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Deux causeurs en espadrilles au Renaudot

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Il est difficile de ne pas partager les coups de gueule de Jérôme Leroy en politique, même si nos analyses nous conduisent à des conclusions opposées, et impossible de ne pas succomber au charme spleenétique d’Arnaud Le Guern, deux amis dans la vie et que rapproche, entre autres, leur passion pour les actrices des sixties, à commencer par Catherine Spaak. Ils seraient capables de s’entretuer pour elle. Tous deux écrivent des romans, passent l’été au soleil en espadrilles, Jérôme en Grèce où il rêve d’un communisme balnéaire, et Arnaud à Evian ou à Lausanne où il tente de retenir les minutes fugitives d’une saison belle comme la porcelaine de Mort Shuman chantée par Sophie Barjac. Mort Shuman et Sophie Barjac : encore deux passions qu’ils partagent. Sur le plan littéraire, en revanche, il en va tout autrement. Pour faire simple, il y a du Rohmer – Pauline à la plage, Le Genou de Claire – chez Arnaud Le Guern, et du Chabrol – Que la bête meure, Le boucher – chez Jérôme Leroy qui décrit au vitriol la bourgeoisie provinciale du Cotentin dans Jugan, inspiré par un roman mythique de Barbey d’Aurevilly : L’Ensorcelée ( 1855). Si l’obsession d’Arnaud Le Guern est de prolonger l’été en compagnie de délicieuses nymphettes, celle de Jérôme Leroy est de traquer le Mal sous ses diverses figures. Il y a de l’exorciste chez Jérôme Leroy, ce théologien égaré dans la Série noire. Tous deux ont le même art de capter le lecteur dès la première phrase. Très importante, la première phrase : elle décide de tout le reste. Arnaud : « Finalement, il n’ y a toujours eu que nos étés. Jérôme : « Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg et je me demande si je ne devrais pas m’inquiéter. « .Ite missa est. Jérôme Leroy et Arnaud Le Guern se retrouvent sur la liste du Renaudot. Voilà des jurés qui savent lire. Quel que soit le lauréat, j’espère qu’il viendra en espadrilles le jour de la cérémonie. Et j’ai au moins une certitude : que les filles en shorts comptent plus dans leur vie que n’importe quel prix. Autrement, d’ailleurs, ce ne seraient pas mes amis.

Jugan

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Adieu aux espadrilles

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Iran: la bombe et l’argent de la bombe

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Le vendredi 10 juillet, l’Europe se déchirait sur la nécessité de sauver la patrie de Platon, la sonde New Horizons s’apprêtait à passer en rase-mottes au-dessus de Pluton, et les négociateurs occidentaux se demandaient s’ils arriveraient enfin à empêcher l’Iran de produire du plutonium. Pendant ce temps, à Téhéran, on célébrait la « Journée de Jérusalem » et on brûlait des drapeaux en chantant « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! ».

Il a fallu à peine moins de temps pour atteindre Pluton qu’il n’en a fallu aux EU3/EU+3[1. Trois pays de l’Union européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni), l’UE elle-même et trois pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Russie), soit sept négociateurs.] pour négocier un accord sur le nucléaire iranien : New Horizons avait en effet été lancée le 19 janvier 2006, et les Occidentaux (avec leurs alliés de circonstance russe et chinois) avaient présenté leur première « offre globale » de règlement le 6 juin 2006.

Après vingt-deux mois de négociation intense et dix-huit jours à l’isolement dans ce quartier de haute sécurité qu’était devenu le palais Cobourg (fâcheusement situé Theodor-Herzl-Platz[2. John Kerry résidait à l’hôtel Imperial, autre haut lieu du tourisme viennois, fréquenté en son temps par le chancelier du IIIe Reich.]) ponctués de rares escapades dans le cellier de l’hôtel (affectueusement surnommé « Fordoo »[3. Du nom d’une usine souterraine d’enrichissement de l’uranium.]), les négociateurs signaient donc ce 14 juillet à l’aube un Plan commun d’action d’ensemble long de 140 pages, dont 120 d’annexes techniques.

Les sanglots à peine contenus de John Kerry donnèrent le ton. Peace in our time ! Le concours des commentaires aussi dithyrambiques que ridicules commença immédiatement. Mentions spéciales pour la campagne du lobby pro-iranien à destination du Congrès (« Vote4Peace ») et pour la proposition de l’ancien ministre suédois Carl Bildt de décerner le prix Nobel de la paix 2015 conjointement à John Kerry et à son homologue iranien Javad Zarif[4. Deux jours plus tard (16 juillet), c’était le 70e anniversaire de la première explosion atomique, mais l’événement est passé à peu près inaperçu.][access capability= »lire_inedits »]

Dans les mois qui viennent, la République islamique va pouvoir mettre la main sur 150 milliards de dollars (soit deux fois plus que la Grèce – à la différence, il est vrai, qu’il s’agit dans le cas iranien d’avoirs gelés). L’Iran enrichit l’uranium, l’uranium enrichit l’Iran.

Cela valait-il la peine ? L’accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que ce qui s’est passé à Vienne aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ?

Le texte n’est pas sans mérite. C’est l’accord de dénucléarisation le plus complexe et le plus complet jamais négocié. Il rétablit sur le territoire iranien la procédure dite du protocole additionnel de vérification, le « standard » de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il dresse une liste précise d’activités prohibées et crée un canal d’acquisition destiné à filtrer les importations iraniennes.

L’Europe a existé : elle a même été au centre du jeu en jouant le rôle d’intermédiaire obligé avec l’Iran. Les grandes puissances ont montré qu’elles pouvaient se mobiliser pour régler une crise de prolifération et mettre en place un régime de sanctions sans précédent qui a permis de ramener Téhéran à la table des négociations[5. La baisse des cours du pétrole, fruit de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels américains et d’une politique délibérée de l’Arabie saoudite, y a contribué. Ce qui rappelle l’affaiblissement de l’économie soviétique par les États-Unis dans les années 1980 via la baisse des cours du baril…]. Les prochains candidats à la prolifération sont prévenus : allez-y si vous voulez, mais ça pourra vous coûter très cher.

Mais c’est à peu près tout. L’accord de Vienne est peut-être un triomphe de la diplomatie, mais ce sera sans doute, à long terme, une défaite de la non-prolifération.

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les six pays négociateurs depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique et renonce clairement, de manière vérifiable, à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. Au cours de l’année 2012, on est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du refoulement à celui de l’endiguement. L’Iran a été autorisé à conserver une capacité significative d’enrichissement de l’uranium à l’usine de Natanz, le vaisseau amiral de son programme[6. Avec 5 060 centrifugeuses à Natanz, Téhéran n’aura pas la possibilité d’alimenter une centrale nucléaire en combustible. Pourtant, en novembre 2013, l’objectif des EU3/EU+3 était d’autoriser un programme d’enrichissement « cohérent » avec les besoins supposés du pays.]. En douze ans, l’Iran est devenu un pays du seuil, apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester.

Nous ne saurons pas à quel degré d’avancement exact les Iraniens sont parvenus dans les travaux de militarisation. Car le dossier dit pudiquement des « possibles dimensions militaires » sera sans doute fermé en décembre 2015, avec un quitus donné, dans l’intérêt de tous, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Son excellent directeur général, le diplomate japonais Yukiya Amano, devra sans doute manger son chapeau. D’autant qu’il n’a pas obtenu de pouvoir interviewer les scientifiques iraniens comme il le souhaitait. Il est donc raisonnable de penser que tout a été mis au coffre.

Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps puisque, dans les dix à quinze ans qui viennent, le temps requis pour fabriquer la matière fissile nécessaire à une bombe sera étendu (il sera d’environ un an). Mais c’est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens. Et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant trente ans.

En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des vingt dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues aux inspecteurs de l’ONU. En cas de suspicion sur un site, l’Iran aura vingt-quatre jours pour le nettoyer. Nous pourrions nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé : par l’opération américano-britannique Desert Fox (1998). Et ce ne fut pas la fin de l’histoire.

Mais, en cas de tricherie, ne peut-on compter sur la menace d’une réimposition des sanctions ? Vraiment pas sûr. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela sera très difficile à obtenir si les Iraniens se gardent de toute action provocatrice, en préférant la politique de la mithridatisation, art dans lequel ils sont passés maîtres. Et même si des sanctions réimposées ne pourraient être rétroactives, une fois réinvestie la place iranienne, la pression des milieux d’affaires occidentaux, russes et chinois pour ne pas revenir en arrière sera forte.

À supposer que la République islamique fasse le gros dos dans les dix ans qui viennent, elle pourrait ensuite déployer rapidement des centrifugeuses modernes et en revenir à un délai théorique d’acquisition de la quantité nécessaire de matière fissile qui se mesure, comme aujourd’hui, en un tout petit nombre de semaines, voire moins[7. L’Iran pourra également reprendre la construction d’un ou plusieurs réacteurs plutonigènes et engager des activités de retraitement du combustible.]. Du reste, Barack Obama, il faut lui rendre justice sur ce point, n’a aucun problème à admettre ces faits publiquement.

L’éternel espoir des diplomates est de voir les régimes autoritaires s’acheter une conduite. Signant en 1994 un accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord, les États-Unis étaient alors persuadés qu’en 2004, le régime de Pyongyang se serait transformé. Autre souvenir, il y a une quinzaine d’années, un haut responsable français avait conclu une conversation avec l’auteur de ces lignes par ces fortes paroles : « De toute manière, dans dix ans, l’Iran sera une démocratie, et les démocraties ne fabriquent pas d’armes nucléaires. » Tout faux, bien sûr. Mais ce diplomate, qui jouit désormais d’une retraite paisible, n’a pas à gérer les conséquences de son jugement hâtif de l’époque.

Or l’Histoire nous enseigne que, lorsque des décennies d’efforts et des milliards de dollars ont été engagés dans un programme nucléaire, le pays concerné finit toujours par franchir le seuil. D’ailleurs, les négociateurs n’ont visiblement pas pensé à exiger de l’Iran qu’il soumette au Majlis (Parlement) le traité d’interdiction des essais nucléaires.

Et en quinze ans, le savoir-faire iranien dans le domaine de la militarisation n’aura pas disparu. Les scientifiques qui y ont travaillé ne seront pas tous partis à la retraite. Tandis que les missiles balistiques du pays, non concernés par l’accord, seront prêts à emporter les engins qui sortiraient des laboratoires iraniens. S’il décidait à ce moment d’aller jusqu’au bout, l’Iran aurait gagné : il aura eu la Bombe et l’argent de la Bombe. Et il faudra alors beaucoup de courage (ou de folie) pour employer la force. Certains pays de la région pourraient ne pas être totalement rassurés par l’expression Termination Day (le jour de fin de l’accord).

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre « l’État islamique », parce que c’est dans son propre intérêt ; le pyromane (son soutien à la politique sectaire du gouvernement Maliki) est devenu pompier. Il existe déjà une coordination de fait, via Bagdad, des opérations américaines et iraniennes. Les Occidentaux et les Iraniens ont des objectifs divergents en Irak (où Téhéran veut une domination sans partage des chi’ites) et en Syrie (dont le régime reste soutenu par l’Iran). Dans le même temps, une meilleure situation financière va permettre a minima à Téhéran de maintenir son investissement au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs[8. On a estimé que le coût des activités problématiques de l’Iran (soutien aux groupes armés dans la région, intervention en Syrie, programme nucléaire) est de l’ordre de 8 à 10 milliards de dollars par an.].

L’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une option nucléaire nationale. Et il serait vain d’espérer faire plier Riyad par des sanctions. D’autres suivront : car comment refuser aux alliés ce qu’on accepte pour un adversaire, la libre disposition des technologies du cycle nucléaire ?

Les espoirs de réconciliation (comme si c’était une simple querelle de ménage !) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, pas le levier d’une transformation profonde. Le Guide de la Révolution a été clair sur le sujet. L’opposition à l’Occident est un ressort du régime : c’est dans son ADN politique. Obama, récipiendaire du premier prix Nobel préventif de l’Histoire, ne sera pas un nouveau « Nixon en Chine ». Daech n’est pas l’Union soviétique, et Pékin ne s’était pas attaqué des décennies durant aux intérêts américains. Obama veut au contraire montrer au Congrès et à ses alliés qu’il ne concédera rien de plus à Téhéran.

La situation politique en Iran ne devrait pas s’améliorer. Pense-t-on sérieusement que le président Rohani, auréolé de sa victoire de Vienne, va prendre le pas sur le Guide suprême ? L’inverse est probable : Khamenei va vouloir montrer qu’il reste le patron.

Pouvait-on faire autrement ? Les partisans de l’accord nous disent que c’était « cet accord maintenant ou la guerre plus tard ». L’argument, à la limite du terrorisme intellectuel, n’est guère convaincant vu la manière dont Washington a négocié avec des dates butoirs imposées par le Congrès. On finira peut-être par avoir la guerre après l’accord.

Pour éviter cela, il faudra au moins que l’accord de Vienne fasse l’objet d’une mise en œuvre sans faille, que la vigilance vis-à-vis de Téhéran soit constante, et que la motivation pour revenir si nécessaire en arrière soit constante.

En Irak, le 14 juillet est une date particulière. C’est l’anniversaire du renversement de la monarchie, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait l’expression codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Les Iraniens s’en souviennent peut-être ?[/access]

guignols couverture causeur

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*Image : Soleil.

Avec Iglesias, Mélenchon n’a pas changé

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melenchon pablo iglesias

Pablo Iglesias prononçait samedi soir son premier discours en France. Invité par les militants du cercle parisien de Podemos – dans leurs grande majorité, des migrants économique victimes de la terrible cure d’austérité qui saigne le pays depuis quelques années –, on l’a trouvé bien seul, sur l’estrade de la faculté de médecine où un meeting avait attiré nombre d’électeurs espagnols de l’étranger. Certes, il s’agit bien d’un énième discours de campagne, même si le Premier ministre vient enfin de fixer la date des prochaines élections législatives au 20 décembre et bien que le royaume d’Espagne s’engage donc dans la dernière ligne droite d’un très long cycle électoral entamé avec les élections européennes de juin 2014.

Mais c’est bien un peu de soutien qu’est aussi venu demander, à nous Français, celui qui a su capitaliser à partir de l’insatisfaction exprimée par le mouvement des Indignés. Preuve en est : le petit costume bien taillé par Pablo Iglesias à notre président de la République et à la social-démocratie européenne, en référence aux promesses non tenues en matière de politique économique. La passe difficile dans laquelle se trouve le camarade Tsipras, acculé à l’organisation de nouvelles élections et pas certain de garder son poste de Premier ministre, contraint aujourd’hui le challenger de la politique espagnole à envisager – pour la première fois dans un discours public ! – une sortie de l’Espagne de la zone euro. Pour lui, il est certes hors de question que l’Espagne franchisse seule le pas. De même, les camarades de Syriza qui ont mis un pied à terre et accepté le diktat des institutions européennes trouvent-ils toujours grâce aux yeux du chef de Podemos. Ce dernier mise sur une victoire d’Alexis Tsipras, à l’occasion des élections grecques du 20 septembre. Mais, à terme, Pablo Iglesias pourrait bel et bien être contraint d’entamer un virage eurosceptique bien plus prononcé que ne l’autorise l’internationalisme banal de la gauche de la gauche, ou une opinion publique espagnole que l’Histoire a rendu très européiste. Dans son discours de Paris, il l’a bien précisé : une sortie de l’euro peut devenir défendable, pour une économie « périphérique » comme celle de l’Espagne, à condition qu’un plus grand pays – comme la France – assume d’abord ce choix.

