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Référendum écossais : piteuse Albion

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On a beaucoup glosé sur les conséquences en Europe du référendum écossais. Essentiellement au travers d’un potentiel effet domino régionaliste et de l’implosion en douceur de l’UE qui en découlerait.

Or c’est un simple tweet de soutien de Barack Obama en personne qui a surpris à quelques jours du scrutin. La Reine d’Angleterre (et d’Ecosse), avec un humour très british, a naturellement joué son rôle de gardienne de l’unité de la couronne; mais pourquoi les Etats-Unis venaient-ils donc se mêler de cette affaire?

L’inquiétude a grandi de l’autre côté de l’Atlantique, à mesure que l’écart dans les sondages se resserraient entre les camps du oui et du non. Le vassal britannique a du apprécier le renvoi d’ascenseur de son suzerain américain. Encore une fois, c’est avec un cynisme teinté de paternalisme que Londres est traité par Washington. Dès qu’Albion s’écarte délibérément de la ligne fixée par la Maison Blanche, les Etats-Unis se tournent vers Paris ou Berlin en fonction de leurs intérêts économiques ou militaires. Ce simple fait suffit à effrayer leur féal et à flatter les rivaux continentaux du Royaume-Uni. Et le caniche revient aussitôt se blottir dans la niche américaine. Une telle soumission méritait bien une petite récompense, un tweet en l’occurrence.

Pour éviter ce genre de désagrément, l’ancien maître britannique, devenu valet, joue du mieux qu’il peut son rôle de cheval de Troie des Etats-Unis en Europe. Agent du Département d’Etat à Bruxelles, Londres bloque toutes les ambitions d’Europe-puissance qui pourraient menacer la suprématie et le monopole de l’OTAN. Le Royaume-Uni, depuis l’humiliation du canal de Suez, a choisi de jouer un second rôle en Amérique plutôt qu’un rôle majeur en Europe. Ce n’est donc pas sans raison que Barack Obama s’inquiète des velléités de sortie d’Europe et de division de son meilleur relais d’influence.

Côté anglais, d’autres conséquences que la perte de considération américaine étaient à craindre si l’indépendance écossaise avait abouti. Le Royaume-Uni aurait vu son accès à la mer du Nord et à l’Arctique restreint (surtout si les îles Orcades, Shetlands et autres archipels sympathiques suivaient le destin d’Edimbourg). Ouverture maritime, dont on sait qu’elle concentre l’essentiel des ressources énergétiques de l’île et que c’est un important passage pour les sous-marins nucléaires de Sa Grâcieuse Majesté. S’ils devaient quitter leur base navale stratégique près de Glasgow, les Anglais auraient un début de réponse à la question du renouvellement de leur sous-marin de classe Trident. La fermeture de la base aurait pu donner le coup de grâce. Sans l’Ecosse et sans dissuasion nucléaire, le Royaume-Uni pouvait-il garder son siège au conseil de sécurité des Nations-Unies? Le dossier est depuis longtemps sur la table de Ban Ki-Moon…

On peut comprendre les cris et les larmes de David Cameron. Car c’est dans le pathos que les responsables britanniques ont donné de leur personne pour appuyer le « Non » ces derniers jours. Appuyée par une presse britannique encore plus prompte au mélo que d’habitude, jamais l’Angleterre n’avait déclaré sa flamme aussi violemment à l’Ecosse. Le 10, Downing street, et tout le Parlement avec lui, s’est mis à genoux devant la croix de saint André. L’orgueilleuse Angleterre, même si elle sort vainqueur de ce scrutin, s’est humiliée devant sa partenaire, elle a demandé mille fois pardon, elle a fait miroiter de nombreuses contreparties financières et agité toutes sortes de menaces… Londres a été jusqu’à souffrir les soutiens de José Manuel Barroso et de Viviane Reding! Autant de scènes de ménages qui laisseront des traces à Glasgow et ailleurs.

Malgré l’issue du scrutin,  u fond de leur mausolée, les capétiens, qui ont toujours souhaité disposer d’une alliance de revers avec les Stuart, ont dû savourer cette campagne référendaire au goût de froide revanche.

*Photo : Lucy Young/REX/REX/SIPA. REX40336434_000018. 

Conférence de presse : Mais qui donc visait François Hollande?

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Une déclaration mystérieuse a émaillé la fin de la conférence de presse semestrielle du chef de l’Etat hier soir. Interrogé par un estimable confrère sur ce qu’il pensait du come-back de Nicolas Sarkozy, François Hollande s’est tout d’abord refusé en tant que «président de la République», à commenter «les éventuelles déclarations de candidatures à la présidence d’un parti».

Jusque-là, rien d’étonnant, même si on pourra s’étonner du nombre incalculable d’occurrences où le président a jugé nécessaire de rappeler qu’il était président.

On est plus intrigué par le post-scriptum qu’il a ajouté à cette banalité, après avoir fait mine d’hésiter à le dire, histoire de lester son propos. Cette phrase bizarre, la voilà : «Ceux qui ont gouverné le pays hier et avant-hier ont parfaitement le droit de prétendre le diriger demain et après-demain»

Ceux qui ont gouverné hier. On connaît,  c’est bien sûr Nicolas Sarkozy, et éventuellement en supplément gratuit, François Fillon.

Mais pourquoi cette allusion surprise à « ceux qui ont gouverné avant-hier » ? De quel retour s’alarme François Hollande ? Cherchons donc dans la liste des ex de l’Elysée ou Matignon quel éventuel candidat  pourrait sérieusement prétendre convaincre la majorité des Français de lui confier la magistrature suprême : Giscard ? Chirac ? Trop vieux ! Jospin ? Trop socialiste ! Raffarin ? Trop gentil ! Villepin ? Trop méchant !

Et je ne vous parle même pas de Michel Rocard ou d’Edith Cresson…

Ah, on me signale du fond de la salle que j’ai oublié d’évoquer Alain Juppé. Mais, franchement, vous ne trouvez pas que j’ai déjà raconté assez de conneries comme ça ?

Le silence des musulmans? Parlons-en!

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Lorsqu’au cœur de l’été j’ai entendu Élisabeth Lévy déplorer sur un plateau télé le silence des musulmans modérés après les graves attaques antisémites commises en marge des manifestations pro-Gaza, je me suis sentie immédiatement visée. Dans l’ombre et en tant que simple citoyenne, j’attendais que des Français de confession musulmane ou issus de l’immigration arabo-musulmane – ce qui est mon cas – s’indignent de ces débordements honteux. Pour ma part, je n’ai jamais considéré les juifs français comme des « juifs » mais avant tout comme des compatriotes. J’ai donc toujours affirmé mon rejet absolu de l’importation d’un conflit étranger en France. Beaucoup d’autres musulmans de France faisaient de même. On ne cesse de fustiger notre silence, alors que nous existons, que nous agissons, et que des « modérés » peuvent être aussi et même plus inflexibles et déterminés que des extrémistes. Hélas, il semble bien que l’absence de relais public me condamnait à prêcher dans le désert. Alors, en attendant, je rassurais mes amis de confession juive et continuais de m’énerver à chaque fois qu’on m’accusait de ne pas bouger le petit doigt face à l’horreur. Jusqu’à ce que le niveau de frustration atteigne son paroxysme, que j’entre en contact avec Élisabeth Lévy, et que je puisse enfin, en mon nom et en celui de beaucoup d’autres, affirmer noir sur blanc mes positions.

Le triste spectacle auquel nous avons assisté dans les rues françaises doit inciter à réagir la vaste majorité des Français musulmans modérés ou laïcs. Même dans l’ombre. Il est nécessaire et urgent de rappeler aux juifs de France que leurs amis issus de l’immigration musulmane, dont je suis, ne se contenteront pas de condamner les actes ignobles dont ils ont été victimes. Nous aiderons à éradiquer ce genre de comportements. Car tous les Français doivent se sentir atteints et blessés du tort qui a été fait à nos compatriotes de confession juive.[access capability= »lire_inedits »]

En France, une nouvelle occasion aura été donnée à tous de constater que le déclassement et la déculturation nourrissent les mythes antijuifs dans toute une frange de la population. Cependant, l’antisémitisme des intégristes musulmans est bien antérieur à l’apparition, au début du xxie siècle, de l’antisémitisme antisioniste. Il cohabitait en sommeil, aux côtés de la judéophobie, ancienne mais toujours présente chez certains « Français de souche ». Si l’on ajoute à cela la propension d’esprits malléables à se croire entourés de complots, on aboutit au résultat que l’on connaît. Mais les taches indélébiles pour notre pays que sont le meurtre d’Ilan Halimi ou les tueries de Mohamed Merah rappellent que le mal n’est jamais vaincu. Certes, seule une minorité malfaisante applaudit à ces crimes. Il est urgent que cette minorité soit réduite à néant.

Ces expressions extrémistes, dans lesquelles nul ne peut se reconnaître, résultent de l’importation d’une vision simpliste et biaisée d’un conflit étranger. Il n’est pas besoin d’appartenir à un camp ou à une religion pour se rappeler que c’est Israël qui a subi une première agression avec l’assassinat ignoble de trois adolescents de 16 ans par des barbares, ou admettre que le Hamas cherche délibérément à atteindre des civils innocents par ses tirs de roquettes.

Tous les Français, y compris ceux de confession musulmane, devraient reconnaître que les valeurs de la démocratie ne sont pas portées par le Hamas. Ces valeurs ne sont pas incompatibles avec la religion musulmane. De surcroît, avoir une religion n’a jamais empêché d’être éclairé et être éclairé n’a jamais signifié mal la pratiquer. Les musulmans français doivent se défaire du tribalisme aveugle et bêlant qui a trop souvent incité à un silence complice vis-à-vis d’actes antisémites. Il leur faut également rejeter tout mouvement extrémiste et terroriste comme le Hamas, dont les musulmans sont les premières victimes.

Malheureusement, je n’ai pas entendu les manifestants français pro-Gaza s’indigner des stratégies clairement terroristes du Hamas, ni se soucier des événements qui ont abouti à la dernière confrontation. À la place, nous avons eu droit au degré zéro de la réflexion dans les slogans, à des théories du complot paranoïaques, à des cortèges parfois ouvertement habités par la haine du juif, d’où sont issus ceux qui s’en sont pris aux synagogues et aux commerces.

Il serait grave d’oublier que cette situation est également imputable aux personnalités en position de responsabilité qui tiennent des discours délirants. C’est le cas par exemple du président du Comité international de la Croix-Rouge, le Suisse Peter Maurer. Le poste occupé par M. Maurer devrait l’obliger à bien connaître les tenants et les aboutissants complexes du conflit proche-oriental. Il devrait mesurer l’impact qu’ont ses paroles sur les esprits aisément malléables et enclins à la haine. Or, en se rendant à Gaza, fief du Hamas, M. Maurer n’a pas trouvé mieux que d’insinuer que la situation, certes choquante, dont il était le témoin avait pour seul et unique responsable Israël, sans faire par ailleurs le moindre commentaire sur la stratégie militaire du Hamas ou les enjeux réels du conflit. Non seulement ce genre de propos peut contribuer à mettre le feu aux poudres en France mais en plus il participe de la marginalisation des musulmans modérés.

On évoque souvent avec une nostalgie que je partage l’époque où juifs et musulmans du Maghreb commerçaient – dans tous les sens du terme – et cohabitaient en paix. La France d’aujourd’hui est l’un des rares endroits au monde où ce genre de relations perdure. Comme j’en fais l’expérience tous les jours, aux yeux de beaucoup de Français, la religion importe peu, seule compte notre commune humanité. Au lieu de rêver de ce qui a été, il est primordial de sauvegarder et de renforcer cette précieuse harmonie à la française.

Pour que ces valeurs l’emportent, les autorités françaises ne peuvent abandonner les juifs, les musulmans modérés ou laïcs, et tous ceux qui souhaitent vivre ensemble. Aussi l’État doit-il se montrer impitoyable face aux atteintes matérielles, physiques ou verbales dirigées contre ses citoyens juifs. Il faut qu’émergent, partout dans le monde et particulièrement dans le monde musulman, des voix fortes conscientes de ce qui se joue au Proche-Orient. Pour que nous puissions enfin, nous, Français, passer à l’essentiel.[/access]

*Photo : Lis Ferla.

Sarkozy, un Poutine français?

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Nicolas Sarkozy est très fort. Toute sa carrière le prouve. Sa prise de la mairie de Neuilly-sur-Seine à 29 ans, son émergence dans le sillage de Jacques Chirac avant de le trahir et de faire un petit tour au purgatoire, son sacrifice des européennes de 98, son retour au début des années 2000, ses insolences calculées, sa fausse confrontation avec Jacques Chirac, sa victoire de 2007, où il fut le premier et jusqu’à présent le seul, à faire reculer significativement le Front National, tout cela témoigne non seulement d’une solide énergie mais également d’une vision politique acérée. L’on aurait pu penser après le 6 mai 2012 qu’il avait perdu la main. Eh bien pas du tout. Cette défaite était le premier acte d’un processus dont son passage aux 20 heures de France 2 dimanche soir sera une étape. Qui le ramènera à l’Élysée. Pour un petit moment.

