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Rabelais blasphémateur

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rabelais blaspheme bernanos

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, un débat inquiétant s’est ouvert, autour de questions comme la liberté d’expression ou de blasphème que l’on croyait réglées une fois pour toutes en démocratie. La référence à Voltaire s’y taille la part du lion, au point que Le traité sur la tolérance s’arrache en Folio dans des proportions presque similaires au numéro tragiquement collector de Charlie. On rappelle presque mécaniquement dans les gazettes que Voltaire osa moquer l’Islam dans une pièce, au demeurant assez ennuyeuse. Chercher des brevets séculaires de blasphème dans notre culture, pourquoi pas… mais on pourrait varier les références et en trouver qui font franchement rire, de ce rire français que l’on qualifie, à l’occasion, de rabelaisien.

Et on fait bien car Rabelais a justement tout du grand blasphémateur, à une époque encore plus problématique que celle de Voltaire, puisque les guerres de religion y faisaient rage.[access capability= »lire_inedits »] Pourtant, Rabelais ne fut jamais vraiment inquiété alors que la colonne vertébrale de son œuvre est blasphématrice. C’est, par exemple, Panurge, dans le Quart Livre qui convainc les marchands de moutons, chers à Philippe Muray, de périr dans les flots par une rhétorique spécieuse qui s’appuie sur la théologie, « affirmant plus heureux être les trespassés que les vivants en cette vallée de larmes ». C’est encore la litanie obscène dans Gargantua : « Par sainct Andouille ! Par sainct Godeguin qui fut martyrisé de pommes cuites! Par saint Foutin l’apostre ! Par saint Vit !» ou l’accouchement de la mère de Pantagruel par l’oreille, avec  détournement des textes dogmatiques sur la virginité mariale.

Alors pourquoi cette relative tolérance pour Rabelais au XVIème siècle alors que des caricatures du prophète de l’islam ont provoqué un massacre en plein Paris en 2015 ? Deux pistes pour une réponse. Bakhtine, le plus grand lecteur de Rabelais, l’associe au Carnaval, ce moment politico-religieux d’inversion des valeurs où le blasphème devient autorisé et où l’on voyait des singes coiffés de mitres danser sur les autels comme en atteste les illustrations de l’époque. Une soupape de sécurité, en quelque sorte. Et puis, il y a aussi quelque chose d’inhérent au blasphème chrétien qui est lié à l’incarnation du Christ. Le pire blasphème n’atteindra jamais, en effet, ce qu’a subi le Rédempteur sur la Croix, vision résumée par le curé de campagne de Bernanos : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »[/access]

*Image : wikicommons.

La société islamiste du spectacle

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etat islamique daech brighelli
Il y a le ciel, le soleil et la mer — et une longue, très longue file d’hommes habillés en orange (rappel probable de la tenue imposée à Guantanamo et plus généralement dans les prisons US) escortés par des militants de l’Etat islamique vêtus de noir — agréable contraste pour l’œil. Ciel fuligineux, soigneusement dramatique — colère céleste. Plan d’ensemble, puis montage rapide et serré, style actualités américaines.


Gros plans sur les visages terrorisés des prisonniers. L’un des tueurs s’adresse à la caméra — à nous à travers la caméra — en anglais, avec un très léger accent arabe. Histoire de dire deux ou trois choses essentielles. Puis on pousse les prisonniers la face sur le sable, et on les décapite tous, avant de poser les têtes coupées sur les torses des victimes. La mer se teinte de rouge — écho, précise le commentateur, des vagues dans lesquelles vous avez jeté le corps d’Oussama Ben Laden. Tit for tat.
Très beau, très esthétique, remarque en grinçant Hussein Ibish, qui travaille sur la Palestine pour les Américains et qui raconte la scène pour le New York Times. Société du spectacle au paroxysme de son pouvoir : les terroristes ont parfaitement assimilé les codes de la représentation occidentale, avec un arrière-plan oriental de théâtre de la cruauté qui n’aurait pas déplu à Antonin Artaud.
D’où le goût de ces jeunes gens pour les supplices spectaculaires — un pilote jordanien brûlé vif il y a quinze jours, et hier, 43 personnes, à Al-Baghdadi, en Irak, exécutées en groupe de la même façon. Le sadisme est d’abord mise en scène. Sur des gosses nourris de jeux vidéos et en perte de réel, ça fait son petit grand effet. Sur les tueurs en série qui hésitent ici à passer à l’acte, c’est irrésistible.
Et les spécialistes de nous expliquer que derrière ces vidéos distillées avec un doigté remarquable — les fous de Dieu alimentent l’hydre insatiable des médias mondiaux —, il y a une stratégie très clairement pensée, la volonté de faire croire aux Musulmans du monde entier que le leader de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, est le Mahdi. L’envoyé qui remettra le Califat à l’ordre du jour. En attendant mieux — la chute de la seconde Rome et l’extermination des Roumis.
Curieusement, l’Elysée a « oublié », en condamnant (!) cette exécution de masse, que les Egyptiens décapités étaient chrétiens. Bourde, comme veut le croire TF1, ou volonté imbécile de ne pas jeter d’huile sur le feu… Ce gouvernement se soucie prioritairement de communication, il devrait prendre des cours auprès de Daech.

Toutes les vidéos expédiées par l’Etat islamique sont réalisées avec le même soin. Il est temps de se dire qu’il s’agit de professionnels, pas de cinglés hystériques. De gens qui maîtrisent parfaitement leur propos et leur action, les codes de couleurs et les symboles. Qui ont un plan précis : le bord de mer signifie que l’on va passer de l’autre côté, et le commentateur dit clairement que l’exécution de ces 21 chrétiens coptes témoigne de l’ambition de « conquérir Rome » : dois-je rappeler que les « barbares » qui ont dévasté la capitale de l’Empire, au Vème siècle, n’étaient pas du tout des excités, mais des peuples organisés qui, simplement, ne parlaient pas latin — encore que nombre d’entre eux le baragouinaient assez bien, vu que les échanges entre l’Empire pourrissant et ses futurs vainqueurs étaient fréquents, et que nombre de guerriers hirsutes avaient servi dans les armées romaines. Une civilisation en chassait une autre, et il fallait tout le détachement de Saint Augustin pour considérer que l’écroulement des empires est un épiphénomène face à la permanence de Dieu.

Tous les raids que lancent les aviations occidentales — ou les missiles, ou les drones — contre ces combattants ne font que renforcer leur certitude : l’Occident ne sait pas se battre. Technologie contre ressources humaines : ça ne marche pas plus à la guerre — remember Viet Nam — qu’à l’Ecole, où certains s’imaginent que des écrans peuvent remplacer les profs. C’est sur le terrain que ça doit se passer. On a bien été capable, pour faire plaisir à Bernard-Henri Lévy (curieusement silencieux ces temps-ci) de virer Kadhafi. Face à ce qui est en train de devenir le plus grand rassemblement de volontaires depuis la guerre d’Espagne, il faut évidemment aller sur le terrain, et régler la question comme Lord Kitchener régla jadis celle de l’Etat islamique installé au Soudan par un autre Mahdi, à la fin du XIXème siècle. Ou comme les Romains, à l’époque de leur expansion, ont réglé la question carthaginoise. Obama vient de demander au Congrès (qui ne lui est pas favorable) la permission d’engager les troupes au sol. Les Français se cantonnent dans des opérations marginales au Mali — alors qu’il s’agit de toute évidence d’un plan mondial, concerté, qui du Nigéria aux frontières turques pousse ses pions en même temps.

Y aller présente pas mal de risques — entre autres celui que la cinquième colonne (à laquelle les attentats de janvier donnent une réalité qui devrait convaincre les plus optimistes — ce ne sont pas des « loups solitaires », mais des gens organisés envoyés en mission) passe ici à l’action. Mais enfin, de toute façon, on y est. Des attentats, il y en aura bien d’autres, tout le monde le sait, particulièrement les forces de l’ordre, qui en sont toujours à se disputer entre services de renseignement rivaux. Dans six mois, l’Etat islamique sera devenu une force irrésistible, qui emportera le Moyen-Orient — ils ne sont pas fous, ils évitent soigneusement Israël — et l’Afrique du Nord. Demain, la Tunisie. Après-demain…
Les télés occidentales vont adorer — jusqu’à ce qu’un voile noir portant le nom d’Allah occupe leurs lucarnes. Il ne sera même plus temps de faire notre soumission, comme le raconte Houellebecq avec une ironie cynique. Nous serons tous morts. Ce n’est pas la maîtrise de la kalachnikov qui me fait croire cela, c’est la maîtrise de la caméra. À qui contrôle les médias il n’est rien d’impossible.

*Photo : Karl-Ludwig Poggemann.

Nos amis les émirs

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arabie qatar egypte iran

L’image de François Hollande défilant, le 11 janvier, boulevard Voltaire au centre d’une impressionnante rangée de chefs d’État et de gouvernement accourus pour manifester leur solidarité avec la France meurtrie ne doit pas faire illusion. Une fois l’effusion émotionnelle dissipée, la plupart des participants étrangers à la marche n’étaient plus du tout « Charlie ». Ils s’empressaient de faire savoir, de vive voix, ou en laissant libre cours à des manifestations antifrançaises parfois violentes, leur hostilité à la laïcité à la française et au principe du droit au blasphème englobant fâcheusement les symboles de toutes les – autres – religions. Derrière le spectacle de l’unanimité, les divergences, sur les moyens nécessaires pour lutter contre le terrorisme mondialisé en vue de son éradication, sur les alliances à nouer pour atteindre cet objectif, et sur les priorités stratégiques et tactiques, demeurent et même s’approfondissent.

La politique extérieure de la France, notamment son positionnement dans les conflits en cours au Proche et Moyen-Orient (Israël-Palestine, chiites-sunnites), affiche une remarquable continuité depuis la présidence Chirac. Elle repose sur quelques constantes : soutien massif et inconditionnel aux monarchies pétrolières du Golfe (Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) dans leur conflit avec les chiites, opposition frontale à l’Iran et refus de prendre en compte les intérêts de la Russie dans la région, donc de l’associer à la recherche de solutions.[access capability= »lire_inedits »]

On peut donc parler de chiraco-hollandisme diplomatique, version actualisée de la politique arabe de la France gaullienne définie dans la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967 : lâchage d’Israël en rase campagne, alliance avec les dictatures « laïques » d’Égypte, d’Irak et de Syrie et du Maghreb. Après la déconfiture de ces dictatures, consécutive à l’intervention de la coalition conduite par les États-Unis en Irak en 2003, en Libye en 2011, puis en Égypte1 et au Yémen lors des «  printemps arabes » de 2012, les alliés de la France dans la région se réduisent aux royaumes pétroliers du Golfe, indispensables clients des grandes industries françaises (aéronautique, armement, agroalimentaire), mais aussi principaux agents de diffusion de l’islamisme radical au Proche-Orient, en Afrique, et en Europe.

Il fallait bien que les contradictions inhérentes à ce positionnement finissent par éclater : on ne peut à la fois envoyer des militaires français au Mali, au Niger ou en Centrafrique pour faire obstacle à la création de califats djihadistes dans ces pays ou à leurs frontières et cajoler les régimes qui financent et arment ces mêmes djihadistes. On arrive à l’absurdité d’une France participant à la coalition contre Daesh autorisant des frappes aériennes en territoire irakien, alors qu’elle refuse les mêmes frappes contre les mêmes ennemis en territoire syrien, au motif que cela favoriserait Bachar el-Assad.

Par ailleurs, seuls les naïfs et les ignorants (ce qui finit par faire du monde) peuvent être surpris par les violentes manifestations antifrançaises intervenues au Niger et au Mali à la suite de la publication du Charlie historique post-attentat. L’anthropologue français Jean-Pierre Olivier de Sardan, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne, qui a passé une grande partie de sa vie au Niger, l’explique de manière lumineuse dans Marianne : « Une idéologie salafiste radicale a en effet peu à peu fait son trou au sein de la société nigérienne. Elle a pu se développer en surfant sur la vague wahhabite, qui a déferlé sur le Niger et les pays sahéliens depuis une bonne vingtaine d’années, promue par l’Arabie saoudite et le Qatar, à coups de financements massifs, de formations de clercs et de propagande médiatique. (…) Cet islam rigoriste de culture arabe tourné vers le passé s’est aussi immiscé de façon visible dans tous les espaces publics (le refus du code de la famille, les serments des juges sur le Coran, le voilage croissant des femmes ou la présence de mosquées au sein même de tous les bâtiments publics n’en sont que quelques signes parmi beaucoup d’autres). » Cela vaut également pour le Mali. On est loin du film Timbuktu, encensé par la presse française, car il valide l’idée réconfortante mais fallacieuse d’une résistance générale de la société civile malienne au discours et aux pratiques salafistes et djihadistes. Il eut été plus honnête de justifier l’engagement militaire français par le souci de préserver des intérêts vitaux de la France dans la région, notamment ceux d’Areva, que de se draper dans les habits du sauveteur d’un islam « modéré » qui serait celui des musulmans subsahariens.

Mais la guerre idéologique menée par nos « amis » saoudiens et Qataris est une guerre mondiale. Pendant que des « Louvre Abu Dhabi » ou « Sorbonne-Qatar » sont en chantier dans des conditions financières et de contenu pour le moins opaques, les monarchies du Golfe investissent des millions d’euros dans des institutions « culturelles » islamiques en France et en Europe pour y diffuser l’islam des wahhabites ou des Frères musulmans, dont la compatibilité avec la laïcité française est pour le moins problématique. Ainsi, à Lyon, le recteur de la grande mosquée, Kamel Kabtane, farouche opposant au CFCM de Dalil Boubakeur, met les pouvoirs publics sous pression : il veut son « Institut des cultures musulmanes » accolé à la Grande Mosquée, un projet pharaonique à 800 millions d’euros. Si l’État, la Région, la Ville ne mettent pas la main à la poche, le Qatar est disposé à le financer…

Peu à peu, cette alliance diabolique isole la France de ses alliés naturels, en Europe et aux Etats-Unis, alors qu’Obama, Cameron et Merkel partagent la conviction qu’il ne sera pas possible de faire échec à Daesh, AQMI, Boko Haram sans coopérer avec l’Iran (et son allié Bachar el-Assad), la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan.

L’étrange convergence entre Hollande et Sarkozy dans le déni du double jeu des monarchies pétrolières, notamment du Qatar, commence à faire des vagues en France même. Fait rarissime, un débat sur la politique extérieure de l’Élysée surgit, non pas dans les marges d’extrême gauche ou d’extrême droite du spectre politique, mais en son centre. Ainsi François Fillon déclare-t-il sans ambages : « Il faut élargir nos alliances. Tant que l’on n’entame pas une discussion sérieuse avec la Russie, il n’y a aucun espoir, à court terme, d’obliger Bachar el-Assad à quitter le pouvoir en Syrie. Quand il s’est agi de combattre le nazisme, nous n’avons pas hésité à nous allier avec Staline. Poutine n’est pas Staline mais, aujourd’hui, malgré nos différends, nous avons le devoir commun d’éteindre l’incendie qui nous menace tous. Il faut aussi discuter avec l’Iran, qui est un grand pays et qui va monter en puissance dans la région. »

Bruno Le Maire est encore plus explicite : « Je ne comprends pas que la France puisse être membre de l’OTAN et qu’un des pays membres, la Turquie, refuse de lutter contre Daesh. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir des doutes sur un double jeu du Qatar. S’il y a des doutes sur le Qatar, le Qatar doit lever ces doutes. Je ne comprends pas que tant de chefs d’État qui viennent défiler n’envoient pas de soldats au Mali. Je ne comprends pas que l’Europe soit si faible. (…) En 2012, j’ai demandé une mission d’information parlementaire sur les liens entre le Qatar et des réseaux terroristes. Elle m’a été refusée. »

Pendant ce temps, au PS, c’est l’encéphalogramme plat. Il y a bien longtemps que l’on a cessé, Rue de Solférino, d’avoir la moindre idée sur la politique extérieure, et que l’on a délégué ce fardeau aux professionnels du Quai, à leur marionnette Fabius et aux diplomates détachés à l’Élysée.[/access]

*Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000003.

Jeunes des banlieues : leur culture et la nôtre

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jeunes banlieues ecole integration

« Islam de France, est-il trop tard ? » C’est la question cruciale que Causeur nous invite à nous poser ce mois-ci. Pour que l’harmonie entre les dissensus qui font le charme et le fond musical de cette publication soit complète, il faut bien sûr un chacal puant qui sorte de sa tanière et hurle aux grands cimetières sous la lune : « Oui, oui, il est trop tard, bien trop tard ! » Ce chacal, ce sera moi.

