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Face à l’Etat islamique: Réarmement moral ou barbarie

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La publication posthume du récit de Julien Gracq Les Terres du couchant (José Corti), au moment même où éclate au grand jour la barbarie de l’« État » islamique, est sans doute l’un de ces intersignes auxquels Louis Massignon, islamologue inspiré et chrétien fervent, accorda  dans les années 1950 une attention d’autant plus vive que la culture nourrissait en lui une compassion sans faille à l’égard des plus souffrants. Étrange, en effet, que le message émis par Gracq voici plus de cinquante ans nous parvienne aujourd’hui dans toute sa splendeur sauvage pour nous rappeler que la civilisation est chose fragile, et que les coupeurs de têtes font bel et bien le siège de la citadelle que nous supposions imprenable, fragilisée par trop de bons sentiments et de renoncements. Si l’alerte n’était aussi sérieuse, l’étonnement réel ou feint des médias découvrant avec stupeur qu’un tortionnaire peut sortir du bocage normand aurait quelque chose de touchant. Comment en est-on arrivé à un tel degré d’aveuglement ?

On devrait pourtant savoir, à force d’investigations historiques et psychologiques, que la sauvagerie humaine se loge là où on l’attendait le moins, en des zones d’ombre inatteignables par le flambeau de la droite raison. Mais le drame est aussi qu’après un xxe siècle dédié au Progrès mais particulièrement meurtrier, personne ne peut plus penser comme Goya que le sommeil de la raison, et lui seul, engendre des monstres. René Guénon avait décidément raison de penser qu’entre rationalité et sentimentalité la modernité n’avait cessé d’osciller, sans jamais trouver le point d’ancrage la dotant d’un réel discernement : une accommodation suffisamment claire et précise du regard à la situation du moment pour permettre une réaction proportionnée à la nature de l’événement. Or, à l’heure où l’exercice du jugement risque à tout propos d’être annulé pour cause de « stigmatisation », être encore capable de discernement pourrait bien être le dernier atout de l’homme civilisé.

Le profil des nouveaux « monstres » a en effet ceci de singulier qu’il met à mal la vulgate marxisante selon laquelle toute dérive criminelle ou sectaire serait peu ou prou imputable à la misère sociale.[access capability= »lire_inedits »] Quant à l’autre misère, culturelle et spirituelle, on hésite d’autant plus à l’évoquer qu’elle risquerait de faire voler en éclats la vision lénifiante des rapports humains qu’il est de bon ton de cultiver quand on est européen. L’Empire du Bien, décrit avec tant de panache par Philippe Muray, est devenu l’objet d’un consensus si général qu’il faut être un esprit chagrin pour oser le suspecter de préparer en sous-main notre esclavage futur. On aura donc beau déployer des trésors d’intelligence et de science pour tenter de comprendre comment fonctionne l’endoctrinement de jeunes jusqu’alors « sans histoires », ce n’est qu’un mécanisme d’embrigadement assez vulgaire qu’on parviendra à mettre au jour et non ses causes profondes, trop étrangères à nos catégories mentales et à nos systèmes de refoulement et de défense. Entre ce que nous refusons de voir et ce qui obnubile notre vision, quelle place pour la dénudation du réel par un vrai regard ?

Le constat risquerait d’être cruel : qu’avons-nous fait pour restaurer les repères éthiques et spirituels qui n’auraient pu être si facilement saccagés par l’idéologie nazie s’ils n’avaient déjà dans l’entre-deux-guerres sombré dans un relativisme délétère ? L’Europe s’est reconstruite sur des bases démocratiques certes, mais les esprits ont-ils pour autant cessé d’errer depuis la dernière guerre d’un camp d’extermination à un charnier, et du surcroît artificiel de sens imposé par les idéologies totalitaires à l’insignifiance dont se satisfont les sociétés libérales et « avancées » ? On ne dégrade pas aussi impunément l’image de l’homme sans déchaîner les puissances de l’ombre que la culture seule parviendrait dans les meilleurs des cas à neutraliser, apprivoiser, maîtriser ; la culture en tant que processus de « formation » capable de prendre simultanément en compte les sombres proférations de la « bouche d’ombre » (Hugo) et le « souci de l’âme » qui est sans doute le legs le plus précieux des Grecs au monde européen, comme n’a cessé de le rappeler le philosophe tchèque Jan Patočka avant de succomber des suites d’un interrogatoire musclé.

Des repères, toute société, dira-t-on, en prodigue, fût-ce à son insu. En serait-elle totalement dépourvue qu’elle sombrerait dans l’anarchie. Il s’en faut cependant de beaucoup pour que de simples balises posées çà et là pour parer au plus pressé, comme c’est aujourd’hui le cas, permettent de construire un chemin de vie cherchant laborieusement sa voie entre désarroi émotionnel et idéaux intellectuels. Le secret de cet équilibre sublime et précaire, qui fut celui de toute grande culture, l’Europe semble l’avoir perdu. Le vague souvenir de ce qu’il fut la porte dès lors à prêter des vertus hospitalières et humanistes à cette carence identitaire, doublée d’une absence de projet civilisateur ; du moins au sens où Baudelaire put écrire à la fin du xixe siècle que la vraie civilisation ne se mesure pas à l’installation du gaz et de l’électricité mais à la diminution des traces du péché originel. Or, la vraie question n’est pas de savoir si l’on « croit » encore à cette vieillerie théologique, mais si l’on va continuer à détourner son regard du potentiel de cruauté attaché à chaque être humain comme son ombre la plus noire, et dont on ne viendra à bout ni par la raison ni par des sermons. C’est pourtant ce rapport non assumé à l’ombre qui risque de faire aujourd’hui basculer dans le chaos la vision du monde à laquelle nous autres Occidentaux associons l’idée de civilisation.

Fragilisés nous le sommes, autant par les valeurs que nous avons cherché à promulguer au nom d’une humanité idéalisée que par celles que nous avons cru bon de piétiner ; et ce ne sont pas de nouveaux repères, étrangers à notre culture et hâtivement assimilés, qui vont rétablir l’équilibre et nous redonner un centre de gravité. La marge de manœuvre est donc mince entre la liberté, reconnue à toute communauté humaine de disposer d’elle-même, et la menace directe représentée par des choix de vie si opposés aux nôtres qu’ils ne peuvent à nos yeux résulter que d’un endoctrinement, engageant la responsabilité de ceux qui s’y rallient sans nous laisser d’autre choix que de les combattre, ou de nous réfugier dans la naïve certitude que les « bons » finiront par rallier notre camp. Faute d’avoir déjoué ce piège à temps, nous voici ramenés à une situation on ne peut plus archaïque, appelant des moyens d’action non moins primaires : que le plus fort, le plus courageux, le mieux équipé gagne, comme au bon vieux temps où s’étripèrent avec tant d’ardeur nos lointains parents.

Considérer que les exactions commises par ces nouveaux barbares sont des crimes de droit commun sans lien avec la « véritable » religion n’est pas non plus sans risques. Quand, où a-t-on vu des criminels chevronnés s’immoler comme le font les futurs « martyrs » sur les lieux mêmes de leurs forfaits, dont ils ne profiteront personnellement jamais ? Révoltés par le sort tragique des innocents massacrés, nous oublions qu’est ainsi rétabli, sur un mode pour nous inacceptable, le rapport à l’absolu dont se sont détournées les sociétés modernes ; un rapport suffisamment fort pour impressionner de jeunes esprits entendant qui plus est depuis leur enfance dénigrer sur tous les tons l’héritage culturel et religieux occidental. La régression qui nous menace est donc double, et tient autant à la nature barbare des crimes perpétrés, dotés d’un fort potentiel de contamination émotionnelle, qu’à ce qui risque de nous être tôt ou tard imposé : une régression, en effet, vers les formes les plus rigides et légalistes de religiosité que nous pensions avec raison avoir dépassées au profit d’un type plus évolué et plus universel de spiritualité.

Ne pas reconnaître le travail de réflexion et de maturation effectué par les Européens sur leur propre tradition religieuse et se réfugier derrière l’image rassurante d’un islam lui aussi « spirituel » – rayonnant à une certaine époque, mais actuellement bien absent de la scène mondiale – reviendrait à signer un acte de reddition sans conditions qui nous ramènerait à la préhistoire de notre civilisation. Le seul bénéfice que nous puissions tirer d’une confrontation aussi brutale à l’ombre de Dieu comme à celle de l’homme, véhiculée par ces brutes au couteau sanglant, est donc de devoir accélérer en chacun de nous le processus d’évolution spirituelle déjà engagé, sans perdre pour autant de vue qu’il nous faudra peut-être renoncer temporairement à quelques-unes de nos convictions universalistes et de nos valeurs humanistes si nous découvrons qu’elles renforcent le pouvoir de nos illusions.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000009.

Akif Perincçi, tête de Turc chez Merkel

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pegida allemagne islam perincci

Un scandale d’ampleur nationale a été provoqué, en Allemagne, par le discours prononcé, le 19 octobre, à Dresde, par l’écrivain allemand d’origine turque Akif Perinncçi devant 15 000 sympathisants du mouvement anti-islamiste Pegida[1. Acronyme allemand de «  Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident »], réunis pour fêter le premier anniversaire de leur apparition sur la scène politique d’outre Rhin.

Cette manifestation s’inscrivait dans un contexte où l’arrivée massive de migrants et réfugiés en Allemagne, encouragée par la chancelière Angela Merkel, provoque une polémique très vive. Celle-ci oppose les partisans de l’accueil à bras ouvert de ces migrants – la gauche, la CDU « merkelienne », les principaux médias – et ceux qui s’inquiètent de l’arrivée massive, sur le sol allemand, de ressortissants de pays musulmans, facteurs, selon eux, de déstabilisation d’une société fondée sur des valeurs et des modes de comportement social issus du christianisme. Cette mouvance s’étend des chrétiens sociaux bavarois (CSU) jusqu’à la droite extrême et aux groupuscules néo-nazis. Elle est particulièrement active sur le territoire de l’ex-RDA, notamment à Dresde, capitale de la Saxe, berceau du mouvement Pegida.

Akif Perinnçci, la veille du rassemblement de Dresde, avait prévenu sur son blog : son discours allait « décoiffer », mettant très haut la barre dans le genre «  Wutrede » (discours de colère) dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Objectif atteint, et au-delà des espérances de l’orateur !Pendant vingt-cinq minutes, devant une foule d’abord séduite, puis manifestant, pour une partie d’entre elle, son malaise et sa désapprobation, il a tiré à l’arme rhétorique lourde contre l’Islam, les islamistes, les migrants, et les élites politiques et médiatiques qui leur déroulent le tapis rouge. Les migrants ? «  Des envahisseurs ! ». Les musulmans ? « Ils ne cherchent qu’à transfuser aux incroyants leur sang islamique ». Les politiciens au pouvoir ?  « Des Gauleiter[2. Chef local nazi nommé par Hitler pour administrer une province.] opposés à leur peuple ». Les Verts ? «  Un parti de baiseurs d’enfants ». Le summum de la provocation verbale fut la mise en cause d’un responsable politique CDU du Land de Hesse, qui avait récemment répondu à un contradicteur que ceux qui ne partageaient pas, sur la question  des migrants, les valeurs défendues par la chancelière pouvaient «  quitter l’Allemagne ».  «  Il y aurait bien une autre solution pour eux » raille Perincçi, mais, malheureusement les camps de concentration (KZ en allemand) sont actuellement hors service ! » Dans un premier temps, en Allemagne comme en France, on a interprété comme un appel à mettre les migrants dans des camps de concentration cette vanne, certes lourdingue, et déplacée, insinuant que les responsables politiques allemands d’aujourd’hui pourraient bien rouvrir Dachau ou Buchenwald pour y enfermer ceux qui critiquent leur politique migratoire.

L’émotion provoquée en Allemagne par cette diatribe est d’autant plus grande qu’elle ne vient pas de là où elle était attendue, les néo-nazis et autres incendiaires de foyers de réfugiés. Akif Perinncçi, né en 1959 à Istanbul, est arrivé  à l’âge de dix ans en Allemagne, avec ses parents. Bon élève au lycée, il obtient l’abitur (baccalauréat), et fait paraître un premier roman en 1980. Le succès, la notoriété et l’argent lui viendront, en 1989, avec la publication, chez le grand éditeur Bertelsmann, d’un roman policier Felidae, où celui qui résout l’énigme criminelle est un chat. Cet ouvrage, vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dans sa version allemande, a été traduit dans dix-sept langues. Perincçi est donc l’un des très peu nombreux immigrés turcs de la deuxième génération à s’être taillé une place en vue dans la république allemande des Lettres. Sa parole est d’autant plus écoutée qu’elle témoigne d’une toute nouvelle, et rare, utilisation de la langue de Goethe par un écrivain d’origine ethnique et culturelle non-germanique.

À partir de 2010, il délaisse la fiction pour publier des essais, et des articles relatifs aux questions politiques et sociétales dans son pays d’adoption. Il se situe sans complexe dans une mouvance ultra-conservatrice, antireligieuse, fustigeant aussi le «compassionisme» chrétien que l’islamisme radical destructeur. C’est, dans le contexte allemand, une prose qui serait un mélange d’Eric Zemmour, de Renaud Camus, voire de Richard Millet agrémentée d’éructations stylistiques du genre de celles de Marc-Edouard Nabe. Le titre de son dernier pamphlet, paru en 2012, L’Allemagne déboussolée.  propos du culte insensé des femmes, des homosexuels et des migrants, donne le ton de son propos. Ce livre est resté plusieurs semaines dans la liste des meilleures ventes publiée chaque semaine dans les grands hebdomadaires d’outre Rhin.

Face au scandale provoqué à Dresde, ses divers éditeurs ont retiré ses ouvrages de leurs catalogues, ce qui devrait, en toute logique faire monter la cote des livres de Perincçi encore en circulation.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21809852_000003.

Pas de plombiers syriens en Pologne!

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pologne migrants eglise islam

Alfred Jarry visait juste en situant l’action de son Ubu roi en Pologne. Plus d’un siècle après la création de la pièce, la Pologne demeure – pleinement et manifestement – un pays ubuesque. Le plus cocasse, c’est que les Polonais croient appartenir à la modernité, autant dire à l’Occident, pour le meilleur comme pour le pire. La crise de l’immigration qui les concerne, pensent-ils, au même titre que le reste des pays européens en serait selon eux la preuve irréfutable. Des rêveurs, je vous dis.

Si on me demandait, en tant que Polonaise, un avis concernant l’accueil des migrants dans mon pays d’origine, je dirais qu’il serait extrêmement flatteur pour nous, les Polonais, d’en recevoir quelques milliers. Pour une fois que c’est l’Europe qui a besoin de nous et non pas l’inverse, comment ne pas nous montrer solidaires ? Et tant pis si les réfugies syriens ou érythréens courent peut-être moins de risques en restant chez eux qu’en s’installant en Pologne. Hélas, seule une fraction ultra-minoritaire des Polonais partage cette opinion. Regroupés au sein de la fondation « Przebudzenie » (« éveil » en polonais), ils ont réussi néanmoins à se faire entendre lors des manifestations qui, à la mi-septembre, ont mobilisé le pays tout entier en faveur ou contre les migrants, bien avant qu’un seul n’arrive sur notre sol. « La Pologne est en mesure d’accueillir bien plus que 2 000 personnes, ont-ils clamé. Mais pas sous le diktat de l’UE ni en raison de quelconques quotas ! Nous n’avons pas le droit d’imposer à quiconque de vivre en Pologne ! » Et à plus forte raison à des personnes déjà traumatisées, ai-je envie d’ajouter.

Le débat, ou plutôt la bagarre, parlementaire à ce sujet a donc été homérique. Depuis la tribune de la Diète, Jaroslaw Kaczynski, chef du principal parti d’opposition, le très conservateur « Droit et Justice », contestait la légitimité d’un gouvernement qui, selon lui, avait pris une décision sous la pression des institutions européennes et à l’encontre des intérêts nationaux. « Il y a un sérieux risque que les migrants ne respectent pas nos lois et n’adhèrent pas à nos valeurs, a-t-il prévenu.[access capability= »lire_inedits »] On peut vite en arriver à voir exister chez nous, comme en Suède, des zones sous domination exclusive de la charia. » S’il faut regretter l’incident diplomatique qu’a provoqué ce discours du leader de « Droit et Justice », il convient peut-être de se réjouir à l’idée que les migrants puissent refuser de s’intégrer à notre culture. Enfin, « culture » n’est peut-être pas le mot approprié.

En effet, pendant les manifs à Gdansk et à Cracovie, capitale culturelle de la Pologne soit dit en passant, on entendait des Polonais, les vrais, scander le slogan : « On vous fera la même chose que Hitler a faite aux Juifs ! » en guise de bienvenue adressée aux futurs réfugiés. Ailleurs, on appelait au secours : « Breivik, sauve-nous ! » Personnellement, je me sens toute rassurée de savoir les hypothétiques nouveaux arrivants incapables de comprendre notre légendaire sens de l’hospitalité ni de le partager.