De toute évidence, Pablo Iglesias pourrait un jour ou l’autre avoir besoin d’alliés plus radicaux que ceux dont il dispose aujourd’hui, en matière de politique économique. Thomas Piketty, auteur euro-compatible du Capital au XXIe siècle, a certes été coopté par Podemos en tant que conseiller. Mais le promoteur d’un « Parlement de la zone euro » pourrait déchanter d’ici quelques mois. Et il n’est pas sûr que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à proposer… C’est d’autant plus dommage pour les Espagnols qu’au Parti de Gauche, on commence à s’interroger sérieusement sur la question de l’euro. Mais le dernier congrès de la formation a montré que la ligne de la direction, pour l’instant opposée à toute remise en cause de la monnaie unique, l’emporte encore. Officiellement, Mélenchon et Iglesias n’en restent pas moins dans les meilleurs termes : le chef de Podemos ne vient-il pas de préfacer la traduction en castillan du Hareng de Bismarck ?

En cas de bon score de Podemos en Catalogne à la fin du mois, et aux Cortès de Madrid avant Noël, le patron du Parti de Gauche pourrait cependant prendre un peu plus ombrage des audaces d’un héraut de la gauche bien plus jeune que lui. Pablo Iglesias proclame sans honte que, parce qu’il accepte toutes les voix, même venues de droite, il n’est pas effrayé par le fait de devoir renoncer au drapeau rouge, à l’Internationale et aux références au clivage gauche-droite. Le leader de Podmeos, dans son discours de Paris, a encore défendu la pertinence de ses vues. Et si l’union des patriotes des deux rives ne pouvait plus se faire que sur celles de la Bidassoa ?

Vive le Roi !

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elisabeth reine angleterre

Mercredi 9 septembre 2015, à 16h30 GMT, à quelques encablures du tea time, Elisabeth II a battu un record. Pas celui du chapeau le plus étrange mais celui de la longévité sur le trône, record détenu jusque-là par sa trisaïeule Victoria. 63 ans, trois mois et sept jours. On dirait l’âge auquel prennent leur retraite, en France, les tout derniers surgeons de la génération lyrique des baby boomers. Elisabeth II est sur le trône depuis le 6 février 1952. Chez nous le 6 février, on se souvient plutôt de celui de 1934, quand des ligues nationalistes et fascistes pour une fois unies ont voulu en finir avec la République. Voilà des choses qui n’arrivent pas en monarchie, de vouloir en finir avec la République. C’est pour ça que les monarchies sont moins convulsives, plus calmes.

On a assez vite l’impression qu’on peut se débarrasser par la force d’un président de la République. Après tout, c’est un homme comme un autre, chez nous, surtout les deux derniers, Sarkozy et Hollande. L’un a couru en sueur avec un tee-shirt du NYPD, l’autre s’est carrément déclaré « normal ». Alors qu’il n’y a absolument rien de normal dans l’exercice du pouvoir pour une grande nation.

Il faut incarner, avoir deux corps distincts dans l’exercice du pouvoir, on le sait depuis Kantorowicz: l’un qu’on occulte, son corps réel, celui qui prend des scooters nocturnes pour aller voir une maîtresse ou celui qui dit « Casse-toi pauvre con » à un passant. Et l’autre que l’on montre, un corps donné au peuple, à la nation, à l’histoire.

On n’imagine pas De Gaulle roulant sur un Solex ou changeant d’Yvonne en cours de septennat. C’est qu’il se faisait une certaine idée de la France et justement qu’il voyait la France comme une monarchie, républicaine certes, mais une monarchie. Finalement, on peut se demander s’il n’avait pas raison. On dit même qu’il poussa son envie de restauration rapide assez loin puisqu’il existe entre lui et Henri, le Comte de Paris, prétendant au trône, une correspondance et des rencontres régulières à partir des années cinquante. De Gaulle l’aurait bien vu lui succéder. La constitution de la Vème était taillée pour un roi. Il aurait suffi de changer deux ou trois détails. On voit bien d’ailleurs que le costume a été un peu trop grand pour ceux qui ont suivi ou alors, au contraire, les a contaminés de telle manière qu’ils ont fini par se prendre pour des monarques comme Giscard ou Mitterrand mais sans la légitimité.

Mais l’immense avantage d’un roi est qu’il n’est pas élu par un camp contre l’autre. Il ne gouverne pas, il règne. Il règne pour tous. Il ne sert pas une faction ou des intérêts catégoriaux, il incarne. Il incarne un pays, une histoire, une tradition. Il a le temps de son côté, comme dans la chanson des Rolling Stones.

C’est bien d’avoir le temps de son côté à l’époque des infos continues, du « small talk », des réseaux sociaux et du touillage spasmodique. Un roi ou une reine ne tweete pas. Eventuellement on tweetera pour eux. Eventuellement. C’est bien aussi de ne pas à avoir besoin de communicants à l’époque où la communication a remplacé la politique. Imaginer un Séguéla près de De Gaulle. Ou d’Elisabeth II. De Gaulle en jean, Elisabeth II en maillot de bain. Les communicants, dans une monarchie, ils retrouveraient leur vrai boulot, vendre des yaourts et pas s’occuper de la France. Ne serait-ce que pour ça, la longévité et le style d’Elisabeth II nous donne des envies de monarchie, vraiment. Choisir un capétien pour un millénat, renouvelable ou pas on verra. Quand on demandait son régime idéal à Stendhal, il répondait « la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ». Ce n’est pas plus mal qu’une démocratie confisquée par des élections bidon qui ne changent rien puisque le Politique a abandonné devant l’Economique, on l’a bien vu en Grèce où un gouvernement de vraie gauche a été victime d’un coup d’Etat financier.

Puisqu’on parle d’élection, un roi nous éviterait en plus la honte ou la catastrophe d’élire au pouvoir suprême des gens qu’on regretterait pas la suite. Dans une monarchie, ils seraient au maximum Premier ministre. C’est bien suffisant et ça limite les dégâts quand les Français ont un coup de chaud populiste, ce qui leur arrive régulièrement. Vous imaginez Bernard Tapie hier, Marine Le Pen aujourd’hui à l’Elysée? On peut ; mais tout de même.

Il est fort probable, en plus, que la monarchie permettrait un passage plus aisé au communisme réel, libertaire, c’est-à-dire à la disparition de l’Etat, du capitalisme pour un peuple qui vivrait , comme le disait Marx, dans un monde où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. C’est qu’une monarchie bien comprise, comme la définissait Maurras, « c’est l’anarchie plus un ». Le roi serait ainsi le garant et le principe d’unité entre toutes les communautés affinitaires, genre  Tarnac ou Notre-Dame-des-Landes qui couvriraient le territoire harmonieusement.

*Image : wikimedia.

Le genou de Nabil Fékir : un conflit d’allégeance

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C’était prévisible : la blessure du footballeur Nabil Fékir (rupture des ligaments croisés du genou droit), contractée vendredi 4 septembre lors du match amical Portugal-France et qui vaut à l’attaquant français six mois d’indisponibilité, en ravit apparemment plus d’un. Certains, en Algérie comme en France, voient là une « punition divine ». « Châtiment » infligé à celui qui, en mars, alors qu’il avait encore le choix entre la sélection algérienne et la sélection française, avait choisi d’évoluer sous le maillot de la France, le pays où il est né il y a 22 ans. Le père, algérien, avait critiqué la décision de son fils, joueur de l’Olympique lyonnais. Il lui reprochait d’avoir préféré les liens du sol aux liens du sang, ses intérêts personnels à ceux de la famille.

Imagine-t-on la douleur du conflit d’allégeance, alors, chez ce jeune homme ? Tout le poids du trauma franco-algérien pèse à cet instant sur ses épaules : il opte pour l’équipe d’Algérie et il passe pour un mauvais Français. A l’inverse, il opte pour la France et il trahit beaucoup plus encore : son père, la patrie, Dieu. Si lui n’a pas conscience de tout cela, d’autres en ont conscience à sa place et se chargent de lui rappeler, hier comme aujourd’hui, son « devoir » : tu ne trahiras point ta seule patrie, l’Algérie. Situation aussi hallucinante que malheureusement fréquente…

Seulement, comme on a peur (des attentats, d’éventuelles représailles, en gros que tout pète) on évacue, en espérant, au mieux, que ça va se tasser. Ça se tasse peut-être, mais ça ressasse beaucoup. Ça rumine et ça fermente. Pourquoi des maires, détonnant tellement avec l’esprit de générosité dont nous sommes nombreux à nous sentir animés, ne veulent-ils accueillir que des Syriens chrétiens ou yézidis dans leur commune ? Pour des raisons électorales ? C’est probable. Par racisme anti-musulman ? C’est possible. Mais sans doute aussi parce qu’ils se disent que les enfants de réfugiés musulmans, du fait de leur religion, risquent d’emboîter le pas de cette partie de la jeunesse franco-maghrébine qui rejette la France, notamment au nom de l’islam – digression non sans rapport avec ce qui précède : nous payons chèrement les décennies de renoncement face au chômage, quand il aurait fallu tout entreprendre pour la formation professionnelle et préférer la dignité du travail à la préservation des « acquis » à tout prix. Résultat : les acquis ne valent plus grand-chose et le travail fait cruellement défaut.

En mars, une partie du public du Stade de France avait sifflé Nabil Fékir, dont c’était la première apparition avec les Bleus, contre le Brésil. Alors que d’habitude, dans l’assistance, c’est une frange franco-maghrébine qui siffle le binational de l’étape (Hatem Ben Arfa lors du match France-Tunisie d’octobre 2008), ceux qui ont hué Nabil Fékir au printemps dernier voulaient « faire payer au gone (au gamin, ndlr) son choix tardif de l’équipe de France », selon Le Figaro.

Y avait-il des Franco-Maghrébins parmi ces siffleurs, dont on suppose plutôt qu’ils étaient de souche, si ce mot peut avoir un sens dans un pays de « sang mêlé » ? Cela complexifierait la donne. Et signifierait peut-être qu’un certain nombre de ceux-là, s’estimant pour le coup pleinement Français, en ont assez d’être tenus en laisse par un passé qui par définition les oblige plus qu’il ne les libère. En tous cas, nombreux sont ceux à vouloir s’extraire de l’étau du double procès qui leur est fait – celui de la trahison des origines et celui de la trahison de la France – sans devoir rien renier et sans se priver de quoi que ce soit dans leur vie d’Occidentaux. Sûrement Nabil Fékir, qui aurait bloqué l’accès des adresses IP algériennes à sa page Facebook, a-t-il aujourd’hui besoin du soutien des siens, dans sa ville de Vaulx-en-Velin.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00705911_000001.

Monsanto : le monde selon Paul François

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(Avec AFP) – Grâce à Paul François, céréalier charentais gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, herbicide commercialisé par Monsanto, la multinationale tentaculaire va peut-être enfin être condamnée en France. « C’est un combat qui me dépasse mais ça reste mon combat! Les coups, c’est moi qui les ai pris. Je suis avant tout agriculteur », martèle cet homme de 51 ans.

Ce combat prendra fin jeudi lorsque la cour d’appel de Lyon se prononcera sur le pourvoi de Monsanto, reconnu « responsable » en première instance de l’intoxication de Paul François. Condamné en 2012 à « indemniser entièrement » l’agriculteur de Bernac (Charente), partiellement handicapé et souffrant d’importantes séquelles, la firme continue pourtant à répéter tranquillement, lors de l’audience d’appel en mai, que son produit « n’est pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ».

L’agriculteur identifie pourtant précisément l’origine de sa maladie. C’est le 27 avril 2004, lorsqu’il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso – « un herbicide pour le maïs que j’utilisais depuis au moins quinze ans » – que Paul François inhale des vapeurs toxiques.

Pris de malaise, il a juste le temps d’expliquer ce qui vient de se produire à son épouse avant de finir aux urgences, crachant du sang: « tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas ». Après cinq semaines d’arrêt, il reprend son travail mais souffre d’importants problèmes d’élocution, d’absences, de maux de tête violents. Fin novembre, il s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient.

S’ensuit une longue période d’hospitalisation durant laquelle les médecins craindront plus d’une fois pour sa vie, sans jamais faire le lien avec l’herbicide de Monsanto. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso ». A ses frais, précise l’agriculteur. En mai 2005, son hypothèse se confirme: le monochlorobenzène, solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide fourni par Monsanto, est bel et bien à l’origine de ses problèmes.

À peine remis, l’agriculteur voit sa lutte contre la maladie se transformer en combat juridique. D’abord, pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle, officialisée en 2010. Puis contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007. Et pour cause, l’herbicide avait été jugé dangereux et retiré du marché au Canada dès 1985 et en Belgique et au Royaume-Uni en 1992. Sa guerre contre Monsanto a été pour lui un véritable parcours du combattant qui lui a même valu de recevoir la Légion d’Honneur des mains de Nicolas Hulot.

Avec le recul des années, il mesure combien Monsanto a profité de sa naïveté : « Jamais on ne s’était inquiété de la toxicité des produits. Pour nous, c’était le médicament des plantes! » déclare le paysan. Paul François reconnaît faire partie de la « génération tout pesticides » qui ignorait tout de la toxicité de ces produits.

Ayant retenu la leçon, il poursuit aujourd’hui son activité après avoir considérablement réduit son utilisation de produits phytosanitaires.
Pour autant, alors qu’il il est en train de convertir une centaine d’hectares en agriculture biologique, il n’en est pas devenu un partisan forcené : « Il y a la place pour une agriculture alternative, de bon sens, qui appartient à ses agriculteurs et ne produit pas à n’importe quel prix. On veut en vivre, et surtout pas en crever… »

 

«Le défi, c’est de faire de l’humour de gauche»

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didier porte rtl sarkozy

Chroniqueur sarcastique avec des restes de journaliste, humoriste selon son humeur, comédien de one-man-show plus que perfectible, très porté sur les produits dérivés du pinot noir (quand ses revenus le lui permettent), il aime la polémique et les pamphlétaires en général. Didier Porte a officié, notamment, treize ans sur France Inter. Il publiera le 14 octobre l’Atlas de la France qui gagne (Autrement).

Causeur. Vous vous êtes élevé, comme beaucoup d’autres, contre la placardisation des Guignols. Que cette émission passe en crypté après vingt-sept ans de diffusion en clair, c’est un tel scandale ?

Didier Porte. C’est de la censure politique. C’est exactement ce qui m’est arrivé sur France Inter. Pour moi, il n’y a aucun doute, c’est Sarkozy qui est derrière. Bolloré, avec qui il est très copain, a voulu lui faire plaisir. En se débarrassant des Guignols, il fait un geste.

Bizarre, une censure dénoncée par l’intégralité de la classe politique… Et si Bolloré souhaitait tout simplement passer à autre chose, renouveler les programmes ? Et si Les Guignols étaient tout simplement moins bons ?

