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L’avant-garde ou le commun

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documentaire gauche

Les Rencontres de Laignes sont un petit festival de documentaire créé entre autres par le critique Patrick Leboutte, et tenu cette année à bout de bras par l’admirable Jean-Paul Noret, ancien maire du village de Laignes en Côte-d’Or, retraité de l’enseignement devenu l’exploitant d’un réseau de salles de cinéma en milieu rural. Entre autres, deux documentaires « engagés » nous ont été projetés pendant ces Rencontres, et leur accolement avait l’avantage de nous faire voir les contrastes entre deux gauches militantes, deux rapports au peuple et à l’histoire, deux types de sensibilité aux questions contemporaines.

Il s’agissait des films Même pas peur – réalisé par Ana Dumitrescu et sorti dans toute la France le 7 octobre dernier – et de La seconde fugue d’Arthur Rimbaud, de Patrick Taliercio, qui n’a pour l’instant pas de date de sortie (On peut toutefois en découvrir une bande-annonce sur ce site consacré au film).

Même pas peur est un film que sa réalisatrice a commencé le 12 janvier dernier, au lendemain de la grande « marche républicaine ». Elle s’intéresse non pas tant aux attentats eux-mêmes qu’aux circonstances qui les ont permis, et à la réaction qui les a suivis : réaction de peur et de rejet de l’autre, selon la réalisatrice et les intervenants qu’elle a filmés.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une promenade mélancolique le long de la Meuse, sur le parcours qu’a suivi le poète quand, à seize ans, juste après la défaite de Sedan, il a fui Charleville pour se diriger vers Charleroi. Pendant son trajet, le réalisateur Patrick Taliercio dresse le portrait d’une vallée en voie de désindustrialisation totale, et que des édiles dépassés tentent de redynamiser en montant d’absurdes projets de rénovation urbaine ou de centres commerciaux.

Même pas peur est un défilé d’opinions péremptoires énoncées sans nuance par des intervenants à peu près tous d’accord entre eux sur les questions à propos desquelles on les sollicite : le terrorisme est un produit dérivé du colonialisme français ; la délinquance est un résultat des contrôles au faciès, qui enragent les jeunes, et de la prison, qui achève de les radicaliser. « L’identité française n’existe pas » assène violemment un Alain Touraine remonté, et toute volonté intégrative ou normative émanant de la société dite « de souche » doit être considérée comme du racisme ; en revanche, le film montre de jeunes musulmanes voilées qui font de leur repli religieux un signe de résistance individuelle au fascisme d’Etat. Evidemment, l’islamisme mondialisé, la tentation djihadiste, la position pour le moins ambiguë d’un grand nombre de musulmans que la presse dit « modérés » sans rien en connaître, ne sont pas évoqués dans le film. Ana Dumitrescu a résolument choisi son ennemi et tait toutes les questions délicates, de peur de fragiliser son message.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud traverse des villes sinistrées, où des patrons firent construire des tours au milieu des collines pour y loger leurs employés ; les usines ont fermé, les ouvriers sont restés. En suivant les sentiers qu’a empruntés Rimbaud, Taliercio s’interroge sur le monde finissant dont le poète décrivait les prémisses. Rimbaud nous est proche, dit-il, par l’obscurité des périodes de transition. Taliercio filme des coins de cette France périphérique qui fournit au Front national ses bataillons les plus nombreux ; il y réintroduit une profondeur historique et un goût des autres que le film Même pas peur professe comme un catéchisme sans jamais l’appliquer. Les visages que nous fait découvrir Taliercio sont déconcertants d’exotisme ; ce sont littéralement les « sans-dent » que moquait notre président. Taliercio filme la population d’origine immigrée de la vallée de la Meuse et les ouvriers en grève des usines, sans avoir l’idée de dresser les uns contre les autres, sans leur demander ce qu’ils votent.

Si l’on ne parle que de cinéma, le film de Taliercio est un bijou de grâce et de beauté quand celui de Dumitrescu est un indigeste pensum aussi mal monté que filmé. Mais c’est surtout leur dimension idéologique qu’il est intéressant d’opposer. Même pas peur est une déclaration d’intention de la « gauche d’avant-garde » ; La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une manifestation tardive de ce qu’on pourrait appeler la gauche du « commun ».

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité.

La gauche d’avant-garde prend le peuple de haut ; la gauche du commun le filme d’en bas. Le cinéma de Taliercio est un cinéma de marcheur, plein d’humilité, au sens littéral : les deux pieds dans l’humus. Le film d’Ana Dumitrescu respire le mépris de classe et la suffisance. Il ne développe aucune idée, n’apporte aucune preuve de terrain ; son unique message consiste à dire : nous pensons comme il convient de penser, imitez-nous. La gauche d’avant-garde ne veut pas l’accord. Elle ne cherche pas prioritairement à convaincre. Par narcissisme, elle se complait dans une position qu’elle rêve minoritaire, pour se donner des allures de résistance. C’est la gauche de Joffrin, de Croissandeau ou de Plenel, la gauche qui ne croit tellement plus au peuple qu’elle nie son existence et lui dénie tout droit à se reconnaître une identité.

Même pas peur donne la curieuse impression que le référent n’existe plus. C’est un vrai film post-moderne, où tout n’est qu’affaire de discours : ceux qui alertent sur la montée de l’islamisme radical dans les banlieues sont des racistes qui agitent une « rhétorique de la peur » ; les intervenants du film ne se s’interrogent jamais sur le degré de conformité au réel de ces discours ; ils ne veulent pas voir que, là encore, les classes populaires sont en première ligne dans un combat contre un ennemi dont ils persistent à nier l’existence. La seule chose qui intéresse Dumitrescu, c’est de distribuer bons et mauvais points, en toute indépendance des faits. Comme si le réel, pour lui faire plaisir, avait enfin définitivement cessé de nous encombrer.

Patrick Taliercio sait bien que le réel existe encore, et que les oppositions idéologiques ne sont pas seulement affaire de rhétorique. Il sait que la mondialisation est un cataclysme dont la classe ouvrière paie le tribut le plus lourd. Son film donne la nostalgie de cette gauche du commun, qui cherchait à lier des individus toujours plus détourés par le libéralisme, plutôt qu’à se faire l’étendard des uns pour mieux criminaliser les autres.

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité. Car aussi peu défendables qu’aient été les positions internationales du PCF, il donnait vie à un intense réseau d’amicales, de syndicats, de clubs sportifs et culturels, de fêtes populaires ; en ce temps-là, la gauche créait du « commun » contre les offensives de ce capitalisme qui nous veut tous consommateurs isolés. Aujourd’hui, la gauche d’avant-garde renifle ces fêtes pour voir s’il n’en émanerait pas une des ces odeurs « rances » ou « nauséabondes », sentant l’arrière-pays français, et dont il conviendrait de dénoncer les « relents xénophobes ». Les fils de bourgeois qui dénoncent les opinions des ouvriers et croient vraiment que le pire des dangers pour la France est le Front national travaillent objectivement dans le sens du vaste processus de désagrégation identitaire et symbolique que subit le peuple en France, depuis que les outils de production en désertent le territoire. Il ne reste à la gauche à l’ancienne, encore habitée par le souci du commun, qu’à chroniquer les étapes de cette dépossession ultime. Le parti pris plus poétique que militant adopté par Taliercio est d’une grande justesse : il n’est plus temps que de pleurer.

Pour ajouter à notre mélancolie, le film d’Ana Dumitrescu fait le tour de la France alors que celui de Patrick Taliercio n’est pour l’instant distribué nulle part…

Régionales: la fièvre du dimanche soir

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regionales fn sarkozy juppe lemaire

Qui se souvient de la soirée télé consécutive aux élections départementales de mars dernier ? À part les professionnels de la profession politique et assimilés, sondeurs, journalistes, politologues, la raclée subie par la gauche dans les départements n’a marqué la mémoire de personne. Elle était attendue, actée dans les esprits, intégrée dans les stratégies à venir. Déjà, la perspective d’une progression sensible des voix du FN avait mis en émoi le microcosme politique et médiatique. Mais l’impossibilité mathématique, liée au mode de scrutin majoritaire, de voir le parti de Marine Le Pen s’emparer du pouvoir exécutif dans quelques départements avait tempéré les passions.

Dans les états-majors des partis dits de gouvernement, on poussait un soupir de soulagement en constatant que le FN n’avait pas atteint les sommets prédits par certains sondages, et chacun voyait midi à sa porte : à gauche, les effets délétères de l’éparpillement des candidatures justifiaient l’injonction faite aux écologistes et au Front de gauche de ne pas renouveler, à la présidentielle de 2017, les erreurs de celle de 2002. À droite, Nicolas Sarkozy se voyait conforté dans son leadership par un indéniable succès de ses poulains dans les territoires.

Les élections régionales étaient alors considérées comme une péripétie secondaire de la vie politique, simple prolongement de la courbe enregistrée lors des départementales. Le prochain round important était programmé pour les primaires de la droite, chacun des prétendants à la candidature faisant profil bas et unitaire pour un scrutin ne passionnant pas les foules.

L’événement survint, un de ces événements qui donne le cauchemar à tous les marmitons de la cuisine politique habituelle. Les tactiques les plus sophistiquées, les coups de billard à six bandes les plus élaborés, les laborieux arrangements entre prétendus amis volent en éclat, fracassés par une énorme colère, celle d’un peuple qui ne se sent plus protégé. Le citoyen, quelle que soit ses penchants politiques, se transforme en un « Wutbürger »[1. le « Wutbürger » est le citoyen allemand en colère, habituellement modéré, mais qui vilipende les Grecs et refuse les migrants, décrit en 2010 par l’essayiste Dirk Kurbjuweit.], ce bourgeois en colère prêt à toutes les transgressions pour signifier son exaspération aux détenteurs du pouvoir. L’exutoire d’une grande manifestation de masse réchauffant les cœurs, comme celle du 11 janvier après les massacres de Charlie et de l’Hyper Cacher, leur est interdite par l’état d’urgence. Cela laisse la colère bouillonner, avec comme seul soulagement possible l’utilisation rageuse d’un bulletin de vote lors d’une élection dont les conséquences ne semblent pas engager le destin de la nation. Une ou deux régions aux mains du FN ? So what ? Ni Fréjus, ni Béziers ne sont à feu et à sang après l’accession de maires adoubés par Marine, dont on voit aujourd’hui certaines propositions qualifiées naguère de fascistes adoptées sans frémir par un gouvernement de gauche ! Qu’on ne vienne pas nous refaire le coup du grand méchant loup lepéniste alors que les loups, les vrais, sont entrés dans Paris !

L’aiguille des sondages s’affole, le système se met à turbuler sérieusement, menaçant d’emporter dans une tourmente les prétendants au pouvoir de demain.
C’est cela qui va rendre la soirée électorale de dimanche palpitante, sinon dramatique. Ce qui devait être un tour de chauffe devient un banco, et bien malin est celui qui, la veille peut prédire qui va ramasser la mise. Les perdants mineurs sont déjà connus : EELV, grand vainqueur des élections 2010 grâce au coup de génie de Daniel Cohn-Bendit, va prendre une claque monumentale à la suite des errements de ses notables, dont la constance à avoir tout faux force l’admiration. Le Front de gauche est voué à faire de la figuration, déchiré entre les tenants de la rupture avec le PS, comme Mélenchon, et les vieux briscards du PCF qui savent bien que, sans les socialistes, ils sortent du paysage politique.

Au PS, la situation est ubuesque : les suites du 13 novembre ont exfiltré, fonction oblige, François Hollande, et dans une moindre mesure sa garde rapprochée (Valls, Cazeneuve, Le Drian) du cercle des maudits, mais la situation du parti sur le terrain est pour le moins délicate. Il serait alors indécent de crier victoire en pointant l’échec de la droite, si la force du FN privait Les Républicains des succès attendus.

Pour Hollande, cette « victoire » pourrait être le cimetière d’Eylau décrit par Victor Hugo avec les yeux de son père, capitaine dans la Grande Armée, dont la compagnie comptait cent vingt hommes avant la bataille :

« Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.

Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !

J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.

Sanglant, sur une main et sur les deux genoux

Je me traînai ; je dis : — Voyons où nous en sommes.

J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.

 Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin.

Je vis mon colonel venir, l’épée en main.

 Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?

 Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée.

Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ?

—    Trois »

Pour Nicolas Sarkozy, en revanche, la nuit prochaine pourrait annoncer Waterloo. Son retour de l’île d’Elbe (en l’occurrence le cap Ferrat), s’était plutôt bien passé en dépit des augures. Son génie manœuvrier l’avait ramené au sommet de son camp, en dépit des complots visant à l’en écarter. Mais, alors que dans l’ombre, ses Talleyrand et Fouché fourbissent leurs armes en faisant mine d’être loyaux, il sait qu’un échec, même relatif, aux régionales lui sera fatal. S’il ne peut vaincre qu’avec le retrait sans conditions des listes de gauche, il n’est plus le général triomphant, mais le chef en haillons d’une armée sauvée de la déroute par son rival. Dans cette hypothèse, on écoutera, dimanche soir avec attention les propos de ses amis François Fillon, Bruno Le Maire et Alain Juppé. Bonne soirée à tous.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733097_000015.

