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Reductio ad Trumpum


Nous connaissions fort bien la fameuse « reductio ad Hitlerum » inventée et popularisée par le philosophe Léo Strauss au début des années cinquante et qui, depuis, a fait florès.

Par cette locution ironiquement latine, détournée du non moins fameux « reductio ad absurdum », Strauss entendait démontrer que lorsqu’un interlocuteur manquait d’arguments pour anéantir une théorie adverse il en arrivait plus ou moins systématiquement à l’entacher d’une proximité quelconque avec Hitler ou le nazisme.

Ainsi, si vous confessiez être un admirateur de la musique de Wagner et que votre contradicteur ne trouvât aucun argument pour contester, sur le plan artistique, ce penchant, il lui suffisait de mentionner que Wagner était le compositeur préféré d’Hitler pour déconsidérer à la fois ce choix et vous-même qui osiez le revendiquer.

En une sorte de prolongement de cette « reductio ad Hitlerum », nous avons aussi la gratifiante théorie du point Godwin, théorie selon laquelle toute « disputatio » se prolongeant finira inévitablement par aborder ou au moins évoquer Hitler et le nazisme.

Or, nous assistons, mutatis mutandis (ces heures et ces jours de conclave romain m’auront probablement exagérément latinisé. Veuillez m’en excuser), mutatis mutandis, disais-je, nous assistons à une résurgence de ces deux notions, mises au goût du jour, bien entendu.

De ce fait, ce n’est plus la « réductio ad Hitlerum » qui sévit aujourd’hui dans nos médias et les propos des politiciens de convention, mais la « reductio ad Trumpum ».

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Ainsi pour ce qui est de l’élection du nouveau pape, Léon XIV, américain comme on sait. Ces jours-ci, le critère dominant qui permettrait de déterminer s’il sera un bon pape ou non semble bien être le degré d’acrimonie qu’il pourrait avoir exprimé, ou dont on pourrait le créditer, à l’encontre de président américain. Plus on sera en mesure de lui attribuer des formules critiques ou hostiles, et plus il grandira dans la faveur des observateurs dûment patentés. C’est un fait, Trump est devenu le mètre étalon en la matière.  

De même, peut-il se flatter d’obtenir un très bon score en matière de point Godwin. Il n’est guère de débat, de controverse, d’analyse qui, a un moment ou à un autre, n’en vienne à introduire ce nom et ce personnage dans le propos. C’est un incontournable, le passage obligé. À tel point que le zapper, ne pas le citer – ce qui doit être fait exclusivement en mauvaise part, bien sûr – pourrait être considéré comme une sorte de complaisance, voire de complicité.

Giorgia Meloni, chef du gouvernement italien, a droit, elle aussi, à tout autant d’honneurs décernés par presse et les médias propres sur eux. Il faut dire qu’elle leur donne de l’urticaire. Elle, qui devait échouer dans les deux mois suivant son accession au pouvoir, réussit plutôt bien après plus de deux ans et demi d’exercice. (Même les médias les moins Meloni-compatibles se voient contraints d’en convenir. De très mauvaise grâce, sans aucun doute…)

Donc, La Meloni – je ne me lasse pas de la traiter en diva – jouit elle aussi de ces marques d’infamie. Je lisais voilà quelques jours dans le Figaro le commentaire d’une de ses concitoyennes d’opposition qui tout tranquillement donnait dans la forme de reductio ad Melonium (?) la plus caricaturale. La Première ministre ayant eu la malencontreuse idée de déclarer qu’il était opportun et urgent de promouvoir la pratique sportive chez les jeunes – initiative tout à fait pertinente, chacun en conviendra – son adversaire ne trouvant pas d’argument sérieux de contestation s’empressa de mentionner que la promotion du sport était déjà un des dadas de Mussolini. Donc, selon ce bel esprit, ce faisant, Mme Meloni ne faisait que manifester sans vergogne son adhésion pleine et entière au fascisme. Là, on se dit que la bêtise n’a pas de frontière. Ce qui, à dire vrai, n’est réjouissant ni pour l’esprit ni pour le cœur.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Recevoir un djihadiste à l’Élysée: Macron a-t-il perdu la mémoire?

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Le président Macron a accueilli, mercredi 7 mai à l’Élysée, le président syrien par intérim, Ahmed Al-Charaa. Une visite très diversement appréciée. Si la coalition islamiste parvient à stabiliser la Syrie et à assurer la protection des Syriens quelle que soit leur confession, Paris promet de lever les sanctions européennes.


Il y a des jours où l’on se pince pour y croire. Des jours où la nausée vous serre la gorge tant l’indécence est grande. Mardi 7 mai, l’Élysée déroule le tapis rouge à Ahmad al-Charaa, chef islamiste de Damas, ex-figure d’al-Qaïda et toujours recherché par Interpol. Oui, vous avez bien lu : un ancien terroriste, fraîchement repeint en président « modéré », reçu avec tous les honneurs par le président de la République française.

Farce sinistre

Al-Charaa n’a jamais été un homme de paix. Il est le visage poli de l’islamisme le plus violent, celui qui a défiguré la Syrie sous les bannières du djihad, en tandem avec les parrains turcs et qataris. Un homme qui, en mars dernier encore, laissait dérouler des massacres d’Alaouites, en avril, il y a une semaine, des razzias contre les Druzes, et des appels à « libérer Jérusalem » dans un remake douteux de la rhétorique du Hamas.

Macron, parrain des « modérés » façon Frères musulmans. Voire pire ?

Depuis la chute du dictateur Assad, Emmanuel Macron s’active visiblement pour intégrer diplomatiquement le successeur. Sous couvert de lutte contre Daech, on requalifie en « forces modérées » ceux qui, hier encore, prônaient le califat. Une farce sinistre, une manipulation de vocabulaire aussi vieille que Machiavel.

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Recevoir al-Charaa, c’est comme recevoir Sinwar du Hamas avec un nœud papillon. C’est valider la violence islamiste en costume trois pièces. C’est piétiner la mémoire des minorités massacrées, des femmes enlevées, des enfants écrasés sous les bombes et des résistants laïques abandonnés à leur sort.

Et ce n’est pas une exagération. Depuis fin avril, ses milices lancent des offensives meurtrières contre les Druzes de Soueïda. Son gouvernement autoproclamé impose la charia dans la Constitution, sans le moindre vote. Dans les rues de Damas, les slogans antisémites résonnent à plein volume,  avec la bénédiction du régime. Et c’est à ce président de guerre sainte que l’Élysée offre une tribune ?

Deux poids, deux mesures — version République

La même France qui condamne le régime iranien, qui sanctionne des oligarques russes, accueille un islamiste syrien impliqué dans des crimes de guerre ? Il faut oser. Et Emmanuel Macron ose.

L’homme fort de Damas nomme à des postes ministériels des figures comme Ahmed al-Hays, alias Abou Hatim Shaqra, connu pour ses exécutions sommaires et son trafic de femmes yézidies. Mais qu’importe : à Paris, l’heure est à la réhabilitation, tant que cela sert une illusion de stabilité.

Car l’obsession française, c’est toujours d’être en tête de cortège, le premier à serrer des mains, le premier à croire à une « solution politique » où il n’y a que la loi du plus fanatique.

La diplomatie sans mémoire est une forme de trahison.

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On nous dira que la diplomatie exige d’ouvrir des canaux. C’est vrai. Mais les Américains et les Israéliens, eux, savent poser des conditions. Ils ne distribuent pas les invitations à la légère ni les chèques en blanc.

Recevoir al-Charaa, sans exiger de garanties pour les minorités, sans même un semblant de vérification de dialogue pluraliste, c’est entériner la victoire du plus sectaire. C’est trahir non seulement la Syrie, mais aussi ce qu’il reste des principes français : la justice, la liberté de conscience, la défense des opprimés.

Je suis franco-syrien. Je n’attendais pas de la France qu’elle sauve mon pays d’origine. Mais j’espérais au moins qu’elle ne s’abaisse pas à légitimer les djihadistes, ex-Al-Qaïda, qui l’ont un jour martyrisé et qui y perpètrent encore des massacres.

En accueillant Ahmad al-Charaa, Emmanuel Macron ne fait pas un pas de diplomate : il commet une faute morale.

Au fond du tiroir

Yonathan, expert en montres de luxe, voit sa vie basculer lorsqu’il s’associe à Éric, receleur et escroc. Tout s’accélère quand, pour répondre à une commande d’Éric, Jo, cambrioleur de génie, vole cinq chefs-d’œuvre au Musée d’Art Moderne de Paris en 2010… Inspiré de faits réels, ce film n’a de bon et de réaliste que le scénario, déplore notre chroniqueur.


Quel dommage ! Voilà ce que l’on ne peut s’empêcher de s’écrier en sortant de la projection des Règles de l’art, cette comédie française de braquage et d’escroquerie platement écrite et réalisée par Dominique Baumard, avec Melvil Poupaud dans le rôle principal. Dommage vraiment d’avoir ainsi massacré l’histoire vraie d’un spectaculaire vol de tableaux de maître au musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Il aurait fallu l’allant d’un Rappeneau, d’un Deville ou d’un Broca pour camper ce trio de pieds nickelés géniaux. Or, l’histoire ne décolle jamais, même au moment du vol en pleine nuit, alors que le système d’alarme est défaillant. L’art difficile de la comédie exige que tout soit crédible, même le plus roublard ou le plus imbécile des escrocs. Ce n’est qu’à cette condition qu’on se laisse embarquer avec le plus grand plaisir.

Ici rien de tel, sinon un beau gâchis qui ne fait même pas rire ou sourire.

Marc Deudon : le peintre drôle mais inquiet

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Le peintre amiénois Marc Deudon ne manque pas d’humour, c’est évident, mais il est inquiet. Lorsqu’il pose pour une photographie, il arbore un sourire un peu mélancolique, certainement le reflet de ses états d’âme. Il en va de même pour ses tableaux ; sur l’un d’eux, un visage, un smiley peut-être, qui fait penser à la moue d’un bouledogue français contrarié. Un visage rond comme la lune, rond comme la terre plutôt car c’est bien la terre, notre fichue Terre qui inquiète Marc Deudon.

« Le temps est inexorable », explique-t-il, philosophe. « Chaque jour, la planète souffre davantage à cause de tout ce qu’on ne fait pas. Tant qu’on n’aura pas un gouvernement mondial, on ne sortira pas de cette descente aux enfers. » Pollution, réchauffement climatique, ce sont toutes ces agressions qui le conduisent à lever le pinceau.

Le vendredi 6 juin prochain, de 18 heures à 21 heures, dans les locaux de la Société d’Horticulture de Picardie, au 58/60 de la rue Lenôtre, à Amiens, aura lieu le vernissage de l’exposition de cinquante de ses tableaux ; il l’a baptisée Série noire. Elle se prolongera les 7, 8 et 9 juin, de 10 heures à 19 heures. « Depuis quelques mois, je cherchais une salle pour exposer », raconte-t-il. « Le hasard m’a fait rencontrer la Société d’horticulture à la suite d’une fête des jardins. Je me suis rendu compte que c’était une association ancienne et très intéressante. Et la bâtisse ancienne qui l’héberge est vraiment à sauvegarder. Un des premiers administrateurs fut Jules Verne. Elle mérite de l’aide. Elle a besoin de fonds pour rénover les locaux. Je me suis dit que cette association locale ne récoltait pas assez de dons (N.D.A. : il n’en loupe pas une l’amusant et inquiet Marc Deudon !). Cette journée sera donc l’occasion de donner un coup de projecteur sur cette société. » Généreux, à la faveur de son exposition, il va offrir trois toiles qu’il a restaurées (oui, il lui arrive de restaurer car, sourit-il, « je ne supporte pas les tableaux en détresse ») : une nature morte aux fruits de la fin du XIXe siècle, un bouquet de roses des années 1960, du peintre amiénois Lamarre (également photographe), et une jeune fille près d’un ruisseau dans un bois, de Charles Jean Auguste Escudier (1848-1923). Nul doute que cela aidera la vieille dame très fleurie.

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Psychologue de profession, aujourd’hui retraité, Marc Deudon a commencé à peindre vers l’âge de 18 ans. Autodidacte, il le revendique, certainement une façon pour lui de préserver la liberté de son expression artistique : « Il y a des sujets qui me titillent et suscitent en moi une inspiration. Me vient alors une idée de tableau, très souvent après avoir pris quelques photos. Je traite ensuite le sujet à ma façon. Je ne cherche absolument pas à plaire, si ce n’est à moi-même. C’est pour ça que mes peintures sont très différentes les unes des autres. Il y a de l’abstrait, du figuratif et du semi-figuratif ; et de vrais paysages. » À découvrir. Lecteurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire. (De mon côté, je suis certain que ma Sauvageonne m’entraînera, d’un pas alerte et plus ébouriffée que jamais, vers la belle bâtisse de la Société d’Horticulture de Picardie.)

La magistrature en robe de chambre

Les conditions du recrutement des magistrats ou du fonctionnement de notre justice restent extrêmement mystérieuses pour les citoyens. Les récentes affaires Le Pen, Sarkozy ou Zemmour, abordées dans notre nouveau numéro de Causeur, ont suscité de nombreuses critiques des juges dans le débat public – une profession pour laquelle toute remise en cause collective est vécue comme une attaque insupportable. Mais pourquoi donc?


La magistrature française compte environ 8 000 membres. Elle offre des rémunérations comprises entre 2 500 et 9 000 euros par mois, accorde neuf semaines de congés annuels, impose des horaires extensibles et souffre de conditions matérielles souvent précaires. Le serment des magistrats est solennel : « Je jure de remplir mes fonctions avec indépendance, impartialité et humanité, de me comporter en tout comme un magistrat digne, intègre et loyal. »

Autorité judiciaire dont l’indépendance est garantie par la Constitution, la magistrature est à la fois omniprésente dans la vie des citoyens et étonnamment opaque.

Mais qui sont réellement ceux qui la composent ?

Entrée en matière

L’entrée dans la carrière passe principalement par un concours d’accès à l’École nationale de la magistrature, accessible aux étudiants Bac +4, aux fonctionnaires et aux salariés du privé remplissant certaines conditions. Le concours est exigeant. En 2023, seulement 287 candidats ont été admis sur les 2 625 inscrits au premier concours, soit un taux de réussite de 11 %. Les épreuves, communes aux trois concours, mêlent dissertations de culture générale ou de droit généraliste, cas pratiques juridiques et mises en situation inspirées des pratiques managériales. Une épreuve de langue étrangère est également imposée, signe de la volonté de rapprocher cette sélection des standards internationaux des grandes écoles.