On dit que Les Guignols ont baissé, mais quand ils parlent de Sarkozy, ça n’a pas tant baissé que ça. Ils sont d’une virulence qui, moi, me satisfait pleinement. Le pilonnage de Sarko n’est pas du tout opportuniste ou démago, c’est un truc personnel qu’on ressent quand on fait ce boulot-là et qu’on a officié sous le régime de ce personnage. Sarkozy, c’est un point de fixation pour eux.

On dirait même une fixette. Et c’est une fixette que vous partagez avec eux et un paquet de vos confrères, tout comme Guillon, si on se rappelle bien vos chroniques sur France Inter, jusqu’à votre limogeage en 2010.

Pour moi, il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’on ait été virés sur ordre de Sarkozy, un an et demi avant les présidentielles. Et comme par hasard (sourire), il vire Les Guignols un an et demi avant les prochaines. Je constate que, par ailleurs, il ne fait plus de meetings, il fait de l’humour, du stand-up. Et au moment où il entre officiellement dans la carrière d’humoriste, il vire les concurrents ![access capability= »lire_inedits »]

Sarkozy humoriste, quelle blague subversive ! On a l’impression que vous découvrez l’eau chaude : à savoir que, quand on se paye la tête du puissant, lui aussi peut se payer la vôtre. En réalité, c’est un adoubement !

C’est peut-être un adoubement mais c’est un « empêchement de travailler ». Et on ne va pas se laisser faire. Quand un président de la République agit directement sur une station publique, il y a de quoi gueuler. D’ailleurs, on a gueulé comme des ânes à ce moment-là… Il n’y a pas que Sarkozy, mais je trouve que c’est un bel exemple, particulièrement emblématique.

En supposant qu’il ait eu vos têtes, vous ne l’aviez pas un peu cherché, à vous acharner sur lui et sur la direction de la radio ?

Non, on ne cherchait pas particulièrement à se faire virer. On était censés être des bouffons et attaquer le pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est d’attaquer les puissants, pas les plus faibles. On faisait notre boulot. Si ce boulot-là n’est pas viable, pas acceptable sur le plan démocratique, il faut faire voter une loi pour supprimer les humoristes et leur fermer le clapet définitivement. En attendant, j’accepte le job mais je ne vais pas me laisser faire sans rien dire. Sinon, je ne pourrais plus bosser. D’ailleurs, je peux beaucoup moins bosser depuis cette affaire-là.

Étrangement, François Rollin a été viré de France Inter dans l’été et personne n’a bronché, alors que votre licenciement avait provoqué un tollé…

Je crois que pour lui ça n’a pas été tout à fait du même ordre. Je ne pense pas que François Hollande ait pris son téléphone pour le faire virer. On ne me fera pas croire que François Rollin a été victime d’une fatwa politique. Et je ne l’ai jamais vu comme un type très dérangeant par rapport à la norme de France Inter.

Donc, en somme, quand un type qui se fait virer n’est pas de gauche, c’est un martyr, sinon, c’est un nul ? Pardon, mais la norme, sur France Inter, c’est plutôt l’humour de gauche à la François Morel, non ?

François Morel est la grosse vedette de l’humour sur Inter. Mais sa chronique, ce n’est pas vraiment un brûlot gauchiste. Quant aux jeunes humoristes qui sont arrivés avec Ruquier, et ont littéralement envahi tous les plateaux télé, ils n’ont aucune position politique. Finalement, il y a très peu d’humoristes engagés à gauche sur le marché : Les Guignols, Christophe Alévêque et Sophia Aram.

Pas tout à fait des inconnus non plus, sans jeu de mots… Vous-même êtes sans doute dans le top 10 des humoristes les plus connus en France.

Oui, mais je suis tout à fait marginalisé. Je collabore encore à Paris Première, qui a la gentillesse de diffuser mes spectacles, et j’ai plusieurs chroniques sur le web. Mais je ne représente pas les gens qui peuvent constituer la voix dominante. Les grosses pointures sont sur les stations privées : Laurent Gerra, on ne peut pas dire qu’il soit d’un gauchisme échevelé. Quant à Canteloup, on ne pas dire que ce qu’il fait sur TF1 soit d’un marxisme-léninisme affirmé ! On ne peut pas dire que la voix majoritaire soit celle de la gauche bien-pensante. Ce n’est pas Sophia Aram, le matin sur France Inter, qui cumule le plus d’audimat. Il faut arrêter de dire qu’il y a une forme d’impérialisme de la part des humoristes de gauche… D’ailleurs, à la base dans le fond, l’humour, c’est un truc de droite.

Au moins, sur ce point, vous êtes d’accord avec Élisabeth Lévy.

L’humour, et surtout l’humour noir, est un truc de droite parce qu’il doit être transgressif, tous azimuts, et donc s’attaquer aux victimes. Et ça, c’est un repoussoir pour la gauche.

Donc, l’humour de gauche n’est pas transgressif, CQFD. Le problème dans votre raisonnement, c’est qu’entre Les Guignols et Sarkozy, le puissant n’est pas celui que vous croyez. Et puis, aujourd’hui, la faiblesse est une force : d’ailleurs, tout le monde veut être victime parce que les victimes font peur…

Ça, je vous le laisse, c’est bien une idée de droite… En tout cas, le défi aujourd’hui, c’est d’arriver à faire de l’humour de gauche. En respectant les codes qui font qu’on s’attaque aux puissants, jamais aux faibles. Avec des valeurs de gauche qui sont des valeurs chrétiennes, compassionnelles, tout ce que vous voulez. Celui qui y arrive, il est vraiment très doué. Parce que les grands humoristes à travers l’histoire, ce sont souvent des polémistes de droite. Il n’y a pas de Philippe Muray à gauche. Tous ses discours sur la festivocratie sont d’une méchanceté désopilante. Aujourd’hui, Gaspard Proust incarne un peu ça. C’est sûrement une des figures émergentes de l’humour, et ce n’est certainement pas un mec de gauche bien-pensant…

Certes, d’ailleurs, il vient de se faire éjecter de Salut les Terriens. Quoi qu’il en soit, que reste-t-il de l’humour si le point de départ est qu’il doit être de gauche ?

Non, le point de départ, c’est qu’il ne faut pas faire le jeu du FN. Parce que, pour quelqu’un qui est de gauche, c’est un risque.

Vous en êtes encore là, à vous faire peur avec Marine Le Pen ? À moins que lui taper dessus soit la dernière chose qui reste à l’humour de gauche…

Oui, on peut considérer que, vu les reniements successifs de la gauche dite démocratique, le débat à gauche est effectivement pathétique. N’empêche que le FN est un danger pour la démocratie et qu’il faut le dénoncer. Alors d’accord, ce n’est peut-être même plus drôle, ni subversif. Ce n’est pas brillant ni subversif, mais quand on est de gauche, on doit le faire.

Nous respectons vos convictions à défaut de les partager. Donc, quand on est de gauche, on ne peut pas être un « artiste dégagé », comme disait Desproges ? Il faut absolument édifier les masses ?

Être un artiste dégagé, c’est toujours payant. S’engager ouvertement à gauche, en prenant parti, est beaucoup plus périlleux. Je l’ai fait, publiquement, dans les médias et dans mon spectacle, en appelant à voter pour Mélenchon aux élections de 2012 (Je lui avais même donné le rôle de Dieu. On utilisait sa voix, qu’il avait gentiment accepté de me prêter, pour en faire celle du Seigneur dans Don Camillo : je m’adressais à lui, il s’adressait à moi, et je lui demandais de dire du bien des journalistes). Mais ça, aucun autre humoriste ne l’a fait. Ils s’engagent contre le Front national mais aucun n’a donné de consigne de vote. Pourquoi ? Parce que cela signifie s’aliéner une partie du public, et commercialement c’est toujours très casse-gueule. Moi, pour passer sur un plateau de France Télévisions, dans une émission de service public généraliste, je peux me gratter. Quelqu’un qui a appelé à voter Mélenchon, on ne l’invite pas. Même appeler explicitement à voter François Hollande, aucun humoriste ne l’a fait. Parce que ça peut nuire…

Vous êtes très drôle en fait. En 2012, ils appelaient tous à faire barrage au FN et à Sarkozy, mais ce n’était pas un appel « explicite » à voter Hollande… ? Admettons. Vous ne pensez pas qu’appeler à voter FN ou UMP, par exemple, pourrait leur nuire beaucoup plus ?

Évidemment, mais merde, faut pas déconner !

Jean Roucas l’a fait. Est-ce qu’il est subitement devenu moins drôle pour autant ?

Je crois que sa meilleure blague, tordante, c’est d’avoir appelé à voter FN.

Admettez qu’au moins, c’est à contre-courant…

Je peux vous dire que, sur une radio comme RTL, il était beaucoup plus risqué de se dire simplement de gauche que d’appeler à voter FN ou en tout cas d’exprimer sa sympathie pour le FN.

Allons bon, maintenant vous allez nous expliquer que RTL vous a viré à la suite d’un coup de fil de Marine Le Pen ? À moins que ce ne soit encore Sarkozy ?

Non, il n’y a pas eu de coup de fil, mais à la direction de RTL, certains peuvent faire des hypothèses sur les prochaines présidentielles. Mon papier de juin dernier sur Maud Fontenoy, déléguée à l’environnement des Républicains et très proche amie de Sarkozy, n’a pas dû les enchanter.

La direction parle d’un choix « artistique » consistant à supprimer les chroniques écrites, ponctuelles.

Sur sept chroniques écrites, les deux seules à sauter sont celle d’une jeune femme qui était là depuis à peine un an et la mienne. Mais moi, ça fait quatorze ans que je travaille avec Stéphane Bern ! Quand elle m’a recruté, la station a communiqué allègrement en me présentant comme d’une « prise de guerre », une preuve que la liberté d’expression était plus chez RTL que chez France Inter. Au bout du compte, on me vire comme une merde, en invoquant un « choix artistique » et je perds 15 000 euros par an dans l’affaire. Et croyez-moi, 15 000 euros pour moi, ce n’est pas de l’argent de poche.

Rassurez-vous, pour nous non plus ! Et on ne se souvient pas vous avoir entendu vous inquiéter pour Éric Zemmour quand il a été évincé d’iTélé l’an dernier.

Zemmour est quand même sur RTL deux fois par semaine, dans la matinale, c’est à dire en prime time. Il est défendu bec et ongles face à la rédaction par Christopher Baldelli, qui ne cache pas sa sympathie. C’est logique, puisqu’on est sur une radio commerciale dont une large partie des auditeurs votent FN. Mais pour ma part, en plus de trente ans de carrière, entre guillemets, c’est la première fois que je n’ai pas une seule case dans un média traditionnel. Bref, je peux crever la gueule ouverte.

C’est un droit à vie, une « case dans un média traditionnel » ? Après tout, un paquet d’auditeurs peuvent se sentir insultés par vos chroniques sans voter FN, et RTL n’a peut-être pas envie de faire fuir ses auditeurs… Allez-vous nous dire que vous pratiquez le « rire de résistance » défini par Jean-Michel Ribes, le bon ami de notre président ?

Parler de « rire de résistance », c’est un peu boursouflé, pas très sérieux, voire indécent. Ce qui est clair malgré tout, c’est que Hollande, en termes de liberté d’expression, a beaucoup de marge par rapport à un Sarkozy. Vous pouvez être sûr qu’il n’interviendra jamais dans une rédaction pour faire dégommer un journaliste. Il y a une tradition chez les socialistes, et c’est à peu près la seule chose qui leur reste : ils ne sont pas liberticides. C’est peut-être ce que voulait dire ce bon Jean-Michel Ribes avec sa déclaration énamourée à François Hollande.

Là, pardon, mais vous charriez grave ! Ça se fait de manière beaucoup plus discrète, feutrée, mais bizarrement, depuis l’élection de Hollande, les soi-disant « nouveaux réacs » sont beaucoup moins présents, quelle coïncidence !

Pauv’biquets ! Bienvenue au club des tricards !…

Et quand vous traitiez 800 000 Français qui défilaient avec la Manif pour tous de « crétins en loden », ce n’était pas excessif ou indécent ? Vous n’aviez plus de vrais « puissants » à vous mettre sous la dent ?

C’est un combat d’arrière-garde et ils avaient un look rigolo, anachronique. Je n’allais pas me gêner ! Mais vous avez raison, on est parfois mauvais, démago, maladroit. On peut considérer qu’il est un peu facile de s’en prendre aux gens qui s’habillent en loden et mocassins à glands, j’admets que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus glorieux. Il y a des chroniques dont je suis plus fier.

Laquelle, par exemple ?

Lorsque j’ai attaqué Arthur frontalement, sur France Inter, sur la revente de ses parts d’Endemol, le pognon, les jeux absolument débiles qu’il faisait, la téléréalité qu’il avait introduite en France… Je m’en prenais à plus fort que moi, médiatiquement parlant : il m’a attaqué sur mon salaire, m’a piégé et je n’en suis pas sorti gagnant. Mais je n’étais pas mécontent d’avoir tenté le coup. J’estime que j’avais pris des risques, je m’étais exposé.

C’est en effet plus courageux que de taper sur les cathos de province. D’ailleurs, maintenant que tout le monde est Charlie, pourquoi personne ne se paye la tête des musulmans ?

J’aime les vieux gimmicks sur les curés, les flics et tout ça, c’est bien de garder cette tradition. En revanche, sur les musulmans, je suis totalement politiquement correct, et je vais vous sembler affligeant. Depuis l’Algérie, il y a un fonds raciste en France, antiarabe, antimusulman. Je n’ai pas envie de me faire instrumentaliser en amplifiant ça, en alimentant ce racisme que je combats depuis toujours. Effectivement, le risque, c’est qu’on me dise : vous faites le jeu de ceux qui nous menacent et veulent imposer leurs lois, sous couvert de bons sentiments vous êtes d’une terrible lâcheté. Désolé, mais pour moi, il serait plus dangereux d’en rajouter.

Votre plus grande peur, ce n’est donc pas qu’on vous tire dessus, mais que Marine Le Pen soit élue ?

Oui. Je crains quand même qu’on me tire dessus, et je me moque des djihadistes dans mes chroniques et dans mon spectacle. En tant qu’humoriste, on ne peut pas fermer sa gueule devant cette menace. Mais en même temps, je ne veux pas faire le jeu de Marine Le Pen.[/access]

guignols couverture causeur

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*Photo: DR.

Trump et Corbyn, les poils à gratter

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jeremy corbyn donald trump

Donald Trump et Jeremy Corbin font de plus en plus peur. Editorialistes et politiciens de tout poil pointent du doigt le désastre, voire le danger pour la démocratie que représentent ces deux hommes au sein de leurs pays respectifs : les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Pourtant, les électeurs ne semblent pas du même avis et continuent, pour le moment, à plébisciter le « connard laqué » (selon l’affectueux jeu de mots de Roland Jaccard) et le socialiste « ringard ».

Tous deux détonnent car ils ne viennent pas de la nomenklatura: Corbyn est un marginal au sein du Labour, dernier représentant d’une frange du parti condamnée à rester dans l’ombre, tandis que Trump, incarnation du « self-made man » avait autrefois soutenu Hillary Clinton. Tous deux tiennent un discours protectionniste même si leurs buts sont bien différents : stopper l’immigration pour l’Américain, mettre le capital au pas pour l’Anglais.

Véritables deus ex machina, les deux hommes ont fait exploser deux partis politiques gangrénés par l’immobilisme. Par leurs prises de positions provocantes et iconoclastes, et les réactions qui les ont suivies, ils ont réintroduit des clivages qui semblaient avoir disparu.