Vandromme, dernier styliste «français»

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Marcel Aymé

La critique littéraire, excepté dans quelques revues réactionnaires, est devenue un art mineur. La presse écrite n’ouvre plus ses colonnes qu’aux imitateurs. Nous vivons à l’ère de l’approximation et du « prêt-à-lire ». Tous ces articles calibrés sur le même format manquent de mâche. On les avale d’une traite sans étouffer complètement notre faim de lecteur. Les journalistes bégayent, en toute impunité, une prose boursoufflée, mélange d’arrogance dogmatique et d’imperfections stylistiques. Ne blâmons pas trop nos confrères qui pissent de la copie transparente, ils obéissent aux nouvelles règles du métier. Leur cystite vient remplir la vacuité des médias où la pluralité des opinions est sévèrement sanctionnée.

On leur a appris à penser « objectivement » et à écrire court comme si la matière journalistique se décrétait. Rappelons qu’écrire un article ne répond à aucun protocole scientifiquement approuvé par je ne sais quel Ordre imaginaire. Faire croire le contraire est un vil réflexe corporatiste. La liberté de tourner ses phrases à son bon plaisir n’est pas encore un crime dans ce pays. Le grégarisme de la profession fait pourtant froid dans le dos. Le déclin des journaux puise sa source dans cette course effrénée à la simplification, à l’information condensée, compactée et, au final, sans saveur. Eriger l’objectivité en infranchissable barrière idéologique a eu des conséquences graves sur de nombreuses rubriques, notamment celles consacrées aux livres. Ce nettoyage à sec de la pensée a gommé du paysage presque tous les insoumis. Mais alors, qu’est-ce qu’un grand critique ?

Les plumes qui ne plient pas sous les modes langagières à l’image d’un François Bott se font rares. Il faut se délecter de chacun de ses papiers. En 1998, nous avons perdu le regretté Renaud Matignon qui usait de sa liberté de blâmer avec panache. Car, on ne traite pas l’actualité littéraire comme on rend compte d’un Conseil des ministres. Ce travail ne consiste pas à résumer un livre. C’est à la fois un exercice d’introspection et de sensibilité. Un instable balancier où le journaliste tente d’extraire le noyau dur d’une œuvre tout en se laissant emporter (ou non) par le rythme des mots. Un homme excellait dans cette discipline des plus exigeantes. Cet équilibriste flamboyant s’appelait Pol Vandromme (1927-2009). Il a beaucoup écrit sur les réprouvés (Brasillach, Drieu la Rochelle, Céline, Rebatet, Tintin, Nimier, Aymé, Chardonne, Simenon, Anouilh, Nourissier, Marceau, Le Vigan, Maurras, Perret, etc.). La Droite buissonnière était sa Patrie. Il a été consacré comme l’un des plus grands critiques francophones de son temps. Vous ne risquez pas, en effet, d’oublier sa manière si particulière d’enflammer un article, de miner une phrase jusqu’à l’explosion finale. Feu d’artifice garanti. On reste coi devant ce styliste magistral dont la prose déborde de partout. Les éditions Pierre Guillaume de Roux ont compilé les derniers écrits de ce flibustier des lettres dans un recueil intitulé Une indifférence de rébellion. Ses portraits d’écrivains sont empreints d’une cruelle lucidité. Le moraliste qu’il était tranchait dans le vif, avec une débauche de précision. Il considérait Céline comme « un visionnaire, un poète de la catastrophe, habile à utiliser sa biographie et à l’enfiévrer dans l’épopée picaresque ». Jugement sans appel. Il taquinait Jean d’O pour ses goûts de midinette qualifiant le romanesque de Martin du Gard de « perfection de platitude et d’ennui ». Nothomb n’échappait pas à la curée : « Ne crachez pas sur Nothomb, ayez pitié d’Amélie, occupez-vous d’elle comme s’en préoccupent certains fumistes ». Simenon, « fauve sexuel et arriviste féroce qui fréquenta la paralittérature avec la même frénésie que les mauvais lieux », avait ses faveurs comme Blondin, Fraigneau ou Hergé. Ce recueil contient également des « Évocations », sortes de réminiscences de sa Belgique natale. Certains paysages de la province du Hainaut le poussaient à la mélancolie. « Ma solitude d’hier est aujourd’hui un luxe hors de prix » écrivait-il.

Une indifférence de rébellion de Pol Vandromme – Editions Pierre Guillaume de Roux.

*Photo : Wikipedia.

L'indifférence de rebellion

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Belgique: C’est agité près de chez vous

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baronian belgique dictionnaire

Longtemps, pour moi, la Belgique d’abord a été une manière de province mentale, d’état d’esprit qui m’a révélé une certaine aptitude à la rêverie et même à la mélancolie. Cela a sans doute commencé avec les vignettes de certains albums d’Hergé, celles où justement  on reconnaît des rues de villes belges. Elles ressemblent à des rues françaises et pourtant ce ne sont pas tout à fait les mêmes : l’uniforme des policiers, la couleur des boites postales, l’allure des magasins de quartiers. Ce décalage subtil me plongeait dans un ravissement légèrement anxieux. J’étais chez moi et j’étais ailleurs aussi, en même temps. J’étais belge sans le savoir, déjà.

Il y a eu ensuite, je crois, ce goût pour le symbolisme fin de siècle, cette fascination pour les toiles et les dessins de Fernand Khnopff que j’aimais autant, dans son genre, qu’Odilon Redon ou Gustave Moreau et quand j’ai découvert Bruges – faites-le si possible à l’automne, le matin, sans touristes – avec comme guide Bruges-la-morte de Georges Rodenbach, illustré par ce même Khnopff, j’ai compris que j’étais enfin arrivé dans un de ces endroits où, de manière assez nervalienne, le rêve infuse la réalité à moins que ce ne soit le contraire.

Bien des années plus tard, en 1992, je découvrais cette même sensation, mais de façon beaucoup plus brutale, dans une salle du Quartier Latin, avec un film belge appelé à devenir culte, C’est arrivé près de chez vous, réalisé et joué par Benoît Pooelvorde, alors inconnu, Remy Belvaux et  André Bonzel. Ce film, on s’en souviendra peut-être, parodiait avec une férocité rare, où le rire le disputait sans cesse à la nausée, la télé-réalité, alors balbutiante, sur un mode grotesque et horrifique, en imaginant une équipe de tournage qui suivait, caméra à l’épaule, un tueur professionnel qui avait des avis sur tout. Là aussi, comme chez Hergé, émergeait cette impression, bien résumée par le titre, d’un « chez vous » légèrement diffracté où l’on croit faussement pourvoir s’attacher à une réalité qui n’est déjà plus tout à fait la nôtre. Certains belgicismes contribuent à créer ce subtil décalage avec la réalité – c’est bien du Français mais on ne le comprend pas : qui pourrait traduire, par exemple, « Derrière l’aubette partait une drève » ?

On trouvera dans Le dictionnaire amoureux de la Belgique de Jean-Baptiste Baronian des explications de ces belgicismes et des entrées pour Khnopff, Bruges, Rodenbach. On trouvera aussi des entrées pour Hergé et C’est arrivé près de chez vous. C’est que notre académicien de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique n’hésite pas à convoquer les mauvais genres ou ceux jugés mineurs pour tenter d’élucider cet étrange sentiment, contradictoire, de proximité et d’exotisme qui saisit le Français quand on lui parle de la Belgique, ou même le Belge, « en étrange pays dans son pays lui-même ». Baronian est d’ailleurs un spécialiste reconnu de la littérature fantastique qui fait l’objet de plusieurs entrées dans son Dictionnaire. Il fut aussi, dans les années 70, le patron de la Bibliothèque Marabout avec sa collection Fantastique. Celle-ci a fait découvrir à des générations de lecteurs (par exemple, Emmanuel Carrère , que j’ai entendu reconnaître sa dette à l’égard de Baronian au cours d’une conversation à la Foire du livre de Bruxelles) cette fameuse « école belge de l’étrange » qui a inventé entre la fin du XIXe siècle et les années soixante du XXe le réalisme magique d’un Franz Hellens, l’épouvante d’un Jean Ray sans oublier les danses macabres de Michel de Ghelderode, par ailleurs un des seuls grands noms de la scène contemporaine ayant vraiment retenu les leçons d’Artaud sur « le théâtre de la cruauté ».

À propos de Ghelderode et de quelques autres écrivains et artistes comme, en peinture, Ensor, Magritte ou Dotremont, Baronian nous rappelle que la Belgique est la mère de beaucoup d’avant-gardes. Ainsi en va-t-il pour le symbolisme, l’art nouveau, le surréalisme et même le situationnisme à travers le groupe Cobra et la figure de Raoul Vaneigem.

Une hypothèse pour expliquer cette étrange fécondité ? Depuis sa naissance en 1830, la Belgique est un pays au cœur double, qui vit sur une contradiction linguistique fondatrice, et chacun sait que les contradictions, qui sont les moteurs de l’Histoire, sont aussi ceux de l’imaginaire. N’oublions pas ainsi que la Belgique nous a donné deux géants du XXe siècle, devenus des figures universelles : Tintin et Maigret, le reporter et le commissaire. Sans la Belgique, d’ailleurs, la littérature française ne serait pas grand-chose. Le nombre d’écrivains français qui sont belges dépasse l’entendement : de Simenon à Michaux, en passant Verhaeren, Maeterlinck, Norge ou le trop méconnu Scutenaire dont Mes Inscriptions sont un régal d’insolence et d’esprit. Baronian a été son ami, il lui consacre une entrée toute en délicatesse mais cela ne l’empêche pas de citer un aphorisme des plus représentatifs du bonhomme : « Le surdoué, on lui montre un poil, il voit le pubis. »

Le propre d’un Dictionnaire amoureux comme celui de Jean-Baptiste Baronian est la subjectivité, celle de l’auteur comme celle du lecteur qui peut entamer le voyage par la route qui lui plaît. Très complet sur la littérature et la peinture, Baronian ne l’est pas moins sur l’Histoire et il rappelle, par exemple, à l’article « Violence » que l’image du Belge débonnaire et rieur en prend un coup au vu des soixante-dix dernières années. Et d’énumérer la Question royale, quand Léopold III, roi collabo, dut céder la place à son fils Baudouin après des manifestations meurtrières et quasi-insurrectionnelles ; la querelle linguistique et les affrontements violents qui en découlent dans les Fourons ; les « tueurs fous du Brabant », pratiquant des massacres aveugles dans les supermarchés pour provoquer une réaction autoritaire du pouvoir, sur le modèle de la stratégie de la tension en Italie ; l’assassinat de députés socialistes qui en savaient trop dans des affaires de corruption ; sans compter l’affaire Dutroux, moment d’horreur pure, qui révéla de surcroît de graves dysfonctionnements de la gendarmerie et de l’appareil d’état.

Mais, à la lecture de ce Dictionnaire, on se réjouit que la Belgique existe encore. Elle est en effet, plus que tout autre pays européen, soumise à ces forces contradictoires, à la fois centrifuges et centripètes, qui encouragent la division, la sécession et dans le même temps poussent à se fondre toujours un peu plus dans une construction supranationale. On se rappelle alors que si l’on est, comme Baronian, amoureux de la Belgique, c’est parce qu’elle est précisément une petite nation, celles dont André Suarès disait dans ses Vues sur l’Europe : «  Je dirai la grandeur des petites nations. Elles seules sont à l’échelle de l’homme. Les gros empires ne sont qu’à l’échelle de l’espèce. Les petites nations ont créé la cité, la morale et l’individu. Les gros empires n’en ont même pas conçu la loi nécessaire ni la dignité. Aux empires, la quantité ; la qualité aux petites nations. »

Jean-Baptiste Baronian, Dictionnaire amoureux de la Belgique, Plon, 2015.

Dictionnaire amoureux de la Belgique

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Dernier comptoir avant la fin du monde

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Bertrand Lacarelle rue Gît-le-Coeur

La première fois que j’ai croisé Bertrand Lacarelle, c’était en 2007, rue Gît-le-Cœur. Je m’étais aventuré avec deux amis dans cette petite rue transversale après que nous eûmes joué à pile ou face, depuis deux heures, le sort de chaque intersection. Un tel exercice nous avait assoiffés, comme on l’imagine aisément, et nous étions donc entrés dans le premier bar à notre portée, un lieu bizarre, foncièrement anachronique, contenant quantité de livres entassés pêle-mêle, un juke-box, l’hélice d’un Spitfire au plafond, un comptoir, bien sûr… Et à ce comptoir, donc, avec un demi devant lui, son coude, son chapeau de feutre argentin, son autre coude, au-dessus de quoi un visage d’éternel enfant débarqué tel quel de plusieurs lustres en arrière (sans doute les années 30 côté « non-conformistes »), une Craven-A aux lèvres : Bertrand Lacarelle. Comme nous nous interrogions sur la nature du lieu tout en évoquant les conditions qui nous y avaient menés, Lacarelle nous assura que nous dérivions en plein « hasard-objectif » et que la magie de ce dernier venait de nous guider vers un centre occulte, là où « gisait le cœur », et là où lui-même tentait de contribuer à sa réanimation. « Je ne suis pas le premier… », précisait-il.

