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Migrants : le putsch moral des éditorialistes

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migrants lemonde merkel

Qu’un certain journalisme adore sermonner au moins autant qu’informer, ce n’est pas très nouveau. L’appel publié jeudi en « une » de Libération – et de onze autres journaux européens – ne m’a d’abord arraché qu’un haussement d’épaule. « Nous journaux d’Europe, nous unissons pour exhorter nos dirigeants à agir résolument pour gérer cette tragédie humanitaire et empêcher que d’autres vies ne soient perdues… »

D’abord, on ne voit pas qui pourrait être contre ça. Qui voudrait que des vies humaines soient perdues ? Qui pourrait dire qu’il ne faut rien faire ? Rassurez-vous, pas moi. Mais on devrait avoir le droit de se demander quelle part de la misère du monde on veut accueillir et dans quelles conditions.

Et puis, ce journalisme de grandes causes et de grandes consciences est une spécialité française, on s’habitue à son ronronnement satisfait qui nous dicte en toute occasion ce qu’il faut penser – sans grand effet du reste. Un peu de Zola, un peu de Malraux, une pincée de Kessel ou de Frantz Fanon, des accents héroïques ou pathétiques, des appels à la fraternité humaine – assortis de sentences d’exclusion de ladite fraternité à l’encontre de quiconque ne pense pas ce qu’il faut. Si on veut comprendre quelque chose à ce nouveau clergé, Régis Debray a dit l’essentiel depuis longtemps.

C’était prévisible, la tragédie à laquelle nous assistons sans la voir et sans la comprendre a stimulé comme jamais les ardeurs prêcheuses de nos grands médias et de quelques autres. Des entreprises font leur com sans vergogne en organisant des appels aux dons, des mairies se déclarent candidates à l’accueil de migrants. Enfin, se réjouit Le Monde, « les artistes français sortent de leur réserve ». « Finie la colère rentrée », écrit la consœur sans rire. Ouf, je n’avais pas remarqué qu’elle était rentrée mais il fallait qu’elle sorte. Marrant, dans un tel brouhaha, tous ces gens qui prétendent briser le silence.

D’éminents éditorialistes se réjouissent qu’une photo ait fait bouger les choses. Moi, ça me fiche plutôt la trouille que la politique de mon gouvernement soit dictée par une photo. Et puis, à mon avis, on devrait s’abstenir de faire parler les enfants morts. Parce qu’on finit par leur faire dire n’importe quoi. En l’occurrence, ce petit garçon serait, nous a-t-on serinés sans jamais prendre la peine de le démontrer, l’image de la culpabilité européenne. Des gentils, des méchants, on ne veut rien d’autre.

À une situation complexe, les médias ont donc opposé une grille de lecture simple. Chercher à réfléchir, dire autre chose que les mots magiques « accueil », « ouverture », « générosité », c’est déjà être un salaud. Là où on aurait besoin de comprendre l’ensemble des causes qui ont amené ce petit garçon sur cette plage turque, on répétant que ce sont les nouveaux juifs fuyant le nouveau nazisme. Ce qui revient à interdire de penser. Depuis une dizaine de jours, ce chantage émotionnel (dont Slobodan Despot a fort bien décrit les ressorts) a atteint une intensité inédite. Égoïsme ou générosité, choisissez votre camp ! Chacun exhibe son émotion comme une médaille, alors que ce qui serait méritoire, ce serait d’y résister un peu, à cette émotion.

Cela dit, des « J’accuse », la presse en publie tous les quatre matins et j’aurais oublié celui des douze journaux européens si Alain Finkielkraut n’avait pas attiré mon attention sur son caractère scandaleux. « C’est une prise de pouvoir ! », m’a-dit mon cher professeur.  De fait, cette alliance de douze journaux pour dicter leur politique à des gouvernements élus dont ils n’ont ni la légitimité, ni les responsabilités, traduit une curieuse conception de la répartition des rôles. « On attend d’eux qu’ils nous donnent le savoir nécessaire pour penser, mais ils ne veulent pas décrire, ils veulent prescrire », s’agace Finkielkraut.

Il est vrai que ce texte ne semble pas avoir soulevé les masses ni ému plus que de raison les gouvernements tchèque, hongrois et autres réfractaires à l’accueil de masse. Quant à nos gouvernants à nous, ceux de la vieille Europe, ils tentent de louvoyer entre les attentes de leurs électeurs et les diktats des médias – et comme ils sacrifient souvent les premiers pour complaire aux seconds, ils finissent par perdre. En attendant, les ministres de l’Intérieur vont bien devoir traduire toute cette émotion en action – ce qui commencera ce lundi à Bruxelles par un vaste marchandage sur le mode « j’en prends tant et toi tant » qui nous emmènera assez loin des grands mots et des grands principes. Reste que ce brouhaha humanitaire ne peut qu’encourager ceux qui hésitent, dans les camps de réfugiés de Turquie ou de Jordanie, à tenter l’aventure européenne pendant que les opinions sont dans de relativement bonnes dispositions. De tout cela, mes estimables confrères se lavent les mains : leur rayon c’est la conviction, pas la responsabilité. C’est pourquoi on peut au moins parler d’une tentative de putsch moral.

Il y a tout de même un aspect presque comique, dans cette crise dramatique, c’est que la France s’empaille sur des questions qui ne se posent pas. On peut se demander s’il faut accueillir des réfugiés, et combien ou comment. L’ennui, c’est qu’il va falloir les obliger parce que, décidément, ils ne veulent pas venir chez nous. On invoquera les routes migratoires traditionnelles, les emplois allemands, le chômage français. D’accord, mais ils préfèrent même l’Angleterre et le coût de la vie à Londres. Alors, une pensée affreuse me vient : et si la France était vraiment trop sortie de l’Histoire, même pour des gens qui essaient de lui échapper ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30133408_000009.

La maladie d’amour

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denis tillinac retiens nuit

Sur les bords de la Loire, Denis Tillinac se languit d’une bourgeoisie en voie d’extinction. En ouvrant le dernier roman du corrézien, « Retiens ma nuit » aux Editions Plon, le parfum enivrant d’une province pluvieuse et fantasmée prend à la gorge. Se dessinent alors les paysages et les rêves cabossés d’une existence protégée, loin du tumulte des métropoles. Au cinéma, Jean Rochefort affirmait que l’apparition de son vieil ami Philippe Noiret sur grand écran produisait un effet d’appartenance instantané : « c’est comme enfiler une paire de charentaises » disait-il. Une justesse de ton, un bien-être communicatif, on est immédiatement en famille, chez soi, prêt à partager les désillusions et les bonheurs fugaces de l’acteur pendant quatre-vingt-dix minutes. Les mêmes réflexes s’opèrent avec la prose de Tillinac. Il fait partie des rares écrivains à encore écrire en français ce qui, en cette rentrée littéraire, tient du miracle et d’un formidable sursaut de résistance. La langue n’a jamais été aussi maltraitée dans une indifférence quasi-générale.

Où sont les professionnels de la pétition et du désordre ? L’avant-garde culturelle ne s’aventure plus sur le terrain des mots préférant patauger dans ses fausses idées. Avec cet éternel nostalgique, défenseur des églises et des frères Boniface, aucun risque de tomber dans le politiquement correct. La dissidence lui colle à la peau. On se prélasse dans sa phrase juteuse, un bel équilibre entre l’adjectif calorique et la vigueur du style. Entre le déhanché d’Elvis et l’épopée napoléonienne. Cette fois-ci, Tillinac nous parle d’amour à la manière du clinicien Jean Freustié, sans jamais être dupe de ses propres emballements. Dans les environs de Blois et de Chaumont, François, un médecin de campagne bien marié découvre la passion avec Hélène, une galeriste mal accompagnée. En Loire, les bancs de sable ne sont pas seulement dangereux pour les nageurs, les amoureux peuvent aussi y sombrer. Ces deux sexagénaires sont frappés d’un irrépressible besoin de se rapprocher à l’âge où l’on est plutôt censé s’occuper de ses petits-enfants et soigner ses maux de ventre. Si le corps se dérobe, la tête s’enflamme. Cet amour impossible naît sous les regards croisés des proches qui désapprouvent ce ridicule démon de midi plus que passé. François n’est ni un coureur, ni un sauteur, il n’est pas atteint du syndrome « Papy boum boum » qui a fait des ravages politiques en Italie. Ce retraité des sentiments n’imaginait pas être saisi en plein cœur. Il pensait  juste organiser sa succession en profitant des douceurs ligériennes. Il chanoinisait à plein régime. « Avec Hélène, je n’avais pas peur de vieillir, encore moins de mourir. J’existais si peu » diagnostique-t-il dorénavant. Son épouse, ses enfants, sa clientèle, ses repas arrosés et son dilettantisme de bon aloi volent en éclats.

