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Richard Millet, une rafale de plus

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richard millet tuer

Depuis l’« affaire » qui lui fut consacrée, Richard Millet a l’élégance de s’atteler régulièrement à tirer une nouvelle rafale pour aggraver son cas. Aussi, il ne pouvait guère trouver titre plus adéquat et percutant que : Tuer, pour ce récit qui revient sur sa participation à la guerre du Liban en 1975, côté chrétien, et qui peut se lire également comme une annexe à La Confession négative – à condition de ne pas comprendre « annexe » comme une chose pour autant mineure. La Confession, roman aussi dérangeant que monumental publié en 2009, apparaîtra un jour ou l’autre comme la véritable origine de la cabbale organisée deux ans plus tard par un certain milieu littéraire qui imposait des limites drastiques à l’ironie et à la liberté d’expression. Outre la déflagration baroque de son style à une époque en général aussi plate, sur cette question, que les plaines de Belgique, c’est le thème de la guerre tel que le traitait ce roman, dans sa cruauté, sa beauté et sa nécessité obscènes, qui fit en vérité scandale auprès d’une intelligentsia prête à employer tous les moyens de la police politique plutôt que de revenir au tragique de l’Histoire.

Si La Confession demeurait entourée d’une sulfureuse ambiguïté, puisque le récit était assumée par Pascal Bugeaud, « double romanesque » de Richard Millet (lequel nuance ici cette notion, d’où les guillemets, précisant que c’est bien lui qui parle à travers Bugeaud, sans altération), l’écrivain s’exprime ici directement en son nom et approfondit une méditation sur l’écho profond de cette expérience-limite qu’il avait auparavant relatée. Le propos comme la forme font songer au fabuleux texte de Jünger : La Guerre comme expérience intérieure, dont le titre eût pu être employé pour ce livre-ci.

Et ce livre-ci débute par une superbe mise en scène du questionnement auquel il tente de répondre : une jeune femme, en octobre dernier, après une lecture, vient demander à Richard Millet s’il a tué.  L’auteur sourit, ne répond pas, la file derrière la jeune femme s’impatiente, elle finit par lui dire : « Vous m’avez répondu » et emporte avec elle ce silence comme réponse. Tout est ici éloquemment exposé de l’indicible où se joue cet acte. Et à travers la littérature, alors, l’écrivain explore cet indicible, revenant sur les paradoxes, les extrémités et la cruelle, énigmatique jeunesse à quoi peut s’assimiler la guerre, dans un texte émaillé de souvenirs, de scènes, d’aphorismes et de fulgurances poétiques.

Travailler le « négatif », la part d’ombre, l’indicible et la mort – l’ambiguïté tragique -, revient à toucher la dimension cruciale de la littérature. Millet vise encore en plein centre. Il revendique toujours plus fortement son catholicisme comme point d’appui et colonne vertébrale. Perspective qui lui permet un surplomb d’où assimiler communisme, capitalisme mondialisé ou islamisme armé comme trois maladies modernes en fait insidieusement complémentaires. Par ailleurs, il déploie l’Orient merveilleux, complexe et violent. Un Orient et un catholicisme qui sont également les sujets principaux, par le prisme d’Israël, d’un autre de ses livres récemment publié : Israël depuis Beaufort.

Toutes ces régions fissurées avec lesquelles l’auteur entretient des liens poétiques et personnels nous intriguent d’autant plus qu’elles cessent de nos jours d’appartenir à un lointain tenu à distance. Pierre Jourde, il y a quelques années, affirmait que Richard Millet, en étant proustien, était paradoxalement plus moderne que bien d’autres, à l’instar d’un Stendhal qui écrivait XVIIIème au XIXème siècle. Ce qui est valable pour la forme l’est également pour le fond, maintenant que les questions militaires, politiques, religieuses du Moyen Orient débordent aussi franchement sur nos côtes.

Tuer, Richard Millet – Léo Scheer

Israël depuis Beaufort, Richard Millet – Les Provinciales

*Photo: numéro de reportage: 00572953_000009

Tuer

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Un héros pas très discret

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imposteur couverture espagnole

Enric Marco s’est inventé une vie, celle d’un jeune anarchiste, d’un combattant républicain, d’un féroce antifranquiste et enfin, ultime mensonge, abject et fascinant, celle d’un déporté. Une imposture magistrale. Une grande œuvre de mystifications qui a explosé en plein vol en 2005, laissant l’Espagne, le pays tout entier, partagé entre le dégoût et la stupéfaction. Comment un ouvrier mécanicien catalan a-t-il pu orchestrer une telle mascarade, tromper tant de monde, berner une démocratie sans qu’on le stoppe avant ? Don Quichotte pathétique et incontrôlable, Enric Marco pratique l’embrouille historique avec un mélange d’aplomb et de sentimentalisme. Un orfèvre du récit fantasmé. L’incarnation d’une Espagne fragmentée qui se réveille après quarante ans de dictature. Une longue gueule de bois qu’on absout dans la transition démocratique et dont Marco est, à sa manière, le miraculeux guérisseur. Les usurpateurs osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnait !

Sauf que l’Espagne, ses élites intellectuelles et syndicales, ont volontairement ou involontairement fermé les yeux sur le cas « Marco ». Cette pointure dans la falsification et dans le travestissement d’identité(s) a occupé le devant de la scène pendant presque quatre décennies. Il a beaucoup parlé, sur les tribunes, au micro des télévisions, devant des lycéens, des étudiants, des associatifs, etc… Un vrai moulin à paroles. L’icône d’une gauche repentante et humaniste. Le garant d’une unité espagnole enfin retrouvée. La passerelle entre la Seconde République et l’entrée dans la CEE. Tour à tour, secrétaire général de la CNT, figure tutélaire de l’anarcho-syndicalisme dans les années 70, dirigeant de la FAPAC (une association de parents d’élèves de Catalogne) et enfin Président de l’Amicale de Mauthausen. Et toujours, ce besoin de paraître, signe d’une fièvre médiatique aigue. Seul un romancier pouvait tenter de percer le mystère d’un homme prêt à tout pour sublimer sa terne existence. Seul un créateur pouvait extraire de ce magma de faits incohérents et contradictoires, une certaine vérité. Javier Cercas s’est porté candidat pour cette expérience journalistico-littéraire.

Depuis Les Soldats de Salamine (2002), l’écrivain interroge la société espagnole sur son passé en déterrant les cadavres de la Guerre Civile. Il s’est donc emparé de cet événement sordide pour en faire une sorte de vrai-faux roman, à cheval entre une enquête minutieuse qui met à mal le système « Marco » et des impressions personnelles, sa propre mise en scène dans un style trop relâché (répétitions et manque de fluidité). Les affabulations du faux déporté ne font aucun doute. Cercas peine cependant à pénétrer sa psychologie foutraque et délirante. Comme tout bon menteur, Marco tisse sa toile sur un canevas extrêmement fin de vérités implacables. L’effet est d’autant plus efficace. Par exemple, il n’a pas été déporté mais prisonnier en Allemagne. Marco joue dans les interstices pour tromper son auditoire. Mais, à la question qui est vraiment Enric Marco ? Quelles sont ses motivations profondes ? Cercas piétine. Quand il approche du but, Marco, le prestidigitateur esquive, l’homme ne manque pas de ressources et de parades. Si Cercas démonte parfaitement les mécanismes du mensonge, il renonce à nous faire comprendre ce pitoyable personnage. Marco ne lui inspire aucune pitié, plutôt de la colère. « Marco n’est pas seulement un remarquable roublard, un sacré charlatan, un embobineur hors pair et un fabulateur exceptionnel, mais un aussi un comédien prodigieux, un « histrion de génie », ainsi que l’a appelé Vargas Llosa » écrit-il. Cercas se révèle, par contre, très perspicace sur les œillères du peuple espagnol qui n’a pas vu ou voulu voir en Marco, un manipulateur. L’onde de choc provoquée par cette histoire révèle les plaies espagnoles et le désarroi de tout un peuple de ne pas trouver un véritable héros ! Un combattant pur de la liberté comme dans les contes de fées.

L’imposteur de Javier Cercas – roman traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić – Actes Sud

L'imposteur

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Le rugby, c’est comme le vin

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Coupe du monde de rugby terroir

La coupe du monde de rugby est de retour et va donc nous occuper pendant un long mois. Il a fallu se préparer, établir le programme et rappeler à la famille la priorité. Face aux éventuelles protestations, rappeler fermement ce qui n’est pas négociable. Car le rugby est un sport un peu particulier. Obéissant à des règles obscures et qui changent tout le temps, il suscite chez ses amoureux une passion complexe. Très collectif, il implique entre les joueurs une solidarité, une proximité qui se rapproche de celle du combat. Mais qui s’étend aussi à tout leur environnement. Joueurs, amateurs, spectateurs, familles partagent un fort sentiment d’appartenance.

Jorge Luis Borges avait tort, qui disait : « Le football est un sport universel parce que la bêtise est universelle. » Le foot est effectivement universel, mais pas pour cette raison.