C’est Donald Trump qui donne le premier coup de boutoir lors de sa déclaration de candidature : « Quand le Mexique nous envoie ses habitants, il ne nous donne pas les meilleurs d’entre eux… Ils envoient ceux qui ont des tas de problèmes, qui amènent leurs problèmes avec eux. Ils amènent la drogue, le crime. Ce sont des violeurs. Même si certains, je l’avoue, sont des gens bien ». Par ces propos, celui qui se surnomme « The Donald » s’attire les foudres d’une bonne partie de la presse américaine et des cadres de son parti. Mais il gagne aussi le soutien d’un grand nombre d’électeurs républicains, séduits par la crudité de paroles qui ont fait le tour du monde. Pourtant, quelques semaines plus tard, une vieille intervention télévisée de l’anglais Jeremy Corbyn, déterrée à l’occasion de sa percée dans les sondages, fait pâlir l’aura de maître de la provocation que s’était construite le milliardaire américain : « Oui [les membres de Daech] sont brutaux. Oui, certaines choses qu’ils ont faites sont assez effroyables. Pour autant, certaines actions des Américains à Falloujah ou ailleurs sont tout autant effroyables ».

Autant dire que ces deux personnages ne se distinguent pas par leur sens de la mesure. Mais c’est bel et bien leur excès qui fait leur succès. Cependant, pour les commentateurs, le pic de popularité qu’ont connu les deux hommes politiques ne peut pas être durable.

Il faut dire que Donald Trump et Jeremy Corbyn manquent de crédibilité. Alors, quand ils commencent à faire surface dans les flots médiatiques, on raille d’abord leur inexpérience politique, leur incapacité présumée à s’imposer dans le débat d’idées et à diriger un potentiel gouvernement. Les deux partent en effet de loin.

Jeremy Corbyn, se présente d’abord à l’élection de chef de son parti pour faire plaisir à ses camarades, les derniers « vrais » socialistes du Labour Party. Il obtient, in extremis, les parrainages nécessaires de la part de députés voulant promouvoir le pluralisme au sein de leur organisation mais ne croyant guère à ses idées anti-austérité. Crédité de 7% dans les sondages, il peine d’abord à décoller. Mais, le 10 août, dans un sondage Yougov, il se retrouve avec 53% des intentions de votes travaillistes, devant Andy Burnham, deuxième avec seulement 21%. Dans le même temps, Donald Trump lui stagne à 2% dans les estimations jusqu’au jour où il prononce sa fameuse phrase sur ses voisins mexicains. A partir de là, de saillie en saillie, il avance à toute vitesse dans la course à la primaire républicaine pour la présidentielle américaine. Premier des 16 candidats mi-juillet devant Jeb Bush (alors à 13%), on lui prédit l’avenir d’un feu de paille. Beaucoup jurent même alors qu’il ne pourra pas se maintenir à ce score jusqu’au premier débat du 6 août ou que, de toute façon, il s’effondrera après cet évènement devant marquer le début des choses sérieuses. Sauf que le débat est en fait largement dominé par Trump qui monopolise la parole et s’envole encore dans les sondages. Fin août, il se trouve à 29%.

Alors, faute de les voir s’éclipser, comme ils le désiraient, les journalistes agitent le chiffon rouge de la menace populo-démago-totalitaire pour discréditer les deux hommes. Quand on parle de Donald Trump aux Etats-Unis, les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ne sont jamais très loin. Le HuffPost rapporte, par exemple, cette déclaration d’un consultant du Parti Républicain Alex Castellanos : “Ma famille et moi avons quitté Cuba à la fin des années 1950 pour fuir ce genre de leaders ». Pour Thomas Friedman, du New York Times, Trump est un nouveau Joseph McCarthy, ce sénateur républicain qui lança la chasse aux sorcières soviétiques dans les années 50. Pour ce qui est de Corbyn, Tony Blair, ancien leader très « social-libéral » du Labour dans les années 90 et Premier Ministre britannique de 1997 à 2007, déclare que son élection serait un arrêt de mort pour leur parti car bien évidemment sa victoire est impossible (les prochaines élections générales au Royaume-Uni auront lieu en 2020, autant dire que Tony Blair dispose d’une véritable prescience !). Enfin, quelques journalistes se prennent au jeu de la prévision la plus farfelue et nous présentent un avenir où Corbyn dirigerait le Royaume-Uni. Selon les versions, le pays est devenu une sorte de Soviet islamiste où l’Islam est enseigné de force, un régime communiste dans lequel les anciens gouvernants ont été envoyés « au goulag » ou alors devenus les serviteurs du nouveau Premier ministre au 10 Downing Street.

Mais, contrairement à d’autres leaders dits « populistes », Corbyn et Trump ne viennent pas de formations excentrées sur l’échiquier politique et devraient donc pour cette raison être considérés avec plus de sérieux. Le Labour et le Parti républicain sont des institutions centenaires et conquérir l’électorat de ces partis permettrait à ces deux hommes de rassembler, par la force des choses, des personnes ayant des opinions politiques plus conventionnelles (selon les standards de leurs pays respectifs). Et, au-delà de leurs prises de positions polémiques, Trump et Corbyn sont deux hommes de terrain. Corbyn connaît les réalités sociales de très près tandis que Trump, en bon entrepreneur, a l’expérience des subtilités de l’économie pratique. Autant dire qu’une fois arrivés au pouvoir, ces deux hommes sauraient sans doute faire preuve de plus de sagesse que pendant leurs campagnes. Mais plutôt que de tirer des plans sur la comète, il vaudrait mieux se réjouir d’une chose qui fait si peur à nos journalistes : la réintroduction d’une goutte d’incertitude dans notre avenir politique.

Plaçons en détention les islamistes fichés comme dangereux

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islamistes daech detention

Face au danger terroriste, quelles mesures dérogatoires au droit commun une démocratie européenne peut-elle prendre pour se protéger ? Faut-il attendre la catastrophe ou peut-on essayer de s’en prémunir ? Est-il possible de placer en détention administrative des individus considérés comme dangereux par les services de renseignements ?

Selon l’article 15 de la  Convention européenne des droits de l’homme, « En cas de guerre ou en cas d’autre danger public menaçant la vie de la nation, toute Haute Partie contractante peut prendre des mesures dérogeant aux obligations prévues par la présente Convention, dans la stricte mesure où la situation l’exige.» Selon l’article 4 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, « dans le cas où un danger public exceptionnel menace l’existence de la Nation et est proclamé par un acte officiel, les États parties au présent Pacte peuvent prendre, dans la stricte mesure où la situation l’exige, des mesures dérogeant aux obligations prévues dans le présent Pacte (…). »

Le terrorisme peut-il constituer un danger public exceptionnel justifiant que l’État déroge temporairement à l’application de certains droits de l’homme garantis?

Dans le premier arrêt qu’elle a rendu, dans une affaire de terrorisme, le 1er juillet 1961 la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que de telles  mesures dérogatoires pouvaient être prises dans “une situation de crise ou de danger exceptionnel et imminent qui affecte l’ensemble de la population et constitue une menace pour la vie organisée de la communauté composant l’État”(CEDH, 1er juill. 1961, Lawless c/ Irlande)

M. Lawless, dont le « comportement était de nature à le faire très sérieusement soupçonner d’être impliqué dans les activités de l’IRA », alléguait une violation de la Convention à son égard, par les autorités de la République d’Irlande du fait de sa détention sans jugement du 13 juillet au 11 décembre 1957 dans un camp de détention militaire.

La Cour a répondu que « l’arrestation et la détention administrative d’individus soupçonnés de participer à des activités terroristes constituaient une mesure strictement limitée aux exigences de la situation dès lors que le fonctionnement des juridictions ordinaires ne suffisait pas à rétablir la paix et l’ordre public ». Et les critères posés étaient les suivants: il fallait un danger « réel et imminent », « exceptionnel », « menaçant la continuité de la vie organisée de la communauté » et « affectant la population de l’Etat concerné ».

Face au terrorisme islamiste, sommes-nous dans une telle situation? Si on estime que nous ne le sommes pas, alors il est inutile d’envisager de placer en détention administrative les islamistes radicaux suspectés de pouvoir passer à l’acte par nos services de renseignement.

Mais si l’on estime, comme l’affirment le Président de la République et le Premier ministre, que « nous sommes en guerre contre l’islamisme radical », que « nous devons nous attendre à d’autres assauts terroristes », que « nous devons nous habituer à vivre dans un contexte terroriste » alors la détention administrative de ces islamistes  dangereux doit au moins être débattue. Ou nous sommes en guerre ou nous ne le sommes pas.

En tant que Juif, je connais les dangers de la détention administrative; elle a été infligée par la IIIème République  à tous les Juifs ex-ressortissants du IIIème Reich en 1939 et le lendemain du statut des Juifs, le 4 octobre 1940, Pétain l’a déclaré pour tous les étrangers de « race juive », y compris les enfants: ce sont alors des dizaines de milliers de Juifs qui furent internés dans les camps de la zone libre avant d’être livrés à leurs bourreaux.

Mais nous ne sommes pas dans un tel contexte. Il s’agit de placer en détention  seulement quelques centaines de personnes dont tous les services de renseignement soutiennent qu’il est impossible d’assurer la surveillance. Une commission composée de magistrats et de parlementaires pourrait avoir accès aux documents des services demandant une telle détention et disposer d’un droit de veto.

Tous les terroristes qui ont agi étaient fichés. Tous. Daesh ne parvient donc pas, pour l’instant, à recruter, au-delà des quelques centaines d’individus radicalisés et signalés. C’est un élément positif: il existe une cinquième colonne mais elle est encore réduite et peut être contenue à condition de prendre des mesures fortes et efficaces.

Le 23 novembre 2011, quelques mois avant les attentats de Merah contre les soldats français et les enfants juifs de l’école Ozar Hathorah, j’écrivais dans les colonnes du Monde : « Une vague fondamentaliste traverse le monde musulman, cette vague touche aussi la France ». J’avais été alors critiqué à gauche et peu soutenu à droite.

En réitérant ma proposition faite le 11 janvier au soir de placer en détention administrative les islamistes radicaux fichés comme dangereux, comme De Gaulle l’avait fait pour certains membres de l’OAS et du FLN, je n’échapperai pas non plus aux critiques. Pourtant, cette solution est raisonnable, une base légale existe et elle serait une option efficace pour endiguer l’islamisme radical qui cherche à submerger notre mode de vie et à détruire nos droits et libertés.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00716914_000008.

Conférence présidentielle: du flou et de l’enfumage

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hollande conference syrie migrants

Vous rappelez-vous David Hamilton ? Il photographiait des nymphettes nimbées de flou, dans les années 60-70. À son exemple nous déposions pieusement un peu de vapeur fugace sur nos objectifs pour auréoler nos photos d’un brouillard qui gommait les aspérités et les éventuelles vergetures…
François Hollande, qui a peu ou prou mon âge, a-t-il rêvé lui aussi, dans sa chambre d’adolescent, à ces créatures improbables (Hamilton prétendait qu’il les lui fallait vierges, sinon l’aura naturelle disparaissait) punaisées contre son mur ? En tout cas il est passé maître dans le flou et l’enfumage. Et quand des journalistes se la jouent à l’américaine et ne se satisfont pas de ce gommage des contours, de cette absence radicale de précision, ça l’agace — ça l’énerve même. Du coup, même en raccourcissant l’exercice, il n’évite pas l’ennui. Le nôtre, et, visiblement, le sien.

La dernière conférence de presse de Moi-Président a été une très jolie démonstration d’art hamiltonien. Des imprécisions partout, du non-dit en filigrane. Des réductions d’impôts financées par des « économies » — sur quoi ? Et pour qui — apparemment, pour ceux qui déjà ne paient pas d’impôt sur le revenu, les classes moyennes attendront la semaine des quatre jeudis… En attendant, on ne touche pas à la TVA, le plus injuste de tous les impôts — mais celui qui fait rentrer le plus de pépettes — ni à la CSG/CRDS : bricolage et racolage sont les deux mamelles de la politique hollandiste. Une réforme du code du travail mais sans toucher à l’essentiel — pourquoi diable l’engager ? Peut-être une réforme du mode de scrutin — mais ce n’est pas sûr. Quant au chômage… Le jour même paraissait un sondage qui était dans toutes les têtes (et forcément dans la sienne) qui l’éliminait du second tour des présidentielles dans tous les cas de figures. Alors, Lui-candidat ? «La baisse du chômage est « une exigence morale » — pour les réalisations pratiques, on verra plus tard. Et pour le pacte de responsabilité, dont on attend toujours les mirifiques résultats, on verra plus tard s’il faut le réviser. Gouverner, c’est lanterner.

Ah, mais quand même, on essaiera de ratifier la charte européenne sur les langues régionales. Ça, c’est présidentiel. Et on engagera la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, dont tout le monde se fiche.
Restait les questions internationales. Nos avions vont survoler la Syrie : sûr que ça dissuadera Daech de dynamiter d’autres temples à Palmyre, et de décapiter d’autres populations antagonistes. Parce qu’il n’est pas question d’aider Bachar, toujours qualifié de nœud du problème — hier encore sur i-télé par cet immense stratège qu’est Bernard-Henri Lévy, l’homme grâce à qui la Libye a été rendue à la paix et à l’harmonie : à ceci près que si Bachar saute, l’Etat islamique se fera un plaisir de massacrer deux à trois millions d’alaouites, et deux millions de chrétiens. On survole — c’est tout un symbole. On accueille 24 000 réfugiés sur deux ans (quantitativement, ce n’est rien, juste de quoi faire pousser des cris d’orfraie à une opposition pas bien droite dans ses bottes), on adhère aux quotas sans le dire, on reste fidèle à son état de marionnette de Merkel, et surtout, surtout, on n’ira pas suggérer aux monarchies arabes d’accueillir des réfugiés chassés par un Etat islamique qu’elles financent. Faudrait pas les dissuader de nous acheter de coûteux joujoux.

Et on organisera des conférences internationales — ça, on adore. Sur le climat, encore qu’il y ait « des risques d’échec ». Enfumons, il en restera toujours quelque chose — sur la photo. Sur l’Ukraine, où tout se passe bien, comme chacun sait, ce qui devrait permettre de lever les sanctions contre la Russie et à Poutine d’acheter à nouveau du cochon français, ou sur les migrants. Ça laissera à Jean Raspail (avez-vous lu Le Camp des saints ?) le temps d’avoir totalement raison. Ça me rappelle les débats sur le sexe des anges pendant que les Turcs assiégeaient Constantinople.
Et pour finir on donne rendez-vous avec un petit ton narquois : « Je vous dis à la prochaine conférence pour d’autres questions qui peuvent ressembler à celles qui ont été posées aujourd’hui. » Mais dis-moi, coco, si ça ne te plaît pas, rien ne t’empêche de démissionner — ou en tout cas de ne pas tenter de revenir en 2017.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21789104_000014 .