Dans ce roman tendre et brûlant à deux voix, François et Hélène racontent leur vie toute tracée jusqu’à cette rencontre (trop) tardive. Avant, les années défilaient à la vitesse d’une Micheline, sans à-coups, agissant sur l’organisme comme un puissant analgésique. Puis un jour, ce train-train déraille et ravage tout. Dans ce télescopage amoureux, Tillinac se révèle être un très fin sociologue (profession qu’il doit, par ailleurs, détester comme l’art contemporain et le bling-bling) des classes bourgeoises. La littérature ne s’intéresse plus qu’aux damnés de la terre par calcul et démagogie. La misère humaine semble décupler l’imagination de nos jeunes auteurs. Tillinac dresse le portrait d’une société de notables qui a été aussi rudement chahutée par la mondialisation. Entre les parvenus et ce vieux maillage d’aristocratie locale se jouent des rapports troubles, d’attraction et de répulsion. Les amoureux carte vermeil se débattent dans cette banale foire aux vanités pour simplement exister.

Retiens ma nuit, Denis Tillinac, Editions Plon.

Retiens ma nuit

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Cioran blacklisté

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cioran moldavie roumanie

Le 1er juillet dernier, je me rendais à l’ambassade de Moldavie, 20, rue Berlioz, pour célébrer le 20e anniversaire de la mort de mon ami Émile Cioran. Pourquoi l’ambassade de Moldavie ? Parce que ni l’ambassade de Roumanie ni l’Institut culturel roumain n’avaient jugé bon d’organiser une rencontre autour de leur compatriote le plus célèbre. Les Français, eux aussi, avaient boudé l’auteur de De l’inconvénient d’être né et aucune fleur n’avait été déposée sur sa tombe au cimetière du Montparnasse. Quant à poser une plaque au 21, rue de l’Odéon pour rappeler qu’il y avait vécu, il n’en avait pas été question. En dépit de la canicule, un vent mauvais soufflait et le passé trouble de Cioran dans les années 1930 refaisait surface. Seule la petite ambassade de Moldavie avait accepté de nous accueillir pour cette commémoration. J’avoue, toute honte bue, que quand m’était parvenue l’invitation de l’ambassadeur, j’avais cru à un gag. Pour moi, la Moldavie était un pays imaginaire peuplé de tintinologues. Et non un ex-satellite de l’URSS.

Tout en m’accueillant de la manière la plus courtoise, l’ambassadeur, qui avait fait ses classes à Moscou, m’assurait que Cioran était totalement inconnu en Russie et qu’il avait lui-même jugé « extrêmement déprimants » les quelques livres qu’il avait parcourus.[access capability= »lire_inedits »] Je m’étais bien gardé de le contredire. Je fus tout aussi surpris de m’apercevoir qu’outre le personnel de l’ambassade, seule une dizaine de personnes s’était déplacée et que les intellectuels et écrivains français annoncés s’étaient désistés les uns après les autres. Bref, ce fut une soirée étrange où l’on me demanda surtout de parler des rapports de Cioran à la Bessarabie, principauté dont j’ignorais tout et qui semblait être au cœur des préoccupations de mes auditeurs. Je glissai vers l’Empire austro-hongrois et le nihilisme thérapeutique, ce qui finit par me donner une contenance.

Un mois plus tard, j’apprenais le fin mot de l’histoire : une loi mémorielle était en passe d’être adoptée par le Parlement de Bucarest, interdisant, outre le négationnisme, le culte de toutes les personnes ayant d’une manière ou d’une autre flirté avec la Garde de fer, mouvement incontestablement fasciste, dont Émile Cioran et Mircea Eliade furent des sympathisants dans leur jeunesse. Exit, donc, Cioran et Eliade : des peines de prison étaient même prévues, selon l’éditorialiste du quotidien Gandul, pour qui évoquerait sur Facebook les personnes incriminées par cette loi, aujourd’hui adoptée.

Cioran avait fui la splendeur de sa patrie parce qu’elle avait un effet dissolvant sur lui. Il ajoutait : l’Occident ne m’a guère mieux réussi. Où que ce soit, il aurait éprouvé le même dégoût. J’imagine combien son destin posthume l’aurait amusé. Lui qui aspirait à être l’homme le plus lucide de son temps, même si la lucidité ne va jamais sans une bonne dose de naïveté, aurait sans doute apprécié qu’une fois de plus, l’Histoire confirme sa certitude que « tout était foutu ».

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guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Thierry Ehrmann.

La maternelle 4G

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ecole maternelle najat vallaud belkacem

Grand chantier de la refondation de l’école, le numérique est la pierre angulaire de la réforme engagée par Najat Vallaud-Belkacem, dans le but de promouvoir une véritable éducation aux médias : « Dès la rentrée 2015, le plan numérique issu de la concertation nationale sur le numérique, sera mis en oeuvre pour que la jeunesse soit de plain-pied dans le monde numérique », puisqu’il est bien évident que « l’acquisition des connaissances passe aujourd’hui par internet et la communication sociétale en grande partie par les réseaux sociaux. »

« Collèges connectés », « pratiques renouvelées », « enseignants innovants », la communication ministérielle égrène les formules magiques qui permettront à n’en pas douter « aux élèves de s’insérer dans la société en tant que citoyens » et de « renforcer le plaisir d’apprendre et d’aller à l’École ». « La révolution numérique est une chance pour l’école », martèle-t-on. Les professeurs de français et Victor Hugo remercient en effet certainement la révolution numérique après le torrent d’insultes qui s’est abattu sur l’auteur des Misérables au cours de la session 2014.
C’est une vieille recette du Parti socialiste : monter en épingle les réformes sociétales après avoir définitivement constaté son échec dans le domaine social. Incapable d’appliquer dans les faits le discours égalitariste dont la gauche se grise en permanence, il lui faut donc transposer le combat pour l’égalité dans des domaines plus à la pointe de la modernité. La lutte contre les discriminations tous azimuts et le mariage pour tous n’ayant cependant pas réussi à ressusciter Jaurès mais à faire taxer de plus en plus nettement le PS de clientélisme communautariste, reste le numérique, dernière croisade, semble-t-il, d’un parti en pleine déconfiture idéologique.

Les matières ringardes et discriminantes telles que les langues anciennes ayant été gentiment remisées au placard des vieilleries rétrogrades, reste à bâtir la « nouvelle société » grâce à la tablette pour tous et au smartphone pédagogique. Et si vous vous effrayez du fait que Twitter charrie aujourd’hui les incitations à la haine et les appels aux meurtres rédigés dans un français à peine déchiffrable par une cohorte de 12-18 ans devenus incapables de survivre plus de dix minutes sans avoir les yeux rivés sur un écran, rassurez-vous : ils pourront désormais, grâce à l’école numérique, ne plus avoir à subir le désagrément de devoir éteindre leur portable à l’école et pourront rester connectés 24 heures sur 24. La fabrique de zombies devrait ne s’en porter que mieux : au moins un produit d’exportation français qui marche.
Et ça commence, dès le plus jeune âge, comme s’en félicitait l’ultra-branché Xavier de la porte cette semaine sur France Culture, dans sa nouvelle chronique du mercredi matin. Xavier de la Porte semble faire partie de ces individus qui vivent dans une sorte d’extase technologique permanente, trouvant invariablement démente toute innovation et estimant, quel que soit le sujet abordé, que si c’est connecté c’est génial. Voilà un type dont les transports d’enthousiasme doivent être à la limite du contrôlable à la seule vue d’un chauffe-tasse USB.

