J’avoue, j’ai toujours été un peu réfractaire à l’intégrisme. Contrairement à certains de mes congénères, le fondamentalisme religieux ne suscite chez moi nul enthousiasme jovial, nulle montée d’adrénaline et de testostérone à l’idée de me flageller matin et soir, ou d’instaurer par la lance ou la kalachnikov une théocratie de quartier afin de convaincre tous mes voisins d’aimer leur prochain. Les pères élevés chez les Jésuites ne sauront jamais de quelles jouissances bien légitimes ils privent inconsciemment leurs fils en leur transmettant la passion surannée pour les humanités en général, et l’humanité en particulier. Bref, je renâcle encore aujourd’hui à la perspective de fréquenter assidûment la paroisse schismatique de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, que je préfèrerais voir évacuer une fois pour toutes par des CRS casqués.

Aussi, quelle ne fut pas ma stupeur vendredi matin, en écoutant la revue de presse de France Inter, d’apprendre que 89 mosquées françaises avaient été identifiées par le ministère de l’Intérieur comme des lieux de propagande salafiste ! Citant Le Figaro, l’animatrice m’annonçait par ailleurs posément que 41 autres subissaient déjà l’entrisme de ce courant fondamentaliste. Après avoir demandé à ma moitié si la radio était bien réglée sur France Inter, je me suis interrogé : avais-je raté un épisode ? En général, à cette heure matinale, on évoquait plutôt la montée effrayante de « l’islamophobie », fameuse maladie mentale qui consiste à prendre peur en visionnant les vidéos de Daech ou à affirmer qu’une femme aurait le droit d’aller à la piscine.

Des journaux épris de liberté nous rappelaient eux aussi depuis un mois combien la plupart des musulmans français souffraient d’un mystérieux « amalgame » avec les terroristes, ainsi que d’une « stigmatisation » éhontée, fondée sur un ignoble « apartheid » territorial et une tragique « ségrégation » sociale. Mais ce jour-là, l’antenne publique sur laquelle officie toujours Pascale Clark semblait soudain avoir décidé d’en finir avec le silence radio qui s’imposait, jusqu’ici, dès lors qu’une info liée à l’islam de France se révélait vaguement anxiogène. Les données des services de renseignements que s’était procurées Le Figaro amenaient le journaliste à ce verdict formel : « Le spectre d’une véritable contagion radicale plane sur les mosquées de France. »

D’après l’article, le rapport rendu par un expert du bureau des cultes au ministère de l’Intérieur précisait à propos de ces militants radicaux, bien qu’ils condamnent officiellement le djihad : « Ils prônent un retrait du monde et une rupture quasi-totale avec les non-musulmans afin de se consacrer à la religion. Cette vision exclusive considère toute soumission aux lois de la République, dans le cadre d’une convocation au commissariat ou au tribunal, comme illicite car revenant à cautionner un ordre impie. » Pour séduire, ils emploient un discours « victimaire et complotiste », mais font aussi rêver leurs ouailles en leur promettant la « lumière », des amis et des « maris ou épouses pures ». Ensuite seulement viennent « les cours coraniques et la prise en main radicale ». Leur objectif, de plus en plus souvent atteint : se faire élire à la tête des associations qui gèrent les salles de prières et autres mosquées à proximité desquelles ils ouvrent boutique.

Voilà qui justifiait peut-être le réveil inattendu de radio bobo. Alors que les Croisés ont remis leurs épées au fourreau depuis quelques siècles, des hordes de fanatiques musulmans déferlaient quant à eux ces jours-ci sur tous les continents pour égorger nos fils, nos compagnes, et bien d’autres. Chez nous, certains flinguaient à bout portant des petites filles ou des agents de la paix, tandis que d’autres s’envolaient pour la Syrie. Mais sans doute n’avait-on pas, jusqu’à présent, tous les éléments pour mesurer à quel point le cancer de l’islam radical s’était métastasé. Pourtant, dès le 10 février, une autre publication aurait pu alarmer la revuiste de France Inter. Ce jour-là, Le Monde des religions mettait en ligne, avec les précautions introductives nécessaires, l’invraisemblable lettre ouverte du docteur Abdelrahmène Azzouzzi, urologue, chef de service au CHU d’Angers et conseiller municipal de la ville, à « ses collègues et amis élus ».

Ce médecin, dont l’histoire ne dit pas s’il refusait d’examiner des patients de sexe féminin, feint d’abord de s’interroger : « Il faudrait peut-être que je continue à faire semblant de partager un chemin commun avec vous ». Mais il tranche aussitôt : « Je ne le ferai pas car beaucoup trop nous sépare. » À savoir ? « Que toute une partie de nos concitoyens vit déjà dans une situation d’exception et que des lois visant implicitement les Français musulmans se succèdent. » Malheureusement, le signataire du serment d’Hippocrate omet de préciser lesquelles. En revanche, il énumère exhaustivement les cibles qu’il vise quant à lui : « l’école de la République » qui « s’attaque avec violence à des enfants de 8 ou 10 ans parce que musulmans », mais aussi la police et l’armée françaises où « le racisme est endémique ». À travers ses fonctions régaliennes, c’est contre « la politique islamophobe de l’Etat français » et sa « laïcité à géométrie variable » que notre damné de la terre Bac + 10 s’insurge.

D’ailleurs, du haut de son statut de chef de service hospitalier, il évoque une « discrimination à l’emploi », entre « l’apartheid médiatique » et la « nausée » que lui donne – accrochez-vous à votre parasol – « la nuée de candidats et candidates locaux tous plus blancs les uns que les autres ». Du point de vue de ce pauvre nanti ségrégé, la France est aussi « la nation la plus islamophobe du monde » parce qu’après l’assassinat de quatre juifs par des islamistes, « elle termine ce merveilleux élan républicain du 11 janvier dans la synagogue de la Victoire ». Sans compter l’absence persistante d’une interdiction définitive de recevoir Zemmour ou Finkielkraut sur un plateau télé, au profit de leurs « concitoyens d’obédience musulmane majoritairement issus des colonies de feu l’Empire français ». De toute façon, « notre présente société asservie par l’argent » comme le prolo par son tiers-payant n’est plus digne, dit-il, de son attachement aux véritables valeurs de la République.

« Le camp des éradicateurs est activement à l’œuvre et couvre les voix du camp des conciliateurs », clame-t-il encore avant de conclure – en bon conciliateur – par une menace : « Ce qui en ressortira sera le fruit de vos actions ou inactions (…) Ceux qui ne s’obstinent pas à construire la paix obtiennent la guerre ». Au terme de cette déclaration de sécession, unilatérale et sans appel, notre concitoyen évoque enfin son « retrait » et précise : « Je m’en lave les mains et (…) je m’en retourne à mon épouse, à mes enfants et à mes deux ânes. » Mon père m’a souvent répété ce proverbe latin : « Asinus asinum fricat »[1. L’âne frotte l’âne.].

*Photo : YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00624790_000009.

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