Certes, de l’autre côté de la rue, on hurlait : « Je veux avoir une voisine arabe ! », tandis qu’une poignée de braves gens agitaient les clés de leur maison, prêts à les offrir aux nécessiteux barbares des Proche et Moyen-Orient. La secrétaire d’État chargée des droits des femmes, la professeur Malgorzata Fuszara, rappelait courageusement un fait historique, celui que 120 000 Polonais ont trouvé refuge en Iran à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sans oublier de mentionner la réduction de moitié de la dette polonaise après la chute du communisme et les millions de dollars d’aide injectés en Pologne par le Fonds monétaire international et l’Open Society Institute de George Soros. « C’est en Pologne que le pourcentage de migrants reste le plus bas d’Europe, à peine 0,3 %, alors qu’aujourd’hui nous faisons partie de ces pays bien lotis vers lesquels veulent fuir les personnes persécutées », a remarqué avec audace la Première ministre Ewa Kopacz à un mois des élections législatives. Mais, justement, le problème tient au fait que, selon les données officielles de l’Office polonais des étrangers (UDSC), plus de 80 % des personnes qui demandent le statut de réfugié en Pologne quittent notre beau pays avant que les autorités aient eu le temps d’examiner leurs dossiers. Bref, la Pologne n’est pour elles qu’une brève étape sur la route vers l’Ouest. Et les chiffres ont de quoi faire bien rigoler nos voisins allemands : chaque année, l’État polonais attribue environ 200 statuts de réfugié, alors que le pays compte, en tout et pour tout, 188 000 migrants économiques venus principalement d’Ukraine, de Biélorussie, du Viêtnam et de Chine.

Dès lors, les déclarations des uns et des autres concernant l’accueil des migrants ne sont que fanfaronnades. D’une part, on joue à se faire peur en agitant le spectre de hordes sauvages massées à nos frontières. De l’autre, on adore exprimer sa solidarité et sa bienveillance à l’égard des victimes des conflits armés de par le monde. Le souci, c’est que personne ne se presse, ni pour venir couper quelques têtes chez nous, ni pour apprendre la grammaire polonaise. Le salut pourrait venir de l’Union européenne. Pour l’heure, la Commission campe sur sa proposition de répartition des réfugiés, en projetant de « délocaliser » vers les bords de la Vistule quelque 11 000 émigrés depuis les pays submergés tels que la France ou l’Italie. Voilà ce qui donne l’occasion à notre vice-ministre des Affaires étrangères, Rafal Trzaskowski, de montrer ses muscles. Le nombre de réfugiés finalement reçus par la Pologne ne devrait pas, selon lui, dépendre des projets européens en la matière, mais de nos propres exigences. Ainsi, trois conditions seraient non négociables : le renforcement des frontières extérieures de l’Union, la différenciation nette entre les émigrés économiques dont la Pologne ne veut pas et les réfugiés qu’elle se dit disposée à recevoir au nombre de 2 000, enfin, la possibilité de faire vérifier le passé des nouveaux venus par les services de sécurité polonais. Last but not least, avant de négocier avec l’Union européenne, le gouvernement polonais doit négocier avec l’Église polonaise. C’est là que l’affaire se corse.

Car, sans doute involontairement, les migrants ont poussé l’Église de Pologne au bord du schisme. Non pas parce que des prêtres polonais se chargent désormais de « perfectionner » l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ en postant sur internet des messages tels que : « Jésus ne nous aurait certainement pas forcés à héberger quelqu’un qui constitue un réel danger ! » Mais parce qu’une majeure partie du clergé polonais conteste ouvertement le principe de l’infaillibilité pontificale. « Le pape François a tort d’appeler chaque paroisse à recevoir une famille d’émigrés », a-t-on entendu de la part du prêtre Adam Kaczor de Caritas (sic !). Et il n’est pas le seul à considérer avec une défiance maladive ce pape gauchiste à qui on a l’habitude en Pologne d’opposer le défunt cardinal Wyszynski, l’ancien prisonnier du régime communiste. « Ne cherchons pas à nourrir la terre entière, ne cherchons pas à sauver tout le monde, disait ce dernier. Cherchons à préserver la patrie. » Inutile d’expliquer qu’il n’existe pas de meilleur moyen de préserver la patrie qu’en s’opposant à son islamisation par le biais de terroristes déguisés en réfugiés ou même en pape. Amen.

Pour résumer la position de la Pologne face à la crise de l’immigration, rien de tel que de prendre à cœur l’annonce de son gouvernement : « Très certainement, la Pologne se montrera plus solidaire, seulement il faut que ce soit une solidarité responsable, à la mesure de nos moyens. » Les réfugiés l’ont compris d’instinct et continuent à gentiment nous contourner. Quant à vous autres, étrangers européens, vous n’avez qu’à bien vous tenir ![/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21791825_000011.

Migrants: le lycée Jean-Quarré, un «Calais» dans Paris

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migrants lycee jean quarre

Ils étaient 260 début août, conduits dans l’enceinte du lycée Jean-Quarré (Paris XIXe) par le collectif « La Chapelle en lutte », du nom d’un quartier parisien où des centaines de migrants ont vécu pendant plusieurs mois dans un campement de tentes. Ils sont aujourd’hui 700, voire 800, on ne sait pas très bien. On ne sait pas grand-chose, en fait. Afghans, Libyens, Ethiopiens, Erythréens, Soudanais, Maghrébins, Maliens, où iront-ils après, eux qui ne bénéficient pas du traitement réservé aux Syriens fuyant la guerre ? Une évacuation devrait avoir lieu aux alentours du 26 octobre, sans doute par étapes et sans intervention de la police, promet la mairie. Des relogements seraient prévus, mais là encore, ce n’est pas clair. Le lycée désaffecté Jean-Quarré n’est pas fait pour héberger autant de monde, avec autant de problèmes.

L’hiver approche, le bâtiment n’est pas chauffé, il est temps de partir. Actuellement en vacances, les élèves du collège Guillaume Budé, adjacent au lycée investi par les migrants, la plupart de très jeunes hommes, vont bientôt revenir. Dans l’après-midi du 16 octobre, une bagarre a éclaté parmi ceux-ci, causant six « blessés légers ». Les collégiens, qui n’étaient pas encore en congé, sont restés en classe à la récré, pendant les échauffourées.

Ce lundi matin, tout semble bien calme, du linge sèche dans une petite bise humide. Des migrants se relaient à un mince tuyau d’eau pour une vaisselle rapide à même le sol. La cour du lycée est jonchée d’assiettes en plastique et de détritus, comme au lendemain d’une fête. C’est un peu ça : la veille, le dimanche, il y a eu « un grand repas, avec de la musique », raconte Yacine, un bénévole harnaché d’une chasuble jaune de secouriste. Ce fut paraît-il mieux que d’ordinaire. « Disco Soupe », un mouvement anti-gaspillage alimentaire, avait apporté à manger. Yacine, lui, avait amené des tables, « récupérées au Secours islamique ». Le jeune homme œuvre au sein d’une association venant en aide aux handicapés et aux orphelins, « Par le figuier et l’olivier », transcription d’« un verset du Coran », explique-t-il. Il a aussi installé de la moquette entre deux piliers du lycée, dans une partie protégée de la pluie mais ouverte sur l’extérieur. Elle fait office de salle de prière et de lieu de repos.

Une camionnette pénètre dans l’enceinte du lycée. C’est l’Armée du Salut qui vient livrer et distribuer les repas du midi. Par centaines. Dans des jerricanes, la soupe, chaude. Dans les cartons, des salades en barquettes, froides, de riz ou de pâtes, plus un dessert et une boisson. La camionnette contient aussi cinq ou six balais, pareils à ceux des cantonniers. Yacine et le bénévole de l’Armée du Salut s’en saisissent avec l’intention de les distribuer à des migrants pour qu’ils nettoient la cour. Mais les bonnes volontés manquent. Alors c’est Yacine qui, seul, s’y colle. Parlant arabe, il communique avec les migrants dont c’est la langue maternelle.

Un semblant de vie en société se reforme ici, par provenances, par langues, par affinités. Aucun des 700 à 800 migrants n’a voulu de cette existence en commun qui s’impose à eux mais cela vaut toutefois mieux qu’un renvoi au pays d’origine. Contrairement aux Syriens, bien peu sans doute obtiendront l’asile. Les murs du lycée sont un dazibao de vague-à-l ’âme et de lutte marquée à l’extrême gauche. En arabe, de grandes inscriptions en rouge, tels des tags, garnissent une façade : « Allah » ou « Bismillah » (au nom de Dieu), traduit Yacine. Sur une autre, ont été écrits en grosses lettres « Refugees Welcome » et « Solidarité ».

Au quatrième et dernier étage du lycée auquel mène un escalier en plein air, se trouve un groupe d’Afghans. Ils se sont aménagé un dortoir dans ce qui était autrefois une salle de classe. « Welcome to Afghan room », peut-on lire sur une feuille de papier. Un drap blanc marque la séparation d’avec le dortoir voisin. Sur ce drap, Maarouf, 24 ans, a dessiné une maison qui ressemble à une ferme, avec un sapin, une route, une voiture, des montages et un soleil. Maarouf habitait dans une campagne proche de Jalalabad, la grande ville pachtoune au sud-est de Kaboul, non loin de la frontière pakistanaise. « J’étais policier, je trouvais que c’était un beau métier, raconte-t-il avec des mots d’anglais soulignés par des mouvements des deux mains. Mon père travaillait sur des chantiers (il mime un homme tenant une pelle). Il a été capturé par les talibans. Je suis parti d’Afghanistan, j’étais aussi en danger. On a passé la frontière iranienne à treize dans une voiture. L’Iran a été la partie la plus dangereuse de notre périple. J’ai mis trois mois pour arriver en France, par Vintimille, via la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Italie. Ça m’a coûté 6000 dollars. » Eduardo, un bénévole originaire de Colombie, lui indique l’adresse où il doit aller demander une prolongation de son Autorisation provisoire de séjour.
Maarouf a tous ses papiers et formulaires administratifs, propres et dûment rangés tels des devoirs d’écolier dans un porte-documents à élastiques. Il a aussi un dossier médical, avec des radios et des expressions indiquant des problèmes au ventre. Le jeune homme sourit pourtant constamment. S’il est venu en France, son « choix », c’est parce qu’en Afghanistan, il a fait la connaissance de coopérants policiers français.

Au même étage, Seba, un Malien de 42 de langue bambara, a posé un matelas dans un couloir, dans un coin sans lumière. C’est là qu’il dort, dans une intimité comptée. Partisan de l’ancien président Touré, dit-il, il a eu des ennuis avec les autorités en 2013, alors qu’il avait hébergé, « une nuit », chez lui, dans son village situé à l’ouest de Bamako, des individus considérés comme des « rebelles » par le nouveau pouvoir. Il a quitté le Mali par avion, destination Paris. Jusqu’à récemment, il logeait dans un foyer de Maliens à Montreuil. « Ils m’ont mis dehors, alors je suis venu ici », explique-t-il. Beaucoup des « migrants » du lycée Jean-Quarré, Africains de l’ouest ou Maghrébins arrivés en France il y a plusieurs années déjà, sont, comme Seba, sans-papiers et sans domicile. Ils ont trouvé là mieux que la rue.

Au premier étage, une dame originaire d’Afrique, bénévole et habitante du quartier, en a « marre ». Ce matin, elle n’a pas « chauffé le lait » pour le petit-déjeuner, ce qu’elle fait d’habitude tous les jours. « Ils ne respectent rien, ils salissent toujours tout », dit-elle, excédée, à propos des résidents, montrant de la main le sol de la pièce servant de coin-cuisine. Il est propre, mais ce matin, il ne l’était pas. Prenant le visiteur par le bras, elle lui montre, par la fenêtre, les ordures gisant au sol, dehors, parmi des excréments. Rencontré plus tard, un autre bénévole, qui, lui, donne des cours d’alphabétisation, dit que parmi les migrants, certains « ont perdu la tête. » Conséquence, sûrement, d’une vie d’errance, sans parents, sans attaches : des mois, parfois des années, allant de rues en « foyers », puis retournant à la rue comme dans une perpétuelle alternance.

À la grille du lycée, une femme indique à un jeune migrant qui pourrait être son fils, le chemin de la bibliothèque. Une lueur d’espoir?

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00720299_000007.

Carton plein pour Mme Le Pen

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marine lepen justice fn

L’ancien président de la République Jacques Chirac, aujourd’hui réduit au silence par la maladie, prétendait que les emmerdements volaient toujours en escadrille. Cet adage de la vie politique, souvent vérifié, doit être pourtant complété par la constatation que, parfois, les bonnes nouvelles peuvent arriver en rafale.

Marine Le Pen, au soir du mardi 20 octobre 2015, en faisant le bilan de sa journée, peut marquer d’une pierre blanche une date qui se présentait, pourtant, sous de sombres auspices. Elle devait en effet répondre, devant le tribunal de grande instance de Lyon, de propos tenus le 10 décembre 2010 dans cette ville, considérés par des plaignants comme relevant de la « provocation à la discrimination, à la violence ou à la haine envers un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une religion ». Or, non seulement elle a pu sortir tout sourire de ce procès, attendant sereinement le jugement du tribunal, annoncé pour le 15 décembre, mais elle a pu se délecter en regardant, le soir, les journaux télévisés la montrant en héroïne de la défense de la liberté d’expression. De plus, l’actualité du jour venait « faire le jeu » de Marine Le Pen.

À Moirans, dans l’Isère, des gitans sédentarisés provoquaient une émeute, au prétexte qu’un des leurs emprisonné n’avait pas été autorisé à assister aux obsèques de son frère, mort dans un accident de voiture (volée) à la suite d’un cambriolage. Ledit frère organisait, de son côté, une mutinerie dans la prison d’Aiton, en Savoie, où il était incarcéré. Le même jour, devant les caméras de toutes les chaines de France et de Navarre, François Hollande était chahuté, à La Courneuve, dans le 9-3 par une bande de jeunes issus de la diversité et contraint de sortir par une porte dérobée du siège du local de l’agence France Entrepreneurs, créée par le gouvernement pour lutter contre le chômage de ces jeunes de banlieue…

N’étant, hélas, pas doué d’un don d’ubiquité me permettant de me faire une opinion, de visu, de ces divers événements, c’est du seul procès en provocation (j’allais écrire en sorcellerie) de Marine Le Pen, que je me fais, ici, le chroniqueur. Cinq ans après les faits, à l’issue de péripéties procédurales interminables, et d’une levée de son immunité par le Parlement européen ayant mis neuf mois à faire le voyage de Bruxelles à Lyon, la présidente du Front national était renvoyée devant la justice pour avoir déclaré, à propos de prières dans les rues organisées par des islamistes dans diverses localités françaises : « C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers, dans laquelle la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes, il n’y a pas de blindés, pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants (…) Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’Occupation, on pourrait en parler, car il s’agit d’une occupation du territoire ». Des associations antiracistes, dont le MRAP, La LICRA et le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), avaient cru pouvoir coincer Marine Le Pen sur ces propos, et lui faire appliquer la marque infamante d’incitatrice à la haine raciale et religieuse qui avait naguère été infligée à son père.

Le raisonnement des plaignants est simple, voire simpliste,  et peut se résumer ainsi : Marine Le Pen compare les musulmans qui prient dans les rues à l’occupant nazi en France entre 1940 et 1944, donc les traite de nazis, donc les insulte et doit être, en conséquence, condamnée.

Marine Le Pen, dans une salle d’audience archicomble, et un parterre de journalistes planétaires (toutes les grandes chaines d’info mondiales étaient là !) a eu beau jeu d’expliquer au tribunal que, dans le contexte où ils avaient été tenus, ces propos n’avaient aucunement le sens que ses accusateurs lui prêtaient : «  Je me suis exprimée ainsi dans le cadre de la campagne interne qui m’opposait, pour la présidence du FN, à mon concurrent Bruno Gollnisch » explique-t-elle, devant ce même tribunal qui avait eu à traiter, et à condamner, naguère, les multiples sorties favorables au négationnisme de la Shoah proférées par Gollnisch, à l’époque leader du FN dans la région lyonnaise. La pirouette rhétorique visant à déplacer l’obsession de l’Occupation (avec un grand O) de son concurrent, vers une action contre l’occupation de l’espace collectif par des musulmans irrespectueux de la loi française était, selon Marine Le Pen, une première étape de son entreprise de réforme du vieux FN, dont on constate les résultats aujourd’hui. « Je discrimine comme vous,  mesdames et messieurs les juges, discriminez entre les citoyens respectueux de la loi, et ceux qui la transgressent ! » lance-t-elle au tribunal. Elle  assume totalement une défense de connivence avec le pouvoir judiciaire, alors que ses prédécesseurs frontistes, Jean-Marie Le Pen en tête, pratiquaient crânement la « défense de rupture » théorisée par Me Jacques Vergès, faisant du prétoire une tribune de propagande politique. Cet aggiornamento se traduisait également par la première apparition au banc de la défense du nouvel avocat du Front national, David Dassa-Le Deist, un fin juriste, qui plus est juif pratiquant, qui remplace le « vieux frontiste » Wallerand de Saint-Just.