Fort heureusement le rugby, lui, ne l’est pas. Parce que bien plus qu’un sport, c’est un jeu. Il a à voir avec l’enfance, avec la famille, l’amitié, le don de soi et la fierté. C’est pour cela que l’on y sue, que l’on y chante et que l’on y pleure. Sans oublier de manger et de boire… Le rugby c’est un Monde, et aussi une Histoire. Mais surtout des histoires. Qu’on se raconte encore et encore pour ranimer sur demande les émotions qu’il nous procure.

Pour illustrer l’amitié, il y a la joie des joueurs toulonnais d’offrir en 2014 à l’irréprochable Wilkinson, leur capitaine, un bouclier de Brennus pour son pot de départ. Pour la famille et la fierté il y a l’histoire du talonneur Philippe Dintrans, apprenant qu’à 20 ans il est retenu pour jouer les Blacks le lendemain à l’Eden Park d’Auckland. Qui fait des pieds et des mains pour joindre sa mère au téléphone, qu’il réveille en pleine nuit pour lui annoncer l’honneur qui lui est fait, et lui dire : « Maman, je ne sais pas si je serai bon, mais je te promets que je serai vaillant. » Pour le don de soi et l’abnégation, on pensera à tous ces piliers droits, sacrifiés de la tête de mêlée. Qui à la fin, au contraire du pilier gauche, auront les deux oreilles en chou-fleur. Et on chante tout le temps dans ce jeu. À Cardiff le « Land of my father », à Édimbourg le « Flowers of Scotland ». Curieusement, lorsque c’est avant un match contre les Anglais c’est plus fort, plus vibrant. Va comprendre. Il y a aussi l’horripilant « Sweet chariot » qui résonne dans Twickenham quand les Anglais dominent, ce qui arrive souvent. Les Français ne savent pas chanter, qui massacrent systématiquement la Marseillaise. Heureusement, comme les provençaux, les Bretons, les Corses,  les Basques et d’autres encore savent bien le faire, on se rattrape. Le plus beau, c’est quand les Basques s’y mettent. Qui n’a pas entendu, un soir de match, dans l’arrière salle d’un bistrot de Bayonne, d’épais basques à bérets entonner « Txoria txori » ne sait pas ce qu’est l’émotion.

Parce qu’on pleure au rugby, beaucoup. Jean Lacouture nous a proposé une explication. Un dimanche de 1974, Béziers affrontait en finale du championnat de France le Narbonne des frères Spanghero. Mais surtout de Joseph Maso, le petit prince, artiste mal-aimé, martyrisé par les gros pardessus qui, pour l’équipe de France, lui préféraient toujours d’improbables  bourrins. Il était perçu comme cela par les Français qui, à l’exception des habitants de Béziers, souhaitaient tous la victoire de Narbonne. À l’ultime minute, les jeux étaient faits. Narbonne menait 14-13 et Maso allait pouvoir brandir le bouclier. C’est alors que, pure antithèse de l’artiste Narbonnais, Olivier Cabrol, demi d’ouverture de Béziers, pataud rustique et efficace, passa le drop qui anéantit cet espoir. Jean Lacouture eut le privilège de rentrer dans le vestiaire Narbonnais qu’il trouva ravagé, rempli de colosses en sanglots. Il eut cette phrase qui en dit long : « Dans ce jeu, Dieu merci, on verse des torrents de larmes. » Dieu merci ? On pleure en chantant son hymne, en serrant ses partenaires et en entendant le public le reprendre. On pleure en apprenant, Sud-africain d’origine, que le pays qui vous a accueilli et que vous aimez vous reconnaît et vous invite à rejoindre son équipe. Oui, Dieu merci.

Nous répondra-t-on que ça, c’était avant ? Que le professionnalisme, l’évolution du jeu et la mondialisation ont tué le rugby des villages, des régions. Et c’est vrai qu’il y a des choses qui nous manquent. Ces phases finales du championnat de France qui commençaient aux 16e, au sortir des « poules de huit » où luttaient des petites villes aux noms aujourd’hui oubliés. Le printemps qui bouleversait la planète rugby, la tension, la passion, des foules multicolores et bruyantes, c’était le rugby des villages, celui des terroirs, des rivalités, des rancunes, des vieilles histoires qui se donnaient à voir. Il arrivait que ça dégénère, et les arbitres avaient souvent fort à faire.

Et c’est là, en égrenant des souvenirs, en se rappelant des émotions, que l’on se rend compte que le rugby n’est pas universel. Car, expression culturelle singulière, il est lié à un pays, une ville, un village, et en fait ce que l’on appelle un terroir. Sa sociologie est très marquée. En France, « la plus belle guerre du temps de paix » est d’abord l’affaire des villages. En Angleterre c’est l’aristocratie, au pays de Galles les prolétaires, en Écosse la bourgeoisie, en Nouvelle-Zélande les paysans. Malgré le professionnalisme et l’avènement du rugby spectacle, ces identités perdurent, continuent à marquer le jeu et les équipes.

Et c’est pour cela que l’on va encore s’installer des heures entières devant la télévision, ou au stade si on a de la chance. Que l’on va passer outre les récriminations de ceux qui veulent regarder des séries sur Canal+. Imposer le silence pendant les hymnes et le Haka. Interdire la bière et les chips, ça c’est pour le foot. Il faudra préparer des nourritures solides pour l’après. À base de foie gras, de confits et de saucisses. Et pour les bouteilles, ce seront les meilleures, celles qui ont attendu. Parce que le rugby, finalement, c’est comme le vin : affaire d’amour, de soins et surtout de terroir.

*Photo : © AFP FRANCK FIFE

Le travail, père de tous les vices

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paresse repose travail

« Ne travaillez jamais ! » Le célèbre graffiti de la rue de Seine, attribué à Guy Debord en 1953, était à l’époque le comble de la subversion. Il s’apparente aujourd’hui à un projet de société. Dans un monde où le chômage de masse est devenu endémique, on parle ainsi régulièrement du « revenu universel ». Il s’agirait d’une somme versée à chacun, de sa naissance à sa mort et sans conditions. Libre au bénéficiaire de la compléter par d’autres revenus s’il veut ou peut travailler. L’idée est déjà concrètement appliquée par la mairie d’Utrecht. Elle figure aussi au programme de Podemos en Espagne, mais aussi à celui de l’actuel gouvernement finlandais qui allie centre et extrême droite.

Le revenu universel n’est donc pas la propriété d’un camp politique. Une ligne de partage traverse même assez férocement la gauche à ce propos. Cet été, dans Libé, un économiste d’Attac, Jean-Marie Harribey, s’en prenait ainsi au revenu universel au nom de l’« éthique ». De fait, on retrouvait chez lui l’idée du travail émancipateur, chère à nos grands progressistes du xixe, Hugo et Zola. Si Hugo critiquait le travail des enfants dans Melancholia, c’était « au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux / Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux ! ». Quand Zola dénonçait la misère dans Germinal, c’était pour mieux célébrer dans Travail, son roman utopique, « la Cité rêvée, la Cité du travail réorganisé, rendu à sa noblesse, la Cité future du bonheur enfin conquis, qui sortait naturellement de terre, autour de l’usine élargie elle-même, en train de devenir la métropole, le cœur central, source de vie, dispensateur et régulateur de l’existence sociale ». Et Harribey de lui faire directement écho : « Nous devons nous orienter plutôt vers une nouvelle organisation des activités de production. (…) C’est vers l’universalisation du salariat qu’il faut tendre. »

Pour en finir avec le travail (qui est par ailleurs le titre d’un disque situ de 1974 composé de chansons détournées par Debord et Vaneigem), on ne trouve guère à gauche que Paul Lafargue et son Droit à la paresse qui réclamait déjà le revenu universel sous forme de temps libre : « Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible (…) pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers… »

Alors, Zola ou Lafargue ? Choisis ton camp, camarade !

*Photo: melina1965

Youth, l’impassible Michael Caine

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Quand j’ai vu Michael Caine à vingt ans dans  Icpress, danger immédiat , le film d’espionnage de Sidney J. Furie, je n’aurais jamais imaginé le retrouver un demi-siècle plus tard  dans un palace suisse en compagnie d’Harvey Keitel. Le jeune critique de cinéma que j’étais alors à Lausanne dans un quotidien socialiste s’était métamorphosé en vieux réac collaborant à Causeur. Et le désinvolte Harry Palmer incarné par Michael Caine prônait dans le film de Paolo Sorrentino, Youth, une philosophie du renoncement tout en prenant un soin excessif de son corps avec une masseuse serbe quasi mutique… et d’autant plus séduisante.

Michael Caine embrassait d’un regard froid son passé d’où seules émergeaient quelques mélodies tristes qui l’avaient rendu célèbre comme compositeur, ainsi que son amitié avec Igor Stravinski et son épouse délaissée dans un hospice vénitien. Stravinski dont il avait retenu le conseil :  » Ne devenez jamais un intellectuel ! Les intellectuels n’ont aucun goût.  »

Son vieux pote Harvey Keitel n’avait guère plus de chance : son actrice fétiche Jane Fonda, terrifiante de vulgarité, le laissait tomber, non sans lui avoir auparavant craché ses quatre vérités. Notamment que rien n’est plus stupide pour un cinéaste en bout de course que de vouloir livrer un testament spirituel, esthétique et cinématographique. Dans une séquence hallucinante et hallucinatoire, il revoyait alors toutes les stars qu’il avait propulsées au firmament du septième art. Il était trop tard pour envisager autre chose que son suicide. Impassible, Michael Caine assista à sa défenestration.