Voilà qui m’avait, il y a huit ans, paru charmant, énigmatique, un rien absurde, et il me fallut la lecture de son livre pour mesurer au contraire la cohérence des propos que m’avait tenus alors Bertrand Lacarelle.

Ce livre, La Taverne des ratés de l’aventure, quelque peu « transgenre » parce qu’il est une méditation mise en scène qui enchaîne des aperçus, des rêves, des spéculations, des notes de lectures et des déclarations de guerre, ce livre, dis-je, révélait donc à quoi s’affairait Bertrand Lacarelle dans ce bistrot disparu de la rue Gît-le-Cœur, et quelle entreprise il poursuivait : celle des poètes américains Kerouac, Ginsberg et Burroughs qui, un peu plus haut dans la rue s’étaient bien, eux aussi, installés, à la fin des années 50, pour trouver le « beat » et, à l’instar du jeune Français soixante ans après, refaire battre un cœur. Car, de l’extinction du cœur, mille symptômes attestent, note l’auteur, notamment ce fait que depuis la Seconde Guerre Mondiale, au lieu de se tirer naturellement une balle dans le cœur, les poètes suicidaires visent plus souvent la tête. Comme si le cœur n’y était plus.

Nous vivons cernés par les « vivants-morts », affirme encore Lacarelle, pris de visions entre deux cafés, deux bières, deux cigarettes, deux conversations opportunes, à transformer en grotte kaléidoscopique cette taverne tenue par le mystérieux Bernard Schwarz. Nous vivons cernés par les zombies, comme en témoigne le succès des films de morts-vivants depuis le début du IIIe millénaire. La première « Marche des zombies » française, qui s’est déroulée le mois dernier de la place de la République à la place des Vosges était d’ailleurs sans nul doute une contre-attaque instiguée par quelque puissance invisible pour opposer à la sortie du livre de Lacarelle. Une manifestation qui, derrière son aspect carnavalesque, peut très bien s’interpréter au premier degré, oui, comme une authentique « zombie pride », revendiquant, au moment même où il est contesté par écrit, le droit à être et à rester « vivant-mort » ou « mort-vivant » – selon que le décès effectif a été constaté ou non. Et Lacarelle de convoquer, lui, face à cette contamination, les spectres lumineux des « beats », de Debord, de Lamarche-Vadel, de Malaparte, de Jünger ou même de La Boétie et Chrétien de Troyes ; une vaste conspiration de l’esprit qui se met à jour à travers ces pages afin de fournir des armes contre l’effroyable contamination mortifère.

Lacarelle sait, par ailleurs, que la poésie seule marque le pouls initial. C’est pourquoi ce thuriféraire de Vaché et Cravan exalte essentiellement, ici, la figure d’un autre surréaliste irrégulier : Stanislas Rodanski. Né en 1927, interné volontaire à 27 ans, pour 27 ans de sursis. Magie des nombres environnant la radicalité d’une trajectoire. L’asile comme aventure, la quête du Graal intérieur par un ermite interlope, voici ce qui sert d’élan à l’élan réclamé.

Et si un tel sujet, quand Lacarelle l’évoqua ce jour de 2007 rue Gît-le-Cœur, me parut alors une curiosité d’esthète sans rapport avec l’urgence, je compris enfin, en refermant récemment son livre, que pour ranimer les cœurs, il valait mieux, en effet, faire un usage immodéré des poètes foudroyés, sans quoi : comment parvenir à administrer suffisamment d’électrochocs ?

La Taverne des ratés de l’aventure de Bertrand Lacarelle – Pierre-Guillaume de Roux.

*Photo : Wikimedia Commons.

Antiracisme: la guerre faite aux mots

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race métissage racisme

Philippe de Villiers dans ses souvenirs[1. Philippe de Villiers (2015), Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel.] rapporte une confidence de Soljenitsyne : « Pour détruire un pays, il faut détruire ses racines. » Il n’est pas nécessaire de partager tous les préjugés de l’auteur pour prendre un grand plaisir à la lecture de cet examen clinique de la situation actuelle de la France, et notamment de ses interdits.

Un fameux 11 janvier, on a, paraît-il, manifesté pour la liberté d’expression. C’était beau, c’était républicain. Mais depuis, il semble qu’une chape de plomb se soit abattue sur la pensée française, et surtout sur son expression. En France, la liberté d’expression n’est pas, semble-t-il, la même pour tous.

Nadine Morano, qui n’est pas toujours, il est vrai, d’une grande finesse, en a fait les frais pour avoir dit une vérité première, à savoir que le peuple français était dans son ensemble de race blanche – ce qui, selon le bon sens le plus élémentaire, n’exclut pas les gens de couleur. D’ailleurs, beaucoup de nos penseurs les plus branchés ne cessent de faire l’éloge du métissage : si métissage il y a, c’est sans doute qu’il y a plusieurs couleurs, dont la blanche.

Le mot « race » choque l’irénisme à la mode. Taisez ce mot que nous ne saurions entendre, disent à l’unisson nos modernes Tartuffe. Mais supprimer, voire interdire un mot qui a deux pages dans notre bon vieux Littré, et encore deux pages dans notre moderne Grand Robert, ne va pas être facile. C’est un mot très courant aux multiples sens. Mais nos politiciens ignorent la polysémie.

Le premier sens qu’en donne le Littré est : « Tous ceux qui viennent d’une même famille. » De même le Grand Robert : « Famille, considérée dans la suite des générations et la continuité de ses caractères. » Où est l’offense ? On foisonne d’exemples : « Générations. Ce culte se continuera toujours et passera de race en race parmi les enfants d’Israël, Bible de Saci, Exode XXVII, 21 » (Littré). Ou : « Groupe ethnique qui se différencie des autres par un ensemble de caractères physiques héréditaires (couleur de la peau, forme de la tête, proportion des groupes sanguins, etc.) représentant des variations au sein de l’espèce » (Le Grand Robert).

« Moi, homme noir » disait Franz Fanon. Il ne se gênait pas, pourquoi nous gênerions-nous ?

Le Grand Robert précise : « Une bonne part des aberrations scientifiques du racisme provient de la confusion entre la notion génétique de race, elle-même rapprochée sans précaution du sens zoologique et la notion extrêmement indécise de sous-race ou celle, littéraire ou socio-culturelle, si ce n’est la notion initiale de lignée ». Que voulez-vous de plus subtil ?

Quand on se réfère à la notion de race blanche, ou de race noire, concernant un peuple, c’est à cette notion socio-culturelle que l’on pense de toute évidence, une sous-division en quelque sorte, de la race humaine ou de l’espèce humaine que personne ne conteste. Il me semble, par exemple, que les Congolais ou les Sénégalais, sont de race noire : est-ce que le dire les vexe ? Ils en tirent plutôt de la fierté. « Moi, homme noir » disait Franz Fanon. Il ne se gênait pas, pourquoi nous gênerions-nous ? Comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier livre[2. Alain Finkielkraut (2015), La seule exactitude, Stock.] :  « Nous naissons homme ou femme, blanc ou noir, français ou américain, turc ou arménien, juif ou gentil, et c’est à partir de là que nous nous déterminons. Ces préalables doivent maintenant disparaître. »

Souvenons-nous de l’affaire Vaneste, du nom d’un député accusé d’homophobie pour avoir évoqué une situation historique qui déplut, chassé comme un malpropre de la défunte UMP, traîné devant des tribunaux idéologiquement manipulés, puis blanchi par la Cour de cassation, sans être jamais réhabilité par ceux qui l’avaient poursuivi. Telle est la France d’aujourd’hui, incapable de respecter sa langue. La langue est pourtant la première de nos racines.

Il n’est pas étonnant qu’à l’Assemblée nationale, le Premier ministre ait rajouté une couche d’intolérance, allant jusqu’à nier l’existence d’un concept qu’il ignore, n’ayant sans doute pas ouvert un dictionnaire avant de pérorer. Tout est, chez ce personnage qui ne pense pas par lui-même, prétexte à l’énervement et à l’injonction péremptoire. Il a choisi depuis quelque temps d’assumer le puritanisme intellectuel d’une gauche déstructurée. Il s’approprie la République ; il ne cesse de vanter le « vivre-ensemble » alors qu’il ne supporte pas qui ne pense pas comme lui ; il assume ce canular à la Molière : « Nul ne sera démocrate hors nous et nos amis. »  Ce qui dévalorise grandement les idées qu’il croit défendre.

Je lui offre pour terminer cette réflexion d’Anatole France dans un ouvrage précisément appelé Sur la pierre blanche (1905) : « Aussi convient-il de fonder l’ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l’établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n’obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s’efforçant de l’obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n’est qu’un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l’impose. »

Bref, notre classe politique s’est ridiculisée, et nous a ridiculisés une fois de plus aux yeux du monde. Mais la guerre des mots a bien eu lieu, pour le grand bonheur des sots.

*Photo : SIPA.00607119_000013.

La seule exactitude

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Crèches de Noël: pas un cadeau pour les maires!

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creches noel baroin laicite

Ce Noël, les crèches auront toute leur place. Tout au moins dans le débat public. Comme tous les hivers depuis quelques années, la scène de la nativité de Jésus cristallise les tensions dans le débat sur la laïcité. Où en sommes-nous cette année ? Entre les tenants d’un Etat farouchement neutre et ceux qui estiment la loi de 1905 compatible avec ce qu’Ernest Renan  appelait  le « legs des souvenirs », c’est-à-dire les origines et les traditions de la France gréco-judéo-chrétiennes, où se trouve aujourd’hui le curseur ? Un examen de la jurisprudence administrative récente dresse un tableau contrasté.

En octobre 2015, deux cours d’appels de tribunaux administratifs rendent des décisions diamétralement opposées. L’une concerne l’installation d’une crèche dans le hall de du Conseil départemental de Vendée. Interdite par le tribunal administratif de Nantes en première instance, l’installation est finalement autorisée par la cour administrative le 13 octobre dernier. Les juges estiment que lorsque sa taille est raisonnable, sa situation non ostentatoire et en l’absence de tout autre élément religieux, la crèche de Noël entre dans le cadre d’une tradition relative à la préparation de la fête familiale de Noël et ne revêt pas la nature d’un « signe ou emblème religieux ». Selon les magistrats, l’installation n’entre donc pas dans l’interdiction de l’article 28 de la loi de 1905.  Argument massue des détracteurs des crèches de Noël, cet article stipule : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. »

Une autre décision, qui concerne la ville de Melun, témoigne d’une  tout autre interprétation de la crèche. En décembre 2014, le tribunal administratif de Melun estime que la crèche est installée en toute légalité sous le porche de l’hôtel de ville. La plainte émane de la fédération de Seine-et-Marne des Libres penseurs. Dix mois plus tard, le 8 octobre,  le tribunal administratif d’appel de Paris finit par annuler le jugement. La cour estime ainsi que la crèche située « dans l’enceinte du bâtiment public » doit être considérée « comme ayant le caractère d’un emblème religieux » au sens de l’article 28 de la loi de 1905, et « non comme une simple décoration traditionnelle ». Selon les juges, sa mise en place contrevient donc au principe de neutralité de l’Etat.

Ces contradictions ne sont pas nouvelles[1. Dès 2010, le tribunal administratif d’Amiens interdisait l’installation d’une crèche sur la place du village de Montiers, dans l’Oise après la plainte de l’ancien maire de la commune.]. Si les décisions s’accumulent et se contredisent, c’est évidemment parce que les juges interprètent des situations et des contextes différents. La crèche a-t-elle ou non un caractère religieux ? Pour la cour d’appel administrative de Paris, c’est un « emblème religieux » qui met à mal le principe de neutralité de l’Etat. Pour celle de Nantes, la neutralité de l’Etat n’est pas remise en cause car la crèche représente moins un symbole religieux que l’expression d’une tradition de Noël.

En l’absence d’un cadre juridique clair apte à guider les décisions des édiles,  l’Association des maires de France (AMF), présidée par François Baroin  a interpellé le ministère de l’Intérieur en juillet 2015. À l’approche de Noël, l’AMF a fini par trancher. Dans son vademecum destiné aux 36.000 maires de France, l’association recommande au maire d’être les missi dominici d’une laïcité malmenée depuis plusieurs années. Ce guide de bonne conduite a été rédigé après l’audition de plusieurs groupes de travail rapporte Le Figaro. Notamment le maître du Grand Orient de France, Daniel Keller, et le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco. Selon une source citée par le quotidien, les responsables religieux auraient eux aussi été entendus… mais uniquement après que les propositions avaient déjà été formulées.