Deux causeurs en espadrilles au Renaudot

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Il est difficile de ne pas partager les coups de gueule de Jérôme Leroy en politique, même si nos analyses nous conduisent à des conclusions opposées, et impossible de ne pas succomber au charme spleenétique d’Arnaud Le Guern, deux amis dans la vie et que rapproche, entre autres, leur passion pour les actrices des sixties, à commencer par Catherine Spaak. Ils seraient capables de s’entretuer pour elle. Tous deux écrivent des romans, passent l’été au soleil en espadrilles, Jérôme en Grèce où il rêve d’un communisme balnéaire, et Arnaud à Evian ou à Lausanne où il tente de retenir les minutes fugitives d’une saison belle comme la porcelaine de Mort Shuman chantée par Sophie Barjac. Mort Shuman et Sophie Barjac : encore deux passions qu’ils partagent. Sur le plan littéraire, en revanche, il en va tout autrement. Pour faire simple, il y a du Rohmer – Pauline à la plage, Le Genou de Claire – chez Arnaud Le Guern, et du Chabrol – Que la bête meure, Le boucher – chez Jérôme Leroy qui décrit au vitriol la bourgeoisie provinciale du Cotentin dans Jugan, inspiré par un roman mythique de Barbey d’Aurevilly : L’Ensorcelée ( 1855). Si l’obsession d’Arnaud Le Guern est de prolonger l’été en compagnie de délicieuses nymphettes, celle de Jérôme Leroy est de traquer le Mal sous ses diverses figures. Il y a de l’exorciste chez Jérôme Leroy, ce théologien égaré dans la Série noire. Tous deux ont le même art de capter le lecteur dès la première phrase. Très importante, la première phrase : elle décide de tout le reste. Arnaud : « Finalement, il n’ y a toujours eu que nos étés. Jérôme : « Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg et je me demande si je ne devrais pas m’inquiéter. « .Ite missa est. Jérôme Leroy et Arnaud Le Guern se retrouvent sur la liste du Renaudot. Voilà des jurés qui savent lire. Quel que soit le lauréat, j’espère qu’il viendra en espadrilles le jour de la cérémonie. Et j’ai au moins une certitude : que les filles en shorts comptent plus dans leur vie que n’importe quel prix. Autrement, d’ailleurs, ce ne seraient pas mes amis.

Jugan

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Adieu aux espadrilles

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Iran: la bombe et l’argent de la bombe

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iran khamenei nucleaire vienne

iran khamenei nucleaire vienne

Le vendredi 10 juillet, l’Europe se déchirait sur la nécessité de sauver la patrie de Platon, la sonde New Horizons s’apprêtait à passer en rase-mottes au-dessus de Pluton, et les négociateurs occidentaux se demandaient s’ils arriveraient enfin à empêcher l’Iran de produire du plutonium. Pendant ce temps, à Téhéran, on célébrait la « Journée de Jérusalem » et on brûlait des drapeaux en chantant « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! ».

Il a fallu à peine moins de temps pour atteindre Pluton qu’il n’en a fallu aux EU3/EU+3[1. Trois pays de l’Union européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni), l’UE elle-même et trois pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Russie), soit sept négociateurs.] pour négocier un accord sur le nucléaire iranien : New Horizons avait en effet été lancée le 19 janvier 2006, et les Occidentaux (avec leurs alliés de circonstance russe et chinois) avaient présenté leur première « offre globale » de règlement le 6 juin 2006.

Après vingt-deux mois de négociation intense et dix-huit jours à l’isolement dans ce quartier de haute sécurité qu’était devenu le palais Cobourg (fâcheusement situé Theodor-Herzl-Platz[2. John Kerry résidait à l’hôtel Imperial, autre haut lieu du tourisme viennois, fréquenté en son temps par le chancelier du IIIe Reich.]) ponctués de rares escapades dans le cellier de l’hôtel (affectueusement surnommé « Fordoo »[3. Du nom d’une usine souterraine d’enrichissement de l’uranium.]), les négociateurs signaient donc ce 14 juillet à l’aube un Plan commun d’action d’ensemble long de 140 pages, dont 120 d’annexes techniques.

Les sanglots à peine contenus de John Kerry donnèrent le ton. Peace in our time ! Le concours des commentaires aussi dithyrambiques que ridicules commença immédiatement. Mentions spéciales pour la campagne du lobby pro-iranien à destination du Congrès (« Vote4Peace ») et pour la proposition de l’ancien ministre suédois Carl Bildt de décerner le prix Nobel de la paix 2015 conjointement à John Kerry et à son homologue iranien Javad Zarif[4. Deux jours plus tard (16 juillet), c’était le 70e anniversaire de la première explosion atomique, mais l’événement est passé à peu près inaperçu.][access capability= »lire_inedits »]

Dans les mois qui viennent, la République islamique va pouvoir mettre la main sur 150 milliards de dollars (soit deux fois plus que la Grèce – à la différence, il est vrai, qu’il s’agit dans le cas iranien d’avoirs gelés). L’Iran enrichit l’uranium, l’uranium enrichit l’Iran.

Cela valait-il la peine ? L’accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que ce qui s’est passé à Vienne aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ?

Le texte n’est pas sans mérite. C’est l’accord de dénucléarisation le plus complexe et le plus complet jamais négocié. Il rétablit sur le territoire iranien la procédure dite du protocole additionnel de vérification, le « standard » de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il dresse une liste précise d’activités prohibées et crée un canal d’acquisition destiné à filtrer les importations iraniennes.

L’Europe a existé : elle a même été au centre du jeu en jouant le rôle d’intermédiaire obligé avec l’Iran. Les grandes puissances ont montré qu’elles pouvaient se mobiliser pour régler une crise de prolifération et mettre en place un régime de sanctions sans précédent qui a permis de ramener Téhéran à la table des négociations[5. La baisse des cours du pétrole, fruit de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels américains et d’une politique délibérée de l’Arabie saoudite, y a contribué. Ce qui rappelle l’affaiblissement de l’économie soviétique par les États-Unis dans les années 1980 via la baisse des cours du baril…]. Les prochains candidats à la prolifération sont prévenus : allez-y si vous voulez, mais ça pourra vous coûter très cher.

Mais c’est à peu près tout. L’accord de Vienne est peut-être un triomphe de la diplomatie, mais ce sera sans doute, à long terme, une défaite de la non-prolifération.

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les six pays négociateurs depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique et renonce clairement, de manière vérifiable, à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. Au cours de l’année 2012, on est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du refoulement à celui de l’endiguement. L’Iran a été autorisé à conserver une capacité significative d’enrichissement de l’uranium à l’usine de Natanz, le vaisseau amiral de son programme[6. Avec 5 060 centrifugeuses à Natanz, Téhéran n’aura pas la possibilité d’alimenter une centrale nucléaire en combustible. Pourtant, en novembre 2013, l’objectif des EU3/EU+3 était d’autoriser un programme d’enrichissement « cohérent » avec les besoins supposés du pays.]. En douze ans, l’Iran est devenu un pays du seuil, apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester.

Nous ne saurons pas à quel degré d’avancement exact les Iraniens sont parvenus dans les travaux de militarisation. Car le dossier dit pudiquement des « possibles dimensions militaires » sera sans doute fermé en décembre 2015, avec un quitus donné, dans l’intérêt de tous, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Son excellent directeur général, le diplomate japonais Yukiya Amano, devra sans doute manger son chapeau. D’autant qu’il n’a pas obtenu de pouvoir interviewer les scientifiques iraniens comme il le souhaitait. Il est donc raisonnable de penser que tout a été mis au coffre.

Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps puisque, dans les dix à quinze ans qui viennent, le temps requis pour fabriquer la matière fissile nécessaire à une bombe sera étendu (il sera d’environ un an). Mais c’est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens. Et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant trente ans.

En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des vingt dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues aux inspecteurs de l’ONU. En cas de suspicion sur un site, l’Iran aura vingt-quatre jours pour le nettoyer. Nous pourrions nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé : par l’opération américano-britannique Desert Fox (1998). Et ce ne fut pas la fin de l’histoire.

Mais, en cas de tricherie, ne peut-on compter sur la menace d’une réimposition des sanctions ? Vraiment pas sûr. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela sera très difficile à obtenir si les Iraniens se gardent de toute action provocatrice, en préférant la politique de la mithridatisation, art dans lequel ils sont passés maîtres. Et même si des sanctions réimposées ne pourraient être rétroactives, une fois réinvestie la place iranienne, la pression des milieux d’affaires occidentaux, russes et chinois pour ne pas revenir en arrière sera forte.

À supposer que la République islamique fasse le gros dos dans les dix ans qui viennent, elle pourrait ensuite déployer rapidement des centrifugeuses modernes et en revenir à un délai théorique d’acquisition de la quantité nécessaire de matière fissile qui se mesure, comme aujourd’hui, en un tout petit nombre de semaines, voire moins[7. L’Iran pourra également reprendre la construction d’un ou plusieurs réacteurs plutonigènes et engager des activités de retraitement du combustible.]. Du reste, Barack Obama, il faut lui rendre justice sur ce point, n’a aucun problème à admettre ces faits publiquement.

L’éternel espoir des diplomates est de voir les régimes autoritaires s’acheter une conduite. Signant en 1994 un accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord, les États-Unis étaient alors persuadés qu’en 2004, le régime de Pyongyang se serait transformé. Autre souvenir, il y a une quinzaine d’années, un haut responsable français avait conclu une conversation avec l’auteur de ces lignes par ces fortes paroles : « De toute manière, dans dix ans, l’Iran sera une démocratie, et les démocraties ne fabriquent pas d’armes nucléaires. » Tout faux, bien sûr. Mais ce diplomate, qui jouit désormais d’une retraite paisible, n’a pas à gérer les conséquences de son jugement hâtif de l’époque.

Or l’Histoire nous enseigne que, lorsque des décennies d’efforts et des milliards de dollars ont été engagés dans un programme nucléaire, le pays concerné finit toujours par franchir le seuil. D’ailleurs, les négociateurs n’ont visiblement pas pensé à exiger de l’Iran qu’il soumette au Majlis (Parlement) le traité d’interdiction des essais nucléaires.

Et en quinze ans, le savoir-faire iranien dans le domaine de la militarisation n’aura pas disparu. Les scientifiques qui y ont travaillé ne seront pas tous partis à la retraite. Tandis que les missiles balistiques du pays, non concernés par l’accord, seront prêts à emporter les engins qui sortiraient des laboratoires iraniens. S’il décidait à ce moment d’aller jusqu’au bout, l’Iran aurait gagné : il aura eu la Bombe et l’argent de la Bombe. Et il faudra alors beaucoup de courage (ou de folie) pour employer la force. Certains pays de la région pourraient ne pas être totalement rassurés par l’expression Termination Day (le jour de fin de l’accord).

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre « l’État islamique », parce que c’est dans son propre intérêt ; le pyromane (son soutien à la politique sectaire du gouvernement Maliki) est devenu pompier. Il existe déjà une coordination de fait, via Bagdad, des opérations américaines et iraniennes. Les Occidentaux et les Iraniens ont des objectifs divergents en Irak (où Téhéran veut une domination sans partage des chi’ites) et en Syrie (dont le régime reste soutenu par l’Iran). Dans le même temps, une meilleure situation financière va permettre a minima à Téhéran de maintenir son investissement au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs[8. On a estimé que le coût des activités problématiques de l’Iran (soutien aux groupes armés dans la région, intervention en Syrie, programme nucléaire) est de l’ordre de 8 à 10 milliards de dollars par an.].

L’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une option nucléaire nationale. Et il serait vain d’espérer faire plier Riyad par des sanctions. D’autres suivront : car comment refuser aux alliés ce qu’on accepte pour un adversaire, la libre disposition des technologies du cycle nucléaire ?

Les espoirs de réconciliation (comme si c’était une simple querelle de ménage !) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, pas le levier d’une transformation profonde. Le Guide de la Révolution a été clair sur le sujet. L’opposition à l’Occident est un ressort du régime : c’est dans son ADN politique. Obama, récipiendaire du premier prix Nobel préventif de l’Histoire, ne sera pas un nouveau « Nixon en Chine ». Daech n’est pas l’Union soviétique, et Pékin ne s’était pas attaqué des décennies durant aux intérêts américains. Obama veut au contraire montrer au Congrès et à ses alliés qu’il ne concédera rien de plus à Téhéran.

La situation politique en Iran ne devrait pas s’améliorer. Pense-t-on sérieusement que le président Rohani, auréolé de sa victoire de Vienne, va prendre le pas sur le Guide suprême ? L’inverse est probable : Khamenei va vouloir montrer qu’il reste le patron.

Pouvait-on faire autrement ? Les partisans de l’accord nous disent que c’était « cet accord maintenant ou la guerre plus tard ». L’argument, à la limite du terrorisme intellectuel, n’est guère convaincant vu la manière dont Washington a négocié avec des dates butoirs imposées par le Congrès. On finira peut-être par avoir la guerre après l’accord.

Pour éviter cela, il faudra au moins que l’accord de Vienne fasse l’objet d’une mise en œuvre sans faille, que la vigilance vis-à-vis de Téhéran soit constante, et que la motivation pour revenir si nécessaire en arrière soit constante.

En Irak, le 14 juillet est une date particulière. C’est l’anniversaire du renversement de la monarchie, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait l’expression codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Les Iraniens s’en souviennent peut-être ?[/access]

guignols couverture causeur

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*Image : Soleil.

Avec Iglesias, Mélenchon n’a pas changé

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melenchon pablo iglesias

melenchon pablo iglesias

Pablo Iglesias prononçait samedi soir son premier discours en France. Invité par les militants du cercle parisien de Podemos – dans leurs grande majorité, des migrants économique victimes de la terrible cure d’austérité qui saigne le pays depuis quelques années –, on l’a trouvé bien seul, sur l’estrade de la faculté de médecine où un meeting avait attiré nombre d’électeurs espagnols de l’étranger. Certes, il s’agit bien d’un énième discours de campagne, même si le Premier ministre vient enfin de fixer la date des prochaines élections législatives au 20 décembre et bien que le royaume d’Espagne s’engage donc dans la dernière ligne droite d’un très long cycle électoral entamé avec les élections européennes de juin 2014.

Mais c’est bien un peu de soutien qu’est aussi venu demander, à nous Français, celui qui a su capitaliser à partir de l’insatisfaction exprimée par le mouvement des Indignés. Preuve en est : le petit costume bien taillé par Pablo Iglesias à notre président de la République et à la social-démocratie européenne, en référence aux promesses non tenues en matière de politique économique. La passe difficile dans laquelle se trouve le camarade Tsipras, acculé à l’organisation de nouvelles élections et pas certain de garder son poste de Premier ministre, contraint aujourd’hui le challenger de la politique espagnole à envisager – pour la première fois dans un discours public ! – une sortie de l’Espagne de la zone euro. Pour lui, il est certes hors de question que l’Espagne franchisse seule le pas. De même, les camarades de Syriza qui ont mis un pied à terre et accepté le diktat des institutions européennes trouvent-ils toujours grâce aux yeux du chef de Podemos. Ce dernier mise sur une victoire d’Alexis Tsipras, à l’occasion des élections grecques du 20 septembre. Mais, à terme, Pablo Iglesias pourrait bel et bien être contraint d’entamer un virage eurosceptique bien plus prononcé que ne l’autorise l’internationalisme banal de la gauche de la gauche, ou une opinion publique espagnole que l’Histoire a rendu très européiste. Dans son discours de Paris, il l’a bien précisé : une sortie de l’euro peut devenir défendable, pour une économie « périphérique » comme celle de l’Espagne, à condition qu’un plus grand pays – comme la France – assume d’abord ce choix.