Et bien évidemment, la révolution numérique à l’école pour Xavier de la Porte, c’est particulièrement génial. « L’école française est en train d’entamer un tournant », explique le chroniqueur qui en profite pour tacler au passage les vilains grincheux ringards du Figaro ayant encore le culot de regretter la disparition des langues anciennes et le naufrage final du collège unique. « Il n’y a pas de raison que l’humain de droite soit moins contradictoire et incohérent que le reste de l’humanité. Ca se saurait. » Tout à fait Xavier, heureusement que l’humain de gauche, lui, semble ignorer jusqu’au sens du mot « contradiction ».
D’esprit de contradiction, chez Xavier de la Porte, il ne faut pas en effet chercher l’ombre. Toute critique de l’action gouvernementale est par avance balayée. Les expérimentations numériques ont beau aller « un peu tous azimuts » confie l’animateur, « ce n’est pas critiquable en soi ». Les mauvais esprits sont prévenus : on ne relaie ici que la bonne parole. Par exemple, dans le nouveau programme de maternelle, on encouragera la création d’ateliers de familiarisation aux outils numériques, en particulier autour de la communication à distance. « Personnellement, je suis à fond pour », proclame l’enthousiaste Xavier de la Porte qui souhaite ainsi qu’on apprenne « aux enfants à se servir d’un smartphone à écran tactile afin qu’ils ne mettent pas fin toutes les trois secondes à la communication en effleurant l’écran avec leurs joues rondes peu adaptées à la technologie contemporaine. » C’est vrai que ce n’est pas très pratique ces enfants patauds avec leurs bonnes grosses joues, et on attend donc avec impatience une prochaine mise à jour pour que les enfants en bas âge deviennent enfin un peu plus techno-compatibles. Quand on pense qu’on envoie des robots sur Mars et qu’on n’est même pas capables de remédier à cela, c’est à peine croyable. A quand, enfin, les enfants à tête plate ?

En attendant, cette évolution déterminante de la physionomie infantile, l’enseignement des petites classes va se préoccuper de réadapter un peu les cerveaux à la nouvelle société à venir. En 2001, explique Xavier de la Porte, le grand juriste Lawrence Lessig (une figure très appréciée notamment dans le monde des gens branchés qui vénèrent Steve Jobs) expliquait qu’une part toujours croissante de nos vies, de nos interactions sociales, « étant appelée à se dérouler via des plateformes informatiques, et ces plateformes consistant en des lignes de codes informatiques qui seules édictaient ce qu’il est possible ou non de faire de ces plateformes, eh bien, le code, c’est la loi. » Rassurante perspective. Voilà qui, comme le pronostiquait le philosophe Günther Anders, définit pour les temps modernes une sorte de nouvel impératif catégorique : « Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être celle de l’appareil dont tu es ou vas être une pièce »[1. Günther Anders. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Editions de l’Encyclopédie des nuisances. 2002.] Anders, il est vrai, était moins branché que Jobs ou Lessig. Pire, il ne connaissait même pas internet quand il écrivait cela, en 1992, son ouvrage ayant été publié à titre posthume. Qu’aurait-il donc pensé de toute cette euphorie numérique, lui qui affirmait aussi que « la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime »[2. Ibid. Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ?Allia. 2001.]

L’inquiétude n’est pas de mise pour Xavier de la Porte qui se réjouit au contraire que les élèves s’aperçoivent « de manière très effective que le code, c’est la loi, parce que pour gruger, ils devront hacker. Un bon moyen de mettre toute la jeunesse de France sur la voie de la programmation informatique. » En la matière, les possibilités paraissent sans limites. En août dernier, lors de la dernière DefCon Hacking Conference aux Etats-Unis (consacrée aux multiples dimensions du piratage), des chercheurs en sécurité informatique ont révélé qu’il était possible de pirater un compte gmail à partir d’un frigo connecté Samsung. De là à imaginer que nos petits génies pourront bientôt pirater le cahier de texte « dématérialisé » ou la boîte mail de papa ou maman en allant piquer un morceau de poulet froid dans le frigo, il n’y a qu’un pas, et Philippe K. Dick trouverait certainement cela très amusant s’il était encore de ce monde. Et Xavier de la Porte, qu’en dit-il ? Est-il à fond pour ?

*Photo : Pixabay.

Jax Miller, Circé du roman noir

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jax miller infames

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone qui sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence.

Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de sa violence, l’épaisseur de ses personnages.

À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de courses et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, il ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.

Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal. Pour faciliter les choses, Mark Delaney devient flic au NYPD. Comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.

Freedom Oliver suit de loin leur vie sans qu’ils le sachent sur les réseaux sociaux et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.

Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News.

Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)

Les Infâmes

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Angot, le film que je n’ai pas aimé

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christine angot amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connaît: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas: « Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. » Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot.

J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connaît par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion.

Un amour impossible - Prix Décembre 2015

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00509165_000007.

Un Dieu odieux pour le meilleur et pour le pire

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nouveau testament poelvoorde

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi lorsque vous venez à peine de plonger dans l’eau délicieusement chaude de votre bain, la sonnerie du téléphone retentit ou pourquoi lorsque vous faites malencontreusement tomber votre tartine, elle tombe toujours à l’envers, du côté de la confiture ou encore pourquoi, lorsque vous faites vos courses, la file d’à côté va plus vite que la vôtre, bref pourquoi tous ces petits désagréments se répètent inlassablement dans votre quotidien?

La réponse est en ce moment sur les grands écrans. Dans Le tout nouveau Testament, le nouveau film de Jaco Van Dormael, le cinéaste belge s’amuse à torpiller l’image d’Epinal du bon vieillard à la barbe blanche en mettant en scène un dieu pouilleux comme un clodo, vêtu d’une robe de chambre crasseuse, fumant clopes sur clopes, carburant à la bière et concoctant non pas les Dix Commandements, qui fondent le « vivre ensemble ». Il préfère nous montrer un Dieu concoctant une foule d’emmerdements qui gâchent l’existence de 7 milliards de mortels. Et ce n’est pas dans les cieux éternels peuplés d’anges et d’âmes pures que ce Dieu malfaisant habite mais à Bruxelles au dernier étage d’une immense tour désaffectée où l’atmosphère est humide et cafardeuse. C’est là où il vit avec son épouse qu’il traite comme sa femme de ménage et sa fille qu’il n’hésite à battre au moindre signe de rébellion. Ce tyran phallocrate et misogyne est donc bien loin du Dieu des philosophes pour qui Dieu, étant tout puissant et nécessairement parfait, ne peut être méchant et donc imparfait sauf à renoncer à ce qu’il est…

Le cinéaste n’est pas dans le questionnement métaphysique mais le détournement ironique. Pour ce Dieu, interprété à la perfection par un Benoit Poelvoorde très en forme, la loi de l’amour inconditionné « Aime ton prochain comme toi-même »se renverse en une loi de haine universelle « Déteste ton prochain comme toi, tu te détestes ».Quant à son fils, il n’éprouve que du mépris car loin d’avoir incarné son Verbe, il l’a falsifié. « Il est parti en sucette, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se faire clouer sur un cintre comme une chouette! » lance-t-il deet un prêtre complètement abasourdi par cet être abjecte qui blasphème à chaque parole prononcée. Devant ce Dieu odieux diaboliquement sadique, devant ce vrai salaud qui crée l’humanité non par amour mais par haine, non pas pour la sauver mais pour lui pourrir la vie, le spectateur oublie que la religion est source de tensions  et rigole franchement.