Mais ce qui pourrait apparaitre comme une contradiction dans les décisions de justice des tribunaux français traduit une réalité culturelle : Noël est une fête ambiguë. Fête religieuse chrétienne, devenue à partir du XIXe siècle une célébration centrée autour de la famille, du repas et des cadeaux. Avec le triomphe du modèle américain, très œcuménique, débarquent sapin, rennes et Père Noël – fossoyeur de Saint-Nicolas – ravivé aux couleurs de Coca-Cola. Le cinéma, la culture populaire et la société de consommation s’en font les vecteurs. Rappelons que pour l’Eglise, ce grand-père à  barbe blanche dans son traineau est un hérétique. Symptôme de l’indignation du clergé, « devant les enfants des patronages le Père Noël a été brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon », rapporte France Soir dans son édition du 23 décembre 1951. Ce curieux autodafé antipaïen montre bien l’indignation qu’éprouvent alors certains catholiques.

Aujourd’hui prise en étau entre le crucifix (chrétien) et le sapin (profane),  la crèche se trouve dans un no-man’s land symbolique. Rien d’étonnant à ce qu’elle fasse l’objet de combats d’autant plus âpres que les juges ont grand peine à déterminer le caractère religieux ou non – et donc sa légalité dans un lieu public – de la scène de la nativité de Jésus.

Saisi par la mairie de Melun et la Fédération de la libre pensée de Vendée, le Conseil d’Etat devra bientôt trancher. On peut espérer de la plus haute juridiction administrative clarification juridique, mais aussi longtemps que Noël restera une fête « hybride», la crèche conservera son ambivalence.

*Photo: wikicommons.

 

Danemark: «Nej» à plus d’Europe!

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danemark europe referendum

7 octobre 2014, ouverture de la nouvelle session parlementaire au Parlement danois. Le Premier ministre du Danemark, Helle Thorning-Schmidt, annonce qu’un référendum sera organisé après les élections législatives pour une plus grande intégration du pays à l’Union européenne. Mauvais élève de l’Union européenne avec le Royaume-Uni, l’Irlande et la Pologne, le Danemark a obtenu quatre clauses d’exemption au Traité de Maastricht. Pourtant adopté par le Parlement danois, le Traité avait dû faire l’objet d’un référendum, en vertu de la loi fondamentale. Après l’avoir refusé une première fois, les Danois l’avaient ensuite accepté après que l’accord d’Edimbourg leur garantissait de ne pas être partie de l’Union économique et monétaire, de la politique de sécurité et de défense commune,  de la justice et des affaires intérieures et de la citoyenneté de l’Union européenne.

Pour Helle Thorning-Schmidt, qui s’y était d’ailleurs déjà engagée lors de son premier mandat, il s’agit alors que le Danemark renonce à sa clause d’exemption sur la justice et les affaires intérieures. L’argument majeur s’articule autour d’Europol, l’office de police criminelle intergouvernemental qui facilite l’échange de renseignements entre polices nationales en matière de stupéfiants, de terrorisme, de criminalité internationale et de pédophilie au sein de l’Union européenne. L’agence est devenue communautaire depuis le 1er janvier 2010 et intègre donc le troisième pilier de l’Union européenne duquel le Danemark ne fait pas partie. Si l’on s’en tient à une lecture stricte, cette décision sonne donc le glas de la collaboration pour ceux qui ont opté pour cette clause d’exemption.

Juin 2015, les élections signent la fin du mandat de Helle Thorning-Schmidt et le libéral Lars Løkke Rasmussen devient Premier ministre, reprenant à son compte ce référendum et assumant la même ligne que son prédécesseur. Dans un contexte politique particulier marqué par la crise des migrants et où le très nationaliste Dansk Folkeparti (parti du peuple danois) est sorti grand vainqueur des élections avec trente-sept députés au Parlement, Lars Løkke joue l’équilibriste. Le Danemark doit renoncer à sa clause d’exemption car il ne saurait se priver d’une politique de collaboration en matière de sécurité mais il conservera toute son indépendance en matière de politique d’immigration. L’argument n’aura pas fait mouche. Appelés à se prononcer hier, les Danois ont majoritairement rejeté ce référendum. Le non, défendu par l’extrême gauche et le Dansk Folkeparti a ainsi obtenu 53,1 % des suffrages contre 46,9 % pour le oui, soutenu par les grands partis traditionnels.

C’est ainsi au royaume de Danemark, on ne remet pas le destin entre d’autres mains, surtout lorsque le pays semble se porter bien mieux qu’ailleurs. Il en avait été ainsi du référendum de 2000 sur l’adoption de l’euro ; il en serait ainsi de ce référendum sur la justice et les affaires intérieures. Car voici un peuple qui n’a pas fait religion de la politique communautaire et qui n’a que trop bien compris que déléguer quelques parcelles de souveraineté à la grande machine revenait, in fine, à tout céder. Car il ne faut pas s’y tromper, le Danemark ne quittera pas Europol au simple prétexte du changement d’affectation de l’agence. Si le pays est parvenu, au prix d’accords politiques, à bénéficier d’exceptions à l’occasion du Traité de Maastricht, que ne pourrait-il s’en avoir accorder de nouvelles en concluant un accord parallèle avec l’Union européenne ? C’est d’ailleurs probablement ce qui se passera dans les mois à venir. Nul ne doute que trois semaines après les attentats de Paris, la coopération se renforcera en faisant fi des arguties juridiques. Nul ne doute non plus qu’à un an du référendum de la Grande-Bretagne qui doit se prononcer sur son maintien ou non au sein de l’Union européenne, les institutions feront montre d’une grande souplesse comme pour feindre son attachement à la souveraineté nationale et au choix des peuples.

«Ma patrie, avant tu étais le seigneur de toute l’Europe du Nord jusqu’à l’Angleterre, aujourd’hui on dit de toi que tu es un petit pays faible» écrivait Hans Christian Andersen en son temps. S’il avait su…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21830209_000018.

La galerie d’art et le bordel

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Bordello

Le succès de l’exposition des premières photos en 1871 de Formose par John Thomson à la Maison de la Chine (qui est restée accrochée place Saint-Sulpice jusqu’au samedi 28 novembre 2015) m’a valu beaucoup de courriels ; certains pour me demander où l’on pouvait trouver à Paris des photographies érotiques chinoises, vintages ou récentes.

Je dois avouer que je n’ai pas la réponse, alors que le sujet mériterait certainement un galeriste spécialisé. En revanche, je connais une remarquable galerie, très fréquentée par les amateurs chinois (et taiwanais) de photographies (et autres images) érotiques occidentales : celle de Nicole Canet, « Au Bonheur du jour ».

Biederer Jacques (1887-1942)

Jeux de dames 1930. Epreuve argentique

C’est près du square Louvois, pratiquement en face de la Bibliothèque Nationale, à deux pas du si beau jardin du Palais Royal.

En face, il y a ZenZo「珍珠茶館」un salon de thé taiwanais, au coin de la rue Cherubini, juste à coté de l’immeuble où se situait le bordel le plus fameux et le plus chic de Paris de 1877 à 1946, le « Chabanais » dans la rue du même nom.

C’est là que je prends le thé avec mes invités asiatiques lorsqu’ils me demandent de les piloter dans leur recherche de curiosa. Et, manifestement, je ne suis pas la seule à guider des amateurs à ce carrefour, et chez la savante et sympathique Nicole Canet.

Sa galerie « Au Bonheur du jour » est ouverte du mardi au samedi, de 14h30 à 19h30 pendant les expositions ; et sur rendez-vous entre deux expositions.

Elle comporte deux espaces : celui consacré à la photographie des XIXe et XXe siècles, aux dessins et peintures, ainsi qu’aux expositions thématiques : maisons closes, orientalisme, matelots, nus masculins (1860-2010) ; et à coté un « boudoir », réservé aux curiosa, objets singuliers anciens, livres et revues rares.

Monsieur X (1930)

Epreuve argentique d’époque

Le radiateur du chabanais, vers 1905

Bouquet de fouets, 1930

Utilisé pour les jeux sexuels. Provenance Maison close.

« Nicole Canet, amatrice passionnée, est l’âme de ce lieu hors du commun où les artistes les plus connus côtoient d’illustres inconnus qui, sans son insatiable curiosité, le resteraient ». C’est très vrai et très amusant. Nicole Canet édite des ouvrages érudits, abondamment illustrés, donc un peu chers, mais très utiles aux étrangers qui – comme moi – cherchent à comprendre à quoi ressemblait la France dans les siècles passés.

Je reproduis la couverture de quelques-uns d’entre eux :

Et je reproduis également quelques affiches d’expositions anciennes que je trouve très belles (les Chinoises et Chinois en raffolent).

Pour rester dans l’actualité, noter que du 23 septembre au 14 novembre 2015 , l’exposition s’intitule « Maisons closes et prostitution, féminin masculin XIXe & XXe siècle. Objets, livres, dessins, peintures, photographies ».

C’est l’occasion du lancement d’un livre passionant Le Chabanais. Histoire de la célèbre maison close 1877-1946. [ISBN 9782953235197, cartonné, abondemment illustré, 79€]

L’entrée est libre, gratuite. Mme Canet est une sympathique guide pour commenter les œuvres et ouvrir les tiroirs.

Il y a à Paris, en ce moment, deux expositions un peu coquines, « Fragonard amoureux » (au Luxembourg) et « Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 » (au Musé d’Orsay.). Mais j’avoue ma préférence pour l’intimité de la galerie-boudoir de Nicole Canet, gratuite, où l’on peut acheter des originaux à des prix raisonnables.

Ses curiosa se vendent entre dix-huit euros et mille euros, une gamme accessible à toutes les bourses. Et même moins cher si l’on s’intéresse aux affiches (5 ou 10€).

Il semble que les images de garçons se vendent plus et mieux que celles de dames. Il ne faut pas imposer la parité dans ce domaine, mais essayer de comprendre pourquoi hommes et femmes préfèrent collectionner des gravures et des photos masculines.

C’est un plaisir difficile à décrire que celui de pouvoir passer des heures à choisir un tirage original, signé par le photographe, de légionnaires ou de matelots, souvent nus, toujours avantagés par la nature, à l’évidence offerts prioritairement à des collectionneurs amateurs du même sexe, mais qu’une jeune Chinoise ou Taiwanaise peut rêver détourner de leur vocation. Bref un endroit exquis pour faire provision de phantasmes.

Ernst Hildebrand (1906-1991)

La cigarette, vers 1940

Encre et lavis, 48×32 cm.

Ernst Hildebrand (1906-1991)

Prostitution, vers 1940

Encre et lavis, 48×32 cm.

J’ai interviewé Nicole Canet pour ce blog.

Elle tenait avant 2000 un stand aux Puces. Le succès venant elle s’est installé, près de la BNF, exactement en face du Chabanais, le bordel le plus célèbre au monde.

En 2009, elle a commencé à publier : 24 titres à ce jour, qu’elle a rédigés et dont elle a assuré la maquette avec l’aide de son imprimeur à Belleville, toujours avec d’intéressantes illustrations, le plus souvent tirées de ses collections.

Le catalogue SUDOC qui recense tous les livres de quatre mille bibliothèques publiques en France n’en donne que trois… Et à un seul exemplaire à chaque fois, à l’INHA, l’Institut national d’Histoire de l’art, de l’autre coté du Square Louvois et de la rue de Richelieu. Les universitaires prêtent donc bien peu d’attention à un sujet qui est pourtant fondamental pour comprendre la vie en société.

Je ne peux m’empêcher de montrer le dessin qui me tente le plus en ce moment chez Nicole Canet. Je vais suggérer à la direction de Causeur de passer un béret en conférence de rédaction pour me l’offrir :

Constant Detré (1891 – 1945)

Scène de maisons closes, 1925

Mine de plomb, 30 x 21 cm

Pourtant les bibliothécaires de la BNF fréquentent assidument la galerie : j’en ai rencontré trois chez Nicole Canet, dont un – plutôt mignon – m’a proposé d’aller chez lui examiner ses estampes japonaises avec l’amie chinoise qui m’accompagnait.

Mais son intérêt ne se limitait pas aux「春畫」 Shunga (ChunHua dans la prononciation chinoise de ces deux caractères). Ce charmant chartiste m’a donné de nombreuses explications sur Jean Boullet qui le passionne. Il m’a appris par exemple que Jean Boullet, retrouvé pendu en Algérie en 1970, fut le décorateur de Boris Vian quand J’irai cracher sur vos tombes a été monté au théâtre.

J’ai déjà rédigé pas mal de paragraphes et donné quelques illustrations, mais je n’ai pas encore parlé d’Alexandrine Jouannet (1845-1899) qui donne son nom à la présente tranche de blog.