Cette logique s’inscrit dans un mouvement plus large de standardisation des élites administratives françaises : l’idéal est celui d’un cadre supérieur mobile, polyvalent, capable de naviguer entre administrations, politique et privé. Le profil du lauréat du concours reflète ce modèle. La magistrature, jadis issue des facultés de droit, recrute désormais massivement parmi les étudiants des Instituts d’études politiques. En 2023, 30 % des admis au premier concours avaient préparé l’épreuve exclusivement dans un IEP. Le concours leur est particulièrement favorable, en ce qu’il accorde moins de poids aux épreuves juridiques techniques et davantage aux disciplines transversales. À cela s’ajoute un « grand oral » éliminatoire, conçu comme une épreuve de culture générale mais souvent éloignée des réalités juridiques. Les jurys n’y sont pas connus pour leur anticonformisme.

A ne pas manquer, notre dossier du mois: Causeur #134: l’extrême droit ne passera pas !

Le recrutement présente également une forte concentration géographique. En 2024, 27 % des auditeurs de justice étaient nés en Île-de-France. Le recours à des préparations privées, le plus souvent parisiennes, est devenu la norme. En 2023, 35 % des lauréats du premier concours et 57 % de ceux du second avaient suivi une préparation privée. En cumulant IEP et prépas privées, on atteint près de 70 % des admis. Le corps est par ailleurs très féminisé : 75 % de femmes au premier concours, 88 % au second, 93 % au troisième. En 2020, 69 % de l’ensemble des magistrats étaient des femmes. Ainsi se dessine le profil dominant de la magistrature d’aujourd’hui : une jeune femme parisienne, issue d’un IEP, bien préparée, et conforme aux attentes d’un système de sélection homogénéisé.

Années bordelaises

L’entrée à l’ENM est vécue comme un soulagement. L’auditeur de justice, dès son arrivée à Bordeaux, entame une formation alternant enseignements théoriques et stages, le principal s’effectuant en juridiction pendant un an. D’autres stages, plus courts, permettent de découvrir les acteurs du monde judiciaire : avocats, forces de l’ordre, administration pénitentiaire, protection judiciaire de la jeunesse. La formation est partagée entre l’apprentissage technique du métier et l’acquisition d’une culture générale. Les enseignements techniques sont assurés par des magistrats expérimentés et sont généralement bien structurés. C’est la partie « culture générale » qui suscite davantage de critiques. Elle prend notamment la forme de conférences devant l’ensemble de la promotion, qui vont parfois au-delà de la simple transmission de savoir. Certaines relèvent de la tribune militante ou du discours orienté, notamment lorsqu’un membre du GISTI est invité à s’exprimer sur les migrations ou qu’un juge de la Cour européenne des droits de l’homme expose une vision normative des droits fondamentaux. Le débat contradictoire est souvent absent. Tenter d’apporter publiquement une contradiction lors de ces séances expose à des rappels à l’ordre par la direction de l’École.

Cette formation favorise aussi un fort esprit de corps. Comme l’écrit Hervé Lehman, ancien magistrat et avocat, les élèves vivent ensemble une année durant, parfois dans des résidences communes, partagent leurs soirées et développent des liens amicaux ou plus intimes. Cette proximité a des effets durables sur la carrière, car elle entretient des solidarités implicites entre collègues. Une fois en juridiction, difficile d’oublier que l’on a dansé, débattu ou vécu avec un confrère que l’on retrouvera dans une autre fonction. Cet esprit d’appartenance est renforcé par le réflexe de défense corporatiste, comme en témoigne la réaction à la critique formulée par Éric Dupond-Moretti lorsqu’il dénonçait l’entre-soi de l’ENM. Plusieurs juridictions avaient alors voté des motions de soutien à l’École, comme si toute critique de la formation portait atteinte au corps tout entier.

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A l’issue de la scolarité, le rang de classement détermine le premier poste du jeune magistrat, avec un choix : siège ou parquet ? Les juges du siège1 sont (en principe) autonomes et indépendants, les membres du parquet (substituts du procureur) appliquent la politique pénale du gouvernement sous l’autorité d’un procureur. Même formation, mêmes compétences, même exigence d’impartialité pour des fonctions différentes, avec la possibilité de passer de l’une à l’autre au cours de sa carrière. Les fonctions du parquet sont traditionnellement plus masculines compte tenu des contraintes d’emploi du temps (astreintes de nuit et de week-end, permanences) mais l’écart tend à se réduire.

Un début de carrière mouvementé

Une fois nommé, le jeune magistrat découvre une réalité souvent éprouvante : cabinet surchargé, délais serrés, manque de moyens, locaux dégradés. Les premières années sont rudes, d’autant plus que s’ajoute l’apprentissage des relations avec les collègues et la hiérarchie. Les mutations se font sur la base de vœux adressés à la Direction des services judiciaires, qui publie ensuite une liste, appelée « Transparence », soumise au Conseil supérieur de la magistrature. Officiellement, l’ancienneté est le seul critère de sélection. En réalité, plusieurs éléments perturbent cette apparente objectivité. Les syndicats sont consultés en amont par le ministère et peuvent recommander certains profils. Les magistrats non retenus peuvent formuler des « observations » au CSM, qui peut attirer l’attention sur un dossier au nom de critères flous, relevant autant du personnel que du professionnel. Surtout, certains postes échappent à la logique d’ancienneté : les « postes profilés » sont pourvus sur dossier, souvent dans des fonctions sensibles ou prestigieuses. Ces sélections semblent parfois s’opérer sur la base du réseau, d’un passage dans un cabinet ministériel, ou de liens personnels noués à l’École. Les connivences ne figurent évidemment pas dans la Transparence. Ce système parallèle permet de comprendre une boutade fréquente chez les magistrats : la Transparence, c’est l’Opacité.

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Le corporatisme prend aussi une forme plus subtile. Les magistrats ne sont pas indépendants les uns des autres. Dans un tribunal, ils discutent, échangent, s’influencent. Cela fait partie de la vie d’un corps, mais peut biaiser l’exercice de la fonction. Ce copinage peut se doubler d’influences extérieures. La haute magistrature est fréquemment traversée par des engagements politiques. Certains magistrats alternent sans gêne entre fonctions juridictionnelles et responsabilités dans des cabinets ministériels ou dans des partis. Adeline Hazan, Éric Halphen, Louis Joinet, Hubert Dujardin ou Jean-Pierre Rosenczveig notamment incarnent cette porosité entre magistrature et politique. Les nominations aux postes les plus élevés se font par réseaux et connivences. Il suffit de quelques appels bien placés dans un cabinet ou à l’administration centrale, et d’un nom glissé dans l’oreille d’un ministre pour faire avancer une carrière. Les prises de positions publiques des syndicats renforcent cette confusion. Certains communiqués appellent à voter pour tel candidat, d’autres dénoncent telle loi ou tel gouvernement. Ces déclarations, rarement critiquées en interne, interrogent l’impartialité du corps.

Failles disciplinaires et conséquences sur notre justice

Ils ne l’admettront que rarement, mais les juges sont faillibles. Leurs décisions peuvent être révisées par la voie de l’appel ou de la cassation, mais uniquement par d’autres juges, eux-mêmes souvent issus du même système. Sur le plan disciplinaire, le Conseil supérieur de la magistrature est censé assurer une forme de contrôle. Mais son action reste timide. En 2023, il n’a prononcé que sept sanctions disciplinaires, pour un corps de 9 000 magistrats, soit un taux de 0,07 %. À titre de comparaison, le taux de sanction dans la police se situe entre 1 et 2 %. Cette faiblesse laisse toute latitude à une minorité de magistrats pour contourner la loi, la plier, voire l’ignorer. Le juge, qui est censé être la bouche de la loi, devient parfois son démiurge. Certains partent de la peine qu’ils veulent prononcer, puis construisent un raisonnement juridique pour y parvenir, quitte à tordre le droit. Ce fonctionnement repose moins sur la règle que sur une idéologie personnelle. Quand la loi est variable et la justice subjective, la victime peut devenir coupable, et le délinquant, martyr.

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Or, toute remise en cause collective est vécue comme une attaque insupportable. Le corps reste solidaire. Régis de Castelnau note justement que cette irresponsabilité exaspère l’opinion publique. En réalité, la majorité des magistrats est compétente, mais reste incapable de contenir les dérives de la minorité militante. Cette minorité tyrannique parvient ainsi à elle seule à verrouiller tout le système institutionnel français.

À l’arrivée, le pouvoir politique, entravé par une autorité judiciaire qui aspire à devenir véritable pouvoir sans en assumer la responsabilité et sans rendre de compte, est impuissant. Ce tiraillement entre une légitimité tirée de la loi et des garanties d’indépendance et d’impartialité et une volonté d’une partie du Corps de participer au débat public, voire de l’influencer, est mortifère pour une institution déjà mal en point. L’heure est à un retour à davantage de rigueur et d’humilité si l’on veut sauver le patient magistrature de sa gangrène.


  1. Juges d’instruction, aux affaires familiales, des tutelles, des enfants, juges correctionnels ou civils. ↩︎

Marine, candidate !

L’expression enrage les progressistes mais le traitement infligé par la Justice à Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen prouve que le gouvernement des juges est une réalité. S’appuyant sur une interprétation extensive de la loi, des magistrats prétendent mieux savoir que nous pour qui il ne faut pas voter. Sans susciter de grande protestation de l’opinion. Quand la punition de quelques-uns permet de rééduquer tout un peuple.


Ils n’oseront pas. Beaucoup d’observateurs, dont votre servante, s’étaient persuadés que les juges refuseraient de mettre les pieds dans le plat présidentiel et s’abstiendraient sagement d’assortir une éventuelle peine d’inéligibilité de l’exécution provisoire. C’était trop gros, le peuple n’accepterait pas. Erreur sur toute la ligne. Les juges ont osé et le peuple n’a pas moufté.

L’erreur Système des dévots de l’État de droit

Un tribunal de première instance a décidé, au nom du peuple français, que la patronne du premier parti de France (dont l’avocat répond à nos questions, page 54 de notre magazine) serait interdite de compétition présidentielle. Un autre pourrait, dans quelques mois, envoyer en prison un ancien président de la République, déjà placé sous bracelet électronique par le jugement ignominieux de l’affaire dite Bismuth. Rappelons ce qui est alors reproché à Nicolas Sarkozy : dans le cours de ses conversations avec son avocat et ami (espionnées par la justice avec la bénédiction de la Cour de cassation !), il aurait envisagé de pistonner un magistrat en échange d’informations. Le piston n’a jamais été activé, le poste jamais sollicité, les informations jamais données mais peu importe, trois niveaux de juridiction ont validé la fable d’un pacte de corruption. Orwell, reviens ! En France, on peut être condamné pour des propos privés n’ayant jamais été suivis de la moindre exécution. Je crois bien avoir dit hier à quelqu’un que j’avais envie d’étrangler je ne sais plus quelle bécasse féministe, ça vaut combien ?

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« La loi est la même pour tous », psalmodient les dévots de l’État de droit à chaque fois qu’un juge requiert ou prononce une peine particulièrement sévère à l’encontre d’un politique. Comme si le droit n’était pas une production humaine imparfaite et contestable mais une vérité révélée que des évangélistes en robe sont chargés de répandre. En réalité, la Justice respecte scrupuleusement les droits des délinquants sous OQTF, droits comprenant un nombre délirant de recours sans oublier le droit à une vie familiale normale (dont il ne fallait pas, par exemple, priver Hassan Iquioussen, imam homophobe, antisémite et apologue du terrorisme islamiste, dont l’expulsion a été suspendue en 2022 par le tribunal administratif) ; mais dans l’affaire du financement libyen présumé, elle stigmatise le cynisme de Nicolas Sarkozy, dénonce son « ambition dévorante » et et demande, qu’en plus de l’incarcération, il soit déchu de ses droits parentaux. Au point que notre cher Alain Finkielkraut parle de « réquisitoires haineux proférés la bave aux lèvres » (pages 42 du magazine). Au risque de me répéter, j’ai peur de la justice de mon pays. Et j’ai raison d’avoir peur.

La preuve du gouvernement des juges, c’est qu’il gouverne et qu’il juge. Les magistrats devraient se faire petits face au suffrage universel et ne l’affronter que dans les grandes occasions, par exemple quand une assemblée élue accorde les pleins pouvoirs à un vieux croûton autoritaire – mais là pas de chance, ils avaient tous piscine. (En revanche, un an plus tard, le 19 août 1941, à Royat, la totalité du Conseil d’État jure comme un seul homme « fidélité à la personne du chef de l’État »).

Manipulation de la jurisprudence

Or, depuis plusieurs années, comme le montre Pierre-Henri Tavoillot (pages 50 du magazine), les juges ne se contentent pas d’appliquer la loi, ils se sont octroyé une telle marge d’interprétation qu’ils peuvent l’adapter à leur sauce idéologique ou à leur inquiétant désir de pureté. Dans Le Monde du 12 avril, l’inaltérable Pierre Rosanvallon, par ailleurs grand chantre de la démocratie horizontale, prétend que « les juges incarnent autant que les élus le principe démocratique de la souveraineté du peuple ». Ce n’était pas l’avis du Général et de Michel Debré, qui leur ont concédé une autorité face aux pouvoirs issus des urnes. L’avocat Hervé Lehman réplique dans Le Figaro : cette théorie, écrit-il, « a pour objet de permettre aux juges de limiter les initiatives du Parlement considérées comme populistes, comme celles qui voudraient limiter les flux migratoires. On comprend aussi que, puisque les juges sont plus progressistes en moyenne que les électeurs, la légitimité nouvelle donnée aux juges permet de contrebalancer le suffrage universel lorsque le peuple vote mal. 1» On ne dira pas que les gens de robe n’aiment pas le peuple. Au contraire, ils l’aiment tellement qu’ils veulent ce qui est bon pour lui. Une partie de la magistrature considère en conséquence qu’elle a reçu mandat pour faire barrage à l’extrême droite.