Quelle a été cette stratégie qui se dévoile maintenant sous nos yeux ?

L’adoption du quinquennat présidentiel et l’inversion du calendrier des législatives désormais couplées aux présidentielles ont provoqué une dénaturation de la constitution de la Ve République. Il y avait un débat pour essayer de traiter ce problème. Un mandat unique de sept ans disaient les uns, limitation à deux mandats successifs de cinq ans disaient les autres. C’est cette solution qui fut adoptée et inscrite dans l’article 6 de la Constitution. Le problème qui lui fut posé alors, était que s’il était réélu en 2012, sa carrière serait définitivement terminée en 2017. Et il se retrouverait à s’emmerder comme un vulgaire Bill Clinton.

Comment faire ? Il y avait bien la méthode Poutine. Celui-ci a effectivement trouvé une bonne combine. La constitution russe prévoyant une limitation à deux mandats successifs de quatre ans, il a fait élire son Premier Ministre, Président à sa place au bout de ses deux premiers mandats. Devenant à son tour le Premier Ministre de Medvedev. Qui lui a gardé la place au chaud, réintégrée à l’élection présidentielle russe suivante. Problème, la manip est un peu « gros doigts » comme on dit à l’île de la Réunion. Et puis on sait que François Fillon n’aurait pas fait l’affaire…

En fait Nicolas Sarkozy a trouvé beaucoup mieux. Il a laissé monter son impopularité à la fin de son premier mandat pour atteindre selon les sondages au mois de février 2012 un joli 60/40 au profit de François Hollande. Cet adversaire, personne ne le connaissait vraiment, et surtout pas les militants participants à la primaire du Parti Socialiste. Ils ont choisi celui que les sondages, évidemment et comme d’habitude téléguidés, leur désignaient. Nicolas Sarkozy le connaissait, lui. C’était  toute l’astuce. Suivit une campagne bien menée pour amener à une victoire du candidat socialiste finalement assez étriquée. Sarkozy, connaissant très bien la situation, savait ce qui attendait Hollande.

La catastrophe prévue a été immédiate ! Pas d’état de grâce pour l’ancien maire de Tulle. Une conjoncture difficile, les capitulations socialistes usuelles venant très tôt, une équipe ministérielle calamiteuse, un premier Ministre transparent, l’affaire Cahuzac inévitable, et surtout un Président complètement dépassé par la fonction. Une bérézina électorale colossale aux municipales que tout le monde voyait arriver sauf le Président qui pensait « enjamber » l’échéance.

Un changement de gouvernement qui dure moins de 100 jours. Et une rentrée qui oblige à constater que la capacité de François Hollande à transmuter tout ce qu’il fait en catastrophe en fait quand même un alchimiste rarement vu en politique. Le Parti Socialiste n’existe quasiment plus. Il a perdu 30 000 élus et 4000 permanents au mois de mars, il va perdre la présidence du Sénat, et prendre deux raclées électorales l’année prochaine puisque le Premier Ministre a eu l’idée saugrenue de découpler les élections locales.

L’opposition de droite quant à elle a fait ce qui était prévu après le départ du chef. Tout le monde sait très bien que, dans les partis, plus personne ne fait de politique. Ce ne sont plus que des conglomérats d’ambitions. Jean-François Copé et François Fillon se sont déchiquetés, tous les coups étant permis. L’UMP est en lambeaux, et dans l’incapacité de conduire une opposition responsable et d’amener, sorti de ses rangs un candidat crédible et rassembleur aux présidentielles de 2017.

S’inspirant de Ferdinand Foch et de sa célèbre maxime : « la gauche est enfoncée, la droite recule, situation excellente, j’attaque ! », Nicolas Sarkozy voit s’ouvrir devant lui le boulevard qu’il avait prévu. « La France va mal, très mal, la gauche est détruite, disqualifiée pour 30 ans, la droite est déboussolée. Situation excellente, je reviens ! La France et la droite ont besoin d’un chef, me voilà ».

Il va prendre l’UMP, la transformer à son goût. Il sera candidat en 2017 et gagnera l’élection présidentielle. Parce qu’à droite, il n’y aura pas de candidat capable de lui disputer le leadership en bénéficiant de l’expérience et des moyens d’un grand parti, celui qu’il aura rénové à sa main. Parce qu’il n’aura pas d’adversaire à gauche. François Hollande ne sera pas en mesure de se représenter, et on ne voit guère qui serait susceptible de le suppléer sans véritable parti, sans élus locaux, sans tissu local. Ni Manuel Valls ni Arnaud Montebourg, ni Martine Aubry n’ont la moindre chance. D’être deuxième derrière Marine Le Pen. Car celle-ci sera devant au premier tour. Et Nicolas Sarkozy est le seul capable de la battre au second. Ce sera l’enjeu majeur. La question de la défaite de la gauche est déjà réglée.

Alors, on nous dira que Nicolas Sarkozy rattrapé par « les affaires » ne pourra se présenter. Soyons sérieux. L’essentiel des affaires reprochées aujourd’hui sont des constructions artificielles. L’instrumentalisation de la justice à des fins politiques a été utilisée jusqu’à la corde. Cette méthode pour essayer de se débarrasser l’ancien Président de la République par refus de l’affronter politiquement est arrivé au bout. Les derniers épisodes, les gardes à vue inutiles, des perquisitions à la Cour de Cassation (!), les écoutes téléphoniques de conversations entre avocats et clients, la recherche des fadettes des magistrats du pôle financier, tout cela a mis une ambiance assez particulière au sein de l’appareil judiciaire. Celui-ci commence à être lassé de ces rodéos, et mesure l’intérêt qu’il y aurait à retrouver de la sérénité et à rétablir un minimum de régularité juridique. Et de toute façon, aucune procédure ne pourra être menée au bout avant le mois de mai 2017. Et après, immunité présidentielle.…

Vous avez aimé Sarkozy I, vous allez adorer Sarkozy II. Sauf que, comme le dit la vendeuse de chez SFR dans la publicité : « c’est pas fini ». Il y aura un Sarkozy  III. En application de la Constitution, Nicolas Sarkozy pourra se représenter en 2022. La gauche ne s’étant pas remise, son seul véritable adversaire sera le Front National. Deux observations : le Front n’est jamais aussi fort que quand la gauche est au pouvoir, et il est douteux que Sarkozy reproduise l’erreur de son premier mandat. En 2027 à la fin de son troisième séjour à l’Élysée, il aura 72 ans. L’âge qu’aura Alain Juppé pour l’élection de 2017.

Alors vous me direz que tout ceci est fortuit, que Sarkozy n’a fait que s’adapter aux circonstances. Qu’il ne peut s’agir d’un plan machiavélique imaginé en 2010 ou 2011. Cette hypothèse n’est pas raisonnable. La mienne est beaucoup plus élégante, nous assistons à la mise en place d’une mécanique implacable où chaque détail a été pensé, et dont le résultat est inéluctable.

Chapeau l’artiste ! Petit joueur Vladimir…

*Photo: Natalia Kolesnikova/AP/SIPA.AP21327223_000002

Liberté, égalité, fiscalité

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« Il n’y a rien que la sagesse et la prudence doivent plus régler, que cette portion que l’on ôte, et cette portion qu’on laisse aux sujets. Ce n’est point à ce que le peuple peut donner, qu’il faut mesurer les revenus publics ; mais à ce qu’il doit donner. »  écrivait Montesquieu dans L’esprit des Lois (Livre XIII, chapitre premier).

L’impôt a ceci de commun avec le sexe que ce sont ceux qui ne le pratiquent pas qui en parlent le mieux. L’ex-ministre Thomas Thévenoud avait donné de cette maxime une éclatante illustration en s’emportant contre un Jérôme Cahuzac osant soustraire au fisc français une part de son helvétique butin. Mais, à tout seigneur tout honneur, c’est bien le premier ministre Manuel Valls qui vient de planter dans le cercueil du consentement des Français à l’impôt un clou des plus solides, lui dont le « social-libéralisme », bien que dénoncé par les Thierry la Fronde de tout poil, semble de plus en plus hémiplégique. A l’heure où l’incapacité française à mettre de l’ordre dans ses finances publiques est la risée tragi-comique du reste du monde, alléger encore l’impôt de ceux qui n’en paient déjà, le plus souvent, qu’une somme symbolique eu égard aux services et transferts publics dont ils bénéficient, tient de la provocation.

En proposant de supprimer la première tranche de l’impôt sur le revenu, Manuel Valls a commis une faute qui va bien au-delà de l’irresponsabilité fiscale – laisser filer les déficits et endetter l’Etat constituant apparemment l’un des principes fondateurs de la nouvelle motion de synthèse du groupe parlementaire socialiste. Une telle mesure constitue aussi et surtout une régression démocratique, une remise en cause des fondements essentiels du pacte républicain, et une négation de la solidarité nationale.

Sur les 37 millions de foyers fiscaux que compte notre pays, plus de la moitié (51,5%) ne s’acquittera pas cette année du moindre centime d’euro d’impôt sur le revenu des personnes physiques au titre des revenus de 2013. Pire encore, environ 1% des foyers fiscaux, soit 400 000 d’entre eux, supportent depuis plusieurs années près de 40% de la charge de l’IRPP, et 10% des foyers (moins de 4 millions) en paient près des trois quarts. A l’heure où le thème des inégalités obnubile chercheurs et politiciens, il semble de bon ton de rappeler l’un des fondements essentiels de notre pacte social : le principe d’égalité devant l’impôt. Que la progressivité de l’impôt en implique une inégale répartition est raisonnable ; qu’elle en concentre le poids exclusivement sur une minorité de classes moyennes supérieures exaspérées est dangereux.

Point n’est besoin de remonter jusqu’au fantasme classique libertarien d’Ayn Rand, Atlas Shrugged, pour dépeindre le découragement de ces 10% sur les épaules desquels repose le poids de l’impôt direct et des cotisations sociales. On comprend aisément la frustration de ces femmes et ces hommes, qui regardent en haut et voient danser sur leurs têtes les héritiers et les nantis, qui échappent à l’impôt à grands coups d’évasion et d’honoraires d’avocats ; on imagine leur agacement, quand, regardant en bas, ils découvrent les ravages du populisme fiscal, qui exonère de la moindre contribution directe près de la moitié de la population, pourtant premiers bénéficiaires des transferts et dépenses publiques.

Mais les conséquences de la proposition Valls vont au-delà de ses effets délétères sur l’incitation à produire de la richesse en France, au-delà du nouveau coup porté à la crédibilité de la France dans sa stratégie de réduction des déficits publics. Cette mesure, si elle passe les fourches caudines du Conseil constitutionnel, exonérera de l’effort collectif (on n’ose même plus parler d’austérité) six millions de foyers supplémentaires, et par là-même achèvera de délégitimer la notion même de contribution fiscale dans notre pays.

Le terme, galvaudé et banalisé, de « contribuable », qu’un numéro fiscal commode déshumanise aux yeux des monstres froids de l’administration, doit être réhabilité. Contribuer, cum-tribuo, c’est donner ensemble, pour signaler son engagement de faire partie intégrante de la tribu, de la collectivité nationale. Etre un contribuable, c’est accepter de renoncer à une part, même symbolique, des fruits de son travail ou de son épargne, pour participer à hauteur de ses moyens au financement des dépenses que nous choisissons, collectivement, et démocratiquement, d’assumer. Etre un contribuable, c’est, pour chacun, renouveler, chaque année, physiquement, concrètement, son acte d’adhésion à la société, son consentement à l’interdépendance qui nous lie et nous oblige.

Vouloir, comme Manuel Valls, exonérer d’une telle contribution une part toujours plus grande de la population, est peut-être à court terme un savant calcul pour sa popularité et celle du président de la République. Mais c’est troquer quelques points dans les sondages contre une profonde entaille dans le pacte républicain. Ne plus payer l’impôt, c’est, dans le même geste, répudier sa signature au bas de notre contrat social, se réduire à n’être plus qu’un membre passif de l’effort chaque jour renouvelé pour créer les conditions du vivre en commun.

*Photo: JAUBERT/SIPA.00543518_000002

Les damnés de la Terre promise

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C’est jeune et ça sait tout du conflit israélo-palestinien. La guerre de Gaza, dans la bouche des manifestants de l’été, se résume au martyre d’une population civile otage des bombes de Tsahal. Tous ceux qui ont eu l’amabilité de répondre aux questions de Causeur, avant de se raviser parfois, appartiennent à la jeune génération – de la petite vingtaine à la bonne trentaine – issue de l’immigration maghrébine, pour ne pas dire algérienne.