C’était une jeune berrichonne, sans doute très belle, qui travailla comme prostituée dans plusieurs endroits, y compris au Levant, à Constantinople, puis à Lyon « chez Clotilde ». Elle s’installa en 1877 à Paris, pour investir ses économies, et une subvention d’un ami de cœur au grand cœur, dans un bordel dont elle était la seule propriétaire et patronne.

Elle eut le génie de s’installer rue Chabanais, non loin de l’avenue de l’Opera, à égale distance du Palais-Royal, et en face de la Bibliothèque Nationale.

Elle se mariera, tardivement, avec un chanteur d’opéra, qui l’aima beaucoup et malheureusement mourut quelques années après leur union. Elle lui survécu.

C’est elle qui eut l’idée de décorer chaque chambre de manière luxueuse et originale, différente des autres, pour loger et animer convenablement les phantasmes de ses très riches clients.

On connaît la baignoire que le Prince de Galles (1841-1910), fils de la reine Victoria, faisait remplir de champagne pour ses ablutions, tout comme la « chaise de volupté » qui fut commandée au célèbre ébéniste Louis Soubrier. Ce meuble indispensable aux extases du futur monarque de Grande-Bretagne vient d’être prêté au Musée d’Orsay pour son exposition actuelle.

Alexandrine se rendait en vacances fréquemment dans le sud-ouest où elle avait acheté le château de Tarabel dans le Lauraguais, entre Toulouse et Carcassonne, au temps de la « cocagne », c’est à dire des boules du pastel qui fit un temps la fortune de la région.

Si mes lecteurs veulent connaître la suite de l’histoire du Chabanais, je les invite à acquérir le livre de Nicole Canet. Il peut figurer dans la bibliothèque d’hommes et de femmes de distinction.

Vingt années après sa mort, sans enfant, la seconde épouse d’un neveu héritier brûla toutes sortes d’archives et on ne connaît donc pas son visage. Il figure sans doute à la BNF dans l’imposante collection des Reutlinger, photographes établis dans le même immeuble où résidait Alexandrine. Mais rien n’a encore permis de le retrouver.

Cela désole non seulement Nicole Canet mais aussi son amie Edith Jouannet, descendante d’Alexandrine, très attachée à la mémoire de la femme remarquable que fut son aïeule.

J’ai proposé à Nicole et à son amie Edith de réaliser un documentaire sur Alexandrine. Je lancerai peut-être bientôt un crowdfunding,「集資」JiZi en chinois, pour la production de ce documentaire.

Galerie Au Bonheur du Jour
Madame Nicole Canet
11, rue Chabanais
75002 Paris
+33 1 42 96 58 64
canet.nicole@orange.fr
aubonheurdujour@curiositel.com

*Photo : Vee Speers, « Bordello, 2000 ». Tirage Fresson

Gattaz contre le FN, non merci!

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pierre gattaz fn medef

En France, ces jours-ci, c’est l’union sacrée… contre le FN ! Il y a d’abord les artistes, ce qui est plutôt habituel. Le FN ne brille pas par son programme culturel et il a laissé le souvenir, par exemple, de l’épuration des bibliothèques dans les mairies prises en 1995. Philippe Val, dans son C’était Charlie (Grasset) qui vient de paraître, rappelle ainsi que lorsqu’il avait demandé à la mairie de Toulon d’assurer sa sécurité sur un salon du livre antifasciste qui devait se tenir en ce temps-là, il s’était vu répondre par Serge de Beketch, alors responsable de la communication de la ville : « La municipalité est chargée du ramassage des ordures, pas de leur protection. » Tout cela explique aisément ce tropisme « antifasciste » même si son efficacité est souvent bien limitée.

Outre les artistes, plus surprenant quand on connaît sa prudence et sa révérence pour les autorités locales, il y a la presse régionale. La Voix du Nord a ainsi titré mardi : « Pourquoi une victoire du FN nous inquiète. » Cela fait évidemment un peu sourire jaune, y compris certains de ses journalistes. Qui a un peu lu la VDN ces dernières années sait que son traitement des faits divers tourne systématiquement à la peinture implicite d’une insécurité galopante et, comme le FN fait vendre, le journal a multiplié les publi-reportages sur le Front ou les Unes ambigües. Comme celle du 11 novembre où, sous prétexte de mettre en question une proposition de Marine Le Pen, « dénoncer et éradiquer toute immigration bactérienne » (car les migrants en plus d’être migrants sont porteurs de sales maladies, c’est bien connu), le journal l’a reprise en première page sur fond noir, faisant mine de croire qu’un certain lectorat ne verrait pas ça comme un avertissement frontiste à prendre au sérieux. Bref, on invoque quelques jours avant le scrutin le fait qu’on est un journal « issu de la résistance » comme pour se dédouaner à la dernière minute d’un quelconque rôle dans le triomphe annoncé du Front dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie.

Et, last, but not least, voilà Pierre Gattaz lui-même qui met en garde l’électeur citoyen. Mais il le met en garde de telle manière que cela risque bien de donner encore plus envie à certains de voter FN. En effet, que redoute-t-il dans une éventuelle victoire du Front ? Son programme économique. Et pourquoi le programme économique du Front l’inquiète aussi fort ? On vous le donne en mille : parce qu’il rappelle celui de la gauche en… 1981. Dans une région ouvrière, le programme de la gauche en 81 et sa trop courte application dans la période 81-83, c’est plutôt un bon, voire un très bon souvenir. C’est la trahison du tournant de la rigueur qui a peu à peu désespéré toute une région jusque-là indéfectiblement « socialo-communiste » : les 39 heures, la retraite à 60 ans, les lois Auroux sur les droits des travailleurs dans l’entreprise votées alors que le charismatique maire de Lille Pierre Mauroy était Premier ministre. Bref, Gattaz, consciemment ou non, est en train de dire à toute une région que le FN va leur faire retrouver le paradis perdu de ces années-là. On a vu mieux comme contre-propagande, Marine Le Pen trouvant là un appui inespéré pour insister sur le fait qu’elle est bien la candidate du « million de pauvres » d’une région sinistrée par la désindustrialisation et la mondialisation.

Plus généralement, cela prouve à quel point le patron des patrons, quand il parle de politique, est  déconnecté de la réalité. Sans doute croit-il que parce qu’il entretient d’excellentissimes relations avec Manuel Valls et Emmanuel Macron, en fait, il est de gauche… Hélas, non. On a beaucoup jasé sur le crachat de Benzema à la fin de La Marseillaise lors du match France-Angleterre. On a en revanche été d’une discrétion de violette sur la déclaration de Gattaz moins de quatre jours après les attentats, alors que le gouvernement avait annoncé à Bruxelles qu’il n’allait pas falloir trop chercher la petite bête sur la question des déficits car le pays allait soutenir un effort de sécurité et de défense sans précédent. Voilà ce qu’il avait dit textuellement alors que tous les corps n’étaient pas encore identifiés : « Il est sans doute nécessaire de renforcer les mesures de sécurité et de prévention mais il faut absolument continuer l’optimisation de la sphère publique. On ne peut pas laisser partir à vau-l’eau les dépenses publiques. » C’était parfaitement de bon ton, comme on le voit. On nous permettra de préférer, pour le coup, la déclaration de Matteo Renzi, pourtant d’un rose très pâle : « A chaque euro investi dans la sécurité doit correspondre un euro pour la culture. »

Ce qui n’est, pour le coup, ni une proposition FN, ni une proposition Medef.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00731086_000005.

C'était Charlie

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L’avant-garde ou le commun

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documentaire gauche

documentaire gauche

Les Rencontres de Laignes sont un petit festival de documentaire créé entre autres par le critique Patrick Leboutte, et tenu cette année à bout de bras par l’admirable Jean-Paul Noret, ancien maire du village de Laignes en Côte-d’Or, retraité de l’enseignement devenu l’exploitant d’un réseau de salles de cinéma en milieu rural. Entre autres, deux documentaires « engagés » nous ont été projetés pendant ces Rencontres, et leur accolement avait l’avantage de nous faire voir les contrastes entre deux gauches militantes, deux rapports au peuple et à l’histoire, deux types de sensibilité aux questions contemporaines.

Il s’agissait des films Même pas peur – réalisé par Ana Dumitrescu et sorti dans toute la France le 7 octobre dernier – et de La seconde fugue d’Arthur Rimbaud, de Patrick Taliercio, qui n’a pour l’instant pas de date de sortie (On peut toutefois en découvrir une bande-annonce sur ce site consacré au film).

Même pas peur est un film que sa réalisatrice a commencé le 12 janvier dernier, au lendemain de la grande « marche républicaine ». Elle s’intéresse non pas tant aux attentats eux-mêmes qu’aux circonstances qui les ont permis, et à la réaction qui les a suivis : réaction de peur et de rejet de l’autre, selon la réalisatrice et les intervenants qu’elle a filmés.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une promenade mélancolique le long de la Meuse, sur le parcours qu’a suivi le poète quand, à seize ans, juste après la défaite de Sedan, il a fui Charleville pour se diriger vers Charleroi. Pendant son trajet, le réalisateur Patrick Taliercio dresse le portrait d’une vallée en voie de désindustrialisation totale, et que des édiles dépassés tentent de redynamiser en montant d’absurdes projets de rénovation urbaine ou de centres commerciaux.

Même pas peur est un défilé d’opinions péremptoires énoncées sans nuance par des intervenants à peu près tous d’accord entre eux sur les questions à propos desquelles on les sollicite : le terrorisme est un produit dérivé du colonialisme français ; la délinquance est un résultat des contrôles au faciès, qui enragent les jeunes, et de la prison, qui achève de les radicaliser. « L’identité française n’existe pas » assène violemment un Alain Touraine remonté, et toute volonté intégrative ou normative émanant de la société dite « de souche » doit être considérée comme du racisme ; en revanche, le film montre de jeunes musulmanes voilées qui font de leur repli religieux un signe de résistance individuelle au fascisme d’Etat. Evidemment, l’islamisme mondialisé, la tentation djihadiste, la position pour le moins ambiguë d’un grand nombre de musulmans que la presse dit « modérés » sans rien en connaître, ne sont pas évoqués dans le film. Ana Dumitrescu a résolument choisi son ennemi et tait toutes les questions délicates, de peur de fragiliser son message.

La seconde fugue d’Arthur Rimbaud traverse des villes sinistrées, où des patrons firent construire des tours au milieu des collines pour y loger leurs employés ; les usines ont fermé, les ouvriers sont restés. En suivant les sentiers qu’a empruntés Rimbaud, Taliercio s’interroge sur le monde finissant dont le poète décrivait les prémisses. Rimbaud nous est proche, dit-il, par l’obscurité des périodes de transition. Taliercio filme des coins de cette France périphérique qui fournit au Front national ses bataillons les plus nombreux ; il y réintroduit une profondeur historique et un goût des autres que le film Même pas peur professe comme un catéchisme sans jamais l’appliquer. Les visages que nous fait découvrir Taliercio sont déconcertants d’exotisme ; ce sont littéralement les « sans-dent » que moquait notre président. Taliercio filme la population d’origine immigrée de la vallée de la Meuse et les ouvriers en grève des usines, sans avoir l’idée de dresser les uns contre les autres, sans leur demander ce qu’ils votent.

Si l’on ne parle que de cinéma, le film de Taliercio est un bijou de grâce et de beauté quand celui de Dumitrescu est un indigeste pensum aussi mal monté que filmé. Mais c’est surtout leur dimension idéologique qu’il est intéressant d’opposer. Même pas peur est une déclaration d’intention de la « gauche d’avant-garde » ; La seconde fugue d’Arthur Rimbaud est une manifestation tardive de ce qu’on pourrait appeler la gauche du « commun ».

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité.

La gauche d’avant-garde prend le peuple de haut ; la gauche du commun le filme d’en bas. Le cinéma de Taliercio est un cinéma de marcheur, plein d’humilité, au sens littéral : les deux pieds dans l’humus. Le film d’Ana Dumitrescu respire le mépris de classe et la suffisance. Il ne développe aucune idée, n’apporte aucune preuve de terrain ; son unique message consiste à dire : nous pensons comme il convient de penser, imitez-nous. La gauche d’avant-garde ne veut pas l’accord. Elle ne cherche pas prioritairement à convaincre. Par narcissisme, elle se complait dans une position qu’elle rêve minoritaire, pour se donner des allures de résistance. C’est la gauche de Joffrin, de Croissandeau ou de Plenel, la gauche qui ne croit tellement plus au peuple qu’elle nie son existence et lui dénie tout droit à se reconnaître une identité.