J’ai rencontré la haine au milieu des années 90, professeur de lettres dans un collège du quartier sensible de Châtenay-Malabry, à très large majorité d’enfants d’immigrés. La haine a eu peur de moi qui sais la tenir à distance par un subtil mélange de charme et de méchanceté, mais elle sourdait par mille réflexions que j’entendais en sourdine et par la révolte de quelques élèves intenables et trop francs pour la cacher. La dernière année de ma présence, le Conseil général des Hauts-de-Seine reconstruisit à grands frais ce vieux collège de briques. Le lendemain du jour où on inaugura la restauration, la belle verrière qui couronnait l’entrée principale fut caillassée à mort. Deux centimètres de vitres cassées et d’illusions perdues dans le hall.

Je pensais : « Quand même, c’est extraordinaire, « ils » passent les monts et les mers dans le seul but de venir nous haïr. » Ils ne venaient pas pour travailler, il y avait déjà beaucoup de chômage, contre lequel les gouvernements de Mitterrand luttaient par de magnifiques mantras magiques : « Je me battrai sur la crête des trois millions de chômeurs », disait je ne sais plus quel premier ministre qui se croyait encore devant les Vosges en 1914. Le libéralisme était déjà hors-la-loi en France.

J’avais tort. « Ils » n’étaient pas venus pour nous haïr. Ce sont leurs parents qui étaient venus et eux, mes élèves, qui nous haïssaient. Fatal décalage générationnel. J’imagine que les parents étaient contents de fuir la misère du bled, contents d’être convenablement nourris, logés, soignés par la France. Mais eux, ils s’étaient éveillés à la vie parqués dans des HLM (plutôt charmantes et plantées de grands arbres dans le cas de Châtenay-Malabry), avec une couleur de peau soit légèrement différente soit franchement différente de celle des naturels du pays, et peu de chances de réussir économiquement dans un pays où le non-travail avait été décrété par la gauche. Bref, ils ont trouvé dans leur berceau la différence entre « nous » et « eux ». Bien sûr, ils ont choisi « nous ». Qui n’aurait fait de même ? J’ai eu de la sympathie pour mes élèves, j’ai compris leur ressentiment, leur amertume, leur peu d’enthousiasme à être Français. Je n’ai pas excusé pour autant le caillassage de la verrière et je n’avais strictement aucune solution à leur proposer. Briser l’« apartheid » et installer une famille avenue Foch, une autre avenue Mozart, une troisième rue Guynemer, dans l’immeuble de M. et Mme Kouchner ? Je ne pense pas que les prix de l’immobilier parisien aient permis ce gigantesque déménagement des banlieusards.

J’ai cru qu’il était civique de tirer des sonnettes d’alarme. J’ai parlé de ces « châteaux de la haine » qui ceinturaient nos villes dans des dîners d’amis. J’ai écrit des Lettres d’avant la guerre civile de 2003 (voyez comme c’est pessimiste, un chacal!) et je les ai envoyées aux éditeurs. Bide total ! Les dîneurs en ville étaient horrifiés, les éditeurs me rejetaient avec mépris, ne voulant pas « favoriser la lepénisation » des esprits. C’était une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, où sévissait une réponse qui fermait la bouche à toutes les  inquiétudes : « Mais enfin, ils vont s’intégrer, comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux ! » Vous étiez un salaud et un imbécile de ne pas réciter vous aussi ce petit exorcisme. En 2005, le dernier a avoir prononcé cette ânerie était un ancien premier ministre devenu depuis peu membre du Conseil d’Etat. Oh, comme je regrette le temps des « ils vont s’intégrer comme les Italiens-Polonais-Espagnols- Portugais » ! Comme je regrette le temps des cerises ! C’était ma jeunesse, voyez-vous.

Avez-vous remarqué que plus personne n’ose argumenter avec cette ânerie ? Cette ânerie qui présume que les choses se répètent infiniment à l’identique, que l’Histoire n’existe pas, qu’Hérodote n’a jamais existé, qu’il n’a jamais été enquêter (historein) chez les Egyptiens et les Scythes, qu’il n’y a jamais d’évolution, que nous en sommes toujours à nous caillasser à coups de silex entre Néandertals et Cro-Magnons ? Vous ne croyiez pas aux Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais, donc vous étiez abject, nauséabond, infréquentable, impubliable.

Mauvaise étoile aussi que l’antilibéralisme forcené qui ravage la France depuis si longtemps et apparaît trop souvent à mon gré sous des signatures que pourtant j’apprécie dans Causeur. Dans une société du plein emploi, je dirais même dans une société capitaliste féroce (histoire d’aggraver mon cas), les banlieusards auraient trouvé un emploi. Ils rentreraient le soir, contents d’avoir gagné leur vie et trop fatigués pour ouvrir sur internet des sites prohibés par le Ministère de l’Intérieur. J’ai passé deux mois aux Etats-Unis, j’étais parti avec la vague crainte d’un Grand Remplacement par les Hispaniques et je reviens rassuré. Tocqueville est ma lecture de chevet et je n’aimerais pas trop qu’on me gâche la démocratie à l’américaine. Eh bien, bonne nouvelle, les Hispaniques s’intègrent très bien, ils travaillent dur, ils parlent de plus en plus anglais au fur et à mesure de leur ascension sociale, et finissent même par refuser l’espagnol ! Le plein-emploi et le patriotisme intègrent tout le monde et, si la machine à fabriquer des Français est en panne, la machine à fabriquer des Américains fonctionne à plein régime. Le chacal admire les States, il est vraiment perdu de vices.

La dernière étoile, la plus mauvaise, est bien sûr l’islamisme. Déjà il jetait sa lumière mauvaise sur le Châtenay-Malabry des années 90. La réislamisation était en marche, les élèves tombaient dans les pommes les après-midis de ramadan, les autres mois ils suspectaient les plats de la cantine et j’ai même connu un Jean Dupont ou Paul Durand qui jeûnait pour faire comme les copains. Depuis, il s’est peut-être converti.

Immense béance anthropologique. Des Occidentaux solitaires, libéraux et libertaires, trop dévorés par le démocratisme et l’égalitarisme pour croire à autre chose qu’à leur nombril. Une minorité de foi et souvent de mœurs orientales, soudée par l’Oumma, rassurée par la simplicité rustique de ses croyances, drapée dans la fierté de se débattre dans un milieu qu’elle croit hostile, persuadée d’être en état de légitime défense. Comme le dit Alain Finkielkraut, les hommes ne sont pas interchangeables, il ne suffisait pas de les laisser passer la frontière et puis de leur donner des papiers pour qu’ils se sentent tout-à-coup d’excellents Français.

Allez, pour vous remonter le moral, un petit coup de Baudelaire, cadeau du chacal. Imaginez que c’est récité par Fabrice Luchini :

« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le repentir même, oh la dernière auberge,

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, il est trop tard! »

Charlie Hebdo : Des enfants et des hommes

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charlie hebdo luz

À la conférence de presse organisée pour la sortie du premier numéro post-attentat de Charlie Hebdo, Renald Luzier, dit Luz, semblait profondément secoué. Il faut dire que Luz a survécu – par accident : il était en retard. Maintenant, ses amis sont morts et lui est vivant. Les survivants se retrouvent en pleine lumière, sommés de parler au nom des morts. Luz a parlé, par les mots et par l’image, pour ses collègues assassinés. C’est ce qu’il a expliqué au sujet de la nouvelle « une » : un Mahomet attristé porte une pancarte « Je suis Charlie ». Au-dessus, Luz a écrit ces mots : « Tout est pardonné ».

D’un certain point de vue, c’est un acte de défi. Dessiner le Prophète en une, cela veut dire : vous ne nous ferez pas taire. Et puis, il y a cette affirmation, « tout est pardonné ». Est-ce de l’ironie ?[access capability= »lire_inedits »] Une façon de se moquer de ceux qui croient pouvoir tuer impunément ? Apparemment pas.

Pour Luz, lui et ses copains morts ne sont pas des champions de la liberté. « Nous sommes, par-dessus tout et plus que tout, des dessinateurs, et à ce titre nous dessinons les gens exactement comme le font les enfants », a-t-il expliqué. Avant d’ajouter : « Les terroristes ont été enfants, eux aussi. Comme nous, comme tous les enfants, ils dessinaient. Et il semble qu’un jour ils aient perdu leur humour. »  C’est tout. Toute cette affaire – les caricatures, la provocation, la colère musulmane, les assassinats brutaux – a été un tragique malentendu. Nous sommes tous des enfants. Les caricaturistes sont des enfants et les terroristes aussi. Ce que les enfants sans humour ont fait aux enfants humoristes n’est pas gentil. C’est trop triste. Même Mahomet est triste. Regarde, il écrase une larme. L’ennui, c’est que, comme nous sommes tous des enfants, personne n’est responsable. Tout est pardonné. Allez, retournons jouer.

Seulement voilà, ce n’est pas un jeu. Et les terroristes ne sont pas non plus des enfants jouant avec des crayons. Ce sont des hommes, des adultes armés de pistolets et d’explosifs, des hommes en colère. Pour eux, le Prophète n’est pas un bonhomme marrant qui arbore un badge « Je suis Charlie » parce que la méchanceté des enfants sans humour le rend triste. Il est le messager de Dieu et le détenteur de la vérité divine. Il ne condamne pas la violence. Au contraire, souvent il l’exige. L’offenser est sacrilège.

Quand un groupe définit les lignes rouges de sa susceptibilité religieuse (en décrétant que certains propos et certains actes constituent des offenses), les bonnes manières humanistes commandent de respecter cette susceptibilité. Mais pas à n’importe quel prix. Le respect a ses limites, ne serait-ce que parce que, plus nous sommes disposés à respecter la sensibilité des religieux, plus ils ont tendance à se montrer chatouilleux. Reste alors à savoir où nous plaçons la limite entre le respect et l’irrespect. Eh bien au point précis où le respect de tes croyances impose que je renonce aux miennes. Au point où le « respect » n’est plus l’expression de la fraternité humaine, mais celle de la soumission.

Autrement dit, ce qui est en jeu, ce ne sont pas les dessins « enfantins » de Charlie Hebdo – vulgaires et stupides la plupart du temps –, mais cet article de la foi démocratique que nous appelons « liberté d’expression ». Cette liberté fait partie de la batterie de droits et libertés qui forment l’armature de l’existence démocratique. Elle mérite qu’on se batte pour elle. Si tu te bats pour une chose à laquelle tu crois vraiment, tu n’essaies pas de convaincre tes ennemis, ni de te convaincre toi-même, qu’un meurtre est un regrettable malentendu. Aucun meurtre ne l’est. Les gens qui tuent pour leurs idées ne jouent pas. Ils sont sacrément sérieux. Et si tu prends au sérieux tes propres idées, tu n’es pas d’humeur à oublier ou à pardonner. Tu te souviens, et tu te tiens prêt.[/access]

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA . 00627190_000001.

Houellebecq vu de Serbie

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michel houellebecq bloy soumission

Il est des moments dans l’histoire où la manière dont un livre a été reçu en dit autant sur l’époque que le livre en lui-même. Comme il est des moments, passablement les mêmes, où le délabrement intellectuel d’une société est bien davantage mis à nu par les questions que l’on y pose que par les réponses qu’on y obtient. À cet égard, Soumission de Michel Houellebecq, avec les commentaires, débats et polémiques qui l’auront accompagné, aura constitué un parfait reflet de la France de la deuxième décennie du XXIe siècle. Une sorte d’IRM de l’état de ses élites, de ses contradictions et des tensions existant au sein de sa société. Et surtout, de l’extraordinaire confusion qui y règne. Cette confusion est à la fois cause et conséquence de son incapacité actuelle à appréhender une réalité qui, en France davantage qu’ailleurs, se compose d’inextricables nuances.

Des Balkans, il a souvent été dit qu’ils souffraient d’un trop plein d’histoire. Pour ce qui est de la France, c’est d’un trop plein d’idéologie qu’elle suffoque. Terriblement. Au point d’en perdre tous les repères. Au point de ne plus être capable de poser – de penser – les bonnes questions. Michel Houellebecq doit en savoir quelque chose, lui qui a dû subir le Guantanamo médiatique des journalistes, de toute évidence à la lutte pour l’obtention du trophée de la question la moins pertinente. Ainsi, de Sylvain Bourmeau (Mediapart) à Antoine de Caunes (Canal+), en passant par Ruth Elkrief (BFM TV), nous avons eu droit à l’attirail complet de la bien-pensance « progressiste » : la prétendue islamophobie de l’ouvrage ; la question de la responsabilité de l’écrivain ; ou encore le besoin de travailler davantage sur la laïcité ; bref, il était question de tout sauf de l’essentiel.

Patrick Cohen fut plus inspiré, pas forcément pour de bonnes raisons, mais quelques réponses croustillantes résultèrent de cet entretien matinal à France Inter. Nous y reviendrons. Finalement, c’est David Pujadas qui réussit l’exploit de toucher au cœur du livre de Houellebecq. Et au cœur de Soumission ne se trouve pas l’Islam, mais bien l’Occident et les Occidentaux.

Revenons en arrière. Du temps de mes études à Paris, au cours de la seconde moitié des années 1990, un ami, Français de souche, me dit que je lui rappelais par mon comportement et mes façons de faire la France d’il y a trente ans. Ca devait être ce côté encore traditionnel et patriarcal de la Serbie de l’époque, dont je venais, qui devait éveiller chez lui une certaine nostalgie. Patriarcale et traditionnelle (solidaire et hiérarchisée un tant soit peu), la France ne l’était déjà plus et avec le temps la situation n’a fait que se détériorer. Ce beau pays était devenu un endroit où l’on pouvait mourir faute d’avoir quelqu’un pour vous passer un verre d’eau, comme en cet été 2003 ; où les peu chevaleresques ruées à l’ouverture des magasins lors des soldes offraient le saisissant spectacle d’une étrange parenté entre le genre humain et le bétail ; où l’on organisait des « ateliers-câlins » pour les gens en manque de tendresse, d’amour, de confiance… Quand il m’arrive de parler de ce genre de phénomènes à mes étudiants en Serbie, ils en restent bouche bée. Ils peinent à y croire tellement ces manifestations paraissent surréalistes dans un pays qui, certes, fait face à une multitude de problèmes très graves, mais dans lequel la notion de patrie n’a pas encore été entièrement déconstruite, la famille toujours pas fondamentalement déstructurée et où les solidarités, bien qu’affaiblies, perdurent bon an mal an.

Pour ce qui est de la France, il n’est même plus certain que l’on soit encore capable de se rendre compte de l’exacte profondeur de cet abîme humain, de cette solitude des êtres qui n’a d’égale que la pauvreté spirituelle qui règne dans les sociétés occidentales. Pourtant, c’est précisément de cette France, partie d’un Occident jadis seulement essoufflé et de nos jours foncièrement décadent, avec ses sociétés atomisées, individualistes et matérialistes, dont nous parle Houellebecq. Et il le fait de manière plus incisive qu’auparavant. Son passage au 20 heures de France 2 fut éclairant à cet égard. Il y parla du manque de sens, du fait que les gens ne supportaient plus de vivre sans Dieu, que la consommation ne leur suffisait pas, que la réussite personnelle ne leur suffisait pas, qu’ils voulaient autre chose… En somme, et chose plutôt optimiste au fond, les gens se remémoraient peu à peu qu’ils n’étaient pas forcément faits pour ressembler à du bétail. Puis, à la fin de cet entretien savamment mené par Pujadas (ou son oreillette), vint cette phrase qui résonne profondément dans un pays qui se targue d’une tradition laïque vieille de plus de deux siècles : « En vieillissant, peut être que l’athéisme est difficile à tenir, c’est douloureux… l’athéisme est une position douloureuse »…

Soumission est donc avant tout une critique radicale de la (post)modernité occidentale. Radicale en ce qu’elle est sans appel et sans espoir. L’Occident est en train de mourir. Et ce n’est que dans ce cadre, bien loin d’une quelconque islamophobie, que Houellebecq fait intervenir l’Islam, religion vigoureuse, comme une sorte d’alternative spirituelle crédible.