Souvent élevés dans des milieux ouvriers apolitiques et quasi areligieux, Mehdy, Haouria, Assia et Samira[1. Ces deux derniers prénoms ont été modifiés après le désistement des intéressées, qui avaient initialement consenti à nous répondre.] prêchent « l’humanisme » sans frontières, arguant que le « massacre de Gaza » ne peut susciter qu’indignation et colère chez les Français de toutes origines. La plupart de ces jeunes adultes se sont approprié la cause palestinienne, mus par un sentiment de révolte qui ne demandait qu’à éclore : « C’était il y a bientôt deux ans, je m’intéressais déjà au conflit israélo-palestinien. Une amie m’a conseillé de contacter l’association Les Observ’acteurs, car je savais très bien qu’on avait affaire à une injustice historique dont je n’avais pas encore mesuré l’ampleur. C’est en me rendant en Israël et en Cisjordanie que j’en ai vraiment pris conscience », raconte Samira, la petite trentaine, ex-fonctionnaire devenue hôtesse de l’air au chômage. Jeunes femmes économiquement bien intégrées, toutes se disent « à la gauche de la gauche », consacrent une grande partie de leur temps libre aux voyages régulièrement organisés par Les Observ’acteurs, association créée à Saint-Denis par le jeune quadra journaliste au Monde diplomatique Nadir Dendoune, le jeune élu Front de gauche Madjid Messaoudene et quelques autres. À peu de chose près, ces working girls, qu’il serait trop facile de taxer de beurgeoises, pourraient reprendre les envolées lyriques de Mehdy Zaïne, 21 ans, fondateur et président de la Ligue de défense des musulmans[2. À ne pas confondre avec la Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), lancée l’an dernier par l’avocat défroqué Karim Achoui.], association créée en juin qui revendique cinquante sympathisants et « 3 000 fans Facebook » : « Les musulmans sont victimes d’une oppression généralisée à travers le monde, et personne ne la dénonce. » Comme ce born-again musulman, séduit par « l’islam et son discours sur les pauvres », dont les propos ont des accents islamo-marxistes, la laïque Samira estime que « le conflit israélo-palestinien renvoie à une lutte des classes Nord-Sud ».

Qu’on soit musulman revendiqué ou militant pro-pal d’extrême gauche, il est difficile d’échapper à la question du deux poids, deux mesures.[access capability= »lire_inedits »] Comment justifier l’indignation unilatérale qui frappe Israël mais ignorer les exactions arabo-arabes de l’État islamique en Irak et au Levant ou du régime syrien ? « Mon intérêt pour la Palestine n’a rien à voir avec mes origines nord-africaines », se justifie Assia, avant de nous avouer : « La Syrie, je n’y comprends rien, je sais que des factions ennemies se battent. Entre Israël et la Palestine, c’est un occupant et un occupé. Cela nous parle plus parce qu’on sent une injustice de fait dans cette distorsion de situation» Lorsqu’on l’interroge sur les persécutions islamo-islamiques, qui provoquent l’écrasante majorité des morts musulmans partout dans le monde, Mehdy Zaïne convoque l’Occident au ban des accusés : « La persécution des chrétiens au Moyen-Orient est la conséquence de l’islamophobie en Europe, d’ailleurs tout aussi condamnable que l’antisémitisme. » On retrouve la crainte obsidionale de l’ennemi omniprésente dans les groupuscules d’autodéfense comme la Ligue de défense juive. Ne serait-ce que dans sa dénomination, la Ligue de défense des musulmans cultive la rivalité mimétique avec son homonyme juive : « Certaines personnes confondent antisionisme et antisémitisme. Si l’État ne protégeait pas la LDJ, il n’y aurait pas de groupuscules et de dérives antisémites dans les manifs pro-palestiniennes », tonne Zaïne. À la différence de la LDJ, l’auto-entrepreneur associatif se garde bien de faire le coup de poing dans les manifs, et se cantonne au strict terrain légal. Consciemment ou non, le jeune homme tend à faire des musulmans – Palestiniens, Ouïgours, Birmans, etc. – des victimes ontologiques qu’il s’agit de défendre tous azimuts. Mehdy, qui a arrêté ses études pour se consacrer à ses engagements, annonce vouloir poursuivre sa vocation journalistique contrariée en réalisant des documentaires sur tous ces musulmans brimés, dépeints comme de pauvres David pliant l’échine sous le déluge de feu que leur infligent les Goliath occidentaux. Avec, comme événement fédérateur, les deux mille morts de Gaza, qui font office de petite Shoah aux yeux de certains agitateurs d’opinion. D’aucuns rêvent d’un événement traumatique fédérant les musulmans, de la même manière que l’Holocauste parvient à rassembler juifs religieux et agnostiques dans la commémoration de l’indicible. La boucle serait ainsi bouclée et le renversement achevé : le musulman se muerait en juif errant, persécuté parmi les nations.

À quelques encablures idéologiques de la LDM, le groupe des Observ’acteurs agrémente ce fond de sauce victimaire d’une rhétorique plus classiquement tiers-mondiste. Ses militants ont participé à toutes les marches pour Gaza en juillet-août, sans jamais entendre un slogan antisémite ni déplorer d’agression à l’encontre des forces de police, accusées de provocations : « À Barbès, on suffoquait parce qu’on a été gazés au gaz moutarde » (sic), s’enflamme Samira. Malgré les images d’émeutes urbaines qui ont suivi la manifestation interdite du 25 juillet, tant les Observ’acteurs que la LJM décrivent des cortèges bons enfants « multiculturels, massifs et familiaux, sans aucun débordement ». À Marseille, certains ont scandé « “Allahou Akbar”, mais ils ont rapidement arrêté, car les gens ont compris que cela ne servait pas la cause », raconte Haouria, aguerrie par ses années de militantisme dans les réseaux d’éducation populaire proches du Parti communiste. « Je ne crois absolument pas à la communautarisation de ce combat », renchérit Assia, avocate, docteur en droit, qui impute les violences de Barbès au « confinement des manifestants ».

Afin de nous prouver que le sort des Palestiniens n’émeut pas seulement les enfants de l’immigration, Samira souhaitait nous mettre en contact avec ses amis « franco-français » des Observ’acteurs. Las, nos appels au dialogue ont fait long feu. Quelques heures après nous avoir quittés au téléphone, la native d’Argenteuil nous laissait un message vocal sous forme d’adieu : « Mes amis m’ont prévenue que Causeur était le journal d’Élisabeth Lévy, que je n’estime ni professionnellement ni politiquement. Je renonce donc à mon témoignage. » Dommage, la diversité des opinions attendra. Le lendemain matin, Assia revenait à son tour sur sa parole. Jeu, set et match pour le sectarisme. Une journaliste et son magazine estampillés « sionistes » seraient-il forcément suspects ?

Les choses ne sont (heureusement) pas toujours aussi claires dans l’esprit des uns et des autres. Si la Ligue de défense des musulmans, par ailleurs tout à fait disposée au dialogue avec Causeur, se prononce pour un État binational judéo-arabe, les Observ’acteurs ne campent pas sur une ligne clairement antisioniste. Même Samira prône une solution à « deux États, sur la base des frontières de 1967 », ajoutant, incrédule, que « cela voudrait dire qu’Israël déplace ses colonies et ses 700 000 colons, ce qu’il n’acceptera jamais. Il faudrait que la Palestine ait une armée pour contraindre les Israéliens à sortir des territoires ».

À côté de cette déclaration de principes pacifique, un autre son de cloche fait l’unanimité, de la LJM aux Observ’acteurs : le Hamas est un mouvement de « résistance en droit d’envoyer des roquettes sur Israël pour défendre Gaza. C’est une riposte légitime contre le blocus, l’occupation, la colonisation et le vol de l’eau palestinienne qui durent depuis soixante-six ans », résume Mehdy, faisant fi des vingt années (1948-1967) de souveraineté jordanienne et égyptienne sur la Cisjordanie et Gaza. Étant entendu que l’État hébreu porte, selon eux, la responsabilité exclusive de l’enlisement du processus de paix, nos interlocuteurs légitiment en chœur les tirs de roquettes sur Sderot ou Tel-Aviv. « Ce sont des actes de désespoir. Je ne porte aucun jugement sur les tirs de roquettes ou les attentats-suicides parce que je n’ai pas vécu ce que les Palestiniens ont vécu. On ne m’a pas volé ma maison, spoliée de mes biens, ou tué mes enfants », s’émeut Samira, tout en disant partager les vues du communiste israélien Dove Annine, à la fois sioniste et pro-palestinien, qu’elle a rencontré à Tel-Aviv. Tiraillés entre la solidarité pro-Hamas et leurs accointances avec la gauche radicale sioniste, les membres des Observ’acteurs dansent un pas de deux hésitant. Quand on leur met sous les yeux la charte explicitement antisémite et conspirationniste du Hamas – qui fait des juifs, des francs-maçons et du Rotary Club les instigateurs secrets des révolutions française et bolchévique, rien que ça ! –, la plupart esquivent l’obstacle. « Je n’ai pas spécifiquement entendu d’antisémitisme du Hamas. Il me semble que le Hamas reconnaît aujourd’hui l’État d’Israël », avance ingénument Assia. Fine politique, Haouaria ose un parallèle entre la branche palestinienne des Frères musulmans… et le Front national : « Nous sommes dans une guerre de communication. Si le Hamas veut inscrire toutes les bêtises du monde dans sa charte, ça le regarde. Mais le Hamas a été élu démocratiquement. Je le compare au FN, que l’on accepte en démocratie. » Je ne sache pourtant pas qu’Hénin-Beaumont, Hayange et les autres mairies frontistes abritent des rampes de lancement de roquettes pour attaquer les villes avoisinantes…

Il n’y a pas seulement de la schizophrénie à encourager chez des peuples en lutte une violence qui se retourne souvent contre eux-mêmes – ainsi que l’illustra la guerre sanglante de juin 2007 entre Fatah et Hamas au terme de laquelle le second conquit la bande de Gaza. Dans l’inconscient politique de ces Français militants d’une juste cause, il est fréquent qu’affleure un parfum d’Algérie et que tinte l’écho de l’Indépendance, vécue par leurs grands-parents. À une « observ’actrice » qui me disait rêver d’un 1962 palestinien, je faisais observer que le monde arabe n’était jamais mieux opprimé que par les siens. Un chouïa plus cruel, l’humoriste algérien Fellag lui aurait peut-être cité son fameux mot: « En 1962, l’indépendance est arrivée. À moins qu’elle ne soit repartie, je ne sais plus… »[/access]

*Photo : SEVGI/SIPA. 00690538_000001. 

Le Vatican, Etat-voyou?

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Deux automobilistes italiens, âgés de 30 et 41 ans, ont été interpellés dimanche dernier à Chambéry, en Savoie. Une non-information absolue, jusque-là… C’est déjà plus drôle quand on sait qu’après cette interpellation, les douaniers (la douane volante, en fait, puisque les faits se déroulent à un péage d’autoroute) découvrent dans la voiture des Italiens une savonnette de chichon et quatre kilos de coke. Là, ça devient déjà plus de l’info. Mais à peine.

D’après « des sources proches de l’enquête », suivant un scénario archi-banal, les deux hommes seraient allés s’approvisionner en Espagne. C’est à leur retour vers l’Italie, que les flying gabelous les ont péchos au péage de Chambéry. Bref une énième affaire de go-fast.

Sauf que les choses deviennent carrément rigolotes quand on apprend que l’automobile est immatriculée au Vatican. Et pour cause : la berline délinquante appartient à Jorge Maria Mejia, cardinal argentin de 91 ans, et archiviste émérite du Vatican.

Le porte-parole du Saint-Siège, Federico Lombardi a confirmé les faits, tout en innocentant son camarade nonagénaire, dont le secrétaire avait mis la voiture en réparation dans un garage, apparemment indélicat.

On veut bien le croire… On aurait été plus circonspect si les deux Italiens avaient été pris en flagrant délit de trafic d’indulgences, ou bien si, à bord de leur voiture, les douaniers avaient saisi de l’opium du peuple…

Martine à la pêche aux frondeurs

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martine aubry frondeurs

Manuel Valls a donc obtenu une majorité relative mardi lors de son nouveau discours de politique générale alors qu’en avril dernier, il bénéficiait encore d’une majorité absolue. Une cinquantaine de députés se sont abstenus, marquant sa différence mais n’allant pas jusqu’à voter contre, consciente qu’elle aurait alors pris la responsabilité de déclencher  la dissolution de leur assemblée et le retour hautement périlleux devant les électeurs. Que vaut une fronde, en effet, face au feu nucléaire de l’article 12 de la Constitution ?

Parmi ces fameux « frondeurs », on a pu noter la présence de proches de Martine Aubry, dont Christian Paul, député de la Nièvre, qui en était l’un des porte-paroles les plus actifs, mais aussi Jean-Marc Germain ou François Lamy. Depuis la célèbre braderie de Lille, l’ancienne patronne du PS avait plaidé pour  « l’indépendance de chacun », ce qui avait été interprété comme un soutien à demi-mot aux fameux frondeurs. Il n’est un secret pour personne que Martine Aubry ne porte ni François Hollande ni Manuel Valls dans son cœur. Elle n’a pas digéré sa défaite à la primaire et considère, à tort ou à raison, qu’elle aurait été meilleur chef d’Etat que le premier et meilleur premier ministre que le second. Les frondeurs aubrystes ont annoncé que leur patronne allait parler un jour et que, ce jour-là, cela ferait mal. Le problème c’est qu’on voit mal ce qu’elle aurait à proposer de différent du gouvernement Valls II. C’est bien joli d’être « marquée plus à gauche », mais si on n’est pas prête à assumer quelques ruptures, c’est une juste question de couleur d’étiquette.