Même pas peur donne la curieuse impression que le référent n’existe plus. C’est un vrai film post-moderne, où tout n’est qu’affaire de discours : ceux qui alertent sur la montée de l’islamisme radical dans les banlieues sont des racistes qui agitent une « rhétorique de la peur » ; les intervenants du film ne se s’interrogent jamais sur le degré de conformité au réel de ces discours ; ils ne veulent pas voir que, là encore, les classes populaires sont en première ligne dans un combat contre un ennemi dont ils persistent à nier l’existence. La seule chose qui intéresse Dumitrescu, c’est de distribuer bons et mauvais points, en toute indépendance des faits. Comme si le réel, pour lui faire plaisir, avait enfin définitivement cessé de nous encombrer.

Patrick Taliercio sait bien que le réel existe encore, et que les oppositions idéologiques ne sont pas seulement affaire de rhétorique. Il sait que la mondialisation est un cataclysme dont la classe ouvrière paie le tribut le plus lourd. Son film donne la nostalgie de cette gauche du commun, qui cherchait à lier des individus toujours plus détourés par le libéralisme, plutôt qu’à se faire l’étendard des uns pour mieux criminaliser les autres.

Qu’à gauche, les groupuscules gauchistes aient pris le pas sur le PCF est une catastrophe sociétale dont nous commençons à mesurer la gravité. Car aussi peu défendables qu’aient été les positions internationales du PCF, il donnait vie à un intense réseau d’amicales, de syndicats, de clubs sportifs et culturels, de fêtes populaires ; en ce temps-là, la gauche créait du « commun » contre les offensives de ce capitalisme qui nous veut tous consommateurs isolés. Aujourd’hui, la gauche d’avant-garde renifle ces fêtes pour voir s’il n’en émanerait pas une des ces odeurs « rances » ou « nauséabondes », sentant l’arrière-pays français, et dont il conviendrait de dénoncer les « relents xénophobes ». Les fils de bourgeois qui dénoncent les opinions des ouvriers et croient vraiment que le pire des dangers pour la France est le Front national travaillent objectivement dans le sens du vaste processus de désagrégation identitaire et symbolique que subit le peuple en France, depuis que les outils de production en désertent le territoire. Il ne reste à la gauche à l’ancienne, encore habitée par le souci du commun, qu’à chroniquer les étapes de cette dépossession ultime. Le parti pris plus poétique que militant adopté par Taliercio est d’une grande justesse : il n’est plus temps que de pleurer.

Pour ajouter à notre mélancolie, le film d’Ana Dumitrescu fait le tour de la France alors que celui de Patrick Taliercio n’est pour l’instant distribué nulle part…

Régionales: la fièvre du dimanche soir

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regionales fn sarkozy juppe lemaire

regionales fn sarkozy juppe lemaire

Qui se souvient de la soirée télé consécutive aux élections départementales de mars dernier ? À part les professionnels de la profession politique et assimilés, sondeurs, journalistes, politologues, la raclée subie par la gauche dans les départements n’a marqué la mémoire de personne. Elle était attendue, actée dans les esprits, intégrée dans les stratégies à venir. Déjà, la perspective d’une progression sensible des voix du FN avait mis en émoi le microcosme politique et médiatique. Mais l’impossibilité mathématique, liée au mode de scrutin majoritaire, de voir le parti de Marine Le Pen s’emparer du pouvoir exécutif dans quelques départements avait tempéré les passions.

Dans les états-majors des partis dits de gouvernement, on poussait un soupir de soulagement en constatant que le FN n’avait pas atteint les sommets prédits par certains sondages, et chacun voyait midi à sa porte : à gauche, les effets délétères de l’éparpillement des candidatures justifiaient l’injonction faite aux écologistes et au Front de gauche de ne pas renouveler, à la présidentielle de 2017, les erreurs de celle de 2002. À droite, Nicolas Sarkozy se voyait conforté dans son leadership par un indéniable succès de ses poulains dans les territoires.

Les élections régionales étaient alors considérées comme une péripétie secondaire de la vie politique, simple prolongement de la courbe enregistrée lors des départementales. Le prochain round important était programmé pour les primaires de la droite, chacun des prétendants à la candidature faisant profil bas et unitaire pour un scrutin ne passionnant pas les foules.

L’événement survint, un de ces événements qui donne le cauchemar à tous les marmitons de la cuisine politique habituelle. Les tactiques les plus sophistiquées, les coups de billard à six bandes les plus élaborés, les laborieux arrangements entre prétendus amis volent en éclat, fracassés par une énorme colère, celle d’un peuple qui ne se sent plus protégé. Le citoyen, quelle que soit ses penchants politiques, se transforme en un « Wutbürger »[1. le « Wutbürger » est le citoyen allemand en colère, habituellement modéré, mais qui vilipende les Grecs et refuse les migrants, décrit en 2010 par l’essayiste Dirk Kurbjuweit.], ce bourgeois en colère prêt à toutes les transgressions pour signifier son exaspération aux détenteurs du pouvoir. L’exutoire d’une grande manifestation de masse réchauffant les cœurs, comme celle du 11 janvier après les massacres de Charlie et de l’Hyper Cacher, leur est interdite par l’état d’urgence. Cela laisse la colère bouillonner, avec comme seul soulagement possible l’utilisation rageuse d’un bulletin de vote lors d’une élection dont les conséquences ne semblent pas engager le destin de la nation. Une ou deux régions aux mains du FN ? So what ? Ni Fréjus, ni Béziers ne sont à feu et à sang après l’accession de maires adoubés par Marine, dont on voit aujourd’hui certaines propositions qualifiées naguère de fascistes adoptées sans frémir par un gouvernement de gauche ! Qu’on ne vienne pas nous refaire le coup du grand méchant loup lepéniste alors que les loups, les vrais, sont entrés dans Paris !

L’aiguille des sondages s’affole, le système se met à turbuler sérieusement, menaçant d’emporter dans une tourmente les prétendants au pouvoir de demain.
C’est cela qui va rendre la soirée électorale de dimanche palpitante, sinon dramatique. Ce qui devait être un tour de chauffe devient un banco, et bien malin est celui qui, la veille peut prédire qui va ramasser la mise. Les perdants mineurs sont déjà connus : EELV, grand vainqueur des élections 2010 grâce au coup de génie de Daniel Cohn-Bendit, va prendre une claque monumentale à la suite des errements de ses notables, dont la constance à avoir tout faux force l’admiration. Le Front de gauche est voué à faire de la figuration, déchiré entre les tenants de la rupture avec le PS, comme Mélenchon, et les vieux briscards du PCF qui savent bien que, sans les socialistes, ils sortent du paysage politique.

Au PS, la situation est ubuesque : les suites du 13 novembre ont exfiltré, fonction oblige, François Hollande, et dans une moindre mesure sa garde rapprochée (Valls, Cazeneuve, Le Drian) du cercle des maudits, mais la situation du parti sur le terrain est pour le moins délicate. Il serait alors indécent de crier victoire en pointant l’échec de la droite, si la force du FN privait Les Républicains des succès attendus.

Pour Hollande, cette « victoire » pourrait être le cimetière d’Eylau décrit par Victor Hugo avec les yeux de son père, capitaine dans la Grande Armée, dont la compagnie comptait cent vingt hommes avant la bataille :

« Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.

Et l’on criait : Victoire ! et je criai : Victoire !

J’aperçus des clartés qui s’approchaient de nous.

Sanglant, sur une main et sur les deux genoux

Je me traînai ; je dis : — Voyons où nous en sommes.

J’ajoutai : — Debout, tous ! Et je comptai mes hommes.

 Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin.

Je vis mon colonel venir, l’épée en main.

 Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?

 Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée.

Il reprit : — C’est bien vous, Hugo ? c’est votre voix ?— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ?

—    Trois »

Pour Nicolas Sarkozy, en revanche, la nuit prochaine pourrait annoncer Waterloo. Son retour de l’île d’Elbe (en l’occurrence le cap Ferrat), s’était plutôt bien passé en dépit des augures. Son génie manœuvrier l’avait ramené au sommet de son camp, en dépit des complots visant à l’en écarter. Mais, alors que dans l’ombre, ses Talleyrand et Fouché fourbissent leurs armes en faisant mine d’être loyaux, il sait qu’un échec, même relatif, aux régionales lui sera fatal. S’il ne peut vaincre qu’avec le retrait sans conditions des listes de gauche, il n’est plus le général triomphant, mais le chef en haillons d’une armée sauvée de la déroute par son rival. Dans cette hypothèse, on écoutera, dimanche soir avec attention les propos de ses amis François Fillon, Bruno Le Maire et Alain Juppé. Bonne soirée à tous.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733097_000015.

Vandromme, dernier styliste «français»

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Marcel Aymé

Marcel Aymé

La critique littéraire, excepté dans quelques revues réactionnaires, est devenue un art mineur. La presse écrite n’ouvre plus ses colonnes qu’aux imitateurs. Nous vivons à l’ère de l’approximation et du « prêt-à-lire ». Tous ces articles calibrés sur le même format manquent de mâche. On les avale d’une traite sans étouffer complètement notre faim de lecteur. Les journalistes bégayent, en toute impunité, une prose boursoufflée, mélange d’arrogance dogmatique et d’imperfections stylistiques. Ne blâmons pas trop nos confrères qui pissent de la copie transparente, ils obéissent aux nouvelles règles du métier. Leur cystite vient remplir la vacuité des médias où la pluralité des opinions est sévèrement sanctionnée.

On leur a appris à penser « objectivement » et à écrire court comme si la matière journalistique se décrétait. Rappelons qu’écrire un article ne répond à aucun protocole scientifiquement approuvé par je ne sais quel Ordre imaginaire. Faire croire le contraire est un vil réflexe corporatiste. La liberté de tourner ses phrases à son bon plaisir n’est pas encore un crime dans ce pays. Le grégarisme de la profession fait pourtant froid dans le dos. Le déclin des journaux puise sa source dans cette course effrénée à la simplification, à l’information condensée, compactée et, au final, sans saveur. Eriger l’objectivité en infranchissable barrière idéologique a eu des conséquences graves sur de nombreuses rubriques, notamment celles consacrées aux livres. Ce nettoyage à sec de la pensée a gommé du paysage presque tous les insoumis. Mais alors, qu’est-ce qu’un grand critique ?

Les plumes qui ne plient pas sous les modes langagières à l’image d’un François Bott se font rares. Il faut se délecter de chacun de ses papiers. En 1998, nous avons perdu le regretté Renaud Matignon qui usait de sa liberté de blâmer avec panache. Car, on ne traite pas l’actualité littéraire comme on rend compte d’un Conseil des ministres. Ce travail ne consiste pas à résumer un livre. C’est à la fois un exercice d’introspection et de sensibilité. Un instable balancier où le journaliste tente d’extraire le noyau dur d’une œuvre tout en se laissant emporter (ou non) par le rythme des mots. Un homme excellait dans cette discipline des plus exigeantes. Cet équilibriste flamboyant s’appelait Pol Vandromme (1927-2009). Il a beaucoup écrit sur les réprouvés (Brasillach, Drieu la Rochelle, Céline, Rebatet, Tintin, Nimier, Aymé, Chardonne, Simenon, Anouilh, Nourissier, Marceau, Le Vigan, Maurras, Perret, etc.). La Droite buissonnière était sa Patrie. Il a été consacré comme l’un des plus grands critiques francophones de son temps. Vous ne risquez pas, en effet, d’oublier sa manière si particulière d’enflammer un article, de miner une phrase jusqu’à l’explosion finale. Feu d’artifice garanti. On reste coi devant ce styliste magistral dont la prose déborde de partout. Les éditions Pierre Guillaume de Roux ont compilé les derniers écrits de ce flibustier des lettres dans un recueil intitulé Une indifférence de rébellion. Ses portraits d’écrivains sont empreints d’une cruelle lucidité. Le moraliste qu’il était tranchait dans le vif, avec une débauche de précision. Il considérait Céline comme « un visionnaire, un poète de la catastrophe, habile à utiliser sa biographie et à l’enfiévrer dans l’épopée picaresque ». Jugement sans appel. Il taquinait Jean d’O pour ses goûts de midinette qualifiant le romanesque de Martin du Gard de « perfection de platitude et d’ennui ». Nothomb n’échappait pas à la curée : « Ne crachez pas sur Nothomb, ayez pitié d’Amélie, occupez-vous d’elle comme s’en préoccupent certains fumistes ». Simenon, « fauve sexuel et arriviste féroce qui fréquenta la paralittérature avec la même frénésie que les mauvais lieux », avait ses faveurs comme Blondin, Fraigneau ou Hergé. Ce recueil contient également des « Évocations », sortes de réminiscences de sa Belgique natale. Certains paysages de la province du Hainaut le poussaient à la mélancolie. « Ma solitude d’hier est aujourd’hui un luxe hors de prix » écrivait-il.

Une indifférence de rébellion de Pol Vandromme – Editions Pierre Guillaume de Roux.

*Photo : Wikipedia.

