667484_000002

 

14 régions : Hollande joue la mauvaise carte

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14 regions hollande valls

14 regions hollande valls

Était-il possible de faire pire ? Probablement pas, mais avec ce Président-là, nous le savons, le pire est justement toujours sûr. L’accablement, qui a saisi tous les observateurs à l’annonce de la publication de la nouvelle carte des régions arbitrée par François Hollande, tient moins au résultat  (pourtant consternant), qu’à la méthode de celui dont on sait désormais qu’il ne sera jamais Président de la République.

Renier le programme sur la base duquel on a été élu ? Aucun problème, il n’y a qu’à faire comme avec la finance et le TSCG.  Moi président, j’ai dit que : « J’engagerai une nouvelle étape de la décentralisation en associant les élus locaux…Je réformerai la fiscalité locale en donnant plus d’autonomie aux communes, aux départements et aux Régions »[1. Engagement 54 du programme de François Hollande candidat.]

Annoncer une grande réforme alors même qu’un des premiers textes votés par la nouvelle législature a défait une réforme de Nicolas Sarkozy, en réaffirmant les principes que l’on vilipende aujourd’hui ? Et alors ? Il fallait bien se trouver un peu de grain à moudre après les catastrophes électorales du printemps. En lançant dans l’urgence, sans précaution, sans concertation, sans un vrai travail préalable un bouleversement de l’organisation de l’espace public français.

Bidouiller en quelques minutes sur un coin de table une nouvelle carte dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle pique les yeux et sur la rationalité de laquelle on peut s’interroger ? Mais pourquoi donc ? Vous n’avez pas compris que ce qui comptait c’était les arrangements, ne pas contrarier les copains, et se servir du redécoupage à des fins électorales. Les régions, ce sont aussi des circonscriptions. Ségolène Royal, la souveraine de Poitou-Charentes ne supporte pas Alain Rousset, le duc d’Aquitaine ? La cohérence géographique ? Pour quoi faire, allez hop on va la pacser à deux autres plus discrets. Picardie et Nord-Pas-de-Calais, ça ressemblerait à quelque chose. Oui, mais dites le Front National est costaud par là-bas. Donc on ne touche à rien. Rassembler Bretagne et Pays de Loire, cela aurait du sens. Mais, Le Drian et Poignant ne veulent pas, et Ayrault maintenant, on s’en fout. L’Alsace-Lorraine ? On a fait la guerre pour ça il y a 100 ans. Donc, vous aurez l’Alsace et la Lorraine. Évidemment, l’Île-de-France ne bouge pas. On ne va quand même pas poursuivre le projet du Grand Paris alors que la droite pourrait en prendre la présidence.

Et les départements alors ? On a dit qu’on allait les supprimer, mais de façon évocatrice, Jean-Claude Gaudin nous a rappelé qu’il fallait d’abord réviser la Constitution. Et pour cela, pas de majorité au Congrès. Aucun problème, il suffit d’utiliser une petite magouille tactique du type de celles apprises dans les congrès du PS. Les répartitions de compétences sont du domaine de la loi. Donc, on va les déshabiller progressivement pour en faire des coquilles vides. Et comme ça, les missions sociales (RSA, enfance, personnes âgées etc.) passeront discrètement à l’as. Ne faut-il pas faire des économies ? Les sondages nous disent que l’opinion publique est largement favorable à un référendum sur ces questions. Et puis quoi encore ? Même pas en rêve !

Tout y est. L’amateurisme, l’ignorance, le cynisme et la mauvaise foi, caractéristiques du médiocre politicien d’aujourd’hui sont présents à chaque étape. Avec, et c’est le plus rageant, une désinvolture qui en devient mépris vis-à-vis d’un pays que l’on prétend gouverner.