Les Alpes suisses servent de décor immuable aux dernières vacances de ces deux inséparables amis. Elles constituent le contrepoint moral et hygiénique de la folie des hommes, exprimée de manière époustouflante par Paolo Sorrentino. Michael Caine semble bien être le seul à avoir retenu leur leçon. À Venise, il reverra son épouse comme on rencontre un fantôme. À Londres, il dirigera un concert  : il ne regrette rien, car on ne regrette que ce dont on se souvient.

Youth, de Paolo Sorrentino, en salles.

 

Gobineau et Pajak sont sur un bateau

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cosmos-pajak-couverture

À quoi bon la liberté si on ne peut s’y soustraire ? À quoi bon les idées si l’on en change aussi aisément que de latitude ? À quoi bon la certitude puisque l’art donne droit à tout le reste ? Des questions auxquelles le quatrième volume des errances poétiques écrites et dessinées de Frédéric Pajak ne répond qu’à demi-mot. Le Manifeste Incertain ne se raconte pas, il se vit et se voit. Sans chronologie sinon celle des rêves, il suit son propre cours.

D’Amérique du Sud où l’auteur s’échappe du monde dans une croisière rimbaldienne et populaire, il nous envoie les traits cireux des hommes de Salvador de Bahia, la légèreté des plumages et de la mer, qui dispute au ciel « un morceau de gris, un gris de carton à peine griffé d’une lueur d’azur pâle. Mais bientôt tout s’efface dans le noir épais d’une nuit éteinte. »

Le gros bateau ivre accoste à Ville-d’Avray, où vit le jour, le 14 juillet 1816, l’autoproclamé comte Arthur de Gobineau. Un sort est vite fait à sa réputation usurpée d’inspirateur des théoriciens du régime nazi. Gobineau est un réactionnaire de la première heure, fils d’une aventurière qui fera plusieurs séjours en prison. Il voue un culte aux civilisations orientales qu’il juge en pratique supérieures à l’européenne. Il se déclare musulman, « plus persan que les Persans », épouse une créole, désire toute sa vie être sculpteur mais excelle dans la carrière diplomatique, et surtout, nous l’avons si tôt oublié, dans un pessimisme sceptique qui suinte à chaque conclusion du tristement célèbre Essai sur l’inégalité des races. Pour lui, l’humanité est vouée à la destruction dès lors que, dans des temps bibliques que nous situons mal, les races ont commencé à se mélanger. La Révolution française est une grossière erreur, le pouvoir centralisé un fléau, la Grèce antique un repaire de voyous, mais, écrit-il à sa soeur, « la grande difficulté, au fond, est que tout cela m’est parfaitement égal ». Son Essai n’est pas un combat mais un constat.

Constat aussi, l’échec de la pédagogie révolutionnaire post-soixante-huitarde dont Pajak fit l’expérience. À cette école libre de la Drôme où les résultats des élèves sont « catastrophiques », il revendique la saine opposition de Nietzsche à la culture pour tous et son élitisme indéfectible. Deux écoles, deux pôles qu’on ne peut pas éloigner davantage, et au milieu, la fuite du temps, les lignes des destinées individuelles.

Le cancre Frédéric qui ne voulait rien d’autre que devenir peintre, se soûlait au pastis dans les cafés de village et lisait L’Hebdo Hara-Kiri avec passion est l’unique figure stable de ce voyage dans le temps et l’épaisseur de l’âme humaine.  Entre liberté forcée et tourments chéris il n’a pas changé, pas plus que les chênes bordant les chemins qu’il foule à nouveau, quarante-quatre ans plus tard.

Cosmos, le dessin choisi pour la couverture nous avertit: les perspectives incertaines sont immenses et leur exploration fascinante.

Frédéric Pajak, Manifeste Incertain, tome 4 – Noir sur Blanc.

Cosmos: Une ontologie matérialiste

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Les Français toujours aussi Barjot

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sondage Barjot Taubira mariage

Deux ans après le vote au forceps de la « loi Taubira » ouvrant le mariage et donc l’adoption plénière aux couples de personnes de même sexe, les Français restent très majoritairement opposés à ses conséquences sur la filiation. C’est ce qui ressort d’un sondage Ifop pour l’Avenir Pour Tous, le mouvement fondé par Virginie Tellenne (Frigide Barjot) suite à son éviction de La Manif Pour Tous.

Parmi les 54% de Français opposés à la loi actuellement en vigueur, 22% espèrent son abrogation sèche et 32% souhaitent sa « réécriture dans le sens d’une union civile en mairie pour les couples homosexuels avec droits égaux aux couples hétérosexuels sans adoption plénière ». La seconde solution, déjà massivement privilégiée par l’opinion avant le vote de la loi, resterait donc le remède le plus évident aux divisions profondes que celle-ci a engendrées.

Deuxième pays au monde à avoir institué une union entre personnes de même sexe, avec le Pacs en 1999, la France a toujours été réputée pour sa grande tolérance en matière de mœurs. Conséquence : la régression opérée par l’escroquerie législative du « mariage pour tous », en 2013, lui reste en travers de la gorge. Au nom de « l’égalité » amoureuse et sexuelle, fallait-il abolir le droit de chacun à une filiation paternelle et maternelle ? En 2015, la réponse est toujours non.

Et pour cause : malgré l’activisme bruyant de micro-lobbies représentant d’un côté une fraction transhumaniste des réseaux LGBT, de l’autre une frange ultra-traditionnaliste des catholiques versaillais, le consensus a toujours existé. Personne en France ne songerait à entraver les pratiques sexuelles de ses concitoyens, ni à leur interdire d’avoir un père et une mère. Or c’est bien sur ce second point qu’une large majorité n’est pas dupe des antiphrases « progressistes » affirmant que priver volontairement un individu de la moitié de sa filiation serait une « avancée sociétale ».

Les décisions de justice, française et européenne, qui ont jalonné les mois suivant l’adoption du « mariage pour tous », ont entériné comme prévu la procréation artificielle à la demande permettant la fabrication d’un être humain sans père (PMA), ou même sans autre mère que « porteuse » à condition que cette dernière soit étrangère (GPA). Elisabeth Guigou nous avait avertis de ces risques dès 1998, et Sylviane Agacinski, Marie-Jo Bonnet ou encore Michel Onfray n’ont cessé de nous les rappeler depuis : technicisation et marchandisation de la vie humaine, esclavage procréatif, troubles psychologiques et autres casse-têtes juridiques…

Reste maintenant à savoir si, grâce à ces voix de gauche et à celle de Frigide Barjot, les leaders de la droite entendront leurs propres électeurs. Ceux-ci sont en effet 76% à souhaiter revenir sur la loi Taubira (40% pour une réécriture et 36% pour une abrogation), soit un chiffre qui laisse peu de place au doute concernant leurs attentes. Et vu les chances de la gauche aux prochaines échéances électorales, il serait regrettable de ne pas en profiter pour adopter – enfin – une réforme qui contenterait la majorité des Français.

*Photo : Wikimédia Commons

Qui suis-je pour juger

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Angleterre : la peine d’un violeur dépend de l’origine de sa victime

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Dans une décision sans précédent, la Cour criminelle de Londres a reconnu une nouvelle catégorie de préjudice : la perte de valeur sur le marché matrimonial. Les juges de la Couronne ont admis que deux très jeunes filles, victimes de viol, ont perdu de ce fait la perspective d’un bon mariage, ce qui constitue une circonstance aggravante…

Les faits remontent à quelques années. Jamal Muhammed Raheem Ul Nasir, 31 ans, originaire du West Yorkshire, a été condamné fin 2014 par la Cour criminelle de Leeds à quatre et trois ans de prison ferme pour deux viols sur mineures de 9 et 14 ans. A peine revenu de la surprise d’un jugement aussi clément – quatre et trois ans pour  viols et agressions sexuelles contre deux gamines !- on apprend avec stupeur que cette peine a été alourdie par une circonstance aggravante : les victimes étaient Asiatiques et leurs pères craignaient de ne plus pouvoir les marier correctement au sein de leur communauté.

L’avocat de la défense a interjeté appel contre cette décision, mais la cour criminelle de Londres est venue confirmer hier la décision de première instance, invoquant une « honte particulière dans la communauté asiatique ».

Du point de vue du Droit, cela veut dire que violer une gamine appartenant à une communauté dont la virginité de la mariée est une condition sine qua non d’un mariage « coûte » plus cher que de violer une jeune fille lambda. On croit rêver.

Il est vrai qu’en France, il existe une aggravation de la peine pénale due au constat de l’intention raciste du crime. Mais ce n’est pas le cas en l’espèce. Le viol n’a pas été commis contre ces deux jeunes filles parce qu’elles étaient asiatiques. Malgré cela, la réparation pénale est plus importante.

Alexandre Cuignache, avocat au barreau de Paris nous rassure : « En France, il est possible d’imaginer en droit civil des circonstances aggravantes du fait de la souffrance morale particulière de la communauté de la jeune fille, mais en droit pénal, c’est impensable. Cela voudrait dire que la protection de la société n’est plus égale selon les victimes ».