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Cette hubris justicière a profité du stupéfiant autodessaisissement consenti et même désiré par les élus, toutes couleurs confondues, qui a abouti, comme l’observe Henri Guaino, à « l’extension indéfinie du domaine du droit, du droit pénal en particulier2 ». Les juges disposent d’une flopée de lois pour améliorer la moralité, la transparence, la confiance qui leur permettent de placer les élus sous étroite surveillance. « Le gouvernement des juges, résume l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy, c’est quand la responsabilité pénale dévore la responsabilité politique, abolit la séparation des pouvoirs et que l’interprétation de la loi va si loin que c’est le juge qui fait la loi. » De sorte qu’un juge peut désormais sommer le gouvernement de tenir ses engagements en matière climatique, sous peine de sanction financière. Un autre peut condamner Éric Zemmour pour des propos sur Pétain lors d’un débat sur CNews alors qu’il n’a jamais nié ou minimisé les déportations ordonnées par le régime de Vichy. On ne résumera pas ici le raisonnement alambiqué de la Cour de cassation (voir l’article de Jean-Baptiste Roques, page suivante), mais rappelons qu’il a fallu pas moins de quatre audiences pour parvenir à ce résultat qui pourrait encore être cassé. Alors qu’on pleure rituellement la grande misère de la Justice, des magistrats ont planché des centaines d’heures sur une question qui relève du débat historiographique. Historiens, arbitres des élégances morales, garants des engagements politiques : espérons qu’en plus, nos juges font le café.

Sidérante inversion

Si les innombrables manifestations pratiques du gouvernement des juges ne suffisent pas aux sceptiques, il existe une preuve quasi théologique de son existence : c’est la fureur que sa seule évocation déclenche chez les progressistes. Comme l’islamo-gauchisme, le wokisme et le grand remplacement, le gouvernement des juges est un « fantasme d’extrême droite », puisque son existence contrevient au récit canonique du camp du Bien. Dans la foulée du jugement Le Pen, on assiste à une sidérante inversion. Le scandale, ou à tout le moins le trouble démocratique, ne naît pas de la déflagration politique créée par la décision, mais du fait que les prévenus (et pas seulement eux) osent la contester en organisant le 6 avril un meeting à Paris, place Vauban, dûment déclaré aux autorités et sans qu’un mot factieux ni haineux y soit prononcé. La presse de gauche, fort indisposée par les critiques de la Justice quand elles viennent de la droite, sonne le tocsin. Elle entend des bruits de bottes, sent un parfum de Capitole, voire de 6 février 1934. Dans un éditorial intitulé « La tentation trumpiste de Marine Le Pen », Le Monde dénonce une « démarche de nature populiste qui vise à alimenter le ressentiment, à décrédibiliser l’institution judiciaire, à ébranler l’État de droit. » Quelques milliers de mécontents bien élevés font trembler la République. « Insinuer que les juges prendraient leurs décisions en fonction de leurs préférences ou de leurs convictions personnelles revient à remettre en cause la légitimité démocratique de l’application de la loi elle-même », ose la présidente du Syndicat de la magistrature. Il faut croire que, comme les papes, les juges bénéficient de l’infaillibilité.

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En dépit des innombrables garde-fous procéduraux et autres colifichets juridiques censés garantir une justice impartiale, primo des juges peuvent prendre des décisions parfaitement arbitraires relevant d’une interprétation abusive de la loi, interprétation qui a de grandes chances d’être validée par les collègues de l’étage du dessus, et que deuxio, certains confondent droit et morale. Quand un tribunal de première instance décide que la partie la plus symbolique et la plus politique de sa décision (l’inéligibilité) ne doit pas être susceptible de recours, il y a sans doute une part d’égo – moi aussi je peux peser sur les événements –, mais aussi l’outrecuidante volonté de rééduquer le populo. Rappelons aux magistrats que leur boulot, c’est la légalité, pas la légitimité.

On voit mal pourquoi les juges s’autolimiteraient dès lors que leurs sorties de route ne suscitent que de vagues protestations. Pas de convergences des luttes en vue. C’est pourtant la même France des périphéries mentales et économiques qui subit de toutes parts remontrances et leçons de maintien. On a fermé sa télévision préférée (C8), on empêche sa candidate, on la prie de tenir sa guimbarde puante loin des centres-villes. Nul n’incarne mieux la sécession des élites annoncée il y a quarante ans par Christopher Lasch que cette ministre Marie-Chantal déclarant sans rire « les pauvres n’ont pas de voiture » (qu’ils mangent des brioches). Pire que du mépris, c’est de l’ignorance. On ne les voit plus et on s’en porte très bien. Il est peu probable que les multi-dépossédés se lancent encore dans une jacquerie sans espoir. Le risque est plutôt une contre-sécession silencieuse, le sentiment ravageur que tout ça ne nous concerne plus.

Il paraît que quand le juge décide, c’est la loi qui parle. La loi a parlé et Marine Le Pen sera probablement exclue de la présidentielle. Si on voulait dire à la France qui fume des clopes et roule au diésel qu’il y a un Système et que ce Système ne veut pas d’elle, c’est réussi.


  1. « L’État de droit n’est pas la cogestion de la démocratie par le Parlement et les juges », Hervé Lehman, Le Figaro, 15 avril 2025. ↩︎
  2. Henri Guaino, « En cédant à la tentation du gouvernement des juges, les magistrats préparent leur propre destitution », Le Figaro, 5 avril 2025. ↩︎

Des hooligans de Bruges s’attaquent à des habitants de Molenbeek et provoquent une guerre des tranchées

Multiculturalisme belge. Dimanche dernier, après la violente descente de hooligans brugeois dans la ville de Molenbeek, des jeunes ont cherché à se venger sur les supporters.


Depuis des mois, Bruxelles est sens dessus dessous : les fusillades se multiplient ; l’antisémitisme gagne du terrain en même temps que l’islamisme ; les partis politiques sont incapables de former un gouvernement ; les plans de mobilité paralysent la ville… Mais il a fallu qu’une centaine de hooligans venus de Bruges débarquent à Molenbeek pour sortir le monde politico-médiatique de sa léthargie. Et pour cause : la horde sauvage a pris pour cible des « locaux » (comprenez : des allochtones), de quoi activer tous les réflexes pavloviens de l’antiracisme.

Parallèles farfelus

Dimanche dernier, les deux plus grands clubs belges s’affrontaient en finale de la Coupe de Belgique de football : le Sporting d’Anderlecht et le Club brugeois. Le noyau dur de ce dernier est ouvertement nationaliste ou, pour reprendre les termes empruntés à la doxa dominante, d’extrême droite. Sur le chemin qui le menait au stade, il a fait un détour par la commune rendue célèbre par les attentats de Bruxelles et de Paris pour en découdre. Si le bilan est léger (un peu de faïence et un ou deux hématomes), il n’est en rien excusable. Pour le coup, les habitants de Molenbeek n’avaient rien demandé et sont des victimes.

A lire aussi, du même auteur: La une du « Figaro Magazine » et les islamo-énamourés du Belgiquistan

Mais parlons de la récupération politique qui est quant à elle grand-guignolesque. Tout y est déjà passé : les parallélismes farfelus (« nuit de cristal », « heures sombres de l’histoire »…), les insultes envers des Brugeois déshumanisés (traités de « vermine » par le socialiste Ridouane Chahid ou, plus généralement, de racailles), la généralisation au point que tous les sympathisants du club de la Venise du Nord sont assimilés depuis dimanche à d’odieux racistes : le « pas d’amalgame » ne fonctionne pas pour eux. C’est à peine s’il ne fut pas demandé de les traduire devant la Cour pénale internationale pour génocide ou de raser leur très jolie ville du nord du pays.

Riposte disproportionnée

Les médias ne parlent (presque) plus que de cela et appellent à la rescousse le ban et l’arrière-ban du monde universitaire. Ainsi en est-il du sociologue du sport Jean-Michel De Waele, moqué jusque dans sa propre université pour faire de son cours un espace digne du café du commerce, qui dénonce, de façon plus générale le racisme dans le monde du football à coups d’arguments spécieux : « Le football est lié à la culture de la bière qui fait que certaines populations musulmanes sont moins intégrées. » (Oui, ces propos ont réellement été tenus !) Est-il tellement hors sol au point de ne pas constater que le ballon rond est gangréné par l’islamisme et qu’un nombre grandissant de parents de « petits blancs » préfèrent inscrire leur progéniture dans d’autres sports ? Le racisme le plus répandu dans le football est bien celui qui touche les blancs. Surtout, les incidents ont donné lieu à des ripostes de la part des « jeunes » bruxellois. Bien sûr, tout le monde a compris de quels « jeunes » il s’agit, mais la balle (et il ne s’agissait pas d’une balle de foot) reçue dans la jambe par un supporter brugeois, les passages à tabac de toute personne portant du bleu et du noir – couleurs du club – et les émeutes dans Bruxelles le lendemain ne devaient sans doute être qu’une « riposte proportionnée à l’acte le plus odieux jamais commis dans la capitale belge ». Retour à la normale donc. Pendant que la gauche était contente de se trouver une raison de s’indigner, les supporters de Bruges sont quant à eux retournés dans leur ville pour fêter la victoire acquise face au rival anderlechtois. 

Cuisine et dépendances (littéraires)

Jacques Henric publie son journal, riche notamment de ses vacheries sur ses petits camarades.


Jacques Henric publie son journal (1971-2015) qui devrait être un événement littéraire tant il jette un éclairage cru sur les coulisses du monde germanopratin où les écrivains et clercs ne cessent de se tirer dans les pattes, de se faire des courbettes et de jouer les Ravaillac une fois le dos tourné. Le titre, Les Profanateurs, est du reste bien choisi. La destruction y est permanente ; l’amitié quasi inexistante ; la loyauté interdite. Je dis « devrait » car au fond aujourd’hui tout le monde s’en fout comme me l’a dit, avec une pointe d’amertume, Richard Millet. La littérature n’intéresse plus personne, à fortiori sa cuisine et ses dépendances. Il faut donc prendre ce témoignage précis comme un témoignage historique qui servira, pour les générations futures, à comprendre les laboratoires avant-gardistes, comme la revue Tel Quel, puis celle de L’Infini, orchestré par le bondissant Philippe Sollers, omniprésent dans ce journal, et présenté sous un jour parfois peu aimable, avec quelques anecdotes dérangeantes, d’autant plus que l’écrivain n’est plus en mesure de se manifester autrement qu’en faisant tourner les tables et en catapultant les verres sur la tête de l’indélicat, ce qui n’était pas l’exercice préféré de l’auteur de Femmes. Quelques revues disparues, sauf Art Press, toujours chic et choc, avec à sa tête Catherine Millet, compagne de Jacques Henric.

Manœuvres

Né en 1938, romancier, essayiste, auteur d’une autobiographie remarquée, Politique (2017), Henric fait revivre la France intellectuelle des années post-soixante-huitardes, dominée par les querelles entre communistes, maoïstes, réacs réactivés par Alain de Benoist, Philippe Muray et quelques écrivains nostalgiques de ce que Sollers appellera « La France moisie », en 1999. Henric rappelle la joie réelle de l’écrivain en voyant le déchainement provoqué par sa formule. Au-delà des guerres intestines menées par des acteurs dont on a pour la plupart oublié les noms, on voit s’agiter Bernard-Henri Lévy pour défendre son film Le jour et la nuit, avec un Delon complètement paumé, qui fait un bide ; on apprend que le stalinien André Stil empêche au même BHL d’obtenir le prix Goncourt ; on apprend que certains écrivains – je vous laisse les découvrir –, malgré les camps d’extermination, continuent de tenir des propos antisémites, etc. Henric rappelle également le passé d’extrême-droite de Maurice Blanchot, les errements idéologiques de Duras qui met sur le même plan un jeune communiste et un jeune milicien, dénonciateur de Juifs, ou encore les manœuvres d’un certain Jean-Edern Hallier pour créer un repaire de rouges-bruns avec le journal L’Idiot international, sans oublier la personnalité pour le moins ambiguë de Milan Kundera. Bref, de la tambouille dont il ne reste rien aujourd’hui. Henric apporte une réponse à cette médiocrité très éloignée des ambitions littéraires : tout ce joli monde n’a pas connu la guerre, la trouille des maquis canardés par les SS, la mort du copain fusillé contre le mur d’un village. Ça faisait des écrivains de la trempe de Malraux. Là, on assiste à un défilé d’ombres sans armée. Et peu méritent qu’on les considère comme des écrivains. Mais comme le dit Sollers, qui avait forcé sur le whisky ce soir-là : « La qualité littéraire des textes, on s’en fout, seul compte le sexe. »

A lire ensuite: Je vais bien, mais je me soigne

On sent parfois poindre le bouillant tempérament de Jacques Henric. Ainsi quand ses camarades communistes lui demandent de voter Mitterrand en 1981, il répond : « Qu’ils aillent se faire voir ailleurs. Mitterrand, pour nous, c’est Vichy, le copinage avec l’infâme Bousquet, et pour ma génération la guerre d’Algérie, Mitterrand faisant actionner la guillotine… »

À propos de Philippe Muray, désormais auteur réac culte, Henric lâche ses coups : « Reçu le roman de Muray. Quel pavé ! 700 pages bien tassées. Du sous Céline. Comment ce formidable lecteur de Céline en est-il arrivé là ? C’est écrit comme il écrit pour son gagne-pain des polars destinés à la collection ‘’Brigade mondaine’’. Terrible contagion. Il reprend les mêmes thèmes que dans ses pamphlets, mais délayés. » Il ajoute : « Et le titre de ce nouveau livre, bien prophétique : On ferme. »

Belles pages sur Catherine Millet 

On sourit quand Henric décrit les clones de Sollers, qu’il a lui-même créés, faire leur numéro de séduction devant le « maître » lors de cocktails ; on éprouve un peu de pitié quand il raconte les dîners où Houellebecq finit par s’endormir dans son assiette. Mais bon, c’est Houellebecq, le vendeur de nihilisme au kilo. Heureusement que d’authentiques écrivains émergent de ce flot envahi de coquilles vides : Bataille, Artaud, Guyotat, Leiris… Sollers tangue pas mal, mais il ne tombe pas grâce à son intelligence.

Il y a de très belles pages consacrées à la femme d’Henric. Il en fait un portrait intime assez éloigné de la personnalité qu’on connaît en lisant son best-seller, La Vie sexuelle de Catherine M, un phénomène éditorial, car c’était « du document », même si Julia Kristeva descendit le livre : « (…) en Occident cette exhibition est l’équivalent de la situation qui est faite aux femmes en Afghanistan… » Rien que ça.