J’ai fait part dans ces colonnes, et je n’entends pas me répéter aujourd’hui, de ce qu’une expérience approfondie de la décentralisation depuis trente ans m’avait appris. Je m’abriterai aujourd’hui derrière Hervé Le Bras, démographe de renommée internationale, et qui n’est pas connu pour être un jusqu’au-boutiste. Je renvoie à la lecture de son article titré : « réforme territoriale, surtout ne touchez à rien ! »[2. « De grâce, ne touchez pas aux frontières », par Hervé Le Bras, directeur d’études émérite à l’Institut national d’études démographique. Le 1, numéro 5 du mercredi 7 mai 2014.].

Hervé Le Bras rappelle que les découpages administratifs s’enracinent dans une réalité historique et sociale. Pour le département par exemple : « Aujourd’hui, les départements français sont devenus un reflet du phénomène social, ainsi certaines cartes démographiques ou portant sur un autre indicateur sociétal (% de personnes âgées, vote FN, taux de chômage, % d’ouvriers…) affichent une similitude prononcée avec les frontières des départements. On assiste ainsi à une superposition de plans, les phénomènes sociaux se cantonnant plus ou moins aux limites départementales. »

Les régions de création plus récente ont fini par développer, de façon moindre que les départements, un sentiment d’appartenance. Mais celui-ci s’est construit autour de la capitale régionale. Et là, on va rire, quand il s’agira, par exemple de choisir entre Strasbourg, Nancy, Metz, Mulhouse…

Et puis, il y a cette fascination ridicule pour l’Allemagne et ses länder. Fondée sur la haine de soi et l’ignorance. « Effet de taille ! Effet de taille ! » Nous disent les cabris sautant sur leur chaise. Oubliant que beaucoup de ces fameux Länder, et non des moindres, ont une population inférieure au million d’habitants. Comme huit états Américains. Il n’a jamais été question de les regrouper. En Italie, c’est pareil la Basilicate compte 580 000 habitants, la Molise, 310 000…

Ah, Matteo Renzi.  Tout auréolé de ses bons scores aux européennes, il est devenu la nouvelle idole des sociaux-libéraux. Il arrive à réformer, lui au moins. Il est vrai qu’appliquant un plan de Mario Monti, il a réduit de 100 à 45 les provinces italiennes. Oui, mais ce ne sont que des subdivisions de régions qui n’avaient aucune signification historique et politique.

Et c’est la raison pour laquelle cette comparaison entre un État unitaire ancien et ancré dans l’Histoire avec des pays d’unification récente et à vocation fédérale n’a pas de sens.

Quant aux arguments d’économie, comme le dit Hervé Le Bras, ils sont pitoyables. Ces réformes vont coûter une fortune à mettre en place. Les économies de bouts de chandelle réalisées à terme n’équilibreront jamais le coût initial. Alors, au lieu de travailler sur le contenu et les missions des collectivités territoriales, François Hollande et Manuel Valls font de l’agitation avec le changement du contenant. Espérons que, rattrapés par la riposte politique que mérite leur inconséquence, ils s’y cassent les dents.

Un petit argument pour celle-ci : il faut donc faire des économies ? La suppression des 4000 conseillers généraux permettrait d’économiser leurs indemnités. On a fait le calcul. Cela rapporterait 115 millions d’euros par an. C’est rigolo, exactement le salaire total des patrons du CAC 40. Mais c’est vrai que si au Bourget, Hollande avait déclaré, mon ennemi, ce sont les conseillers généraux, ça aurait eu moins d’allure.

Juan Carlos paie ses dettes !

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Le roi d’Espagne a donc décidé d’abdiquer. C’est la plus sage des décisions, et beaucoup s’étonnent que Juan Carlos ne s’y soit pas résolu depuis des mois. L’âge, le scandale d’une partie de chasse au Botswana et surtout l’inculpation de son gendre et de sa fille pour détournement de fonds publics auraient déjà pu le décider à partir. Mais à l’époque, Juan Carlos (comme Elisabeth d’Angleterre), ne voyait pas l’intérêt d’un renoncement.