Du reste, cette étiquette est née de malentendus que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer dans ces colonnes. Martine Aubry doit notamment cette image à Philippe Alexandre et son fameux pamphlet sur La dame des trente-cinq heures qui l’a pourtant faite beaucoup souffrir avant de lui rendre ce service : pour la plupart des gens, elle est à l’origine de la mesure sociale phare du gouvernement Jospin, conquête pour les uns, boulet pour les autres. Or, elle n’en est pas vraiment l’instigatrice puisque c’est Dominique Strauss-Kahn qui l’a pensée. Aubry doit aussi cette étiquette à la manière dont elle a mis la main sur l’aile gauche du PS, scellant une alliance avec Benoît Hamon face à Ségolène Royal lors du congrès de Reims en 2008,  rejetant ainsi la perspective d’une ouverture à François Bayrou, proposée par l’ancienne candidate à la présidentielle. Mais l’arbre Hamon cachait une forêt peuplée notamment de DSK, de Delanoë, de Fabius et de tous les adversaires de Royal en général.

En réalité, Martine Aubry, sur les dossiers économiques et sociaux, n’a rien de « plus à gauche » à proposer que le Président actuel. Peut-être aurait-elle souhaité aller plus loin sur le terrain sociétal : droit de vote des étrangers aux élections locales, procréation médicale assistée pour les femmes célibataires et homosexuelles. Mais sur le reste ? Comme souvent, c’est le sujet européen qui bloque. Si l’on ne souhaite pas remettre en cause l’Europe telle qu’elle est construite et continue à fonctionner, lorsqu’on a approuvé les différents traités qui la constituent, on n’a pas davantage de marge manœuvre que Nicolas Sarkozy hier, et François Hollande aujourd’hui. Ce n’est déjà pas facile pour des militants du Oui à ces fameux traités de se déjuger, imaginez ce que cela doit être pour la propre fille de Jacques Delors ! Aubry pourrait certes sauter comme un cabri sur sa chaise en criant « Europe sociale, Europe sociale ! », comme le faisait déjà son père il y a vingt-cinq  ans, tout en mettant en place la liberté de circulation des marchandises et des capitaux, que cela ne constituerait en rien une différence avec François Hollande ou Manuel Valls. On peut même légitimement se demander si elle aurait aussi « souhaité mettre l’Allemagne en face de ses responsabilités » comme l’a fait mardi le Premier ministre dans une geste très montebourgienne. Bref, ce n’est pas d’elle qu’on peut attendre une rupture dans ce débat-clef.

La partie aubryste des frondeurs est-elle naïve ? Est-elle consciente de  l’orthodoxie de la patronne, faisant alors preuve d’une duplicité coupable ? Dans les deux cas, ces députés ne rendent pas service au débat politique qui fourmille déjà de malentendus regrettables.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00597060_000006. 

Énarchie et dépendances

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manuel valls matignon

« Ils ont fait Sciences- Po, passé ou non un concours de l’administration, regardé autour d’eux… Et finalement trouvé un poste d’attaché parlementaire ou un job dans une collectivité et, pour les plus chanceux ou les plus habiles, dans un « Cabinet ». »

Ainsi parle, sur son blog, Michèle Delaunay, l’ancien ministre délégué chargé des personnes âgées et de l’autonomie dans le gouvernement Ayrault, et élue de Bordeaux. À partir de cette phrase initiale, elle développe une longue métaphore filée sur le « virus », qui se développe en « maladie » : « Grand air, bobine sur le journal après l’avoir eue sur de grandes affiches, ils sont quelqu’un, c’est à dire déjà plus tout-à-fait eux-mêmes. »
« Ils », ce sont les professionnels de la politique, ceux qui ont enchaîné Sciences-Po, l’ENA (parfois même, ainsi qu’on le sait grâce à Najat Vallaud-Belkacem, avoir réussi l’ENA n’est pas une obligation) et une élection locale — conseiller régional / municipal / général, l’un n’exclut pas l’autre. « Milieux un tantinet confinés », dit Michèle Delaunay. « Le danger maximum vient avec le succès dans une élection où l’on a été parachuté, voire même que l’on a sélectionnée sur la carte si on a eu la chance d’être dans les instances du Parti, d’avoir un mentor de grand renom ou de grand pouvoir, d’être choisi par un qui ne voulait/pouvait pas se représenter. » À Lyon, par exemple.

De profession réelle, note l’ancienne dermatologue-cancérologue du CHU de Bordeaux, pas de traces. La politique est une drogue forte, et l’on sait bien que les vrais drogués ne font rien à part chercher la prochaine fumette ou la prochaine pilule (les injections, comme chacun sait, ne sont plus très mode).
Comme le note finement l’ancienne ministre, les politiques qui viennent d’un milieu « modeste », comme on dit, sont plus longtemps que les purs héritiers porteurs sains du virus — jusqu’au moment où ils basculent, et passent dans la sphère des nantis, dans « l’entre-soi ».

Le peuple, pendant ce temps, s’étonne qu’ils soient si loin du monde réel — celui où le pain quotidien se fait hebdomadaire, comme disait Prévert. Celui où l’on se fiche que les maisons de retraite soient gay-friendly (une marotte de l’ancienne ministre, le gouvernement Ayrault ne savait plus quoi faire pour marquer son obédience au lobby LGBT) ou équipées de chambres doubles afin que les pensionnaires vivent confortablement leurs amours sénescentes, tout simplement parce qu’au tarif des maisons de retraite, on n’a pas les moyens d’y mettre mamie, et l’on sait bien que l’on finira soi-même dans l’un de ces mouroirs dont parle Jacques Chauviré dans l’admirable Passage des émigrants.
Comment est-ce possible ? « Entrés tôt dans le tunnel, ils n’en sont jamais ressortis. » Ils y sont entrés bébés — on a besoin de jeunes, n’est-ce pas… Il n’est jamais trop tôt pour mal faire. La jeunesse aussi est un naufrage.
Le problème, c’est que ces jeunes gens n’ont aucune expérience dans l’art de ne pas arriver à payer ses factures, la technique de la queue à Pôle Emploi, les mille et une recettes de pommes de terre / riz / spaghettis / couscous, le robusta du matin et la Kro du soir. Ils s’étonnent d’ailleurs que les pauvres soient gros. Ils ne savent rien de la misère réelle — ni même de la difficulté à boucler le mois, les loyers étant ce qu’ils sont. Ils ont des voitures de fonction, et comme Giscard en 1974 ou NKM en 2013, ils ignorent ce que coûte un ticket de métro — et ils n’ont pas la prestance de Chirac sautant par dessus les portillons de la RATP.

Que l’on mette deux heures, retards compris, pour aller d’un chez soi banlieusard à un bureau parisien leur paraît exotique.
Quand ils sont ministres de l’Education, on leur prépare leurs visites dans les établissements « sensibles », transformés pour l’occasion en villages Potemkine. J’ai eu l’occasion de conseiller à un ancien ministre d’y aller à l’improviste : eh bien, c’est impossible, paraît-il. Ils risqueraient de se frotter par accident à la réalité du terrain. Sarkozy imposait, lors de ses visites dans ces zones à grand risque qu’on appelle globalement la province, un glacis de 200 mètres pour ne pas être importuné par les cris des manifestants. À Saint-Lô, en janvier 2009, le préfet de la Manche y a laissé sa place.

Et je ne suis pas bien sûr qu’au gré de ses visites ministérielles dans les maisons de retraite, Michèle Delaunay ait été confrontée à la réalité des asiles de vieillards, les douches hebdomadaires, les personnels débordés, parfois violents, la mise systématique sous camisole chimique, les repas concentrationnaires. Mais justement, le fait qu’elle ait longtemps pratiqué la médecine a pu l’aider à voir à travers les guirlandes et les discours apprêtés — « alors, papy, content ? »

Mais qui aidera Najat Vallaud-Belkacem à comprendre ce qu’est une vraie ZEP ? Certainement pas les énarques de la rue de Grenelle — gentils, pas bêtes, déphasés.

Je ne suis pas assez fin historien pour savoir quand a commencé ce décalage entre les politiques et la réalité. Peut-être avant la création de l’ENA. Peut-être est-ce inhérent à l’exercice même du pouvoir : le personnel du Premier Empire, à partir de 1807-1808, ne sait plus rien de ce qui se passe en France — et l’empereur non plus. C’est ainsi que l’on finit par perdre des batailles.

PS. Je regardais hier la prestation de Manuel Valls devant les députés. Un discours de politique générale plein de ces anaphores qu’adorent, depuis Guaino, les « plumes » de l’Elysée ou de Matignon. Sans grand intérêt. Puis, en réponse aux réactions des chefs de groupe parlementaires (my God, est-il possible d’être Christian Jacob ?), on a vu soudain un autre Valls, plus spontané, parlant sans papier cette fois, éloquent souvent, persuasif presque. Et j’ai eu comme un bref sentiment de pitié pour ce type finalement assez doué et que Hollande entraîne dans les abysses. Casse-toi, Manuel, sinon c’est cuit pour toi en 2017 ! Run, Manuel, run ! Vite !

*Photo: WITT/SIPA.00691246_000007

Suisse : en Turgovie, le français n’a plus cours

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suisse thurgovie francais

En Suisse, les élèves des écoles primaires du canton de Thurgovie seront dispensés d’apprendre la langue de Molière. Les autorités du canton alémanique expliquent qu’il s’agit d’une mesure technique destinée à mieux repartir la charge de travail des enfants. Un argument qui laisse perplexe du côté francophone. Il est vrai qu’en matière d’enseignement, chaque canton est souverain et possède son propre système éducatif. Mais, en Suisse romande, on vit ce recul du français comme un coup porté au fragile équilibre helvète. Dans ce pays fait de subtils compromis entre les communautés, les langues sont un point sensible. Contrairement à sa voisine française – censée rester une et indivisible, la Suisse suit une toute architecture identitaire centrée autour de l’attachement à une langue particulière. Autant dire que les cours de langues des  « kinder » de ce canton dépassent largement la sphère des débats entre pédagogues.

Thomas Maissen, directeur de l’Institut Historique Allemand à Paris (IDH), relativise l’importance de la décision thurgovienne : « Il ne s’agit pas d’interdire la langue française dans les cantons alémaniques. La vraie question pour ces régions est de devoir choisir entre l’anglais et le français ». Autrement dit, pour des raisons pragmatiques – l’anglais présente surtout un intérêt économique – les professionnels de l’éducation se sont trouvés face à un problème pédagogique : ajouter l’anglais au programme déjà chargé ou bien reporter les cours de français (jugées plus difficiles) à plus tard. Or, toucher au Français a une dimension éminemment politique… 

Mais qu’en est-il côté francophone ? Sacrifie-t-on l’allemand sur l’autel de l’efficacité et de l’utilité pour faire de la place à l’anglais ? Cette question, certes légitime, est à nuancer : 19 des 26 cantons suisses sont alémaniques, ce qui fait de l’allemand une langue à l’utilité non- négligeable. Les italophones, quant à eux, se sentent plus proches des cantons alémaniques. On retrouve logiquement la domination de la langue allemande dans le domaine politique puisque la majorité de la population suisse est germanophone. Supprimer – ou affaiblir – l’apprentissage de l’allemand ne ferait qu’isoler la France romande du reste de la Suisse.

Ceci étant, Thomas Maissen n’oublie pas de rappeler que « chaque canton se sent protégé linguistiquement ». Selon lui, les véritables clivages au sein de la société suisse ne sont pas linguistiques mais séparent les urbains des ruraux, les catholiques des protestants et les tenants de telle politique étrangère contre telle autre. L’attachement aux identités cantonales n’est pas exclusif d’autres affiliations, au moins aussi importantes.

La question des langues à l’école relève donc d’une question bien plus pratique que politique. Dans l’ouest francophone on aimerait que le français reste la « lingua franca »; dans l’est alémanique,  on pousse  l’anglais.

Mais derrière ces arguments parfaitement pragmatiques, une question sous-jacente persiste : y a t-il une volonté plus large de bannir définitivement le français de tous les cantons alémaniques ? Pour l’instant, la  réforme Thurgovienne a inspiré les canton de Nidwald et Grison qui ont déjà appliqué cette restriction.

Pour autant, l’hypothèse d’un glissement de la « toute-puissance » allemande vers la Suisse est à écarter : les Suisses-Allemands ne sont pas les « Volksdeutsche » des années 2000… Ils prendraient comme une insulte d’être assimilés aux Allemands. A l’inverse, les Suisse romands entretiennent avec la France, sa langue et sa culture une liaison bien plus étroite.

Si la Suisse est loin de traverser une guerre de langues, malgré les crispations suscitées par le débat sur l’enseignement du français. Cette anecdote nous en dit long, aussi bien sur le statut de la langue française que sur l’attractivité croissante de l’anglais.  Dans un monde multipolaire où les puissances anglo-saxonnes ont tendance à décliner,  Shakespeare peut mettre tout le monde d’accord.