 

Mais de ce rire de soulagement on passe malheureusement à un râle d’agacement et la dérision jubilatoire s’éclipse bien rapidement devant l’irritant conformisme de la morale Bisounours dégoulinante de bons sentiments qui veut que c’est l’Enfant qui sauve le monde.

 

Mais voilà que la fille de Dieu veut autant le Bien que son père veut le Mal. Alors pour se venger de la tyrannie de son père et le punir de sa méchanceté, elle décide d’envoyer les dates de décès au monde entier et part à la recherche de six autres apôtres pour écrire le tout nouveau testament destiné à changer le cours des choses. Du coup le jeu de Poelvoorde est escamoté par un scénario mièvre alourdit par une accumulation de situations ridicules où l’on rencontre une Catherine Deneuve qui s’adonne à ses penchants zoophiles en tombant amoureuse d’un gorille ou encore l’épouse de Dieu jouant les bobonnes complétement nigaudes vouant un culte aux fleurs et aux joueurs de quarterback. Mais c’est surtout la fin du film qui déçoit le spectateur auparavant réjoui de la mal-pensance du début. Le coté irrévérencieux disparait au fil de la pellicule et Jaco Van Dormael cède aux sirènes du conformisme contemporain où le Bien est toujours du côté des femmes, du sans frontiérisme, du transgenre.

On voit donc le patriarcat despotique terrassé par un matriarcat bienveillant, l’univers sinistre et menaçant, soumis aux injonctions contraignantes du Père, remplacé par un monde édulcoré où le champ des possibles s’agrandit selon les désirs de la Mère.

L’humanité émancipée, n’étant plus conditionnée par les lois de la pesanteur ni les lois biologiques, c’est l’accomplissement du grand rêve de l’émancipation libertarienne. Les hommes tombent enceints comme leurs femmes, les gens se promènent sous l’eau comme les poissons et marchent sur les façades des immeubles comme Spiderman. Plus question de différence des sexes, de frontières naturelles, de limite quelle qu’elle soit dans ce pays des merveilles…

On aurait aimé que Jaco Von Dormael dans Le tout nouveau Testament filme la suite pour savoir si cette harmonie transhumaniste ne se retournerait pas en un vrai cauchemar apocalyptique où les gens, plongé dans le cocon confusionniste, n’ayant plus ni père ni  repère, deviendraient dingues, ne sachant plus vraiment qui ils sont.

 

Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael, en salles depuis le 2 septembre.

Fabius face à sa diplomatie des résultats

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Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

Porto Rico, l’anti-Catalogne

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« En retournant en Espagne, nous aurons l’autonomie ». Cette déclaration paradoxale, rapportée par le Guardian, est de José Nieves Seise, fondateur en 2013 du groupe Réunification de Porto Rico avec l’Espagne. Alors que la bataille catalane pour l’indépendance se poursuit chez nos voisins Espagnols, à Porto Rico des voix s’élèvent qui souhaitent rejoindre leur ancienne puissance tutélaire, dans l’espoir d’échapper à un présumé marasme économique étasunien.

Pour l’organisation portoricaine, le but est de changer l’image de Porto Rico, vue comme une ancienne colonie asservie par la puissance impérialiste : « En réalité, l’île était une partie intégrante de l’Espagne. Les Etats-Unis nous ont envahis en 1898, et nous ont séparé contre notre volonté » précise Nieves Seise, qui semble avoir la mémoire courte puisque ses ancêtres se levèrent autrefois contre la domination espagnole lors du mouvement « Grito de Lares », en 1868.

Pourtant, selon son association, la séparation de l’île avec l’Espagne à la fin du XIXe siècle ne fut que superficielle et non désirée par son peuple. Lui et ses camarades travaillent donc, entre autres, à remettre en avant les liens persistants entre l’île caribéenne et le pays européen : « Les Portoricains aiment le peuple espagnol ; nous sommes Espagnols. Nous voulons revenir dans ce pays auquel nous appartenons » clame le chef de l’association politique dans le journal anglais. Il est vrai, notamment, que les Portoricains, conservent l’Espagnol comme première langue malgré leur rattachement aux Etats-Unis.

Le projet de Nieves Seise a cependant peu de chances d’être réalisé puisqu’il repose sur la contestation du Traité de Paris, datant de 1898, qui fit passer Porto Rico de l’égide espagnole aux mains américaines. Mais, malgré cet accord centenaire, les membres du groupe ont tenu à rencontrer, l’année dernière, des diplomates espagnols au consulat de Porto Rico : « Notre but était de leur faire savoir que nous existions et que nous défendions un projet sérieux », explique Nieves Seise. Pour aller plus loin, Il projette d’écrire directement au Roi d’Espagne, Felipe VI, afin de rallier le monarque à son mouvement.

A ce jour, celui-ci n’a reçu aucune réponse officielle des autorités espagnoles. Certains Portoricains font donc des appels du pied à leur partenaire désiré. Ivan Arrache, journaliste portoricain au Diario de La Marina, a notamment livré un article enjoignant les Espagnols de passer à leur tour à l’action : « Vont-ils nous laisser faire tout le travail tout seul ? » s’exaspère-t-il.

Si le gouvernement espagnol reste silencieux, certains citoyens répondent à leurs cousins d’outre-Atlantique. En janvier, une poignée de précurseurs ont créé dans la province de Castellon (située dans la communauté valencienne, au sud de la Catalogne) un groupe défendant la constitution d’un bloc hispanique, sur le modèle du Commonwealth ou de la Francophonie, et dans lequel Porto Rico serait le bienvenu : « Personnellement, j’étais attiré par l’idée de créer une communauté de citoyens qui partagent la culture espagnole, déclare l’Espagnol Cristofer Pons Rodriguez dans le Guardian. Il faudrait créer un bloc hispanique comme une alternative au monde Anglo-Saxon, pour défendre nos intérêts ».

Si la richesse de la Catalogne la pousse à quitter le pays, la crise qui touche Porto Rico explique, du moins en partie, ce désir de se rattacher à l’Europe. La dette portoricaine atteint en effet 72 milliards de dollars et son taux de chômage 12,2%. Dans ces conditions, et malgré les 22% de chômage en Espagne, la dynamique de reprise qui pointe timidement en Europe suffit, selon Nieves Seise, à rendre désirable le retour sous l’égide espagnole.

Au-delà d’arguments économiques discutables, ce sont surtout les questions de l’indépendance et de l’identité qui sont d’une importance cruciale. Les relations entre Porto-Rico et les Etats-Unis se sont en effet refroidies puisque l’île a déjà demandé à plusieurs reprises à changer de statut. Actuellement, Porto-Rico appartient au « Commonwealth » américain (qui ne contient que les îles Marianne et Porto-Rico, et ne doit pas être confondu avec l’immense Commonwealth britannique). Sous ce régime, Porto-Rico n’a notamment aucun contrôle sur sa politique étrangère et ne jouit que d’une influence minime sur la politique américaine. « Actuellement, nous ne pouvons pas voter pour le président des Etats-Unis, nous avons une représentation limitée » argumente Nieves Seise.

Le projet de ce dernier est d’ailleurs né du silence américain quant au changement de statut de son île. Depuis quelques années, les campagnes se sont multipliées, notamment en faveur de l’obtention du statut d’Etat américain, mais n’ont donné lieu à aucun changement. Un référendum a pourtant été organisé en 2012, auquel les portoricains ont répondu à 54% qu’ils étaient favorables au changement de statut de leur territoire.

Nieves et ses militants, eux, pensent que le changement d’allégeance serait la meilleure solution. Revenir dans une Espagne avec laquelle Porto-Rico partage une langue et une religion leur semble naturel. Si les arguments économiques avancés paraissent bancals, la revendication de leur groupe paraît avant tout reposer sur un héritage culturel. Dans une Europe où Catalans et Ecossais revendiquent leur droit à l’indépendance, la demande portoricaine détonne et donne à voir la variété des mouvements identitaires.

*Photo : Wikipédia.