De toute évidence, Pablo Iglesias pourrait un jour ou l’autre avoir besoin d’alliés plus radicaux que ceux dont il dispose aujourd’hui, en matière de politique économique. Thomas Piketty, auteur euro-compatible du Capital au XXIe siècle, a certes été coopté par Podemos en tant que conseiller. Mais le promoteur d’un « Parlement de la zone euro » pourrait déchanter d’ici quelques mois. Et il n’est pas sûr que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à proposer… C’est d’autant plus dommage pour les Espagnols qu’au Parti de Gauche, on commence à s’interroger sérieusement sur la question de l’euro. Mais le dernier congrès de la formation a montré que la ligne de la direction, pour l’instant opposée à toute remise en cause de la monnaie unique, l’emporte encore. Officiellement, Mélenchon et Iglesias n’en restent pas moins dans les meilleurs termes : le chef de Podemos ne vient-il pas de préfacer la traduction en castillan du Hareng de Bismarck ?

En cas de bon score de Podemos en Catalogne à la fin du mois, et aux Cortès de Madrid avant Noël, le patron du Parti de Gauche pourrait cependant prendre un peu plus ombrage des audaces d’un héraut de la gauche bien plus jeune que lui. Pablo Iglesias proclame sans honte que, parce qu’il accepte toutes les voix, même venues de droite, il n’est pas effrayé par le fait de devoir renoncer au drapeau rouge, à l’Internationale et aux références au clivage gauche-droite. Le leader de Podmeos, dans son discours de Paris, a encore défendu la pertinence de ses vues. Et si l’union des patriotes des deux rives ne pouvait plus se faire que sur celles de la Bidassoa ?

Vive le Roi !

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elisabeth reine angleterre

elisabeth reine angleterre

Mercredi 9 septembre 2015, à 16h30 GMT, à quelques encablures du tea time, Elisabeth II a battu un record. Pas celui du chapeau le plus étrange mais celui de la longévité sur le trône, record détenu jusque-là par sa trisaïeule Victoria. 63 ans, trois mois et sept jours. On dirait l’âge auquel prennent leur retraite, en France, les tout derniers surgeons de la génération lyrique des baby boomers. Elisabeth II est sur le trône depuis le 6 février 1952. Chez nous le 6 février, on se souvient plutôt de celui de 1934, quand des ligues nationalistes et fascistes pour une fois unies ont voulu en finir avec la République. Voilà des choses qui n’arrivent pas en monarchie, de vouloir en finir avec la République. C’est pour ça que les monarchies sont moins convulsives, plus calmes.

On a assez vite l’impression qu’on peut se débarrasser par la force d’un président de la République. Après tout, c’est un homme comme un autre, chez nous, surtout les deux derniers, Sarkozy et Hollande. L’un a couru en sueur avec un tee-shirt du NYPD, l’autre s’est carrément déclaré « normal ». Alors qu’il n’y a absolument rien de normal dans l’exercice du pouvoir pour une grande nation.

Il faut incarner, avoir deux corps distincts dans l’exercice du pouvoir, on le sait depuis Kantorowicz: l’un qu’on occulte, son corps réel, celui qui prend des scooters nocturnes pour aller voir une maîtresse ou celui qui dit « Casse-toi pauvre con » à un passant. Et l’autre que l’on montre, un corps donné au peuple, à la nation, à l’histoire.

On n’imagine pas De Gaulle roulant sur un Solex ou changeant d’Yvonne en cours de septennat. C’est qu’il se faisait une certaine idée de la France et justement qu’il voyait la France comme une monarchie, républicaine certes, mais une monarchie. Finalement, on peut se demander s’il n’avait pas raison. On dit même qu’il poussa son envie de restauration rapide assez loin puisqu’il existe entre lui et Henri, le Comte de Paris, prétendant au trône, une correspondance et des rencontres régulières à partir des années cinquante. De Gaulle l’aurait bien vu lui succéder. La constitution de la Vème était taillée pour un roi. Il aurait suffi de changer deux ou trois détails. On voit bien d’ailleurs que le costume a été un peu trop grand pour ceux qui ont suivi ou alors, au contraire, les a contaminés de telle manière qu’ils ont fini par se prendre pour des monarques comme Giscard ou Mitterrand mais sans la légitimité.

Mais l’immense avantage d’un roi est qu’il n’est pas élu par un camp contre l’autre. Il ne gouverne pas, il règne. Il règne pour tous. Il ne sert pas une faction ou des intérêts catégoriaux, il incarne. Il incarne un pays, une histoire, une tradition. Il a le temps de son côté, comme dans la chanson des Rolling Stones.

C’est bien d’avoir le temps de son côté à l’époque des infos continues, du « small talk », des réseaux sociaux et du touillage spasmodique. Un roi ou une reine ne tweete pas. Eventuellement on tweetera pour eux. Eventuellement. C’est bien aussi de ne pas à avoir besoin de communicants à l’époque où la communication a remplacé la politique. Imaginer un Séguéla près de De Gaulle. Ou d’Elisabeth II. De Gaulle en jean, Elisabeth II en maillot de bain. Les communicants, dans une monarchie, ils retrouveraient leur vrai boulot, vendre des yaourts et pas s’occuper de la France. Ne serait-ce que pour ça, la longévité et le style d’Elisabeth II nous donne des envies de monarchie, vraiment. Choisir un capétien pour un millénat, renouvelable ou pas on verra. Quand on demandait son régime idéal à Stendhal, il répondait « la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ». Ce n’est pas plus mal qu’une démocratie confisquée par des élections bidon qui ne changent rien puisque le Politique a abandonné devant l’Economique, on l’a bien vu en Grèce où un gouvernement de vraie gauche a été victime d’un coup d’Etat financier.

Puisqu’on parle d’élection, un roi nous éviterait en plus la honte ou la catastrophe d’élire au pouvoir suprême des gens qu’on regretterait pas la suite. Dans une monarchie, ils seraient au maximum Premier ministre. C’est bien suffisant et ça limite les dégâts quand les Français ont un coup de chaud populiste, ce qui leur arrive régulièrement. Vous imaginez Bernard Tapie hier, Marine Le Pen aujourd’hui à l’Elysée? On peut ; mais tout de même.

Il est fort probable, en plus, que la monarchie permettrait un passage plus aisé au communisme réel, libertaire, c’est-à-dire à la disparition de l’Etat, du capitalisme pour un peuple qui vivrait , comme le disait Marx, dans un monde où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. C’est qu’une monarchie bien comprise, comme la définissait Maurras, « c’est l’anarchie plus un ». Le roi serait ainsi le garant et le principe d’unité entre toutes les communautés affinitaires, genre  Tarnac ou Notre-Dame-des-Landes qui couvriraient le territoire harmonieusement.

*Image : wikimedia.

Le genou de Nabil Fékir : un conflit d’allégeance

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nabil fekir algerie football

nabil fekir algerie football

C’était prévisible : la blessure du footballeur Nabil Fékir (rupture des ligaments croisés du genou droit), contractée vendredi 4 septembre lors du match amical Portugal-France et qui vaut à l’attaquant français six mois d’indisponibilité, en ravit apparemment plus d’un. Certains, en Algérie comme en France, voient là une « punition divine ». « Châtiment » infligé à celui qui, en mars, alors qu’il avait encore le choix entre la sélection algérienne et la sélection française, avait choisi d’évoluer sous le maillot de la France, le pays où il est né il y a 22 ans. Le père, algérien, avait critiqué la décision de son fils, joueur de l’Olympique lyonnais. Il lui reprochait d’avoir préféré les liens du sol aux liens du sang, ses intérêts personnels à ceux de la famille.

Imagine-t-on la douleur du conflit d’allégeance, alors, chez ce jeune homme ? Tout le poids du trauma franco-algérien pèse à cet instant sur ses épaules : il opte pour l’équipe d’Algérie et il passe pour un mauvais Français. A l’inverse, il opte pour la France et il trahit beaucoup plus encore : son père, la patrie, Dieu. Si lui n’a pas conscience de tout cela, d’autres en ont conscience à sa place et se chargent de lui rappeler, hier comme aujourd’hui, son « devoir » : tu ne trahiras point ta seule patrie, l’Algérie. Situation aussi hallucinante que malheureusement fréquente…

Seulement, comme on a peur (des attentats, d’éventuelles représailles, en gros que tout pète) on évacue, en espérant, au mieux, que ça va se tasser. Ça se tasse peut-être, mais ça ressasse beaucoup. Ça rumine et ça fermente. Pourquoi des maires, détonnant tellement avec l’esprit de générosité dont nous sommes nombreux à nous sentir animés, ne veulent-ils accueillir que des Syriens chrétiens ou yézidis dans leur commune ? Pour des raisons électorales ? C’est probable. Par racisme anti-musulman ? C’est possible. Mais sans doute aussi parce qu’ils se disent que les enfants de réfugiés musulmans, du fait de leur religion, risquent d’emboîter le pas de cette partie de la jeunesse franco-maghrébine qui rejette la France, notamment au nom de l’islam – digression non sans rapport avec ce qui précède : nous payons chèrement les décennies de renoncement face au chômage, quand il aurait fallu tout entreprendre pour la formation professionnelle et préférer la dignité du travail à la préservation des « acquis » à tout prix. Résultat : les acquis ne valent plus grand-chose et le travail fait cruellement défaut.

En mars, une partie du public du Stade de France avait sifflé Nabil Fékir, dont c’était la première apparition avec les Bleus, contre le Brésil. Alors que d’habitude, dans l’assistance, c’est une frange franco-maghrébine qui siffle le binational de l’étape (Hatem Ben Arfa lors du match France-Tunisie d’octobre 2008), ceux qui ont hué Nabil Fékir au printemps dernier voulaient « faire payer au gone (au gamin, ndlr) son choix tardif de l’équipe de France », selon Le Figaro.

Y avait-il des Franco-Maghrébins parmi ces siffleurs, dont on suppose plutôt qu’ils étaient de souche, si ce mot peut avoir un sens dans un pays de « sang mêlé » ? Cela complexifierait la donne. Et signifierait peut-être qu’un certain nombre de ceux-là, s’estimant pour le coup pleinement Français, en ont assez d’être tenus en laisse par un passé qui par définition les oblige plus qu’il ne les libère. En tous cas, nombreux sont ceux à vouloir s’extraire de l’étau du double procès qui leur est fait – celui de la trahison des origines et celui de la trahison de la France – sans devoir rien renier et sans se priver de quoi que ce soit dans leur vie d’Occidentaux. Sûrement Nabil Fékir, qui aurait bloqué l’accès des adresses IP algériennes à sa page Facebook, a-t-il aujourd’hui besoin du soutien des siens, dans sa ville de Vaulx-en-Velin.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00705911_000001.

Monsanto : le monde selon Paul François

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(Avec AFP) – Grâce à Paul François, céréalier charentais gravement intoxiqué en 2004 par le Lasso, herbicide commercialisé par Monsanto, la multinationale tentaculaire va peut-être enfin être condamnée en France. « C’est un combat qui me dépasse mais ça reste mon combat! Les coups, c’est moi qui les ai pris. Je suis avant tout agriculteur », martèle cet homme de 51 ans.

Ce combat prendra fin jeudi lorsque la cour d’appel de Lyon se prononcera sur le pourvoi de Monsanto, reconnu « responsable » en première instance de l’intoxication de Paul François. Condamné en 2012 à « indemniser entièrement » l’agriculteur de Bernac (Charente), partiellement handicapé et souffrant d’importantes séquelles, la firme continue pourtant à répéter tranquillement, lors de l’audience d’appel en mai, que son produit « n’est pas dangereux » et que « les dommages invoqués n’existent pas ».

L’agriculteur identifie pourtant précisément l’origine de sa maladie. C’est le 27 avril 2004, lorsqu’il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso – « un herbicide pour le maïs que j’utilisais depuis au moins quinze ans » – que Paul François inhale des vapeurs toxiques.

Pris de malaise, il a juste le temps d’expliquer ce qui vient de se produire à son épouse avant de finir aux urgences, crachant du sang: « tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas ». Après cinq semaines d’arrêt, il reprend son travail mais souffre d’importants problèmes d’élocution, d’absences, de maux de tête violents. Fin novembre, il s’effondre sur le carrelage de sa maison, où ses filles le découvrent inconscient.

S’ensuit une longue période d’hospitalisation durant laquelle les médecins craindront plus d’une fois pour sa vie, sans jamais faire le lien avec l’herbicide de Monsanto. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso ». A ses frais, précise l’agriculteur. En mai 2005, son hypothèse se confirme: le monochlorobenzène, solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50% dans la composition de l’herbicide fourni par Monsanto, est bel et bien à l’origine de ses problèmes.

À peine remis, l’agriculteur voit sa lutte contre la maladie se transformer en combat juridique. D’abord, pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle, officialisée en 2010. Puis contre la firme Monsanto, dont il est convaincu qu’elle connaissait les dangers du Lasso bien avant son interdiction en France, en novembre 2007. Et pour cause, l’herbicide avait été jugé dangereux et retiré du marché au Canada dès 1985 et en Belgique et au Royaume-Uni en 1992. Sa guerre contre Monsanto a été pour lui un véritable parcours du combattant qui lui a même valu de recevoir la Légion d’Honneur des mains de Nicolas Hulot.

Avec le recul des années, il mesure combien Monsanto a profité de sa naïveté : « Jamais on ne s’était inquiété de la toxicité des produits. Pour nous, c’était le médicament des plantes! » déclare le paysan. Paul François reconnaît faire partie de la « génération tout pesticides » qui ignorait tout de la toxicité de ces produits.

Ayant retenu la leçon, il poursuit aujourd’hui son activité après avoir considérablement réduit son utilisation de produits phytosanitaires.
Pour autant, alors qu’il il est en train de convertir une centaine d’hectares en agriculture biologique, il n’en est pas devenu un partisan forcené : « Il y a la place pour une agriculture alternative, de bon sens, qui appartient à ses agriculteurs et ne produit pas à n’importe quel prix. On veut en vivre, et surtout pas en crever… »

 

«Le défi, c’est de faire de l’humour de gauche»

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didier porte rtl sarkozy

didier porte rtl sarkozy

Chroniqueur sarcastique avec des restes de journaliste, humoriste selon son humeur, comédien de one-man-show plus que perfectible, très porté sur les produits dérivés du pinot noir (quand ses revenus le lui permettent), il aime la polémique et les pamphlétaires en général. Didier Porte a officié, notamment, treize ans sur France Inter. Il publiera le 14 octobre l’Atlas de la France qui gagne (Autrement).

Causeur. Vous vous êtes élevé, comme beaucoup d’autres, contre la placardisation des Guignols. Que cette émission passe en crypté après vingt-sept ans de diffusion en clair, c’est un tel scandale ?

Didier Porte. C’est de la censure politique. C’est exactement ce qui m’est arrivé sur France Inter. Pour moi, il n’y a aucun doute, c’est Sarkozy qui est derrière. Bolloré, avec qui il est très copain, a voulu lui faire plaisir. En se débarrassant des Guignols, il fait un geste.

Bizarre, une censure dénoncée par l’intégralité de la classe politique… Et si Bolloré souhaitait tout simplement passer à autre chose, renouveler les programmes ? Et si Les Guignols étaient tout simplement moins bons ?