Avant de conclure cet article sur Les Profanateurs, journal qui sauve une époque où la liberté d’expression restait préservée, ce qui n’est pas rien au regard de la nôtre éprise de totalitarisme, ces quelques phrases de Jacques Henric à propos de Catherine Millet : « ‘’Apporte-moi la paix », me répète-t-elle. Que j’aimerais la tenir dans mes bras, calmer son angoisse, la rassurer, lui dire que tout va bien, combien je l’aime. »

Jacques Henric, Les Profanateurs, journal (1971-2015), Plon. 544 pages

Droits de douane américains dans le cinéma: une décision insensée?

Et si Hollywood se tirait une balle dans le pied ? Analyse.


Popcorn salé. L’annonce par Donald Trump de futurs droits de douane de 100 % sur les films non produits aux États-Unis a pu apparaître comme insensée et même contre-productive dans la mesure où la production mondiale est largement dominée par Hollywood.

Si le cinéma est créé en France par les frères Lumière et que les premiers studios et grandes compagnies cinématographiques sont européens, dès le début du XXe siècle les États-Unis ont mené avec succès une politique offensive de domination tant économique que culturelle sur cette industrie et sur cet art.

Soft power américain

Dans un pas de deux culturel et économique, l’influence nord américaine a toujours pris en compte le cinéma et l’audiovisuel dans sa politique expansionniste économique globale.

Le président américain Herbert Clark Hoover déclarait ainsi déjà dans les années 30 : « Là où le film américain pénètre, nous vendons davantage d’automobiles américaines ».

Toute l’économie états-unienne a été portée par la diffusion cinématographique et télévisuelle de l’American way of life, et l’industrie audiovisuelle s’est octroyé une position dominante unique.

Si beaucoup de films ont toujours été et sont encore produits en Europe, en Inde, au Nigeria… Ce sont des marchés intérieurs forts mais qui peinent à exporter, car ce sont de loin les films américains qui rapportent le plus avec un quart des revenus mondiaux, et qui seuls s’exportent partout dans le monde avec notamment trois quarts des entrées en salle dans la plupart des pays occidentaux.

La domination est donc très confortable, mais là où Donald Trump a finalement raison, c’est que de plus en plus de tournages de films américains se font en dehors du territoire des États-Unis : plus de la moitié…

Les produits finis de l’industrie hollywoodienne, que cela soit les films ou les séries télévisées, écrasent toujours le marché mondial, mais leur conception en amont est souvent extra-nationale.

C’est finalement comme pour d’autres produits manufacturés, par exemple un IPhone : bien entendu il s’agit d’un produit américain qui va rapporter à la firme Apple, mais sa conception se fait essentiellement dans des ateliers d’Asie.

Cette délocalisation industrielle à échelle du produit culturel qu’est le film ou une série n’est pas anodine. L’accueil de tournages est une économie en soi.

Les Länder allemands ont très tôt théorisé sur le système de  « wirtschaftseffekt », soit des retombées économiques locales, repris par de nombreuses régions européennes et dans le reste du monde.

La réalisation d’un film doit ainsi permettre de revigorer et de doper l’économie locale avec notamment les dépenses pour les emplois techniques et des figurants, les logements, la restauration, les artisans…

Sans oublier un intérêt très important en matière d’image pour le territoire accueillant le tournage et surtout pour son développement touristique.

Imaginaires

Cette préoccupation des retombées économiques locales est en lien avec la politique d’aide publique du cinéma en Europe, particulièrement en France, fer de lance de la fameuse « Exception culturelle ». Si ce terme a été abandonné et remplacé par la « Diversité culturelle », il témoigne toujours du combat français, puis européen et désormais international, de financement public du cinéma au nom de la résistance à un impérialisme hollywoodien.

Au-delà de la considération strictement économique, l’aspect social de cette domination sans partage dans le cinéma et dans les images par les États-Unis est important.

En effet, l’imposition d’un imaginaire unique est dangereuse, car privant toutes les autres nations d’une représentation de soi. C’était l’objectif premier et louable de la « Diversité culturelle », mais qui peut apparaître comme un masque pour défendre des intérêts mercantiles…

Ainsi, dans la logique de Donald Trump, il est évident que l’accueil des tournages en dehors de son pays est un manque à gagner.

Son combat est finalement dans la suite de celle des majors hollywoodiennes contre le financement public du cinéma par les autres pays.

Les États européens ont subventionné leurs industries cinématographiques, souvent – comme en France – par une taxe sur les billets d’entrée (donc principalement sur des films américains !), et accueillent désormais de plus en plus de tournages de films américains en empochant ainsi les retombées économiques…

Vu sous cet angle, et d’un point de vue strictement états-unien, la déclaration de Donald Trump n’est finalement donc pas insensée du tout et correspond totalement à sa politique protectionniste.

De plus, il est improbable qu’à la manière de ce qui se fait dans d’autres secteurs, une riposte se mette en place. Qui peut croire en un boycott des productions américaines alors qu’elles sont les plus appréciées et même pire le seul dénominateur culturel commun des autres Occidentaux ?

Hollywood doit en revanche se méfier des droits de douane dans le cinéma voulus par Donald Trump qui peuvent sembler aller dans les intérêts financiers d’une nation dans sa fièvre protectionniste, mais qui compliqueraient sa tâche économique (les États-Unis ont besoin des facilités de tournage à l’extérieur de son territoire) et pourraient surtout lui faire perdre de vue une de ses plus grandes forces, celle d’avoir toujours su assimiler voire absorber l’influence et les cultures du reste du monde.

En effet, l’apport des créateurs étrangers dans l’industrie cinématographique américaine a toujours permis à Hollywood de se réinventer et de savoir raconter des histoires parlant au monde entier, et non seulement au nombril de l’Amérique.

Hollywood a su ainsi, répondre favorablement aux craintes liées à la « Diversité culturelle » tout en restant la seule industrie du secteur capable de s’exporter.

Un repli sur soi ne peut à long terme que lui faire perdre son influence mondiale unique et surtout (ce qui est certainement le plus important pour Hollywood) ses dollars…

Mélenchon et la tentation théocratique

À la suite du meurtre affreux d’Aboubakar Cissé dans une mosquée, le chef de l’extrême gauche s’est livré à une surenchère islamo-gauchiste. Alors que le terme « islamophobie » était auparavant rejeté par la gauche laïque, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon le revendique désormais à tout bout de champ.


Depuis plusieurs jours, le meurtre sauvage et absurde d’Aboubakar Cissé dans une mosquée de La Grand-Combe est utilisé sans vergogne pour attaquer « l’islamophobie », ce mot fourre-tout servant on le sait à stigmatiser quiconque critique la religion musulmane, ses valeurs et ses prescriptions, de Salman Rushdie à Mila en passant par Charlie Hebdo et Samuel Paty.

Islamo-gauchisme, 100% pur jus

C’est dans ce contexte d’instrumentalisation éhontée d’une émotion légitime, que Jean-Luc Mélenchon, le 29 avril sur BFMTV, a déclaré suite à une discussion au sujet du hijab : « Une amie m’a dit qu’elle ne s’abaissait devant aucun homme mais devant Dieu. Si vous voulez aller discuter les ordres de Dieu avec quelqu’un qui croit, vous y allez, moi j’ai décidé que ça servait à rien. »

Pour un peu, et toutes proportions gardées, on croirait entendre Voltaire : « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » mais Mélenchon tire de son observation une conclusion radicalement contraire à celle du philosophe des Lumières.

À lire aussi : Une France raciste et islamophobe?

Là où Voltaire voulait « écraser l’infâme », le tribun de LFI appelle l’État à se soumettre devant un ordre soi-disant divin. Certes, entre porter un hijab et égorger quelqu’un, il y a un monde ! Mais que l’État accepte ne serait-ce que sur un point, fut-il en apparence anodin, que l’ordre d’un dieu serait indiscutable, que l’État considère ne serait-ce qu’une fois que « Dieu me l’a ordonné donc j’ai le droit » est un argument recevable, et c’est la reconnaissance de principe de la théocratie.

Plus encore. Les ordres du « dieu » de l’islam, ce n’est pas seulement le hijab, ce n’est pas seulement « un bout de tissu » (en réalité un étendard), c’est toute la charia. La suite logique de la prise de position de Mélenchon (dont on notera au passage qu’il entérine implicitement l’idée qu’Allah est Dieu) c’est le projet politique que la CEDH a condamné le 13 février 2003 dans l’arrêt « Refah partisi c. Turquie », en reconnaissant « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie » :

« La Cour (la CEDH) partage l’analyse effectuée par la chambre (de la Cour constitutionnelle de Turquie) quant à l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie, tels qu’ils résultent de la Convention :

À l’instar de la Cour constitutionnelle, la Cour reconnaît que la charia, reflétant fidèlement les dogmes et les règles divines édictées par la religion, présente un caractère stable et invariable. Lui sont étrangers des principes tels que le pluralisme dans la participation politique ou l’évolution incessante des libertés publiques. (….) Il est difficile à la fois de se déclarer respectueux de la démocratie et des droits de l’homme et de soutenir un régime fondé sur la charia, qui se démarque nettement des valeurs de la Convention, notamment eu égard à ses règles de droit pénal et de procédure pénale, à la place qu’il réserve aux femmes dans l’ordre juridique et à son intervention dans tous les domaines de la vie privée et publique conformément aux normes religieuses. (….) Selon la Cour, un parti politique dont l’action semble viser l’instauration de la charia dans un État partie à la Convention peut difficilement passer pour une association conforme à l’idéal démocratique sous-jacent à l’ensemble de la Convention. »

Positions dangereuses

La puissance réelle ou supposée, fut-elle surnaturelle, ne légitime pas l’arbitraire. En France, seul le débat démocratique, en ce qu’il tend vers le bien commun et l’intérêt de la nation, et qu’il exprime la volonté du seul souverain, le peuple français, le demos, est source de légitimité.

Alors en effet, l’Etat n’a pas à « discuter les ordres de Dieu avec quelqu’un qui croit. » L’État n’a pas à discuter ces ordres, parce qu’il n’a pas besoin d’en discuter pour les balayer d’un revers de la main. L’État a pour rôle de n’accorder aucune valeur à la prétendue origine « divine » d’une prescription religieuse, et de la traiter comme il traiterait n’importe quelle conviction, proposition ou revendication militante. Ni plus, ni moins. Et dans le cas d’une idéologie comme la charia, incompatible avec les principes fondamentaux de la démocratie et contraire aux exigences morales les plus élémentaires, l’État a l’obligation de s’opposer à toute velléité d’en faire une norme reconnue, et devrait même idéalement en interdire l’apologie.

À lire aussi : Mélenchon, stalinien pour classes terminales!

Le sujet est d’autant plus grave que Jean-Luc Mélenchon n’est semble-t-il pas seul à tenir sur ce point des positions dangereuses – et pas uniquement parce que scrutin après scrutin il est systématiquement soutenu par la totalité du « Front républicain contre le RN. » Il y a quelques jours, le maire de Marseille, le socialiste Benoît Payan, clôturant une longue séance de débats municipaux, a déclaré qu’il « ferait condamner » les propos racistes et anti-musulmans, mais a surtout précisé : « là ce que vous venez de dire sur la charia, par exemple, c’est un délit. » On se gardera naturellement de tout jugement définitif sans savoir quels propos exacts étaient ainsi visés (dans la vidéo des débats, la charia ne semble pas avoir été évoquée avant ce moment, il s’agit donc sans doute de paroles hors micro). Notons tout de même que Benoît Payan n’a pas parlé de « ce que vous venez de dire sur nos concitoyens d’origine maghrébine » ni de « ce que vous venez de dire sur les musulmans », mais bien de « ce que vous venez de dire sur la charia. » Encore une fois, il serait bon de savoir à quoi exactement réagissait l’élu. Mais dans tous les cas, il est pour le moins gênant que le maire d’une des plus grandes villes de France puisse ainsi donner l’impression de s’opposer à la critique, fut-elle virulente, d’une idéologie dont même la CEDH a reconnu qu’elle est « incompatible avec les principes fondamentaux de la démocratie. »

« L’époque impose de rappeler que toute croyance, toute conviction, toute idéologie est critiquable. Alors rappelons-le. Nous pouvons critiquer n’importe quelle croyance, n’importe quelle conviction, n’importe quelle idéologie. Nous le pouvons, et même nous le devons. C’est vrai des théories scientifiques, c’est vrai des idées politiques, c’est vrai des religions, et la susceptibilité exacerbée de certains croyants d’hier et d’aujourd’hui ne rend pas leurs croyances intouchables, qu’il s’agisse de croyances scientifiques, politiques ou religieuses.

Rappelons également, pour faire bonne mesure, qu’aucun croyant ne saurait être réduit à telle ou telle de ses croyances. Que quelqu’un peut se considérer comme appartenant à une école de pensée, un parti politique ou une religion même sans adhérer à tous ses préceptes. Et que personne, fort heureusement, ne se résume à une telle appartenance. Condamner une croyance, ce n’est donc pas condamner les croyants. Cas extrême, la religion de l’ancien empire aztèque était une monstruosité, mais tous les Aztèques n’étaient pas des monstres. Pour autant, se souvenir que tous les Aztèques n’étaient pas des monstres ne doit pas empêcher de dire l’évidence : leur religion était une monstruosité. Parfois, encourager un croyant à apostasier est la plus belle marque de respect que l’on puisse avoir envers lui. Parfois, lorsque ce en quoi il croit n’est pas seulement faux, mais déshumanisant, le lui dire clairement et lui montrer qu’il vaut mieux qu’une telle idéologie, est la meilleure manière — peut-être même la seule — de reconnaître pleinement son humanité. » (Aurélien Marq, La possibilité de Dieu).

La possibilité de Dieu

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Reductio ad Trumpum

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Paques 2025 à la Maison Blanche, Etats-Unis © CNP/NEWSCOM/SIPA

Nous connaissions fort bien la fameuse « reductio ad Hitlerum » inventée et popularisée par le philosophe Léo Strauss au début des années cinquante et qui, depuis, a fait florès.

Par cette locution ironiquement latine, détournée du non moins fameux « reductio ad absurdum », Strauss entendait démontrer que lorsqu’un interlocuteur manquait d’arguments pour anéantir une théorie adverse il en arrivait plus ou moins systématiquement à l’entacher d’une proximité quelconque avec Hitler ou le nazisme.