Probablement pour renouer avec la tradition des monarques qui meurent dans leurs lits.

Sauf que la monarchie constitutionnelle européenne a évolué, et la norme actuelle est plutôt à l’abdication comme en témoignent les précédents, ces deux dernières années, d’Albert II de Belgique et de Béatrix des Pays-Bas.

Alors, qu’est qui a pu décider le roi à sauter le pas et à renoncer à une couronne si chèrement acquise, après des années passée dans l’ombre de Franco ? Deux morts hantent peut-être ses pensées depuis quelques semaines.

Celle d’Adolfo Suárez, tout d’abord, son  premier Premier ministre au cours de la transition démocratique espagnole, qui légalisa le Parti communiste et permit d’organiser les premières élections libres après la terrible dictature franquiste. Et puis peut-être celle de son père, Don Juan (1913-1993), qui ne fut jamais roi et qui aurait dû l’être, si les règles de la succession avaient été respectées. L’explication entre le père et le fils avait été difficile. Don Juan s’était éclipsé, parce qu’il s’était trop opposé à Franco. Et puis, une fois la transition démocratique garantie, il était revenu pour céder solennellement ses droits à son fils. Aujourd’hui, il est probable que Juan Carlos, reproduisant le même geste de renoncement que son père, paie une dette posthume.

Pour les plus lucides, les résultats des élections européennes en Espagne, qui ont vu l’érosion d’un bipartisme qui anime la vie politique espagnole depuis trente ans, est le petit détonateur ayant résolu le roi à tout lâcher. Autre raison possible avancée par les observateurs, son âge qui ne lui permet plus de suivre aussi bien la politique, tout passionné qu’il puisse être.

De fait, en Espagne, la succession semble bien assurée. Le prince Felipe jouit d’une très bonne cote de popularité, épargné par les scandales et avec à son crédit une gestion toute en douceur de la crise catalane en défenseur proclamé de l’unité, comme il en fait la démonstration lors de ses déplacements à Barcelone.

Une majorité d’Espagnols, à gauche comme à droite, ressent le besoin d’unité. Dans ce contexte, la monarchie espagnole assurera une fonction apaisante et stabilisatrice dans la vie du pays.

Le hollandisme, maladie infantile du socialisme

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hollande ps mariage gay fn

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Jean-Pierre le Goff, dont le petit doigt est à lui seul plus cultivé, politiquement parlant, que l’ensemble du gouvernement, s’est récemment fendu d’une analyse de la politique « sociétale » du gouvernement dont je ne saurais trop recommander la lecture aux gens intelligents qui viennent faire un tour sur Bonnet d’âne. L’auteur de La Barbarie douce (1999 — remarquable analyse de ce qu’une certaine gauche pédago a fait de l’école, sous prétexte de faire réussir tout le monde à l’occasion de la semaine des quatre jeudis) y dissipe avec une grande rigueur le rideau de fumée qu’un parti social-démocrate — le PS et ses alliés —, qui a renoncé à tout vrai principe de gauche, a développé pour camoufler le fait qu’il a renoncé à toute intervention crédible dans le domaine économique — le seul susceptible de faire bouillir la marmite des damnés de la terre — et classes moyennes comprises, cela finit par faire du monde.

Résumons : les lois sur le mariage gay, par exemple, sont des manifestations typiques de ce gauchisme culturel que dénonçait Lénine en 1920 — une déviation qui sous prétexte de « pureté » révolutionnaire, feint d’oublier que le facteur économique est déterminant en dernière instance — et pas l’autorisation de passer ou non devant un maire (et, in fine, devant un juge aux Affaires familiales), ou l’affirmation un peu péremptoire qu’un double cunni peut engendrer des bébés (ou en donne l’autorisation, ce qui revient au même). Ce qui aurait été vraiment révolutionnaire (un terme incompatible avec les libéraux au pouvoir, nous sommes bien d’accord), c’eût été de proclamer la non-nécessité du mariage bourgeois, et l’égalité des droits pour tous : le prolétariat, qui n’avait pas les moyens de s’offrir une dot, a inventé l’union libre de fait bien avant que les pseudo-libertaires ne s’en emparent.