* Photo : Wikicommons

Référendum écossais : piteuse Albion

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ecosse angleterre referendum

ecosse angleterre referendum

On a beaucoup glosé sur les conséquences en Europe du référendum écossais. Essentiellement au travers d’un potentiel effet domino régionaliste et de l’implosion en douceur de l’UE qui en découlerait.

Or c’est un simple tweet de soutien de Barack Obama en personne qui a surpris à quelques jours du scrutin. La Reine d’Angleterre (et d’Ecosse), avec un humour très british, a naturellement joué son rôle de gardienne de l’unité de la couronne; mais pourquoi les Etats-Unis venaient-ils donc se mêler de cette affaire?

L’inquiétude a grandi de l’autre côté de l’Atlantique, à mesure que l’écart dans les sondages se resserraient entre les camps du oui et du non. Le vassal britannique a du apprécier le renvoi d’ascenseur de son suzerain américain. Encore une fois, c’est avec un cynisme teinté de paternalisme que Londres est traité par Washington. Dès qu’Albion s’écarte délibérément de la ligne fixée par la Maison Blanche, les Etats-Unis se tournent vers Paris ou Berlin en fonction de leurs intérêts économiques ou militaires. Ce simple fait suffit à effrayer leur féal et à flatter les rivaux continentaux du Royaume-Uni. Et le caniche revient aussitôt se blottir dans la niche américaine. Une telle soumission méritait bien une petite récompense, un tweet en l’occurrence.

Pour éviter ce genre de désagrément, l’ancien maître britannique, devenu valet, joue du mieux qu’il peut son rôle de cheval de Troie des Etats-Unis en Europe. Agent du Département d’Etat à Bruxelles, Londres bloque toutes les ambitions d’Europe-puissance qui pourraient menacer la suprématie et le monopole de l’OTAN. Le Royaume-Uni, depuis l’humiliation du canal de Suez, a choisi de jouer un second rôle en Amérique plutôt qu’un rôle majeur en Europe. Ce n’est donc pas sans raison que Barack Obama s’inquiète des velléités de sortie d’Europe et de division de son meilleur relais d’influence.

Côté anglais, d’autres conséquences que la perte de considération américaine étaient à craindre si l’indépendance écossaise avait abouti. Le Royaume-Uni aurait vu son accès à la mer du Nord et à l’Arctique restreint (surtout si les îles Orcades, Shetlands et autres archipels sympathiques suivaient le destin d’Edimbourg). Ouverture maritime, dont on sait qu’elle concentre l’essentiel des ressources énergétiques de l’île et que c’est un important passage pour les sous-marins nucléaires de Sa Grâcieuse Majesté. S’ils devaient quitter leur base navale stratégique près de Glasgow, les Anglais auraient un début de réponse à la question du renouvellement de leur sous-marin de classe Trident. La fermeture de la base aurait pu donner le coup de grâce. Sans l’Ecosse et sans dissuasion nucléaire, le Royaume-Uni pouvait-il garder son siège au conseil de sécurité des Nations-Unies? Le dossier est depuis longtemps sur la table de Ban Ki-Moon…

On peut comprendre les cris et les larmes de David Cameron. Car c’est dans le pathos que les responsables britanniques ont donné de leur personne pour appuyer le « Non » ces derniers jours. Appuyée par une presse britannique encore plus prompte au mélo que d’habitude, jamais l’Angleterre n’avait déclaré sa flamme aussi violemment à l’Ecosse. Le 10, Downing street, et tout le Parlement avec lui, s’est mis à genoux devant la croix de saint André. L’orgueilleuse Angleterre, même si elle sort vainqueur de ce scrutin, s’est humiliée devant sa partenaire, elle a demandé mille fois pardon, elle a fait miroiter de nombreuses contreparties financières et agité toutes sortes de menaces… Londres a été jusqu’à souffrir les soutiens de José Manuel Barroso et de Viviane Reding! Autant de scènes de ménages qui laisseront des traces à Glasgow et ailleurs.

Malgré l’issue du scrutin,  u fond de leur mausolée, les capétiens, qui ont toujours souhaité disposer d’une alliance de revers avec les Stuart, ont dû savourer cette campagne référendaire au goût de froide revanche.

*Photo : Lucy Young/REX/REX/SIPA. REX40336434_000018. 

Conférence de presse : Mais qui donc visait François Hollande?

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Une déclaration mystérieuse a émaillé la fin de la conférence de presse semestrielle du chef de l’Etat hier soir. Interrogé par un estimable confrère sur ce qu’il pensait du come-back de Nicolas Sarkozy, François Hollande s’est tout d’abord refusé en tant que «président de la République», à commenter «les éventuelles déclarations de candidatures à la présidence d’un parti».

Jusque-là, rien d’étonnant, même si on pourra s’étonner du nombre incalculable d’occurrences où le président a jugé nécessaire de rappeler qu’il était président.

On est plus intrigué par le post-scriptum qu’il a ajouté à cette banalité, après avoir fait mine d’hésiter à le dire, histoire de lester son propos. Cette phrase bizarre, la voilà : «Ceux qui ont gouverné le pays hier et avant-hier ont parfaitement le droit de prétendre le diriger demain et après-demain»

Ceux qui ont gouverné hier. On connaît,  c’est bien sûr Nicolas Sarkozy, et éventuellement en supplément gratuit, François Fillon.

Mais pourquoi cette allusion surprise à « ceux qui ont gouverné avant-hier » ? De quel retour s’alarme François Hollande ? Cherchons donc dans la liste des ex de l’Elysée ou Matignon quel éventuel candidat  pourrait sérieusement prétendre convaincre la majorité des Français de lui confier la magistrature suprême : Giscard ? Chirac ? Trop vieux ! Jospin ? Trop socialiste ! Raffarin ? Trop gentil ! Villepin ? Trop méchant !

Et je ne vous parle même pas de Michel Rocard ou d’Edith Cresson…

Ah, on me signale du fond de la salle que j’ai oublié d’évoquer Alain Juppé. Mais, franchement, vous ne trouvez pas que j’ai déjà raconté assez de conneries comme ça ?

Le silence des musulmans? Parlons-en!

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gaza hamas israel

gaza hamas israel

Lorsqu’au cœur de l’été j’ai entendu Élisabeth Lévy déplorer sur un plateau télé le silence des musulmans modérés après les graves attaques antisémites commises en marge des manifestations pro-Gaza, je me suis sentie immédiatement visée. Dans l’ombre et en tant que simple citoyenne, j’attendais que des Français de confession musulmane ou issus de l’immigration arabo-musulmane – ce qui est mon cas – s’indignent de ces débordements honteux. Pour ma part, je n’ai jamais considéré les juifs français comme des « juifs » mais avant tout comme des compatriotes. J’ai donc toujours affirmé mon rejet absolu de l’importation d’un conflit étranger en France. Beaucoup d’autres musulmans de France faisaient de même. On ne cesse de fustiger notre silence, alors que nous existons, que nous agissons, et que des « modérés » peuvent être aussi et même plus inflexibles et déterminés que des extrémistes. Hélas, il semble bien que l’absence de relais public me condamnait à prêcher dans le désert. Alors, en attendant, je rassurais mes amis de confession juive et continuais de m’énerver à chaque fois qu’on m’accusait de ne pas bouger le petit doigt face à l’horreur. Jusqu’à ce que le niveau de frustration atteigne son paroxysme, que j’entre en contact avec Élisabeth Lévy, et que je puisse enfin, en mon nom et en celui de beaucoup d’autres, affirmer noir sur blanc mes positions.

Le triste spectacle auquel nous avons assisté dans les rues françaises doit inciter à réagir la vaste majorité des Français musulmans modérés ou laïcs. Même dans l’ombre. Il est nécessaire et urgent de rappeler aux juifs de France que leurs amis issus de l’immigration musulmane, dont je suis, ne se contenteront pas de condamner les actes ignobles dont ils ont été victimes. Nous aiderons à éradiquer ce genre de comportements. Car tous les Français doivent se sentir atteints et blessés du tort qui a été fait à nos compatriotes de confession juive.[access capability= »lire_inedits »]

En France, une nouvelle occasion aura été donnée à tous de constater que le déclassement et la déculturation nourrissent les mythes antijuifs dans toute une frange de la population. Cependant, l’antisémitisme des intégristes musulmans est bien antérieur à l’apparition, au début du xxie siècle, de l’antisémitisme antisioniste. Il cohabitait en sommeil, aux côtés de la judéophobie, ancienne mais toujours présente chez certains « Français de souche ». Si l’on ajoute à cela la propension d’esprits malléables à se croire entourés de complots, on aboutit au résultat que l’on connaît. Mais les taches indélébiles pour notre pays que sont le meurtre d’Ilan Halimi ou les tueries de Mohamed Merah rappellent que le mal n’est jamais vaincu. Certes, seule une minorité malfaisante applaudit à ces crimes. Il est urgent que cette minorité soit réduite à néant.

Ces expressions extrémistes, dans lesquelles nul ne peut se reconnaître, résultent de l’importation d’une vision simpliste et biaisée d’un conflit étranger. Il n’est pas besoin d’appartenir à un camp ou à une religion pour se rappeler que c’est Israël qui a subi une première agression avec l’assassinat ignoble de trois adolescents de 16 ans par des barbares, ou admettre que le Hamas cherche délibérément à atteindre des civils innocents par ses tirs de roquettes.

Tous les Français, y compris ceux de confession musulmane, devraient reconnaître que les valeurs de la démocratie ne sont pas portées par le Hamas. Ces valeurs ne sont pas incompatibles avec la religion musulmane. De surcroît, avoir une religion n’a jamais empêché d’être éclairé et être éclairé n’a jamais signifié mal la pratiquer. Les musulmans français doivent se défaire du tribalisme aveugle et bêlant qui a trop souvent incité à un silence complice vis-à-vis d’actes antisémites. Il leur faut également rejeter tout mouvement extrémiste et terroriste comme le Hamas, dont les musulmans sont les premières victimes.

Malheureusement, je n’ai pas entendu les manifestants français pro-Gaza s’indigner des stratégies clairement terroristes du Hamas, ni se soucier des événements qui ont abouti à la dernière confrontation. À la place, nous avons eu droit au degré zéro de la réflexion dans les slogans, à des théories du complot paranoïaques, à des cortèges parfois ouvertement habités par la haine du juif, d’où sont issus ceux qui s’en sont pris aux synagogues et aux commerces.

Il serait grave d’oublier que cette situation est également imputable aux personnalités en position de responsabilité qui tiennent des discours délirants. C’est le cas par exemple du président du Comité international de la Croix-Rouge, le Suisse Peter Maurer. Le poste occupé par M. Maurer devrait l’obliger à bien connaître les tenants et les aboutissants complexes du conflit proche-oriental. Il devrait mesurer l’impact qu’ont ses paroles sur les esprits aisément malléables et enclins à la haine. Or, en se rendant à Gaza, fief du Hamas, M. Maurer n’a pas trouvé mieux que d’insinuer que la situation, certes choquante, dont il était le témoin avait pour seul et unique responsable Israël, sans faire par ailleurs le moindre commentaire sur la stratégie militaire du Hamas ou les enjeux réels du conflit. Non seulement ce genre de propos peut contribuer à mettre le feu aux poudres en France mais en plus il participe de la marginalisation des musulmans modérés.

On évoque souvent avec une nostalgie que je partage l’époque où juifs et musulmans du Maghreb commerçaient – dans tous les sens du terme – et cohabitaient en paix. La France d’aujourd’hui est l’un des rares endroits au monde où ce genre de relations perdure. Comme j’en fais l’expérience tous les jours, aux yeux de beaucoup de Français, la religion importe peu, seule compte notre commune humanité. Au lieu de rêver de ce qui a été, il est primordial de sauvegarder et de renforcer cette précieuse harmonie à la française.

Pour que ces valeurs l’emportent, les autorités françaises ne peuvent abandonner les juifs, les musulmans modérés ou laïcs, et tous ceux qui souhaitent vivre ensemble. Aussi l’État doit-il se montrer impitoyable face aux atteintes matérielles, physiques ou verbales dirigées contre ses citoyens juifs. Il faut qu’émergent, partout dans le monde et particulièrement dans le monde musulman, des voix fortes conscientes de ce qui se joue au Proche-Orient. Pour que nous puissions enfin, nous, Français, passer à l’essentiel.[/access]

*Photo : Lis Ferla.

Sarkozy, un Poutine français?

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sarkozy poutine entente

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Nicolas Sarkozy est très fort. Toute sa carrière le prouve. Sa prise de la mairie de Neuilly-sur-Seine à 29 ans, son émergence dans le sillage de Jacques Chirac avant de le trahir et de faire un petit tour au purgatoire, son sacrifice des européennes de 98, son retour au début des années 2000, ses insolences calculées, sa fausse confrontation avec Jacques Chirac, sa victoire de 2007, où il fut le premier et jusqu’à présent le seul, à faire reculer significativement le Front National, tout cela témoigne non seulement d’une solide énergie mais également d’une vision politique acérée. L’on aurait pu penser après le 6 mai 2012 qu’il avait perdu la main. Eh bien pas du tout. Cette défaite était le premier acte d’un processus dont son passage aux 20 heures de France 2 dimanche soir sera une étape. Qui le ramènera à l’Élysée. Pour un petit moment.