Ainsi, si vous confessiez être un admirateur de la musique de Wagner et que votre contradicteur ne trouvât aucun argument pour contester, sur le plan artistique, ce penchant, il lui suffisait de mentionner que Wagner était le compositeur préféré d’Hitler pour déconsidérer à la fois ce choix et vous-même qui osiez le revendiquer.

En une sorte de prolongement de cette « reductio ad Hitlerum », nous avons aussi la gratifiante théorie du point Godwin, théorie selon laquelle toute « disputatio » se prolongeant finira inévitablement par aborder ou au moins évoquer Hitler et le nazisme.

Or, nous assistons, mutatis mutandis (ces heures et ces jours de conclave romain m’auront probablement exagérément latinisé. Veuillez m’en excuser), mutatis mutandis, disais-je, nous assistons à une résurgence de ces deux notions, mises au goût du jour, bien entendu.

De ce fait, ce n’est plus la « réductio ad Hitlerum » qui sévit aujourd’hui dans nos médias et les propos des politiciens de convention, mais la « reductio ad Trumpum ».

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Ainsi pour ce qui est de l’élection du nouveau pape, Léon XIV, américain comme on sait. Ces jours-ci, le critère dominant qui permettrait de déterminer s’il sera un bon pape ou non semble bien être le degré d’acrimonie qu’il pourrait avoir exprimé, ou dont on pourrait le créditer, à l’encontre de président américain. Plus on sera en mesure de lui attribuer des formules critiques ou hostiles, et plus il grandira dans la faveur des observateurs dûment patentés. C’est un fait, Trump est devenu le mètre étalon en la matière.  

De même, peut-il se flatter d’obtenir un très bon score en matière de point Godwin. Il n’est guère de débat, de controverse, d’analyse qui, a un moment ou à un autre, n’en vienne à introduire ce nom et ce personnage dans le propos. C’est un incontournable, le passage obligé. À tel point que le zapper, ne pas le citer – ce qui doit être fait exclusivement en mauvaise part, bien sûr – pourrait être considéré comme une sorte de complaisance, voire de complicité.

Giorgia Meloni, chef du gouvernement italien, a droit, elle aussi, à tout autant d’honneurs décernés par presse et les médias propres sur eux. Il faut dire qu’elle leur donne de l’urticaire. Elle, qui devait échouer dans les deux mois suivant son accession au pouvoir, réussit plutôt bien après plus de deux ans et demi d’exercice. (Même les médias les moins Meloni-compatibles se voient contraints d’en convenir. De très mauvaise grâce, sans aucun doute…)

Donc, La Meloni – je ne me lasse pas de la traiter en diva – jouit elle aussi de ces marques d’infamie. Je lisais voilà quelques jours dans le Figaro le commentaire d’une de ses concitoyennes d’opposition qui tout tranquillement donnait dans la forme de reductio ad Melonium (?) la plus caricaturale. La Première ministre ayant eu la malencontreuse idée de déclarer qu’il était opportun et urgent de promouvoir la pratique sportive chez les jeunes – initiative tout à fait pertinente, chacun en conviendra – son adversaire ne trouvant pas d’argument sérieux de contestation s’empressa de mentionner que la promotion du sport était déjà un des dadas de Mussolini. Donc, selon ce bel esprit, ce faisant, Mme Meloni ne faisait que manifester sans vergogne son adhésion pleine et entière au fascisme. Là, on se dit que la bêtise n’a pas de frontière. Ce qui, à dire vrai, n’est réjouissant ni pour l’esprit ni pour le cœur.

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Recevoir un djihadiste à l’Élysée: Macron a-t-il perdu la mémoire?

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Emmanuel Macron reçoit le Syrien Ahmed Al-Charaa, au Palais de l'Elysée à Paris, 7 mai 2025 © Stephane Lemouton/SIPA

Le président Macron a accueilli, mercredi 7 mai à l’Élysée, le président syrien par intérim, Ahmed Al-Charaa. Une visite très diversement appréciée. Si la coalition islamiste parvient à stabiliser la Syrie et à assurer la protection des Syriens quelle que soit leur confession, Paris promet de lever les sanctions européennes.


Il y a des jours où l’on se pince pour y croire. Des jours où la nausée vous serre la gorge tant l’indécence est grande. Mardi 7 mai, l’Élysée déroule le tapis rouge à Ahmad al-Charaa, chef islamiste de Damas, ex-figure d’al-Qaïda et toujours recherché par Interpol. Oui, vous avez bien lu : un ancien terroriste, fraîchement repeint en président « modéré », reçu avec tous les honneurs par le président de la République française.

Farce sinistre

Al-Charaa n’a jamais été un homme de paix. Il est le visage poli de l’islamisme le plus violent, celui qui a défiguré la Syrie sous les bannières du djihad, en tandem avec les parrains turcs et qataris. Un homme qui, en mars dernier encore, laissait dérouler des massacres d’Alaouites, en avril, il y a une semaine, des razzias contre les Druzes, et des appels à « libérer Jérusalem » dans un remake douteux de la rhétorique du Hamas.

Macron, parrain des « modérés » façon Frères musulmans. Voire pire ?

Depuis la chute du dictateur Assad, Emmanuel Macron s’active visiblement pour intégrer diplomatiquement le successeur. Sous couvert de lutte contre Daech, on requalifie en « forces modérées » ceux qui, hier encore, prônaient le califat. Une farce sinistre, une manipulation de vocabulaire aussi vieille que Machiavel.

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Recevoir al-Charaa, c’est comme recevoir Sinwar du Hamas avec un nœud papillon. C’est valider la violence islamiste en costume trois pièces. C’est piétiner la mémoire des minorités massacrées, des femmes enlevées, des enfants écrasés sous les bombes et des résistants laïques abandonnés à leur sort.

Et ce n’est pas une exagération. Depuis fin avril, ses milices lancent des offensives meurtrières contre les Druzes de Soueïda. Son gouvernement autoproclamé impose la charia dans la Constitution, sans le moindre vote. Dans les rues de Damas, les slogans antisémites résonnent à plein volume,  avec la bénédiction du régime. Et c’est à ce président de guerre sainte que l’Élysée offre une tribune ?

Deux poids, deux mesures — version République

La même France qui condamne le régime iranien, qui sanctionne des oligarques russes, accueille un islamiste syrien impliqué dans des crimes de guerre ? Il faut oser. Et Emmanuel Macron ose.

L’homme fort de Damas nomme à des postes ministériels des figures comme Ahmed al-Hays, alias Abou Hatim Shaqra, connu pour ses exécutions sommaires et son trafic de femmes yézidies. Mais qu’importe : à Paris, l’heure est à la réhabilitation, tant que cela sert une illusion de stabilité.

Car l’obsession française, c’est toujours d’être en tête de cortège, le premier à serrer des mains, le premier à croire à une « solution politique » où il n’y a que la loi du plus fanatique.

La diplomatie sans mémoire est une forme de trahison.

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On nous dira que la diplomatie exige d’ouvrir des canaux. C’est vrai. Mais les Américains et les Israéliens, eux, savent poser des conditions. Ils ne distribuent pas les invitations à la légère ni les chèques en blanc.

Recevoir al-Charaa, sans exiger de garanties pour les minorités, sans même un semblant de vérification de dialogue pluraliste, c’est entériner la victoire du plus sectaire. C’est trahir non seulement la Syrie, mais aussi ce qu’il reste des principes français : la justice, la liberté de conscience, la défense des opprimés.

Je suis franco-syrien. Je n’attendais pas de la France qu’elle sauve mon pays d’origine. Mais j’espérais au moins qu’elle ne s’abaisse pas à légitimer les djihadistes, ex-Al-Qaïda, qui l’ont un jour martyrisé et qui y perpètrent encore des massacres.

En accueillant Ahmad al-Charaa, Emmanuel Macron ne fait pas un pas de diplomate : il commet une faute morale.

Au fond du tiroir

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© Eloïse Legay/StrabFilms

Yonathan, expert en montres de luxe, voit sa vie basculer lorsqu’il s’associe à Éric, receleur et escroc. Tout s’accélère quand, pour répondre à une commande d’Éric, Jo, cambrioleur de génie, vole cinq chefs-d’œuvre au Musée d’Art Moderne de Paris en 2010… Inspiré de faits réels, ce film n’a de bon et de réaliste que le scénario, déplore notre chroniqueur.


Quel dommage ! Voilà ce que l’on ne peut s’empêcher de s’écrier en sortant de la projection des Règles de l’art, cette comédie française de braquage et d’escroquerie platement écrite et réalisée par Dominique Baumard, avec Melvil Poupaud dans le rôle principal. Dommage vraiment d’avoir ainsi massacré l’histoire vraie d’un spectaculaire vol de tableaux de maître au musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Il aurait fallu l’allant d’un Rappeneau, d’un Deville ou d’un Broca pour camper ce trio de pieds nickelés géniaux. Or, l’histoire ne décolle jamais, même au moment du vol en pleine nuit, alors que le système d’alarme est défaillant. L’art difficile de la comédie exige que tout soit crédible, même le plus roublard ou le plus imbécile des escrocs. Ce n’est qu’à cette condition qu’on se laisse embarquer avec le plus grand plaisir.

Ici rien de tel, sinon un beau gâchis qui ne fait même pas rire ou sourire.

Marc Deudon : le peintre drôle mais inquiet

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Le peintre Marc Deudon © D.R.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Le peintre amiénois Marc Deudon ne manque pas d’humour, c’est évident, mais il est inquiet. Lorsqu’il pose pour une photographie, il arbore un sourire un peu mélancolique, certainement le reflet de ses états d’âme. Il en va de même pour ses tableaux ; sur l’un d’eux, un visage, un smiley peut-être, qui fait penser à la moue d’un bouledogue français contrarié. Un visage rond comme la lune, rond comme la terre plutôt car c’est bien la terre, notre fichue Terre qui inquiète Marc Deudon.

« Le temps est inexorable », explique-t-il, philosophe. « Chaque jour, la planète souffre davantage à cause de tout ce qu’on ne fait pas. Tant qu’on n’aura pas un gouvernement mondial, on ne sortira pas de cette descente aux enfers. » Pollution, réchauffement climatique, ce sont toutes ces agressions qui le conduisent à lever le pinceau.

Le vendredi 6 juin prochain, de 18 heures à 21 heures, dans les locaux de la Société d’Horticulture de Picardie, au 58/60 de la rue Lenôtre, à Amiens, aura lieu le vernissage de l’exposition de cinquante de ses tableaux ; il l’a baptisée Série noire. Elle se prolongera les 7, 8 et 9 juin, de 10 heures à 19 heures. « Depuis quelques mois, je cherchais une salle pour exposer », raconte-t-il. « Le hasard m’a fait rencontrer la Société d’horticulture à la suite d’une fête des jardins. Je me suis rendu compte que c’était une association ancienne et très intéressante. Et la bâtisse ancienne qui l’héberge est vraiment à sauvegarder. Un des premiers administrateurs fut Jules Verne. Elle mérite de l’aide. Elle a besoin de fonds pour rénover les locaux. Je me suis dit que cette association locale ne récoltait pas assez de dons (N.D.A. : il n’en loupe pas une l’amusant et inquiet Marc Deudon !). Cette journée sera donc l’occasion de donner un coup de projecteur sur cette société. » Généreux, à la faveur de son exposition, il va offrir trois toiles qu’il a restaurées (oui, il lui arrive de restaurer car, sourit-il, « je ne supporte pas les tableaux en détresse ») : une nature morte aux fruits de la fin du XIXe siècle, un bouquet de roses des années 1960, du peintre amiénois Lamarre (également photographe), et une jeune fille près d’un ruisseau dans un bois, de Charles Jean Auguste Escudier (1848-1923). Nul doute que cela aidera la vieille dame très fleurie.

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Psychologue de profession, aujourd’hui retraité, Marc Deudon a commencé à peindre vers l’âge de 18 ans. Autodidacte, il le revendique, certainement une façon pour lui de préserver la liberté de son expression artistique : « Il y a des sujets qui me titillent et suscitent en moi une inspiration. Me vient alors une idée de tableau, très souvent après avoir pris quelques photos. Je traite ensuite le sujet à ma façon. Je ne cherche absolument pas à plaire, si ce n’est à moi-même. C’est pour ça que mes peintures sont très différentes les unes des autres. Il y a de l’abstrait, du figuratif et du semi-figuratif ; et de vrais paysages. » À découvrir. Lecteurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire. (De mon côté, je suis certain que ma Sauvageonne m’entraînera, d’un pas alerte et plus ébouriffée que jamais, vers la belle bâtisse de la Société d’Horticulture de Picardie.)

La magistrature en robe de chambre

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Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, avec Isabelle Gorce, première présidente de la cour d'appel de Bordeaux, quitte le palais de justice après la cérémonie de prestation de serment de la promotion 2025 des futurs magistrats, Bordeaux, 21 février 2025 © UGO AMEZ/SIPA

Les conditions du recrutement des magistrats ou du fonctionnement de notre justice restent extrêmement mystérieuses pour les citoyens. Les récentes affaires Le Pen, Sarkozy ou Zemmour, abordées dans notre nouveau numéro de Causeur, ont suscité de nombreuses critiques des juges dans le débat public – une profession pour laquelle toute remise en cause collective est vécue comme une attaque insupportable. Mais pourquoi donc?


La magistrature française compte environ 8 000 membres. Elle offre des rémunérations comprises entre 2 500 et 9 000 euros par mois, accorde neuf semaines de congés annuels, impose des horaires extensibles et souffre de conditions matérielles souvent précaires. Le serment des magistrats est solennel : « Je jure de remplir mes fonctions avec indépendance, impartialité et humanité, de me comporter en tout comme un magistrat digne, intègre et loyal. »

Autorité judiciaire dont l’indépendance est garantie par la Constitution, la magistrature est à la fois omniprésente dans la vie des citoyens et étonnamment opaque.

Mais qui sont réellement ceux qui la composent ?

Entrée en matière

L’entrée dans la carrière passe principalement par un concours d’accès à l’École nationale de la magistrature, accessible aux étudiants Bac +4, aux fonctionnaires et aux salariés du privé remplissant certaines conditions. Le concours est exigeant. En 2023, seulement 287 candidats ont été admis sur les 2 625 inscrits au premier concours, soit un taux de réussite de 11 %. Les épreuves, communes aux trois concours, mêlent dissertations de culture générale ou de droit généraliste, cas pratiques juridiques et mises en situation inspirées des pratiques managériales. Une épreuve de langue étrangère est également imposée, signe de la volonté de rapprocher cette sélection des standards internationaux des grandes écoles.