Le Goff ou moi — question de génération — avons expérimenté jusqu’au dégoût les impasses du gauchisme culturel, qui à se vouloir pur et sans compromission avec les « partis bourgeois » (c’est tout le sens de la diatribe de Lénine) a fini par sombrer dans la collaboration de classe la plus honteuse : on évite de s’allier au P«C»F, comme on écrivait à l’époque, on critique le Programme commun, on se croit révolutionnaire parce qu’on lit le Monde et on finit suceur de barreau de chaise à Libé ou publiciste chez… Publicis. Ou prof sur le Net, jusqu’auboutiste des causes les plus variées et les plus avariées qui n’ont jamais qu’un seul objet (et la plupart de leurs thuriféraires ont si peu de conscience politique qu’ils ne s’en aperçoivent pas) : défendre l’état des choses, la répartition actuelle du capital, la « rigueur budgétaire » et l’Europe de Juncker-Schulz.

Quitte à paraître plus léniniste que Vladimir Ilitch, je voudrais le répéter encore et encore : le seul problème, c’est de donner à manger à ceux qui ont faim. Et cela fait du monde, en France même : on s’occupera du reste du monde ultérieurement, l’alter-mondialisme est une déviation majeure qui permet de se préoccuper des « étrangers », des primo-arrivants, des manouches et de ceux qui croient que Yannick Noah est un artiste, au lieu d’imposer une politique qui redonne au moins l’espoir de grignoter un peu de l’immense fortune française — la redistribution oui, les réformes Taubira (la femme qui ne sait pas chanter la Marseillaise, et encore moins l’Internationale) non. Evidemment, il est plus simple d’amuser le peuple, via des journalistes incompétents et / ou complices, avec des écrans de fumée, en espérant que cela vous donnera une chance en 2017, qu’avec une réduction visible des inégalités.

Au passage je préfère être dans ma peau que dans celle de Thomas Piketty, qui s’est décarcassé à prouver à ses anciens amis qu’une autre politique économique est nécessaire (et possible), et qui est le plus grand cocu de l’arrivée de la « Gauche » au pouvoir et qui a bien compris, en allant vendre sa salade aux USA, qu’il est possible de travailler avec des capitalistes intelligents, en attendant de prendre le pouvoir pour de bon, mais pas avec des « socialistes » français obsédés par les sondages, aveuglés d’ambitions minuscules et de mauvaise foi — définitivement disqualifiés.

Mélenchon a raté le coche : à faire du Parti de Gauche le véhicule d’une ambition personnelle, il n’est pas parvenu à présenter ses propositions économiques comme une solution aux difficultés croissantes des Français. La seule qui a capitalisé sur le sentiment intense de frustration, c’est Marine Le Pen. Calcul ou retournement, le FN tient ces temps-ci un discours anticapitaliste très drôle à entendre, pour qui se rappelle ses prises de position ultra-libérales d’il y a quelques années. De même, il (ou le Comité Racine qui théorise pour lui) a sur l’Ecole des positions que 90% des profs approuvent, en le disant ou sans le dire — et les 10% qui restent sont juste les hommes-liges du PS et des Verts, ceux qui ont ou qui espèrent des positions compatibles avec leur petitesse conceptuelle, pas avec le bien public, et certainement pas avec celui des élèves.