L’avocat général ne put trouver dans les arguments des parties civiles, tous essayant  laborieusement de tirer les propos incriminés vers le délit d’incitation à la haine, matière à requérir contre Marine Le Pen. Il demanda sa relaxe au nom de la liberté d’expression, et c’était bien le moins. Qui fait le jeu de Marine ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21810141_000006.

Un groupe de fonctionnaires néerlandais attaqué hier soir à Saint-Denis

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Dix fonctionnaires originaires d’Amsterdam, Rotterdam et Arnhem se sont rendus en France pour un voyage d’étude de trois jours autour du thème de la radicalisation islamique. Hier soir, à Saint-Denis, entre deux rendez-vous dans le cadre de leur mission, ils ont été attaqués et aspergés de gaz poivré. Les assaillants se sont ensuite emparés de leurs sacs et de leurs téléphones portables avant de prendre la fuite.

L’un des membres de la délégation néerlandaise a été blessé à la tête. Selon l’ambassadeur des Pays-bas en France, M. Ed Kronenburg, malgré leur mésaventure, les fonctionnaires néerlandais ont décidé de continuer leur mission, sans modifier leur agenda professionnel pour aujourd’hui.

IUT de Saint-Denis: Mayol, victime présumée coupable

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Après trente-deux plaintes, dont deux pour agressions physiques, plusieurs pour menaces et injures racistes, Samuel Mayol vient de déposer sa trente-troisième plainte (un chiffre christique) pour « dénonciation calomnieuse » contre la présidence de l’université Paris 13, dont dépend l’IUT de Saint Denis qu’il dirige.

Rappelons les faits. Vendredi 16 octobre, la direction de Paris 13 avait déposé une main courante, suspectant M. Mayol d’avoir lui-même introduit des tapis de prière dans le local de l’association « pour jeter le discrédit sur la présidence de l’université en laissant penser qu’elle tolère le prosélytisme religieux en son sein ».

En amont, deux scandales sont à l’origine de cette affaire – et des ennuis que connaît le directeur de l’IUT ces dernières années :

– Comme l’atteste un rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche, Samuel Mayol a mis un terme aux tentatives de détournement de fonds auxquelles s’adonnait au sein du département « Techniques de commercialisation » Rachid Zouhhad.

– En octobre 2012, Samuel Mayol a mis fin à la vente illégale de sandwiches que pratiquait l’association à l’intérieur du local qui lui était attribué dans l’enceinte de l’IUT.

En février 2014, il a décidé d’imposer à l’association le partage dudit local avec l’UNEF et la Confédération étudiante, jusqu’ici privées de bureau. Comme par hasard, une alerte à la bombe a été déclenchée le jour ou il devait récupérer les clefs.  En fouillant l’IUT, la police y découvre des tapis de prière.

Mais ce n’est que le 24 juillet 2015, après maintes sollicitations de la part de Monsieur Mayol, que l’université se décide enfin à vider ce local devenu mythique en présence de la présidente de l’association ainsi que Messieurs Didier Guillot, Patrick Janvresse et Thierry Camus. À la même heure, Samuel Mayol a rendez-vous avec un étudiant de l’UNEF et ne peut donc être présent.

La nouvelle présidente de l’association ne se présente pas sur place. En dépit du bon sens, son absence incite les présents à ne pas vider le local comme prévu. Le 14 octobre, l’IUT décide de vider ce local car l’université ne l’a toujours pas fait. Monsieur Tétard, un des enseignants présents sur les lieux, constate alors la présence de vingt-six tapis.

Et voilà que le surlendemain, Paris-13 dépose une main courante contre Samuel Mayol après la découverte « de plusieurs tapis de prières supplémentaires (une vingtaine de petits formats), par rapport à une précédente visite le 24 juillet ». C’en est presque cocasse : une simple main courante, même pas une plainte, décide Le Monde (qui n’avait dit mot de son agression quelques jours plus tôt) à titrer : « Le directeur de l’IUT de Saint-Denis soupçonné de manipulations à visées anti-islamistes » Le tout, sans apporter le moindre début de preuve. « La direction de Paris 13 accuse Samuel Mayol de manipulations à visées-anti-islamistes mais se contente d’une main-courante » eût été un titre objectif et informatif. Quoi qu’un poil ridicule car quiconque a des visées anti-islamistes me semble digne de considération.

Sur quoi se fondent les accusations de l’université à l’encontre du directeur de l’IUT ? D’après Le Monde, « La direction de Paris XIII s’est notamment fondée sur l’exploitation des données du lecteur de badge qui commande l’ouverture de la porte du local et des images de la vidéosurveillance des couloirs de l’IUT. Sur ces images, on voit M. Mayol entrer dans le local avec une sacoche rouge en bandoulière et tenant à la main un sac blanc et en ressortir avec sa seule sacoche rouge. »

Première erreur : le local de l’association n’est pas visible par la caméra. Les images ne laissent entrevoir que l’entrée d’un sas, derrière laquelle les portes des différents locaux (siège de l’association, bureau du club sportif…) restent dans un angle mort.

Or Samuel Mayol déclare justement avoir pénétré dans ce sas pour y déposer une quinzaine de t-shirts – contenus dans ce fameux sac blanc. Ces vêtements venaient de son bureau, le genre de t-shirts de que les étudiants revêtent pour représenter leur école à l’extérieur mais que le récent changement de logo de l’IUT avait rendu obsolète. Constatant qu’il lui restait une quinzaine de t-shirts frappés de l’ancien logo, M. Mayol décide de les porter à l’association sportive plutôt que de les jeter.

Au passage, rappelons que :

– Samuel Mayol a beau s’être salement fait casser la figure, il lui reste suffisamment de cellules grises pour avoir conscience qu’une caméra filme ce sas. S’il avait voulu échapper à la vigilance des caméras, il ne se serait tout simplement pas rendu sur place.

– Samuel Mayol sait que plusieurs personnes avaient compté le nombre de tapis de prière installés dans ce local le 24 juillet. Par conséquent, il n’aurait pu ajouter de tapis, sans que cela ne se voie. Voici d’ailleurs le témoignage d’un des individus présents sur place : « Le 24 juillet, Monsieur CAMUS, directeur général des services adjoint, m’a demandé de constater de visu le local de l’association. Il y avait une vingtaine de tapis éparpillés dans le local. De plus, mon bureau étant mitoyen du local étudiants, j’ai entendu les étudiants utilisant ce local, faire leur prière. » Il précise même à l’AFP avoir entendu  « quotidiennement des étudiants y prier à l’heure du déjeuner et le soir après 17 heures » »

Aucun tapis supplémentaire n’a donc été posé… sauf si l’on en croit Thierry Camus, Directeur Général des Services Adjoint de Paris 13, autrement dit le numéro 3 de l’Université. Et à qui faut-il faire plaisir lorsqu’on est numéro 3 de Paris 13 si l’on veut avoir de l’avancement ? Devinez… Bizarrement, M. Camus a attendu pratiquement trois mois pour réaliser que les quatre tapis de prières qu’il prétend avoir vu lors de sa visite du 24 Juillet ne correspondaient pas du tout à la « trentaine de tapis » évoquée par Le Point, Le Figaro et bien d’autres il y a plusieurs mois.

Question subsidiaire : les t-shirts ont-ils été réceptionnés par la responsable du service des sports? Lorsqu’on la questionne, elle refuse de répondre. Notons que cette femme respectable est contractuelle, donc titulaire d’un emploi précaire et susceptible de se faire virer de l’IUT. Devinez qui est son supérieur : M. Mayol ? Non, M. Salzmann, le président de Paris XIII !

Cela fait beaucoup de coïncidences. D’autant que la direction de l’université, qui brille par son absence depuis le début de l’affaire, déclare aujourd’hui la guerre à Mayol. Pourquoi ce réveil subit ?

– Serait-ce parce que Monsieur Salzmann s’est fait ridiculiser par Me Richard Malka sur iTélé le 14 Octobre ?

– Serait-ce parce qu’aujourd’hui à 11 heures, une mobilisation en faveur de Monsieur Mayol réunira personnels enseignants, administratifs et étudiants qui arrêteront tous, toute activité  au sein de l’IUT pendant une heure?

– Serait-ce parce que l’association Anticor a déposé plainte contre Rachid Zouhhad pour détournement de fond et tentative de détournement?

– Serait-ce parce que très prochainement, un événement top secret que Monsieur Salzmann doit connaître aussi bien que nous, le désavouera une nouvelle fois en place publique?

Le futur ex-président de Paris 13 (son mandat expire en mars 2016) a envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception à Samuel Mayol pour le sommer de se présenter dans son bureau le 27 octobre au matin, en présence du directeur général des services et de la DRH. Sans aucune motivation précise.

En attendant, M. Mayol, dont on sous-entend qu’il serait un affabulateur, se remet d’une entorse des cervicales et d’un dérèglement de l’oreille interne constatés médicalement. Il lui est même conseillé de vérifier qu’il n’aurait pas un décollement de la rétine et une fracture de l’arcade sourcilière. Mais il devrait se rétablir sans séquelles…

Quant à Monsieur Salzmann, actuellement président de la Conférence des présidents d’université (CPU), le pauvre devra se résoudre à rendre son second tablier. Il a bien essayé de réviser les statuts de la CPU qui exigent que son président dirige une université mais ce fut en pure perte car les présidents d’université ont voté contre sa proposition. Laisser passer une telle occasion de se débarrasser de notre grand homme eût été folie. Monsieur Salzmann risque d’avoir du temps libre. En profitera-t-il pour lire La Chute de Camus ?

Meeting à la Mutualité: fini les fatwas?

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Marianne Mutualité gauche débat

Au départ, il devait s’agir d’un meeting de soutien à Michel Onfray. Le philosophe de gauche avait été accusé par Libération de faire le jeu du FN, et par Manuel Valls d’incarner la « perte de repères » des intellectuels français. Sur la base de quelques tweets sur la théorie du genre à l’école et d’une interview au Figaro, son camp politique semblait bien décidé à l’envoyer au bûcher avec ceux de l’autre bord : les Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq et autres « pseudozintellectuels ».

L’idée de Marianne – organiser une rencontre publique autour de la question « Peut-on encore débattre en France ? » – avait alors tout pour plaire, et de quoi redonner un peu d’espoir à ceux qui aiment encore la démocratie. Sauf qu’entre temps, on a appris que Zemmour n’était pas invité. Du coup Finkielkraut n’en serait pas, ni Bruckner, ni notre patronne. Quant à Michel Onfray, il a préféré « rester dans son coin tranquille à travailler ».

Résultat, ce mardi 20 octobre à la « Mutu », il y avait finalement sur l’estrade, outre Joseph-Macé Scaron en Monsieur Loyal : Jean-Paul Delevoye, Alain-Gérard Slama, Jacques Julliard, Catherine Kintzler, Alexis Brézet, Jean-François Kahn, Laurent Joffrin, Natacha Polony, Jacques Généreux, et… le grand maître du Grand Orient de France Daniel Keller.

Bien qu’Alexis Brézet soit sans doute le seul à ne pas se dire de gauche sur scène, la journaliste du Monde présente dans les gradins, Hélène Bekmézian, n’a pas remarqué cette étrange uniformité. Elle, ce qui la turlupinait au point de l’écrire le lendemain dans son papier, c’est que les intervenants étaient « en majorité blancs et masculins ». Important, ça, de compter les poils et de distinguer les gens selon leur couleur de peau… Rapport aux quotas raciaux et de genre qu’il faudrait imposer dans les débats ?

Mais soyons beau joueur. Finalement, bien que plusieurs orateurs insistent sur le fait « que le débat ne doit pas rester un débat sur le débat », c’était tout de même un bon début. Il y avait là, donc, une majorité de gens de gauche souhaitant sauver le débat. A l’exception de Laurent Joffrin, abondamment sifflé et chahuté par la salle pour avoir redit qu’Onfray était « l’auxiliaire du lepénisme », tous étaient d’accord sur la nécessité de continuer à s’opposer à la loyale avec ses adversaires idéologiques.

Le clou du spectacle, qui semble avoir fait l’unanimité, a sans aucun doute été l’intervention de la philosophe Catherine Kintzler. Notamment lorsqu’elle a évoqué la délégitimation systématique de l’adversaire : au mieux, « un intellectuel qui dit des choses déplaisantes devient un pseudo-intellectuel », mais cela va désormais jusqu’à la psychiatrisation : « Luther était-il catholicophobe ? Descartes était-il aristotélophobe ? Aujourd’hui, toute pensée critique est une « phobie » et doit être soignée ! » Et de donner une explication radicale au problème : « Au sommet, il y a la loi anti-débat, l’arme absolue, les lois mémorielles. »

L’économiste Jacques Généreux a également fait un tabac en parlant des quelques « crétins » qui stigmatisent, diabolisent, établissent des listes noires à tout va. Et sans langue de bois, puisqu’il a même précisé : « Les crétins en question sont plutôt dans mon camp, à gauche. » Avant d’ajouter : « Moi, homme de gauche, économiste hétérodoxe, j’ai toujours été mieux traité par la presse de droite. » On s’en doutait, mais ça fait du bien de l’entendre…

Jacques Julliard a également fait bonne impression en résumant le problème, sur lequel il s’était déjà exprimé récemment : « Il y a de plus en plus d’aboyeurs et de moins en moins d’intellectuels dans le débat. » Conséquence, selon Jean-Paul Delevoye, le président du CESE pourtant connu pour avoir jeté à la corbeille 700 000 pétitions contre la loi Taubira en 2013 : « Nos concitoyens n’ont jamais eu autant soif de débat. »

Après avoir osé dire publiquement la difficulté de parler de l’islam sans être accusé d’« islamophobie » ou du Front national sans s’entendre traiter d’« idiot utile », nos vaillants défenseurs du débat démocratique ont tout de même eu droit à une mise au point de l’amie Natacha Polony : « Nous sommes ici entre gens relativement fréquentables. Ceux qui sont réellement ostracisés, écartés du débat, ne sont pas là. » Et de citer, bien sûr, Eric Zemmour.

Alors que dès le lendemain, Le Monde et les réseaux sociaux dénonçaient « l’entre-soi » de ce rendez-vous d’affreux réactionnaires, on notera au contraire qu’il s’agissait d’une réjouissante première : ce soir-là, un quarteron d’intellectuels – majoritairement de gauche – a accepté de monter au créneau pour défendre l’idée qu’ils se font du pluralisme en démocratie, quitte à penser contre leur camp. Du jamais vu depuis… depuis quand, déjà ?


Débat Marianne : Brézet VS Joffrin par Marianne2fr

Migrants: Serbie, voyage au bout de l’arrière-cour

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Un siècle après la Première Guerre mondiale, l’avenir de l’Europe se joue à nouveau dans les Balkans. La péninsule est en effet à l’avant-poste de la crise migratoire qui s’abat sur le continent. Après avoir traversé sans s’arrêter, depuis la Turquie, la Grèce et la Macédoine, les migrants marquent plusieurs étapes en Serbie, font halte à Belgrade, où plusieurs camps de réfugiés ont été ouverts, avant de se diriger vers Subotica, petite ville devenue le point de passage obligé vers la Hongrie, porte de l’Union européenne. Cet été, un flux ininterrompu de gens a emprunté cet itinéraire. Fin juillet, ils étaient 2 000 à franchir chaque jour la frontière, en août, la moyenne se situait entre 3 000 et 5 000. Début septembre, on parlait déjà de 7 000 passages quotidiens. Après la fermeture de la frontière hongroise, 40 000 ont afflué en Croatie, en dix jours.

Qui sont ces migrants ? Pour la plupart, des Syriens. Ils fuient les zones de guerre, les camps de réfugiés de Turquie et du Liban, mais aussi, pour les jeunes hommes, la conscription obligatoire dans les forces du régime. Un certain nombre d’Afghans, dont d’anciens employés de l’armée américaine, cibles de la vengeance des talibans. Des Irakiens et des Pakistanais. Moins d’Africains. Peu de chrétiens d’Orient. Les quelques Syriens catholiques rencontrés fuient Damas, estimant que les jours du régime sont comptés.

Tous ont un seul horizon : l’Allemagne. Terre promise où coulent le lait, le miel et le travail. En août, après les déclarations de la chancelière Angela Merkel favorables à un large accueil, beaucoup de candidats à l’asile ont appelé leurs familles et leurs amis restés au pays pour les encourager à les rejoindre. Le smartphone arabe fonctionne très bien, et suscite un effet d’imitation très fort dans la ruée vers l’Europe. La Syrie se donne rendez-vous à Munich et Berlin. Ou alors, à Stockholm, Rotterdam et Bruxelles. La France, non merci : pays en crise, et réputé hostile aux musulmans.[access capability= »lire_inedits »] Reviendraient-ils en Syrie, si la paix était rétablie ? Oui, assurément, répondent beaucoup d’entre eux.