Et il le fait avec une amusante placidité qui colorie l’ensemble d’une ironie délicieuse. Pas la sienne non, car la seule chose dont on convient avec Sylvain Bourmeau est que Michel Houellebecq n’est aucunement un provocateur et qu’il convient de le lire au premier degré. Non, l’ironie dont il est question ici procède en quelque sorte d’un retournement cocasse. Au monde occidental qui à réussi à tout relativiser et tout déconstruire, nation, famille, et jusqu’aux identités individuelles élémentaires (le genre n’entretenant plus aucun rapport avec le sexe), Houellebecq répond précisément par le relativisme, ce qui ne fait pas le moindre de ses charmes. En effet, si tout se vaut, pourquoi ne pas choisir l’Islam après tout. Imparable logiquement et déstabilisant pour les tenants du politiquement correct. Devant ce malaise, Pujadas insiste et demande ainsi à l’auteur ce qu’il pense de son personnage qui se convertit à l’Islam. Réponse savoureuse : « Je ne l’approuve, ni ne le condamne, les gens pensent ce qu’ils veulent de son comportement, vraiment ». Patrick Cohen pour sa part constate qu’au fond, c’est la mort de la République qu’imagine Houellebecq et lui demande si c’est ce qu’il souhaite. Réponse tout bonnement exquise : « je peux m’adapter à différents régimes »…

Ce qui resta toutefois profondément marquant, au-delà du livre et de la geste houellebecquienne, ce sont les réactions suscitées par Soumission qui furent autant sinon davantage éloquentes sur l’état de la France.   

Le livre de Houellebecq ayant fait l’objet d’une lecture, ou plutôt d’une interprétation à la carte – chacun l’ayant lu à travers ses propres lunettes idéologiques – ces réactions dénotèrent un corps social français profondément fragmenté et une confusion intellectuelle sans précédent. Sans surprise, la gauche – principale victime de Houellebecq qui croit constater que « les idées des Lumières, celles de la Révolution, les valeurs qui fondent la République » sont « en voie de disparition » – accueillit le roman pour le moins froidement quand elle n’y vit pas, à tort, un ouvrage imbécile, islamophobe et dénué de tout rapport à la réalité des choses. La droite (« extrême ») trouva dans l’idée de l’accession au pouvoir d’un parti islamiste la confirmation de ses craintes et de ses avertissements sur le danger que pourraient représenter les musulmans de France. Ce faisant, elle feignit de ne pas voir que dans le scénario houellebecquien l’arrivée au pouvoir des islamistes modérés constitue une solution et non un problème. Faisant une lecture sensiblement proche, donc basée sur le « danger » musulman en France, les juifs de France, ou certains d’entre eux comme Alain Finkielkraut, accueillirent chaleureusement le roman, y additionnant au demeurant des peurs spécifiques comme celle d’une « alliance entre gens du Livre » car il n’y aurait « pas de place pour Pessa’h entre gens qui fêtent la Saint-Mathieu et ceux qui célèbrent l’Aïd » (soit dit en passant, cette crainte pourrait facilement changer de camp car un retournement d’alliance ne serait pas inimaginable devant le « danger musulman », cette fluidité des peurs et des alliances montrant en elle-même la complexité et l’instabilité de la situation française).

Ce qui est frappant dans cette réception plurielle pour un observateur extérieur, c’est précisément le fait qu’elle soit plurielle ; le fait que chacun a vu dans  Soumission davantage qu’il n’y en avait, ou même rien du tout (la gauche), et ce, selon ses propres intérêts, ses fantasmes ou ses peurs. Cette confusion intellectuelle, par son ampleur, marque indéniablement une nouvelle étape de la crise du  « vivre ensemble ». Or le livre de Houellebecq, par sa réception fragmentée, a démontré que les élites françaises n’étaient plus en mesure de fournir des réponses idéologiques cohérentes à cette situation et que la France ne se fissure plus uniquement dans les faits, mais qu’elle s’est aussi irrémédiablement fissurée dans le monde des idées. Soumission a ainsi mis à nu le fait que le corps social français était profondément morcelé et malade, et que les possibles remèdes ne contenaient plus de principe actif. Dans un tel contexte, l’avenir même de la France devient incertain.      

L’hexagone va vers la guerre civile – dirait Eric Zemmour. Vers la paix civile soutiennent d’autres, à condition naturellement d’abattre préalablement le système d’une « gauche bobo » alliée naturelle d’une « droite du capital ». A vrai dire, les deux scénarios proposés ne sont à la fois ni tout à fait impossibles, ni tout à fait probables. Mais il semblerait bien qu’ils soient les seuls. En effet, le statu quo, a fortiori renforcé (plus de professeurs, plus de laïcité), ne résoudra rien, les mêmes causes entrainant les mêmes effets. D’ailleurs, il se peut que le match soit déjà joué et que pour la France il soit dès à présent trop tard, son problème étant en substance le problème de son identité et qu’une identité – précisément parce qu’elle est identité – ne peut se construire sur un socle aussi disparate tel que celui de la France d’aujourd’hui, avec ses cultures, ses communautés et ses religions plurielles (y compris la plus prégnante d’entre elles – celle de la laïcité). Mais pour ceux qui ne croient pas nécessairement à la fatalité dans l’histoire, il ne reste qu’une seule chose à tenter : essayer de mettre enfin de l’intelligence et de l’intelligibilité dans le débat public français. Faire en sorte que l’on puisse réellement discuter sans tabous, que l’on puisse se dire les choses sans disqualifications idéologiques et accusations diverses (« extrême droite », « gauchiste », « antisémite », « raciste », etc.), et surtout, faire montre de quelque noblesse d’esprit qui permette d’écouter et éventuellement de comprendre l’autre. En somme, il s’agit de faire exister tout ce qui, vu de l’extérieur, manque aujourd’hui cruellement à la France.

Aussi plat que ce simple précepte puisse paraître, il ne faut pas en sous-estimer l’efficacité. L’enjeu est en effet de taille car à force de ne plus dire les choses, on finit par ne plus savoir les lire. Soumission en fournit la parfaite illustration. Mais il ne faut pas davantage commettre l’erreur inverse en surestimant la possibilité pratique de la mise en œuvre d’un tel précepte. L’auteur de ces lignes en sait quelque chose, connaissant d’expérience aussi bien le prix que l’on paye lorsque l’on refuse d’ôter l’aveuglant voile idéologique, que la paresse des hommes, étrangement toujours plus enclins à prendre les armes qu’à écouter autrui. Cet effort doit pourtant être accompli, d’autant que personne dans cette histoire française n’a entièrement tort, ni entièrement raison. Car peut-on réellement dire, n’en déplaise à Edwy Plenel, qu’il n’y a aucun « danger » musulman en France, que l’assimilation fonctionne à merveille et que la « jeunesse populaire », pour reprendre un mot d’Alain Badiou, ne chercherait qu’à s’épanouir par le travail qui malheureusement fait défaut ? Peut-on dire à l’inverse, n’en déplaise à Zemmour, que tout espoir est perdu et que la réconciliation nationale est impossible dans le cadre d’une matrice idéologique autre que celle du système dominant ? Ou encore que l’Islam représente l’unique problème de la France, s’il en est bien un ? Afin de surmonter la crise du « vivre ensemble », il s’agira bien de démêler ces inextricables nuances et complexités françaises. Pour cela il faudra beaucoup d’intelligence et autant de patience. Soumission nous a montré que ces deux vertus manquaient encore à l’appel.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010.

Soumission

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J’irai jouer sur vos tombes

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Mignons tout plein et costauds avec ça. Par une belle après-midi à Sarre-Union, on vous retourne  250 pierres tombales et on brise une stèle portant les noms de ceux qui périrent dans les camps de la mort nazis. C’est juste ludique, pas antisémite pour un clou puisque l’étoile à six branches qui  marquait ces tombes ne  leur disait  absolument rien. C’est ce que ces charmants gamins déclaraient, jouant à la surprise devant le scandale qu’ils venaient de provoquer.

Qu’ils aient été inconscients ou non n’a pas grande importance. Leur acte est en effet un symptôme, c’est-à-dire quelque chose qui émerge du refoulé et  fait retour de ce dernier dans le réel. Et ce symptôme, c’est l’antisémitisme. L’argument de ces jeunes gens : « un cimetière abandonné », outre qu’il procède d’un mensonge manifeste, dit bien qu’il s’agissait pour eux de l’abandon, c’est-à-dire  du refoulement et du déni de l’histoire dont ces tombes étaient le rappel. Forclose, cette dernière n’aurait plus cours et tout ce qu’ils en avaient entendu dire, même fortement réactivé par les meurtres djihadistes et leur large publicité dans les médias, ne valait, ne pesait pas plus qu’une brume matinale s’évaporant avec la montée du jour. C’est l’interprétation la plus « gentille » qu’on puisse donner à leur acte, l’innocence étant le privilège du diable.

L’autre interprétation est que l’antisémitisme de ces individus (hérité peut-être de vieilles croyances familiales et d’un tropisme pro-nazi) s’est trouvé  renforcé  et quasiment justifié par l’antisémitisme pro-palestinien bien répandu et devenu un signe de ralliement au politiquement correct. Que le Nom Juif soit devenu une accusation autorisant toute violence envers ceux et celles qui le portent dans bien des écoles en est le signe le plus manifeste. Ergo, la banalisation de l’antisémitisme banalise la profanation des tombes juives. Mais cette profanation, qui porte atteinte aux vivants, exprime une muette complicité avec les crimes islamistes.

Cette complicité, homéopathique si l’on veut, le dosage n’allant pas jusqu’à la kalachnikov, se retrouve peut-être chez les profanateurs du cimetière chrétien de Tracy-sur-Mer. Antisémitisme en moins, mais anti-« croisés » en plus, la transgression du vieil interdit se libère. L’avenir sans illusions d’une civilisation exsangue cède le pas à l’illusion d’un ordre retrouvé par la destruction de l’Histoire et la généralisation du meurtre qui est à l’œuvre dans la nouvelle barbarie.

Rojava, l’Etat insoumis

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rojava etat islamique kurdes

L’un des aspects les plus fascinants des guerres civiles réside peut-être dans leur génie à susciter l’apparition d’États de facto dont les actes fondateurs sont sculptés dans la frénésie des combats. Deux étranges entités politiques sont ainsi en train de naître sous nos yeux en Syrie, prospérant sur les décombres d’un régime baasiste qui ne maîtrise guère plus que la moitié de son territoire : proclamé le 29 juin 2014, l’État islamique impose désormais l’autorité « califale » d’Abou Bakr al-Baghdadi sur une superficie égale à celle du Royaume-Uni, partageant des frontières communes avec la Turquie, la Jordanie, l’Arabie saoudite et le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak ; et au même moment, dans l’extrême nord de la Syrie, trois cantons kurdes disjoints se sont fédérés pour créer le territoire « auto-administré » du Rojava, dont la charte fondatrice, publiée le 21 janvier 2014, semble comme sortie de l’imagination d’un socialiste-révolutionnaire du xixe siècle.

Au-delà de l’antagonisme fondamental qui oppose ces deux entités ennemies, l’une et l’autre se pensent comme des modèles de gouvernance au Proche-Orient et se rejoignent sur un même refus de la conception occidentale de l’État-nation : tandis que les combattants de Daesh – acronyme arabe de l’État islamique – clament leur volonté de restaurer une forme califale de pouvoir tout en pulvérisant les frontières héritées des accords franco-britanniques de 1916, les dirigeants du Rojava n’aspirent pas tant à créer un État, fût-il kurde, qu’une « confédération démocratique des peuples kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène ».[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, ce n’est pas une Constitution qui fonde l’« auto-administration démocratique » du Rojava, mais un contrat social appuyé sur un idéal multiethnique, inclusif et « laïque », tandis que l’État islamique s’appuie quant à lui sur une conception intraitable et guerrière de la charia, vue comme un réseau de canaux divinement prédisposés pour l’équilibre d’une société musulmane pleinement victorieuse. Aucun doute : la Syrie est devenue, pour le meilleur ou pour le pire, le laboratoire des nouvelles utopies proche-orientales.

En ce mois de novembre 2014, je traîne mes guêtres, justement, dans le canton syrien du Cizîrê, le plus vaste des trois territoires qui forment le Rojava. Si des milliers de Français, de Belges ou de Scandinaves sont venus grossir les rangs des moudjahidine de l’État islamique, ici, il n’y a pas foule : les Européens présents au Kurdistan de Syrie se comptent ainsi sur les doigts d’une seule main, ce que l’on me fera remarquer dès mon arrivée. La vice-premier ministre, Elizabeth Gawriya, me posera ainsi cette colle : « Pourquoi mille Français se sont-ils engagés dans une milice qui coupe nos enfants en morceaux tandis que pas un seul n’est venu défendre le Rojava ? » ; elle s’étonnera aussi que la France – « pays chrétien » – n’aide pas le Rojava alors qu’il est le premier pays du monde à avoir fait de l’araméen – la langue du Christ – l’une de ses langues officielles, à côté du kurde et de l’arabe… Plus tard, un officier nous apprendra que les daeshistes sont équipés de missiles Milan de fabrication française ; puis un membre du Parlement s’emportera contre François Hollande, accusé d’être le « meilleur allié de la Turquie » ; enfin, Nazira Gawriya, la coprésidente – syriaque orthodoxe – du Conseil législatif du Cizîrê, formulera une requête primordiale : « Que la France arrête d’accorder des visas d’entrée aux chrétiens d’Orient ! » On l’aura compris : aller en tant que Français à la rencontre des officiels du Rojava – surtout s’ils sont chrétiens –, c’est prendre le risque d’être accueilli par une soupe à la grimace, qui, heureusement, se mue généralement en franche hospitalité.

Le Rojava – littéralement, Kurdistan « de l’Ouest » – est né d’un compromis historique entre les Kurdes du parti PYD et le régime de Bachar el-Assad : ne pouvant se battre sur tous les fronts à la fois, ce dernier a en effet choisi de laisser les militants du PYD former en 2012 des assemblées populaires dans trois cantons disjoints – Efrîn, Kobané et Cizîrê – qui, ensemble, couvrent un territoire désormais aussi étendu que le Liban. Territoire éclaté mais aussi enserré entre deux puissances qui ont juré sa perte : le gouvernement islamo-conservateur turc, au nord, rêve évidemment d’écraser dans l’œuf cette entité politique dominée par les idées « confédéralistes démocratiques » d’Abdullah Öcalan, leader omnipotent des Kurdes de Turquie. Mais c’est l’État islamique qui exerce sur le Rojava la pression la plus brutale : en septembre 2014, les combattants de Daesh se sont ainsi lancés dans une guerre-éclair contre le canton de Kobané, provoquant l’exode de centaines de milliers de civils vers la Turquie, où ils s’entassent désormais dans des camps de fortune. Bataille épique, mais aussi fondatrice : il n’est pas besoin d’avoir lu Carl Schmitt pour comprendre que la figure de l’ennemi total permet de fonder des solidarités opératives. En ce sens, l’existence de Daesh et la menace existentielle qu’il fait peser sur les peuples du Kurdistan syrien sont peut-être une chance historique : l’acte de naissance du creuset multiethnique du Rojava restera à jamais lié au souvenir d’une guerre totale rassemblant sous un même drapeau Kurdes, Arabes, chrétiens, mais aussi hommes et femmes, les médiatiques Unités féminines de protection (YPJ) totalisant quelque 30 % des troupes combattantes dans la ville assiégée de Kobané ou sur la ligne de front du Cizîrê.

Il est évidemment plus intéressant d’évoquer la réalité de l’État islamique avec celles et ceux qui se défendent quotidiennement contre ses assauts que de subir les assommants clichés véhiculés en France, oscillant entre l’hystérie va-t-en-guerre d’une certaine droite et l’euphémisation anti-amalgamiste d’une certaine gauche. Ainsi, à l’encontre de tous ceux qui parlent en France de « pseudo-État islamique » ou d’État « prétendument islamique », les Kurdes savent que le califat d’al-Baghdadi possède tous les attributs régaliens : une administration efficiente, deux Premiers ministres (l’un pour l’Irak, l’autre pour la Syrie), des ministères organisés, des structures provinciales décentralisées, des agences de presse, des services de renseignement et un gigantesque budget alimenté par les raffineries artisanales, les trafics frontaliers, les confiscations et le pillage des sites archéologiques. L’État islamique a la vocation d’être un foyer : sa propagande martèle sans cesse que le premier devoir des vrais musulmans – « Arabes et non-Arabes, Blancs et Noirs, Orientaux et Occidentaux » – est de quitter les nations impies d’Europe et de se livrer à l’hijra (émigration) vers les terres « califales ». Ceux qui en France s’inquiètent du « grand remplacement » devraient s’en réjouir !