Alors soyons tout à fait clair : si demain je pense qu’une alliance tactique avec des partis de droite (un ticket Juppé-Bayrou, mais aussi bien un infléchissement du Bleu-Marine) peut faire avancer la cause de ceux qui souffrent réellement, victimes des dégraissages des grandes entreprises, de la politique de déflation systématique, ou des prétextes démagogico-pédagogiques qui théorisent le succès de tous afin de réaliser la réussite des mêmes, eh bien je m’allierai, et sans un battement de cils. Parce que toute alliance avec le PS est devenue impossible (et depuis plusieurs années, depuis l’ère Jospin en fait), et que persister à se vouloir « de gauche » avec les guignols sanglants qui nous gouvernent est une entreprise illusoire : la Droite est aujourd’hui — parce que les uns sont en crise, et que les autres ont faim de pouvoir — le véhicule le plus commode des ambitions réellement révolutionnaires.

 *Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21391937_000027.

Les primaires, une idée primitive

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primaires parti socialiste

primaires parti socialisteTerra Nova a fait deux cadeaux empoisonnés à la politique française : l’idée d’abandonner les classes modestes au profit des minorités ethniques, religieuses et sexuelles et l’organisation d’élections primaires pour désigner le candidat d’un parti. Comme quoi, on peut s’enorgueillir du titre prétentieux de think tank et penser bêtement. De la première idée, on a vu le brillant résultat le 25 mai : les classes modestes et qui aimeraient bien être laborieuses ont été voter ailleurs.
La seconde idée est tout aussi catastrophique. Personne, à ma connaissance, n’a remarqué que c’était le grand perdant de la primaire socialiste de 2011 (Valls, 5,63 % des voix, avant-dernier devant le transparent Baylet) qui est devenu premier ministre en mars 2014 pour porter secours au grand gagnant (Hollande, 39,17 %). Nul doute que l’homme en train de se noyer entraînera très vite son « sauveur » au fond des eaux noires de l’impopularité. C’est sans doute le but de la manœuvre.

Donc, François Hollande a été choisi en 2011 puis 2012. Quand un homme aussi intelligent que Philippe Bilger avoue candidement qu’il a voté pour lui à cause de sa bonne bouille, on en tombe, non pas du placard, mais du World Trade Center. Beaucoup de gens ont dû faire comme lui, mais n’ont pas eu la franchise de l’avouer. Après Sarkozy tout en pointes et en angles aigus, enfin un brave rondouillard ! Qu’on relise le portrait au vitriol que fait de lui Michel Houellebecq dans Plate-forme et on verra ce que cachent ces rondeurs avenantes.

Les primaires socialistes ont joué sur ce qu’il y a de plus superficiel dans la démocratie : les fluctuations de l’opinion, un visage captant bien la lumière à la télévision, le son d’une voix. Échec total, et le perdant à la rescousse deux ans plus tard ! Côté UMP, ce n’est guère mieux. Les primaires de 2013 ont poussé un brave homme certes très ambitieux, une des gloires de Meaux avec la moutarde, dans les bras de la délinquance. Et on voudrait nous faire croire que la marche victorieuse de la démocratie écrase tout sur son passage et passe obligatoirement par des élections primaires ! Alain Juppé, meilleur esthète des quais de Bordeaux qu’homme d’Etat, voudrait l’élection d’un président du parti puis celle d’un candidat à la présidentielle de 2017. Guerre certaine entre les deux personnages : coups bas, phrases perfides, comptes truqués, amis doubles et agents triples.

Et si nous réfléchissions un peu ? Si nous regardions de l’autre côté du Rhin et des Alpes ? La démocratie française n’a plus de leçons à donner à personne, en revanche, elle peut en recevoir beaucoup des autres. Mme Merkel n’est pas sortie du chapeau d’une primaire. Oh, quel beau brushing elle a aujourd’hui, et ce corsage si maternel et si rassurant, je vais voter pour elle ! Angela alias Mutti était paraît-il une « tueuse » qui a éliminé systématiquement ses rivaux à la présidence de la CDU. Elle l’a fait par des moyens légaux, contrairement à Jean-François de Meaux. Matteo Renzi a tout bonnement débarqué Enrico Letta, ôte-toi de là que je m’y mette et pas question de primaires, per favore.