L'indifférence de rebellion

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Belgique: C’est agité près de chez vous

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baronian belgique dictionnaire

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Longtemps, pour moi, la Belgique d’abord a été une manière de province mentale, d’état d’esprit qui m’a révélé une certaine aptitude à la rêverie et même à la mélancolie. Cela a sans doute commencé avec les vignettes de certains albums d’Hergé, celles où justement  on reconnaît des rues de villes belges. Elles ressemblent à des rues françaises et pourtant ce ne sont pas tout à fait les mêmes : l’uniforme des policiers, la couleur des boites postales, l’allure des magasins de quartiers. Ce décalage subtil me plongeait dans un ravissement légèrement anxieux. J’étais chez moi et j’étais ailleurs aussi, en même temps. J’étais belge sans le savoir, déjà.

Il y a eu ensuite, je crois, ce goût pour le symbolisme fin de siècle, cette fascination pour les toiles et les dessins de Fernand Khnopff que j’aimais autant, dans son genre, qu’Odilon Redon ou Gustave Moreau et quand j’ai découvert Bruges – faites-le si possible à l’automne, le matin, sans touristes – avec comme guide Bruges-la-morte de Georges Rodenbach, illustré par ce même Khnopff, j’ai compris que j’étais enfin arrivé dans un de ces endroits où, de manière assez nervalienne, le rêve infuse la réalité à moins que ce ne soit le contraire.

Bien des années plus tard, en 1992, je découvrais cette même sensation, mais de façon beaucoup plus brutale, dans une salle du Quartier Latin, avec un film belge appelé à devenir culte, C’est arrivé près de chez vous, réalisé et joué par Benoît Pooelvorde, alors inconnu, Remy Belvaux et  André Bonzel. Ce film, on s’en souviendra peut-être, parodiait avec une férocité rare, où le rire le disputait sans cesse à la nausée, la télé-réalité, alors balbutiante, sur un mode grotesque et horrifique, en imaginant une équipe de tournage qui suivait, caméra à l’épaule, un tueur professionnel qui avait des avis sur tout. Là aussi, comme chez Hergé, émergeait cette impression, bien résumée par le titre, d’un « chez vous » légèrement diffracté où l’on croit faussement pourvoir s’attacher à une réalité qui n’est déjà plus tout à fait la nôtre. Certains belgicismes contribuent à créer ce subtil décalage avec la réalité – c’est bien du Français mais on ne le comprend pas : qui pourrait traduire, par exemple, « Derrière l’aubette partait une drève » ?

On trouvera dans Le dictionnaire amoureux de la Belgique de Jean-Baptiste Baronian des explications de ces belgicismes et des entrées pour Khnopff, Bruges, Rodenbach. On trouvera aussi des entrées pour Hergé et C’est arrivé près de chez vous. C’est que notre académicien de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique n’hésite pas à convoquer les mauvais genres ou ceux jugés mineurs pour tenter d’élucider cet étrange sentiment, contradictoire, de proximité et d’exotisme qui saisit le Français quand on lui parle de la Belgique, ou même le Belge, « en étrange pays dans son pays lui-même ». Baronian est d’ailleurs un spécialiste reconnu de la littérature fantastique qui fait l’objet de plusieurs entrées dans son Dictionnaire. Il fut aussi, dans les années 70, le patron de la Bibliothèque Marabout avec sa collection Fantastique. Celle-ci a fait découvrir à des générations de lecteurs (par exemple, Emmanuel Carrère , que j’ai entendu reconnaître sa dette à l’égard de Baronian au cours d’une conversation à la Foire du livre de Bruxelles) cette fameuse « école belge de l’étrange » qui a inventé entre la fin du XIXe siècle et les années soixante du XXe le réalisme magique d’un Franz Hellens, l’épouvante d’un Jean Ray sans oublier les danses macabres de Michel de Ghelderode, par ailleurs un des seuls grands noms de la scène contemporaine ayant vraiment retenu les leçons d’Artaud sur « le théâtre de la cruauté ».

À propos de Ghelderode et de quelques autres écrivains et artistes comme, en peinture, Ensor, Magritte ou Dotremont, Baronian nous rappelle que la Belgique est la mère de beaucoup d’avant-gardes. Ainsi en va-t-il pour le symbolisme, l’art nouveau, le surréalisme et même le situationnisme à travers le groupe Cobra et la figure de Raoul Vaneigem.

Une hypothèse pour expliquer cette étrange fécondité ? Depuis sa naissance en 1830, la Belgique est un pays au cœur double, qui vit sur une contradiction linguistique fondatrice, et chacun sait que les contradictions, qui sont les moteurs de l’Histoire, sont aussi ceux de l’imaginaire. N’oublions pas ainsi que la Belgique nous a donné deux géants du XXe siècle, devenus des figures universelles : Tintin et Maigret, le reporter et le commissaire. Sans la Belgique, d’ailleurs, la littérature française ne serait pas grand-chose. Le nombre d’écrivains français qui sont belges dépasse l’entendement : de Simenon à Michaux, en passant Verhaeren, Maeterlinck, Norge ou le trop méconnu Scutenaire dont Mes Inscriptions sont un régal d’insolence et d’esprit. Baronian a été son ami, il lui consacre une entrée toute en délicatesse mais cela ne l’empêche pas de citer un aphorisme des plus représentatifs du bonhomme : « Le surdoué, on lui montre un poil, il voit le pubis. »

Le propre d’un Dictionnaire amoureux comme celui de Jean-Baptiste Baronian est la subjectivité, celle de l’auteur comme celle du lecteur qui peut entamer le voyage par la route qui lui plaît. Très complet sur la littérature et la peinture, Baronian ne l’est pas moins sur l’Histoire et il rappelle, par exemple, à l’article « Violence » que l’image du Belge débonnaire et rieur en prend un coup au vu des soixante-dix dernières années. Et d’énumérer la Question royale, quand Léopold III, roi collabo, dut céder la place à son fils Baudouin après des manifestations meurtrières et quasi-insurrectionnelles ; la querelle linguistique et les affrontements violents qui en découlent dans les Fourons ; les « tueurs fous du Brabant », pratiquant des massacres aveugles dans les supermarchés pour provoquer une réaction autoritaire du pouvoir, sur le modèle de la stratégie de la tension en Italie ; l’assassinat de députés socialistes qui en savaient trop dans des affaires de corruption ; sans compter l’affaire Dutroux, moment d’horreur pure, qui révéla de surcroît de graves dysfonctionnements de la gendarmerie et de l’appareil d’état.

Mais, à la lecture de ce Dictionnaire, on se réjouit que la Belgique existe encore. Elle est en effet, plus que tout autre pays européen, soumise à ces forces contradictoires, à la fois centrifuges et centripètes, qui encouragent la division, la sécession et dans le même temps poussent à se fondre toujours un peu plus dans une construction supranationale. On se rappelle alors que si l’on est, comme Baronian, amoureux de la Belgique, c’est parce qu’elle est précisément une petite nation, celles dont André Suarès disait dans ses Vues sur l’Europe : «  Je dirai la grandeur des petites nations. Elles seules sont à l’échelle de l’homme. Les gros empires ne sont qu’à l’échelle de l’espèce. Les petites nations ont créé la cité, la morale et l’individu. Les gros empires n’en ont même pas conçu la loi nécessaire ni la dignité. Aux empires, la quantité ; la qualité aux petites nations. »

Jean-Baptiste Baronian, Dictionnaire amoureux de la Belgique, Plon, 2015.

Dictionnaire amoureux de la Belgique

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Dernier comptoir avant la fin du monde

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Bertrand Lacarelle rue Gît-le-Coeur

Bertrand Lacarelle rue Gît-le-Coeur

La première fois que j’ai croisé Bertrand Lacarelle, c’était en 2007, rue Gît-le-Cœur. Je m’étais aventuré avec deux amis dans cette petite rue transversale après que nous eûmes joué à pile ou face, depuis deux heures, le sort de chaque intersection. Un tel exercice nous avait assoiffés, comme on l’imagine aisément, et nous étions donc entrés dans le premier bar à notre portée, un lieu bizarre, foncièrement anachronique, contenant quantité de livres entassés pêle-mêle, un juke-box, l’hélice d’un Spitfire au plafond, un comptoir, bien sûr… Et à ce comptoir, donc, avec un demi devant lui, son coude, son chapeau de feutre argentin, son autre coude, au-dessus de quoi un visage d’éternel enfant débarqué tel quel de plusieurs lustres en arrière (sans doute les années 30 côté « non-conformistes »), une Craven-A aux lèvres : Bertrand Lacarelle. Comme nous nous interrogions sur la nature du lieu tout en évoquant les conditions qui nous y avaient menés, Lacarelle nous assura que nous dérivions en plein « hasard-objectif » et que la magie de ce dernier venait de nous guider vers un centre occulte, là où « gisait le cœur », et là où lui-même tentait de contribuer à sa réanimation. « Je ne suis pas le premier… », précisait-il.

Voilà qui m’avait, il y a huit ans, paru charmant, énigmatique, un rien absurde, et il me fallut la lecture de son livre pour mesurer au contraire la cohérence des propos que m’avait tenus alors Bertrand Lacarelle.

Ce livre, La Taverne des ratés de l’aventure, quelque peu « transgenre » parce qu’il est une méditation mise en scène qui enchaîne des aperçus, des rêves, des spéculations, des notes de lectures et des déclarations de guerre, ce livre, dis-je, révélait donc à quoi s’affairait Bertrand Lacarelle dans ce bistrot disparu de la rue Gît-le-Cœur, et quelle entreprise il poursuivait : celle des poètes américains Kerouac, Ginsberg et Burroughs qui, un peu plus haut dans la rue s’étaient bien, eux aussi, installés, à la fin des années 50, pour trouver le « beat » et, à l’instar du jeune Français soixante ans après, refaire battre un cœur. Car, de l’extinction du cœur, mille symptômes attestent, note l’auteur, notamment ce fait que depuis la Seconde Guerre Mondiale, au lieu de se tirer naturellement une balle dans le cœur, les poètes suicidaires visent plus souvent la tête. Comme si le cœur n’y était plus.

Nous vivons cernés par les « vivants-morts », affirme encore Lacarelle, pris de visions entre deux cafés, deux bières, deux cigarettes, deux conversations opportunes, à transformer en grotte kaléidoscopique cette taverne tenue par le mystérieux Bernard Schwarz. Nous vivons cernés par les zombies, comme en témoigne le succès des films de morts-vivants depuis le début du IIIe millénaire. La première « Marche des zombies » française, qui s’est déroulée le mois dernier de la place de la République à la place des Vosges était d’ailleurs sans nul doute une contre-attaque instiguée par quelque puissance invisible pour opposer à la sortie du livre de Lacarelle. Une manifestation qui, derrière son aspect carnavalesque, peut très bien s’interpréter au premier degré, oui, comme une authentique « zombie pride », revendiquant, au moment même où il est contesté par écrit, le droit à être et à rester « vivant-mort » ou « mort-vivant » – selon que le décès effectif a été constaté ou non. Et Lacarelle de convoquer, lui, face à cette contamination, les spectres lumineux des « beats », de Debord, de Lamarche-Vadel, de Malaparte, de Jünger ou même de La Boétie et Chrétien de Troyes ; une vaste conspiration de l’esprit qui se met à jour à travers ces pages afin de fournir des armes contre l’effroyable contamination mortifère.

Lacarelle sait, par ailleurs, que la poésie seule marque le pouls initial. C’est pourquoi ce thuriféraire de Vaché et Cravan exalte essentiellement, ici, la figure d’un autre surréaliste irrégulier : Stanislas Rodanski. Né en 1927, interné volontaire à 27 ans, pour 27 ans de sursis. Magie des nombres environnant la radicalité d’une trajectoire. L’asile comme aventure, la quête du Graal intérieur par un ermite interlope, voici ce qui sert d’élan à l’élan réclamé.

Et si un tel sujet, quand Lacarelle l’évoqua ce jour de 2007 rue Gît-le-Cœur, me parut alors une curiosité d’esthète sans rapport avec l’urgence, je compris enfin, en refermant récemment son livre, que pour ranimer les cœurs, il valait mieux, en effet, faire un usage immodéré des poètes foudroyés, sans quoi : comment parvenir à administrer suffisamment d’électrochocs ?

La Taverne des ratés de l’aventure de Bertrand Lacarelle – Pierre-Guillaume de Roux.

*Photo : Wikimedia Commons.

Antiracisme: la guerre faite aux mots

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race métissage racisme

race métissage racisme

Philippe de Villiers dans ses souvenirs[1. Philippe de Villiers (2015), Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Albin Michel.] rapporte une confidence de Soljenitsyne : « Pour détruire un pays, il faut détruire ses racines. » Il n’est pas nécessaire de partager tous les préjugés de l’auteur pour prendre un grand plaisir à la lecture de cet examen clinique de la situation actuelle de la France, et notamment de ses interdits.