Les Kurdes – qui sont sunnites pour la plupart – et les Arabes du Rojava savent aussi qu’il serait absurde ou mensonger de nier le caractère « islamique » de cet État de facto, car c’est un rêve grandiose, puissamment ancré dans la mémoire sunnite, que renouvèle l’État islamique d’al-Baghdadi : celui du califat abbasside de Bagdad, détruit par les invasions mongoles du xiiie siècle et auquel succédera l’avatar califal ottoman, qui sera formellement aboli en 1924 par Mustafa Kemal. Ainsi, contrairement à la « rue occidentale » qui ne voit dans l’État islamique qu’un ramassis de fous ou de barbares – tandis qu’une partie de la « rue musulmane » le suspecte d’être une création des services occidentaux et israéliens… –, le rêve califal d’al-Baghdadi est perçu par de nombreux musulmans comme un processus historico-religieux d’une inégalable beauté, prompt à susciter de virils et d’idéalistes engagements, depuis la Tunisie jusqu’aux Philippines en passant par Lunel et Berlin. S’inscrivant dans le sillage de l’intransigeante école de jurisprudence hanbalite et se référant constamment aux écrits d’Ibn Taymiyya (un théologien d’origine kurde du xiiie siècle), les combattants de Daesh sont, qu’on le veuille ou non, l’un des visages de l’islam contemporain, et pas le moins belligène, puisque leur conception de l’apostasie, particulièrement extensive, n’est pas de nature à nous rassurer : sont en effet considérés comme apostats, donc passibles de mort, les musulmans non sunnites dans leur ensemble – ce qui fait beaucoup de monde dans la région : chiites duodécimains, ismaéliens, alaouites, alévis, druzes –, mais aussi la plupart des confréries soufies, ainsi que les sunnites collaborant avec les États arabes jugés apostats. Même les Frères musulmans ou les islamistes palestiniens du Hamas, coupables selon Daesh de s’être compromis dans les joutes électorales, sont accusés d’être des idolâtres… On le voit : si le monde est contre l’État islamique – la coalition arabo-occidentale regroupe vingt-deux pays dont dix pays musulmans –, c’est aussi parce que l’État islamique a déclaré la guerre au monde entier. Mais, contrairement à Al-Qaida, qui avait choisi de frapper – et de quelle manière extraordinaire ! – « l’ennemi lointain », l’État islamique privilégie pour l’instant « l’ennemi proche ».

Le 20 novembre dernier, j’arpentais ainsi les ruines de la ville syrienne de Tel Maarouf, centre religieux de la confrérie soufie des naqşhbandi et haut lieu de pèlerinage du canton du Cizîrê. En février 2014, une brigade internationale de miliciens de l’État islamique – parmi lesquels des Français – a nuitamment pénétré dans la ville, n’y restant que vingt-quatre heures, le temps de dynamiter les deux mosquées, dévaster l’école primaire et profaner la tombe de Sheikh Khaznawi. Les miliciens ont quitté Tel Maarouf sans coup férir, emportant avec eux les fruits de leurs pillages et quinze villageois parmi lesquels des jeunes filles et des bambins, celles-là promises aux viols et ceux-ci à la réassignation identitaire. Dans les décombres des mosquées, les daeshistes ont aussi dispersé des exemplaires piégés du Coran, espérant ainsi défigurer encore quelques Kurdes après leur départ. Tel Maarouf est désormais une ville morte, abandonnée aux chats qui se faufilent entre des matelas éventrés, des jouets d’enfants, des livres souillés. Voilà ce qu’il en coûte aux sunnites syriens de ne pas entrer dans le moule étroit du salafisme révolutionnaire.

Les chrétiens de la région, on s’en doute, n’ont pas été les derniers à s’associer à la construction de l’« auto-administration » du Rojava. Ils sont, ne l’oublions jamais, les rescapés du génocide assyro-arménien de 1915 au cours duquel un million de chrétiens ont été exterminés, avec la complicité de supplétifs kurdes, par les Jeunes-Turcs, ce très « progressiste » mouvement fondé, comme par hasard, un siècle jour pour jour après la prise de la Bastille. Puis les chrétiens du Rojava savent ce qui les attend en cas de victoire des « djihadistes » : en 2012, les miliciens de Jabhat al-Nosra et du groupe turco-caucasien Ghuraba al-Sham sont ainsi entrés à Ras el-Aïn, l’une des principales villes du Cizîrê, et n’en ont été chassés qu’un an plus tard, après avoir vandalisé les églises et crevé les yeux des icônes mariales. Au projet d’homogénéisation radicale de l’État islamique répond donc la volonté polyphonique du Rojava, inscrite dans le marbre de sa charte fondatrice : chaque ministère est tricéphale et doit inclure au moins une femme et un(e) représentant(e) d’une des trois grandes communautés, c’est-à-dire, dans les faits, un/une Kurde, un/une Arabe, un/une chrétien(ne). Des règles similaires sont appliquées dans les différentes instances politiques qui reposent sur les comités communaux, les initiatives populaires et le bénévolat. Et le plus incroyable est peut-être que, dans ce contexte de pénurie et de guerre totale, les administrations du Rojava trouvent aussi le temps de travailler sur des questions que certains pourraient juger secondaires : Amina Omar, la ministre de la condition féminine, œuvre ainsi à la création de refuges pour les femmes battues, arguant qu’il faut déployer la même énergie contre ceux qui sont violents qu’ils soient de l’extérieur ou de l’intérieur. Et, pendant ce temps, Luqman Akhmi, ministre de l’écologie, de l’archéologie et du tourisme (sic), travaille à préserver les sites antiques d’Urkesh et d’Halaf, une démarche qui contraste fort avec les agissements des fonctionnaires de l’État islamique. Lesquels, dégoûtés par les œuvres façonnées sous l’ère antéislamique de la jâhilîya, oscillent entre les pillages lucratifs et les destructions méthodiques. Enfin, dans les rues de Qamişhlo ou dans les casernements de la ligne de front, la jeunesse du Rojava se livre à une activité désormais criminalisée à l’intérieur de l’État islamique : elle danse.

Pour l’heure, sous-équipées et seulement aidées par le soutien aérien de la coalition arabo-occidentale, les troupes combattantes du Rojava continuent de subir le siège de Kobané et tiennent fermement la ligne de front du Cizîrê, intervenant aussi en Irak afin de protéger les Yézidis, une population kurde mithraïste vivant dans la région des monts Sinjar. Largement ignorés par les États, boudés par les visiteurs, menacés de toutes parts, les peuples du Rojava n’en gardent pas moins la virile assurance de la légitimité que confère l’ancienneté. Ce sont de vieux peuples : contre la prétention hégémonique de l’État islamique, les chrétiens de Kobané et du Cizîrê n’oublient pas qu’ils sont les enfants du patriarcat d’Antioche, dont l’institution remonte aux apôtres Pierre et Paul ; les Kurdes, peuple indo-européen, se savent quant à eux les héritiers des royaumes mèdes, tandis que le calendrier yézidi entre dans sa 6765e année. Aussi, l’on comprendra que ces populations, dont les mythes fondateurs s’enracinent dans une mémoire autrement plus ancienne que l’hégire, restent un peu dubitatives face aux leçons de vie administrées par des « djihadistes twitter » shootés aux amphétamines – dont certains sont par ailleurs des transfuges des milices baasistes irakiennes ou d’anciens alcooliques venus des Flandres ou d’Indre-et-Loire… Les daeshistes ont beau cultiver un zèle surhumain à trancher des gorges récalcitrantes ou profaner des corps adolescents, pour les peuples du Rojava, les vertus de la révolution califale n’apparaissent pas encore dans leur pleine lumière.[/access]

*Photo : Bruno Deniel-Laurent. 

Valls, l’apprenti-sorcier

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manuel valls loi macron

Il devait certainement en rêver. Dégainer son 49.3. Montrer qu’il est le chef. Manu Militari, comme l’a surnommé Libération, a décidé que la loi Macron était l’occasion de mettre au pas ces maudits frondeurs, empêcheurs de libéraliser en rond. « Il n’y a pas d’autre alternative » à sa politique, a-t-il martelé mardi soir au JT de TF1, en appelant, entre les lignes, les mânes de Miss Maggie, et son TINA[1. There is no alternative]. Un vrai mâle dominant, Margaret Thatcher ! Un modèle. Pas sûr qu’Emmanuel Macron ait été ravi, lui qui assurait le service après-vente de l’annonce du 49.3 sur la chaîne d’en face, de la manifestation d’autorité du Premier ministre. Le ministre de l’Economie pensait certainement que la loi pouvait passer sans l’aide du marteau-pilon de la constitution.

C’est à se demander si cette décision n’était pas aussi destinée à le brider aussi, à l’empêcher de remporter une belle victoire, qui n’aurait été que la sienne. Mais revenons aux frondeurs. Ce qui motive Valls à les cibler, c’est surtout leur propension à remettre en cause sa légitimité à diriger une majorité de gauche, de rappeler sans cesse que la ligne qu’il incarne n’a recueilli que 5% lors de la primaire de l’automne 2011. Et de préparer un congrès où il ne pèserait pas beaucoup plus. Il faut donc leur couper les pattes. La meilleure défense, c’est l’attaque. On a entendu ce mercredi le député Christophe Caresche réclamer que l’appartenance au groupe socialiste à l’Assemblée soit désormais conditionnée à une fidélité sans faille à la discipline majoritaire. Ce faisant, il indiquait clairement la sortie, non seulement du groupe mais aussi du parti. Le monde à l’envers. Ces frondeurs qui demeurent les seuls à faire entendre une musique socialiste, ce sont eux qui devraient quitter leur parti ? Il est évident que c’est le congrès de juin qui débute. Le défi lancé à la gauche du parti par Valls et ses soutiens constitue une arme à double-tranchant. En se comportant de cette manière, le premier ministre soude ses opposants. Le boomerang lancé avec le 49.3 pourrait bien lui revenir dans le visage à cette occasion, démontrant la faiblesse de son poids dans le parti. On verra alors si son fusil à un coup[2. L’alinéa 3 de l’article 49 ne peut, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, être utilisée qu’une seule fois par session.] n’a pas été l’œuvre d’un apprenti-sorcier.

Apprenti-sorcier, Manuel Valls l’a été incontestablement, lorsque, ministre de l’Intérieur, il a concocté le nouveau mode de scrutin des élections départementales. Cette élection de notables avait pourtant impeccablement servi les édiles socialistes lors de la dernière décennie précédente. L’obsession socialiste pour la parité s’est combinée avec la volonté de Valls de politiser le scrutin. Le nombre de cantons a été le plus souvent divisé par deux, mais il faut désormais élire un binôme paritaire de titulaires et un autre de remplaçants, soit une liste de quatre noms. Seuls les partis vraiment installés ont la capacité de présenter de telles candidatures. Le notable dissident, le petit parti qui gêne, sont désormais dans la quasi-impossibilité de concurrencer les gros partis. Valls pensait-il mettre des bâtons dans les roues du FN en agissant de la sorte, pariant sur la difficulté historique des frontistes à trouver des candidats ? Si c’était le cas, c’est raté puisque Marine Le Pen a annoncé que son parti serait représenté dans 95 % des cantons. Sur ce plan, nous ferons amende honorable. Il y a deux mois, prenant l’exemple du département du Jura, nous pariions sur l’impossibilité pour le Front national d’être présent dans plus de trois cantons. En quelques semaines, il est parvenu à le faire dans la quasi-totalité des cantons (16 sur 17) se payant le luxe de ne pas gêner le maire villiériste de Saint-Claude. Comment voteront les électeurs, avec ces espèces de listes à quatre têtes ? Ils zapperont les noms et voteront pour l’étiquette. A ce jeu, c’est le FN qui sera gagnant. Le PS, qui aurait pu compter sur le bilan local de ses nombreux conseillers généraux sortants, sera perdant. Pis, Valls a doublement joué avec le feu en portant à 12,5 % des inscrits le seuil pour être candidat au second tour en cas de troisième ou quatrième place au premier. Auparavant, il fallait 10 % des suffrages exprimés. Là encore, il visait sans doute le FN. Et cela atteindra le plus souvent le PS, on peut en prendre dès aujourd’hui le pari. Les élections départementales seront une vraie boucherie pour le PS ; Manuel Valls aura aiguisé lui-même les couteaux avec sa réforme du mode de scrutin.

On parie qu’il sera rendu coupable de la déroute dès le 30 mars. À ce moment-là, tous ceux qui constituent le vivier d’adhérents du PS (élus, collaborateurs d’élus, etc.) et qui auront été envoyés dans le décor par cette réforme géniale, pour qui croyez-vous qu’ils voteront au prochain congrès ? Pour ceux qui soutiennent l’apprenti-sorcier qui se rêve en mâle dominant ? On peut sérieusement en douter.

*Photo : WITT/SIPA. 00705200_000003.

Kevin va passer le Brevet!

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brevet sms ecole

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que ma conscience, je suis allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
– Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
– Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
– Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
– Et ça consiste en quoi ?
– Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
– Et puis ?
– Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
– C’est tout ?
– Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
– Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
– C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
– Alors, donc, le Brevet ?
– En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
– Et en Troisième, tu as prévu…
– Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
– Et côté Expression ?
– P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
– Oui, je suis ébahi…
– Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
– « Elitiste », tu connais ?
– Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !jcandidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.

*Photo : wikicommons.

Rabelais blasphémateur

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rabelais blaspheme bernanos

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, un débat inquiétant s’est ouvert, autour de questions comme la liberté d’expression ou de blasphème que l’on croyait réglées une fois pour toutes en démocratie. La référence à Voltaire s’y taille la part du lion, au point que Le traité sur la tolérance s’arrache en Folio dans des proportions presque similaires au numéro tragiquement collector de Charlie. On rappelle presque mécaniquement dans les gazettes que Voltaire osa moquer l’Islam dans une pièce, au demeurant assez ennuyeuse. Chercher des brevets séculaires de blasphème dans notre culture, pourquoi pas… mais on pourrait varier les références et en trouver qui font franchement rire, de ce rire français que l’on qualifie, à l’occasion, de rabelaisien.

Et on fait bien car Rabelais a justement tout du grand blasphémateur, à une époque encore plus problématique que celle de Voltaire, puisque les guerres de religion y faisaient rage.[access capability= »lire_inedits »] Pourtant, Rabelais ne fut jamais vraiment inquiété alors que la colonne vertébrale de son œuvre est blasphématrice. C’est, par exemple, Panurge, dans le Quart Livre qui convainc les marchands de moutons, chers à Philippe Muray, de périr dans les flots par une rhétorique spécieuse qui s’appuie sur la théologie, « affirmant plus heureux être les trespassés que les vivants en cette vallée de larmes ». C’est encore la litanie obscène dans Gargantua : « Par sainct Andouille ! Par sainct Godeguin qui fut martyrisé de pommes cuites! Par saint Foutin l’apostre ! Par saint Vit !» ou l’accouchement de la mère de Pantagruel par l’oreille, avec  détournement des textes dogmatiques sur la virginité mariale.

Alors pourquoi cette relative tolérance pour Rabelais au XVIème siècle alors que des caricatures du prophète de l’islam ont provoqué un massacre en plein Paris en 2015 ? Deux pistes pour une réponse. Bakhtine, le plus grand lecteur de Rabelais, l’associe au Carnaval, ce moment politico-religieux d’inversion des valeurs où le blasphème devient autorisé et où l’on voyait des singes coiffés de mitres danser sur les autels comme en atteste les illustrations de l’époque. Une soupape de sécurité, en quelque sorte. Et puis, il y a aussi quelque chose d’inhérent au blasphème chrétien qui est lié à l’incarnation du Christ. Le pire blasphème n’atteindra jamais, en effet, ce qu’a subi le Rédempteur sur la Croix, vision résumée par le curé de campagne de Bernanos : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. »[/access]

*Image : wikicommons.

La société islamiste du spectacle

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etat islamique daech brighelli

etat islamique daech brighelli
Il y a le ciel, le soleil et la mer — et une longue, très longue file d’hommes habillés en orange (rappel probable de la tenue imposée à Guantanamo et plus généralement dans les prisons US) escortés par des militants de l’Etat islamique vêtus de noir — agréable contraste pour l’œil. Ciel fuligineux, soigneusement dramatique — colère céleste. Plan d’ensemble, puis montage rapide et serré, style actualités américaines.