Donc, la prime au plus acharné, au plus retors, au plus manœuvrier. Et pourquoi pas ? Ces qualités machiavéliennes valent bien le brushing ou la rondeur des joues. Il n’y a qu’à voir l’incapacité totale du président actuel à manœuvrer ses opposants dans le parti socialiste. La Vème République veut un parti majoritaire de godillots, Mitterrand en avait parfaitement pris la pointure et professait un mépris souverain pour ses députés. La Vème est comme ça, le scrutin majoritaire et les béni-oui-oui au parlement, c’est dans son ADN, pour reprendre une métaphore très usée. Sinon, retour à la case départ, la IVème et ses majorités de trois semaines.
L’histoire de la démocratie oppose depuis longtemps l’Athènes classique et la Grande-Bretagne, la démocratie directe et la démocratie parlementaire. Athènes a été rongée puis détruite par la démagogie. On ferait bien de réfléchir sur ce concept et de l’utiliser autrement que pour critiquer Mme Le Pen. Passée la glorieuse période de Périclès, Athènes a été sans cesse en butte à la démagogie. Celle-ci a fait boire la ciguë à Socrate et a lancé la catastrophique expédition de Sicile parce que son promoteur, Alcibiade, était beau gosse. De la démagogie chez les premiers ministres britanniques ? Je n’en vois pas trace, renseignez-moi s’il vous plaît. Le fameux « Je vous promets du sang et des larmes » est l’antipode même de la démagogie.

Je vois bien le problème. Comment convaincre les Français que la démocratie directe, la « démocratie participative » selon la très démagogique formule d’une ancienne concubine présidentielle, est moins efficace que la démocratie tempérée par des relais, par des jeux d’appareils dans les partis, par l’affrontement des idées et des charismes des leaders qui veulent arriver au pouvoir ? L’égalitarisme forcené régnant en France fait ici aussi des ravages : ma voix vaut bien celle d’un homme politique pour désigner un candidat à la présidentielle, nom d’un chien ! Chantal Delsol, dans un article trop peu remarqué de Causeur, a défini « l’idéologie de l’apostat ». Chez nous, toute nouveauté, fût-elle absurde, est forcément supérieure à ce qui se faisait avant. On en voit les dégâts partout, dans la pédagogie de l’Education Nationale, dans l’Eglise Catholique (ah, les messes de Pâques où l’on remplace la célébration de la Résurrection, trop suspecte de surnaturel, par d’insipides baptêmes en série!), et en politique, justement avec le succès des primaires. Une absurdité française, comme les 35 heures, dont les autres Européens se méfient.

Puisque l’Incarnation est capitale en politique comme en christianisme, puisqu’il faut un visage pour capter l’intérêt des foules, célébrons les mérites de Mme Merkel et de M. Renzi et abolissons les primaires.

*Photo: CHAMUSSY/SIPA/00626339_000013

Combien de «loups solitaires» pour faire une meute?

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mehdi nemmouche merah bruxelles

mehdi nemmouche merah bruxelles

Combien d’actes isolés faut-il pour faire une tendance ? Combien de « loups solitaires » pour faire une meute ? Après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, immédiatement  et justement qualifié de « nouveau Mohammed Merah », il est difficile de ranger les meurtres de Toulouse, Montauban et Bruxelles dans la catégorie « faits divers ». Du reste, les médias, oubliant les aimables théories qu’ils échafaudaient il y a deux ans pour expliquer que Merah était sorti de nulle part, s’interrogent aujourd’hui sur l’ampleur de la menace djihadiste. Du « fait divers », on est passé au « phénomène de société ». Reste à se demander ce que ce phénomène dit de notre société. Mais peut-être n’avons-nous guère envie de le savoir.