Les effets de cette décision ne sont, eux, pas très rassurants : « Une telle jurisprudence entraîne une distinction entre les victimes du fait de leur origine, et pourrait induire une automaticité de l’intention raciste à partir du moment où la victime n’est pas de la communauté dite « de souche » », conclue Maître Cuignache.

Cela expliquerait-il pourquoi les migrants, obéissant à des valeurs traditionnelles, sont si pressés de rejoindre le Royaume-Uni ?

Des migrants garantis 0% Daech?

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migrants daech islam syrie

Il y a six jours encore,  Jean-Claude Juncker  demandait à 25 des 28 pays de l’UE de se répartir 160 000 migrants. Et chaque pays y allait de ses annonces. Ce sera 80 000 pour la généreuse Allemagne, 24 000 pour la France… sans oublier les mauvais élèves : la Hongrie, la République tchèque ou la Pologne dont Angela Merkel décriait « l’attitude non solidaire ». Il était même question de leur tirer les oreilles, ou plus concrètement, de leur  couper les aides européennes. Puisque ces pays font partie de ceux «qui reçoivent beaucoup de fonds structurels» européens, il serait «juste qu’ils reçoivent moins de moyens», plaide le ministre de l’Intérieur allemand.

Soudain débordée par l’afflux massif de réfugiés sur son sol, l’Europe a fait volte-face. Plutôt que de se déchirer sur la répartition des migrants, elle a décidé de « filtrer » ceux qui arrivent ou sont déjà arrivés : «Un contrôle effectif de la frontière (extérieure de l’UE) est l’impératif de la gestion migratoire», ont proclamé les ministres de l’Immigration lors du conseil européen tenu à Bruxelles lundi. L’Allemagne, la première, a envoyé valser les accords de Schengen, qu’elle jugeait la veille encore fondamentaux.  À la quantité, elle a choisi de se concentrer sur la qualité. Et les autres suivent. Mais prendre qui pour laisser qui ? Chacun a sa petite idée.

Un point fait l’unanimité : les migrants économiques se verront reconduire à la frontière, tandis que les demandeurs d’asile peuvent espérer gagner leur place en Europe. Encore faut-il pouvoir distinguer les deux catégories. Presque tous les migrants économiques laissent derrière eux un pays dont les tensions politiques ouvrent aussi un droit à l’asile. Et qui va trancher ?

En France, un autre critère, moralement discutable et constitutionnellement injustifiable, a été évoqué par certains maires. Les villes de Roanne (Loire) et de  Belfort (Franche-Comté), ont accepté de recevoir des Syriens, mais uniquement de confession chrétienne. Il paraît que leur religion garantit qu’ils ne sont pas des pions de Daech. Et ça fonctionne comment ? Un papier sera demandé à l’entrée avec un tampon « certifié chrétien », comme semble en rêver le Premier ministre slovaque ?

L‘ancien secrétaire du parti travailliste anglais David Blunkett voit les choses autrement. « Les femmes et les enfants d’abord » a-t-il clamé le 3 septembre à la BBC. Les féministes ne sont pas sûres d’apprécier le message. La journaliste Jennifer Saul a exprimé son désaccord dans le magazine Stateman : « c’est une terrible erreur ». Tout d’abord, parce que cela souligne la faiblesse des femmes, ce qui ne va pas sans déplaire à l’auteur, mais surtout car les enfants et les femmes ont besoin de leur père et de leur mari, encore plus dans un pays étranger.

Le de grand rabbin d’Angleterre Jonathan Sacks a en outre proposé de mettre au service des enfants syriens un « kindertransport » à l’image de ce qui avait été mis en place pour sauver les enfants juifs lors de la seconde guerre mondiale. Derrière cette main tendue aux plus vulnérables, se cache la peur du djihadiste, soupçonne Jennifer Saul. L’enfant, c’est petit, c’est gentil, c’est du 0% Daech garanti.

Chacun ses goûts. Plus à l’Est, la Russie propose d’accueillir entre 5000 et 10 000 Syriens, mais de préférence tcherkesses. Ce peuple avait fui la chaîne montagneuse pendant la guerre du Caucase au XIXème siècle. Une façon pour le Président de reconstituer l’Empire russe.

Et le certif’ à l’entrée ? Quelqu’un a pensé à le demander ? Le malheur, c’est que le djihadiste ne se cache pas là où l’on croit. 100% migrants, 0% djihad, ça n‘existe pas. Alors cessons de prendre les migrants pour de la marchandise et arrêtons d’idéaliser le contrôle qualité à l’entrée.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21793414_000008.

Salon salafiste de Pontoise : la première qui dit la vérité…

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celine pina islam ps

Après la salafiste pride du week-end dernier, sobrement appelée « Salon de la femme musulmane de Pontoise », une seule élue avait vigoureusement pris la parole pour dénoncer cette atteinte aux valeurs de la France : Céline Pina, conseillère régionale socialiste sortante d’Île-de-France. Il faut dire que cela fait un peu désordre dans la patrie des droits de l’homme, qui a plutôt  la tradition des joutes entre Voltaire et Rousseau, un débat entre prédicateurs salafistes sur la meilleure façon de marie-trintigner sa femme voilée. Chez Bourdin, Céline Pina avait regretté la tenue de cet événement – heureusement perturbé par les Femen – que la mairie aurait très bien pu interdire pour menace de trouble à l’ordre public. Après tout, imagine-t-on l’organisation d’un « salon du migrant » où des prêcheurs de haine discuteraient du bienfondé des ratonnades ?

L’intervention de la socialiste fut très remarquée, notamment d’une fraction de la population regrettant l’abandon par la gauche de la laïcité et d’une certaine idée de la femme qui sont l’une des mamelles de l’identité française. Mais Céline Pina n’a pas fait que des heureux, surtout dans son propre parti. Sa prise de position courageuse lui vaut en effet… une menace d’exclusion du PS, signée de la main même de Rachid Temal, premier fédéral du Val d’Oise ! Depuis juillet, on sait que ce dernier conduira la liste socialiste aux régionales dans le département en lieu et place de l’élue rebelle, qui ne souhaitait pas se représenter en raison des « positions floues » de Solférino sur la « laïcité, le communautarisme » et une forme de « clientélisme » à l’échelle locale. Quand les choses sont floues, il y a un loup, dirait Martine Aubry – qui maîtrise par ailleurs très bien ces dossiers. Le paysage s’éclaircit lorsqu’on connaît la préférence croissante des apparatchiks socialistes pour la « diversité » (ethnique) au détriment de l’égalité (sociale, économique, sexuelle).

Bref, pas besoin d’être Jérémie pour comprendre ce qui s’est tramé en coulisse, il suffit de lire la prose de l’accusée Pina pour comprendre que son combat féministe et laïque – deux nouveaux gros mots au PS ? – dérange. Ainsi écrivait-elle au lendemain des attentats de janvier, sans craindre de briser l’unanimisme charliste : « Trois mots reviennent souvent dès que l’on évoque le massacre perpétré à Charlie Hebdo: « Pas d’amalgames! » Je comprends cette nécessité mais une telle injonction ne sera possible que si elle ne s’opère pas au prix d’un déni. Bien sûr que faire l’amalgame musulman égale terroriste serait un désastre, mais nier le fait que des courants obscurantistes exercent une pression de plus en plus forte sur la communauté musulmane, que ces courants gagnent du terrain, que certains jeunes et moins jeunes sont fascinés par la violence et la brutalité de Daesh et que leur rapport à la religion les amène à rejeter des éléments fondamentaux de notre contrat social (égalité femmes/hommes, laïcité, liberté d’expression) serait pire encore.»

Padamalgam, padamalgam, padalmagam, point : le mantra du socialisme réellement existant n’admettait aucune virgule, nuance ni « mais ». Pour avoir enfreint ce tabou et brossé un tableau du cancer islamiste qui gangrène la société, Céline Pina s’est fait de sérieux ennemis. Parler le Cambadélis, c’est tout un art : comparer l’« islamophobie » à l’antisémitisme, l’Etat islamique à Israël, histoire de se ménager le vote antisarkozyste des banlieues, demande du métier. Et une sacrée dose de roublardise. Au risque de saborder sa carrière, Céline Pina n’incrimine pas le Front national ou je-ne-sais-quel nervis fascistes sortis de derrière les fagots lorsqu’il s’agit de combattre l’islamisme immense et vert.

Dans sa tribune choc du mois de janvier, Céline Pina interpellait ses camarades : « nos élus locaux, parfois si engoncés dans leur clientélisme et souvent eux-mêmes peu au fait sur ces questions, auront-ils le courage de porter cette parole? Surtout lorsque l’on sait que cela peut faire de vous une cible? Faut-il laisser les enseignants se battre seuls sur des problématiques aussi dangereuses, alors qu’ils se font déjà souvent agresser par des élèves ou leurs parents sur des problèmes qui vont de la revendication du halal, du port du foulard à la difficulté d’enseigner la Shoah? »

Huit mois plus tard, l’élue de banlieue tient sa réponse.

P.S : Tandis que le premier secrétaire fédéral du PS-95 dément l’exclusion de Céline Pina, cette dernière maintient que Rachid Temal souhaitait l’évincer de son parti. Il y aurait renoncé, faute de soutiens. Enfin une bonne nouvelle !