Gros plans sur les visages terrorisés des prisonniers. L’un des tueurs s’adresse à la caméra — à nous à travers la caméra — en anglais, avec un très léger accent arabe. Histoire de dire deux ou trois choses essentielles. Puis on pousse les prisonniers la face sur le sable, et on les décapite tous, avant de poser les têtes coupées sur les torses des victimes. La mer se teinte de rouge — écho, précise le commentateur, des vagues dans lesquelles vous avez jeté le corps d’Oussama Ben Laden. Tit for tat.
Très beau, très esthétique, remarque en grinçant Hussein Ibish, qui travaille sur la Palestine pour les Américains et qui raconte la scène pour le New York Times. Société du spectacle au paroxysme de son pouvoir : les terroristes ont parfaitement assimilé les codes de la représentation occidentale, avec un arrière-plan oriental de théâtre de la cruauté qui n’aurait pas déplu à Antonin Artaud.
D’où le goût de ces jeunes gens pour les supplices spectaculaires — un pilote jordanien brûlé vif il y a quinze jours, et hier, 43 personnes, à Al-Baghdadi, en Irak, exécutées en groupe de la même façon. Le sadisme est d’abord mise en scène. Sur des gosses nourris de jeux vidéos et en perte de réel, ça fait son petit grand effet. Sur les tueurs en série qui hésitent ici à passer à l’acte, c’est irrésistible.
Et les spécialistes de nous expliquer que derrière ces vidéos distillées avec un doigté remarquable — les fous de Dieu alimentent l’hydre insatiable des médias mondiaux —, il y a une stratégie très clairement pensée, la volonté de faire croire aux Musulmans du monde entier que le leader de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, est le Mahdi. L’envoyé qui remettra le Califat à l’ordre du jour. En attendant mieux — la chute de la seconde Rome et l’extermination des Roumis.
Curieusement, l’Elysée a « oublié », en condamnant (!) cette exécution de masse, que les Egyptiens décapités étaient chrétiens. Bourde, comme veut le croire TF1, ou volonté imbécile de ne pas jeter d’huile sur le feu… Ce gouvernement se soucie prioritairement de communication, il devrait prendre des cours auprès de Daech.

Toutes les vidéos expédiées par l’Etat islamique sont réalisées avec le même soin. Il est temps de se dire qu’il s’agit de professionnels, pas de cinglés hystériques. De gens qui maîtrisent parfaitement leur propos et leur action, les codes de couleurs et les symboles. Qui ont un plan précis : le bord de mer signifie que l’on va passer de l’autre côté, et le commentateur dit clairement que l’exécution de ces 21 chrétiens coptes témoigne de l’ambition de « conquérir Rome » : dois-je rappeler que les « barbares » qui ont dévasté la capitale de l’Empire, au Vème siècle, n’étaient pas du tout des excités, mais des peuples organisés qui, simplement, ne parlaient pas latin — encore que nombre d’entre eux le baragouinaient assez bien, vu que les échanges entre l’Empire pourrissant et ses futurs vainqueurs étaient fréquents, et que nombre de guerriers hirsutes avaient servi dans les armées romaines. Une civilisation en chassait une autre, et il fallait tout le détachement de Saint Augustin pour considérer que l’écroulement des empires est un épiphénomène face à la permanence de Dieu.

Tous les raids que lancent les aviations occidentales — ou les missiles, ou les drones — contre ces combattants ne font que renforcer leur certitude : l’Occident ne sait pas se battre. Technologie contre ressources humaines : ça ne marche pas plus à la guerre — remember Viet Nam — qu’à l’Ecole, où certains s’imaginent que des écrans peuvent remplacer les profs. C’est sur le terrain que ça doit se passer. On a bien été capable, pour faire plaisir à Bernard-Henri Lévy (curieusement silencieux ces temps-ci) de virer Kadhafi. Face à ce qui est en train de devenir le plus grand rassemblement de volontaires depuis la guerre d’Espagne, il faut évidemment aller sur le terrain, et régler la question comme Lord Kitchener régla jadis celle de l’Etat islamique installé au Soudan par un autre Mahdi, à la fin du XIXème siècle. Ou comme les Romains, à l’époque de leur expansion, ont réglé la question carthaginoise. Obama vient de demander au Congrès (qui ne lui est pas favorable) la permission d’engager les troupes au sol. Les Français se cantonnent dans des opérations marginales au Mali — alors qu’il s’agit de toute évidence d’un plan mondial, concerté, qui du Nigéria aux frontières turques pousse ses pions en même temps.

Y aller présente pas mal de risques — entre autres celui que la cinquième colonne (à laquelle les attentats de janvier donnent une réalité qui devrait convaincre les plus optimistes — ce ne sont pas des « loups solitaires », mais des gens organisés envoyés en mission) passe ici à l’action. Mais enfin, de toute façon, on y est. Des attentats, il y en aura bien d’autres, tout le monde le sait, particulièrement les forces de l’ordre, qui en sont toujours à se disputer entre services de renseignement rivaux. Dans six mois, l’Etat islamique sera devenu une force irrésistible, qui emportera le Moyen-Orient — ils ne sont pas fous, ils évitent soigneusement Israël — et l’Afrique du Nord. Demain, la Tunisie. Après-demain…
Les télés occidentales vont adorer — jusqu’à ce qu’un voile noir portant le nom d’Allah occupe leurs lucarnes. Il ne sera même plus temps de faire notre soumission, comme le raconte Houellebecq avec une ironie cynique. Nous serons tous morts. Ce n’est pas la maîtrise de la kalachnikov qui me fait croire cela, c’est la maîtrise de la caméra. À qui contrôle les médias il n’est rien d’impossible.

*Photo : Karl-Ludwig Poggemann.

Nos amis les émirs

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arabie qatar egypte iran

arabie qatar egypte iran

L’image de François Hollande défilant, le 11 janvier, boulevard Voltaire au centre d’une impressionnante rangée de chefs d’État et de gouvernement accourus pour manifester leur solidarité avec la France meurtrie ne doit pas faire illusion. Une fois l’effusion émotionnelle dissipée, la plupart des participants étrangers à la marche n’étaient plus du tout « Charlie ». Ils s’empressaient de faire savoir, de vive voix, ou en laissant libre cours à des manifestations antifrançaises parfois violentes, leur hostilité à la laïcité à la française et au principe du droit au blasphème englobant fâcheusement les symboles de toutes les – autres – religions. Derrière le spectacle de l’unanimité, les divergences, sur les moyens nécessaires pour lutter contre le terrorisme mondialisé en vue de son éradication, sur les alliances à nouer pour atteindre cet objectif, et sur les priorités stratégiques et tactiques, demeurent et même s’approfondissent.

La politique extérieure de la France, notamment son positionnement dans les conflits en cours au Proche et Moyen-Orient (Israël-Palestine, chiites-sunnites), affiche une remarquable continuité depuis la présidence Chirac. Elle repose sur quelques constantes : soutien massif et inconditionnel aux monarchies pétrolières du Golfe (Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) dans leur conflit avec les chiites, opposition frontale à l’Iran et refus de prendre en compte les intérêts de la Russie dans la région, donc de l’associer à la recherche de solutions.[access capability= »lire_inedits »]

On peut donc parler de chiraco-hollandisme diplomatique, version actualisée de la politique arabe de la France gaullienne définie dans la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967 : lâchage d’Israël en rase campagne, alliance avec les dictatures « laïques » d’Égypte, d’Irak et de Syrie et du Maghreb. Après la déconfiture de ces dictatures, consécutive à l’intervention de la coalition conduite par les États-Unis en Irak en 2003, en Libye en 2011, puis en Égypte1 et au Yémen lors des «  printemps arabes » de 2012, les alliés de la France dans la région se réduisent aux royaumes pétroliers du Golfe, indispensables clients des grandes industries françaises (aéronautique, armement, agroalimentaire), mais aussi principaux agents de diffusion de l’islamisme radical au Proche-Orient, en Afrique, et en Europe.

Il fallait bien que les contradictions inhérentes à ce positionnement finissent par éclater : on ne peut à la fois envoyer des militaires français au Mali, au Niger ou en Centrafrique pour faire obstacle à la création de califats djihadistes dans ces pays ou à leurs frontières et cajoler les régimes qui financent et arment ces mêmes djihadistes. On arrive à l’absurdité d’une France participant à la coalition contre Daesh autorisant des frappes aériennes en territoire irakien, alors qu’elle refuse les mêmes frappes contre les mêmes ennemis en territoire syrien, au motif que cela favoriserait Bachar el-Assad.

Par ailleurs, seuls les naïfs et les ignorants (ce qui finit par faire du monde) peuvent être surpris par les violentes manifestations antifrançaises intervenues au Niger et au Mali à la suite de la publication du Charlie historique post-attentat. L’anthropologue français Jean-Pierre Olivier de Sardan, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne, qui a passé une grande partie de sa vie au Niger, l’explique de manière lumineuse dans Marianne : « Une idéologie salafiste radicale a en effet peu à peu fait son trou au sein de la société nigérienne. Elle a pu se développer en surfant sur la vague wahhabite, qui a déferlé sur le Niger et les pays sahéliens depuis une bonne vingtaine d’années, promue par l’Arabie saoudite et le Qatar, à coups de financements massifs, de formations de clercs et de propagande médiatique. (…) Cet islam rigoriste de culture arabe tourné vers le passé s’est aussi immiscé de façon visible dans tous les espaces publics (le refus du code de la famille, les serments des juges sur le Coran, le voilage croissant des femmes ou la présence de mosquées au sein même de tous les bâtiments publics n’en sont que quelques signes parmi beaucoup d’autres). » Cela vaut également pour le Mali. On est loin du film Timbuktu, encensé par la presse française, car il valide l’idée réconfortante mais fallacieuse d’une résistance générale de la société civile malienne au discours et aux pratiques salafistes et djihadistes. Il eut été plus honnête de justifier l’engagement militaire français par le souci de préserver des intérêts vitaux de la France dans la région, notamment ceux d’Areva, que de se draper dans les habits du sauveteur d’un islam « modéré » qui serait celui des musulmans subsahariens.

Mais la guerre idéologique menée par nos « amis » saoudiens et Qataris est une guerre mondiale. Pendant que des « Louvre Abu Dhabi » ou « Sorbonne-Qatar » sont en chantier dans des conditions financières et de contenu pour le moins opaques, les monarchies du Golfe investissent des millions d’euros dans des institutions « culturelles » islamiques en France et en Europe pour y diffuser l’islam des wahhabites ou des Frères musulmans, dont la compatibilité avec la laïcité française est pour le moins problématique. Ainsi, à Lyon, le recteur de la grande mosquée, Kamel Kabtane, farouche opposant au CFCM de Dalil Boubakeur, met les pouvoirs publics sous pression : il veut son « Institut des cultures musulmanes » accolé à la Grande Mosquée, un projet pharaonique à 800 millions d’euros. Si l’État, la Région, la Ville ne mettent pas la main à la poche, le Qatar est disposé à le financer…

Peu à peu, cette alliance diabolique isole la France de ses alliés naturels, en Europe et aux Etats-Unis, alors qu’Obama, Cameron et Merkel partagent la conviction qu’il ne sera pas possible de faire échec à Daesh, AQMI, Boko Haram sans coopérer avec l’Iran (et son allié Bachar el-Assad), la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan.

L’étrange convergence entre Hollande et Sarkozy dans le déni du double jeu des monarchies pétrolières, notamment du Qatar, commence à faire des vagues en France même. Fait rarissime, un débat sur la politique extérieure de l’Élysée surgit, non pas dans les marges d’extrême gauche ou d’extrême droite du spectre politique, mais en son centre. Ainsi François Fillon déclare-t-il sans ambages : « Il faut élargir nos alliances. Tant que l’on n’entame pas une discussion sérieuse avec la Russie, il n’y a aucun espoir, à court terme, d’obliger Bachar el-Assad à quitter le pouvoir en Syrie. Quand il s’est agi de combattre le nazisme, nous n’avons pas hésité à nous allier avec Staline. Poutine n’est pas Staline mais, aujourd’hui, malgré nos différends, nous avons le devoir commun d’éteindre l’incendie qui nous menace tous. Il faut aussi discuter avec l’Iran, qui est un grand pays et qui va monter en puissance dans la région. »

Bruno Le Maire est encore plus explicite : « Je ne comprends pas que la France puisse être membre de l’OTAN et qu’un des pays membres, la Turquie, refuse de lutter contre Daesh. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir des doutes sur un double jeu du Qatar. S’il y a des doutes sur le Qatar, le Qatar doit lever ces doutes. Je ne comprends pas que tant de chefs d’État qui viennent défiler n’envoient pas de soldats au Mali. Je ne comprends pas que l’Europe soit si faible. (…) En 2012, j’ai demandé une mission d’information parlementaire sur les liens entre le Qatar et des réseaux terroristes. Elle m’a été refusée. »

Pendant ce temps, au PS, c’est l’encéphalogramme plat. Il y a bien longtemps que l’on a cessé, Rue de Solférino, d’avoir la moindre idée sur la politique extérieure, et que l’on a délégué ce fardeau aux professionnels du Quai, à leur marionnette Fabius et aux diplomates détachés à l’Élysée.[/access]

*Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000003.

Jeunes des banlieues : leur culture et la nôtre

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jeunes banlieues ecole integration

jeunes banlieues ecole integration

« Islam de France, est-il trop tard ? » C’est la question cruciale que Causeur nous invite à nous poser ce mois-ci. Pour que l’harmonie entre les dissensus qui font le charme et le fond musical de cette publication soit complète, il faut bien sûr un chacal puant qui sorte de sa tanière et hurle aux grands cimetières sous la lune : « Oui, oui, il est trop tard, bien trop tard ! » Ce chacal, ce sera moi.

J’ai rencontré la haine au milieu des années 90, professeur de lettres dans un collège du quartier sensible de Châtenay-Malabry, à très large majorité d’enfants d’immigrés. La haine a eu peur de moi qui sais la tenir à distance par un subtil mélange de charme et de méchanceté, mais elle sourdait par mille réflexions que j’entendais en sourdine et par la révolte de quelques élèves intenables et trop francs pour la cacher. La dernière année de ma présence, le Conseil général des Hauts-de-Seine reconstruisit à grands frais ce vieux collège de briques. Le lendemain du jour où on inaugura la restauration, la belle verrière qui couronnait l’entrée principale fut caillassée à mort. Deux centimètres de vitres cassées et d’illusions perdues dans le hall.

Je pensais : « Quand même, c’est extraordinaire, « ils » passent les monts et les mers dans le seul but de venir nous haïr. » Ils ne venaient pas pour travailler, il y avait déjà beaucoup de chômage, contre lequel les gouvernements de Mitterrand luttaient par de magnifiques mantras magiques : « Je me battrai sur la crête des trois millions de chômeurs », disait je ne sais plus quel premier ministre qui se croyait encore devant les Vosges en 1914. Le libéralisme était déjà hors-la-loi en France.

J’avais tort. « Ils » n’étaient pas venus pour nous haïr. Ce sont leurs parents qui étaient venus et eux, mes élèves, qui nous haïssaient. Fatal décalage générationnel. J’imagine que les parents étaient contents de fuir la misère du bled, contents d’être convenablement nourris, logés, soignés par la France. Mais eux, ils s’étaient éveillés à la vie parqués dans des HLM (plutôt charmantes et plantées de grands arbres dans le cas de Châtenay-Malabry), avec une couleur de peau soit légèrement différente soit franchement différente de celle des naturels du pays, et peu de chances de réussir économiquement dans un pays où le non-travail avait été décrété par la gauche. Bref, ils ont trouvé dans leur berceau la différence entre « nous » et « eux ». Bien sûr, ils ont choisi « nous ». Qui n’aurait fait de même ? J’ai eu de la sympathie pour mes élèves, j’ai compris leur ressentiment, leur amertume, leur peu d’enthousiasme à être Français. Je n’ai pas excusé pour autant le caillassage de la verrière et je n’avais strictement aucune solution à leur proposer. Briser l’« apartheid » et installer une famille avenue Foch, une autre avenue Mozart, une troisième rue Guynemer, dans l’immeuble de M. et Mme Kouchner ? Je ne pense pas que les prix de l’immobilier parisien aient permis ce gigantesque déménagement des banlieusards.