Cette logique s’inscrit dans un mouvement plus large de standardisation des élites administratives françaises : l’idéal est celui d’un cadre supérieur mobile, polyvalent, capable de naviguer entre administrations, politique et privé. Le profil du lauréat du concours reflète ce modèle. La magistrature, jadis issue des facultés de droit, recrute désormais massivement parmi les étudiants des Instituts d’études politiques. En 2023, 30 % des admis au premier concours avaient préparé l’épreuve exclusivement dans un IEP. Le concours leur est particulièrement favorable, en ce qu’il accorde moins de poids aux épreuves juridiques techniques et davantage aux disciplines transversales. À cela s’ajoute un « grand oral » éliminatoire, conçu comme une épreuve de culture générale mais souvent éloignée des réalités juridiques. Les jurys n’y sont pas connus pour leur anticonformisme.

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Le recrutement présente également une forte concentration géographique. En 2024, 27 % des auditeurs de justice étaient nés en Île-de-France. Le recours à des préparations privées, le plus souvent parisiennes, est devenu la norme. En 2023, 35 % des lauréats du premier concours et 57 % de ceux du second avaient suivi une préparation privée. En cumulant IEP et prépas privées, on atteint près de 70 % des admis. Le corps est par ailleurs très féminisé : 75 % de femmes au premier concours, 88 % au second, 93 % au troisième. En 2020, 69 % de l’ensemble des magistrats étaient des femmes. Ainsi se dessine le profil dominant de la magistrature d’aujourd’hui : une jeune femme parisienne, issue d’un IEP, bien préparée, et conforme aux attentes d’un système de sélection homogénéisé.

Années bordelaises

L’entrée à l’ENM est vécue comme un soulagement. L’auditeur de justice, dès son arrivée à Bordeaux, entame une formation alternant enseignements théoriques et stages, le principal s’effectuant en juridiction pendant un an. D’autres stages, plus courts, permettent de découvrir les acteurs du monde judiciaire : avocats, forces de l’ordre, administration pénitentiaire, protection judiciaire de la jeunesse. La formation est partagée entre l’apprentissage technique du métier et l’acquisition d’une culture générale. Les enseignements techniques sont assurés par des magistrats expérimentés et sont généralement bien structurés. C’est la partie « culture générale » qui suscite davantage de critiques. Elle prend notamment la forme de conférences devant l’ensemble de la promotion, qui vont parfois au-delà de la simple transmission de savoir. Certaines relèvent de la tribune militante ou du discours orienté, notamment lorsqu’un membre du GISTI est invité à s’exprimer sur les migrations ou qu’un juge de la Cour européenne des droits de l’homme expose une vision normative des droits fondamentaux. Le débat contradictoire est souvent absent. Tenter d’apporter publiquement une contradiction lors de ces séances expose à des rappels à l’ordre par la direction de l’École.

Cette formation favorise aussi un fort esprit de corps. Comme l’écrit Hervé Lehman, ancien magistrat et avocat, les élèves vivent ensemble une année durant, parfois dans des résidences communes, partagent leurs soirées et développent des liens amicaux ou plus intimes. Cette proximité a des effets durables sur la carrière, car elle entretient des solidarités implicites entre collègues. Une fois en juridiction, difficile d’oublier que l’on a dansé, débattu ou vécu avec un confrère que l’on retrouvera dans une autre fonction. Cet esprit d’appartenance est renforcé par le réflexe de défense corporatiste, comme en témoigne la réaction à la critique formulée par Éric Dupond-Moretti lorsqu’il dénonçait l’entre-soi de l’ENM. Plusieurs juridictions avaient alors voté des motions de soutien à l’École, comme si toute critique de la formation portait atteinte au corps tout entier.

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A l’issue de la scolarité, le rang de classement détermine le premier poste du jeune magistrat, avec un choix : siège ou parquet ? Les juges du siège1 sont (en principe) autonomes et indépendants, les membres du parquet (substituts du procureur) appliquent la politique pénale du gouvernement sous l’autorité d’un procureur. Même formation, mêmes compétences, même exigence d’impartialité pour des fonctions différentes, avec la possibilité de passer de l’une à l’autre au cours de sa carrière. Les fonctions du parquet sont traditionnellement plus masculines compte tenu des contraintes d’emploi du temps (astreintes de nuit et de week-end, permanences) mais l’écart tend à se réduire.

Un début de carrière mouvementé

Une fois nommé, le jeune magistrat découvre une réalité souvent éprouvante : cabinet surchargé, délais serrés, manque de moyens, locaux dégradés. Les premières années sont rudes, d’autant plus que s’ajoute l’apprentissage des relations avec les collègues et la hiérarchie. Les mutations se font sur la base de vœux adressés à la Direction des services judiciaires, qui publie ensuite une liste, appelée « Transparence », soumise au Conseil supérieur de la magistrature. Officiellement, l’ancienneté est le seul critère de sélection. En réalité, plusieurs éléments perturbent cette apparente objectivité. Les syndicats sont consultés en amont par le ministère et peuvent recommander certains profils. Les magistrats non retenus peuvent formuler des « observations » au CSM, qui peut attirer l’attention sur un dossier au nom de critères flous, relevant autant du personnel que du professionnel. Surtout, certains postes échappent à la logique d’ancienneté : les « postes profilés » sont pourvus sur dossier, souvent dans des fonctions sensibles ou prestigieuses. Ces sélections semblent parfois s’opérer sur la base du réseau, d’un passage dans un cabinet ministériel, ou de liens personnels noués à l’École. Les connivences ne figurent évidemment pas dans la Transparence. Ce système parallèle permet de comprendre une boutade fréquente chez les magistrats : la Transparence, c’est l’Opacité.

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Le corporatisme prend aussi une forme plus subtile. Les magistrats ne sont pas indépendants les uns des autres. Dans un tribunal, ils discutent, échangent, s’influencent. Cela fait partie de la vie d’un corps, mais peut biaiser l’exercice de la fonction. Ce copinage peut se doubler d’influences extérieures. La haute magistrature est fréquemment traversée par des engagements politiques. Certains magistrats alternent sans gêne entre fonctions juridictionnelles et responsabilités dans des cabinets ministériels ou dans des partis. Adeline Hazan, Éric Halphen, Louis Joinet, Hubert Dujardin ou Jean-Pierre Rosenczveig notamment incarnent cette porosité entre magistrature et politique. Les nominations aux postes les plus élevés se font par réseaux et connivences. Il suffit de quelques appels bien placés dans un cabinet ou à l’administration centrale, et d’un nom glissé dans l’oreille d’un ministre pour faire avancer une carrière. Les prises de positions publiques des syndicats renforcent cette confusion. Certains communiqués appellent à voter pour tel candidat, d’autres dénoncent telle loi ou tel gouvernement. Ces déclarations, rarement critiquées en interne, interrogent l’impartialité du corps.

Failles disciplinaires et conséquences sur notre justice

Ils ne l’admettront que rarement, mais les juges sont faillibles. Leurs décisions peuvent être révisées par la voie de l’appel ou de la cassation, mais uniquement par d’autres juges, eux-mêmes souvent issus du même système. Sur le plan disciplinaire, le Conseil supérieur de la magistrature est censé assurer une forme de contrôle. Mais son action reste timide. En 2023, il n’a prononcé que sept sanctions disciplinaires, pour un corps de 9 000 magistrats, soit un taux de 0,07 %. À titre de comparaison, le taux de sanction dans la police se situe entre 1 et 2 %. Cette faiblesse laisse toute latitude à une minorité de magistrats pour contourner la loi, la plier, voire l’ignorer. Le juge, qui est censé être la bouche de la loi, devient parfois son démiurge. Certains partent de la peine qu’ils veulent prononcer, puis construisent un raisonnement juridique pour y parvenir, quitte à tordre le droit. Ce fonctionnement repose moins sur la règle que sur une idéologie personnelle. Quand la loi est variable et la justice subjective, la victime peut devenir coupable, et le délinquant, martyr.

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Or, toute remise en cause collective est vécue comme une attaque insupportable. Le corps reste solidaire. Régis de Castelnau note justement que cette irresponsabilité exaspère l’opinion publique. En réalité, la majorité des magistrats est compétente, mais reste incapable de contenir les dérives de la minorité militante. Cette minorité tyrannique parvient ainsi à elle seule à verrouiller tout le système institutionnel français.

À l’arrivée, le pouvoir politique, entravé par une autorité judiciaire qui aspire à devenir véritable pouvoir sans en assumer la responsabilité et sans rendre de compte, est impuissant. Ce tiraillement entre une légitimité tirée de la loi et des garanties d’indépendance et d’impartialité et une volonté d’une partie du Corps de participer au débat public, voire de l’influencer, est mortifère pour une institution déjà mal en point. L’heure est à un retour à davantage de rigueur et d’humilité si l’on veut sauver le patient magistrature de sa gangrène.


  1. Juges d’instruction, aux affaires familiales, des tutelles, des enfants, juges correctionnels ou civils. ↩︎

Marine, candidate !

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Prestation de serment des magistrats de la promotion 2025 à Bordeaux, 21 février 2025 © UGO AMEZ/SIPA

L’expression enrage les progressistes mais le traitement infligé par la Justice à Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen prouve que le gouvernement des juges est une réalité. S’appuyant sur une interprétation extensive de la loi, des magistrats prétendent mieux savoir que nous pour qui il ne faut pas voter. Sans susciter de grande protestation de l’opinion. Quand la punition de quelques-uns permet de rééduquer tout un peuple.


Ils n’oseront pas. Beaucoup d’observateurs, dont votre servante, s’étaient persuadés que les juges refuseraient de mettre les pieds dans le plat présidentiel et s’abstiendraient sagement d’assortir une éventuelle peine d’inéligibilité de l’exécution provisoire. C’était trop gros, le peuple n’accepterait pas. Erreur sur toute la ligne. Les juges ont osé et le peuple n’a pas moufté.

L’erreur Système des dévots de l’État de droit

Un tribunal de première instance a décidé, au nom du peuple français, que la patronne du premier parti de France (dont l’avocat répond à nos questions, page 54 de notre magazine) serait interdite de compétition présidentielle. Un autre pourrait, dans quelques mois, envoyer en prison un ancien président de la République, déjà placé sous bracelet électronique par le jugement ignominieux de l’affaire dite Bismuth. Rappelons ce qui est alors reproché à Nicolas Sarkozy : dans le cours de ses conversations avec son avocat et ami (espionnées par la justice avec la bénédiction de la Cour de cassation !), il aurait envisagé de pistonner un magistrat en échange d’informations. Le piston n’a jamais été activé, le poste jamais sollicité, les informations jamais données mais peu importe, trois niveaux de juridiction ont validé la fable d’un pacte de corruption. Orwell, reviens ! En France, on peut être condamné pour des propos privés n’ayant jamais été suivis de la moindre exécution. Je crois bien avoir dit hier à quelqu’un que j’avais envie d’étrangler je ne sais plus quelle bécasse féministe, ça vaut combien ?

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« La loi est la même pour tous », psalmodient les dévots de l’État de droit à chaque fois qu’un juge requiert ou prononce une peine particulièrement sévère à l’encontre d’un politique. Comme si le droit n’était pas une production humaine imparfaite et contestable mais une vérité révélée que des évangélistes en robe sont chargés de répandre. En réalité, la Justice respecte scrupuleusement les droits des délinquants sous OQTF, droits comprenant un nombre délirant de recours sans oublier le droit à une vie familiale normale (dont il ne fallait pas, par exemple, priver Hassan Iquioussen, imam homophobe, antisémite et apologue du terrorisme islamiste, dont l’expulsion a été suspendue en 2022 par le tribunal administratif) ; mais dans l’affaire du financement libyen présumé, elle stigmatise le cynisme de Nicolas Sarkozy, dénonce son « ambition dévorante » et et demande, qu’en plus de l’incarcération, il soit déchu de ses droits parentaux. Au point que notre cher Alain Finkielkraut parle de « réquisitoires haineux proférés la bave aux lèvres » (pages 42 du magazine). Au risque de me répéter, j’ai peur de la justice de mon pays. Et j’ai raison d’avoir peur.

La preuve du gouvernement des juges, c’est qu’il gouverne et qu’il juge. Les magistrats devraient se faire petits face au suffrage universel et ne l’affronter que dans les grandes occasions, par exemple quand une assemblée élue accorde les pleins pouvoirs à un vieux croûton autoritaire – mais là pas de chance, ils avaient tous piscine. (En revanche, un an plus tard, le 19 août 1941, à Royat, la totalité du Conseil d’État jure comme un seul homme « fidélité à la personne du chef de l’État »).

Manipulation de la jurisprudence

Or, depuis plusieurs années, comme le montre Pierre-Henri Tavoillot (pages 50 du magazine), les juges ne se contentent pas d’appliquer la loi, ils se sont octroyé une telle marge d’interprétation qu’ils peuvent l’adapter à leur sauce idéologique ou à leur inquiétant désir de pureté. Dans Le Monde du 12 avril, l’inaltérable Pierre Rosanvallon, par ailleurs grand chantre de la démocratie horizontale, prétend que « les juges incarnent autant que les élus le principe démocratique de la souveraineté du peuple ». Ce n’était pas l’avis du Général et de Michel Debré, qui leur ont concédé une autorité face aux pouvoirs issus des urnes. L’avocat Hervé Lehman réplique dans Le Figaro : cette théorie, écrit-il, « a pour objet de permettre aux juges de limiter les initiatives du Parlement considérées comme populistes, comme celles qui voudraient limiter les flux migratoires. On comprend aussi que, puisque les juges sont plus progressistes en moyenne que les électeurs, la légitimité nouvelle donnée aux juges permet de contrebalancer le suffrage universel lorsque le peuple vote mal. 1» On ne dira pas que les gens de robe n’aiment pas le peuple. Au contraire, ils l’aiment tellement qu’ils veulent ce qui est bon pour lui. Une partie de la magistrature considère en conséquence qu’elle a reçu mandat pour faire barrage à l’extrême droite.