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Richard Millet, une rafale de plus

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richard millet tuer

richard millet tuer

Depuis l’« affaire » qui lui fut consacrée, Richard Millet a l’élégance de s’atteler régulièrement à tirer une nouvelle rafale pour aggraver son cas. Aussi, il ne pouvait guère trouver titre plus adéquat et percutant que : Tuer, pour ce récit qui revient sur sa participation à la guerre du Liban en 1975, côté chrétien, et qui peut se lire également comme une annexe à La Confession négative – à condition de ne pas comprendre « annexe » comme une chose pour autant mineure. La Confession, roman aussi dérangeant que monumental publié en 2009, apparaîtra un jour ou l’autre comme la véritable origine de la cabbale organisée deux ans plus tard par un certain milieu littéraire qui imposait des limites drastiques à l’ironie et à la liberté d’expression. Outre la déflagration baroque de son style à une époque en général aussi plate, sur cette question, que les plaines de Belgique, c’est le thème de la guerre tel que le traitait ce roman, dans sa cruauté, sa beauté et sa nécessité obscènes, qui fit en vérité scandale auprès d’une intelligentsia prête à employer tous les moyens de la police politique plutôt que de revenir au tragique de l’Histoire.

Si La Confession demeurait entourée d’une sulfureuse ambiguïté, puisque le récit était assumée par Pascal Bugeaud, « double romanesque » de Richard Millet (lequel nuance ici cette notion, d’où les guillemets, précisant que c’est bien lui qui parle à travers Bugeaud, sans altération), l’écrivain s’exprime ici directement en son nom et approfondit une méditation sur l’écho profond de cette expérience-limite qu’il avait auparavant relatée. Le propos comme la forme font songer au fabuleux texte de Jünger : La Guerre comme expérience intérieure, dont le titre eût pu être employé pour ce livre-ci.

Et ce livre-ci débute par une superbe mise en scène du questionnement auquel il tente de répondre : une jeune femme, en octobre dernier, après une lecture, vient demander à Richard Millet s’il a tué.  L’auteur sourit, ne répond pas, la file derrière la jeune femme s’impatiente, elle finit par lui dire : « Vous m’avez répondu » et emporte avec elle ce silence comme réponse. Tout est ici éloquemment exposé de l’indicible où se joue cet acte. Et à travers la littérature, alors, l’écrivain explore cet indicible, revenant sur les paradoxes, les extrémités et la cruelle, énigmatique jeunesse à quoi peut s’assimiler la guerre, dans un texte émaillé de souvenirs, de scènes, d’aphorismes et de fulgurances poétiques.

Travailler le « négatif », la part d’ombre, l’indicible et la mort – l’ambiguïté tragique -, revient à toucher la dimension cruciale de la littérature. Millet vise encore en plein centre. Il revendique toujours plus fortement son catholicisme comme point d’appui et colonne vertébrale. Perspective qui lui permet un surplomb d’où assimiler communisme, capitalisme mondialisé ou islamisme armé comme trois maladies modernes en fait insidieusement complémentaires. Par ailleurs, il déploie l’Orient merveilleux, complexe et violent. Un Orient et un catholicisme qui sont également les sujets principaux, par le prisme d’Israël, d’un autre de ses livres récemment publié : Israël depuis Beaufort.

Toutes ces régions fissurées avec lesquelles l’auteur entretient des liens poétiques et personnels nous intriguent d’autant plus qu’elles cessent de nos jours d’appartenir à un lointain tenu à distance. Pierre Jourde, il y a quelques années, affirmait que Richard Millet, en étant proustien, était paradoxalement plus moderne que bien d’autres, à l’instar d’un Stendhal qui écrivait XVIIIème au XIXème siècle. Ce qui est valable pour la forme l’est également pour le fond, maintenant que les questions militaires, politiques, religieuses du Moyen Orient débordent aussi franchement sur nos côtes.

Tuer, Richard Millet – Léo Scheer

Israël depuis Beaufort, Richard Millet – Les Provinciales

*Photo: numéro de reportage: 00572953_000009

Tuer

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Un héros pas très discret

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imposteur couverture espagnole

imposteur couverture espagnole

Enric Marco s’est inventé une vie, celle d’un jeune anarchiste, d’un combattant républicain, d’un féroce antifranquiste et enfin, ultime mensonge, abject et fascinant, celle d’un déporté. Une imposture magistrale. Une grande œuvre de mystifications qui a explosé en plein vol en 2005, laissant l’Espagne, le pays tout entier, partagé entre le dégoût et la stupéfaction. Comment un ouvrier mécanicien catalan a-t-il pu orchestrer une telle mascarade, tromper tant de monde, berner une démocratie sans qu’on le stoppe avant ? Don Quichotte pathétique et incontrôlable, Enric Marco pratique l’embrouille historique avec un mélange d’aplomb et de sentimentalisme. Un orfèvre du récit fantasmé. L’incarnation d’une Espagne fragmentée qui se réveille après quarante ans de dictature. Une longue gueule de bois qu’on absout dans la transition démocratique et dont Marco est, à sa manière, le miraculeux guérisseur. Les usurpateurs osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnait !

Sauf que l’Espagne, ses élites intellectuelles et syndicales, ont volontairement ou involontairement fermé les yeux sur le cas « Marco ». Cette pointure dans la falsification et dans le travestissement d’identité(s) a occupé le devant de la scène pendant presque quatre décennies. Il a beaucoup parlé, sur les tribunes, au micro des télévisions, devant des lycéens, des étudiants, des associatifs, etc… Un vrai moulin à paroles. L’icône d’une gauche repentante et humaniste. Le garant d’une unité espagnole enfin retrouvée. La passerelle entre la Seconde République et l’entrée dans la CEE. Tour à tour, secrétaire général de la CNT, figure tutélaire de l’anarcho-syndicalisme dans les années 70, dirigeant de la FAPAC (une association de parents d’élèves de Catalogne) et enfin Président de l’Amicale de Mauthausen. Et toujours, ce besoin de paraître, signe d’une fièvre médiatique aigue. Seul un romancier pouvait tenter de percer le mystère d’un homme prêt à tout pour sublimer sa terne existence. Seul un créateur pouvait extraire de ce magma de faits incohérents et contradictoires, une certaine vérité. Javier Cercas s’est porté candidat pour cette expérience journalistico-littéraire.

Depuis Les Soldats de Salamine (2002), l’écrivain interroge la société espagnole sur son passé en déterrant les cadavres de la Guerre Civile. Il s’est donc emparé de cet événement sordide pour en faire une sorte de vrai-faux roman, à cheval entre une enquête minutieuse qui met à mal le système « Marco » et des impressions personnelles, sa propre mise en scène dans un style trop relâché (répétitions et manque de fluidité). Les affabulations du faux déporté ne font aucun doute. Cercas peine cependant à pénétrer sa psychologie foutraque et délirante. Comme tout bon menteur, Marco tisse sa toile sur un canevas extrêmement fin de vérités implacables. L’effet est d’autant plus efficace. Par exemple, il n’a pas été déporté mais prisonnier en Allemagne. Marco joue dans les interstices pour tromper son auditoire. Mais, à la question qui est vraiment Enric Marco ? Quelles sont ses motivations profondes ? Cercas piétine. Quand il approche du but, Marco, le prestidigitateur esquive, l’homme ne manque pas de ressources et de parades. Si Cercas démonte parfaitement les mécanismes du mensonge, il renonce à nous faire comprendre ce pitoyable personnage. Marco ne lui inspire aucune pitié, plutôt de la colère. « Marco n’est pas seulement un remarquable roublard, un sacré charlatan, un embobineur hors pair et un fabulateur exceptionnel, mais un aussi un comédien prodigieux, un « histrion de génie », ainsi que l’a appelé Vargas Llosa » écrit-il. Cercas se révèle, par contre, très perspicace sur les œillères du peuple espagnol qui n’a pas vu ou voulu voir en Marco, un manipulateur. L’onde de choc provoquée par cette histoire révèle les plaies espagnoles et le désarroi de tout un peuple de ne pas trouver un véritable héros ! Un combattant pur de la liberté comme dans les contes de fées.

L’imposteur de Javier Cercas – roman traduit de l’espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić – Actes Sud

L'imposteur

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Le rugby, c’est comme le vin

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Coupe du monde de rugby terroir

Coupe du monde de rugby terroir

La coupe du monde de rugby est de retour et va donc nous occuper pendant un long mois. Il a fallu se préparer, établir le programme et rappeler à la famille la priorité. Face aux éventuelles protestations, rappeler fermement ce qui n’est pas négociable. Car le rugby est un sport un peu particulier. Obéissant à des règles obscures et qui changent tout le temps, il suscite chez ses amoureux une passion complexe. Très collectif, il implique entre les joueurs une solidarité, une proximité qui se rapproche de celle du combat. Mais qui s’étend aussi à tout leur environnement. Joueurs, amateurs, spectateurs, familles partagent un fort sentiment d’appartenance.

Jorge Luis Borges avait tort, qui disait : « Le football est un sport universel parce que la bêtise est universelle. » Le foot est effectivement universel, mais pas pour cette raison.