J’ai cru qu’il était civique de tirer des sonnettes d’alarme. J’ai parlé de ces « châteaux de la haine » qui ceinturaient nos villes dans des dîners d’amis. J’ai écrit des Lettres d’avant la guerre civile de 2003 (voyez comme c’est pessimiste, un chacal!) et je les ai envoyées aux éditeurs. Bide total ! Les dîneurs en ville étaient horrifiés, les éditeurs me rejetaient avec mépris, ne voulant pas « favoriser la lepénisation » des esprits. C’était une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, où sévissait une réponse qui fermait la bouche à toutes les  inquiétudes : « Mais enfin, ils vont s’intégrer, comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux ! » Vous étiez un salaud et un imbécile de ne pas réciter vous aussi ce petit exorcisme. En 2005, le dernier a avoir prononcé cette ânerie était un ancien premier ministre devenu depuis peu membre du Conseil d’Etat. Oh, comme je regrette le temps des « ils vont s’intégrer comme les Italiens-Polonais-Espagnols- Portugais » ! Comme je regrette le temps des cerises ! C’était ma jeunesse, voyez-vous.

Avez-vous remarqué que plus personne n’ose argumenter avec cette ânerie ? Cette ânerie qui présume que les choses se répètent infiniment à l’identique, que l’Histoire n’existe pas, qu’Hérodote n’a jamais existé, qu’il n’a jamais été enquêter (historein) chez les Egyptiens et les Scythes, qu’il n’y a jamais d’évolution, que nous en sommes toujours à nous caillasser à coups de silex entre Néandertals et Cro-Magnons ? Vous ne croyiez pas aux Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais, donc vous étiez abject, nauséabond, infréquentable, impubliable.

Mauvaise étoile aussi que l’antilibéralisme forcené qui ravage la France depuis si longtemps et apparaît trop souvent à mon gré sous des signatures que pourtant j’apprécie dans Causeur. Dans une société du plein emploi, je dirais même dans une société capitaliste féroce (histoire d’aggraver mon cas), les banlieusards auraient trouvé un emploi. Ils rentreraient le soir, contents d’avoir gagné leur vie et trop fatigués pour ouvrir sur internet des sites prohibés par le Ministère de l’Intérieur. J’ai passé deux mois aux Etats-Unis, j’étais parti avec la vague crainte d’un Grand Remplacement par les Hispaniques et je reviens rassuré. Tocqueville est ma lecture de chevet et je n’aimerais pas trop qu’on me gâche la démocratie à l’américaine. Eh bien, bonne nouvelle, les Hispaniques s’intègrent très bien, ils travaillent dur, ils parlent de plus en plus anglais au fur et à mesure de leur ascension sociale, et finissent même par refuser l’espagnol ! Le plein-emploi et le patriotisme intègrent tout le monde et, si la machine à fabriquer des Français est en panne, la machine à fabriquer des Américains fonctionne à plein régime. Le chacal admire les States, il est vraiment perdu de vices.

La dernière étoile, la plus mauvaise, est bien sûr l’islamisme. Déjà il jetait sa lumière mauvaise sur le Châtenay-Malabry des années 90. La réislamisation était en marche, les élèves tombaient dans les pommes les après-midis de ramadan, les autres mois ils suspectaient les plats de la cantine et j’ai même connu un Jean Dupont ou Paul Durand qui jeûnait pour faire comme les copains. Depuis, il s’est peut-être converti.

Immense béance anthropologique. Des Occidentaux solitaires, libéraux et libertaires, trop dévorés par le démocratisme et l’égalitarisme pour croire à autre chose qu’à leur nombril. Une minorité de foi et souvent de mœurs orientales, soudée par l’Oumma, rassurée par la simplicité rustique de ses croyances, drapée dans la fierté de se débattre dans un milieu qu’elle croit hostile, persuadée d’être en état de légitime défense. Comme le dit Alain Finkielkraut, les hommes ne sont pas interchangeables, il ne suffisait pas de les laisser passer la frontière et puis de leur donner des papiers pour qu’ils se sentent tout-à-coup d’excellents Français.

Allez, pour vous remonter le moral, un petit coup de Baudelaire, cadeau du chacal. Imaginez que c’est récité par Fabrice Luchini :

« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le repentir même, oh la dernière auberge,

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, il est trop tard! »

Charlie Hebdo : Des enfants et des hommes

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charlie hebdo luz

charlie hebdo luz

À la conférence de presse organisée pour la sortie du premier numéro post-attentat de Charlie Hebdo, Renald Luzier, dit Luz, semblait profondément secoué. Il faut dire que Luz a survécu – par accident : il était en retard. Maintenant, ses amis sont morts et lui est vivant. Les survivants se retrouvent en pleine lumière, sommés de parler au nom des morts. Luz a parlé, par les mots et par l’image, pour ses collègues assassinés. C’est ce qu’il a expliqué au sujet de la nouvelle « une » : un Mahomet attristé porte une pancarte « Je suis Charlie ». Au-dessus, Luz a écrit ces mots : « Tout est pardonné ».

D’un certain point de vue, c’est un acte de défi. Dessiner le Prophète en une, cela veut dire : vous ne nous ferez pas taire. Et puis, il y a cette affirmation, « tout est pardonné ». Est-ce de l’ironie ?[access capability= »lire_inedits »] Une façon de se moquer de ceux qui croient pouvoir tuer impunément ? Apparemment pas.

Pour Luz, lui et ses copains morts ne sont pas des champions de la liberté. « Nous sommes, par-dessus tout et plus que tout, des dessinateurs, et à ce titre nous dessinons les gens exactement comme le font les enfants », a-t-il expliqué. Avant d’ajouter : « Les terroristes ont été enfants, eux aussi. Comme nous, comme tous les enfants, ils dessinaient. Et il semble qu’un jour ils aient perdu leur humour. »  C’est tout. Toute cette affaire – les caricatures, la provocation, la colère musulmane, les assassinats brutaux – a été un tragique malentendu. Nous sommes tous des enfants. Les caricaturistes sont des enfants et les terroristes aussi. Ce que les enfants sans humour ont fait aux enfants humoristes n’est pas gentil. C’est trop triste. Même Mahomet est triste. Regarde, il écrase une larme. L’ennui, c’est que, comme nous sommes tous des enfants, personne n’est responsable. Tout est pardonné. Allez, retournons jouer.

Seulement voilà, ce n’est pas un jeu. Et les terroristes ne sont pas non plus des enfants jouant avec des crayons. Ce sont des hommes, des adultes armés de pistolets et d’explosifs, des hommes en colère. Pour eux, le Prophète n’est pas un bonhomme marrant qui arbore un badge « Je suis Charlie » parce que la méchanceté des enfants sans humour le rend triste. Il est le messager de Dieu et le détenteur de la vérité divine. Il ne condamne pas la violence. Au contraire, souvent il l’exige. L’offenser est sacrilège.

Quand un groupe définit les lignes rouges de sa susceptibilité religieuse (en décrétant que certains propos et certains actes constituent des offenses), les bonnes manières humanistes commandent de respecter cette susceptibilité. Mais pas à n’importe quel prix. Le respect a ses limites, ne serait-ce que parce que, plus nous sommes disposés à respecter la sensibilité des religieux, plus ils ont tendance à se montrer chatouilleux. Reste alors à savoir où nous plaçons la limite entre le respect et l’irrespect. Eh bien au point précis où le respect de tes croyances impose que je renonce aux miennes. Au point où le « respect » n’est plus l’expression de la fraternité humaine, mais celle de la soumission.

Autrement dit, ce qui est en jeu, ce ne sont pas les dessins « enfantins » de Charlie Hebdo – vulgaires et stupides la plupart du temps –, mais cet article de la foi démocratique que nous appelons « liberté d’expression ». Cette liberté fait partie de la batterie de droits et libertés qui forment l’armature de l’existence démocratique. Elle mérite qu’on se batte pour elle. Si tu te bats pour une chose à laquelle tu crois vraiment, tu n’essaies pas de convaincre tes ennemis, ni de te convaincre toi-même, qu’un meurtre est un regrettable malentendu. Aucun meurtre ne l’est. Les gens qui tuent pour leurs idées ne jouent pas. Ils sont sacrément sérieux. Et si tu prends au sérieux tes propres idées, tu n’es pas d’humeur à oublier ou à pardonner. Tu te souviens, et tu te tiens prêt.[/access]

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA . 00627190_000001.

Houellebecq vu de Serbie

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michel houellebecq bloy soumission

michel houellebecq bloy soumission

Il est des moments dans l’histoire où la manière dont un livre a été reçu en dit autant sur l’époque que le livre en lui-même. Comme il est des moments, passablement les mêmes, où le délabrement intellectuel d’une société est bien davantage mis à nu par les questions que l’on y pose que par les réponses qu’on y obtient. À cet égard, Soumission de Michel Houellebecq, avec les commentaires, débats et polémiques qui l’auront accompagné, aura constitué un parfait reflet de la France de la deuxième décennie du XXIe siècle. Une sorte d’IRM de l’état de ses élites, de ses contradictions et des tensions existant au sein de sa société. Et surtout, de l’extraordinaire confusion qui y règne. Cette confusion est à la fois cause et conséquence de son incapacité actuelle à appréhender une réalité qui, en France davantage qu’ailleurs, se compose d’inextricables nuances.

Des Balkans, il a souvent été dit qu’ils souffraient d’un trop plein d’histoire. Pour ce qui est de la France, c’est d’un trop plein d’idéologie qu’elle suffoque. Terriblement. Au point d’en perdre tous les repères. Au point de ne plus être capable de poser – de penser – les bonnes questions. Michel Houellebecq doit en savoir quelque chose, lui qui a dû subir le Guantanamo médiatique des journalistes, de toute évidence à la lutte pour l’obtention du trophée de la question la moins pertinente. Ainsi, de Sylvain Bourmeau (Mediapart) à Antoine de Caunes (Canal+), en passant par Ruth Elkrief (BFM TV), nous avons eu droit à l’attirail complet de la bien-pensance « progressiste » : la prétendue islamophobie de l’ouvrage ; la question de la responsabilité de l’écrivain ; ou encore le besoin de travailler davantage sur la laïcité ; bref, il était question de tout sauf de l’essentiel.

Patrick Cohen fut plus inspiré, pas forcément pour de bonnes raisons, mais quelques réponses croustillantes résultèrent de cet entretien matinal à France Inter. Nous y reviendrons. Finalement, c’est David Pujadas qui réussit l’exploit de toucher au cœur du livre de Houellebecq. Et au cœur de Soumission ne se trouve pas l’Islam, mais bien l’Occident et les Occidentaux.

Revenons en arrière. Du temps de mes études à Paris, au cours de la seconde moitié des années 1990, un ami, Français de souche, me dit que je lui rappelais par mon comportement et mes façons de faire la France d’il y a trente ans. Ca devait être ce côté encore traditionnel et patriarcal de la Serbie de l’époque, dont je venais, qui devait éveiller chez lui une certaine nostalgie. Patriarcale et traditionnelle (solidaire et hiérarchisée un tant soit peu), la France ne l’était déjà plus et avec le temps la situation n’a fait que se détériorer. Ce beau pays était devenu un endroit où l’on pouvait mourir faute d’avoir quelqu’un pour vous passer un verre d’eau, comme en cet été 2003 ; où les peu chevaleresques ruées à l’ouverture des magasins lors des soldes offraient le saisissant spectacle d’une étrange parenté entre le genre humain et le bétail ; où l’on organisait des « ateliers-câlins » pour les gens en manque de tendresse, d’amour, de confiance… Quand il m’arrive de parler de ce genre de phénomènes à mes étudiants en Serbie, ils en restent bouche bée. Ils peinent à y croire tellement ces manifestations paraissent surréalistes dans un pays qui, certes, fait face à une multitude de problèmes très graves, mais dans lequel la notion de patrie n’a pas encore été entièrement déconstruite, la famille toujours pas fondamentalement déstructurée et où les solidarités, bien qu’affaiblies, perdurent bon an mal an.

Pour ce qui est de la France, il n’est même plus certain que l’on soit encore capable de se rendre compte de l’exacte profondeur de cet abîme humain, de cette solitude des êtres qui n’a d’égale que la pauvreté spirituelle qui règne dans les sociétés occidentales. Pourtant, c’est précisément de cette France, partie d’un Occident jadis seulement essoufflé et de nos jours foncièrement décadent, avec ses sociétés atomisées, individualistes et matérialistes, dont nous parle Houellebecq. Et il le fait de manière plus incisive qu’auparavant. Son passage au 20 heures de France 2 fut éclairant à cet égard. Il y parla du manque de sens, du fait que les gens ne supportaient plus de vivre sans Dieu, que la consommation ne leur suffisait pas, que la réussite personnelle ne leur suffisait pas, qu’ils voulaient autre chose… En somme, et chose plutôt optimiste au fond, les gens se remémoraient peu à peu qu’ils n’étaient pas forcément faits pour ressembler à du bétail. Puis, à la fin de cet entretien savamment mené par Pujadas (ou son oreillette), vint cette phrase qui résonne profondément dans un pays qui se targue d’une tradition laïque vieille de plus de deux siècles : « En vieillissant, peut être que l’athéisme est difficile à tenir, c’est douloureux… l’athéisme est une position douloureuse »…

Soumission est donc avant tout une critique radicale de la (post)modernité occidentale. Radicale en ce qu’elle est sans appel et sans espoir. L’Occident est en train de mourir. Et ce n’est que dans ce cadre, bien loin d’une quelconque islamophobie, que Houellebecq fait intervenir l’Islam, religion vigoureuse, comme une sorte d’alternative spirituelle crédible.

Et il le fait avec une amusante placidité qui colorie l’ensemble d’une ironie délicieuse. Pas la sienne non, car la seule chose dont on convient avec Sylvain Bourmeau est que Michel Houellebecq n’est aucunement un provocateur et qu’il convient de le lire au premier degré. Non, l’ironie dont il est question ici procède en quelque sorte d’un retournement cocasse. Au monde occidental qui à réussi à tout relativiser et tout déconstruire, nation, famille, et jusqu’aux identités individuelles élémentaires (le genre n’entretenant plus aucun rapport avec le sexe), Houellebecq répond précisément par le relativisme, ce qui ne fait pas le moindre de ses charmes. En effet, si tout se vaut, pourquoi ne pas choisir l’Islam après tout. Imparable logiquement et déstabilisant pour les tenants du politiquement correct. Devant ce malaise, Pujadas insiste et demande ainsi à l’auteur ce qu’il pense de son personnage qui se convertit à l’Islam. Réponse savoureuse : « Je ne l’approuve, ni ne le condamne, les gens pensent ce qu’ils veulent de son comportement, vraiment ». Patrick Cohen pour sa part constate qu’au fond, c’est la mort de la République qu’imagine Houellebecq et lui demande si c’est ce qu’il souhaite. Réponse tout bonnement exquise : « je peux m’adapter à différents régimes »…

Ce qui resta toutefois profondément marquant, au-delà du livre et de la geste houellebecquienne, ce sont les réactions suscitées par Soumission qui furent autant sinon davantage éloquentes sur l’état de la France.   

Le livre de Houellebecq ayant fait l’objet d’une lecture, ou plutôt d’une interprétation à la carte – chacun l’ayant lu à travers ses propres lunettes idéologiques – ces réactions dénotèrent un corps social français profondément fragmenté et une confusion intellectuelle sans précédent. Sans surprise, la gauche – principale victime de Houellebecq qui croit constater que « les idées des Lumières, celles de la Révolution, les valeurs qui fondent la République » sont « en voie de disparition » – accueillit le roman pour le moins froidement quand elle n’y vit pas, à tort, un ouvrage imbécile, islamophobe et dénué de tout rapport à la réalité des choses. La droite (« extrême ») trouva dans l’idée de l’accession au pouvoir d’un parti islamiste la confirmation de ses craintes et de ses avertissements sur le danger que pourraient représenter les musulmans de France. Ce faisant, elle feignit de ne pas voir que dans le scénario houellebecquien l’arrivée au pouvoir des islamistes modérés constitue une solution et non un problème. Faisant une lecture sensiblement proche, donc basée sur le « danger » musulman en France, les juifs de France, ou certains d’entre eux comme Alain Finkielkraut, accueillirent chaleureusement le roman, y additionnant au demeurant des peurs spécifiques comme celle d’une « alliance entre gens du Livre » car il n’y aurait « pas de place pour Pessa’h entre gens qui fêtent la Saint-Mathieu et ceux qui célèbrent l’Aïd » (soit dit en passant, cette crainte pourrait facilement changer de camp car un retournement d’alliance ne serait pas inimaginable devant le « danger musulman », cette fluidité des peurs et des alliances montrant en elle-même la complexité et l’instabilité de la situation française).