Quelle a été cette stratégie qui se dévoile maintenant sous nos yeux ?

L’adoption du quinquennat présidentiel et l’inversion du calendrier des législatives désormais couplées aux présidentielles ont provoqué une dénaturation de la constitution de la Ve République. Il y avait un débat pour essayer de traiter ce problème. Un mandat unique de sept ans disaient les uns, limitation à deux mandats successifs de cinq ans disaient les autres. C’est cette solution qui fut adoptée et inscrite dans l’article 6 de la Constitution. Le problème qui lui fut posé alors, était que s’il était réélu en 2012, sa carrière serait définitivement terminée en 2017. Et il se retrouverait à s’emmerder comme un vulgaire Bill Clinton.

Comment faire ? Il y avait bien la méthode Poutine. Celui-ci a effectivement trouvé une bonne combine. La constitution russe prévoyant une limitation à deux mandats successifs de quatre ans, il a fait élire son Premier Ministre, Président à sa place au bout de ses deux premiers mandats. Devenant à son tour le Premier Ministre de Medvedev. Qui lui a gardé la place au chaud, réintégrée à l’élection présidentielle russe suivante. Problème, la manip est un peu « gros doigts » comme on dit à l’île de la Réunion. Et puis on sait que François Fillon n’aurait pas fait l’affaire…

En fait Nicolas Sarkozy a trouvé beaucoup mieux. Il a laissé monter son impopularité à la fin de son premier mandat pour atteindre selon les sondages au mois de février 2012 un joli 60/40 au profit de François Hollande. Cet adversaire, personne ne le connaissait vraiment, et surtout pas les militants participants à la primaire du Parti Socialiste. Ils ont choisi celui que les sondages, évidemment et comme d’habitude téléguidés, leur désignaient. Nicolas Sarkozy le connaissait, lui. C’était  toute l’astuce. Suivit une campagne bien menée pour amener à une victoire du candidat socialiste finalement assez étriquée. Sarkozy, connaissant très bien la situation, savait ce qui attendait Hollande.

La catastrophe prévue a été immédiate ! Pas d’état de grâce pour l’ancien maire de Tulle. Une conjoncture difficile, les capitulations socialistes usuelles venant très tôt, une équipe ministérielle calamiteuse, un premier Ministre transparent, l’affaire Cahuzac inévitable, et surtout un Président complètement dépassé par la fonction. Une bérézina électorale colossale aux municipales que tout le monde voyait arriver sauf le Président qui pensait « enjamber » l’échéance.

Un changement de gouvernement qui dure moins de 100 jours. Et une rentrée qui oblige à constater que la capacité de François Hollande à transmuter tout ce qu’il fait en catastrophe en fait quand même un alchimiste rarement vu en politique. Le Parti Socialiste n’existe quasiment plus. Il a perdu 30 000 élus et 4000 permanents au mois de mars, il va perdre la présidence du Sénat, et prendre deux raclées électorales l’année prochaine puisque le Premier Ministre a eu l’idée saugrenue de découpler les élections locales.

L’opposition de droite quant à elle a fait ce qui était prévu après le départ du chef. Tout le monde sait très bien que, dans les partis, plus personne ne fait de politique. Ce ne sont plus que des conglomérats d’ambitions. Jean-François Copé et François Fillon se sont déchiquetés, tous les coups étant permis. L’UMP est en lambeaux, et dans l’incapacité de conduire une opposition responsable et d’amener, sorti de ses rangs un candidat crédible et rassembleur aux présidentielles de 2017.

S’inspirant de Ferdinand Foch et de sa célèbre maxime : « la gauche est enfoncée, la droite recule, situation excellente, j’attaque ! », Nicolas Sarkozy voit s’ouvrir devant lui le boulevard qu’il avait prévu. « La France va mal, très mal, la gauche est détruite, disqualifiée pour 30 ans, la droite est déboussolée. Situation excellente, je reviens ! La France et la droite ont besoin d’un chef, me voilà ».

Il va prendre l’UMP, la transformer à son goût. Il sera candidat en 2017 et gagnera l’élection présidentielle. Parce qu’à droite, il n’y aura pas de candidat capable de lui disputer le leadership en bénéficiant de l’expérience et des moyens d’un grand parti, celui qu’il aura rénové à sa main. Parce qu’il n’aura pas d’adversaire à gauche. François Hollande ne sera pas en mesure de se représenter, et on ne voit guère qui serait susceptible de le suppléer sans véritable parti, sans élus locaux, sans tissu local. Ni Manuel Valls ni Arnaud Montebourg, ni Martine Aubry n’ont la moindre chance. D’être deuxième derrière Marine Le Pen. Car celle-ci sera devant au premier tour. Et Nicolas Sarkozy est le seul capable de la battre au second. Ce sera l’enjeu majeur. La question de la défaite de la gauche est déjà réglée.

Alors, on nous dira que Nicolas Sarkozy rattrapé par « les affaires » ne pourra se présenter. Soyons sérieux. L’essentiel des affaires reprochées aujourd’hui sont des constructions artificielles. L’instrumentalisation de la justice à des fins politiques a été utilisée jusqu’à la corde. Cette méthode pour essayer de se débarrasser l’ancien Président de la République par refus de l’affronter politiquement est arrivé au bout. Les derniers épisodes, les gardes à vue inutiles, des perquisitions à la Cour de Cassation (!), les écoutes téléphoniques de conversations entre avocats et clients, la recherche des fadettes des magistrats du pôle financier, tout cela a mis une ambiance assez particulière au sein de l’appareil judiciaire. Celui-ci commence à être lassé de ces rodéos, et mesure l’intérêt qu’il y aurait à retrouver de la sérénité et à rétablir un minimum de régularité juridique. Et de toute façon, aucune procédure ne pourra être menée au bout avant le mois de mai 2017. Et après, immunité présidentielle.…

Vous avez aimé Sarkozy I, vous allez adorer Sarkozy II. Sauf que, comme le dit la vendeuse de chez SFR dans la publicité : « c’est pas fini ». Il y aura un Sarkozy  III. En application de la Constitution, Nicolas Sarkozy pourra se représenter en 2022. La gauche ne s’étant pas remise, son seul véritable adversaire sera le Front National. Deux observations : le Front n’est jamais aussi fort que quand la gauche est au pouvoir, et il est douteux que Sarkozy reproduise l’erreur de son premier mandat. En 2027 à la fin de son troisième séjour à l’Élysée, il aura 72 ans. L’âge qu’aura Alain Juppé pour l’élection de 2017.

Alors vous me direz que tout ceci est fortuit, que Sarkozy n’a fait que s’adapter aux circonstances. Qu’il ne peut s’agir d’un plan machiavélique imaginé en 2010 ou 2011. Cette hypothèse n’est pas raisonnable. La mienne est beaucoup plus élégante, nous assistons à la mise en place d’une mécanique implacable où chaque détail a été pensé, et dont le résultat est inéluctable.

Chapeau l’artiste ! Petit joueur Vladimir…

*Photo: Natalia Kolesnikova/AP/SIPA.AP21327223_000002

Liberté, égalité, fiscalité

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impot revenu fiscalite

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« Il n’y a rien que la sagesse et la prudence doivent plus régler, que cette portion que l’on ôte, et cette portion qu’on laisse aux sujets. Ce n’est point à ce que le peuple peut donner, qu’il faut mesurer les revenus publics ; mais à ce qu’il doit donner. »  écrivait Montesquieu dans L’esprit des Lois (Livre XIII, chapitre premier).

L’impôt a ceci de commun avec le sexe que ce sont ceux qui ne le pratiquent pas qui en parlent le mieux. L’ex-ministre Thomas Thévenoud avait donné de cette maxime une éclatante illustration en s’emportant contre un Jérôme Cahuzac osant soustraire au fisc français une part de son helvétique butin. Mais, à tout seigneur tout honneur, c’est bien le premier ministre Manuel Valls qui vient de planter dans le cercueil du consentement des Français à l’impôt un clou des plus solides, lui dont le « social-libéralisme », bien que dénoncé par les Thierry la Fronde de tout poil, semble de plus en plus hémiplégique. A l’heure où l’incapacité française à mettre de l’ordre dans ses finances publiques est la risée tragi-comique du reste du monde, alléger encore l’impôt de ceux qui n’en paient déjà, le plus souvent, qu’une somme symbolique eu égard aux services et transferts publics dont ils bénéficient, tient de la provocation.

En proposant de supprimer la première tranche de l’impôt sur le revenu, Manuel Valls a commis une faute qui va bien au-delà de l’irresponsabilité fiscale – laisser filer les déficits et endetter l’Etat constituant apparemment l’un des principes fondateurs de la nouvelle motion de synthèse du groupe parlementaire socialiste. Une telle mesure constitue aussi et surtout une régression démocratique, une remise en cause des fondements essentiels du pacte républicain, et une négation de la solidarité nationale.

Sur les 37 millions de foyers fiscaux que compte notre pays, plus de la moitié (51,5%) ne s’acquittera pas cette année du moindre centime d’euro d’impôt sur le revenu des personnes physiques au titre des revenus de 2013. Pire encore, environ 1% des foyers fiscaux, soit 400 000 d’entre eux, supportent depuis plusieurs années près de 40% de la charge de l’IRPP, et 10% des foyers (moins de 4 millions) en paient près des trois quarts. A l’heure où le thème des inégalités obnubile chercheurs et politiciens, il semble de bon ton de rappeler l’un des fondements essentiels de notre pacte social : le principe d’égalité devant l’impôt. Que la progressivité de l’impôt en implique une inégale répartition est raisonnable ; qu’elle en concentre le poids exclusivement sur une minorité de classes moyennes supérieures exaspérées est dangereux.

Point n’est besoin de remonter jusqu’au fantasme classique libertarien d’Ayn Rand, Atlas Shrugged, pour dépeindre le découragement de ces 10% sur les épaules desquels repose le poids de l’impôt direct et des cotisations sociales. On comprend aisément la frustration de ces femmes et ces hommes, qui regardent en haut et voient danser sur leurs têtes les héritiers et les nantis, qui échappent à l’impôt à grands coups d’évasion et d’honoraires d’avocats ; on imagine leur agacement, quand, regardant en bas, ils découvrent les ravages du populisme fiscal, qui exonère de la moindre contribution directe près de la moitié de la population, pourtant premiers bénéficiaires des transferts et dépenses publiques.

Mais les conséquences de la proposition Valls vont au-delà de ses effets délétères sur l’incitation à produire de la richesse en France, au-delà du nouveau coup porté à la crédibilité de la France dans sa stratégie de réduction des déficits publics. Cette mesure, si elle passe les fourches caudines du Conseil constitutionnel, exonérera de l’effort collectif (on n’ose même plus parler d’austérité) six millions de foyers supplémentaires, et par là-même achèvera de délégitimer la notion même de contribution fiscale dans notre pays.

Le terme, galvaudé et banalisé, de « contribuable », qu’un numéro fiscal commode déshumanise aux yeux des monstres froids de l’administration, doit être réhabilité. Contribuer, cum-tribuo, c’est donner ensemble, pour signaler son engagement de faire partie intégrante de la tribu, de la collectivité nationale. Etre un contribuable, c’est accepter de renoncer à une part, même symbolique, des fruits de son travail ou de son épargne, pour participer à hauteur de ses moyens au financement des dépenses que nous choisissons, collectivement, et démocratiquement, d’assumer. Etre un contribuable, c’est, pour chacun, renouveler, chaque année, physiquement, concrètement, son acte d’adhésion à la société, son consentement à l’interdépendance qui nous lie et nous oblige.

Vouloir, comme Manuel Valls, exonérer d’une telle contribution une part toujours plus grande de la population, est peut-être à court terme un savant calcul pour sa popularité et celle du président de la République. Mais c’est troquer quelques points dans les sondages contre une profonde entaille dans le pacte républicain. Ne plus payer l’impôt, c’est, dans le même geste, répudier sa signature au bas de notre contrat social, se réduire à n’être plus qu’un membre passif de l’effort chaque jour renouvelé pour créer les conditions du vivre en commun.

*Photo: JAUBERT/SIPA.00543518_000002

Les damnés de la Terre promise

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gaza israel manif paris

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C’est jeune et ça sait tout du conflit israélo-palestinien. La guerre de Gaza, dans la bouche des manifestants de l’été, se résume au martyre d’une population civile otage des bombes de Tsahal. Tous ceux qui ont eu l’amabilité de répondre aux questions de Causeur, avant de se raviser parfois, appartiennent à la jeune génération – de la petite vingtaine à la bonne trentaine – issue de l’immigration maghrébine, pour ne pas dire algérienne.