Les migrants ne ressemblent pas toujours au cliché de misère qui s’est imposé. Les migrants syriens ne sont pas tous pauvres. Issus en majorité des classes moyennes, ils sont professeurs, étudiants, médecins, ingénieurs. Ils financent leur passage en Europe grâce à l’argent de leur famille, qu’ils perçoivent via Western Union. À la gare routière de Belgrade, ils achètent leurs tickets pour le nord avec des liasses de billets, croyant que la monnaie en vigueur est l’euro, et non le dinar, cent fois moins élevé. Les guichetiers serbes, dont le salaire ne dépasse guère les 400 euros mensuels, se gardent bien de les prévenir.

Ils ne sont pas tous des jeunes hommes célibataires. La nouveauté de l’explosion migratoire de cet été est l’apparition de nombreuses familles, avec deux parents, flanqués de trois ou quatre enfants. On voit aussi des femmes seules, comme Aya et Djamila, deux sœurs syriennes. Institutrices à Alep, elles sont parties avec leurs enfants, mais leurs maris sont restés en Syrie, en attendant qu’elles s’installent en Allemagne. Elles voyagent avec d’autres femmes et se protègent mutuellement contre les agressions. Leur dignité est impressionnante. Alors qu’elles dorment à même le sol, dans ce parc de Belgrade transformé en camp de réfugiés, elles empilent leurs bagages pour me faire un fauteuil : « Assieds-toi, tu es notre invité ! »

Cependant, cette foule humaine n’est pas sans armes, ni haine, ni violence. Les bagarres sont nombreuses. Les coups de couteau pour une ration, de l’argent, de la drogue, ou pour rien, font périr des jeunes hommes qui ne verront jamais l’eldorado européen. Les rivalités ethniques et politiques réapparaissent : Afghans tadjiks contre Pachtounes, Arabes syriens et irakiens contre Kurdes. Et, bien sûr, les haines religieuses. Ces musulmans sunnites n’ont pas de mots assez durs contre les chiites. « L’Iran, les alaouites, le Hezbollah : tous des apostats ! » affirme Aya, l’institutrice d’Alep. Elle promet le pire au président syrien : « Quand Bachar sera renversé, il faudra égorger ses enfants sous ses yeux ! » Voilà un sentiment qui n’est pas très Charlie. Beaucoup de Syriens ont entendu parler du journal français. Pour certains, c’est la cause de leur refus de s’établir en France. « Vos journaux attaquent notre religion », estime l’un. « Charlie Hebdo a fait des dessins insultants du Prophète, c’est normal qu’ils aient été tués », juge un autre. Autant dire que certains ressassent déjà une revanche à prendre sur l’Occident.

Un chapeau sur la tête, la soixantaine bedonnante, Abdullah tapote sur sa tablette, assis contre un arbre, près de la gare routière de Belgrade. Distingué, parlant un anglais parfait, il se dit professeur à l’université de Kirkouk, en Irak. Au fil de la discussion, la courtoisie laisse place à un discours enflammé : « Vous êtes responsables de notre malheur ! Vous avez détruit l’Irak ! Vous êtes en train de détruire la Syrie ! Mais vous allez payer : cette année, vous allez avoir un million de réfugiés. Inch Allah, l’an prochain vous en aurez 3 millions. L’année suivante, peut-être 10 millions. L’Europe deviendra musulmane, et vous serez obligés de vous adapter à nous ! » On lui répond que les Français étaient opposés à la guerre d’Irak en 2003. « Et Mitterrand ? Il a participé à la destruction de l’Irak, en 1991. Américains et Anglais sont les plus grands criminels, mais tous les Occidentaux sont coupables. » Avant qu’on le quitte, le professeur tient à raconter l’opulence de l’élite irakienne des années 1980 : « Je pouvais visiter la France, l’Irak était riche. Pourquoi avez-vous tout détruit ? »

La même interrogation douloureuse anime Abdelhalim. Cet instituteur vient de Deir ez-Zor, ville à l’est de la Syrie, où s’affrontent les forces du régime et celles de l’État islamique. Lui, sa femme et ses filles dorment dans le même camp de réfugiés improvisé de Belgrade. Il a un frère à Düsseldorf, et compte vite le rejoindre. Rassuré que je sois français, et non américain, Abdelhalim donne libre cours à son ressentiment : « Pourquoi l’Amérique nous déteste-t-elle autant ? Pourquoi veut-elle la perte des Arabes ? Ils ont envahi l’Irak. Maintenant, ils ont conclu un pacte avec l’Iran ! » Bien qu’il soit passé entre les lignes djihadistes, ce n’est pas l’État islamique qui fait l’objet de son courroux, mais les États-Unis, et la dictature de Damas : « Cela fait cinquante ans que nous vivons sous le même régime ! Hafez Al-Assad, puis son fils Bachar. Nous sommes humiliés. Pourquoi cette injustice ? Les alaouites sont pires que Daech. »

Au sujet de l’État islamique, beaucoup de migrants parlent avec dégoût de « Daech », l’acronyme péjoratif du groupe djihadiste. Mais d’autres évoquent en arabe, sans acrimonie, « ad-dawla al-islamiyya », l’État islamique. C’est le cas d’Ahmed, jeune homme qui vient justement de Raqqa, la « capitale » syrienne du califat autoproclamé. Comment a-t-il pu parvenir jusqu’ici ? « Les Turcs m’ont laissé passer », se contente-t-il de dire, un peu gêné. Début septembre, un porte-parole de l’État islamique, Abou Mohammed Al-Adnani, a affirmé que « 4 000 combattants » se dissimulaient dans la foule de réfugiés. Menace réelle, ou coup de bluff ? Il est difficile d’analyser froidement la propagande de Daech, qui sait se servir des médias occidentaux comme caisse de résonance. La transe collective du 11 janvier était plus efficace pour bouleverser un pays, et moins coûteuse, qu’une batterie de missiles.

Un diplomate européen en poste à Belgrade, dont le métier exige l’anonymat, redoute que l’État islamique utilise ces déplacements de foule. Attablé au café de la gare ferroviaire, où attendent beaucoup de réfugiés, il laisse poindre son amertume : « Tout cela me fait penser aux invasions barbares de l’Empire romain décadent. » Il craint qu’à la faveur de cette vague migratoire, les djihadistes réactivent leurs liens avec les mafias albanaises, qui ont la haute main sur les réseaux de passeurs. Bien avant Daech, pendant les guerres yougoslaves des années 1990, les recrues du djihad mondial ont combattu les Serbes en Bosnie, puis au Kosovo. Le 31 août dernier, cinq jeunes hommes, venant de Macédoine et circulant dans une voiture immatriculée au Kosovo, ont été arrêtés à la frontière bulgare. Leurs téléphones étaient remplis de photos de décapitations, de prières salafistes et de symboles de l’État islamique.

Les séides de l’État islamique ne sont pas les seuls combattants à s’être glissés dans le flot des migrants. L’Europe est un déversoir des soldats de tous les camps s’affrontant en Syrie. On rencontre nombre de déserteurs de l’armée régulière. Il y a aussi ce réfugié, arrêté mi-août à la frontière serbe comme « terroriste » : Lait Al-Saleh, jeune homme venu d’Alep, a été identifié sur des photos le montrant barbu et brandissant une kalachnikov. Il était bien islamiste, mais pas djihadiste : il commandait une brigade de l’Armée syrienne libre, fondue dans un ensemble de groupes rebelles, le Front du Levant. Après un interrogatoire, il a pu poursuivre sa route vers les Pays-Bas, qu’il doit avoir atteints aujourd’hui.

Dans ce contexte, les rumeurs d’infiltrations djihadistes se répandent en Serbie. Les habitants sont persuadés d’être victimes d’un vaste complot mêlant les États-Unis, le Qatar et la Turquie, pour islamiser l’Europe. Le père Mirko Stefkovic, secrétaire de l’évêque catholique de Subotica, partage sans hésiter l’opinion dominante. Il s’appuie sur le précédent du Kosovo, province à majorité albanaise musulmane, qui a fait sécession après une guerre opposant la Serbie à la coalition américaine, en 1999. « Les États-Unis ont détruit ce pays, et ça continue, affirme le père Stefkovic. Ils disent que la Serbie est une dictature bananière ? Moi je dis que l’Amérique est un empire bananier ! »

Identitaires et cultivant la mémoire de l’occupation turque, les Serbes ont peur que cette migration soit une invasion musulmane douce. Mais, pour le moment, leur empathie et leur solidarité à l’égard des réfugiés dépassent leur peur. Le souvenir des réfugiés serbes chassés de Croatie et du Kosovo les pousse à aider. À Subotica, îlot de minorités catholiques hongroise et croate, dans ce pays à majorité orthodoxe, les équipes de l’ONG papiste Caritas se dépensent sans compter en faveur des réfugiés. Gabor Ric, coordinateur de Caritas dans la région, se rend quotidiennement dans le camp situé à la lisière de la ville. En fait d’un camp, c’est une usine désaffectée, investie par des groupes d’Afghans, de Pakistanais et de Syriens qui se succèdent dans les lieux. Gabor Ric leur demande : « Vous n’avez besoin de rien ? Nourriture ? Médicaments ? – Non, on part tout de suite ! » La Hongrie n’attend pas.

À 40 kilomètres de là, un grillage haut de 4 mètres, installé par la police et l’armée hongroises, court le long de la frontière, destiné à stopper les migrants. Nikola, réparateur de vélos de Subotica, apprécie la construction de ce « mur ». La Hongrie, au moins, fait respecter sa souveraineté, dit-il. Un brin provocateur, il me glisse : « Il ne faut pas dire démocratie, mais démon-cratie ! » Il aime le Premier ministre hongrois Viktor Orban, et surtout le président russe Vladimir Poutine. L’incarnation du grand frère orthodoxe, protecteur des Serbes. « Nous autres, Slaves, avons besoin d’hommes à poigne », avoue le père Stefkovic.

En Serbie, l’homme fort qui tire son épingle du jeu se nomme Aleksandar Vucic. Premier ministre depuis 2014, il dirige le pays en binôme avec Tomislav Nikolic, élu président en 2012. Hier fervents nationalistes, les deux hommes se sont convertis à l’ardente nécessité de faire entrer la Serbie dans l’Union européenne. Ils sont prêts à tout pour parvenir à cette fin, y compris à organiser une Gay Pride à Belgrade, malgré l’hostilité de la population et les émeutes de hooligans. Cette fois, la couleuvre à avaler est de contenir un maximum de migrants sur le sol serbe. « En échange de l’ouverture d’un nouveau chapitre du protocole d’adhésion, la Serbie est chargée de stopper elle aussi le flux, en créant des camps de réfugiés capables d’accueillir les centaines de milliers de personnes à venir », explique le diplomate européen de Belgrade. Avec cynisme, l’Europe continue de traiter les Balkans comme son arrière-cour. Pour ne pas brusquer la population serbe, la création de ces camps se tiendrait après les élections législatives prévues en mars 2016. Le parti progressiste serbe (SNS) au pouvoir est certain de rafler la quasi-totalité des sièges. « On a juste troqué un parti unique contre un autre », soupire le père Stefkovic. En face de l’évêché de Subotica trône toujours un monument communiste massif, installé après 1945, pour défier le clergé bourgeois.

Mais nombre de Serbes ne sont pas dupes de la manœuvre. « Le Saint-Graal de l’Union européenne ? C’est une illusion, dit Vladimir, jeune webmaster de Subotica. L’Europe est morte, on le voit bien en Grèce, c’est une folie de se sacrifier pour la rejoindre ! » Chrétien pratiquant, Vladimir est bouleversé par la tragédie humaine des migrants. Il participe aux banques alimentaires de Caritas pour les réfugiés. Mais s’ils venaient à rester ?

Des deux côtés de la frontière serbo-hongroise, le quotidien des habitants est bouleversé. « La région est devenue une zone de non-droit », tempête Laszlo Toroczkai, maire d’Asotthalom, première bourgade hongroise après la frontière serbe. Lié aux nationalistes locaux, il joue les durs devant les journalistes, avec sa carrure de cavalier magyar. Mais devant les groupes de migrants qui traversent impunément son village, il perd pied : « C’est l’anarchie. Il n’y a plus de police, plus de loi. C’est ça qui me terrifie », lâche-t-il dans son bureau municipal. Les Serbes et les Hongrois ont le sentiment aigu de ne plus maîtriser leur destin. Cette inquiétude semble largement partagée en Europe.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00727488_000021.

Abattoir d’Alès: l’antichambre de la barbarie

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abattoir ales viande

Depuis la diffusion par l’association L214 d’images difficilement soutenables, tournées en caméra cachée à l’intérieur des abattoirs de la ville d’Alès, je scrute Causeur pour y trouver une réaction à ce sujet. Rien. Ce site, où l’on aborde pourtant tous les problèmes de société sans tabous, n’a pas trouvé utile de réagir. Par indifférence ? Ou en estimant qu’il s’agit d’un fait d’actualité secondaire?

Certes, ce n’est ni la première ni la dernière fois que l’on voit des hommes découper la patte d’un cheval ou d’une vache encore vivants. Mais tout le monde s’indigne (légitimement) devant les exactions de Daech torturant à mort des enfants, alors que ce type de pratiques barbares perdure depuis des millénaires…

Et si la violence infligée aux uns quotidiennement, avec l’assentiment général, autorisait la violence infligée aux autres par à-coup ?

Je n’ai pas eu besoin de regarder les images de L214 jusqu’au bout pour savoir qu’un animal est moins qu’un objet pour la plupart d’entre nous. Sauf qu’on ne s’acharne pas sur un objet, on ne martyrise pas un objet, à moins d’être atteint d’une crise de démence. Tant que nous n’aurons pas réalisé qu’il n’y a qu’une différence de degré- et non de nature – entre l’animal et nous, il en sera ainsi.

Alès n’est pas un accident, Alès c’est la norme dévoilée au grand jour. L’horreur quotidienne qu’on ne veut pas connaître, qu’on ne veut pas voir et qui nous fait ricaner pour ne pas avoir à se pencher sur ce que cette vidéo dit de l’abomination de notre propre nature.
La souffrance physique, la terreur, la peur de mourir, la dépression, mais aussi l’amitié, la joie, la jalousie, la convoitise, nous éprouvons tout cela. Les animaux l’éprouvent aussi. À un degré différent. Tous ceux qui les côtoient dans la bienveillance le savent. Bien qu’elles finissent dans notre assiette, vaches et poules n’échappent pas à la règle…

Certains prétendent qu’il faut d’abord s’intéresser au sort des humains, à l’exclusion de tout le reste. Mais comment régler la violence de l’humanité sans nous pencher sur la souffrance imposée au monde animal ? Au fond, il ne s’agit pas seulement d’animaux, mais de notre propre comportement, du respect que nous devrions avoir pour nous-mêmes. Si nous décidions de ne plus admettre la moindre violence à l’encontre du monde animal, celle que l’on s’inflige entre humains pourrait s’amenuiser, voire disparaître. Depuis les philosophes de l’Antiquité grecque, et sans doute avant eux, des gens se sont posé la question, à toutes les époques. Si l’on apprenait à respecter intégralement l’animal cela n’instaurerait il pas, peu à peu, une barrière morale infranchissable pour la violence ? Comme pour l’inceste, comme pour la zoophilie. Sauf pour les esprits désaxés pour qui rien n’est infranchissable.

Lorsqu’on en prend conscience, on se rend compte que nous vivons sur un océan de souffrance animale. À chaque seconde, ils sont des milliards à souffrir, à mourir dans des conditions souvent atroces. Pour nous nourrir, nous vêtir, pour la médecine, pour tester et re-tester nos maquillages, tester et re-tester nos lessives, pour ajouter un col de fourrure à une parka qu’on jettera l’an prochain, pour une fanfreluche au bout d’un porte-clef…

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de devenir tous végétariens, mais de respecter cet autre monde de vivants. Les animaux d’élevage sont sous notre responsabilité. Ils doivent pouvoir vivre leur vie d’animal, voir le soleil, vivre avec leurs congénères dans assez d’espace. Puis mourir le plus vite et le plus proprement possible. Ce ne sont pas des objets de consommation.

Nous n’arrêtons pas de parler de valeurs morales, mais où est la morale dans notre société d’exploitation généralisée? Jean-Luc Mélenchon, pour qui je ne vote pas, a dit récemment en s’opposant à l’agriculture industrielle et à la ferme des Milles Vaches : « …à la fin on finit par prendre l’habitude de traiter les êtres humains comme on traite les animaux, c’est à dire comme des purs objets à produire. La révolte d’un humaniste doit être globale… ». C’est une des seules paroles sensées que j’ai entendue ces derniers temps.