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Cette hubris justicière a profité du stupéfiant autodessaisissement consenti et même désiré par les élus, toutes couleurs confondues, qui a abouti, comme l’observe Henri Guaino, à « l’extension indéfinie du domaine du droit, du droit pénal en particulier2 ». Les juges disposent d’une flopée de lois pour améliorer la moralité, la transparence, la confiance qui leur permettent de placer les élus sous étroite surveillance. « Le gouvernement des juges, résume l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy, c’est quand la responsabilité pénale dévore la responsabilité politique, abolit la séparation des pouvoirs et que l’interprétation de la loi va si loin que c’est le juge qui fait la loi. » De sorte qu’un juge peut désormais sommer le gouvernement de tenir ses engagements en matière climatique, sous peine de sanction financière. Un autre peut condamner Éric Zemmour pour des propos sur Pétain lors d’un débat sur CNews alors qu’il n’a jamais nié ou minimisé les déportations ordonnées par le régime de Vichy. On ne résumera pas ici le raisonnement alambiqué de la Cour de cassation (voir l’article de Jean-Baptiste Roques, page suivante), mais rappelons qu’il a fallu pas moins de quatre audiences pour parvenir à ce résultat qui pourrait encore être cassé. Alors qu’on pleure rituellement la grande misère de la Justice, des magistrats ont planché des centaines d’heures sur une question qui relève du débat historiographique. Historiens, arbitres des élégances morales, garants des engagements politiques : espérons qu’en plus, nos juges font le café.

Sidérante inversion

Si les innombrables manifestations pratiques du gouvernement des juges ne suffisent pas aux sceptiques, il existe une preuve quasi théologique de son existence : c’est la fureur que sa seule évocation déclenche chez les progressistes. Comme l’islamo-gauchisme, le wokisme et le grand remplacement, le gouvernement des juges est un « fantasme d’extrême droite », puisque son existence contrevient au récit canonique du camp du Bien. Dans la foulée du jugement Le Pen, on assiste à une sidérante inversion. Le scandale, ou à tout le moins le trouble démocratique, ne naît pas de la déflagration politique créée par la décision, mais du fait que les prévenus (et pas seulement eux) osent la contester en organisant le 6 avril un meeting à Paris, place Vauban, dûment déclaré aux autorités et sans qu’un mot factieux ni haineux y soit prononcé. La presse de gauche, fort indisposée par les critiques de la Justice quand elles viennent de la droite, sonne le tocsin. Elle entend des bruits de bottes, sent un parfum de Capitole, voire de 6 février 1934. Dans un éditorial intitulé « La tentation trumpiste de Marine Le Pen », Le Monde dénonce une « démarche de nature populiste qui vise à alimenter le ressentiment, à décrédibiliser l’institution judiciaire, à ébranler l’État de droit. » Quelques milliers de mécontents bien élevés font trembler la République. « Insinuer que les juges prendraient leurs décisions en fonction de leurs préférences ou de leurs convictions personnelles revient à remettre en cause la légitimité démocratique de l’application de la loi elle-même », ose la présidente du Syndicat de la magistrature. Il faut croire que, comme les papes, les juges bénéficient de l’infaillibilité.

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En dépit des innombrables garde-fous procéduraux et autres colifichets juridiques censés garantir une justice impartiale, primo des juges peuvent prendre des décisions parfaitement arbitraires relevant d’une interprétation abusive de la loi, interprétation qui a de grandes chances d’être validée par les collègues de l’étage du dessus, et que deuxio, certains confondent droit et morale. Quand un tribunal de première instance décide que la partie la plus symbolique et la plus politique de sa décision (l’inéligibilité) ne doit pas être susceptible de recours, il y a sans doute une part d’égo – moi aussi je peux peser sur les événements –, mais aussi l’outrecuidante volonté de rééduquer le populo. Rappelons aux magistrats que leur boulot, c’est la légalité, pas la légitimité.

On voit mal pourquoi les juges s’autolimiteraient dès lors que leurs sorties de route ne suscitent que de vagues protestations. Pas de convergences des luttes en vue. C’est pourtant la même France des périphéries mentales et économiques qui subit de toutes parts remontrances et leçons de maintien. On a fermé sa télévision préférée (C8), on empêche sa candidate, on la prie de tenir sa guimbarde puante loin des centres-villes. Nul n’incarne mieux la sécession des élites annoncée il y a quarante ans par Christopher Lasch que cette ministre Marie-Chantal déclarant sans rire « les pauvres n’ont pas de voiture » (qu’ils mangent des brioches). Pire que du mépris, c’est de l’ignorance. On ne les voit plus et on s’en porte très bien. Il est peu probable que les multi-dépossédés se lancent encore dans une jacquerie sans espoir. Le risque est plutôt une contre-sécession silencieuse, le sentiment ravageur que tout ça ne nous concerne plus.

Il paraît que quand le juge décide, c’est la loi qui parle. La loi a parlé et Marine Le Pen sera probablement exclue de la présidentielle. Si on voulait dire à la France qui fume des clopes et roule au diésel qu’il y a un Système et que ce Système ne veut pas d’elle, c’est réussi.


  1. « L’État de droit n’est pas la cogestion de la démocratie par le Parlement et les juges », Hervé Lehman, Le Figaro, 15 avril 2025. ↩︎
  2. Henri Guaino, « En cédant à la tentation du gouvernement des juges, les magistrats préparent leur propre destitution », Le Figaro, 5 avril 2025. ↩︎

Des hooligans de Bruges s’attaquent à des habitants de Molenbeek et provoquent une guerre des tranchées

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Des policiers anti-émeute et des supporters de football photographiés lors de la finale de la coupe de football belge, entre le Club Bruges et le RSC Anderlecht, dimanche 4 mai 2025 © Shutterstock/SIPA

Multiculturalisme belge. Dimanche dernier, après la violente descente de hooligans brugeois dans la ville de Molenbeek, des jeunes ont cherché à se venger sur les supporters.


Depuis des mois, Bruxelles est sens dessus dessous : les fusillades se multiplient ; l’antisémitisme gagne du terrain en même temps que l’islamisme ; les partis politiques sont incapables de former un gouvernement ; les plans de mobilité paralysent la ville… Mais il a fallu qu’une centaine de hooligans venus de Bruges débarquent à Molenbeek pour sortir le monde politico-médiatique de sa léthargie. Et pour cause : la horde sauvage a pris pour cible des « locaux » (comprenez : des allochtones), de quoi activer tous les réflexes pavloviens de l’antiracisme.

Parallèles farfelus

Dimanche dernier, les deux plus grands clubs belges s’affrontaient en finale de la Coupe de Belgique de football : le Sporting d’Anderlecht et le Club brugeois. Le noyau dur de ce dernier est ouvertement nationaliste ou, pour reprendre les termes empruntés à la doxa dominante, d’extrême droite. Sur le chemin qui le menait au stade, il a fait un détour par la commune rendue célèbre par les attentats de Bruxelles et de Paris pour en découdre. Si le bilan est léger (un peu de faïence et un ou deux hématomes), il n’est en rien excusable. Pour le coup, les habitants de Molenbeek n’avaient rien demandé et sont des victimes.

A lire aussi, du même auteur: La une du « Figaro Magazine » et les islamo-énamourés du Belgiquistan

Mais parlons de la récupération politique qui est quant à elle grand-guignolesque. Tout y est déjà passé : les parallélismes farfelus (« nuit de cristal », « heures sombres de l’histoire »…), les insultes envers des Brugeois déshumanisés (traités de « vermine » par le socialiste Ridouane Chahid ou, plus généralement, de racailles), la généralisation au point que tous les sympathisants du club de la Venise du Nord sont assimilés depuis dimanche à d’odieux racistes : le « pas d’amalgame » ne fonctionne pas pour eux. C’est à peine s’il ne fut pas demandé de les traduire devant la Cour pénale internationale pour génocide ou de raser leur très jolie ville du nord du pays.

Riposte disproportionnée

Les médias ne parlent (presque) plus que de cela et appellent à la rescousse le ban et l’arrière-ban du monde universitaire. Ainsi en est-il du sociologue du sport Jean-Michel De Waele, moqué jusque dans sa propre université pour faire de son cours un espace digne du café du commerce, qui dénonce, de façon plus générale le racisme dans le monde du football à coups d’arguments spécieux : « Le football est lié à la culture de la bière qui fait que certaines populations musulmanes sont moins intégrées. » (Oui, ces propos ont réellement été tenus !) Est-il tellement hors sol au point de ne pas constater que le ballon rond est gangréné par l’islamisme et qu’un nombre grandissant de parents de « petits blancs » préfèrent inscrire leur progéniture dans d’autres sports ? Le racisme le plus répandu dans le football est bien celui qui touche les blancs. Surtout, les incidents ont donné lieu à des ripostes de la part des « jeunes » bruxellois. Bien sûr, tout le monde a compris de quels « jeunes » il s’agit, mais la balle (et il ne s’agissait pas d’une balle de foot) reçue dans la jambe par un supporter brugeois, les passages à tabac de toute personne portant du bleu et du noir – couleurs du club – et les émeutes dans Bruxelles le lendemain ne devaient sans doute être qu’une « riposte proportionnée à l’acte le plus odieux jamais commis dans la capitale belge ». Retour à la normale donc. Pendant que la gauche était contente de se trouver une raison de s’indigner, les supporters de Bruges sont quant à eux retournés dans leur ville pour fêter la victoire acquise face au rival anderlechtois. 

Cuisine et dépendances (littéraires)

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Catherine Millet et Jacques Henric, à Estagel. DR

Jacques Henric publie son journal, riche notamment de ses vacheries sur ses petits camarades.


Jacques Henric publie son journal (1971-2015) qui devrait être un événement littéraire tant il jette un éclairage cru sur les coulisses du monde germanopratin où les écrivains et clercs ne cessent de se tirer dans les pattes, de se faire des courbettes et de jouer les Ravaillac une fois le dos tourné. Le titre, Les Profanateurs, est du reste bien choisi. La destruction y est permanente ; l’amitié quasi inexistante ; la loyauté interdite. Je dis « devrait » car au fond aujourd’hui tout le monde s’en fout comme me l’a dit, avec une pointe d’amertume, Richard Millet. La littérature n’intéresse plus personne, à fortiori sa cuisine et ses dépendances. Il faut donc prendre ce témoignage précis comme un témoignage historique qui servira, pour les générations futures, à comprendre les laboratoires avant-gardistes, comme la revue Tel Quel, puis celle de L’Infini, orchestré par le bondissant Philippe Sollers, omniprésent dans ce journal, et présenté sous un jour parfois peu aimable, avec quelques anecdotes dérangeantes, d’autant plus que l’écrivain n’est plus en mesure de se manifester autrement qu’en faisant tourner les tables et en catapultant les verres sur la tête de l’indélicat, ce qui n’était pas l’exercice préféré de l’auteur de Femmes. Quelques revues disparues, sauf Art Press, toujours chic et choc, avec à sa tête Catherine Millet, compagne de Jacques Henric.

Manœuvres

Né en 1938, romancier, essayiste, auteur d’une autobiographie remarquée, Politique (2017), Henric fait revivre la France intellectuelle des années post-soixante-huitardes, dominée par les querelles entre communistes, maoïstes, réacs réactivés par Alain de Benoist, Philippe Muray et quelques écrivains nostalgiques de ce que Sollers appellera « La France moisie », en 1999. Henric rappelle la joie réelle de l’écrivain en voyant le déchainement provoqué par sa formule. Au-delà des guerres intestines menées par des acteurs dont on a pour la plupart oublié les noms, on voit s’agiter Bernard-Henri Lévy pour défendre son film Le jour et la nuit, avec un Delon complètement paumé, qui fait un bide ; on apprend que le stalinien André Stil empêche au même BHL d’obtenir le prix Goncourt ; on apprend que certains écrivains – je vous laisse les découvrir –, malgré les camps d’extermination, continuent de tenir des propos antisémites, etc. Henric rappelle également le passé d’extrême-droite de Maurice Blanchot, les errements idéologiques de Duras qui met sur le même plan un jeune communiste et un jeune milicien, dénonciateur de Juifs, ou encore les manœuvres d’un certain Jean-Edern Hallier pour créer un repaire de rouges-bruns avec le journal L’Idiot international, sans oublier la personnalité pour le moins ambiguë de Milan Kundera. Bref, de la tambouille dont il ne reste rien aujourd’hui. Henric apporte une réponse à cette médiocrité très éloignée des ambitions littéraires : tout ce joli monde n’a pas connu la guerre, la trouille des maquis canardés par les SS, la mort du copain fusillé contre le mur d’un village. Ça faisait des écrivains de la trempe de Malraux. Là, on assiste à un défilé d’ombres sans armée. Et peu méritent qu’on les considère comme des écrivains. Mais comme le dit Sollers, qui avait forcé sur le whisky ce soir-là : « La qualité littéraire des textes, on s’en fout, seul compte le sexe. »

A lire ensuite: Je vais bien, mais je me soigne

On sent parfois poindre le bouillant tempérament de Jacques Henric. Ainsi quand ses camarades communistes lui demandent de voter Mitterrand en 1981, il répond : « Qu’ils aillent se faire voir ailleurs. Mitterrand, pour nous, c’est Vichy, le copinage avec l’infâme Bousquet, et pour ma génération la guerre d’Algérie, Mitterrand faisant actionner la guillotine… »

À propos de Philippe Muray, désormais auteur réac culte, Henric lâche ses coups : « Reçu le roman de Muray. Quel pavé ! 700 pages bien tassées. Du sous Céline. Comment ce formidable lecteur de Céline en est-il arrivé là ? C’est écrit comme il écrit pour son gagne-pain des polars destinés à la collection ‘’Brigade mondaine’’. Terrible contagion. Il reprend les mêmes thèmes que dans ses pamphlets, mais délayés. » Il ajoute : « Et le titre de ce nouveau livre, bien prophétique : On ferme. »

Belles pages sur Catherine Millet 

On sourit quand Henric décrit les clones de Sollers, qu’il a lui-même créés, faire leur numéro de séduction devant le « maître » lors de cocktails ; on éprouve un peu de pitié quand il raconte les dîners où Houellebecq finit par s’endormir dans son assiette. Mais bon, c’est Houellebecq, le vendeur de nihilisme au kilo. Heureusement que d’authentiques écrivains émergent de ce flot envahi de coquilles vides : Bataille, Artaud, Guyotat, Leiris… Sollers tangue pas mal, mais il ne tombe pas grâce à son intelligence.