Migrants : le putsch moral des éditorialistes

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migrants lemonde merkel

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Qu’un certain journalisme adore sermonner au moins autant qu’informer, ce n’est pas très nouveau. L’appel publié jeudi en « une » de Libération – et de onze autres journaux européens – ne m’a d’abord arraché qu’un haussement d’épaule. « Nous journaux d’Europe, nous unissons pour exhorter nos dirigeants à agir résolument pour gérer cette tragédie humanitaire et empêcher que d’autres vies ne soient perdues… »

D’abord, on ne voit pas qui pourrait être contre ça. Qui voudrait que des vies humaines soient perdues ? Qui pourrait dire qu’il ne faut rien faire ? Rassurez-vous, pas moi. Mais on devrait avoir le droit de se demander quelle part de la misère du monde on veut accueillir et dans quelles conditions.

Et puis, ce journalisme de grandes causes et de grandes consciences est une spécialité française, on s’habitue à son ronronnement satisfait qui nous dicte en toute occasion ce qu’il faut penser – sans grand effet du reste. Un peu de Zola, un peu de Malraux, une pincée de Kessel ou de Frantz Fanon, des accents héroïques ou pathétiques, des appels à la fraternité humaine – assortis de sentences d’exclusion de ladite fraternité à l’encontre de quiconque ne pense pas ce qu’il faut. Si on veut comprendre quelque chose à ce nouveau clergé, Régis Debray a dit l’essentiel depuis longtemps.

C’était prévisible, la tragédie à laquelle nous assistons sans la voir et sans la comprendre a stimulé comme jamais les ardeurs prêcheuses de nos grands médias et de quelques autres. Des entreprises font leur com sans vergogne en organisant des appels aux dons, des mairies se déclarent candidates à l’accueil de migrants. Enfin, se réjouit Le Monde, « les artistes français sortent de leur réserve ». « Finie la colère rentrée », écrit la consœur sans rire. Ouf, je n’avais pas remarqué qu’elle était rentrée mais il fallait qu’elle sorte. Marrant, dans un tel brouhaha, tous ces gens qui prétendent briser le silence.

D’éminents éditorialistes se réjouissent qu’une photo ait fait bouger les choses. Moi, ça me fiche plutôt la trouille que la politique de mon gouvernement soit dictée par une photo. Et puis, à mon avis, on devrait s’abstenir de faire parler les enfants morts. Parce qu’on finit par leur faire dire n’importe quoi. En l’occurrence, ce petit garçon serait, nous a-t-on serinés sans jamais prendre la peine de le démontrer, l’image de la culpabilité européenne. Des gentils, des méchants, on ne veut rien d’autre.

À une situation complexe, les médias ont donc opposé une grille de lecture simple. Chercher à réfléchir, dire autre chose que les mots magiques « accueil », « ouverture », « générosité », c’est déjà être un salaud. Là où on aurait besoin de comprendre l’ensemble des causes qui ont amené ce petit garçon sur cette plage turque, on répétant que ce sont les nouveaux juifs fuyant le nouveau nazisme. Ce qui revient à interdire de penser. Depuis une dizaine de jours, ce chantage émotionnel (dont Slobodan Despot a fort bien décrit les ressorts) a atteint une intensité inédite. Égoïsme ou générosité, choisissez votre camp ! Chacun exhibe son émotion comme une médaille, alors que ce qui serait méritoire, ce serait d’y résister un peu, à cette émotion.

Cela dit, des « J’accuse », la presse en publie tous les quatre matins et j’aurais oublié celui des douze journaux européens si Alain Finkielkraut n’avait pas attiré mon attention sur son caractère scandaleux. « C’est une prise de pouvoir ! », m’a-dit mon cher professeur.  De fait, cette alliance de douze journaux pour dicter leur politique à des gouvernements élus dont ils n’ont ni la légitimité, ni les responsabilités, traduit une curieuse conception de la répartition des rôles. « On attend d’eux qu’ils nous donnent le savoir nécessaire pour penser, mais ils ne veulent pas décrire, ils veulent prescrire », s’agace Finkielkraut.

Il est vrai que ce texte ne semble pas avoir soulevé les masses ni ému plus que de raison les gouvernements tchèque, hongrois et autres réfractaires à l’accueil de masse. Quant à nos gouvernants à nous, ceux de la vieille Europe, ils tentent de louvoyer entre les attentes de leurs électeurs et les diktats des médias – et comme ils sacrifient souvent les premiers pour complaire aux seconds, ils finissent par perdre. En attendant, les ministres de l’Intérieur vont bien devoir traduire toute cette émotion en action – ce qui commencera ce lundi à Bruxelles par un vaste marchandage sur le mode « j’en prends tant et toi tant » qui nous emmènera assez loin des grands mots et des grands principes. Reste que ce brouhaha humanitaire ne peut qu’encourager ceux qui hésitent, dans les camps de réfugiés de Turquie ou de Jordanie, à tenter l’aventure européenne pendant que les opinions sont dans de relativement bonnes dispositions. De tout cela, mes estimables confrères se lavent les mains : leur rayon c’est la conviction, pas la responsabilité. C’est pourquoi on peut au moins parler d’une tentative de putsch moral.

Il y a tout de même un aspect presque comique, dans cette crise dramatique, c’est que la France s’empaille sur des questions qui ne se posent pas. On peut se demander s’il faut accueillir des réfugiés, et combien ou comment. L’ennui, c’est qu’il va falloir les obliger parce que, décidément, ils ne veulent pas venir chez nous. On invoquera les routes migratoires traditionnelles, les emplois allemands, le chômage français. D’accord, mais ils préfèrent même l’Angleterre et le coût de la vie à Londres. Alors, une pensée affreuse me vient : et si la France était vraiment trop sortie de l’Histoire, même pour des gens qui essaient de lui échapper ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30133408_000009.

La maladie d’amour

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denis tillinac retiens nuit

denis tillinac retiens nuit

Sur les bords de la Loire, Denis Tillinac se languit d’une bourgeoisie en voie d’extinction. En ouvrant le dernier roman du corrézien, « Retiens ma nuit » aux Editions Plon, le parfum enivrant d’une province pluvieuse et fantasmée prend à la gorge. Se dessinent alors les paysages et les rêves cabossés d’une existence protégée, loin du tumulte des métropoles. Au cinéma, Jean Rochefort affirmait que l’apparition de son vieil ami Philippe Noiret sur grand écran produisait un effet d’appartenance instantané : « c’est comme enfiler une paire de charentaises » disait-il. Une justesse de ton, un bien-être communicatif, on est immédiatement en famille, chez soi, prêt à partager les désillusions et les bonheurs fugaces de l’acteur pendant quatre-vingt-dix minutes. Les mêmes réflexes s’opèrent avec la prose de Tillinac. Il fait partie des rares écrivains à encore écrire en français ce qui, en cette rentrée littéraire, tient du miracle et d’un formidable sursaut de résistance. La langue n’a jamais été aussi maltraitée dans une indifférence quasi-générale.

Où sont les professionnels de la pétition et du désordre ? L’avant-garde culturelle ne s’aventure plus sur le terrain des mots préférant patauger dans ses fausses idées. Avec cet éternel nostalgique, défenseur des églises et des frères Boniface, aucun risque de tomber dans le politiquement correct. La dissidence lui colle à la peau. On se prélasse dans sa phrase juteuse, un bel équilibre entre l’adjectif calorique et la vigueur du style. Entre le déhanché d’Elvis et l’épopée napoléonienne. Cette fois-ci, Tillinac nous parle d’amour à la manière du clinicien Jean Freustié, sans jamais être dupe de ses propres emballements. Dans les environs de Blois et de Chaumont, François, un médecin de campagne bien marié découvre la passion avec Hélène, une galeriste mal accompagnée. En Loire, les bancs de sable ne sont pas seulement dangereux pour les nageurs, les amoureux peuvent aussi y sombrer. Ces deux sexagénaires sont frappés d’un irrépressible besoin de se rapprocher à l’âge où l’on est plutôt censé s’occuper de ses petits-enfants et soigner ses maux de ventre. Si le corps se dérobe, la tête s’enflamme. Cet amour impossible naît sous les regards croisés des proches qui désapprouvent ce ridicule démon de midi plus que passé. François n’est ni un coureur, ni un sauteur, il n’est pas atteint du syndrome « Papy boum boum » qui a fait des ravages politiques en Italie. Ce retraité des sentiments n’imaginait pas être saisi en plein cœur. Il pensait  juste organiser sa succession en profitant des douceurs ligériennes. Il chanoinisait à plein régime. « Avec Hélène, je n’avais pas peur de vieillir, encore moins de mourir. J’existais si peu » diagnostique-t-il dorénavant. Son épouse, ses enfants, sa clientèle, ses repas arrosés et son dilettantisme de bon aloi volent en éclats.