Face à l’Etat islamique: Réarmement moral ou barbarie

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daech occident islam atheisme

daech occident islam atheisme

La publication posthume du récit de Julien Gracq Les Terres du couchant (José Corti), au moment même où éclate au grand jour la barbarie de l’« État » islamique, est sans doute l’un de ces intersignes auxquels Louis Massignon, islamologue inspiré et chrétien fervent, accorda  dans les années 1950 une attention d’autant plus vive que la culture nourrissait en lui une compassion sans faille à l’égard des plus souffrants. Étrange, en effet, que le message émis par Gracq voici plus de cinquante ans nous parvienne aujourd’hui dans toute sa splendeur sauvage pour nous rappeler que la civilisation est chose fragile, et que les coupeurs de têtes font bel et bien le siège de la citadelle que nous supposions imprenable, fragilisée par trop de bons sentiments et de renoncements. Si l’alerte n’était aussi sérieuse, l’étonnement réel ou feint des médias découvrant avec stupeur qu’un tortionnaire peut sortir du bocage normand aurait quelque chose de touchant. Comment en est-on arrivé à un tel degré d’aveuglement ?

On devrait pourtant savoir, à force d’investigations historiques et psychologiques, que la sauvagerie humaine se loge là où on l’attendait le moins, en des zones d’ombre inatteignables par le flambeau de la droite raison. Mais le drame est aussi qu’après un xxe siècle dédié au Progrès mais particulièrement meurtrier, personne ne peut plus penser comme Goya que le sommeil de la raison, et lui seul, engendre des monstres. René Guénon avait décidément raison de penser qu’entre rationalité et sentimentalité la modernité n’avait cessé d’osciller, sans jamais trouver le point d’ancrage la dotant d’un réel discernement : une accommodation suffisamment claire et précise du regard à la situation du moment pour permettre une réaction proportionnée à la nature de l’événement. Or, à l’heure où l’exercice du jugement risque à tout propos d’être annulé pour cause de « stigmatisation », être encore capable de discernement pourrait bien être le dernier atout de l’homme civilisé.

Le profil des nouveaux « monstres » a en effet ceci de singulier qu’il met à mal la vulgate marxisante selon laquelle toute dérive criminelle ou sectaire serait peu ou prou imputable à la misère sociale.[access capability= »lire_inedits »] Quant à l’autre misère, culturelle et spirituelle, on hésite d’autant plus à l’évoquer qu’elle risquerait de faire voler en éclats la vision lénifiante des rapports humains qu’il est de bon ton de cultiver quand on est européen. L’Empire du Bien, décrit avec tant de panache par Philippe Muray, est devenu l’objet d’un consensus si général qu’il faut être un esprit chagrin pour oser le suspecter de préparer en sous-main notre esclavage futur. On aura donc beau déployer des trésors d’intelligence et de science pour tenter de comprendre comment fonctionne l’endoctrinement de jeunes jusqu’alors « sans histoires », ce n’est qu’un mécanisme d’embrigadement assez vulgaire qu’on parviendra à mettre au jour et non ses causes profondes, trop étrangères à nos catégories mentales et à nos systèmes de refoulement et de défense. Entre ce que nous refusons de voir et ce qui obnubile notre vision, quelle place pour la dénudation du réel par un vrai regard ?

Le constat risquerait d’être cruel : qu’avons-nous fait pour restaurer les repères éthiques et spirituels qui n’auraient pu être si facilement saccagés par l’idéologie nazie s’ils n’avaient déjà dans l’entre-deux-guerres sombré dans un relativisme délétère ? L’Europe s’est reconstruite sur des bases démocratiques certes, mais les esprits ont-ils pour autant cessé d’errer depuis la dernière guerre d’un camp d’extermination à un charnier, et du surcroît artificiel de sens imposé par les idéologies totalitaires à l’insignifiance dont se satisfont les sociétés libérales et « avancées » ? On ne dégrade pas aussi impunément l’image de l’homme sans déchaîner les puissances de l’ombre que la culture seule parviendrait dans les meilleurs des cas à neutraliser, apprivoiser, maîtriser ; la culture en tant que processus de « formation » capable de prendre simultanément en compte les sombres proférations de la « bouche d’ombre » (Hugo) et le « souci de l’âme » qui est sans doute le legs le plus précieux des Grecs au monde européen, comme n’a cessé de le rappeler le philosophe tchèque Jan Patočka avant de succomber des suites d’un interrogatoire musclé.

Des repères, toute société, dira-t-on, en prodigue, fût-ce à son insu. En serait-elle totalement dépourvue qu’elle sombrerait dans l’anarchie. Il s’en faut cependant de beaucoup pour que de simples balises posées çà et là pour parer au plus pressé, comme c’est aujourd’hui le cas, permettent de construire un chemin de vie cherchant laborieusement sa voie entre désarroi émotionnel et idéaux intellectuels. Le secret de cet équilibre sublime et précaire, qui fut celui de toute grande culture, l’Europe semble l’avoir perdu. Le vague souvenir de ce qu’il fut la porte dès lors à prêter des vertus hospitalières et humanistes à cette carence identitaire, doublée d’une absence de projet civilisateur ; du moins au sens où Baudelaire put écrire à la fin du xixe siècle que la vraie civilisation ne se mesure pas à l’installation du gaz et de l’électricité mais à la diminution des traces du péché originel. Or, la vraie question n’est pas de savoir si l’on « croit » encore à cette vieillerie théologique, mais si l’on va continuer à détourner son regard du potentiel de cruauté attaché à chaque être humain comme son ombre la plus noire, et dont on ne viendra à bout ni par la raison ni par des sermons. C’est pourtant ce rapport non assumé à l’ombre qui risque de faire aujourd’hui basculer dans le chaos la vision du monde à laquelle nous autres Occidentaux associons l’idée de civilisation.

Fragilisés nous le sommes, autant par les valeurs que nous avons cherché à promulguer au nom d’une humanité idéalisée que par celles que nous avons cru bon de piétiner ; et ce ne sont pas de nouveaux repères, étrangers à notre culture et hâtivement assimilés, qui vont rétablir l’équilibre et nous redonner un centre de gravité. La marge de manœuvre est donc mince entre la liberté, reconnue à toute communauté humaine de disposer d’elle-même, et la menace directe représentée par des choix de vie si opposés aux nôtres qu’ils ne peuvent à nos yeux résulter que d’un endoctrinement, engageant la responsabilité de ceux qui s’y rallient sans nous laisser d’autre choix que de les combattre, ou de nous réfugier dans la naïve certitude que les « bons » finiront par rallier notre camp. Faute d’avoir déjoué ce piège à temps, nous voici ramenés à une situation on ne peut plus archaïque, appelant des moyens d’action non moins primaires : que le plus fort, le plus courageux, le mieux équipé gagne, comme au bon vieux temps où s’étripèrent avec tant d’ardeur nos lointains parents.

Considérer que les exactions commises par ces nouveaux barbares sont des crimes de droit commun sans lien avec la « véritable » religion n’est pas non plus sans risques. Quand, où a-t-on vu des criminels chevronnés s’immoler comme le font les futurs « martyrs » sur les lieux mêmes de leurs forfaits, dont ils ne profiteront personnellement jamais ? Révoltés par le sort tragique des innocents massacrés, nous oublions qu’est ainsi rétabli, sur un mode pour nous inacceptable, le rapport à l’absolu dont se sont détournées les sociétés modernes ; un rapport suffisamment fort pour impressionner de jeunes esprits entendant qui plus est depuis leur enfance dénigrer sur tous les tons l’héritage culturel et religieux occidental. La régression qui nous menace est donc double, et tient autant à la nature barbare des crimes perpétrés, dotés d’un fort potentiel de contamination émotionnelle, qu’à ce qui risque de nous être tôt ou tard imposé : une régression, en effet, vers les formes les plus rigides et légalistes de religiosité que nous pensions avec raison avoir dépassées au profit d’un type plus évolué et plus universel de spiritualité.

Ne pas reconnaître le travail de réflexion et de maturation effectué par les Européens sur leur propre tradition religieuse et se réfugier derrière l’image rassurante d’un islam lui aussi « spirituel » – rayonnant à une certaine époque, mais actuellement bien absent de la scène mondiale – reviendrait à signer un acte de reddition sans conditions qui nous ramènerait à la préhistoire de notre civilisation. Le seul bénéfice que nous puissions tirer d’une confrontation aussi brutale à l’ombre de Dieu comme à celle de l’homme, véhiculée par ces brutes au couteau sanglant, est donc de devoir accélérer en chacun de nous le processus d’évolution spirituelle déjà engagé, sans perdre pour autant de vue qu’il nous faudra peut-être renoncer temporairement à quelques-unes de nos convictions universalistes et de nos valeurs humanistes si nous découvrons qu’elles renforcent le pouvoir de nos illusions.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000009.

Akif Perincçi, tête de Turc chez Merkel

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pegida allemagne islam perincci

pegida allemagne islam perincci

Un scandale d’ampleur nationale a été provoqué, en Allemagne, par le discours prononcé, le 19 octobre, à Dresde, par l’écrivain allemand d’origine turque Akif Perinncçi devant 15 000 sympathisants du mouvement anti-islamiste Pegida[1. Acronyme allemand de «  Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident »], réunis pour fêter le premier anniversaire de leur apparition sur la scène politique d’outre Rhin.

Cette manifestation s’inscrivait dans un contexte où l’arrivée massive de migrants et réfugiés en Allemagne, encouragée par la chancelière Angela Merkel, provoque une polémique très vive. Celle-ci oppose les partisans de l’accueil à bras ouvert de ces migrants – la gauche, la CDU « merkelienne », les principaux médias – et ceux qui s’inquiètent de l’arrivée massive, sur le sol allemand, de ressortissants de pays musulmans, facteurs, selon eux, de déstabilisation d’une société fondée sur des valeurs et des modes de comportement social issus du christianisme. Cette mouvance s’étend des chrétiens sociaux bavarois (CSU) jusqu’à la droite extrême et aux groupuscules néo-nazis. Elle est particulièrement active sur le territoire de l’ex-RDA, notamment à Dresde, capitale de la Saxe, berceau du mouvement Pegida.

Akif Perinnçci, la veille du rassemblement de Dresde, avait prévenu sur son blog : son discours allait « décoiffer », mettant très haut la barre dans le genre «  Wutrede » (discours de colère) dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Objectif atteint, et au-delà des espérances de l’orateur !Pendant vingt-cinq minutes, devant une foule d’abord séduite, puis manifestant, pour une partie d’entre elle, son malaise et sa désapprobation, il a tiré à l’arme rhétorique lourde contre l’Islam, les islamistes, les migrants, et les élites politiques et médiatiques qui leur déroulent le tapis rouge. Les migrants ? «  Des envahisseurs ! ». Les musulmans ? « Ils ne cherchent qu’à transfuser aux incroyants leur sang islamique ». Les politiciens au pouvoir ?  « Des Gauleiter[2. Chef local nazi nommé par Hitler pour administrer une province.] opposés à leur peuple ». Les Verts ? «  Un parti de baiseurs d’enfants ». Le summum de la provocation verbale fut la mise en cause d’un responsable politique CDU du Land de Hesse, qui avait récemment répondu à un contradicteur que ceux qui ne partageaient pas, sur la question  des migrants, les valeurs défendues par la chancelière pouvaient «  quitter l’Allemagne ».  «  Il y aurait bien une autre solution pour eux » raille Perincçi, mais, malheureusement les camps de concentration (KZ en allemand) sont actuellement hors service ! » Dans un premier temps, en Allemagne comme en France, on a interprété comme un appel à mettre les migrants dans des camps de concentration cette vanne, certes lourdingue, et déplacée, insinuant que les responsables politiques allemands d’aujourd’hui pourraient bien rouvrir Dachau ou Buchenwald pour y enfermer ceux qui critiquent leur politique migratoire.

L’émotion provoquée en Allemagne par cette diatribe est d’autant plus grande qu’elle ne vient pas de là où elle était attendue, les néo-nazis et autres incendiaires de foyers de réfugiés. Akif Perinncçi, né en 1959 à Istanbul, est arrivé  à l’âge de dix ans en Allemagne, avec ses parents. Bon élève au lycée, il obtient l’abitur (baccalauréat), et fait paraître un premier roman en 1980. Le succès, la notoriété et l’argent lui viendront, en 1989, avec la publication, chez le grand éditeur Bertelsmann, d’un roman policier Felidae, où celui qui résout l’énigme criminelle est un chat. Cet ouvrage, vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dans sa version allemande, a été traduit dans dix-sept langues. Perincçi est donc l’un des très peu nombreux immigrés turcs de la deuxième génération à s’être taillé une place en vue dans la république allemande des Lettres. Sa parole est d’autant plus écoutée qu’elle témoigne d’une toute nouvelle, et rare, utilisation de la langue de Goethe par un écrivain d’origine ethnique et culturelle non-germanique.

À partir de 2010, il délaisse la fiction pour publier des essais, et des articles relatifs aux questions politiques et sociétales dans son pays d’adoption. Il se situe sans complexe dans une mouvance ultra-conservatrice, antireligieuse, fustigeant aussi le «compassionisme» chrétien que l’islamisme radical destructeur. C’est, dans le contexte allemand, une prose qui serait un mélange d’Eric Zemmour, de Renaud Camus, voire de Richard Millet agrémentée d’éructations stylistiques du genre de celles de Marc-Edouard Nabe. Le titre de son dernier pamphlet, paru en 2012, L’Allemagne déboussolée.  propos du culte insensé des femmes, des homosexuels et des migrants, donne le ton de son propos. Ce livre est resté plusieurs semaines dans la liste des meilleures ventes publiée chaque semaine dans les grands hebdomadaires d’outre Rhin.

Face au scandale provoqué à Dresde, ses divers éditeurs ont retiré ses ouvrages de leurs catalogues, ce qui devrait, en toute logique faire monter la cote des livres de Perincçi encore en circulation.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21809852_000003.

Pas de plombiers syriens en Pologne!

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pologne migrants eglise islam

pologne migrants eglise islam

Alfred Jarry visait juste en situant l’action de son Ubu roi en Pologne. Plus d’un siècle après la création de la pièce, la Pologne demeure – pleinement et manifestement – un pays ubuesque. Le plus cocasse, c’est que les Polonais croient appartenir à la modernité, autant dire à l’Occident, pour le meilleur comme pour le pire. La crise de l’immigration qui les concerne, pensent-ils, au même titre que le reste des pays européens en serait selon eux la preuve irréfutable. Des rêveurs, je vous dis.

Si on me demandait, en tant que Polonaise, un avis concernant l’accueil des migrants dans mon pays d’origine, je dirais qu’il serait extrêmement flatteur pour nous, les Polonais, d’en recevoir quelques milliers. Pour une fois que c’est l’Europe qui a besoin de nous et non pas l’inverse, comment ne pas nous montrer solidaires ? Et tant pis si les réfugies syriens ou érythréens courent peut-être moins de risques en restant chez eux qu’en s’installant en Pologne. Hélas, seule une fraction ultra-minoritaire des Polonais partage cette opinion. Regroupés au sein de la fondation « Przebudzenie » (« éveil » en polonais), ils ont réussi néanmoins à se faire entendre lors des manifestations qui, à la mi-septembre, ont mobilisé le pays tout entier en faveur ou contre les migrants, bien avant qu’un seul n’arrive sur notre sol. « La Pologne est en mesure d’accueillir bien plus que 2 000 personnes, ont-ils clamé. Mais pas sous le diktat de l’UE ni en raison de quelconques quotas ! Nous n’avons pas le droit d’imposer à quiconque de vivre en Pologne ! » Et à plus forte raison à des personnes déjà traumatisées, ai-je envie d’ajouter.

Le débat, ou plutôt la bagarre, parlementaire à ce sujet a donc été homérique. Depuis la tribune de la Diète, Jaroslaw Kaczynski, chef du principal parti d’opposition, le très conservateur « Droit et Justice », contestait la légitimité d’un gouvernement qui, selon lui, avait pris une décision sous la pression des institutions européennes et à l’encontre des intérêts nationaux. « Il y a un sérieux risque que les migrants ne respectent pas nos lois et n’adhèrent pas à nos valeurs, a-t-il prévenu.[access capability= »lire_inedits »] On peut vite en arriver à voir exister chez nous, comme en Suède, des zones sous domination exclusive de la charia. » S’il faut regretter l’incident diplomatique qu’a provoqué ce discours du leader de « Droit et Justice », il convient peut-être de se réjouir à l’idée que les migrants puissent refuser de s’intégrer à notre culture. Enfin, « culture » n’est peut-être pas le mot approprié.

En effet, pendant les manifs à Gdansk et à Cracovie, capitale culturelle de la Pologne soit dit en passant, on entendait des Polonais, les vrais, scander le slogan : « On vous fera la même chose que Hitler a faite aux Juifs ! » en guise de bienvenue adressée aux futurs réfugiés. Ailleurs, on appelait au secours : « Breivik, sauve-nous ! » Personnellement, je me sens toute rassurée de savoir les hypothétiques nouveaux arrivants incapables de comprendre notre légendaire sens de l’hospitalité ni de le partager.