Fort heureusement le rugby, lui, ne l’est pas. Parce que bien plus qu’un sport, c’est un jeu. Il a à voir avec l’enfance, avec la famille, l’amitié, le don de soi et la fierté. C’est pour cela que l’on y sue, que l’on y chante et que l’on y pleure. Sans oublier de manger et de boire… Le rugby c’est un Monde, et aussi une Histoire. Mais surtout des histoires. Qu’on se raconte encore et encore pour ranimer sur demande les émotions qu’il nous procure.

Pour illustrer l’amitié, il y a la joie des joueurs toulonnais d’offrir en 2014 à l’irréprochable Wilkinson, leur capitaine, un bouclier de Brennus pour son pot de départ. Pour la famille et la fierté il y a l’histoire du talonneur Philippe Dintrans, apprenant qu’à 20 ans il est retenu pour jouer les Blacks le lendemain à l’Eden Park d’Auckland. Qui fait des pieds et des mains pour joindre sa mère au téléphone, qu’il réveille en pleine nuit pour lui annoncer l’honneur qui lui est fait, et lui dire : « Maman, je ne sais pas si je serai bon, mais je te promets que je serai vaillant. » Pour le don de soi et l’abnégation, on pensera à tous ces piliers droits, sacrifiés de la tête de mêlée. Qui à la fin, au contraire du pilier gauche, auront les deux oreilles en chou-fleur. Et on chante tout le temps dans ce jeu. À Cardiff le « Land of my father », à Édimbourg le « Flowers of Scotland ». Curieusement, lorsque c’est avant un match contre les Anglais c’est plus fort, plus vibrant. Va comprendre. Il y a aussi l’horripilant « Sweet chariot » qui résonne dans Twickenham quand les Anglais dominent, ce qui arrive souvent. Les Français ne savent pas chanter, qui massacrent systématiquement la Marseillaise. Heureusement, comme les provençaux, les Bretons, les Corses,  les Basques et d’autres encore savent bien le faire, on se rattrape. Le plus beau, c’est quand les Basques s’y mettent. Qui n’a pas entendu, un soir de match, dans l’arrière salle d’un bistrot de Bayonne, d’épais basques à bérets entonner « Txoria txori » ne sait pas ce qu’est l’émotion.

Parce qu’on pleure au rugby, beaucoup. Jean Lacouture nous a proposé une explication. Un dimanche de 1974, Béziers affrontait en finale du championnat de France le Narbonne des frères Spanghero. Mais surtout de Joseph Maso, le petit prince, artiste mal-aimé, martyrisé par les gros pardessus qui, pour l’équipe de France, lui préféraient toujours d’improbables  bourrins. Il était perçu comme cela par les Français qui, à l’exception des habitants de Béziers, souhaitaient tous la victoire de Narbonne. À l’ultime minute, les jeux étaient faits. Narbonne menait 14-13 et Maso allait pouvoir brandir le bouclier. C’est alors que, pure antithèse de l’artiste Narbonnais, Olivier Cabrol, demi d’ouverture de Béziers, pataud rustique et efficace, passa le drop qui anéantit cet espoir. Jean Lacouture eut le privilège de rentrer dans le vestiaire Narbonnais qu’il trouva ravagé, rempli de colosses en sanglots. Il eut cette phrase qui en dit long : « Dans ce jeu, Dieu merci, on verse des torrents de larmes. » Dieu merci ? On pleure en chantant son hymne, en serrant ses partenaires et en entendant le public le reprendre. On pleure en apprenant, Sud-africain d’origine, que le pays qui vous a accueilli et que vous aimez vous reconnaît et vous invite à rejoindre son équipe. Oui, Dieu merci.

Nous répondra-t-on que ça, c’était avant ? Que le professionnalisme, l’évolution du jeu et la mondialisation ont tué le rugby des villages, des régions. Et c’est vrai qu’il y a des choses qui nous manquent. Ces phases finales du championnat de France qui commençaient aux 16e, au sortir des « poules de huit » où luttaient des petites villes aux noms aujourd’hui oubliés. Le printemps qui bouleversait la planète rugby, la tension, la passion, des foules multicolores et bruyantes, c’était le rugby des villages, celui des terroirs, des rivalités, des rancunes, des vieilles histoires qui se donnaient à voir. Il arrivait que ça dégénère, et les arbitres avaient souvent fort à faire.

Et c’est là, en égrenant des souvenirs, en se rappelant des émotions, que l’on se rend compte que le rugby n’est pas universel. Car, expression culturelle singulière, il est lié à un pays, une ville, un village, et en fait ce que l’on appelle un terroir. Sa sociologie est très marquée. En France, « la plus belle guerre du temps de paix » est d’abord l’affaire des villages. En Angleterre c’est l’aristocratie, au pays de Galles les prolétaires, en Écosse la bourgeoisie, en Nouvelle-Zélande les paysans. Malgré le professionnalisme et l’avènement du rugby spectacle, ces identités perdurent, continuent à marquer le jeu et les équipes.

Et c’est pour cela que l’on va encore s’installer des heures entières devant la télévision, ou au stade si on a de la chance. Que l’on va passer outre les récriminations de ceux qui veulent regarder des séries sur Canal+. Imposer le silence pendant les hymnes et le Haka. Interdire la bière et les chips, ça c’est pour le foot. Il faudra préparer des nourritures solides pour l’après. À base de foie gras, de confits et de saucisses. Et pour les bouteilles, ce seront les meilleures, celles qui ont attendu. Parce que le rugby, finalement, c’est comme le vin : affaire d’amour, de soins et surtout de terroir.

*Photo : © AFP FRANCK FIFE

Le travail, père de tous les vices

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paresse repose travail

paresse repose travail

« Ne travaillez jamais ! » Le célèbre graffiti de la rue de Seine, attribué à Guy Debord en 1953, était à l’époque le comble de la subversion. Il s’apparente aujourd’hui à un projet de société. Dans un monde où le chômage de masse est devenu endémique, on parle ainsi régulièrement du « revenu universel ». Il s’agirait d’une somme versée à chacun, de sa naissance à sa mort et sans conditions. Libre au bénéficiaire de la compléter par d’autres revenus s’il veut ou peut travailler. L’idée est déjà concrètement appliquée par la mairie d’Utrecht. Elle figure aussi au programme de Podemos en Espagne, mais aussi à celui de l’actuel gouvernement finlandais qui allie centre et extrême droite.

Le revenu universel n’est donc pas la propriété d’un camp politique. Une ligne de partage traverse même assez férocement la gauche à ce propos. Cet été, dans Libé, un économiste d’Attac, Jean-Marie Harribey, s’en prenait ainsi au revenu universel au nom de l’« éthique ». De fait, on retrouvait chez lui l’idée du travail émancipateur, chère à nos grands progressistes du xixe, Hugo et Zola. Si Hugo critiquait le travail des enfants dans Melancholia, c’était « au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux / Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux ! ». Quand Zola dénonçait la misère dans Germinal, c’était pour mieux célébrer dans Travail, son roman utopique, « la Cité rêvée, la Cité du travail réorganisé, rendu à sa noblesse, la Cité future du bonheur enfin conquis, qui sortait naturellement de terre, autour de l’usine élargie elle-même, en train de devenir la métropole, le cœur central, source de vie, dispensateur et régulateur de l’existence sociale ». Et Harribey de lui faire directement écho : « Nous devons nous orienter plutôt vers une nouvelle organisation des activités de production. (…) C’est vers l’universalisation du salariat qu’il faut tendre. »

Pour en finir avec le travail (qui est par ailleurs le titre d’un disque situ de 1974 composé de chansons détournées par Debord et Vaneigem), on ne trouve guère à gauche que Paul Lafargue et son Droit à la paresse qui réclamait déjà le revenu universel sous forme de temps libre : « Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible (…) pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers… »

Alors, Zola ou Lafargue ? Choisis ton camp, camarade !

*Photo: melina1965

Youth, l’impassible Michael Caine

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youth paulo sorrentino

Quand j’ai vu Michael Caine à vingt ans dans  Icpress, danger immédiat , le film d’espionnage de Sidney J. Furie, je n’aurais jamais imaginé le retrouver un demi-siècle plus tard  dans un palace suisse en compagnie d’Harvey Keitel. Le jeune critique de cinéma que j’étais alors à Lausanne dans un quotidien socialiste s’était métamorphosé en vieux réac collaborant à Causeur. Et le désinvolte Harry Palmer incarné par Michael Caine prônait dans le film de Paolo Sorrentino, Youth, une philosophie du renoncement tout en prenant un soin excessif de son corps avec une masseuse serbe quasi mutique… et d’autant plus séduisante.

Michael Caine embrassait d’un regard froid son passé d’où seules émergeaient quelques mélodies tristes qui l’avaient rendu célèbre comme compositeur, ainsi que son amitié avec Igor Stravinski et son épouse délaissée dans un hospice vénitien. Stravinski dont il avait retenu le conseil :  » Ne devenez jamais un intellectuel ! Les intellectuels n’ont aucun goût.  »

Son vieux pote Harvey Keitel n’avait guère plus de chance : son actrice fétiche Jane Fonda, terrifiante de vulgarité, le laissait tomber, non sans lui avoir auparavant craché ses quatre vérités. Notamment que rien n’est plus stupide pour un cinéaste en bout de course que de vouloir livrer un testament spirituel, esthétique et cinématographique. Dans une séquence hallucinante et hallucinatoire, il revoyait alors toutes les stars qu’il avait propulsées au firmament du septième art. Il était trop tard pour envisager autre chose que son suicide. Impassible, Michael Caine assista à sa défenestration.