Dans ce roman tendre et brûlant à deux voix, François et Hélène racontent leur vie toute tracée jusqu’à cette rencontre (trop) tardive. Avant, les années défilaient à la vitesse d’une Micheline, sans à-coups, agissant sur l’organisme comme un puissant analgésique. Puis un jour, ce train-train déraille et ravage tout. Dans ce télescopage amoureux, Tillinac se révèle être un très fin sociologue (profession qu’il doit, par ailleurs, détester comme l’art contemporain et le bling-bling) des classes bourgeoises. La littérature ne s’intéresse plus qu’aux damnés de la terre par calcul et démagogie. La misère humaine semble décupler l’imagination de nos jeunes auteurs. Tillinac dresse le portrait d’une société de notables qui a été aussi rudement chahutée par la mondialisation. Entre les parvenus et ce vieux maillage d’aristocratie locale se jouent des rapports troubles, d’attraction et de répulsion. Les amoureux carte vermeil se débattent dans cette banale foire aux vanités pour simplement exister.

Retiens ma nuit, Denis Tillinac, Editions Plon.

Retiens ma nuit

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Cioran blacklisté

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Le 1er juillet dernier, je me rendais à l’ambassade de Moldavie, 20, rue Berlioz, pour célébrer le 20e anniversaire de la mort de mon ami Émile Cioran. Pourquoi l’ambassade de Moldavie ? Parce que ni l’ambassade de Roumanie ni l’Institut culturel roumain n’avaient jugé bon d’organiser une rencontre autour de leur compatriote le plus célèbre. Les Français, eux aussi, avaient boudé l’auteur de De l’inconvénient d’être né et aucune fleur n’avait été déposée sur sa tombe au cimetière du Montparnasse. Quant à poser une plaque au 21, rue de l’Odéon pour rappeler qu’il y avait vécu, il n’en avait pas été question. En dépit de la canicule, un vent mauvais soufflait et le passé trouble de Cioran dans les années 1930 refaisait surface. Seule la petite ambassade de Moldavie avait accepté de nous accueillir pour cette commémoration. J’avoue, toute honte bue, que quand m’était parvenue l’invitation de l’ambassadeur, j’avais cru à un gag. Pour moi, la Moldavie était un pays imaginaire peuplé de tintinologues. Et non un ex-satellite de l’URSS.

Tout en m’accueillant de la manière la plus courtoise, l’ambassadeur, qui avait fait ses classes à Moscou, m’assurait que Cioran était totalement inconnu en Russie et qu’il avait lui-même jugé « extrêmement déprimants » les quelques livres qu’il avait parcourus.[access capability= »lire_inedits »] Je m’étais bien gardé de le contredire. Je fus tout aussi surpris de m’apercevoir qu’outre le personnel de l’ambassade, seule une dizaine de personnes s’était déplacée et que les intellectuels et écrivains français annoncés s’étaient désistés les uns après les autres. Bref, ce fut une soirée étrange où l’on me demanda surtout de parler des rapports de Cioran à la Bessarabie, principauté dont j’ignorais tout et qui semblait être au cœur des préoccupations de mes auditeurs. Je glissai vers l’Empire austro-hongrois et le nihilisme thérapeutique, ce qui finit par me donner une contenance.

Un mois plus tard, j’apprenais le fin mot de l’histoire : une loi mémorielle était en passe d’être adoptée par le Parlement de Bucarest, interdisant, outre le négationnisme, le culte de toutes les personnes ayant d’une manière ou d’une autre flirté avec la Garde de fer, mouvement incontestablement fasciste, dont Émile Cioran et Mircea Eliade furent des sympathisants dans leur jeunesse. Exit, donc, Cioran et Eliade : des peines de prison étaient même prévues, selon l’éditorialiste du quotidien Gandul, pour qui évoquerait sur Facebook les personnes incriminées par cette loi, aujourd’hui adoptée.

Cioran avait fui la splendeur de sa patrie parce qu’elle avait un effet dissolvant sur lui. Il ajoutait : l’Occident ne m’a guère mieux réussi. Où que ce soit, il aurait éprouvé le même dégoût. J’imagine combien son destin posthume l’aurait amusé. Lui qui aspirait à être l’homme le plus lucide de son temps, même si la lucidité ne va jamais sans une bonne dose de naïveté, aurait sans doute apprécié qu’une fois de plus, l’Histoire confirme sa certitude que « tout était foutu ».

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*Photo: Thierry Ehrmann.

La maternelle 4G

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ecole maternelle najat vallaud belkacem

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Grand chantier de la refondation de l’école, le numérique est la pierre angulaire de la réforme engagée par Najat Vallaud-Belkacem, dans le but de promouvoir une véritable éducation aux médias : « Dès la rentrée 2015, le plan numérique issu de la concertation nationale sur le numérique, sera mis en oeuvre pour que la jeunesse soit de plain-pied dans le monde numérique », puisqu’il est bien évident que « l’acquisition des connaissances passe aujourd’hui par internet et la communication sociétale en grande partie par les réseaux sociaux. »

« Collèges connectés », « pratiques renouvelées », « enseignants innovants », la communication ministérielle égrène les formules magiques qui permettront à n’en pas douter « aux élèves de s’insérer dans la société en tant que citoyens » et de « renforcer le plaisir d’apprendre et d’aller à l’École ». « La révolution numérique est une chance pour l’école », martèle-t-on. Les professeurs de français et Victor Hugo remercient en effet certainement la révolution numérique après le torrent d’insultes qui s’est abattu sur l’auteur des Misérables au cours de la session 2014.
C’est une vieille recette du Parti socialiste : monter en épingle les réformes sociétales après avoir définitivement constaté son échec dans le domaine social. Incapable d’appliquer dans les faits le discours égalitariste dont la gauche se grise en permanence, il lui faut donc transposer le combat pour l’égalité dans des domaines plus à la pointe de la modernité. La lutte contre les discriminations tous azimuts et le mariage pour tous n’ayant cependant pas réussi à ressusciter Jaurès mais à faire taxer de plus en plus nettement le PS de clientélisme communautariste, reste le numérique, dernière croisade, semble-t-il, d’un parti en pleine déconfiture idéologique.

Les matières ringardes et discriminantes telles que les langues anciennes ayant été gentiment remisées au placard des vieilleries rétrogrades, reste à bâtir la « nouvelle société » grâce à la tablette pour tous et au smartphone pédagogique. Et si vous vous effrayez du fait que Twitter charrie aujourd’hui les incitations à la haine et les appels aux meurtres rédigés dans un français à peine déchiffrable par une cohorte de 12-18 ans devenus incapables de survivre plus de dix minutes sans avoir les yeux rivés sur un écran, rassurez-vous : ils pourront désormais, grâce à l’école numérique, ne plus avoir à subir le désagrément de devoir éteindre leur portable à l’école et pourront rester connectés 24 heures sur 24. La fabrique de zombies devrait ne s’en porter que mieux : au moins un produit d’exportation français qui marche.
Et ça commence, dès le plus jeune âge, comme s’en félicitait l’ultra-branché Xavier de la porte cette semaine sur France Culture, dans sa nouvelle chronique du mercredi matin. Xavier de la Porte semble faire partie de ces individus qui vivent dans une sorte d’extase technologique permanente, trouvant invariablement démente toute innovation et estimant, quel que soit le sujet abordé, que si c’est connecté c’est génial. Voilà un type dont les transports d’enthousiasme doivent être à la limite du contrôlable à la seule vue d’un chauffe-tasse USB.