Certes, de l’autre côté de la rue, on hurlait : « Je veux avoir une voisine arabe ! », tandis qu’une poignée de braves gens agitaient les clés de leur maison, prêts à les offrir aux nécessiteux barbares des Proche et Moyen-Orient. La secrétaire d’État chargée des droits des femmes, la professeur Malgorzata Fuszara, rappelait courageusement un fait historique, celui que 120 000 Polonais ont trouvé refuge en Iran à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sans oublier de mentionner la réduction de moitié de la dette polonaise après la chute du communisme et les millions de dollars d’aide injectés en Pologne par le Fonds monétaire international et l’Open Society Institute de George Soros. « C’est en Pologne que le pourcentage de migrants reste le plus bas d’Europe, à peine 0,3 %, alors qu’aujourd’hui nous faisons partie de ces pays bien lotis vers lesquels veulent fuir les personnes persécutées », a remarqué avec audace la Première ministre Ewa Kopacz à un mois des élections législatives. Mais, justement, le problème tient au fait que, selon les données officielles de l’Office polonais des étrangers (UDSC), plus de 80 % des personnes qui demandent le statut de réfugié en Pologne quittent notre beau pays avant que les autorités aient eu le temps d’examiner leurs dossiers. Bref, la Pologne n’est pour elles qu’une brève étape sur la route vers l’Ouest. Et les chiffres ont de quoi faire bien rigoler nos voisins allemands : chaque année, l’État polonais attribue environ 200 statuts de réfugié, alors que le pays compte, en tout et pour tout, 188 000 migrants économiques venus principalement d’Ukraine, de Biélorussie, du Viêtnam et de Chine.

Dès lors, les déclarations des uns et des autres concernant l’accueil des migrants ne sont que fanfaronnades. D’une part, on joue à se faire peur en agitant le spectre de hordes sauvages massées à nos frontières. De l’autre, on adore exprimer sa solidarité et sa bienveillance à l’égard des victimes des conflits armés de par le monde. Le souci, c’est que personne ne se presse, ni pour venir couper quelques têtes chez nous, ni pour apprendre la grammaire polonaise. Le salut pourrait venir de l’Union européenne. Pour l’heure, la Commission campe sur sa proposition de répartition des réfugiés, en projetant de « délocaliser » vers les bords de la Vistule quelque 11 000 émigrés depuis les pays submergés tels que la France ou l’Italie. Voilà ce qui donne l’occasion à notre vice-ministre des Affaires étrangères, Rafal Trzaskowski, de montrer ses muscles. Le nombre de réfugiés finalement reçus par la Pologne ne devrait pas, selon lui, dépendre des projets européens en la matière, mais de nos propres exigences. Ainsi, trois conditions seraient non négociables : le renforcement des frontières extérieures de l’Union, la différenciation nette entre les émigrés économiques dont la Pologne ne veut pas et les réfugiés qu’elle se dit disposée à recevoir au nombre de 2 000, enfin, la possibilité de faire vérifier le passé des nouveaux venus par les services de sécurité polonais. Last but not least, avant de négocier avec l’Union européenne, le gouvernement polonais doit négocier avec l’Église polonaise. C’est là que l’affaire se corse.

Car, sans doute involontairement, les migrants ont poussé l’Église de Pologne au bord du schisme. Non pas parce que des prêtres polonais se chargent désormais de « perfectionner » l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ en postant sur internet des messages tels que : « Jésus ne nous aurait certainement pas forcés à héberger quelqu’un qui constitue un réel danger ! » Mais parce qu’une majeure partie du clergé polonais conteste ouvertement le principe de l’infaillibilité pontificale. « Le pape François a tort d’appeler chaque paroisse à recevoir une famille d’émigrés », a-t-on entendu de la part du prêtre Adam Kaczor de Caritas (sic !). Et il n’est pas le seul à considérer avec une défiance maladive ce pape gauchiste à qui on a l’habitude en Pologne d’opposer le défunt cardinal Wyszynski, l’ancien prisonnier du régime communiste. « Ne cherchons pas à nourrir la terre entière, ne cherchons pas à sauver tout le monde, disait ce dernier. Cherchons à préserver la patrie. » Inutile d’expliquer qu’il n’existe pas de meilleur moyen de préserver la patrie qu’en s’opposant à son islamisation par le biais de terroristes déguisés en réfugiés ou même en pape. Amen.

Pour résumer la position de la Pologne face à la crise de l’immigration, rien de tel que de prendre à cœur l’annonce de son gouvernement : « Très certainement, la Pologne se montrera plus solidaire, seulement il faut que ce soit une solidarité responsable, à la mesure de nos moyens. » Les réfugiés l’ont compris d’instinct et continuent à gentiment nous contourner. Quant à vous autres, étrangers européens, vous n’avez qu’à bien vous tenir ![/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21791825_000011.

Migrants: le lycée Jean-Quarré, un «Calais» dans Paris

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migrants lycee jean quarre

migrants lycee jean quarre

Ils étaient 260 début août, conduits dans l’enceinte du lycée Jean-Quarré (Paris XIXe) par le collectif « La Chapelle en lutte », du nom d’un quartier parisien où des centaines de migrants ont vécu pendant plusieurs mois dans un campement de tentes. Ils sont aujourd’hui 700, voire 800, on ne sait pas très bien. On ne sait pas grand-chose, en fait. Afghans, Libyens, Ethiopiens, Erythréens, Soudanais, Maghrébins, Maliens, où iront-ils après, eux qui ne bénéficient pas du traitement réservé aux Syriens fuyant la guerre ? Une évacuation devrait avoir lieu aux alentours du 26 octobre, sans doute par étapes et sans intervention de la police, promet la mairie. Des relogements seraient prévus, mais là encore, ce n’est pas clair. Le lycée désaffecté Jean-Quarré n’est pas fait pour héberger autant de monde, avec autant de problèmes.

L’hiver approche, le bâtiment n’est pas chauffé, il est temps de partir. Actuellement en vacances, les élèves du collège Guillaume Budé, adjacent au lycée investi par les migrants, la plupart de très jeunes hommes, vont bientôt revenir. Dans l’après-midi du 16 octobre, une bagarre a éclaté parmi ceux-ci, causant six « blessés légers ». Les collégiens, qui n’étaient pas encore en congé, sont restés en classe à la récré, pendant les échauffourées.

Ce lundi matin, tout semble bien calme, du linge sèche dans une petite bise humide. Des migrants se relaient à un mince tuyau d’eau pour une vaisselle rapide à même le sol. La cour du lycée est jonchée d’assiettes en plastique et de détritus, comme au lendemain d’une fête. C’est un peu ça : la veille, le dimanche, il y a eu « un grand repas, avec de la musique », raconte Yacine, un bénévole harnaché d’une chasuble jaune de secouriste. Ce fut paraît-il mieux que d’ordinaire. « Disco Soupe », un mouvement anti-gaspillage alimentaire, avait apporté à manger. Yacine, lui, avait amené des tables, « récupérées au Secours islamique ». Le jeune homme œuvre au sein d’une association venant en aide aux handicapés et aux orphelins, « Par le figuier et l’olivier », transcription d’« un verset du Coran », explique-t-il. Il a aussi installé de la moquette entre deux piliers du lycée, dans une partie protégée de la pluie mais ouverte sur l’extérieur. Elle fait office de salle de prière et de lieu de repos.

Une camionnette pénètre dans l’enceinte du lycée. C’est l’Armée du Salut qui vient livrer et distribuer les repas du midi. Par centaines. Dans des jerricanes, la soupe, chaude. Dans les cartons, des salades en barquettes, froides, de riz ou de pâtes, plus un dessert et une boisson. La camionnette contient aussi cinq ou six balais, pareils à ceux des cantonniers. Yacine et le bénévole de l’Armée du Salut s’en saisissent avec l’intention de les distribuer à des migrants pour qu’ils nettoient la cour. Mais les bonnes volontés manquent. Alors c’est Yacine qui, seul, s’y colle. Parlant arabe, il communique avec les migrants dont c’est la langue maternelle.

Un semblant de vie en société se reforme ici, par provenances, par langues, par affinités. Aucun des 700 à 800 migrants n’a voulu de cette existence en commun qui s’impose à eux mais cela vaut toutefois mieux qu’un renvoi au pays d’origine. Contrairement aux Syriens, bien peu sans doute obtiendront l’asile. Les murs du lycée sont un dazibao de vague-à-l ’âme et de lutte marquée à l’extrême gauche. En arabe, de grandes inscriptions en rouge, tels des tags, garnissent une façade : « Allah » ou « Bismillah » (au nom de Dieu), traduit Yacine. Sur une autre, ont été écrits en grosses lettres « Refugees Welcome » et « Solidarité ».

Au quatrième et dernier étage du lycée auquel mène un escalier en plein air, se trouve un groupe d’Afghans. Ils se sont aménagé un dortoir dans ce qui était autrefois une salle de classe. « Welcome to Afghan room », peut-on lire sur une feuille de papier. Un drap blanc marque la séparation d’avec le dortoir voisin. Sur ce drap, Maarouf, 24 ans, a dessiné une maison qui ressemble à une ferme, avec un sapin, une route, une voiture, des montages et un soleil. Maarouf habitait dans une campagne proche de Jalalabad, la grande ville pachtoune au sud-est de Kaboul, non loin de la frontière pakistanaise. « J’étais policier, je trouvais que c’était un beau métier, raconte-t-il avec des mots d’anglais soulignés par des mouvements des deux mains. Mon père travaillait sur des chantiers (il mime un homme tenant une pelle). Il a été capturé par les talibans. Je suis parti d’Afghanistan, j’étais aussi en danger. On a passé la frontière iranienne à treize dans une voiture. L’Iran a été la partie la plus dangereuse de notre périple. J’ai mis trois mois pour arriver en France, par Vintimille, via la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Italie. Ça m’a coûté 6000 dollars. » Eduardo, un bénévole originaire de Colombie, lui indique l’adresse où il doit aller demander une prolongation de son Autorisation provisoire de séjour.
Maarouf a tous ses papiers et formulaires administratifs, propres et dûment rangés tels des devoirs d’écolier dans un porte-documents à élastiques. Il a aussi un dossier médical, avec des radios et des expressions indiquant des problèmes au ventre. Le jeune homme sourit pourtant constamment. S’il est venu en France, son « choix », c’est parce qu’en Afghanistan, il a fait la connaissance de coopérants policiers français.

Au même étage, Seba, un Malien de 42 de langue bambara, a posé un matelas dans un couloir, dans un coin sans lumière. C’est là qu’il dort, dans une intimité comptée. Partisan de l’ancien président Touré, dit-il, il a eu des ennuis avec les autorités en 2013, alors qu’il avait hébergé, « une nuit », chez lui, dans son village situé à l’ouest de Bamako, des individus considérés comme des « rebelles » par le nouveau pouvoir. Il a quitté le Mali par avion, destination Paris. Jusqu’à récemment, il logeait dans un foyer de Maliens à Montreuil. « Ils m’ont mis dehors, alors je suis venu ici », explique-t-il. Beaucoup des « migrants » du lycée Jean-Quarré, Africains de l’ouest ou Maghrébins arrivés en France il y a plusieurs années déjà, sont, comme Seba, sans-papiers et sans domicile. Ils ont trouvé là mieux que la rue.

Au premier étage, une dame originaire d’Afrique, bénévole et habitante du quartier, en a « marre ». Ce matin, elle n’a pas « chauffé le lait » pour le petit-déjeuner, ce qu’elle fait d’habitude tous les jours. « Ils ne respectent rien, ils salissent toujours tout », dit-elle, excédée, à propos des résidents, montrant de la main le sol de la pièce servant de coin-cuisine. Il est propre, mais ce matin, il ne l’était pas. Prenant le visiteur par le bras, elle lui montre, par la fenêtre, les ordures gisant au sol, dehors, parmi des excréments. Rencontré plus tard, un autre bénévole, qui, lui, donne des cours d’alphabétisation, dit que parmi les migrants, certains « ont perdu la tête. » Conséquence, sûrement, d’une vie d’errance, sans parents, sans attaches : des mois, parfois des années, allant de rues en « foyers », puis retournant à la rue comme dans une perpétuelle alternance.

À la grille du lycée, une femme indique à un jeune migrant qui pourrait être son fils, le chemin de la bibliothèque. Une lueur d’espoir?

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00720299_000007.

Carton plein pour Mme Le Pen

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marine lepen justice fn

marine lepen justice fn

L’ancien président de la République Jacques Chirac, aujourd’hui réduit au silence par la maladie, prétendait que les emmerdements volaient toujours en escadrille. Cet adage de la vie politique, souvent vérifié, doit être pourtant complété par la constatation que, parfois, les bonnes nouvelles peuvent arriver en rafale.

Marine Le Pen, au soir du mardi 20 octobre 2015, en faisant le bilan de sa journée, peut marquer d’une pierre blanche une date qui se présentait, pourtant, sous de sombres auspices. Elle devait en effet répondre, devant le tribunal de grande instance de Lyon, de propos tenus le 10 décembre 2010 dans cette ville, considérés par des plaignants comme relevant de la « provocation à la discrimination, à la violence ou à la haine envers un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une religion ». Or, non seulement elle a pu sortir tout sourire de ce procès, attendant sereinement le jugement du tribunal, annoncé pour le 15 décembre, mais elle a pu se délecter en regardant, le soir, les journaux télévisés la montrant en héroïne de la défense de la liberté d’expression. De plus, l’actualité du jour venait « faire le jeu » de Marine Le Pen.

À Moirans, dans l’Isère, des gitans sédentarisés provoquaient une émeute, au prétexte qu’un des leurs emprisonné n’avait pas été autorisé à assister aux obsèques de son frère, mort dans un accident de voiture (volée) à la suite d’un cambriolage. Ledit frère organisait, de son côté, une mutinerie dans la prison d’Aiton, en Savoie, où il était incarcéré. Le même jour, devant les caméras de toutes les chaines de France et de Navarre, François Hollande était chahuté, à La Courneuve, dans le 9-3 par une bande de jeunes issus de la diversité et contraint de sortir par une porte dérobée du siège du local de l’agence France Entrepreneurs, créée par le gouvernement pour lutter contre le chômage de ces jeunes de banlieue…

N’étant, hélas, pas doué d’un don d’ubiquité me permettant de me faire une opinion, de visu, de ces divers événements, c’est du seul procès en provocation (j’allais écrire en sorcellerie) de Marine Le Pen, que je me fais, ici, le chroniqueur. Cinq ans après les faits, à l’issue de péripéties procédurales interminables, et d’une levée de son immunité par le Parlement européen ayant mis neuf mois à faire le voyage de Bruxelles à Lyon, la présidente du Front national était renvoyée devant la justice pour avoir déclaré, à propos de prières dans les rues organisées par des islamistes dans diverses localités françaises : « C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers, dans laquelle la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes, il n’y a pas de blindés, pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants (…) Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’Occupation, on pourrait en parler, car il s’agit d’une occupation du territoire ». Des associations antiracistes, dont le MRAP, La LICRA et le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), avaient cru pouvoir coincer Marine Le Pen sur ces propos, et lui faire appliquer la marque infamante d’incitatrice à la haine raciale et religieuse qui avait naguère été infligée à son père.

Le raisonnement des plaignants est simple, voire simpliste,  et peut se résumer ainsi : Marine Le Pen compare les musulmans qui prient dans les rues à l’occupant nazi en France entre 1940 et 1944, donc les traite de nazis, donc les insulte et doit être, en conséquence, condamnée.

Marine Le Pen, dans une salle d’audience archicomble, et un parterre de journalistes planétaires (toutes les grandes chaines d’info mondiales étaient là !) a eu beau jeu d’expliquer au tribunal que, dans le contexte où ils avaient été tenus, ces propos n’avaient aucunement le sens que ses accusateurs lui prêtaient : «  Je me suis exprimée ainsi dans le cadre de la campagne interne qui m’opposait, pour la présidence du FN, à mon concurrent Bruno Gollnisch » explique-t-elle, devant ce même tribunal qui avait eu à traiter, et à condamner, naguère, les multiples sorties favorables au négationnisme de la Shoah proférées par Gollnisch, à l’époque leader du FN dans la région lyonnaise. La pirouette rhétorique visant à déplacer l’obsession de l’Occupation (avec un grand O) de son concurrent, vers une action contre l’occupation de l’espace collectif par des musulmans irrespectueux de la loi française était, selon Marine Le Pen, une première étape de son entreprise de réforme du vieux FN, dont on constate les résultats aujourd’hui. « Je discrimine comme vous,  mesdames et messieurs les juges, discriminez entre les citoyens respectueux de la loi, et ceux qui la transgressent ! » lance-t-elle au tribunal. Elle  assume totalement une défense de connivence avec le pouvoir judiciaire, alors que ses prédécesseurs frontistes, Jean-Marie Le Pen en tête, pratiquaient crânement la « défense de rupture » théorisée par Me Jacques Vergès, faisant du prétoire une tribune de propagande politique. Cet aggiornamento se traduisait également par la première apparition au banc de la défense du nouvel avocat du Front national, David Dassa-Le Deist, un fin juriste, qui plus est juif pratiquant, qui remplace le « vieux frontiste » Wallerand de Saint-Just.