Les Alpes suisses servent de décor immuable aux dernières vacances de ces deux inséparables amis. Elles constituent le contrepoint moral et hygiénique de la folie des hommes, exprimée de manière époustouflante par Paolo Sorrentino. Michael Caine semble bien être le seul à avoir retenu leur leçon. À Venise, il reverra son épouse comme on rencontre un fantôme. À Londres, il dirigera un concert  : il ne regrette rien, car on ne regrette que ce dont on se souvient.

Youth, de Paolo Sorrentino, en salles.

 

Gobineau et Pajak sont sur un bateau

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À quoi bon la liberté si on ne peut s’y soustraire ? À quoi bon les idées si l’on en change aussi aisément que de latitude ? À quoi bon la certitude puisque l’art donne droit à tout le reste ? Des questions auxquelles le quatrième volume des errances poétiques écrites et dessinées de Frédéric Pajak ne répond qu’à demi-mot. Le Manifeste Incertain ne se raconte pas, il se vit et se voit. Sans chronologie sinon celle des rêves, il suit son propre cours.

D’Amérique du Sud où l’auteur s’échappe du monde dans une croisière rimbaldienne et populaire, il nous envoie les traits cireux des hommes de Salvador de Bahia, la légèreté des plumages et de la mer, qui dispute au ciel « un morceau de gris, un gris de carton à peine griffé d’une lueur d’azur pâle. Mais bientôt tout s’efface dans le noir épais d’une nuit éteinte. »

Le gros bateau ivre accoste à Ville-d’Avray, où vit le jour, le 14 juillet 1816, l’autoproclamé comte Arthur de Gobineau. Un sort est vite fait à sa réputation usurpée d’inspirateur des théoriciens du régime nazi. Gobineau est un réactionnaire de la première heure, fils d’une aventurière qui fera plusieurs séjours en prison. Il voue un culte aux civilisations orientales qu’il juge en pratique supérieures à l’européenne. Il se déclare musulman, « plus persan que les Persans », épouse une créole, désire toute sa vie être sculpteur mais excelle dans la carrière diplomatique, et surtout, nous l’avons si tôt oublié, dans un pessimisme sceptique qui suinte à chaque conclusion du tristement célèbre Essai sur l’inégalité des races. Pour lui, l’humanité est vouée à la destruction dès lors que, dans des temps bibliques que nous situons mal, les races ont commencé à se mélanger. La Révolution française est une grossière erreur, le pouvoir centralisé un fléau, la Grèce antique un repaire de voyous, mais, écrit-il à sa soeur, « la grande difficulté, au fond, est que tout cela m’est parfaitement égal ». Son Essai n’est pas un combat mais un constat.

Constat aussi, l’échec de la pédagogie révolutionnaire post-soixante-huitarde dont Pajak fit l’expérience. À cette école libre de la Drôme où les résultats des élèves sont « catastrophiques », il revendique la saine opposition de Nietzsche à la culture pour tous et son élitisme indéfectible. Deux écoles, deux pôles qu’on ne peut pas éloigner davantage, et au milieu, la fuite du temps, les lignes des destinées individuelles.

Le cancre Frédéric qui ne voulait rien d’autre que devenir peintre, se soûlait au pastis dans les cafés de village et lisait L’Hebdo Hara-Kiri avec passion est l’unique figure stable de ce voyage dans le temps et l’épaisseur de l’âme humaine.  Entre liberté forcée et tourments chéris il n’a pas changé, pas plus que les chênes bordant les chemins qu’il foule à nouveau, quarante-quatre ans plus tard.

Cosmos, le dessin choisi pour la couverture nous avertit: les perspectives incertaines sont immenses et leur exploration fascinante.

Frédéric Pajak, Manifeste Incertain, tome 4 – Noir sur Blanc.

Cosmos: Une ontologie matérialiste

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Les Français toujours aussi Barjot

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sondage Barjot Taubira mariage

sondage Barjot Taubira mariage

Deux ans après le vote au forceps de la « loi Taubira » ouvrant le mariage et donc l’adoption plénière aux couples de personnes de même sexe, les Français restent très majoritairement opposés à ses conséquences sur la filiation. C’est ce qui ressort d’un sondage Ifop pour l’Avenir Pour Tous, le mouvement fondé par Virginie Tellenne (Frigide Barjot) suite à son éviction de La Manif Pour Tous.

Parmi les 54% de Français opposés à la loi actuellement en vigueur, 22% espèrent son abrogation sèche et 32% souhaitent sa « réécriture dans le sens d’une union civile en mairie pour les couples homosexuels avec droits égaux aux couples hétérosexuels sans adoption plénière ». La seconde solution, déjà massivement privilégiée par l’opinion avant le vote de la loi, resterait donc le remède le plus évident aux divisions profondes que celle-ci a engendrées.

Deuxième pays au monde à avoir institué une union entre personnes de même sexe, avec le Pacs en 1999, la France a toujours été réputée pour sa grande tolérance en matière de mœurs. Conséquence : la régression opérée par l’escroquerie législative du « mariage pour tous », en 2013, lui reste en travers de la gorge. Au nom de « l’égalité » amoureuse et sexuelle, fallait-il abolir le droit de chacun à une filiation paternelle et maternelle ? En 2015, la réponse est toujours non.

Et pour cause : malgré l’activisme bruyant de micro-lobbies représentant d’un côté une fraction transhumaniste des réseaux LGBT, de l’autre une frange ultra-traditionnaliste des catholiques versaillais, le consensus a toujours existé. Personne en France ne songerait à entraver les pratiques sexuelles de ses concitoyens, ni à leur interdire d’avoir un père et une mère. Or c’est bien sur ce second point qu’une large majorité n’est pas dupe des antiphrases « progressistes » affirmant que priver volontairement un individu de la moitié de sa filiation serait une « avancée sociétale ».

Les décisions de justice, française et européenne, qui ont jalonné les mois suivant l’adoption du « mariage pour tous », ont entériné comme prévu la procréation artificielle à la demande permettant la fabrication d’un être humain sans père (PMA), ou même sans autre mère que « porteuse » à condition que cette dernière soit étrangère (GPA). Elisabeth Guigou nous avait avertis de ces risques dès 1998, et Sylviane Agacinski, Marie-Jo Bonnet ou encore Michel Onfray n’ont cessé de nous les rappeler depuis : technicisation et marchandisation de la vie humaine, esclavage procréatif, troubles psychologiques et autres casse-têtes juridiques…

Reste maintenant à savoir si, grâce à ces voix de gauche et à celle de Frigide Barjot, les leaders de la droite entendront leurs propres électeurs. Ceux-ci sont en effet 76% à souhaiter revenir sur la loi Taubira (40% pour une réécriture et 36% pour une abrogation), soit un chiffre qui laisse peu de place au doute concernant leurs attentes. Et vu les chances de la gauche aux prochaines échéances électorales, il serait regrettable de ne pas en profiter pour adopter – enfin – une réforme qui contenterait la majorité des Français.

*Photo : Wikimédia Commons

Qui suis-je pour juger

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Angleterre : la peine d’un violeur dépend de l’origine de sa victime

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Dans une décision sans précédent, la Cour criminelle de Londres a reconnu une nouvelle catégorie de préjudice : la perte de valeur sur le marché matrimonial. Les juges de la Couronne ont admis que deux très jeunes filles, victimes de viol, ont perdu de ce fait la perspective d’un bon mariage, ce qui constitue une circonstance aggravante…

Les faits remontent à quelques années. Jamal Muhammed Raheem Ul Nasir, 31 ans, originaire du West Yorkshire, a été condamné fin 2014 par la Cour criminelle de Leeds à quatre et trois ans de prison ferme pour deux viols sur mineures de 9 et 14 ans. A peine revenu de la surprise d’un jugement aussi clément – quatre et trois ans pour  viols et agressions sexuelles contre deux gamines !- on apprend avec stupeur que cette peine a été alourdie par une circonstance aggravante : les victimes étaient Asiatiques et leurs pères craignaient de ne plus pouvoir les marier correctement au sein de leur communauté.

L’avocat de la défense a interjeté appel contre cette décision, mais la cour criminelle de Londres est venue confirmer hier la décision de première instance, invoquant une « honte particulière dans la communauté asiatique ».

Du point de vue du Droit, cela veut dire que violer une gamine appartenant à une communauté dont la virginité de la mariée est une condition sine qua non d’un mariage « coûte » plus cher que de violer une jeune fille lambda. On croit rêver.

Il est vrai qu’en France, il existe une aggravation de la peine pénale due au constat de l’intention raciste du crime. Mais ce n’est pas le cas en l’espèce. Le viol n’a pas été commis contre ces deux jeunes filles parce qu’elles étaient asiatiques. Malgré cela, la réparation pénale est plus importante.

Alexandre Cuignache, avocat au barreau de Paris nous rassure : « En France, il est possible d’imaginer en droit civil des circonstances aggravantes du fait de la souffrance morale particulière de la communauté de la jeune fille, mais en droit pénal, c’est impensable. Cela voudrait dire que la protection de la société n’est plus égale selon les victimes ».