Et bien évidemment, la révolution numérique à l’école pour Xavier de la Porte, c’est particulièrement génial. « L’école française est en train d’entamer un tournant », explique le chroniqueur qui en profite pour tacler au passage les vilains grincheux ringards du Figaro ayant encore le culot de regretter la disparition des langues anciennes et le naufrage final du collège unique. « Il n’y a pas de raison que l’humain de droite soit moins contradictoire et incohérent que le reste de l’humanité. Ca se saurait. » Tout à fait Xavier, heureusement que l’humain de gauche, lui, semble ignorer jusqu’au sens du mot « contradiction ».
D’esprit de contradiction, chez Xavier de la Porte, il ne faut pas en effet chercher l’ombre. Toute critique de l’action gouvernementale est par avance balayée. Les expérimentations numériques ont beau aller « un peu tous azimuts » confie l’animateur, « ce n’est pas critiquable en soi ». Les mauvais esprits sont prévenus : on ne relaie ici que la bonne parole. Par exemple, dans le nouveau programme de maternelle, on encouragera la création d’ateliers de familiarisation aux outils numériques, en particulier autour de la communication à distance. « Personnellement, je suis à fond pour », proclame l’enthousiaste Xavier de la Porte qui souhaite ainsi qu’on apprenne « aux enfants à se servir d’un smartphone à écran tactile afin qu’ils ne mettent pas fin toutes les trois secondes à la communication en effleurant l’écran avec leurs joues rondes peu adaptées à la technologie contemporaine. » C’est vrai que ce n’est pas très pratique ces enfants patauds avec leurs bonnes grosses joues, et on attend donc avec impatience une prochaine mise à jour pour que les enfants en bas âge deviennent enfin un peu plus techno-compatibles. Quand on pense qu’on envoie des robots sur Mars et qu’on n’est même pas capables de remédier à cela, c’est à peine croyable. A quand, enfin, les enfants à tête plate ?

En attendant, cette évolution déterminante de la physionomie infantile, l’enseignement des petites classes va se préoccuper de réadapter un peu les cerveaux à la nouvelle société à venir. En 2001, explique Xavier de la Porte, le grand juriste Lawrence Lessig (une figure très appréciée notamment dans le monde des gens branchés qui vénèrent Steve Jobs) expliquait qu’une part toujours croissante de nos vies, de nos interactions sociales, « étant appelée à se dérouler via des plateformes informatiques, et ces plateformes consistant en des lignes de codes informatiques qui seules édictaient ce qu’il est possible ou non de faire de ces plateformes, eh bien, le code, c’est la loi. » Rassurante perspective. Voilà qui, comme le pronostiquait le philosophe Günther Anders, définit pour les temps modernes une sorte de nouvel impératif catégorique : « Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être celle de l’appareil dont tu es ou vas être une pièce »[1. Günther Anders. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Editions de l’Encyclopédie des nuisances. 2002.] Anders, il est vrai, était moins branché que Jobs ou Lessig. Pire, il ne connaissait même pas internet quand il écrivait cela, en 1992, son ouvrage ayant été publié à titre posthume. Qu’aurait-il donc pensé de toute cette euphorie numérique, lui qui affirmait aussi que « la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime »[2. Ibid. Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ?Allia. 2001.]

L’inquiétude n’est pas de mise pour Xavier de la Porte qui se réjouit au contraire que les élèves s’aperçoivent « de manière très effective que le code, c’est la loi, parce que pour gruger, ils devront hacker. Un bon moyen de mettre toute la jeunesse de France sur la voie de la programmation informatique. » En la matière, les possibilités paraissent sans limites. En août dernier, lors de la dernière DefCon Hacking Conference aux Etats-Unis (consacrée aux multiples dimensions du piratage), des chercheurs en sécurité informatique ont révélé qu’il était possible de pirater un compte gmail à partir d’un frigo connecté Samsung. De là à imaginer que nos petits génies pourront bientôt pirater le cahier de texte « dématérialisé » ou la boîte mail de papa ou maman en allant piquer un morceau de poulet froid dans le frigo, il n’y a qu’un pas, et Philippe K. Dick trouverait certainement cela très amusant s’il était encore de ce monde. Et Xavier de la Porte, qu’en dit-il ? Est-il à fond pour ?

*Photo : Pixabay.

Jax Miller, Circé du roman noir

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jax miller infames

jax miller infames

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone qui sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence.

Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de sa violence, l’épaisseur de ses personnages.

À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de courses et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, il ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.

Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal. Pour faciliter les choses, Mark Delaney devient flic au NYPD. Comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.

Freedom Oliver suit de loin leur vie sans qu’ils le sachent sur les réseaux sociaux et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.

Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News.

Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)

Les Infâmes

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Angot, le film que je n’ai pas aimé

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christine angot amour impossible

christine angot amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connaît: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas: « Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. » Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot.

J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connaît par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion.

Un amour impossible - Prix Décembre 2015

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00509165_000007.

Un Dieu odieux pour le meilleur et pour le pire

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nouveau testament poelvoorde

nouveau testament poelvoorde

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi lorsque vous venez à peine de plonger dans l’eau délicieusement chaude de votre bain, la sonnerie du téléphone retentit ou pourquoi lorsque vous faites malencontreusement tomber votre tartine, elle tombe toujours à l’envers, du côté de la confiture ou encore pourquoi, lorsque vous faites vos courses, la file d’à côté va plus vite que la vôtre, bref pourquoi tous ces petits désagréments se répètent inlassablement dans votre quotidien?

La réponse est en ce moment sur les grands écrans. Dans Le tout nouveau Testament, le nouveau film de Jaco Van Dormael, le cinéaste belge s’amuse à torpiller l’image d’Epinal du bon vieillard à la barbe blanche en mettant en scène un dieu pouilleux comme un clodo, vêtu d’une robe de chambre crasseuse, fumant clopes sur clopes, carburant à la bière et concoctant non pas les Dix Commandements, qui fondent le « vivre ensemble ». Il préfère nous montrer un Dieu concoctant une foule d’emmerdements qui gâchent l’existence de 7 milliards de mortels. Et ce n’est pas dans les cieux éternels peuplés d’anges et d’âmes pures que ce Dieu malfaisant habite mais à Bruxelles au dernier étage d’une immense tour désaffectée où l’atmosphère est humide et cafardeuse. C’est là où il vit avec son épouse qu’il traite comme sa femme de ménage et sa fille qu’il n’hésite à battre au moindre signe de rébellion. Ce tyran phallocrate et misogyne est donc bien loin du Dieu des philosophes pour qui Dieu, étant tout puissant et nécessairement parfait, ne peut être méchant et donc imparfait sauf à renoncer à ce qu’il est…

Le cinéaste n’est pas dans le questionnement métaphysique mais le détournement ironique. Pour ce Dieu, interprété à la perfection par un Benoit Poelvoorde très en forme, la loi de l’amour inconditionné « Aime ton prochain comme toi-même »se renverse en une loi de haine universelle « Déteste ton prochain comme toi, tu te détestes ».Quant à son fils, il n’éprouve que du mépris car loin d’avoir incarné son Verbe, il l’a falsifié. « Il est parti en sucette, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se faire clouer sur un cintre comme une chouette! » lance-t-il deet un prêtre complètement abasourdi par cet être abjecte qui blasphème à chaque parole prononcée. Devant ce Dieu odieux diaboliquement sadique, devant ce vrai salaud qui crée l’humanité non par amour mais par haine, non pas pour la sauver mais pour lui pourrir la vie, le spectateur oublie que la religion est source de tensions  et rigole franchement.