L’avocat général ne put trouver dans les arguments des parties civiles, tous essayant  laborieusement de tirer les propos incriminés vers le délit d’incitation à la haine, matière à requérir contre Marine Le Pen. Il demanda sa relaxe au nom de la liberté d’expression, et c’était bien le moins. Qui fait le jeu de Marine ?

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21810141_000006.

Un groupe de fonctionnaires néerlandais attaqué hier soir à Saint-Denis

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Dix fonctionnaires originaires d’Amsterdam, Rotterdam et Arnhem se sont rendus en France pour un voyage d’étude de trois jours autour du thème de la radicalisation islamique. Hier soir, à Saint-Denis, entre deux rendez-vous dans le cadre de leur mission, ils ont été attaqués et aspergés de gaz poivré. Les assaillants se sont ensuite emparés de leurs sacs et de leurs téléphones portables avant de prendre la fuite.

L’un des membres de la délégation néerlandaise a été blessé à la tête. Selon l’ambassadeur des Pays-bas en France, M. Ed Kronenburg, malgré leur mésaventure, les fonctionnaires néerlandais ont décidé de continuer leur mission, sans modifier leur agenda professionnel pour aujourd’hui.

IUT de Saint-Denis: Mayol, victime présumée coupable

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samuel mayol ouverture iut

samuel mayol ouverture iut

Après trente-deux plaintes, dont deux pour agressions physiques, plusieurs pour menaces et injures racistes, Samuel Mayol vient de déposer sa trente-troisième plainte (un chiffre christique) pour « dénonciation calomnieuse » contre la présidence de l’université Paris 13, dont dépend l’IUT de Saint Denis qu’il dirige.

Rappelons les faits. Vendredi 16 octobre, la direction de Paris 13 avait déposé une main courante, suspectant M. Mayol d’avoir lui-même introduit des tapis de prière dans le local de l’association « pour jeter le discrédit sur la présidence de l’université en laissant penser qu’elle tolère le prosélytisme religieux en son sein ».

En amont, deux scandales sont à l’origine de cette affaire – et des ennuis que connaît le directeur de l’IUT ces dernières années :

– Comme l’atteste un rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche, Samuel Mayol a mis un terme aux tentatives de détournement de fonds auxquelles s’adonnait au sein du département « Techniques de commercialisation » Rachid Zouhhad.

– En octobre 2012, Samuel Mayol a mis fin à la vente illégale de sandwiches que pratiquait l’association à l’intérieur du local qui lui était attribué dans l’enceinte de l’IUT.

En février 2014, il a décidé d’imposer à l’association le partage dudit local avec l’UNEF et la Confédération étudiante, jusqu’ici privées de bureau. Comme par hasard, une alerte à la bombe a été déclenchée le jour ou il devait récupérer les clefs.  En fouillant l’IUT, la police y découvre des tapis de prière.

Mais ce n’est que le 24 juillet 2015, après maintes sollicitations de la part de Monsieur Mayol, que l’université se décide enfin à vider ce local devenu mythique en présence de la présidente de l’association ainsi que Messieurs Didier Guillot, Patrick Janvresse et Thierry Camus. À la même heure, Samuel Mayol a rendez-vous avec un étudiant de l’UNEF et ne peut donc être présent.

La nouvelle présidente de l’association ne se présente pas sur place. En dépit du bon sens, son absence incite les présents à ne pas vider le local comme prévu. Le 14 octobre, l’IUT décide de vider ce local car l’université ne l’a toujours pas fait. Monsieur Tétard, un des enseignants présents sur les lieux, constate alors la présence de vingt-six tapis.

Et voilà que le surlendemain, Paris-13 dépose une main courante contre Samuel Mayol après la découverte « de plusieurs tapis de prières supplémentaires (une vingtaine de petits formats), par rapport à une précédente visite le 24 juillet ». C’en est presque cocasse : une simple main courante, même pas une plainte, décide Le Monde (qui n’avait dit mot de son agression quelques jours plus tôt) à titrer : « Le directeur de l’IUT de Saint-Denis soupçonné de manipulations à visées anti-islamistes » Le tout, sans apporter le moindre début de preuve. « La direction de Paris 13 accuse Samuel Mayol de manipulations à visées-anti-islamistes mais se contente d’une main-courante » eût été un titre objectif et informatif. Quoi qu’un poil ridicule car quiconque a des visées anti-islamistes me semble digne de considération.

Sur quoi se fondent les accusations de l’université à l’encontre du directeur de l’IUT ? D’après Le Monde, « La direction de Paris XIII s’est notamment fondée sur l’exploitation des données du lecteur de badge qui commande l’ouverture de la porte du local et des images de la vidéosurveillance des couloirs de l’IUT. Sur ces images, on voit M. Mayol entrer dans le local avec une sacoche rouge en bandoulière et tenant à la main un sac blanc et en ressortir avec sa seule sacoche rouge. »

Première erreur : le local de l’association n’est pas visible par la caméra. Les images ne laissent entrevoir que l’entrée d’un sas, derrière laquelle les portes des différents locaux (siège de l’association, bureau du club sportif…) restent dans un angle mort.

Or Samuel Mayol déclare justement avoir pénétré dans ce sas pour y déposer une quinzaine de t-shirts – contenus dans ce fameux sac blanc. Ces vêtements venaient de son bureau, le genre de t-shirts de que les étudiants revêtent pour représenter leur école à l’extérieur mais que le récent changement de logo de l’IUT avait rendu obsolète. Constatant qu’il lui restait une quinzaine de t-shirts frappés de l’ancien logo, M. Mayol décide de les porter à l’association sportive plutôt que de les jeter.

Au passage, rappelons que :

– Samuel Mayol a beau s’être salement fait casser la figure, il lui reste suffisamment de cellules grises pour avoir conscience qu’une caméra filme ce sas. S’il avait voulu échapper à la vigilance des caméras, il ne se serait tout simplement pas rendu sur place.

– Samuel Mayol sait que plusieurs personnes avaient compté le nombre de tapis de prière installés dans ce local le 24 juillet. Par conséquent, il n’aurait pu ajouter de tapis, sans que cela ne se voie. Voici d’ailleurs le témoignage d’un des individus présents sur place : « Le 24 juillet, Monsieur CAMUS, directeur général des services adjoint, m’a demandé de constater de visu le local de l’association. Il y avait une vingtaine de tapis éparpillés dans le local. De plus, mon bureau étant mitoyen du local étudiants, j’ai entendu les étudiants utilisant ce local, faire leur prière. » Il précise même à l’AFP avoir entendu  « quotidiennement des étudiants y prier à l’heure du déjeuner et le soir après 17 heures » »

Aucun tapis supplémentaire n’a donc été posé… sauf si l’on en croit Thierry Camus, Directeur Général des Services Adjoint de Paris 13, autrement dit le numéro 3 de l’Université. Et à qui faut-il faire plaisir lorsqu’on est numéro 3 de Paris 13 si l’on veut avoir de l’avancement ? Devinez… Bizarrement, M. Camus a attendu pratiquement trois mois pour réaliser que les quatre tapis de prières qu’il prétend avoir vu lors de sa visite du 24 Juillet ne correspondaient pas du tout à la « trentaine de tapis » évoquée par Le Point, Le Figaro et bien d’autres il y a plusieurs mois.

Question subsidiaire : les t-shirts ont-ils été réceptionnés par la responsable du service des sports? Lorsqu’on la questionne, elle refuse de répondre. Notons que cette femme respectable est contractuelle, donc titulaire d’un emploi précaire et susceptible de se faire virer de l’IUT. Devinez qui est son supérieur : M. Mayol ? Non, M. Salzmann, le président de Paris XIII !

Cela fait beaucoup de coïncidences. D’autant que la direction de l’université, qui brille par son absence depuis le début de l’affaire, déclare aujourd’hui la guerre à Mayol. Pourquoi ce réveil subit ?

– Serait-ce parce que Monsieur Salzmann s’est fait ridiculiser par Me Richard Malka sur iTélé le 14 Octobre ?

– Serait-ce parce qu’aujourd’hui à 11 heures, une mobilisation en faveur de Monsieur Mayol réunira personnels enseignants, administratifs et étudiants qui arrêteront tous, toute activité  au sein de l’IUT pendant une heure?

– Serait-ce parce que l’association Anticor a déposé plainte contre Rachid Zouhhad pour détournement de fond et tentative de détournement?

– Serait-ce parce que très prochainement, un événement top secret que Monsieur Salzmann doit connaître aussi bien que nous, le désavouera une nouvelle fois en place publique?

Le futur ex-président de Paris 13 (son mandat expire en mars 2016) a envoyé une lettre recommandée avec accusé de réception à Samuel Mayol pour le sommer de se présenter dans son bureau le 27 octobre au matin, en présence du directeur général des services et de la DRH. Sans aucune motivation précise.

En attendant, M. Mayol, dont on sous-entend qu’il serait un affabulateur, se remet d’une entorse des cervicales et d’un dérèglement de l’oreille interne constatés médicalement. Il lui est même conseillé de vérifier qu’il n’aurait pas un décollement de la rétine et une fracture de l’arcade sourcilière. Mais il devrait se rétablir sans séquelles…

Quant à Monsieur Salzmann, actuellement président de la Conférence des présidents d’université (CPU), le pauvre devra se résoudre à rendre son second tablier. Il a bien essayé de réviser les statuts de la CPU qui exigent que son président dirige une université mais ce fut en pure perte car les présidents d’université ont voté contre sa proposition. Laisser passer une telle occasion de se débarrasser de notre grand homme eût été folie. Monsieur Salzmann risque d’avoir du temps libre. En profitera-t-il pour lire La Chute de Camus ?

Meeting à la Mutualité: fini les fatwas?

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Marianne Mutualité gauche débat

Marianne Mutualité gauche débat

Au départ, il devait s’agir d’un meeting de soutien à Michel Onfray. Le philosophe de gauche avait été accusé par Libération de faire le jeu du FN, et par Manuel Valls d’incarner la « perte de repères » des intellectuels français. Sur la base de quelques tweets sur la théorie du genre à l’école et d’une interview au Figaro, son camp politique semblait bien décidé à l’envoyer au bûcher avec ceux de l’autre bord : les Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq et autres « pseudozintellectuels ».

L’idée de Marianne – organiser une rencontre publique autour de la question « Peut-on encore débattre en France ? » – avait alors tout pour plaire, et de quoi redonner un peu d’espoir à ceux qui aiment encore la démocratie. Sauf qu’entre temps, on a appris que Zemmour n’était pas invité. Du coup Finkielkraut n’en serait pas, ni Bruckner, ni notre patronne. Quant à Michel Onfray, il a préféré « rester dans son coin tranquille à travailler ».

Résultat, ce mardi 20 octobre à la « Mutu », il y avait finalement sur l’estrade, outre Joseph-Macé Scaron en Monsieur Loyal : Jean-Paul Delevoye, Alain-Gérard Slama, Jacques Julliard, Catherine Kintzler, Alexis Brézet, Jean-François Kahn, Laurent Joffrin, Natacha Polony, Jacques Généreux, et… le grand maître du Grand Orient de France Daniel Keller.

Bien qu’Alexis Brézet soit sans doute le seul à ne pas se dire de gauche sur scène, la journaliste du Monde présente dans les gradins, Hélène Bekmézian, n’a pas remarqué cette étrange uniformité. Elle, ce qui la turlupinait au point de l’écrire le lendemain dans son papier, c’est que les intervenants étaient « en majorité blancs et masculins ». Important, ça, de compter les poils et de distinguer les gens selon leur couleur de peau… Rapport aux quotas raciaux et de genre qu’il faudrait imposer dans les débats ?

Mais soyons beau joueur. Finalement, bien que plusieurs orateurs insistent sur le fait « que le débat ne doit pas rester un débat sur le débat », c’était tout de même un bon début. Il y avait là, donc, une majorité de gens de gauche souhaitant sauver le débat. A l’exception de Laurent Joffrin, abondamment sifflé et chahuté par la salle pour avoir redit qu’Onfray était « l’auxiliaire du lepénisme », tous étaient d’accord sur la nécessité de continuer à s’opposer à la loyale avec ses adversaires idéologiques.

Le clou du spectacle, qui semble avoir fait l’unanimité, a sans aucun doute été l’intervention de la philosophe Catherine Kintzler. Notamment lorsqu’elle a évoqué la délégitimation systématique de l’adversaire : au mieux, « un intellectuel qui dit des choses déplaisantes devient un pseudo-intellectuel », mais cela va désormais jusqu’à la psychiatrisation : « Luther était-il catholicophobe ? Descartes était-il aristotélophobe ? Aujourd’hui, toute pensée critique est une « phobie » et doit être soignée ! » Et de donner une explication radicale au problème : « Au sommet, il y a la loi anti-débat, l’arme absolue, les lois mémorielles. »

L’économiste Jacques Généreux a également fait un tabac en parlant des quelques « crétins » qui stigmatisent, diabolisent, établissent des listes noires à tout va. Et sans langue de bois, puisqu’il a même précisé : « Les crétins en question sont plutôt dans mon camp, à gauche. » Avant d’ajouter : « Moi, homme de gauche, économiste hétérodoxe, j’ai toujours été mieux traité par la presse de droite. » On s’en doutait, mais ça fait du bien de l’entendre…

Jacques Julliard a également fait bonne impression en résumant le problème, sur lequel il s’était déjà exprimé récemment : « Il y a de plus en plus d’aboyeurs et de moins en moins d’intellectuels dans le débat. » Conséquence, selon Jean-Paul Delevoye, le président du CESE pourtant connu pour avoir jeté à la corbeille 700 000 pétitions contre la loi Taubira en 2013 : « Nos concitoyens n’ont jamais eu autant soif de débat. »

Après avoir osé dire publiquement la difficulté de parler de l’islam sans être accusé d’« islamophobie » ou du Front national sans s’entendre traiter d’« idiot utile », nos vaillants défenseurs du débat démocratique ont tout de même eu droit à une mise au point de l’amie Natacha Polony : « Nous sommes ici entre gens relativement fréquentables. Ceux qui sont réellement ostracisés, écartés du débat, ne sont pas là. » Et de citer, bien sûr, Eric Zemmour.

Alors que dès le lendemain, Le Monde et les réseaux sociaux dénonçaient « l’entre-soi » de ce rendez-vous d’affreux réactionnaires, on notera au contraire qu’il s’agissait d’une réjouissante première : ce soir-là, un quarteron d’intellectuels – majoritairement de gauche – a accepté de monter au créneau pour défendre l’idée qu’ils se font du pluralisme en démocratie, quitte à penser contre leur camp. Du jamais vu depuis… depuis quand, déjà ?


Débat Marianne : Brézet VS Joffrin par Marianne2fr

Migrants: Serbie, voyage au bout de l’arrière-cour

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serbie migrants syrie daech

serbie migrants syrie daech

Un siècle après la Première Guerre mondiale, l’avenir de l’Europe se joue à nouveau dans les Balkans. La péninsule est en effet à l’avant-poste de la crise migratoire qui s’abat sur le continent. Après avoir traversé sans s’arrêter, depuis la Turquie, la Grèce et la Macédoine, les migrants marquent plusieurs étapes en Serbie, font halte à Belgrade, où plusieurs camps de réfugiés ont été ouverts, avant de se diriger vers Subotica, petite ville devenue le point de passage obligé vers la Hongrie, porte de l’Union européenne. Cet été, un flux ininterrompu de gens a emprunté cet itinéraire. Fin juillet, ils étaient 2 000 à franchir chaque jour la frontière, en août, la moyenne se situait entre 3 000 et 5 000. Début septembre, on parlait déjà de 7 000 passages quotidiens. Après la fermeture de la frontière hongroise, 40 000 ont afflué en Croatie, en dix jours.

Qui sont ces migrants ? Pour la plupart, des Syriens. Ils fuient les zones de guerre, les camps de réfugiés de Turquie et du Liban, mais aussi, pour les jeunes hommes, la conscription obligatoire dans les forces du régime. Un certain nombre d’Afghans, dont d’anciens employés de l’armée américaine, cibles de la vengeance des talibans. Des Irakiens et des Pakistanais. Moins d’Africains. Peu de chrétiens d’Orient. Les quelques Syriens catholiques rencontrés fuient Damas, estimant que les jours du régime sont comptés.

Tous ont un seul horizon : l’Allemagne. Terre promise où coulent le lait, le miel et le travail. En août, après les déclarations de la chancelière Angela Merkel favorables à un large accueil, beaucoup de candidats à l’asile ont appelé leurs familles et leurs amis restés au pays pour les encourager à les rejoindre. Le smartphone arabe fonctionne très bien, et suscite un effet d’imitation très fort dans la ruée vers l’Europe. La Syrie se donne rendez-vous à Munich et Berlin. Ou alors, à Stockholm, Rotterdam et Bruxelles. La France, non merci : pays en crise, et réputé hostile aux musulmans.[access capability= »lire_inedits »] Reviendraient-ils en Syrie, si la paix était rétablie ? Oui, assurément, répondent beaucoup d’entre eux.