On dit que Les Guignols ont baissé, mais quand ils parlent de Sarkozy, ça n’a pas tant baissé que ça. Ils sont d’une virulence qui, moi, me satisfait pleinement. Le pilonnage de Sarko n’est pas du tout opportuniste ou démago, c’est un truc personnel qu’on ressent quand on fait ce boulot-là et qu’on a officié sous le régime de ce personnage. Sarkozy, c’est un point de fixation pour eux.

On dirait même une fixette. Et c’est une fixette que vous partagez avec eux et un paquet de vos confrères, tout comme Guillon, si on se rappelle bien vos chroniques sur France Inter, jusqu’à votre limogeage en 2010.

Pour moi, il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’on ait été virés sur ordre de Sarkozy, un an et demi avant les présidentielles. Et comme par hasard (sourire), il vire Les Guignols un an et demi avant les prochaines. Je constate que, par ailleurs, il ne fait plus de meetings, il fait de l’humour, du stand-up. Et au moment où il entre officiellement dans la carrière d’humoriste, il vire les concurrents ![access capability= »lire_inedits »]

Sarkozy humoriste, quelle blague subversive ! On a l’impression que vous découvrez l’eau chaude : à savoir que, quand on se paye la tête du puissant, lui aussi peut se payer la vôtre. En réalité, c’est un adoubement !

C’est peut-être un adoubement mais c’est un « empêchement de travailler ». Et on ne va pas se laisser faire. Quand un président de la République agit directement sur une station publique, il y a de quoi gueuler. D’ailleurs, on a gueulé comme des ânes à ce moment-là… Il n’y a pas que Sarkozy, mais je trouve que c’est un bel exemple, particulièrement emblématique.

En supposant qu’il ait eu vos têtes, vous ne l’aviez pas un peu cherché, à vous acharner sur lui et sur la direction de la radio ?

Non, on ne cherchait pas particulièrement à se faire virer. On était censés être des bouffons et attaquer le pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est d’attaquer les puissants, pas les plus faibles. On faisait notre boulot. Si ce boulot-là n’est pas viable, pas acceptable sur le plan démocratique, il faut faire voter une loi pour supprimer les humoristes et leur fermer le clapet définitivement. En attendant, j’accepte le job mais je ne vais pas me laisser faire sans rien dire. Sinon, je ne pourrais plus bosser. D’ailleurs, je peux beaucoup moins bosser depuis cette affaire-là.

Étrangement, François Rollin a été viré de France Inter dans l’été et personne n’a bronché, alors que votre licenciement avait provoqué un tollé…

Je crois que pour lui ça n’a pas été tout à fait du même ordre. Je ne pense pas que François Hollande ait pris son téléphone pour le faire virer. On ne me fera pas croire que François Rollin a été victime d’une fatwa politique. Et je ne l’ai jamais vu comme un type très dérangeant par rapport à la norme de France Inter.

Donc, en somme, quand un type qui se fait virer n’est pas de gauche, c’est un martyr, sinon, c’est un nul ? Pardon, mais la norme, sur France Inter, c’est plutôt l’humour de gauche à la François Morel, non ?

François Morel est la grosse vedette de l’humour sur Inter. Mais sa chronique, ce n’est pas vraiment un brûlot gauchiste. Quant aux jeunes humoristes qui sont arrivés avec Ruquier, et ont littéralement envahi tous les plateaux télé, ils n’ont aucune position politique. Finalement, il y a très peu d’humoristes engagés à gauche sur le marché : Les Guignols, Christophe Alévêque et Sophia Aram.

Pas tout à fait des inconnus non plus, sans jeu de mots… Vous-même êtes sans doute dans le top 10 des humoristes les plus connus en France.

Oui, mais je suis tout à fait marginalisé. Je collabore encore à Paris Première, qui a la gentillesse de diffuser mes spectacles, et j’ai plusieurs chroniques sur le web. Mais je ne représente pas les gens qui peuvent constituer la voix dominante. Les grosses pointures sont sur les stations privées : Laurent Gerra, on ne peut pas dire qu’il soit d’un gauchisme échevelé. Quant à Canteloup, on ne pas dire que ce qu’il fait sur TF1 soit d’un marxisme-léninisme affirmé ! On ne peut pas dire que la voix majoritaire soit celle de la gauche bien-pensante. Ce n’est pas Sophia Aram, le matin sur France Inter, qui cumule le plus d’audimat. Il faut arrêter de dire qu’il y a une forme d’impérialisme de la part des humoristes de gauche… D’ailleurs, à la base dans le fond, l’humour, c’est un truc de droite.

Au moins, sur ce point, vous êtes d’accord avec Élisabeth Lévy.

L’humour, et surtout l’humour noir, est un truc de droite parce qu’il doit être transgressif, tous azimuts, et donc s’attaquer aux victimes. Et ça, c’est un repoussoir pour la gauche.

Donc, l’humour de gauche n’est pas transgressif, CQFD. Le problème dans votre raisonnement, c’est qu’entre Les Guignols et Sarkozy, le puissant n’est pas celui que vous croyez. Et puis, aujourd’hui, la faiblesse est une force : d’ailleurs, tout le monde veut être victime parce que les victimes font peur…

Ça, je vous le laisse, c’est bien une idée de droite… En tout cas, le défi aujourd’hui, c’est d’arriver à faire de l’humour de gauche. En respectant les codes qui font qu’on s’attaque aux puissants, jamais aux faibles. Avec des valeurs de gauche qui sont des valeurs chrétiennes, compassionnelles, tout ce que vous voulez. Celui qui y arrive, il est vraiment très doué. Parce que les grands humoristes à travers l’histoire, ce sont souvent des polémistes de droite. Il n’y a pas de Philippe Muray à gauche. Tous ses discours sur la festivocratie sont d’une méchanceté désopilante. Aujourd’hui, Gaspard Proust incarne un peu ça. C’est sûrement une des figures émergentes de l’humour, et ce n’est certainement pas un mec de gauche bien-pensant…

Certes, d’ailleurs, il vient de se faire éjecter de Salut les Terriens. Quoi qu’il en soit, que reste-t-il de l’humour si le point de départ est qu’il doit être de gauche ?

Non, le point de départ, c’est qu’il ne faut pas faire le jeu du FN. Parce que, pour quelqu’un qui est de gauche, c’est un risque.

Vous en êtes encore là, à vous faire peur avec Marine Le Pen ? À moins que lui taper dessus soit la dernière chose qui reste à l’humour de gauche…

Oui, on peut considérer que, vu les reniements successifs de la gauche dite démocratique, le débat à gauche est effectivement pathétique. N’empêche que le FN est un danger pour la démocratie et qu’il faut le dénoncer. Alors d’accord, ce n’est peut-être même plus drôle, ni subversif. Ce n’est pas brillant ni subversif, mais quand on est de gauche, on doit le faire.

Nous respectons vos convictions à défaut de les partager. Donc, quand on est de gauche, on ne peut pas être un « artiste dégagé », comme disait Desproges ? Il faut absolument édifier les masses ?

Être un artiste dégagé, c’est toujours payant. S’engager ouvertement à gauche, en prenant parti, est beaucoup plus périlleux. Je l’ai fait, publiquement, dans les médias et dans mon spectacle, en appelant à voter pour Mélenchon aux élections de 2012 (Je lui avais même donné le rôle de Dieu. On utilisait sa voix, qu’il avait gentiment accepté de me prêter, pour en faire celle du Seigneur dans Don Camillo : je m’adressais à lui, il s’adressait à moi, et je lui demandais de dire du bien des journalistes). Mais ça, aucun autre humoriste ne l’a fait. Ils s’engagent contre le Front national mais aucun n’a donné de consigne de vote. Pourquoi ? Parce que cela signifie s’aliéner une partie du public, et commercialement c’est toujours très casse-gueule. Moi, pour passer sur un plateau de France Télévisions, dans une émission de service public généraliste, je peux me gratter. Quelqu’un qui a appelé à voter Mélenchon, on ne l’invite pas. Même appeler explicitement à voter François Hollande, aucun humoriste ne l’a fait. Parce que ça peut nuire…

Vous êtes très drôle en fait. En 2012, ils appelaient tous à faire barrage au FN et à Sarkozy, mais ce n’était pas un appel « explicite » à voter Hollande… ? Admettons. Vous ne pensez pas qu’appeler à voter FN ou UMP, par exemple, pourrait leur nuire beaucoup plus ?

Évidemment, mais merde, faut pas déconner !

Jean Roucas l’a fait. Est-ce qu’il est subitement devenu moins drôle pour autant ?

Je crois que sa meilleure blague, tordante, c’est d’avoir appelé à voter FN.

Admettez qu’au moins, c’est à contre-courant…

Je peux vous dire que, sur une radio comme RTL, il était beaucoup plus risqué de se dire simplement de gauche que d’appeler à voter FN ou en tout cas d’exprimer sa sympathie pour le FN.

Allons bon, maintenant vous allez nous expliquer que RTL vous a viré à la suite d’un coup de fil de Marine Le Pen ? À moins que ce ne soit encore Sarkozy ?

Non, il n’y a pas eu de coup de fil, mais à la direction de RTL, certains peuvent faire des hypothèses sur les prochaines présidentielles. Mon papier de juin dernier sur Maud Fontenoy, déléguée à l’environnement des Républicains et très proche amie de Sarkozy, n’a pas dû les enchanter.

La direction parle d’un choix « artistique » consistant à supprimer les chroniques écrites, ponctuelles.

Sur sept chroniques écrites, les deux seules à sauter sont celle d’une jeune femme qui était là depuis à peine un an et la mienne. Mais moi, ça fait quatorze ans que je travaille avec Stéphane Bern ! Quand elle m’a recruté, la station a communiqué allègrement en me présentant comme d’une « prise de guerre », une preuve que la liberté d’expression était plus chez RTL que chez France Inter. Au bout du compte, on me vire comme une merde, en invoquant un « choix artistique » et je perds 15 000 euros par an dans l’affaire. Et croyez-moi, 15 000 euros pour moi, ce n’est pas de l’argent de poche.

Rassurez-vous, pour nous non plus ! Et on ne se souvient pas vous avoir entendu vous inquiéter pour Éric Zemmour quand il a été évincé d’iTélé l’an dernier.

Zemmour est quand même sur RTL deux fois par semaine, dans la matinale, c’est à dire en prime time. Il est défendu bec et ongles face à la rédaction par Christopher Baldelli, qui ne cache pas sa sympathie. C’est logique, puisqu’on est sur une radio commerciale dont une large partie des auditeurs votent FN. Mais pour ma part, en plus de trente ans de carrière, entre guillemets, c’est la première fois que je n’ai pas une seule case dans un média traditionnel. Bref, je peux crever la gueule ouverte.

C’est un droit à vie, une « case dans un média traditionnel » ? Après tout, un paquet d’auditeurs peuvent se sentir insultés par vos chroniques sans voter FN, et RTL n’a peut-être pas envie de faire fuir ses auditeurs… Allez-vous nous dire que vous pratiquez le « rire de résistance » défini par Jean-Michel Ribes, le bon ami de notre président ?

Parler de « rire de résistance », c’est un peu boursouflé, pas très sérieux, voire indécent. Ce qui est clair malgré tout, c’est que Hollande, en termes de liberté d’expression, a beaucoup de marge par rapport à un Sarkozy. Vous pouvez être sûr qu’il n’interviendra jamais dans une rédaction pour faire dégommer un journaliste. Il y a une tradition chez les socialistes, et c’est à peu près la seule chose qui leur reste : ils ne sont pas liberticides. C’est peut-être ce que voulait dire ce bon Jean-Michel Ribes avec sa déclaration énamourée à François Hollande.

Là, pardon, mais vous charriez grave ! Ça se fait de manière beaucoup plus discrète, feutrée, mais bizarrement, depuis l’élection de Hollande, les soi-disant « nouveaux réacs » sont beaucoup moins présents, quelle coïncidence !

Pauv’biquets ! Bienvenue au club des tricards !…

Et quand vous traitiez 800 000 Français qui défilaient avec la Manif pour tous de « crétins en loden », ce n’était pas excessif ou indécent ? Vous n’aviez plus de vrais « puissants » à vous mettre sous la dent ?

C’est un combat d’arrière-garde et ils avaient un look rigolo, anachronique. Je n’allais pas me gêner ! Mais vous avez raison, on est parfois mauvais, démago, maladroit. On peut considérer qu’il est un peu facile de s’en prendre aux gens qui s’habillent en loden et mocassins à glands, j’admets que ce n’est pas ce que j’ai fait de plus glorieux. Il y a des chroniques dont je suis plus fier.

Laquelle, par exemple ?

Lorsque j’ai attaqué Arthur frontalement, sur France Inter, sur la revente de ses parts d’Endemol, le pognon, les jeux absolument débiles qu’il faisait, la téléréalité qu’il avait introduite en France… Je m’en prenais à plus fort que moi, médiatiquement parlant : il m’a attaqué sur mon salaire, m’a piégé et je n’en suis pas sorti gagnant. Mais je n’étais pas mécontent d’avoir tenté le coup. J’estime que j’avais pris des risques, je m’étais exposé.

C’est en effet plus courageux que de taper sur les cathos de province. D’ailleurs, maintenant que tout le monde est Charlie, pourquoi personne ne se paye la tête des musulmans ?

J’aime les vieux gimmicks sur les curés, les flics et tout ça, c’est bien de garder cette tradition. En revanche, sur les musulmans, je suis totalement politiquement correct, et je vais vous sembler affligeant. Depuis l’Algérie, il y a un fonds raciste en France, antiarabe, antimusulman. Je n’ai pas envie de me faire instrumentaliser en amplifiant ça, en alimentant ce racisme que je combats depuis toujours. Effectivement, le risque, c’est qu’on me dise : vous faites le jeu de ceux qui nous menacent et veulent imposer leurs lois, sous couvert de bons sentiments vous êtes d’une terrible lâcheté. Désolé, mais pour moi, il serait plus dangereux d’en rajouter.

Votre plus grande peur, ce n’est donc pas qu’on vous tire dessus, mais que Marine Le Pen soit élue ?

Oui. Je crains quand même qu’on me tire dessus, et je me moque des djihadistes dans mes chroniques et dans mon spectacle. En tant qu’humoriste, on ne peut pas fermer sa gueule devant cette menace. Mais en même temps, je ne veux pas faire le jeu de Marine Le Pen.[/access]

guignols couverture causeur

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*Photo: DR.

Trump et Corbyn, les poils à gratter

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jeremy corbyn donald trump

jeremy corbyn donald trump

Donald Trump et Jeremy Corbin font de plus en plus peur. Editorialistes et politiciens de tout poil pointent du doigt le désastre, voire le danger pour la démocratie que représentent ces deux hommes au sein de leurs pays respectifs : les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Pourtant, les électeurs ne semblent pas du même avis et continuent, pour le moment, à plébisciter le « connard laqué » (selon l’affectueux jeu de mots de Roland Jaccard) et le socialiste « ringard ».

Tous deux détonnent car ils ne viennent pas de la nomenklatura: Corbyn est un marginal au sein du Labour, dernier représentant d’une frange du parti condamnée à rester dans l’ombre, tandis que Trump, incarnation du « self-made man » avait autrefois soutenu Hillary Clinton. Tous deux tiennent un discours protectionniste même si leurs buts sont bien différents : stopper l’immigration pour l’Américain, mettre le capital au pas pour l’Anglais.