Natif de Roubaix, passé par les cases délinquance, prison et djihad en Syrie : comme l’a expliqué hier Alain Finkielkraut qui était interrogé par Gil Mihaely sur RCJ, le plus inquiétant est peut-être que le profil du tueur de Bruxelles soit parfaitement conforme à ce qu’on attendait. Ajoutons que, comme Merah, et avec sans doute autant d’enthousiasme que lui, Nemmouche a dû fréquenter l’école de la République. Autrement dit, ce terrorisme inspiré par la foi n’est plus, pour la France, un produit d’importation mais une fabrication locale que nous pourrions même exporter vers l’Europe entière. Nemmouche est un bon élève de cette Europe sans frontières dont on ne cesse de nous vanter les mérites en dénonçant comme d’ignobles partisans du repli sur soi tous ceux qui persistent à penser qu’un Etat devrait pouvoir choisir ceux qu’il laisse entrer sur son territoire. S’il s’agissait de faits moins tragiques, on aurait même eu envie de sourire en entendant le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, ci-devant chargé des affaires européennes, expliquer que l’arrestation du tueur présumé a été permise par l’un de ces contrôles douaniers dont l’UE se targue pourtant d’avoir aboli la nécessité en même temps que les frontières entre pays-membres. Nos gouvernants ânonnent sans répit que « l’Europe c’est la paix ». Il faut peut-être admettre que « l’Europe c’est le djihad » – et il n’est pas question ici de l’ascèse intérieure dont on nous explique qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque guerre sainte.

Nos autorités, et avec elles tous les commentateurs, n’en rappellent pas moins avec insistance que Nemmouche est un loup solitaire. De fait, il appartient à une nouvelle race d’entrepreneurs individuels du terrorisme. Pas besoin de commandement suprême planqué dans les grottes de Tora Bora, ni de milliards venus du Golfe par des voies tortueuses, il suffit d’avoir quelques connections chez les voyous ainsi que la haine de l’Occident en général et des Juifs en particulier chevillée au corps pour s’organiser son djihad personnel.

Reste que si Nemmouche a agi seul, ce qui est fort possible, il n’a pas appris à haïr tout seul. On entend déjà les habituels adeptes de la politique de l’excuse expliquer que sa dérive meurtrière trouve sa source dans une enfance malheureuse. De plus, c’est en prison que Nemmouche a découvert les beautés de l’islam radical. À en croire Dounia Bouzar, dans la dureté de la condition carcérale, le fanatisme religieux offre en effet la chaleur d’une communauté. Elle ne nous explique pas pourquoi les délinquants privés de liberté ne communient pas plutôt dans l’apprentissage de la philosophie des Lumières, mais passons. Parions qu’on nous expliquera bientôt que c’est notre odieuse politique carcérale qui transforme d’honnêtes voyous laïques en fanatiques islamistes. Si, comme on le répète avec des airs entendus, la prison est l’école du crime, ne suffirait-il pas de fermer les prisons pour venir à bout du crime – en tout cas du crime djihadiste ?

Alors bien sûr, il ne faut pas stigmatiser ni amalgamer. N’empêche, on aimerait que, cette fois-ci, les millions de musulmans européens sincèrement horrifiés par de tels actes se soucient un peu moins de dénoncer les amalgames et un peu plus des horreurs que l’on commet au nom de leur religion. Puisque l’islam de papa n’a rien à voir avec celui de Boko Haram, on voudrait qu’ils se dressent pour dire : « Pas en notre nom ! » Peut-être n’y a-t-il aucun rapport entre le fait qu’il n’y ait plus un élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis et les équipées sanglantes d’un Merah ou d’un Nemmouche. Sans doute ceux-ci sont-ils les arbres pourris qui cachent la forêt des musulmans paisibles et républicains. Mais alors, comme le disait le sociologue Abdennour Bidar à propos de Merah, il est temps de nous interroger collectivement sur l’état d’une forêt qui peut cacher de tels arbres.

*Photo :  SIPA/SIPA. 00684974_000003.