Il y a de très belles pages consacrées à la femme d’Henric. Il en fait un portrait intime assez éloigné de la personnalité qu’on connaît en lisant son best-seller, La Vie sexuelle de Catherine M, un phénomène éditorial, car c’était « du document », même si Julia Kristeva descendit le livre : « (…) en Occident cette exhibition est l’équivalent de la situation qui est faite aux femmes en Afghanistan… » Rien que ça.

Avant de conclure cet article sur Les Profanateurs, journal qui sauve une époque où la liberté d’expression restait préservée, ce qui n’est pas rien au regard de la nôtre éprise de totalitarisme, ces quelques phrases de Jacques Henric à propos de Catherine Millet : « ‘’Apporte-moi la paix », me répète-t-elle. Que j’aimerais la tenir dans mes bras, calmer son angoisse, la rassurer, lui dire que tout va bien, combien je l’aime. »

Jacques Henric, Les Profanateurs, journal (1971-2015), Plon. 544 pages

Droits de douane américains dans le cinéma: une décision insensée?

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La star Jon Voight (et père d'Angelina Jolie) à Washington le 19 janvier 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Et si Hollywood se tirait une balle dans le pied ? Analyse.


Popcorn salé. L’annonce par Donald Trump de futurs droits de douane de 100 % sur les films non produits aux États-Unis a pu apparaître comme insensée et même contre-productive dans la mesure où la production mondiale est largement dominée par Hollywood.

Si le cinéma est créé en France par les frères Lumière et que les premiers studios et grandes compagnies cinématographiques sont européens, dès le début du XXe siècle les États-Unis ont mené avec succès une politique offensive de domination tant économique que culturelle sur cette industrie et sur cet art.

Soft power américain

Dans un pas de deux culturel et économique, l’influence nord américaine a toujours pris en compte le cinéma et l’audiovisuel dans sa politique expansionniste économique globale.

Le président américain Herbert Clark Hoover déclarait ainsi déjà dans les années 30 : « Là où le film américain pénètre, nous vendons davantage d’automobiles américaines ».

Toute l’économie états-unienne a été portée par la diffusion cinématographique et télévisuelle de l’American way of life, et l’industrie audiovisuelle s’est octroyé une position dominante unique.

Si beaucoup de films ont toujours été et sont encore produits en Europe, en Inde, au Nigeria… Ce sont des marchés intérieurs forts mais qui peinent à exporter, car ce sont de loin les films américains qui rapportent le plus avec un quart des revenus mondiaux, et qui seuls s’exportent partout dans le monde avec notamment trois quarts des entrées en salle dans la plupart des pays occidentaux.

La domination est donc très confortable, mais là où Donald Trump a finalement raison, c’est que de plus en plus de tournages de films américains se font en dehors du territoire des États-Unis : plus de la moitié…

Les produits finis de l’industrie hollywoodienne, que cela soit les films ou les séries télévisées, écrasent toujours le marché mondial, mais leur conception en amont est souvent extra-nationale.

C’est finalement comme pour d’autres produits manufacturés, par exemple un IPhone : bien entendu il s’agit d’un produit américain qui va rapporter à la firme Apple, mais sa conception se fait essentiellement dans des ateliers d’Asie.

Cette délocalisation industrielle à échelle du produit culturel qu’est le film ou une série n’est pas anodine. L’accueil de tournages est une économie en soi.

Les Länder allemands ont très tôt théorisé sur le système de  « wirtschaftseffekt », soit des retombées économiques locales, repris par de nombreuses régions européennes et dans le reste du monde.

La réalisation d’un film doit ainsi permettre de revigorer et de doper l’économie locale avec notamment les dépenses pour les emplois techniques et des figurants, les logements, la restauration, les artisans…

Sans oublier un intérêt très important en matière d’image pour le territoire accueillant le tournage et surtout pour son développement touristique.

Imaginaires

Cette préoccupation des retombées économiques locales est en lien avec la politique d’aide publique du cinéma en Europe, particulièrement en France, fer de lance de la fameuse « Exception culturelle ». Si ce terme a été abandonné et remplacé par la « Diversité culturelle », il témoigne toujours du combat français, puis européen et désormais international, de financement public du cinéma au nom de la résistance à un impérialisme hollywoodien.

Au-delà de la considération strictement économique, l’aspect social de cette domination sans partage dans le cinéma et dans les images par les États-Unis est important.

En effet, l’imposition d’un imaginaire unique est dangereuse, car privant toutes les autres nations d’une représentation de soi. C’était l’objectif premier et louable de la « Diversité culturelle », mais qui peut apparaître comme un masque pour défendre des intérêts mercantiles…

Ainsi, dans la logique de Donald Trump, il est évident que l’accueil des tournages en dehors de son pays est un manque à gagner.

Son combat est finalement dans la suite de celle des majors hollywoodiennes contre le financement public du cinéma par les autres pays.

Les États européens ont subventionné leurs industries cinématographiques, souvent – comme en France – par une taxe sur les billets d’entrée (donc principalement sur des films américains !), et accueillent désormais de plus en plus de tournages de films américains en empochant ainsi les retombées économiques…

Vu sous cet angle, et d’un point de vue strictement états-unien, la déclaration de Donald Trump n’est finalement donc pas insensée du tout et correspond totalement à sa politique protectionniste.

De plus, il est improbable qu’à la manière de ce qui se fait dans d’autres secteurs, une riposte se mette en place. Qui peut croire en un boycott des productions américaines alors qu’elles sont les plus appréciées et même pire le seul dénominateur culturel commun des autres Occidentaux ?

Hollywood doit en revanche se méfier des droits de douane dans le cinéma voulus par Donald Trump qui peuvent sembler aller dans les intérêts financiers d’une nation dans sa fièvre protectionniste, mais qui compliqueraient sa tâche économique (les États-Unis ont besoin des facilités de tournage à l’extérieur de son territoire) et pourraient surtout lui faire perdre de vue une de ses plus grandes forces, celle d’avoir toujours su assimiler voire absorber l’influence et les cultures du reste du monde.

En effet, l’apport des créateurs étrangers dans l’industrie cinématographique américaine a toujours permis à Hollywood de se réinventer et de savoir raconter des histoires parlant au monde entier, et non seulement au nombril de l’Amérique.

Hollywood a su ainsi, répondre favorablement aux craintes liées à la « Diversité culturelle » tout en restant la seule industrie du secteur capable de s’exporter.

Un repli sur soi ne peut à long terme que lui faire perdre son influence mondiale unique et surtout (ce qui est certainement le plus important pour Hollywood) ses dollars…

Mélenchon et la tentation théocratique

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Jean-Luc Mélenchon lors de la protestation contre l'islamophobie, Paris, 27 avril 2025 © SEVGI/SIPA

À la suite du meurtre affreux d’Aboubakar Cissé dans une mosquée, le chef de l’extrême gauche s’est livré à une surenchère islamo-gauchiste. Alors que le terme « islamophobie » était auparavant rejeté par la gauche laïque, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon le revendique désormais à tout bout de champ.


Depuis plusieurs jours, le meurtre sauvage et absurde d’Aboubakar Cissé dans une mosquée de La Grand-Combe est utilisé sans vergogne pour attaquer « l’islamophobie », ce mot fourre-tout servant on le sait à stigmatiser quiconque critique la religion musulmane, ses valeurs et ses prescriptions, de Salman Rushdie à Mila en passant par Charlie Hebdo et Samuel Paty.

Islamo-gauchisme, 100% pur jus

C’est dans ce contexte d’instrumentalisation éhontée d’une émotion légitime, que Jean-Luc Mélenchon, le 29 avril sur BFMTV, a déclaré suite à une discussion au sujet du hijab : « Une amie m’a dit qu’elle ne s’abaissait devant aucun homme mais devant Dieu. Si vous voulez aller discuter les ordres de Dieu avec quelqu’un qui croit, vous y allez, moi j’ai décidé que ça servait à rien. »

Pour un peu, et toutes proportions gardées, on croirait entendre Voltaire : « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » mais Mélenchon tire de son observation une conclusion radicalement contraire à celle du philosophe des Lumières.

À lire aussi : Une France raciste et islamophobe?

Là où Voltaire voulait « écraser l’infâme », le tribun de LFI appelle l’État à se soumettre devant un ordre soi-disant divin. Certes, entre porter un hijab et égorger quelqu’un, il y a un monde ! Mais que l’État accepte ne serait-ce que sur un point, fut-il en apparence anodin, que l’ordre d’un dieu serait indiscutable, que l’État considère ne serait-ce qu’une fois que « Dieu me l’a ordonné donc j’ai le droit » est un argument recevable, et c’est la reconnaissance de principe de la théocratie.

Plus encore. Les ordres du « dieu » de l’islam, ce n’est pas seulement le hijab, ce n’est pas seulement « un bout de tissu » (en réalité un étendard), c’est toute la charia. La suite logique de la prise de position de Mélenchon (dont on notera au passage qu’il entérine implicitement l’idée qu’Allah est Dieu) c’est le projet politique que la CEDH a condamné le 13 février 2003 dans l’arrêt « Refah partisi c. Turquie », en reconnaissant « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie » :

« La Cour (la CEDH) partage l’analyse effectuée par la chambre (de la Cour constitutionnelle de Turquie) quant à l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie, tels qu’ils résultent de la Convention :

À l’instar de la Cour constitutionnelle, la Cour reconnaît que la charia, reflétant fidèlement les dogmes et les règles divines édictées par la religion, présente un caractère stable et invariable. Lui sont étrangers des principes tels que le pluralisme dans la participation politique ou l’évolution incessante des libertés publiques. (….) Il est difficile à la fois de se déclarer respectueux de la démocratie et des droits de l’homme et de soutenir un régime fondé sur la charia, qui se démarque nettement des valeurs de la Convention, notamment eu égard à ses règles de droit pénal et de procédure pénale, à la place qu’il réserve aux femmes dans l’ordre juridique et à son intervention dans tous les domaines de la vie privée et publique conformément aux normes religieuses. (….) Selon la Cour, un parti politique dont l’action semble viser l’instauration de la charia dans un État partie à la Convention peut difficilement passer pour une association conforme à l’idéal démocratique sous-jacent à l’ensemble de la Convention. »

Positions dangereuses

La puissance réelle ou supposée, fut-elle surnaturelle, ne légitime pas l’arbitraire. En France, seul le débat démocratique, en ce qu’il tend vers le bien commun et l’intérêt de la nation, et qu’il exprime la volonté du seul souverain, le peuple français, le demos, est source de légitimité.

Alors en effet, l’Etat n’a pas à « discuter les ordres de Dieu avec quelqu’un qui croit. » L’État n’a pas à discuter ces ordres, parce qu’il n’a pas besoin d’en discuter pour les balayer d’un revers de la main. L’État a pour rôle de n’accorder aucune valeur à la prétendue origine « divine » d’une prescription religieuse, et de la traiter comme il traiterait n’importe quelle conviction, proposition ou revendication militante. Ni plus, ni moins. Et dans le cas d’une idéologie comme la charia, incompatible avec les principes fondamentaux de la démocratie et contraire aux exigences morales les plus élémentaires, l’État a l’obligation de s’opposer à toute velléité d’en faire une norme reconnue, et devrait même idéalement en interdire l’apologie.

À lire aussi : Mélenchon, stalinien pour classes terminales!

Le sujet est d’autant plus grave que Jean-Luc Mélenchon n’est semble-t-il pas seul à tenir sur ce point des positions dangereuses – et pas uniquement parce que scrutin après scrutin il est systématiquement soutenu par la totalité du « Front républicain contre le RN. » Il y a quelques jours, le maire de Marseille, le socialiste Benoît Payan, clôturant une longue séance de débats municipaux, a déclaré qu’il « ferait condamner » les propos racistes et anti-musulmans, mais a surtout précisé : « là ce que vous venez de dire sur la charia, par exemple, c’est un délit. » On se gardera naturellement de tout jugement définitif sans savoir quels propos exacts étaient ainsi visés (dans la vidéo des débats, la charia ne semble pas avoir été évoquée avant ce moment, il s’agit donc sans doute de paroles hors micro). Notons tout de même que Benoît Payan n’a pas parlé de « ce que vous venez de dire sur nos concitoyens d’origine maghrébine » ni de « ce que vous venez de dire sur les musulmans », mais bien de « ce que vous venez de dire sur la charia. » Encore une fois, il serait bon de savoir à quoi exactement réagissait l’élu. Mais dans tous les cas, il est pour le moins gênant que le maire d’une des plus grandes villes de France puisse ainsi donner l’impression de s’opposer à la critique, fut-elle virulente, d’une idéologie dont même la CEDH a reconnu qu’elle est « incompatible avec les principes fondamentaux de la démocratie. »

« L’époque impose de rappeler que toute croyance, toute conviction, toute idéologie est critiquable. Alors rappelons-le. Nous pouvons critiquer n’importe quelle croyance, n’importe quelle conviction, n’importe quelle idéologie. Nous le pouvons, et même nous le devons. C’est vrai des théories scientifiques, c’est vrai des idées politiques, c’est vrai des religions, et la susceptibilité exacerbée de certains croyants d’hier et d’aujourd’hui ne rend pas leurs croyances intouchables, qu’il s’agisse de croyances scientifiques, politiques ou religieuses.

Rappelons également, pour faire bonne mesure, qu’aucun croyant ne saurait être réduit à telle ou telle de ses croyances. Que quelqu’un peut se considérer comme appartenant à une école de pensée, un parti politique ou une religion même sans adhérer à tous ses préceptes. Et que personne, fort heureusement, ne se résume à une telle appartenance. Condamner une croyance, ce n’est donc pas condamner les croyants. Cas extrême, la religion de l’ancien empire aztèque était une monstruosité, mais tous les Aztèques n’étaient pas des monstres. Pour autant, se souvenir que tous les Aztèques n’étaient pas des monstres ne doit pas empêcher de dire l’évidence : leur religion était une monstruosité. Parfois, encourager un croyant à apostasier est la plus belle marque de respect que l’on puisse avoir envers lui. Parfois, lorsque ce en quoi il croit n’est pas seulement faux, mais déshumanisant, le lui dire clairement et lui montrer qu’il vaut mieux qu’une telle idéologie, est la meilleure manière — peut-être même la seule — de reconnaître pleinement son humanité. » (Aurélien Marq, La possibilité de Dieu).

La possibilité de Dieu

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