Ce qui est frappant dans cette réception plurielle pour un observateur extérieur, c’est précisément le fait qu’elle soit plurielle ; le fait que chacun a vu dans  Soumission davantage qu’il n’y en avait, ou même rien du tout (la gauche), et ce, selon ses propres intérêts, ses fantasmes ou ses peurs. Cette confusion intellectuelle, par son ampleur, marque indéniablement une nouvelle étape de la crise du  « vivre ensemble ». Or le livre de Houellebecq, par sa réception fragmentée, a démontré que les élites françaises n’étaient plus en mesure de fournir des réponses idéologiques cohérentes à cette situation et que la France ne se fissure plus uniquement dans les faits, mais qu’elle s’est aussi irrémédiablement fissurée dans le monde des idées. Soumission a ainsi mis à nu le fait que le corps social français était profondément morcelé et malade, et que les possibles remèdes ne contenaient plus de principe actif. Dans un tel contexte, l’avenir même de la France devient incertain.      

L’hexagone va vers la guerre civile – dirait Eric Zemmour. Vers la paix civile soutiennent d’autres, à condition naturellement d’abattre préalablement le système d’une « gauche bobo » alliée naturelle d’une « droite du capital ». A vrai dire, les deux scénarios proposés ne sont à la fois ni tout à fait impossibles, ni tout à fait probables. Mais il semblerait bien qu’ils soient les seuls. En effet, le statu quo, a fortiori renforcé (plus de professeurs, plus de laïcité), ne résoudra rien, les mêmes causes entrainant les mêmes effets. D’ailleurs, il se peut que le match soit déjà joué et que pour la France il soit dès à présent trop tard, son problème étant en substance le problème de son identité et qu’une identité – précisément parce qu’elle est identité – ne peut se construire sur un socle aussi disparate tel que celui de la France d’aujourd’hui, avec ses cultures, ses communautés et ses religions plurielles (y compris la plus prégnante d’entre elles – celle de la laïcité). Mais pour ceux qui ne croient pas nécessairement à la fatalité dans l’histoire, il ne reste qu’une seule chose à tenter : essayer de mettre enfin de l’intelligence et de l’intelligibilité dans le débat public français. Faire en sorte que l’on puisse réellement discuter sans tabous, que l’on puisse se dire les choses sans disqualifications idéologiques et accusations diverses (« extrême droite », « gauchiste », « antisémite », « raciste », etc.), et surtout, faire montre de quelque noblesse d’esprit qui permette d’écouter et éventuellement de comprendre l’autre. En somme, il s’agit de faire exister tout ce qui, vu de l’extérieur, manque aujourd’hui cruellement à la France.

Aussi plat que ce simple précepte puisse paraître, il ne faut pas en sous-estimer l’efficacité. L’enjeu est en effet de taille car à force de ne plus dire les choses, on finit par ne plus savoir les lire. Soumission en fournit la parfaite illustration. Mais il ne faut pas davantage commettre l’erreur inverse en surestimant la possibilité pratique de la mise en œuvre d’un tel précepte. L’auteur de ces lignes en sait quelque chose, connaissant d’expérience aussi bien le prix que l’on paye lorsque l’on refuse d’ôter l’aveuglant voile idéologique, que la paresse des hommes, étrangement toujours plus enclins à prendre les armes qu’à écouter autrui. Cet effort doit pourtant être accompli, d’autant que personne dans cette histoire française n’a entièrement tort, ni entièrement raison. Car peut-on réellement dire, n’en déplaise à Edwy Plenel, qu’il n’y a aucun « danger » musulman en France, que l’assimilation fonctionne à merveille et que la « jeunesse populaire », pour reprendre un mot d’Alain Badiou, ne chercherait qu’à s’épanouir par le travail qui malheureusement fait défaut ? Peut-on dire à l’inverse, n’en déplaise à Zemmour, que tout espoir est perdu et que la réconciliation nationale est impossible dans le cadre d’une matrice idéologique autre que celle du système dominant ? Ou encore que l’Islam représente l’unique problème de la France, s’il en est bien un ? Afin de surmonter la crise du « vivre ensemble », il s’agira bien de démêler ces inextricables nuances et complexités françaises. Pour cela il faudra beaucoup d’intelligence et autant de patience. Soumission nous a montré que ces deux vertus manquaient encore à l’appel.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010.

Soumission

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J’irai jouer sur vos tombes

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Mignons tout plein et costauds avec ça. Par une belle après-midi à Sarre-Union, on vous retourne  250 pierres tombales et on brise une stèle portant les noms de ceux qui périrent dans les camps de la mort nazis. C’est juste ludique, pas antisémite pour un clou puisque l’étoile à six branches qui  marquait ces tombes ne  leur disait  absolument rien. C’est ce que ces charmants gamins déclaraient, jouant à la surprise devant le scandale qu’ils venaient de provoquer.

Qu’ils aient été inconscients ou non n’a pas grande importance. Leur acte est en effet un symptôme, c’est-à-dire quelque chose qui émerge du refoulé et  fait retour de ce dernier dans le réel. Et ce symptôme, c’est l’antisémitisme. L’argument de ces jeunes gens : « un cimetière abandonné », outre qu’il procède d’un mensonge manifeste, dit bien qu’il s’agissait pour eux de l’abandon, c’est-à-dire  du refoulement et du déni de l’histoire dont ces tombes étaient le rappel. Forclose, cette dernière n’aurait plus cours et tout ce qu’ils en avaient entendu dire, même fortement réactivé par les meurtres djihadistes et leur large publicité dans les médias, ne valait, ne pesait pas plus qu’une brume matinale s’évaporant avec la montée du jour. C’est l’interprétation la plus « gentille » qu’on puisse donner à leur acte, l’innocence étant le privilège du diable.

L’autre interprétation est que l’antisémitisme de ces individus (hérité peut-être de vieilles croyances familiales et d’un tropisme pro-nazi) s’est trouvé  renforcé  et quasiment justifié par l’antisémitisme pro-palestinien bien répandu et devenu un signe de ralliement au politiquement correct. Que le Nom Juif soit devenu une accusation autorisant toute violence envers ceux et celles qui le portent dans bien des écoles en est le signe le plus manifeste. Ergo, la banalisation de l’antisémitisme banalise la profanation des tombes juives. Mais cette profanation, qui porte atteinte aux vivants, exprime une muette complicité avec les crimes islamistes.

Cette complicité, homéopathique si l’on veut, le dosage n’allant pas jusqu’à la kalachnikov, se retrouve peut-être chez les profanateurs du cimetière chrétien de Tracy-sur-Mer. Antisémitisme en moins, mais anti-« croisés » en plus, la transgression du vieil interdit se libère. L’avenir sans illusions d’une civilisation exsangue cède le pas à l’illusion d’un ordre retrouvé par la destruction de l’Histoire et la généralisation du meurtre qui est à l’œuvre dans la nouvelle barbarie.

Rojava, l’Etat insoumis

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rojava etat islamique kurdes

rojava etat islamique kurdes

L’un des aspects les plus fascinants des guerres civiles réside peut-être dans leur génie à susciter l’apparition d’États de facto dont les actes fondateurs sont sculptés dans la frénésie des combats. Deux étranges entités politiques sont ainsi en train de naître sous nos yeux en Syrie, prospérant sur les décombres d’un régime baasiste qui ne maîtrise guère plus que la moitié de son territoire : proclamé le 29 juin 2014, l’État islamique impose désormais l’autorité « califale » d’Abou Bakr al-Baghdadi sur une superficie égale à celle du Royaume-Uni, partageant des frontières communes avec la Turquie, la Jordanie, l’Arabie saoudite et le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak ; et au même moment, dans l’extrême nord de la Syrie, trois cantons kurdes disjoints se sont fédérés pour créer le territoire « auto-administré » du Rojava, dont la charte fondatrice, publiée le 21 janvier 2014, semble comme sortie de l’imagination d’un socialiste-révolutionnaire du xixe siècle.

Au-delà de l’antagonisme fondamental qui oppose ces deux entités ennemies, l’une et l’autre se pensent comme des modèles de gouvernance au Proche-Orient et se rejoignent sur un même refus de la conception occidentale de l’État-nation : tandis que les combattants de Daesh – acronyme arabe de l’État islamique – clament leur volonté de restaurer une forme califale de pouvoir tout en pulvérisant les frontières héritées des accords franco-britanniques de 1916, les dirigeants du Rojava n’aspirent pas tant à créer un État, fût-il kurde, qu’une « confédération démocratique des peuples kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène ».[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, ce n’est pas une Constitution qui fonde l’« auto-administration démocratique » du Rojava, mais un contrat social appuyé sur un idéal multiethnique, inclusif et « laïque », tandis que l’État islamique s’appuie quant à lui sur une conception intraitable et guerrière de la charia, vue comme un réseau de canaux divinement prédisposés pour l’équilibre d’une société musulmane pleinement victorieuse. Aucun doute : la Syrie est devenue, pour le meilleur ou pour le pire, le laboratoire des nouvelles utopies proche-orientales.

En ce mois de novembre 2014, je traîne mes guêtres, justement, dans le canton syrien du Cizîrê, le plus vaste des trois territoires qui forment le Rojava. Si des milliers de Français, de Belges ou de Scandinaves sont venus grossir les rangs des moudjahidine de l’État islamique, ici, il n’y a pas foule : les Européens présents au Kurdistan de Syrie se comptent ainsi sur les doigts d’une seule main, ce que l’on me fera remarquer dès mon arrivée. La vice-premier ministre, Elizabeth Gawriya, me posera ainsi cette colle : « Pourquoi mille Français se sont-ils engagés dans une milice qui coupe nos enfants en morceaux tandis que pas un seul n’est venu défendre le Rojava ? » ; elle s’étonnera aussi que la France – « pays chrétien » – n’aide pas le Rojava alors qu’il est le premier pays du monde à avoir fait de l’araméen – la langue du Christ – l’une de ses langues officielles, à côté du kurde et de l’arabe… Plus tard, un officier nous apprendra que les daeshistes sont équipés de missiles Milan de fabrication française ; puis un membre du Parlement s’emportera contre François Hollande, accusé d’être le « meilleur allié de la Turquie » ; enfin, Nazira Gawriya, la coprésidente – syriaque orthodoxe – du Conseil législatif du Cizîrê, formulera une requête primordiale : « Que la France arrête d’accorder des visas d’entrée aux chrétiens d’Orient ! » On l’aura compris : aller en tant que Français à la rencontre des officiels du Rojava – surtout s’ils sont chrétiens –, c’est prendre le risque d’être accueilli par une soupe à la grimace, qui, heureusement, se mue généralement en franche hospitalité.

Le Rojava – littéralement, Kurdistan « de l’Ouest » – est né d’un compromis historique entre les Kurdes du parti PYD et le régime de Bachar el-Assad : ne pouvant se battre sur tous les fronts à la fois, ce dernier a en effet choisi de laisser les militants du PYD former en 2012 des assemblées populaires dans trois cantons disjoints – Efrîn, Kobané et Cizîrê – qui, ensemble, couvrent un territoire désormais aussi étendu que le Liban. Territoire éclaté mais aussi enserré entre deux puissances qui ont juré sa perte : le gouvernement islamo-conservateur turc, au nord, rêve évidemment d’écraser dans l’œuf cette entité politique dominée par les idées « confédéralistes démocratiques » d’Abdullah Öcalan, leader omnipotent des Kurdes de Turquie. Mais c’est l’État islamique qui exerce sur le Rojava la pression la plus brutale : en septembre 2014, les combattants de Daesh se sont ainsi lancés dans une guerre-éclair contre le canton de Kobané, provoquant l’exode de centaines de milliers de civils vers la Turquie, où ils s’entassent désormais dans des camps de fortune. Bataille épique, mais aussi fondatrice : il n’est pas besoin d’avoir lu Carl Schmitt pour comprendre que la figure de l’ennemi total permet de fonder des solidarités opératives. En ce sens, l’existence de Daesh et la menace existentielle qu’il fait peser sur les peuples du Kurdistan syrien sont peut-être une chance historique : l’acte de naissance du creuset multiethnique du Rojava restera à jamais lié au souvenir d’une guerre totale rassemblant sous un même drapeau Kurdes, Arabes, chrétiens, mais aussi hommes et femmes, les médiatiques Unités féminines de protection (YPJ) totalisant quelque 30 % des troupes combattantes dans la ville assiégée de Kobané ou sur la ligne de front du Cizîrê.

Il est évidemment plus intéressant d’évoquer la réalité de l’État islamique avec celles et ceux qui se défendent quotidiennement contre ses assauts que de subir les assommants clichés véhiculés en France, oscillant entre l’hystérie va-t-en-guerre d’une certaine droite et l’euphémisation anti-amalgamiste d’une certaine gauche. Ainsi, à l’encontre de tous ceux qui parlent en France de « pseudo-État islamique » ou d’État « prétendument islamique », les Kurdes savent que le califat d’al-Baghdadi possède tous les attributs régaliens : une administration efficiente, deux Premiers ministres (l’un pour l’Irak, l’autre pour la Syrie), des ministères organisés, des structures provinciales décentralisées, des agences de presse, des services de renseignement et un gigantesque budget alimenté par les raffineries artisanales, les trafics frontaliers, les confiscations et le pillage des sites archéologiques. L’État islamique a la vocation d’être un foyer : sa propagande martèle sans cesse que le premier devoir des vrais musulmans – « Arabes et non-Arabes, Blancs et Noirs, Orientaux et Occidentaux » – est de quitter les nations impies d’Europe et de se livrer à l’hijra (émigration) vers les terres « califales ». Ceux qui en France s’inquiètent du « grand remplacement » devraient s’en réjouir !

Les Kurdes – qui sont sunnites pour la plupart – et les Arabes du Rojava savent aussi qu’il serait absurde ou mensonger de nier le caractère « islamique » de cet État de facto, car c’est un rêve grandiose, puissamment ancré dans la mémoire sunnite, que renouvèle l’État islamique d’al-Baghdadi : celui du califat abbasside de Bagdad, détruit par les invasions mongoles du xiiie siècle et auquel succédera l’avatar califal ottoman, qui sera formellement aboli en 1924 par Mustafa Kemal. Ainsi, contrairement à la « rue occidentale » qui ne voit dans l’État islamique qu’un ramassis de fous ou de barbares – tandis qu’une partie de la « rue musulmane » le suspecte d’être une création des services occidentaux et israéliens… –, le rêve califal d’al-Baghdadi est perçu par de nombreux musulmans comme un processus historico-religieux d’une inégalable beauté, prompt à susciter de virils et d’idéalistes engagements, depuis la Tunisie jusqu’aux Philippines en passant par Lunel et Berlin. S’inscrivant dans le sillage de l’intransigeante école de jurisprudence hanbalite et se référant constamment aux écrits d’Ibn Taymiyya (un théologien d’origine kurde du xiiie siècle), les combattants de Daesh sont, qu’on le veuille ou non, l’un des visages de l’islam contemporain, et pas le moins belligène, puisque leur conception de l’apostasie, particulièrement extensive, n’est pas de nature à nous rassurer : sont en effet considérés comme apostats, donc passibles de mort, les musulmans non sunnites dans leur ensemble – ce qui fait beaucoup de monde dans la région : chiites duodécimains, ismaéliens, alaouites, alévis, druzes –, mais aussi la plupart des confréries soufies, ainsi que les sunnites collaborant avec les États arabes jugés apostats. Même les Frères musulmans ou les islamistes palestiniens du Hamas, coupables selon Daesh de s’être compromis dans les joutes électorales, sont accusés d’être des idolâtres… On le voit : si le monde est contre l’État islamique – la coalition arabo-occidentale regroupe vingt-deux pays dont dix pays musulmans –, c’est aussi parce que l’État islamique a déclaré la guerre au monde entier. Mais, contrairement à Al-Qaida, qui avait choisi de frapper – et de quelle manière extraordinaire ! – « l’ennemi lointain », l’État islamique privilégie pour l’instant « l’ennemi proche ».