 

Mais de ce rire de soulagement on passe malheureusement à un râle d’agacement et la dérision jubilatoire s’éclipse bien rapidement devant l’irritant conformisme de la morale Bisounours dégoulinante de bons sentiments qui veut que c’est l’Enfant qui sauve le monde.

 

Mais voilà que la fille de Dieu veut autant le Bien que son père veut le Mal. Alors pour se venger de la tyrannie de son père et le punir de sa méchanceté, elle décide d’envoyer les dates de décès au monde entier et part à la recherche de six autres apôtres pour écrire le tout nouveau testament destiné à changer le cours des choses. Du coup le jeu de Poelvoorde est escamoté par un scénario mièvre alourdit par une accumulation de situations ridicules où l’on rencontre une Catherine Deneuve qui s’adonne à ses penchants zoophiles en tombant amoureuse d’un gorille ou encore l’épouse de Dieu jouant les bobonnes complétement nigaudes vouant un culte aux fleurs et aux joueurs de quarterback. Mais c’est surtout la fin du film qui déçoit le spectateur auparavant réjoui de la mal-pensance du début. Le coté irrévérencieux disparait au fil de la pellicule et Jaco Van Dormael cède aux sirènes du conformisme contemporain où le Bien est toujours du côté des femmes, du sans frontiérisme, du transgenre.

On voit donc le patriarcat despotique terrassé par un matriarcat bienveillant, l’univers sinistre et menaçant, soumis aux injonctions contraignantes du Père, remplacé par un monde édulcoré où le champ des possibles s’agrandit selon les désirs de la Mère.

L’humanité émancipée, n’étant plus conditionnée par les lois de la pesanteur ni les lois biologiques, c’est l’accomplissement du grand rêve de l’émancipation libertarienne. Les hommes tombent enceints comme leurs femmes, les gens se promènent sous l’eau comme les poissons et marchent sur les façades des immeubles comme Spiderman. Plus question de différence des sexes, de frontières naturelles, de limite quelle qu’elle soit dans ce pays des merveilles…

On aurait aimé que Jaco Von Dormael dans Le tout nouveau Testament filme la suite pour savoir si cette harmonie transhumaniste ne se retournerait pas en un vrai cauchemar apocalyptique où les gens, plongé dans le cocon confusionniste, n’ayant plus ni père ni  repère, deviendraient dingues, ne sachant plus vraiment qui ils sont.

 

Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael, en salles depuis le 2 septembre.

Fabius face à sa diplomatie des résultats

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fabius etat islamique migrants

fabius etat islamique migrants

Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

Porto Rico, l’anti-Catalogne

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porto rico espagne catalogne

porto rico espagne catalogne

« En retournant en Espagne, nous aurons l’autonomie ». Cette déclaration paradoxale, rapportée par le Guardian, est de José Nieves Seise, fondateur en 2013 du groupe Réunification de Porto Rico avec l’Espagne. Alors que la bataille catalane pour l’indépendance se poursuit chez nos voisins Espagnols, à Porto Rico des voix s’élèvent qui souhaitent rejoindre leur ancienne puissance tutélaire, dans l’espoir d’échapper à un présumé marasme économique étasunien.

Pour l’organisation portoricaine, le but est de changer l’image de Porto Rico, vue comme une ancienne colonie asservie par la puissance impérialiste : « En réalité, l’île était une partie intégrante de l’Espagne. Les Etats-Unis nous ont envahis en 1898, et nous ont séparé contre notre volonté » précise Nieves Seise, qui semble avoir la mémoire courte puisque ses ancêtres se levèrent autrefois contre la domination espagnole lors du mouvement « Grito de Lares », en 1868.

Pourtant, selon son association, la séparation de l’île avec l’Espagne à la fin du XIXe siècle ne fut que superficielle et non désirée par son peuple. Lui et ses camarades travaillent donc, entre autres, à remettre en avant les liens persistants entre l’île caribéenne et le pays européen : « Les Portoricains aiment le peuple espagnol ; nous sommes Espagnols. Nous voulons revenir dans ce pays auquel nous appartenons » clame le chef de l’association politique dans le journal anglais. Il est vrai, notamment, que les Portoricains, conservent l’Espagnol comme première langue malgré leur rattachement aux Etats-Unis.

Le projet de Nieves Seise a cependant peu de chances d’être réalisé puisqu’il repose sur la contestation du Traité de Paris, datant de 1898, qui fit passer Porto Rico de l’égide espagnole aux mains américaines. Mais, malgré cet accord centenaire, les membres du groupe ont tenu à rencontrer, l’année dernière, des diplomates espagnols au consulat de Porto Rico : « Notre but était de leur faire savoir que nous existions et que nous défendions un projet sérieux », explique Nieves Seise. Pour aller plus loin, Il projette d’écrire directement au Roi d’Espagne, Felipe VI, afin de rallier le monarque à son mouvement.

A ce jour, celui-ci n’a reçu aucune réponse officielle des autorités espagnoles. Certains Portoricains font donc des appels du pied à leur partenaire désiré. Ivan Arrache, journaliste portoricain au Diario de La Marina, a notamment livré un article enjoignant les Espagnols de passer à leur tour à l’action : « Vont-ils nous laisser faire tout le travail tout seul ? » s’exaspère-t-il.

Si le gouvernement espagnol reste silencieux, certains citoyens répondent à leurs cousins d’outre-Atlantique. En janvier, une poignée de précurseurs ont créé dans la province de Castellon (située dans la communauté valencienne, au sud de la Catalogne) un groupe défendant la constitution d’un bloc hispanique, sur le modèle du Commonwealth ou de la Francophonie, et dans lequel Porto Rico serait le bienvenu : « Personnellement, j’étais attiré par l’idée de créer une communauté de citoyens qui partagent la culture espagnole, déclare l’Espagnol Cristofer Pons Rodriguez dans le Guardian. Il faudrait créer un bloc hispanique comme une alternative au monde Anglo-Saxon, pour défendre nos intérêts ».

Si la richesse de la Catalogne la pousse à quitter le pays, la crise qui touche Porto Rico explique, du moins en partie, ce désir de se rattacher à l’Europe. La dette portoricaine atteint en effet 72 milliards de dollars et son taux de chômage 12,2%. Dans ces conditions, et malgré les 22% de chômage en Espagne, la dynamique de reprise qui pointe timidement en Europe suffit, selon Nieves Seise, à rendre désirable le retour sous l’égide espagnole.

Au-delà d’arguments économiques discutables, ce sont surtout les questions de l’indépendance et de l’identité qui sont d’une importance cruciale. Les relations entre Porto-Rico et les Etats-Unis se sont en effet refroidies puisque l’île a déjà demandé à plusieurs reprises à changer de statut. Actuellement, Porto-Rico appartient au « Commonwealth » américain (qui ne contient que les îles Marianne et Porto-Rico, et ne doit pas être confondu avec l’immense Commonwealth britannique). Sous ce régime, Porto-Rico n’a notamment aucun contrôle sur sa politique étrangère et ne jouit que d’une influence minime sur la politique américaine. « Actuellement, nous ne pouvons pas voter pour le président des Etats-Unis, nous avons une représentation limitée » argumente Nieves Seise.

Le projet de ce dernier est d’ailleurs né du silence américain quant au changement de statut de son île. Depuis quelques années, les campagnes se sont multipliées, notamment en faveur de l’obtention du statut d’Etat américain, mais n’ont donné lieu à aucun changement. Un référendum a pourtant été organisé en 2012, auquel les portoricains ont répondu à 54% qu’ils étaient favorables au changement de statut de leur territoire.

Nieves et ses militants, eux, pensent que le changement d’allégeance serait la meilleure solution. Revenir dans une Espagne avec laquelle Porto-Rico partage une langue et une religion leur semble naturel. Si les arguments économiques avancés paraissent bancals, la revendication de leur groupe paraît avant tout reposer sur un héritage culturel. Dans une Europe où Catalans et Ecossais revendiquent leur droit à l’indépendance, la demande portoricaine détonne et donne à voir la variété des mouvements identitaires.

*Photo : Wikipédia.