Les migrants ne ressemblent pas toujours au cliché de misère qui s’est imposé. Les migrants syriens ne sont pas tous pauvres. Issus en majorité des classes moyennes, ils sont professeurs, étudiants, médecins, ingénieurs. Ils financent leur passage en Europe grâce à l’argent de leur famille, qu’ils perçoivent via Western Union. À la gare routière de Belgrade, ils achètent leurs tickets pour le nord avec des liasses de billets, croyant que la monnaie en vigueur est l’euro, et non le dinar, cent fois moins élevé. Les guichetiers serbes, dont le salaire ne dépasse guère les 400 euros mensuels, se gardent bien de les prévenir.

Ils ne sont pas tous des jeunes hommes célibataires. La nouveauté de l’explosion migratoire de cet été est l’apparition de nombreuses familles, avec deux parents, flanqués de trois ou quatre enfants. On voit aussi des femmes seules, comme Aya et Djamila, deux sœurs syriennes. Institutrices à Alep, elles sont parties avec leurs enfants, mais leurs maris sont restés en Syrie, en attendant qu’elles s’installent en Allemagne. Elles voyagent avec d’autres femmes et se protègent mutuellement contre les agressions. Leur dignité est impressionnante. Alors qu’elles dorment à même le sol, dans ce parc de Belgrade transformé en camp de réfugiés, elles empilent leurs bagages pour me faire un fauteuil : « Assieds-toi, tu es notre invité ! »

Cependant, cette foule humaine n’est pas sans armes, ni haine, ni violence. Les bagarres sont nombreuses. Les coups de couteau pour une ration, de l’argent, de la drogue, ou pour rien, font périr des jeunes hommes qui ne verront jamais l’eldorado européen. Les rivalités ethniques et politiques réapparaissent : Afghans tadjiks contre Pachtounes, Arabes syriens et irakiens contre Kurdes. Et, bien sûr, les haines religieuses. Ces musulmans sunnites n’ont pas de mots assez durs contre les chiites. « L’Iran, les alaouites, le Hezbollah : tous des apostats ! » affirme Aya, l’institutrice d’Alep. Elle promet le pire au président syrien : « Quand Bachar sera renversé, il faudra égorger ses enfants sous ses yeux ! » Voilà un sentiment qui n’est pas très Charlie. Beaucoup de Syriens ont entendu parler du journal français. Pour certains, c’est la cause de leur refus de s’établir en France. « Vos journaux attaquent notre religion », estime l’un. « Charlie Hebdo a fait des dessins insultants du Prophète, c’est normal qu’ils aient été tués », juge un autre. Autant dire que certains ressassent déjà une revanche à prendre sur l’Occident.

Un chapeau sur la tête, la soixantaine bedonnante, Abdullah tapote sur sa tablette, assis contre un arbre, près de la gare routière de Belgrade. Distingué, parlant un anglais parfait, il se dit professeur à l’université de Kirkouk, en Irak. Au fil de la discussion, la courtoisie laisse place à un discours enflammé : « Vous êtes responsables de notre malheur ! Vous avez détruit l’Irak ! Vous êtes en train de détruire la Syrie ! Mais vous allez payer : cette année, vous allez avoir un million de réfugiés. Inch Allah, l’an prochain vous en aurez 3 millions. L’année suivante, peut-être 10 millions. L’Europe deviendra musulmane, et vous serez obligés de vous adapter à nous ! » On lui répond que les Français étaient opposés à la guerre d’Irak en 2003. « Et Mitterrand ? Il a participé à la destruction de l’Irak, en 1991. Américains et Anglais sont les plus grands criminels, mais tous les Occidentaux sont coupables. » Avant qu’on le quitte, le professeur tient à raconter l’opulence de l’élite irakienne des années 1980 : « Je pouvais visiter la France, l’Irak était riche. Pourquoi avez-vous tout détruit ? »

La même interrogation douloureuse anime Abdelhalim. Cet instituteur vient de Deir ez-Zor, ville à l’est de la Syrie, où s’affrontent les forces du régime et celles de l’État islamique. Lui, sa femme et ses filles dorment dans le même camp de réfugiés improvisé de Belgrade. Il a un frère à Düsseldorf, et compte vite le rejoindre. Rassuré que je sois français, et non américain, Abdelhalim donne libre cours à son ressentiment : « Pourquoi l’Amérique nous déteste-t-elle autant ? Pourquoi veut-elle la perte des Arabes ? Ils ont envahi l’Irak. Maintenant, ils ont conclu un pacte avec l’Iran ! » Bien qu’il soit passé entre les lignes djihadistes, ce n’est pas l’État islamique qui fait l’objet de son courroux, mais les États-Unis, et la dictature de Damas : « Cela fait cinquante ans que nous vivons sous le même régime ! Hafez Al-Assad, puis son fils Bachar. Nous sommes humiliés. Pourquoi cette injustice ? Les alaouites sont pires que Daech. »

Au sujet de l’État islamique, beaucoup de migrants parlent avec dégoût de « Daech », l’acronyme péjoratif du groupe djihadiste. Mais d’autres évoquent en arabe, sans acrimonie, « ad-dawla al-islamiyya », l’État islamique. C’est le cas d’Ahmed, jeune homme qui vient justement de Raqqa, la « capitale » syrienne du califat autoproclamé. Comment a-t-il pu parvenir jusqu’ici ? « Les Turcs m’ont laissé passer », se contente-t-il de dire, un peu gêné. Début septembre, un porte-parole de l’État islamique, Abou Mohammed Al-Adnani, a affirmé que « 4 000 combattants » se dissimulaient dans la foule de réfugiés. Menace réelle, ou coup de bluff ? Il est difficile d’analyser froidement la propagande de Daech, qui sait se servir des médias occidentaux comme caisse de résonance. La transe collective du 11 janvier était plus efficace pour bouleverser un pays, et moins coûteuse, qu’une batterie de missiles.

Un diplomate européen en poste à Belgrade, dont le métier exige l’anonymat, redoute que l’État islamique utilise ces déplacements de foule. Attablé au café de la gare ferroviaire, où attendent beaucoup de réfugiés, il laisse poindre son amertume : « Tout cela me fait penser aux invasions barbares de l’Empire romain décadent. » Il craint qu’à la faveur de cette vague migratoire, les djihadistes réactivent leurs liens avec les mafias albanaises, qui ont la haute main sur les réseaux de passeurs. Bien avant Daech, pendant les guerres yougoslaves des années 1990, les recrues du djihad mondial ont combattu les Serbes en Bosnie, puis au Kosovo. Le 31 août dernier, cinq jeunes hommes, venant de Macédoine et circulant dans une voiture immatriculée au Kosovo, ont été arrêtés à la frontière bulgare. Leurs téléphones étaient remplis de photos de décapitations, de prières salafistes et de symboles de l’État islamique.

Les séides de l’État islamique ne sont pas les seuls combattants à s’être glissés dans le flot des migrants. L’Europe est un déversoir des soldats de tous les camps s’affrontant en Syrie. On rencontre nombre de déserteurs de l’armée régulière. Il y a aussi ce réfugié, arrêté mi-août à la frontière serbe comme « terroriste » : Lait Al-Saleh, jeune homme venu d’Alep, a été identifié sur des photos le montrant barbu et brandissant une kalachnikov. Il était bien islamiste, mais pas djihadiste : il commandait une brigade de l’Armée syrienne libre, fondue dans un ensemble de groupes rebelles, le Front du Levant. Après un interrogatoire, il a pu poursuivre sa route vers les Pays-Bas, qu’il doit avoir atteints aujourd’hui.

Dans ce contexte, les rumeurs d’infiltrations djihadistes se répandent en Serbie. Les habitants sont persuadés d’être victimes d’un vaste complot mêlant les États-Unis, le Qatar et la Turquie, pour islamiser l’Europe. Le père Mirko Stefkovic, secrétaire de l’évêque catholique de Subotica, partage sans hésiter l’opinion dominante. Il s’appuie sur le précédent du Kosovo, province à majorité albanaise musulmane, qui a fait sécession après une guerre opposant la Serbie à la coalition américaine, en 1999. « Les États-Unis ont détruit ce pays, et ça continue, affirme le père Stefkovic. Ils disent que la Serbie est une dictature bananière ? Moi je dis que l’Amérique est un empire bananier ! »

Identitaires et cultivant la mémoire de l’occupation turque, les Serbes ont peur que cette migration soit une invasion musulmane douce. Mais, pour le moment, leur empathie et leur solidarité à l’égard des réfugiés dépassent leur peur. Le souvenir des réfugiés serbes chassés de Croatie et du Kosovo les pousse à aider. À Subotica, îlot de minorités catholiques hongroise et croate, dans ce pays à majorité orthodoxe, les équipes de l’ONG papiste Caritas se dépensent sans compter en faveur des réfugiés. Gabor Ric, coordinateur de Caritas dans la région, se rend quotidiennement dans le camp situé à la lisière de la ville. En fait d’un camp, c’est une usine désaffectée, investie par des groupes d’Afghans, de Pakistanais et de Syriens qui se succèdent dans les lieux. Gabor Ric leur demande : « Vous n’avez besoin de rien ? Nourriture ? Médicaments ? – Non, on part tout de suite ! » La Hongrie n’attend pas.

À 40 kilomètres de là, un grillage haut de 4 mètres, installé par la police et l’armée hongroises, court le long de la frontière, destiné à stopper les migrants. Nikola, réparateur de vélos de Subotica, apprécie la construction de ce « mur ». La Hongrie, au moins, fait respecter sa souveraineté, dit-il. Un brin provocateur, il me glisse : « Il ne faut pas dire démocratie, mais démon-cratie ! » Il aime le Premier ministre hongrois Viktor Orban, et surtout le président russe Vladimir Poutine. L’incarnation du grand frère orthodoxe, protecteur des Serbes. « Nous autres, Slaves, avons besoin d’hommes à poigne », avoue le père Stefkovic.

En Serbie, l’homme fort qui tire son épingle du jeu se nomme Aleksandar Vucic. Premier ministre depuis 2014, il dirige le pays en binôme avec Tomislav Nikolic, élu président en 2012. Hier fervents nationalistes, les deux hommes se sont convertis à l’ardente nécessité de faire entrer la Serbie dans l’Union européenne. Ils sont prêts à tout pour parvenir à cette fin, y compris à organiser une Gay Pride à Belgrade, malgré l’hostilité de la population et les émeutes de hooligans. Cette fois, la couleuvre à avaler est de contenir un maximum de migrants sur le sol serbe. « En échange de l’ouverture d’un nouveau chapitre du protocole d’adhésion, la Serbie est chargée de stopper elle aussi le flux, en créant des camps de réfugiés capables d’accueillir les centaines de milliers de personnes à venir », explique le diplomate européen de Belgrade. Avec cynisme, l’Europe continue de traiter les Balkans comme son arrière-cour. Pour ne pas brusquer la population serbe, la création de ces camps se tiendrait après les élections législatives prévues en mars 2016. Le parti progressiste serbe (SNS) au pouvoir est certain de rafler la quasi-totalité des sièges. « On a juste troqué un parti unique contre un autre », soupire le père Stefkovic. En face de l’évêché de Subotica trône toujours un monument communiste massif, installé après 1945, pour défier le clergé bourgeois.

Mais nombre de Serbes ne sont pas dupes de la manœuvre. « Le Saint-Graal de l’Union européenne ? C’est une illusion, dit Vladimir, jeune webmaster de Subotica. L’Europe est morte, on le voit bien en Grèce, c’est une folie de se sacrifier pour la rejoindre ! » Chrétien pratiquant, Vladimir est bouleversé par la tragédie humaine des migrants. Il participe aux banques alimentaires de Caritas pour les réfugiés. Mais s’ils venaient à rester ?

Des deux côtés de la frontière serbo-hongroise, le quotidien des habitants est bouleversé. « La région est devenue une zone de non-droit », tempête Laszlo Toroczkai, maire d’Asotthalom, première bourgade hongroise après la frontière serbe. Lié aux nationalistes locaux, il joue les durs devant les journalistes, avec sa carrure de cavalier magyar. Mais devant les groupes de migrants qui traversent impunément son village, il perd pied : « C’est l’anarchie. Il n’y a plus de police, plus de loi. C’est ça qui me terrifie », lâche-t-il dans son bureau municipal. Les Serbes et les Hongrois ont le sentiment aigu de ne plus maîtriser leur destin. Cette inquiétude semble largement partagée en Europe.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00727488_000021.

Abattoir d’Alès: l’antichambre de la barbarie

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abattoir ales viande

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Depuis la diffusion par l’association L214 d’images difficilement soutenables, tournées en caméra cachée à l’intérieur des abattoirs de la ville d’Alès, je scrute Causeur pour y trouver une réaction à ce sujet. Rien. Ce site, où l’on aborde pourtant tous les problèmes de société sans tabous, n’a pas trouvé utile de réagir. Par indifférence ? Ou en estimant qu’il s’agit d’un fait d’actualité secondaire?

Certes, ce n’est ni la première ni la dernière fois que l’on voit des hommes découper la patte d’un cheval ou d’une vache encore vivants. Mais tout le monde s’indigne (légitimement) devant les exactions de Daech torturant à mort des enfants, alors que ce type de pratiques barbares perdure depuis des millénaires…

Et si la violence infligée aux uns quotidiennement, avec l’assentiment général, autorisait la violence infligée aux autres par à-coup ?

Je n’ai pas eu besoin de regarder les images de L214 jusqu’au bout pour savoir qu’un animal est moins qu’un objet pour la plupart d’entre nous. Sauf qu’on ne s’acharne pas sur un objet, on ne martyrise pas un objet, à moins d’être atteint d’une crise de démence. Tant que nous n’aurons pas réalisé qu’il n’y a qu’une différence de degré- et non de nature – entre l’animal et nous, il en sera ainsi.

Alès n’est pas un accident, Alès c’est la norme dévoilée au grand jour. L’horreur quotidienne qu’on ne veut pas connaître, qu’on ne veut pas voir et qui nous fait ricaner pour ne pas avoir à se pencher sur ce que cette vidéo dit de l’abomination de notre propre nature.
La souffrance physique, la terreur, la peur de mourir, la dépression, mais aussi l’amitié, la joie, la jalousie, la convoitise, nous éprouvons tout cela. Les animaux l’éprouvent aussi. À un degré différent. Tous ceux qui les côtoient dans la bienveillance le savent. Bien qu’elles finissent dans notre assiette, vaches et poules n’échappent pas à la règle…

Certains prétendent qu’il faut d’abord s’intéresser au sort des humains, à l’exclusion de tout le reste. Mais comment régler la violence de l’humanité sans nous pencher sur la souffrance imposée au monde animal ? Au fond, il ne s’agit pas seulement d’animaux, mais de notre propre comportement, du respect que nous devrions avoir pour nous-mêmes. Si nous décidions de ne plus admettre la moindre violence à l’encontre du monde animal, celle que l’on s’inflige entre humains pourrait s’amenuiser, voire disparaître. Depuis les philosophes de l’Antiquité grecque, et sans doute avant eux, des gens se sont posé la question, à toutes les époques. Si l’on apprenait à respecter intégralement l’animal cela n’instaurerait il pas, peu à peu, une barrière morale infranchissable pour la violence ? Comme pour l’inceste, comme pour la zoophilie. Sauf pour les esprits désaxés pour qui rien n’est infranchissable.

Lorsqu’on en prend conscience, on se rend compte que nous vivons sur un océan de souffrance animale. À chaque seconde, ils sont des milliards à souffrir, à mourir dans des conditions souvent atroces. Pour nous nourrir, nous vêtir, pour la médecine, pour tester et re-tester nos maquillages, tester et re-tester nos lessives, pour ajouter un col de fourrure à une parka qu’on jettera l’an prochain, pour une fanfreluche au bout d’un porte-clef…

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de devenir tous végétariens, mais de respecter cet autre monde de vivants. Les animaux d’élevage sont sous notre responsabilité. Ils doivent pouvoir vivre leur vie d’animal, voir le soleil, vivre avec leurs congénères dans assez d’espace. Puis mourir le plus vite et le plus proprement possible. Ce ne sont pas des objets de consommation.

Nous n’arrêtons pas de parler de valeurs morales, mais où est la morale dans notre société d’exploitation généralisée? Jean-Luc Mélenchon, pour qui je ne vote pas, a dit récemment en s’opposant à l’agriculture industrielle et à la ferme des Milles Vaches : « …à la fin on finit par prendre l’habitude de traiter les êtres humains comme on traite les animaux, c’est à dire comme des purs objets à produire. La révolte d’un humaniste doit être globale… ». C’est une des seules paroles sensées que j’ai entendue ces derniers temps.