Véritables deus ex machina, les deux hommes ont fait exploser deux partis politiques gangrénés par l’immobilisme. Par leurs prises de positions provocantes et iconoclastes, et les réactions qui les ont suivies, ils ont réintroduit des clivages qui semblaient avoir disparu.

C’est Donald Trump qui donne le premier coup de boutoir lors de sa déclaration de candidature : « Quand le Mexique nous envoie ses habitants, il ne nous donne pas les meilleurs d’entre eux… Ils envoient ceux qui ont des tas de problèmes, qui amènent leurs problèmes avec eux. Ils amènent la drogue, le crime. Ce sont des violeurs. Même si certains, je l’avoue, sont des gens bien ». Par ces propos, celui qui se surnomme « The Donald » s’attire les foudres d’une bonne partie de la presse américaine et des cadres de son parti. Mais il gagne aussi le soutien d’un grand nombre d’électeurs républicains, séduits par la crudité de paroles qui ont fait le tour du monde. Pourtant, quelques semaines plus tard, une vieille intervention télévisée de l’anglais Jeremy Corbyn, déterrée à l’occasion de sa percée dans les sondages, fait pâlir l’aura de maître de la provocation que s’était construite le milliardaire américain : « Oui [les membres de Daech] sont brutaux. Oui, certaines choses qu’ils ont faites sont assez effroyables. Pour autant, certaines actions des Américains à Falloujah ou ailleurs sont tout autant effroyables ».

Autant dire que ces deux personnages ne se distinguent pas par leur sens de la mesure. Mais c’est bel et bien leur excès qui fait leur succès. Cependant, pour les commentateurs, le pic de popularité qu’ont connu les deux hommes politiques ne peut pas être durable.

Il faut dire que Donald Trump et Jeremy Corbyn manquent de crédibilité. Alors, quand ils commencent à faire surface dans les flots médiatiques, on raille d’abord leur inexpérience politique, leur incapacité présumée à s’imposer dans le débat d’idées et à diriger un potentiel gouvernement. Les deux partent en effet de loin.

Jeremy Corbyn, se présente d’abord à l’élection de chef de son parti pour faire plaisir à ses camarades, les derniers « vrais » socialistes du Labour Party. Il obtient, in extremis, les parrainages nécessaires de la part de députés voulant promouvoir le pluralisme au sein de leur organisation mais ne croyant guère à ses idées anti-austérité. Crédité de 7% dans les sondages, il peine d’abord à décoller. Mais, le 10 août, dans un sondage Yougov, il se retrouve avec 53% des intentions de votes travaillistes, devant Andy Burnham, deuxième avec seulement 21%. Dans le même temps, Donald Trump lui stagne à 2% dans les estimations jusqu’au jour où il prononce sa fameuse phrase sur ses voisins mexicains. A partir de là, de saillie en saillie, il avance à toute vitesse dans la course à la primaire républicaine pour la présidentielle américaine. Premier des 16 candidats mi-juillet devant Jeb Bush (alors à 13%), on lui prédit l’avenir d’un feu de paille. Beaucoup jurent même alors qu’il ne pourra pas se maintenir à ce score jusqu’au premier débat du 6 août ou que, de toute façon, il s’effondrera après cet évènement devant marquer le début des choses sérieuses. Sauf que le débat est en fait largement dominé par Trump qui monopolise la parole et s’envole encore dans les sondages. Fin août, il se trouve à 29%.

Alors, faute de les voir s’éclipser, comme ils le désiraient, les journalistes agitent le chiffon rouge de la menace populo-démago-totalitaire pour discréditer les deux hommes. Quand on parle de Donald Trump aux Etats-Unis, les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ne sont jamais très loin. Le HuffPost rapporte, par exemple, cette déclaration d’un consultant du Parti Républicain Alex Castellanos : “Ma famille et moi avons quitté Cuba à la fin des années 1950 pour fuir ce genre de leaders ». Pour Thomas Friedman, du New York Times, Trump est un nouveau Joseph McCarthy, ce sénateur républicain qui lança la chasse aux sorcières soviétiques dans les années 50. Pour ce qui est de Corbyn, Tony Blair, ancien leader très « social-libéral » du Labour dans les années 90 et Premier Ministre britannique de 1997 à 2007, déclare que son élection serait un arrêt de mort pour leur parti car bien évidemment sa victoire est impossible (les prochaines élections générales au Royaume-Uni auront lieu en 2020, autant dire que Tony Blair dispose d’une véritable prescience !). Enfin, quelques journalistes se prennent au jeu de la prévision la plus farfelue et nous présentent un avenir où Corbyn dirigerait le Royaume-Uni. Selon les versions, le pays est devenu une sorte de Soviet islamiste où l’Islam est enseigné de force, un régime communiste dans lequel les anciens gouvernants ont été envoyés « au goulag » ou alors devenus les serviteurs du nouveau Premier ministre au 10 Downing Street.

Mais, contrairement à d’autres leaders dits « populistes », Corbyn et Trump ne viennent pas de formations excentrées sur l’échiquier politique et devraient donc pour cette raison être considérés avec plus de sérieux. Le Labour et le Parti républicain sont des institutions centenaires et conquérir l’électorat de ces partis permettrait à ces deux hommes de rassembler, par la force des choses, des personnes ayant des opinions politiques plus conventionnelles (selon les standards de leurs pays respectifs). Et, au-delà de leurs prises de positions polémiques, Trump et Corbyn sont deux hommes de terrain. Corbyn connaît les réalités sociales de très près tandis que Trump, en bon entrepreneur, a l’expérience des subtilités de l’économie pratique. Autant dire qu’une fois arrivés au pouvoir, ces deux hommes sauraient sans doute faire preuve de plus de sagesse que pendant leurs campagnes. Mais plutôt que de tirer des plans sur la comète, il vaudrait mieux se réjouir d’une chose qui fait si peur à nos journalistes : la réintroduction d’une goutte d’incertitude dans notre avenir politique.

Plaçons en détention les islamistes fichés comme dangereux

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islamistes daech detention

islamistes daech detention

Face au danger terroriste, quelles mesures dérogatoires au droit commun une démocratie européenne peut-elle prendre pour se protéger ? Faut-il attendre la catastrophe ou peut-on essayer de s’en prémunir ? Est-il possible de placer en détention administrative des individus considérés comme dangereux par les services de renseignements ?

Selon l’article 15 de la  Convention européenne des droits de l’homme, « En cas de guerre ou en cas d’autre danger public menaçant la vie de la nation, toute Haute Partie contractante peut prendre des mesures dérogeant aux obligations prévues par la présente Convention, dans la stricte mesure où la situation l’exige.» Selon l’article 4 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, « dans le cas où un danger public exceptionnel menace l’existence de la Nation et est proclamé par un acte officiel, les États parties au présent Pacte peuvent prendre, dans la stricte mesure où la situation l’exige, des mesures dérogeant aux obligations prévues dans le présent Pacte (…). »

Le terrorisme peut-il constituer un danger public exceptionnel justifiant que l’État déroge temporairement à l’application de certains droits de l’homme garantis?

Dans le premier arrêt qu’elle a rendu, dans une affaire de terrorisme, le 1er juillet 1961 la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que de telles  mesures dérogatoires pouvaient être prises dans “une situation de crise ou de danger exceptionnel et imminent qui affecte l’ensemble de la population et constitue une menace pour la vie organisée de la communauté composant l’État”(CEDH, 1er juill. 1961, Lawless c/ Irlande)

M. Lawless, dont le « comportement était de nature à le faire très sérieusement soupçonner d’être impliqué dans les activités de l’IRA », alléguait une violation de la Convention à son égard, par les autorités de la République d’Irlande du fait de sa détention sans jugement du 13 juillet au 11 décembre 1957 dans un camp de détention militaire.

La Cour a répondu que « l’arrestation et la détention administrative d’individus soupçonnés de participer à des activités terroristes constituaient une mesure strictement limitée aux exigences de la situation dès lors que le fonctionnement des juridictions ordinaires ne suffisait pas à rétablir la paix et l’ordre public ». Et les critères posés étaient les suivants: il fallait un danger « réel et imminent », « exceptionnel », « menaçant la continuité de la vie organisée de la communauté » et « affectant la population de l’Etat concerné ».

Face au terrorisme islamiste, sommes-nous dans une telle situation? Si on estime que nous ne le sommes pas, alors il est inutile d’envisager de placer en détention administrative les islamistes radicaux suspectés de pouvoir passer à l’acte par nos services de renseignement.

Mais si l’on estime, comme l’affirment le Président de la République et le Premier ministre, que « nous sommes en guerre contre l’islamisme radical », que « nous devons nous attendre à d’autres assauts terroristes », que « nous devons nous habituer à vivre dans un contexte terroriste » alors la détention administrative de ces islamistes  dangereux doit au moins être débattue. Ou nous sommes en guerre ou nous ne le sommes pas.

En tant que Juif, je connais les dangers de la détention administrative; elle a été infligée par la IIIème République  à tous les Juifs ex-ressortissants du IIIème Reich en 1939 et le lendemain du statut des Juifs, le 4 octobre 1940, Pétain l’a déclaré pour tous les étrangers de « race juive », y compris les enfants: ce sont alors des dizaines de milliers de Juifs qui furent internés dans les camps de la zone libre avant d’être livrés à leurs bourreaux.

Mais nous ne sommes pas dans un tel contexte. Il s’agit de placer en détention  seulement quelques centaines de personnes dont tous les services de renseignement soutiennent qu’il est impossible d’assurer la surveillance. Une commission composée de magistrats et de parlementaires pourrait avoir accès aux documents des services demandant une telle détention et disposer d’un droit de veto.

Tous les terroristes qui ont agi étaient fichés. Tous. Daesh ne parvient donc pas, pour l’instant, à recruter, au-delà des quelques centaines d’individus radicalisés et signalés. C’est un élément positif: il existe une cinquième colonne mais elle est encore réduite et peut être contenue à condition de prendre des mesures fortes et efficaces.

Le 23 novembre 2011, quelques mois avant les attentats de Merah contre les soldats français et les enfants juifs de l’école Ozar Hathorah, j’écrivais dans les colonnes du Monde : « Une vague fondamentaliste traverse le monde musulman, cette vague touche aussi la France ». J’avais été alors critiqué à gauche et peu soutenu à droite.

En réitérant ma proposition faite le 11 janvier au soir de placer en détention administrative les islamistes radicaux fichés comme dangereux, comme De Gaulle l’avait fait pour certains membres de l’OAS et du FLN, je n’échapperai pas non plus aux critiques. Pourtant, cette solution est raisonnable, une base légale existe et elle serait une option efficace pour endiguer l’islamisme radical qui cherche à submerger notre mode de vie et à détruire nos droits et libertés.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00716914_000008.

Conférence présidentielle: du flou et de l’enfumage

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hollande conference syrie migrants

hollande conference syrie migrants

Vous rappelez-vous David Hamilton ? Il photographiait des nymphettes nimbées de flou, dans les années 60-70. À son exemple nous déposions pieusement un peu de vapeur fugace sur nos objectifs pour auréoler nos photos d’un brouillard qui gommait les aspérités et les éventuelles vergetures…
François Hollande, qui a peu ou prou mon âge, a-t-il rêvé lui aussi, dans sa chambre d’adolescent, à ces créatures improbables (Hamilton prétendait qu’il les lui fallait vierges, sinon l’aura naturelle disparaissait) punaisées contre son mur ? En tout cas il est passé maître dans le flou et l’enfumage. Et quand des journalistes se la jouent à l’américaine et ne se satisfont pas de ce gommage des contours, de cette absence radicale de précision, ça l’agace — ça l’énerve même. Du coup, même en raccourcissant l’exercice, il n’évite pas l’ennui. Le nôtre, et, visiblement, le sien.

La dernière conférence de presse de Moi-Président a été une très jolie démonstration d’art hamiltonien. Des imprécisions partout, du non-dit en filigrane. Des réductions d’impôts financées par des « économies » — sur quoi ? Et pour qui — apparemment, pour ceux qui déjà ne paient pas d’impôt sur le revenu, les classes moyennes attendront la semaine des quatre jeudis… En attendant, on ne touche pas à la TVA, le plus injuste de tous les impôts — mais celui qui fait rentrer le plus de pépettes — ni à la CSG/CRDS : bricolage et racolage sont les deux mamelles de la politique hollandiste. Une réforme du code du travail mais sans toucher à l’essentiel — pourquoi diable l’engager ? Peut-être une réforme du mode de scrutin — mais ce n’est pas sûr. Quant au chômage… Le jour même paraissait un sondage qui était dans toutes les têtes (et forcément dans la sienne) qui l’éliminait du second tour des présidentielles dans tous les cas de figures. Alors, Lui-candidat ? «La baisse du chômage est « une exigence morale » — pour les réalisations pratiques, on verra plus tard. Et pour le pacte de responsabilité, dont on attend toujours les mirifiques résultats, on verra plus tard s’il faut le réviser. Gouverner, c’est lanterner.

Ah, mais quand même, on essaiera de ratifier la charte européenne sur les langues régionales. Ça, c’est présidentiel. Et on engagera la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, dont tout le monde se fiche.
Restait les questions internationales. Nos avions vont survoler la Syrie : sûr que ça dissuadera Daech de dynamiter d’autres temples à Palmyre, et de décapiter d’autres populations antagonistes. Parce qu’il n’est pas question d’aider Bachar, toujours qualifié de nœud du problème — hier encore sur i-télé par cet immense stratège qu’est Bernard-Henri Lévy, l’homme grâce à qui la Libye a été rendue à la paix et à l’harmonie : à ceci près que si Bachar saute, l’Etat islamique se fera un plaisir de massacrer deux à trois millions d’alaouites, et deux millions de chrétiens. On survole — c’est tout un symbole. On accueille 24 000 réfugiés sur deux ans (quantitativement, ce n’est rien, juste de quoi faire pousser des cris d’orfraie à une opposition pas bien droite dans ses bottes), on adhère aux quotas sans le dire, on reste fidèle à son état de marionnette de Merkel, et surtout, surtout, on n’ira pas suggérer aux monarchies arabes d’accueillir des réfugiés chassés par un Etat islamique qu’elles financent. Faudrait pas les dissuader de nous acheter de coûteux joujoux.

Et on organisera des conférences internationales — ça, on adore. Sur le climat, encore qu’il y ait « des risques d’échec ». Enfumons, il en restera toujours quelque chose — sur la photo. Sur l’Ukraine, où tout se passe bien, comme chacun sait, ce qui devrait permettre de lever les sanctions contre la Russie et à Poutine d’acheter à nouveau du cochon français, ou sur les migrants. Ça laissera à Jean Raspail (avez-vous lu Le Camp des saints ?) le temps d’avoir totalement raison. Ça me rappelle les débats sur le sexe des anges pendant que les Turcs assiégeaient Constantinople.
Et pour finir on donne rendez-vous avec un petit ton narquois : « Je vous dis à la prochaine conférence pour d’autres questions qui peuvent ressembler à celles qui ont été posées aujourd’hui. » Mais dis-moi, coco, si ça ne te plaît pas, rien ne t’empêche de démissionner — ou en tout cas de ne pas tenter de revenir en 2017.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21789104_000014 .