Souvent élevés dans des milieux ouvriers apolitiques et quasi areligieux, Mehdy, Haouria, Assia et Samira[1. Ces deux derniers prénoms ont été modifiés après le désistement des intéressées, qui avaient initialement consenti à nous répondre.] prêchent « l’humanisme » sans frontières, arguant que le « massacre de Gaza » ne peut susciter qu’indignation et colère chez les Français de toutes origines. La plupart de ces jeunes adultes se sont approprié la cause palestinienne, mus par un sentiment de révolte qui ne demandait qu’à éclore : « C’était il y a bientôt deux ans, je m’intéressais déjà au conflit israélo-palestinien. Une amie m’a conseillé de contacter l’association Les Observ’acteurs, car je savais très bien qu’on avait affaire à une injustice historique dont je n’avais pas encore mesuré l’ampleur. C’est en me rendant en Israël et en Cisjordanie que j’en ai vraiment pris conscience », raconte Samira, la petite trentaine, ex-fonctionnaire devenue hôtesse de l’air au chômage. Jeunes femmes économiquement bien intégrées, toutes se disent « à la gauche de la gauche », consacrent une grande partie de leur temps libre aux voyages régulièrement organisés par Les Observ’acteurs, association créée à Saint-Denis par le jeune quadra journaliste au Monde diplomatique Nadir Dendoune, le jeune élu Front de gauche Madjid Messaoudene et quelques autres. À peu de chose près, ces working girls, qu’il serait trop facile de taxer de beurgeoises, pourraient reprendre les envolées lyriques de Mehdy Zaïne, 21 ans, fondateur et président de la Ligue de défense des musulmans[2. À ne pas confondre avec la Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), lancée l’an dernier par l’avocat défroqué Karim Achoui.], association créée en juin qui revendique cinquante sympathisants et « 3 000 fans Facebook » : « Les musulmans sont victimes d’une oppression généralisée à travers le monde, et personne ne la dénonce. » Comme ce born-again musulman, séduit par « l’islam et son discours sur les pauvres », dont les propos ont des accents islamo-marxistes, la laïque Samira estime que « le conflit israélo-palestinien renvoie à une lutte des classes Nord-Sud ».

Qu’on soit musulman revendiqué ou militant pro-pal d’extrême gauche, il est difficile d’échapper à la question du deux poids, deux mesures.[access capability= »lire_inedits »] Comment justifier l’indignation unilatérale qui frappe Israël mais ignorer les exactions arabo-arabes de l’État islamique en Irak et au Levant ou du régime syrien ? « Mon intérêt pour la Palestine n’a rien à voir avec mes origines nord-africaines », se justifie Assia, avant de nous avouer : « La Syrie, je n’y comprends rien, je sais que des factions ennemies se battent. Entre Israël et la Palestine, c’est un occupant et un occupé. Cela nous parle plus parce qu’on sent une injustice de fait dans cette distorsion de situation» Lorsqu’on l’interroge sur les persécutions islamo-islamiques, qui provoquent l’écrasante majorité des morts musulmans partout dans le monde, Mehdy Zaïne convoque l’Occident au ban des accusés : « La persécution des chrétiens au Moyen-Orient est la conséquence de l’islamophobie en Europe, d’ailleurs tout aussi condamnable que l’antisémitisme. » On retrouve la crainte obsidionale de l’ennemi omniprésente dans les groupuscules d’autodéfense comme la Ligue de défense juive. Ne serait-ce que dans sa dénomination, la Ligue de défense des musulmans cultive la rivalité mimétique avec son homonyme juive : « Certaines personnes confondent antisionisme et antisémitisme. Si l’État ne protégeait pas la LDJ, il n’y aurait pas de groupuscules et de dérives antisémites dans les manifs pro-palestiniennes », tonne Zaïne. À la différence de la LDJ, l’auto-entrepreneur associatif se garde bien de faire le coup de poing dans les manifs, et se cantonne au strict terrain légal. Consciemment ou non, le jeune homme tend à faire des musulmans – Palestiniens, Ouïgours, Birmans, etc. – des victimes ontologiques qu’il s’agit de défendre tous azimuts. Mehdy, qui a arrêté ses études pour se consacrer à ses engagements, annonce vouloir poursuivre sa vocation journalistique contrariée en réalisant des documentaires sur tous ces musulmans brimés, dépeints comme de pauvres David pliant l’échine sous le déluge de feu que leur infligent les Goliath occidentaux. Avec, comme événement fédérateur, les deux mille morts de Gaza, qui font office de petite Shoah aux yeux de certains agitateurs d’opinion. D’aucuns rêvent d’un événement traumatique fédérant les musulmans, de la même manière que l’Holocauste parvient à rassembler juifs religieux et agnostiques dans la commémoration de l’indicible. La boucle serait ainsi bouclée et le renversement achevé : le musulman se muerait en juif errant, persécuté parmi les nations.

À quelques encablures idéologiques de la LDM, le groupe des Observ’acteurs agrémente ce fond de sauce victimaire d’une rhétorique plus classiquement tiers-mondiste. Ses militants ont participé à toutes les marches pour Gaza en juillet-août, sans jamais entendre un slogan antisémite ni déplorer d’agression à l’encontre des forces de police, accusées de provocations : « À Barbès, on suffoquait parce qu’on a été gazés au gaz moutarde » (sic), s’enflamme Samira. Malgré les images d’émeutes urbaines qui ont suivi la manifestation interdite du 25 juillet, tant les Observ’acteurs que la LJM décrivent des cortèges bons enfants « multiculturels, massifs et familiaux, sans aucun débordement ». À Marseille, certains ont scandé « “Allahou Akbar”, mais ils ont rapidement arrêté, car les gens ont compris que cela ne servait pas la cause », raconte Haouria, aguerrie par ses années de militantisme dans les réseaux d’éducation populaire proches du Parti communiste. « Je ne crois absolument pas à la communautarisation de ce combat », renchérit Assia, avocate, docteur en droit, qui impute les violences de Barbès au « confinement des manifestants ».

Afin de nous prouver que le sort des Palestiniens n’émeut pas seulement les enfants de l’immigration, Samira souhaitait nous mettre en contact avec ses amis « franco-français » des Observ’acteurs. Las, nos appels au dialogue ont fait long feu. Quelques heures après nous avoir quittés au téléphone, la native d’Argenteuil nous laissait un message vocal sous forme d’adieu : « Mes amis m’ont prévenue que Causeur était le journal d’Élisabeth Lévy, que je n’estime ni professionnellement ni politiquement. Je renonce donc à mon témoignage. » Dommage, la diversité des opinions attendra. Le lendemain matin, Assia revenait à son tour sur sa parole. Jeu, set et match pour le sectarisme. Une journaliste et son magazine estampillés « sionistes » seraient-il forcément suspects ?

Les choses ne sont (heureusement) pas toujours aussi claires dans l’esprit des uns et des autres. Si la Ligue de défense des musulmans, par ailleurs tout à fait disposée au dialogue avec Causeur, se prononce pour un État binational judéo-arabe, les Observ’acteurs ne campent pas sur une ligne clairement antisioniste. Même Samira prône une solution à « deux États, sur la base des frontières de 1967 », ajoutant, incrédule, que « cela voudrait dire qu’Israël déplace ses colonies et ses 700 000 colons, ce qu’il n’acceptera jamais. Il faudrait que la Palestine ait une armée pour contraindre les Israéliens à sortir des territoires ».

À côté de cette déclaration de principes pacifique, un autre son de cloche fait l’unanimité, de la LJM aux Observ’acteurs : le Hamas est un mouvement de « résistance en droit d’envoyer des roquettes sur Israël pour défendre Gaza. C’est une riposte légitime contre le blocus, l’occupation, la colonisation et le vol de l’eau palestinienne qui durent depuis soixante-six ans », résume Mehdy, faisant fi des vingt années (1948-1967) de souveraineté jordanienne et égyptienne sur la Cisjordanie et Gaza. Étant entendu que l’État hébreu porte, selon eux, la responsabilité exclusive de l’enlisement du processus de paix, nos interlocuteurs légitiment en chœur les tirs de roquettes sur Sderot ou Tel-Aviv. « Ce sont des actes de désespoir. Je ne porte aucun jugement sur les tirs de roquettes ou les attentats-suicides parce que je n’ai pas vécu ce que les Palestiniens ont vécu. On ne m’a pas volé ma maison, spoliée de mes biens, ou tué mes enfants », s’émeut Samira, tout en disant partager les vues du communiste israélien Dove Annine, à la fois sioniste et pro-palestinien, qu’elle a rencontré à Tel-Aviv. Tiraillés entre la solidarité pro-Hamas et leurs accointances avec la gauche radicale sioniste, les membres des Observ’acteurs dansent un pas de deux hésitant. Quand on leur met sous les yeux la charte explicitement antisémite et conspirationniste du Hamas – qui fait des juifs, des francs-maçons et du Rotary Club les instigateurs secrets des révolutions française et bolchévique, rien que ça ! –, la plupart esquivent l’obstacle. « Je n’ai pas spécifiquement entendu d’antisémitisme du Hamas. Il me semble que le Hamas reconnaît aujourd’hui l’État d’Israël », avance ingénument Assia. Fine politique, Haouaria ose un parallèle entre la branche palestinienne des Frères musulmans… et le Front national : « Nous sommes dans une guerre de communication. Si le Hamas veut inscrire toutes les bêtises du monde dans sa charte, ça le regarde. Mais le Hamas a été élu démocratiquement. Je le compare au FN, que l’on accepte en démocratie. » Je ne sache pourtant pas qu’Hénin-Beaumont, Hayange et les autres mairies frontistes abritent des rampes de lancement de roquettes pour attaquer les villes avoisinantes…

Il n’y a pas seulement de la schizophrénie à encourager chez des peuples en lutte une violence qui se retourne souvent contre eux-mêmes – ainsi que l’illustra la guerre sanglante de juin 2007 entre Fatah et Hamas au terme de laquelle le second conquit la bande de Gaza. Dans l’inconscient politique de ces Français militants d’une juste cause, il est fréquent qu’affleure un parfum d’Algérie et que tinte l’écho de l’Indépendance, vécue par leurs grands-parents. À une « observ’actrice » qui me disait rêver d’un 1962 palestinien, je faisais observer que le monde arabe n’était jamais mieux opprimé que par les siens. Un chouïa plus cruel, l’humoriste algérien Fellag lui aurait peut-être cité son fameux mot: « En 1962, l’indépendance est arrivée. À moins qu’elle ne soit repartie, je ne sais plus… »[/access]

*Photo : SEVGI/SIPA. 00690538_000001. 

Le Vatican, Etat-voyou?

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Deux automobilistes italiens, âgés de 30 et 41 ans, ont été interpellés dimanche dernier à Chambéry, en Savoie. Une non-information absolue, jusque-là… C’est déjà plus drôle quand on sait qu’après cette interpellation, les douaniers (la douane volante, en fait, puisque les faits se déroulent à un péage d’autoroute) découvrent dans la voiture des Italiens une savonnette de chichon et quatre kilos de coke. Là, ça devient déjà plus de l’info. Mais à peine.

D’après « des sources proches de l’enquête », suivant un scénario archi-banal, les deux hommes seraient allés s’approvisionner en Espagne. C’est à leur retour vers l’Italie, que les flying gabelous les ont péchos au péage de Chambéry. Bref une énième affaire de go-fast.

Sauf que les choses deviennent carrément rigolotes quand on apprend que l’automobile est immatriculée au Vatican. Et pour cause : la berline délinquante appartient à Jorge Maria Mejia, cardinal argentin de 91 ans, et archiviste émérite du Vatican.

Le porte-parole du Saint-Siège, Federico Lombardi a confirmé les faits, tout en innocentant son camarade nonagénaire, dont le secrétaire avait mis la voiture en réparation dans un garage, apparemment indélicat.

On veut bien le croire… On aurait été plus circonspect si les deux Italiens avaient été pris en flagrant délit de trafic d’indulgences, ou bien si, à bord de leur voiture, les douaniers avaient saisi de l’opium du peuple…

Martine à la pêche aux frondeurs

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martine aubry frondeurs

martine aubry frondeurs

Manuel Valls a donc obtenu une majorité relative mardi lors de son nouveau discours de politique générale alors qu’en avril dernier, il bénéficiait encore d’une majorité absolue. Une cinquantaine de députés se sont abstenus, marquant sa différence mais n’allant pas jusqu’à voter contre, consciente qu’elle aurait alors pris la responsabilité de déclencher  la dissolution de leur assemblée et le retour hautement périlleux devant les électeurs. Que vaut une fronde, en effet, face au feu nucléaire de l’article 12 de la Constitution ?

Parmi ces fameux « frondeurs », on a pu noter la présence de proches de Martine Aubry, dont Christian Paul, député de la Nièvre, qui en était l’un des porte-paroles les plus actifs, mais aussi Jean-Marc Germain ou François Lamy. Depuis la célèbre braderie de Lille, l’ancienne patronne du PS avait plaidé pour  « l’indépendance de chacun », ce qui avait été interprété comme un soutien à demi-mot aux fameux frondeurs. Il n’est un secret pour personne que Martine Aubry ne porte ni François Hollande ni Manuel Valls dans son cœur. Elle n’a pas digéré sa défaite à la primaire et considère, à tort ou à raison, qu’elle aurait été meilleur chef d’Etat que le premier et meilleur premier ministre que le second. Les frondeurs aubrystes ont annoncé que leur patronne allait parler un jour et que, ce jour-là, cela ferait mal. Le problème c’est qu’on voit mal ce qu’elle aurait à proposer de différent du gouvernement Valls II. C’est bien joli d’être « marquée plus à gauche », mais si on n’est pas prête à assumer quelques ruptures, c’est une juste question de couleur d’étiquette.

