Au départ, il devait s’agir d’un meeting de soutien à Michel Onfray. Le philosophe de gauche avait été accusé par Libération de faire le jeu du FN, et par Manuel Valls d’incarner la « perte de repères » des intellectuels français. Sur la base de quelques tweets sur la théorie du genre à l’école et d’une interview au Figaro, son camp politique semblait bien décidé à l’envoyer au bûcher avec ceux de l’autre bord : les Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq et autres « pseudozintellectuels ».

L’idée de Marianne – organiser une rencontre publique autour de la question « Peut-on encore débattre en France ? » – avait alors tout pour plaire, et de quoi redonner un peu d’espoir à ceux qui aiment encore la démocratie. Sauf qu’entre temps, on a appris que Zemmour n’était pas invité. Du coup Finkielkraut n’en serait pas, ni Bruckner, ni notre patronne. Quant à Michel Onfray, il a préféré « rester dans son coin tranquille à travailler ».

Résultat, ce mardi 20 octobre à la « Mutu », il y avait finalement sur l’estrade, outre Joseph-Macé Scaron en Monsieur Loyal : Jean-Paul Delevoye, Alain-Gérard Slama, Jacques Julliard, Catherine Kintzler, Alexis Brézet, Jean-François Kahn, Laurent Joffrin, Natacha Polony, Jacques Généreux, et… le grand maître du Grand Orient de France Daniel Keller.

Bien qu’Alexis Brézet soit sans doute le seul à ne pas se dire de gauche sur scène, la journaliste du Monde présente dans les gradins, Hélène Bekmézian, n’a pas remarqué cette étrange uniformité. Elle, ce qui la turlupinait au point de l’écrire le lendemain dans son papier, c’est que les intervenants étaient « en majorité blancs et masculins ». Important, ça, de compter les poils et de distinguer les gens selon leur couleur de peau… Rapport aux quotas raciaux et de genre qu’il faudrait imposer dans les débats ?

Mais soyons beau joueur. Finalement, bien que plusieurs orateurs insistent sur le fait « que le débat ne doit pas rester un débat sur le débat », c’était tout de même un bon début. Il y avait là, donc, une majorité de gens de gauche souhaitant sauver le débat. A l’exception de Laurent Joffrin, abondamment sifflé et chahuté par la salle pour avoir redit qu’Onfray était « l’auxiliaire du lepénisme », tous étaient d’accord sur la nécessité de continuer à s’opposer à la loyale avec ses adversaires idéologiques.

Le clou du spectacle, qui semble avoir fait l’unanimité, a sans aucun doute été l’intervention de la philosophe Catherine Kintzler. Notamment lorsqu’elle a évoqué la délégitimation systématique de l’adversaire : au mieux, « un intellectuel qui dit des choses déplaisantes devient un pseudo-intellectuel », mais cela va désormais jusqu’à la psychiatrisation : « Luther était-il catholicophobe ? Descartes était-il aristotélophobe ? Aujourd’hui, toute pensée critique est une « phobie » et doit être soignée ! » Et de donner une explication radicale au problème : « Au sommet, il y a la loi anti-débat, l’arme absolue, les lois mémorielles. »

L’économiste Jacques Généreux a également fait un tabac en parlant des quelques « crétins » qui stigmatisent, diabolisent, établissent des listes noires à tout va. Et sans langue de bois, puisqu’il a même précisé : « Les crétins en question sont plutôt dans mon camp, à gauche. » Avant d’ajouter : « Moi, homme de gauche, économiste hétérodoxe, j’ai toujours été mieux traité par la presse de droite. » On s’en doutait, mais ça fait du bien de l’entendre…

Jacques Julliard a également fait bonne impression en résumant le problème, sur lequel il s’était déjà exprimé récemment : « Il y a de plus en plus d’aboyeurs et de moins en moins d’intellectuels dans le débat. » Conséquence, selon Jean-Paul Delevoye, le président du CESE pourtant connu pour avoir jeté à la corbeille 700 000 pétitions contre la loi Taubira en 2013 : « Nos concitoyens n’ont jamais eu autant soif de débat. »

Après avoir osé dire publiquement la difficulté de parler de l’islam sans être accusé d’« islamophobie » ou du Front national sans s’entendre traiter d’« idiot utile », nos vaillants défenseurs du débat démocratique ont tout de même eu droit à une mise au point de l’amie Natacha Polony : « Nous sommes ici entre gens relativement fréquentables. Ceux qui sont réellement ostracisés, écartés du débat, ne sont pas là. » Et de citer, bien sûr, Eric Zemmour.

Alors que dès le lendemain, Le Monde et les réseaux sociaux dénonçaient « l’entre-soi » de ce rendez-vous d’affreux réactionnaires, on notera au contraire qu’il s’agissait d’une réjouissante première : ce soir-là, un quarteron d’intellectuels – majoritairement de gauche – a accepté de monter au créneau pour défendre l’idée qu’ils se font du pluralisme en démocratie, quitte à penser contre leur camp. Du jamais vu depuis… depuis quand, déjà ?


Débat Marianne : Brézet VS Joffrin par Marianne2fr

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.
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