Les effets de cette décision ne sont, eux, pas très rassurants : « Une telle jurisprudence entraîne une distinction entre les victimes du fait de leur origine, et pourrait induire une automaticité de l’intention raciste à partir du moment où la victime n’est pas de la communauté dite « de souche » », conclue Maître Cuignache.

Cela expliquerait-il pourquoi les migrants, obéissant à des valeurs traditionnelles, sont si pressés de rejoindre le Royaume-Uni ?

Des migrants garantis 0% Daech?

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migrants daech islam syrie

migrants daech islam syrie

Il y a six jours encore,  Jean-Claude Juncker  demandait à 25 des 28 pays de l’UE de se répartir 160 000 migrants. Et chaque pays y allait de ses annonces. Ce sera 80 000 pour la généreuse Allemagne, 24 000 pour la France… sans oublier les mauvais élèves : la Hongrie, la République tchèque ou la Pologne dont Angela Merkel décriait « l’attitude non solidaire ». Il était même question de leur tirer les oreilles, ou plus concrètement, de leur  couper les aides européennes. Puisque ces pays font partie de ceux «qui reçoivent beaucoup de fonds structurels» européens, il serait «juste qu’ils reçoivent moins de moyens», plaide le ministre de l’Intérieur allemand.

Soudain débordée par l’afflux massif de réfugiés sur son sol, l’Europe a fait volte-face. Plutôt que de se déchirer sur la répartition des migrants, elle a décidé de « filtrer » ceux qui arrivent ou sont déjà arrivés : «Un contrôle effectif de la frontière (extérieure de l’UE) est l’impératif de la gestion migratoire», ont proclamé les ministres de l’Immigration lors du conseil européen tenu à Bruxelles lundi. L’Allemagne, la première, a envoyé valser les accords de Schengen, qu’elle jugeait la veille encore fondamentaux.  À la quantité, elle a choisi de se concentrer sur la qualité. Et les autres suivent. Mais prendre qui pour laisser qui ? Chacun a sa petite idée.

Un point fait l’unanimité : les migrants économiques se verront reconduire à la frontière, tandis que les demandeurs d’asile peuvent espérer gagner leur place en Europe. Encore faut-il pouvoir distinguer les deux catégories. Presque tous les migrants économiques laissent derrière eux un pays dont les tensions politiques ouvrent aussi un droit à l’asile. Et qui va trancher ?

En France, un autre critère, moralement discutable et constitutionnellement injustifiable, a été évoqué par certains maires. Les villes de Roanne (Loire) et de  Belfort (Franche-Comté), ont accepté de recevoir des Syriens, mais uniquement de confession chrétienne. Il paraît que leur religion garantit qu’ils ne sont pas des pions de Daech. Et ça fonctionne comment ? Un papier sera demandé à l’entrée avec un tampon « certifié chrétien », comme semble en rêver le Premier ministre slovaque ?

L‘ancien secrétaire du parti travailliste anglais David Blunkett voit les choses autrement. « Les femmes et les enfants d’abord » a-t-il clamé le 3 septembre à la BBC. Les féministes ne sont pas sûres d’apprécier le message. La journaliste Jennifer Saul a exprimé son désaccord dans le magazine Stateman : « c’est une terrible erreur ». Tout d’abord, parce que cela souligne la faiblesse des femmes, ce qui ne va pas sans déplaire à l’auteur, mais surtout car les enfants et les femmes ont besoin de leur père et de leur mari, encore plus dans un pays étranger.

Le de grand rabbin d’Angleterre Jonathan Sacks a en outre proposé de mettre au service des enfants syriens un « kindertransport » à l’image de ce qui avait été mis en place pour sauver les enfants juifs lors de la seconde guerre mondiale. Derrière cette main tendue aux plus vulnérables, se cache la peur du djihadiste, soupçonne Jennifer Saul. L’enfant, c’est petit, c’est gentil, c’est du 0% Daech garanti.

Chacun ses goûts. Plus à l’Est, la Russie propose d’accueillir entre 5000 et 10 000 Syriens, mais de préférence tcherkesses. Ce peuple avait fui la chaîne montagneuse pendant la guerre du Caucase au XIXème siècle. Une façon pour le Président de reconstituer l’Empire russe.

Et le certif’ à l’entrée ? Quelqu’un a pensé à le demander ? Le malheur, c’est que le djihadiste ne se cache pas là où l’on croit. 100% migrants, 0% djihad, ça n‘existe pas. Alors cessons de prendre les migrants pour de la marchandise et arrêtons d’idéaliser le contrôle qualité à l’entrée.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21793414_000008.

Salon salafiste de Pontoise : la première qui dit la vérité…

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celine pina islam ps

celine pina islam ps

Après la salafiste pride du week-end dernier, sobrement appelée « Salon de la femme musulmane de Pontoise », une seule élue avait vigoureusement pris la parole pour dénoncer cette atteinte aux valeurs de la France : Céline Pina, conseillère régionale socialiste sortante d’Île-de-France. Il faut dire que cela fait un peu désordre dans la patrie des droits de l’homme, qui a plutôt  la tradition des joutes entre Voltaire et Rousseau, un débat entre prédicateurs salafistes sur la meilleure façon de marie-trintigner sa femme voilée. Chez Bourdin, Céline Pina avait regretté la tenue de cet événement – heureusement perturbé par les Femen – que la mairie aurait très bien pu interdire pour menace de trouble à l’ordre public. Après tout, imagine-t-on l’organisation d’un « salon du migrant » où des prêcheurs de haine discuteraient du bienfondé des ratonnades ?

L’intervention de la socialiste fut très remarquée, notamment d’une fraction de la population regrettant l’abandon par la gauche de la laïcité et d’une certaine idée de la femme qui sont l’une des mamelles de l’identité française. Mais Céline Pina n’a pas fait que des heureux, surtout dans son propre parti. Sa prise de position courageuse lui vaut en effet… une menace d’exclusion du PS, signée de la main même de Rachid Temal, premier fédéral du Val d’Oise ! Depuis juillet, on sait que ce dernier conduira la liste socialiste aux régionales dans le département en lieu et place de l’élue rebelle, qui ne souhaitait pas se représenter en raison des « positions floues » de Solférino sur la « laïcité, le communautarisme » et une forme de « clientélisme » à l’échelle locale. Quand les choses sont floues, il y a un loup, dirait Martine Aubry – qui maîtrise par ailleurs très bien ces dossiers. Le paysage s’éclaircit lorsqu’on connaît la préférence croissante des apparatchiks socialistes pour la « diversité » (ethnique) au détriment de l’égalité (sociale, économique, sexuelle).

Bref, pas besoin d’être Jérémie pour comprendre ce qui s’est tramé en coulisse, il suffit de lire la prose de l’accusée Pina pour comprendre que son combat féministe et laïque – deux nouveaux gros mots au PS ? – dérange. Ainsi écrivait-elle au lendemain des attentats de janvier, sans craindre de briser l’unanimisme charliste : « Trois mots reviennent souvent dès que l’on évoque le massacre perpétré à Charlie Hebdo: « Pas d’amalgames! » Je comprends cette nécessité mais une telle injonction ne sera possible que si elle ne s’opère pas au prix d’un déni. Bien sûr que faire l’amalgame musulman égale terroriste serait un désastre, mais nier le fait que des courants obscurantistes exercent une pression de plus en plus forte sur la communauté musulmane, que ces courants gagnent du terrain, que certains jeunes et moins jeunes sont fascinés par la violence et la brutalité de Daesh et que leur rapport à la religion les amène à rejeter des éléments fondamentaux de notre contrat social (égalité femmes/hommes, laïcité, liberté d’expression) serait pire encore.»

Padamalgam, padamalgam, padalmagam, point : le mantra du socialisme réellement existant n’admettait aucune virgule, nuance ni « mais ». Pour avoir enfreint ce tabou et brossé un tableau du cancer islamiste qui gangrène la société, Céline Pina s’est fait de sérieux ennemis. Parler le Cambadélis, c’est tout un art : comparer l’« islamophobie » à l’antisémitisme, l’Etat islamique à Israël, histoire de se ménager le vote antisarkozyste des banlieues, demande du métier. Et une sacrée dose de roublardise. Au risque de saborder sa carrière, Céline Pina n’incrimine pas le Front national ou je-ne-sais-quel nervis fascistes sortis de derrière les fagots lorsqu’il s’agit de combattre l’islamisme immense et vert.

Dans sa tribune choc du mois de janvier, Céline Pina interpellait ses camarades : « nos élus locaux, parfois si engoncés dans leur clientélisme et souvent eux-mêmes peu au fait sur ces questions, auront-ils le courage de porter cette parole? Surtout lorsque l’on sait que cela peut faire de vous une cible? Faut-il laisser les enseignants se battre seuls sur des problématiques aussi dangereuses, alors qu’ils se font déjà souvent agresser par des élèves ou leurs parents sur des problèmes qui vont de la revendication du halal, du port du foulard à la difficulté d’enseigner la Shoah? »

Huit mois plus tard, l’élue de banlieue tient sa réponse.

P.S : Tandis que le premier secrétaire fédéral du PS-95 dément l’exclusion de Céline Pina, cette dernière maintient que Rachid Temal souhaitait l’évincer de son parti. Il y aurait renoncé, faute de soutiens. Enfin une bonne nouvelle !

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