Le 20 novembre dernier, j’arpentais ainsi les ruines de la ville syrienne de Tel Maarouf, centre religieux de la confrérie soufie des naqşhbandi et haut lieu de pèlerinage du canton du Cizîrê. En février 2014, une brigade internationale de miliciens de l’État islamique – parmi lesquels des Français – a nuitamment pénétré dans la ville, n’y restant que vingt-quatre heures, le temps de dynamiter les deux mosquées, dévaster l’école primaire et profaner la tombe de Sheikh Khaznawi. Les miliciens ont quitté Tel Maarouf sans coup férir, emportant avec eux les fruits de leurs pillages et quinze villageois parmi lesquels des jeunes filles et des bambins, celles-là promises aux viols et ceux-ci à la réassignation identitaire. Dans les décombres des mosquées, les daeshistes ont aussi dispersé des exemplaires piégés du Coran, espérant ainsi défigurer encore quelques Kurdes après leur départ. Tel Maarouf est désormais une ville morte, abandonnée aux chats qui se faufilent entre des matelas éventrés, des jouets d’enfants, des livres souillés. Voilà ce qu’il en coûte aux sunnites syriens de ne pas entrer dans le moule étroit du salafisme révolutionnaire.

Les chrétiens de la région, on s’en doute, n’ont pas été les derniers à s’associer à la construction de l’« auto-administration » du Rojava. Ils sont, ne l’oublions jamais, les rescapés du génocide assyro-arménien de 1915 au cours duquel un million de chrétiens ont été exterminés, avec la complicité de supplétifs kurdes, par les Jeunes-Turcs, ce très « progressiste » mouvement fondé, comme par hasard, un siècle jour pour jour après la prise de la Bastille. Puis les chrétiens du Rojava savent ce qui les attend en cas de victoire des « djihadistes » : en 2012, les miliciens de Jabhat al-Nosra et du groupe turco-caucasien Ghuraba al-Sham sont ainsi entrés à Ras el-Aïn, l’une des principales villes du Cizîrê, et n’en ont été chassés qu’un an plus tard, après avoir vandalisé les églises et crevé les yeux des icônes mariales. Au projet d’homogénéisation radicale de l’État islamique répond donc la volonté polyphonique du Rojava, inscrite dans le marbre de sa charte fondatrice : chaque ministère est tricéphale et doit inclure au moins une femme et un(e) représentant(e) d’une des trois grandes communautés, c’est-à-dire, dans les faits, un/une Kurde, un/une Arabe, un/une chrétien(ne). Des règles similaires sont appliquées dans les différentes instances politiques qui reposent sur les comités communaux, les initiatives populaires et le bénévolat. Et le plus incroyable est peut-être que, dans ce contexte de pénurie et de guerre totale, les administrations du Rojava trouvent aussi le temps de travailler sur des questions que certains pourraient juger secondaires : Amina Omar, la ministre de la condition féminine, œuvre ainsi à la création de refuges pour les femmes battues, arguant qu’il faut déployer la même énergie contre ceux qui sont violents qu’ils soient de l’extérieur ou de l’intérieur. Et, pendant ce temps, Luqman Akhmi, ministre de l’écologie, de l’archéologie et du tourisme (sic), travaille à préserver les sites antiques d’Urkesh et d’Halaf, une démarche qui contraste fort avec les agissements des fonctionnaires de l’État islamique. Lesquels, dégoûtés par les œuvres façonnées sous l’ère antéislamique de la jâhilîya, oscillent entre les pillages lucratifs et les destructions méthodiques. Enfin, dans les rues de Qamişhlo ou dans les casernements de la ligne de front, la jeunesse du Rojava se livre à une activité désormais criminalisée à l’intérieur de l’État islamique : elle danse.

Pour l’heure, sous-équipées et seulement aidées par le soutien aérien de la coalition arabo-occidentale, les troupes combattantes du Rojava continuent de subir le siège de Kobané et tiennent fermement la ligne de front du Cizîrê, intervenant aussi en Irak afin de protéger les Yézidis, une population kurde mithraïste vivant dans la région des monts Sinjar. Largement ignorés par les États, boudés par les visiteurs, menacés de toutes parts, les peuples du Rojava n’en gardent pas moins la virile assurance de la légitimité que confère l’ancienneté. Ce sont de vieux peuples : contre la prétention hégémonique de l’État islamique, les chrétiens de Kobané et du Cizîrê n’oublient pas qu’ils sont les enfants du patriarcat d’Antioche, dont l’institution remonte aux apôtres Pierre et Paul ; les Kurdes, peuple indo-européen, se savent quant à eux les héritiers des royaumes mèdes, tandis que le calendrier yézidi entre dans sa 6765e année. Aussi, l’on comprendra que ces populations, dont les mythes fondateurs s’enracinent dans une mémoire autrement plus ancienne que l’hégire, restent un peu dubitatives face aux leçons de vie administrées par des « djihadistes twitter » shootés aux amphétamines – dont certains sont par ailleurs des transfuges des milices baasistes irakiennes ou d’anciens alcooliques venus des Flandres ou d’Indre-et-Loire… Les daeshistes ont beau cultiver un zèle surhumain à trancher des gorges récalcitrantes ou profaner des corps adolescents, pour les peuples du Rojava, les vertus de la révolution califale n’apparaissent pas encore dans leur pleine lumière.[/access]

*Photo : Bruno Deniel-Laurent. 

Valls, l’apprenti-sorcier

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manuel valls loi macron

manuel valls loi macron

Il devait certainement en rêver. Dégainer son 49.3. Montrer qu’il est le chef. Manu Militari, comme l’a surnommé Libération, a décidé que la loi Macron était l’occasion de mettre au pas ces maudits frondeurs, empêcheurs de libéraliser en rond. « Il n’y a pas d’autre alternative » à sa politique, a-t-il martelé mardi soir au JT de TF1, en appelant, entre les lignes, les mânes de Miss Maggie, et son TINA[1. There is no alternative]. Un vrai mâle dominant, Margaret Thatcher ! Un modèle. Pas sûr qu’Emmanuel Macron ait été ravi, lui qui assurait le service après-vente de l’annonce du 49.3 sur la chaîne d’en face, de la manifestation d’autorité du Premier ministre. Le ministre de l’Economie pensait certainement que la loi pouvait passer sans l’aide du marteau-pilon de la constitution.

C’est à se demander si cette décision n’était pas aussi destinée à le brider aussi, à l’empêcher de remporter une belle victoire, qui n’aurait été que la sienne. Mais revenons aux frondeurs. Ce qui motive Valls à les cibler, c’est surtout leur propension à remettre en cause sa légitimité à diriger une majorité de gauche, de rappeler sans cesse que la ligne qu’il incarne n’a recueilli que 5% lors de la primaire de l’automne 2011. Et de préparer un congrès où il ne pèserait pas beaucoup plus. Il faut donc leur couper les pattes. La meilleure défense, c’est l’attaque. On a entendu ce mercredi le député Christophe Caresche réclamer que l’appartenance au groupe socialiste à l’Assemblée soit désormais conditionnée à une fidélité sans faille à la discipline majoritaire. Ce faisant, il indiquait clairement la sortie, non seulement du groupe mais aussi du parti. Le monde à l’envers. Ces frondeurs qui demeurent les seuls à faire entendre une musique socialiste, ce sont eux qui devraient quitter leur parti ? Il est évident que c’est le congrès de juin qui débute. Le défi lancé à la gauche du parti par Valls et ses soutiens constitue une arme à double-tranchant. En se comportant de cette manière, le premier ministre soude ses opposants. Le boomerang lancé avec le 49.3 pourrait bien lui revenir dans le visage à cette occasion, démontrant la faiblesse de son poids dans le parti. On verra alors si son fusil à un coup[2. L’alinéa 3 de l’article 49 ne peut, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, être utilisée qu’une seule fois par session.] n’a pas été l’œuvre d’un apprenti-sorcier.

Apprenti-sorcier, Manuel Valls l’a été incontestablement, lorsque, ministre de l’Intérieur, il a concocté le nouveau mode de scrutin des élections départementales. Cette élection de notables avait pourtant impeccablement servi les édiles socialistes lors de la dernière décennie précédente. L’obsession socialiste pour la parité s’est combinée avec la volonté de Valls de politiser le scrutin. Le nombre de cantons a été le plus souvent divisé par deux, mais il faut désormais élire un binôme paritaire de titulaires et un autre de remplaçants, soit une liste de quatre noms. Seuls les partis vraiment installés ont la capacité de présenter de telles candidatures. Le notable dissident, le petit parti qui gêne, sont désormais dans la quasi-impossibilité de concurrencer les gros partis. Valls pensait-il mettre des bâtons dans les roues du FN en agissant de la sorte, pariant sur la difficulté historique des frontistes à trouver des candidats ? Si c’était le cas, c’est raté puisque Marine Le Pen a annoncé que son parti serait représenté dans 95 % des cantons. Sur ce plan, nous ferons amende honorable. Il y a deux mois, prenant l’exemple du département du Jura, nous pariions sur l’impossibilité pour le Front national d’être présent dans plus de trois cantons. En quelques semaines, il est parvenu à le faire dans la quasi-totalité des cantons (16 sur 17) se payant le luxe de ne pas gêner le maire villiériste de Saint-Claude. Comment voteront les électeurs, avec ces espèces de listes à quatre têtes ? Ils zapperont les noms et voteront pour l’étiquette. A ce jeu, c’est le FN qui sera gagnant. Le PS, qui aurait pu compter sur le bilan local de ses nombreux conseillers généraux sortants, sera perdant. Pis, Valls a doublement joué avec le feu en portant à 12,5 % des inscrits le seuil pour être candidat au second tour en cas de troisième ou quatrième place au premier. Auparavant, il fallait 10 % des suffrages exprimés. Là encore, il visait sans doute le FN. Et cela atteindra le plus souvent le PS, on peut en prendre dès aujourd’hui le pari. Les élections départementales seront une vraie boucherie pour le PS ; Manuel Valls aura aiguisé lui-même les couteaux avec sa réforme du mode de scrutin.

On parie qu’il sera rendu coupable de la déroute dès le 30 mars. À ce moment-là, tous ceux qui constituent le vivier d’adhérents du PS (élus, collaborateurs d’élus, etc.) et qui auront été envoyés dans le décor par cette réforme géniale, pour qui croyez-vous qu’ils voteront au prochain congrès ? Pour ceux qui soutiennent l’apprenti-sorcier qui se rêve en mâle dominant ? On peut sérieusement en douter.

*Photo : WITT/SIPA. 00705200_000003.

Kevin va passer le Brevet!

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brevet sms ecole

brevet sms ecole

Les Commissions officielles se sont mises d’accord sur les modalités du Brevet, en fonction des exigences (très modérées) du Socle Commun de Compétences. N’écoutant que ma conscience, je suis allé enquêter sur le terrain.

« Chuis content », me lance Kevin. « J’vais passer le Brevet Najat ! Super à l’aise, Blaise ! »
Comme on ne peut se tenir au courant de tout, et que mon propre Brevet a plus de 45 ans d’âge, je lui demande donc comment ça va se passer.
– Ben d’abord, au lieu de tout faire en Troisième, on commencera le Brevet en Quatrième. Pour prendre de l’élan, quoi !
« En Quatrième, j’dois définir un projet — sur tout support, k’ils m’ont dit — papier, mais photo, vidéo, c’que j’veux ! En Troisième, pareil — pourvu qu’sa valide le Socle !
– Qu’est-ce que c’est que ça, le Socle ? demandé-je.
– Ben, le Socle Commun de Connaissances, quoi ! T’es au courant de rien ? Ça a été inventé de ton temps, pourtant ! J’étais pas vieux, moi, en 2004. Sous Fillon. À droite aussi z’ont de bonnes idées. Quand j’aurai l’âge, je voterai Marine — ou Najat si elle se présente. Les z’ot’s,  cé qu’des bouffons !
– Et ça consiste en quoi ?
– Ben… La maîtrise du franssais — mais pas trop, la maîtrise, hein… Comprendre des textes variés — p***, même les articles de Médiapart et de Libé la prof elle nous a obligés à lire ! Et la prentissage de l’aurtograf. Juste la prentissage. J’suis en plein prentissage, ricane-t-il. Toute ma vie ! Du coup, j’serai jamais en nez check !
– Et puis ?
– Et puis comprendre un morceau de langue étrangère. Pas trop long, hein ! Fuck the cops ! Et les principaux éléments de maths et de sciences ! Savoir que la Terre tourne autour du Soleil — c’est ça, non ? Des questions de physique aussi : quel type de gilet pare-balles faut-il porter pour échapper à une balle de kalach. Pas celui qu’ont les flics, c’tt’ co*** ! Çui avec des plaques de céramique ! Chuis super calé !
– C’est tout ?
– Non ! Z’ont chargé la barque ! Maîtrise des Techniques d’Information et de Communication — les TIC, ils appellent ça — et sans S, encore ! Sont vraiment nuls en aurtograf !! Faut que je passe le B2i — le Brevet informatique, quoi ! Comment copier un article de Wikipedia pour le coller sur un fichier Word et dire que sé mon travail. Pas trop cassant. Et puis passer en cinq clics, via les liens hypertexte, de n’importe quel site à GrosNichons.com. Sé trop dur ! Et une « culture humaniste » — la prof a expliqué, « humaniste », j’ai rien compris. Bref, Louis XIV est né en 1515, Robespierre était un empaffé, et la Loire prend sa source au mont qui fait gerber les joncs. J’ai bon, là ?
« Y a des trucs aussi sur les compétences civiques — j’ai droit à la libre expression, y a pas d’raison que seuls ces emmanchés de Charlie disent c’qu’i veulent. Dieudonné aussi y a droit. Et moi ! Moi ! Moi, je suis autonome dans mon travail — c’est la dernière compétence !
– Heu… Qui a inventé toutes ces belles choses ?
– C’est l’Europe, té ! J’t’ai b***, là ! Si t’es pas heureux, tu vas te plaindre à Bruxelles — ou à Berlin, j’sais plus où c’est, maintenant, l’Europe ! Moi, mon livret de compétences, il est visé chaque année par tous les profs ! M’ont dit que j’avais tout en cours d’acquisition ! La moyenne partout ! Mes parents sont ravis — ma mère a dit que d’toute façon, si j’avais pas la moyenne, elle irait casser la gueule à la prof ! Faudrait voir à pas faire trop suer le burnous ! Ma réussite, c’est mon droit ! Sinon, t’auras droit à mon gauche !
– Alors, donc, le Brevet ?
– En Quatrième, mon projet c’est de calculer la distance moyenne entre le rond et le bouchon, à la pétanque. Et de noter soanieusement les expressions des joueurs, après les avoir filmés. Maths et français ! Et même sociologie, arts plastiques et éducation civique ! Tout en un !
– Et en Troisième, tu as prévu…
– Facile ! M’aime truc ! Quel est l’angle idéal pour tirer les flics à la kalach du toit de mon immeuble ! Police scientifique ! J’vais passer un Brevet CSI / NCIS ! Avec une option Economie — prix de la boulette de shit à l’entrée de la Cité, et prix à la revente. J’irai faire un stage à la Provence pour voir comment ils couvrent un événement — quand des cops se font tirer dessus et qu’on arrête degun.
– Et côté Expression ?
– P*** ! J’ai déjà relevé tous les grafs de la cage d’escalier ! Photos à l’appui ! Expression écrite et artistique ! La prof, ça l’a fait mouiller ! « Créatif », elle m’a dit. « Essprime-toi, Kevin ! » Et comme il y en a en anglais, je valide aussi sec la compétence Langue étrangère. Death to the police ! Girls are sluts ! Nick ta mère ! T’as vu comme je cause bien l’anglais !
– Oui, je suis ébahi…
– Ebahi, oh l’autre, des mots cons pliqués ! Tu s’rais pas un salaud d’élitiste, toi ?
– « Elitiste », tu connais ?
– Sûr ! C’est l’autre prof — elle nous a fait un topo d’enfer comme quoi il y avait des ors durs dans ton genre qui n’aimaient que les boloss qui s’la pètent. Bouffon, va !jcandidat qui est suivie d’un échange avec le jury.

La validation du socle est une condition nécessaire pour obtenir le brevet. Elle équivaut à la validation de chacun de ses différents piliers (ou « blocs ») sans possibilité de compensation entre eux.

En pratique, c’est d’abord l’équipe pédagogique de troisième qui propose de valider ou non chacun de ces piliers. Ensuite, c’est le jury qui décide de l’attribution du brevet en fonction de ces propositions et au vu des résultats obtenus par l’élève aux épreuves de l’examen.

En cas d’échec au brevet, l’élève concerné conserve le bénéfice des piliers acquis. Il doit pouvoir confirmer les autres dans la suite de son cursus de formation, afin d’obtenir la validation complète du socle.

À chaque fois que ce jury n’entérine pas une proposition de validation, il se doit de justifier clairement les raisons de sa décision.

*Photo : wikicommons.