Du reste, cette étiquette est née de malentendus que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer dans ces colonnes. Martine Aubry doit notamment cette image à Philippe Alexandre et son fameux pamphlet sur La dame des trente-cinq heures qui l’a pourtant faite beaucoup souffrir avant de lui rendre ce service : pour la plupart des gens, elle est à l’origine de la mesure sociale phare du gouvernement Jospin, conquête pour les uns, boulet pour les autres. Or, elle n’en est pas vraiment l’instigatrice puisque c’est Dominique Strauss-Kahn qui l’a pensée. Aubry doit aussi cette étiquette à la manière dont elle a mis la main sur l’aile gauche du PS, scellant une alliance avec Benoît Hamon face à Ségolène Royal lors du congrès de Reims en 2008,  rejetant ainsi la perspective d’une ouverture à François Bayrou, proposée par l’ancienne candidate à la présidentielle. Mais l’arbre Hamon cachait une forêt peuplée notamment de DSK, de Delanoë, de Fabius et de tous les adversaires de Royal en général.

En réalité, Martine Aubry, sur les dossiers économiques et sociaux, n’a rien de « plus à gauche » à proposer que le Président actuel. Peut-être aurait-elle souhaité aller plus loin sur le terrain sociétal : droit de vote des étrangers aux élections locales, procréation médicale assistée pour les femmes célibataires et homosexuelles. Mais sur le reste ? Comme souvent, c’est le sujet européen qui bloque. Si l’on ne souhaite pas remettre en cause l’Europe telle qu’elle est construite et continue à fonctionner, lorsqu’on a approuvé les différents traités qui la constituent, on n’a pas davantage de marge manœuvre que Nicolas Sarkozy hier, et François Hollande aujourd’hui. Ce n’est déjà pas facile pour des militants du Oui à ces fameux traités de se déjuger, imaginez ce que cela doit être pour la propre fille de Jacques Delors ! Aubry pourrait certes sauter comme un cabri sur sa chaise en criant « Europe sociale, Europe sociale ! », comme le faisait déjà son père il y a vingt-cinq  ans, tout en mettant en place la liberté de circulation des marchandises et des capitaux, que cela ne constituerait en rien une différence avec François Hollande ou Manuel Valls. On peut même légitimement se demander si elle aurait aussi « souhaité mettre l’Allemagne en face de ses responsabilités » comme l’a fait mardi le Premier ministre dans une geste très montebourgienne. Bref, ce n’est pas d’elle qu’on peut attendre une rupture dans ce débat-clef.

La partie aubryste des frondeurs est-elle naïve ? Est-elle consciente de  l’orthodoxie de la patronne, faisant alors preuve d’une duplicité coupable ? Dans les deux cas, ces députés ne rendent pas service au débat politique qui fourmille déjà de malentendus regrettables.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00597060_000006. 

Énarchie et dépendances

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manuel valls matignon

manuel valls matignon

« Ils ont fait Sciences- Po, passé ou non un concours de l’administration, regardé autour d’eux… Et finalement trouvé un poste d’attaché parlementaire ou un job dans une collectivité et, pour les plus chanceux ou les plus habiles, dans un « Cabinet ». »

Ainsi parle, sur son blog, Michèle Delaunay, l’ancien ministre délégué chargé des personnes âgées et de l’autonomie dans le gouvernement Ayrault, et élue de Bordeaux. À partir de cette phrase initiale, elle développe une longue métaphore filée sur le « virus », qui se développe en « maladie » : « Grand air, bobine sur le journal après l’avoir eue sur de grandes affiches, ils sont quelqu’un, c’est à dire déjà plus tout-à-fait eux-mêmes. »
« Ils », ce sont les professionnels de la politique, ceux qui ont enchaîné Sciences-Po, l’ENA (parfois même, ainsi qu’on le sait grâce à Najat Vallaud-Belkacem, avoir réussi l’ENA n’est pas une obligation) et une élection locale — conseiller régional / municipal / général, l’un n’exclut pas l’autre. « Milieux un tantinet confinés », dit Michèle Delaunay. « Le danger maximum vient avec le succès dans une élection où l’on a été parachuté, voire même que l’on a sélectionnée sur la carte si on a eu la chance d’être dans les instances du Parti, d’avoir un mentor de grand renom ou de grand pouvoir, d’être choisi par un qui ne voulait/pouvait pas se représenter. » À Lyon, par exemple.

De profession réelle, note l’ancienne dermatologue-cancérologue du CHU de Bordeaux, pas de traces. La politique est une drogue forte, et l’on sait bien que les vrais drogués ne font rien à part chercher la prochaine fumette ou la prochaine pilule (les injections, comme chacun sait, ne sont plus très mode).
Comme le note finement l’ancienne ministre, les politiques qui viennent d’un milieu « modeste », comme on dit, sont plus longtemps que les purs héritiers porteurs sains du virus — jusqu’au moment où ils basculent, et passent dans la sphère des nantis, dans « l’entre-soi ».

Le peuple, pendant ce temps, s’étonne qu’ils soient si loin du monde réel — celui où le pain quotidien se fait hebdomadaire, comme disait Prévert. Celui où l’on se fiche que les maisons de retraite soient gay-friendly (une marotte de l’ancienne ministre, le gouvernement Ayrault ne savait plus quoi faire pour marquer son obédience au lobby LGBT) ou équipées de chambres doubles afin que les pensionnaires vivent confortablement leurs amours sénescentes, tout simplement parce qu’au tarif des maisons de retraite, on n’a pas les moyens d’y mettre mamie, et l’on sait bien que l’on finira soi-même dans l’un de ces mouroirs dont parle Jacques Chauviré dans l’admirable Passage des émigrants.
Comment est-ce possible ? « Entrés tôt dans le tunnel, ils n’en sont jamais ressortis. » Ils y sont entrés bébés — on a besoin de jeunes, n’est-ce pas… Il n’est jamais trop tôt pour mal faire. La jeunesse aussi est un naufrage.
Le problème, c’est que ces jeunes gens n’ont aucune expérience dans l’art de ne pas arriver à payer ses factures, la technique de la queue à Pôle Emploi, les mille et une recettes de pommes de terre / riz / spaghettis / couscous, le robusta du matin et la Kro du soir. Ils s’étonnent d’ailleurs que les pauvres soient gros. Ils ne savent rien de la misère réelle — ni même de la difficulté à boucler le mois, les loyers étant ce qu’ils sont. Ils ont des voitures de fonction, et comme Giscard en 1974 ou NKM en 2013, ils ignorent ce que coûte un ticket de métro — et ils n’ont pas la prestance de Chirac sautant par dessus les portillons de la RATP.

Que l’on mette deux heures, retards compris, pour aller d’un chez soi banlieusard à un bureau parisien leur paraît exotique.
Quand ils sont ministres de l’Education, on leur prépare leurs visites dans les établissements « sensibles », transformés pour l’occasion en villages Potemkine. J’ai eu l’occasion de conseiller à un ancien ministre d’y aller à l’improviste : eh bien, c’est impossible, paraît-il. Ils risqueraient de se frotter par accident à la réalité du terrain. Sarkozy imposait, lors de ses visites dans ces zones à grand risque qu’on appelle globalement la province, un glacis de 200 mètres pour ne pas être importuné par les cris des manifestants. À Saint-Lô, en janvier 2009, le préfet de la Manche y a laissé sa place.

Et je ne suis pas bien sûr qu’au gré de ses visites ministérielles dans les maisons de retraite, Michèle Delaunay ait été confrontée à la réalité des asiles de vieillards, les douches hebdomadaires, les personnels débordés, parfois violents, la mise systématique sous camisole chimique, les repas concentrationnaires. Mais justement, le fait qu’elle ait longtemps pratiqué la médecine a pu l’aider à voir à travers les guirlandes et les discours apprêtés — « alors, papy, content ? »

Mais qui aidera Najat Vallaud-Belkacem à comprendre ce qu’est une vraie ZEP ? Certainement pas les énarques de la rue de Grenelle — gentils, pas bêtes, déphasés.

Je ne suis pas assez fin historien pour savoir quand a commencé ce décalage entre les politiques et la réalité. Peut-être avant la création de l’ENA. Peut-être est-ce inhérent à l’exercice même du pouvoir : le personnel du Premier Empire, à partir de 1807-1808, ne sait plus rien de ce qui se passe en France — et l’empereur non plus. C’est ainsi que l’on finit par perdre des batailles.

PS. Je regardais hier la prestation de Manuel Valls devant les députés. Un discours de politique générale plein de ces anaphores qu’adorent, depuis Guaino, les « plumes » de l’Elysée ou de Matignon. Sans grand intérêt. Puis, en réponse aux réactions des chefs de groupe parlementaires (my God, est-il possible d’être Christian Jacob ?), on a vu soudain un autre Valls, plus spontané, parlant sans papier cette fois, éloquent souvent, persuasif presque. Et j’ai eu comme un bref sentiment de pitié pour ce type finalement assez doué et que Hollande entraîne dans les abysses. Casse-toi, Manuel, sinon c’est cuit pour toi en 2017 ! Run, Manuel, run ! Vite !

*Photo: WITT/SIPA.00691246_000007

Suisse : en Turgovie, le français n’a plus cours

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suisse thurgovie francais

suisse thurgovie francais

En Suisse, les élèves des écoles primaires du canton de Thurgovie seront dispensés d’apprendre la langue de Molière. Les autorités du canton alémanique expliquent qu’il s’agit d’une mesure technique destinée à mieux repartir la charge de travail des enfants. Un argument qui laisse perplexe du côté francophone. Il est vrai qu’en matière d’enseignement, chaque canton est souverain et possède son propre système éducatif. Mais, en Suisse romande, on vit ce recul du français comme un coup porté au fragile équilibre helvète. Dans ce pays fait de subtils compromis entre les communautés, les langues sont un point sensible. Contrairement à sa voisine française – censée rester une et indivisible, la Suisse suit une toute architecture identitaire centrée autour de l’attachement à une langue particulière. Autant dire que les cours de langues des  « kinder » de ce canton dépassent largement la sphère des débats entre pédagogues.

Thomas Maissen, directeur de l’Institut Historique Allemand à Paris (IDH), relativise l’importance de la décision thurgovienne : « Il ne s’agit pas d’interdire la langue française dans les cantons alémaniques. La vraie question pour ces régions est de devoir choisir entre l’anglais et le français ». Autrement dit, pour des raisons pragmatiques – l’anglais présente surtout un intérêt économique – les professionnels de l’éducation se sont trouvés face à un problème pédagogique : ajouter l’anglais au programme déjà chargé ou bien reporter les cours de français (jugées plus difficiles) à plus tard. Or, toucher au Français a une dimension éminemment politique… 

Mais qu’en est-il côté francophone ? Sacrifie-t-on l’allemand sur l’autel de l’efficacité et de l’utilité pour faire de la place à l’anglais ? Cette question, certes légitime, est à nuancer : 19 des 26 cantons suisses sont alémaniques, ce qui fait de l’allemand une langue à l’utilité non- négligeable. Les italophones, quant à eux, se sentent plus proches des cantons alémaniques. On retrouve logiquement la domination de la langue allemande dans le domaine politique puisque la majorité de la population suisse est germanophone. Supprimer – ou affaiblir – l’apprentissage de l’allemand ne ferait qu’isoler la France romande du reste de la Suisse.

Ceci étant, Thomas Maissen n’oublie pas de rappeler que « chaque canton se sent protégé linguistiquement ». Selon lui, les véritables clivages au sein de la société suisse ne sont pas linguistiques mais séparent les urbains des ruraux, les catholiques des protestants et les tenants de telle politique étrangère contre telle autre. L’attachement aux identités cantonales n’est pas exclusif d’autres affiliations, au moins aussi importantes.

La question des langues à l’école relève donc d’une question bien plus pratique que politique. Dans l’ouest francophone on aimerait que le français reste la « lingua franca »; dans l’est alémanique,  on pousse  l’anglais.

Mais derrière ces arguments parfaitement pragmatiques, une question sous-jacente persiste : y a t-il une volonté plus large de bannir définitivement le français de tous les cantons alémaniques ? Pour l’instant, la  réforme Thurgovienne a inspiré les canton de Nidwald et Grison qui ont déjà appliqué cette restriction.

Pour autant, l’hypothèse d’un glissement de la « toute-puissance » allemande vers la Suisse est à écarter : les Suisses-Allemands ne sont pas les « Volksdeutsche » des années 2000… Ils prendraient comme une insulte d’être assimilés aux Allemands. A l’inverse, les Suisse romands entretiennent avec la France, sa langue et sa culture une liaison bien plus étroite.

Si la Suisse est loin de traverser une guerre de langues, malgré les crispations suscitées par le débat sur l’enseignement du français. Cette anecdote nous en dit long, aussi bien sur le statut de la langue française que sur l’attractivité croissante de l’anglais.  Dans un monde multipolaire où les puissances anglo-saxonnes ont tendance à décliner,  Shakespeare peut mettre tout le monde d’accord.

* Photo : Wikicommons