Un fameux 11 janvier, on a, paraît-il, manifesté pour la liberté d’expression. C’était beau, c’était républicain. Mais depuis, il semble qu’une chape de plomb se soit abattue sur la pensée française, et surtout sur son expression. En France, la liberté d’expression n’est pas, semble-t-il, la même pour tous.

Nadine Morano, qui n’est pas toujours, il est vrai, d’une grande finesse, en a fait les frais pour avoir dit une vérité première, à savoir que le peuple français était dans son ensemble de race blanche – ce qui, selon le bon sens le plus élémentaire, n’exclut pas les gens de couleur. D’ailleurs, beaucoup de nos penseurs les plus branchés ne cessent de faire l’éloge du métissage : si métissage il y a, c’est sans doute qu’il y a plusieurs couleurs, dont la blanche.

Le mot « race » choque l’irénisme à la mode. Taisez ce mot que nous ne saurions entendre, disent à l’unisson nos modernes Tartuffe. Mais supprimer, voire interdire un mot qui a deux pages dans notre bon vieux Littré, et encore deux pages dans notre moderne Grand Robert, ne va pas être facile. C’est un mot très courant aux multiples sens. Mais nos politiciens ignorent la polysémie.

Le premier sens qu’en donne le Littré est : « Tous ceux qui viennent d’une même famille. » De même le Grand Robert : « Famille, considérée dans la suite des générations et la continuité de ses caractères. » Où est l’offense ? On foisonne d’exemples : « Générations. Ce culte se continuera toujours et passera de race en race parmi les enfants d’Israël, Bible de Saci, Exode XXVII, 21 » (Littré). Ou : « Groupe ethnique qui se différencie des autres par un ensemble de caractères physiques héréditaires (couleur de la peau, forme de la tête, proportion des groupes sanguins, etc.) représentant des variations au sein de l’espèce » (Le Grand Robert).

« Moi, homme noir » disait Franz Fanon. Il ne se gênait pas, pourquoi nous gênerions-nous ?

Le Grand Robert précise : « Une bonne part des aberrations scientifiques du racisme provient de la confusion entre la notion génétique de race, elle-même rapprochée sans précaution du sens zoologique et la notion extrêmement indécise de sous-race ou celle, littéraire ou socio-culturelle, si ce n’est la notion initiale de lignée ». Que voulez-vous de plus subtil ?

Quand on se réfère à la notion de race blanche, ou de race noire, concernant un peuple, c’est à cette notion socio-culturelle que l’on pense de toute évidence, une sous-division en quelque sorte, de la race humaine ou de l’espèce humaine que personne ne conteste. Il me semble, par exemple, que les Congolais ou les Sénégalais, sont de race noire : est-ce que le dire les vexe ? Ils en tirent plutôt de la fierté. « Moi, homme noir » disait Franz Fanon. Il ne se gênait pas, pourquoi nous gênerions-nous ? Comme l’écrit Alain Finkielkraut dans son dernier livre[2. Alain Finkielkraut (2015), La seule exactitude, Stock.] :  « Nous naissons homme ou femme, blanc ou noir, français ou américain, turc ou arménien, juif ou gentil, et c’est à partir de là que nous nous déterminons. Ces préalables doivent maintenant disparaître. »

Souvenons-nous de l’affaire Vaneste, du nom d’un député accusé d’homophobie pour avoir évoqué une situation historique qui déplut, chassé comme un malpropre de la défunte UMP, traîné devant des tribunaux idéologiquement manipulés, puis blanchi par la Cour de cassation, sans être jamais réhabilité par ceux qui l’avaient poursuivi. Telle est la France d’aujourd’hui, incapable de respecter sa langue. La langue est pourtant la première de nos racines.

Il n’est pas étonnant qu’à l’Assemblée nationale, le Premier ministre ait rajouté une couche d’intolérance, allant jusqu’à nier l’existence d’un concept qu’il ignore, n’ayant sans doute pas ouvert un dictionnaire avant de pérorer. Tout est, chez ce personnage qui ne pense pas par lui-même, prétexte à l’énervement et à l’injonction péremptoire. Il a choisi depuis quelque temps d’assumer le puritanisme intellectuel d’une gauche déstructurée. Il s’approprie la République ; il ne cesse de vanter le « vivre-ensemble » alors qu’il ne supporte pas qui ne pense pas comme lui ; il assume ce canular à la Molière : « Nul ne sera démocrate hors nous et nos amis. »  Ce qui dévalorise grandement les idées qu’il croit défendre.

Je lui offre pour terminer cette réflexion d’Anatole France dans un ouvrage précisément appelé Sur la pierre blanche (1905) : « Aussi convient-il de fonder l’ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l’établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n’obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s’efforçant de l’obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n’est qu’un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l’impose. »

Bref, notre classe politique s’est ridiculisée, et nous a ridiculisés une fois de plus aux yeux du monde. Mais la guerre des mots a bien eu lieu, pour le grand bonheur des sots.

*Photo : SIPA.00607119_000013.

La seule exactitude

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Crèches de Noël: pas un cadeau pour les maires!

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creches noel baroin laicite

creches noel baroin laicite

Ce Noël, les crèches auront toute leur place. Tout au moins dans le débat public. Comme tous les hivers depuis quelques années, la scène de la nativité de Jésus cristallise les tensions dans le débat sur la laïcité. Où en sommes-nous cette année ? Entre les tenants d’un Etat farouchement neutre et ceux qui estiment la loi de 1905 compatible avec ce qu’Ernest Renan  appelait  le « legs des souvenirs », c’est-à-dire les origines et les traditions de la France gréco-judéo-chrétiennes, où se trouve aujourd’hui le curseur ? Un examen de la jurisprudence administrative récente dresse un tableau contrasté.

En octobre 2015, deux cours d’appels de tribunaux administratifs rendent des décisions diamétralement opposées. L’une concerne l’installation d’une crèche dans le hall de du Conseil départemental de Vendée. Interdite par le tribunal administratif de Nantes en première instance, l’installation est finalement autorisée par la cour administrative le 13 octobre dernier. Les juges estiment que lorsque sa taille est raisonnable, sa situation non ostentatoire et en l’absence de tout autre élément religieux, la crèche de Noël entre dans le cadre d’une tradition relative à la préparation de la fête familiale de Noël et ne revêt pas la nature d’un « signe ou emblème religieux ». Selon les magistrats, l’installation n’entre donc pas dans l’interdiction de l’article 28 de la loi de 1905.  Argument massue des détracteurs des crèches de Noël, cet article stipule : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. »

Une autre décision, qui concerne la ville de Melun, témoigne d’une  tout autre interprétation de la crèche. En décembre 2014, le tribunal administratif de Melun estime que la crèche est installée en toute légalité sous le porche de l’hôtel de ville. La plainte émane de la fédération de Seine-et-Marne des Libres penseurs. Dix mois plus tard, le 8 octobre,  le tribunal administratif d’appel de Paris finit par annuler le jugement. La cour estime ainsi que la crèche située « dans l’enceinte du bâtiment public » doit être considérée « comme ayant le caractère d’un emblème religieux » au sens de l’article 28 de la loi de 1905, et « non comme une simple décoration traditionnelle ». Selon les juges, sa mise en place contrevient donc au principe de neutralité de l’Etat.

Ces contradictions ne sont pas nouvelles[1. Dès 2010, le tribunal administratif d’Amiens interdisait l’installation d’une crèche sur la place du village de Montiers, dans l’Oise après la plainte de l’ancien maire de la commune.]. Si les décisions s’accumulent et se contredisent, c’est évidemment parce que les juges interprètent des situations et des contextes différents. La crèche a-t-elle ou non un caractère religieux ? Pour la cour d’appel administrative de Paris, c’est un « emblème religieux » qui met à mal le principe de neutralité de l’Etat. Pour celle de Nantes, la neutralité de l’Etat n’est pas remise en cause car la crèche représente moins un symbole religieux que l’expression d’une tradition de Noël.

En l’absence d’un cadre juridique clair apte à guider les décisions des édiles,  l’Association des maires de France (AMF), présidée par François Baroin  a interpellé le ministère de l’Intérieur en juillet 2015. À l’approche de Noël, l’AMF a fini par trancher. Dans son vademecum destiné aux 36.000 maires de France, l’association recommande au maire d’être les missi dominici d’une laïcité malmenée depuis plusieurs années. Ce guide de bonne conduite a été rédigé après l’audition de plusieurs groupes de travail rapporte Le Figaro. Notamment le maître du Grand Orient de France, Daniel Keller, et le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco. Selon une source citée par le quotidien, les responsables religieux auraient eux aussi été entendus… mais uniquement après que les propositions avaient déjà été formulées.

Mais ce qui pourrait apparaitre comme une contradiction dans les décisions de justice des tribunaux français traduit une réalité culturelle : Noël est une fête ambiguë. Fête religieuse chrétienne, devenue à partir du XIXe siècle une célébration centrée autour de la famille, du repas et des cadeaux. Avec le triomphe du modèle américain, très œcuménique, débarquent sapin, rennes et Père Noël – fossoyeur de Saint-Nicolas – ravivé aux couleurs de Coca-Cola. Le cinéma, la culture populaire et la société de consommation s’en font les vecteurs. Rappelons que pour l’Eglise, ce grand-père à  barbe blanche dans son traineau est un hérétique. Symptôme de l’indignation du clergé, « devant les enfants des patronages le Père Noël a été brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon », rapporte France Soir dans son édition du 23 décembre 1951. Ce curieux autodafé antipaïen montre bien l’indignation qu’éprouvent alors certains catholiques.

Aujourd’hui prise en étau entre le crucifix (chrétien) et le sapin (profane),  la crèche se trouve dans un no-man’s land symbolique. Rien d’étonnant à ce qu’elle fasse l’objet de combats d’autant plus âpres que les juges ont grand peine à déterminer le caractère religieux ou non – et donc sa légalité dans un lieu public – de la scène de la nativité de Jésus.

Saisi par la mairie de Melun et la Fédération de la libre pensée de Vendée, le Conseil d’Etat devra bientôt trancher. On peut espérer de la plus haute juridiction administrative clarification juridique, mais aussi longtemps que Noël restera une fête « hybride», la crèche conservera son ambivalence.

*Photo: wikicommons.

 

Danemark: «Nej» à plus d’Europe!

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danemark europe referendum

danemark europe referendum

7 octobre 2014, ouverture de la nouvelle session parlementaire au Parlement danois. Le Premier ministre du Danemark, Helle Thorning-Schmidt, annonce qu’un référendum sera organisé après les élections législatives pour une plus grande intégration du pays à l’Union européenne. Mauvais élève de l’Union européenne avec le Royaume-Uni, l’Irlande et la Pologne, le Danemark a obtenu quatre clauses d’exemption au Traité de Maastricht. Pourtant adopté par le Parlement danois, le Traité avait dû faire l’objet d’un référendum, en vertu de la loi fondamentale. Après l’avoir refusé une première fois, les Danois l’avaient ensuite accepté après que l’accord d’Edimbourg leur garantissait de ne pas être partie de l’Union économique et monétaire, de la politique de sécurité et de défense commune,  de la justice et des affaires intérieures et de la citoyenneté de l’Union européenne.

Pour Helle Thorning-Schmidt, qui s’y était d’ailleurs déjà engagée lors de son premier mandat, il s’agit alors que le Danemark renonce à sa clause d’exemption sur la justice et les affaires intérieures. L’argument majeur s’articule autour d’Europol, l’office de police criminelle intergouvernemental qui facilite l’échange de renseignements entre polices nationales en matière de stupéfiants, de terrorisme, de criminalité internationale et de pédophilie au sein de l’Union européenne. L’agence est devenue communautaire depuis le 1er janvier 2010 et intègre donc le troisième pilier de l’Union européenne duquel le Danemark ne fait pas partie. Si l’on s’en tient à une lecture stricte, cette décision sonne donc le glas de la collaboration pour ceux qui ont opté pour cette clause d’exemption.

Juin 2015, les élections signent la fin du mandat de Helle Thorning-Schmidt et le libéral Lars Løkke Rasmussen devient Premier ministre, reprenant à son compte ce référendum et assumant la même ligne que son prédécesseur. Dans un contexte politique particulier marqué par la crise des migrants et où le très nationaliste Dansk Folkeparti (parti du peuple danois) est sorti grand vainqueur des élections avec trente-sept députés au Parlement, Lars Løkke joue l’équilibriste. Le Danemark doit renoncer à sa clause d’exemption car il ne saurait se priver d’une politique de collaboration en matière de sécurité mais il conservera toute son indépendance en matière de politique d’immigration. L’argument n’aura pas fait mouche. Appelés à se prononcer hier, les Danois ont majoritairement rejeté ce référendum. Le non, défendu par l’extrême gauche et le Dansk Folkeparti a ainsi obtenu 53,1 % des suffrages contre 46,9 % pour le oui, soutenu par les grands partis traditionnels.

C’est ainsi au royaume de Danemark, on ne remet pas le destin entre d’autres mains, surtout lorsque le pays semble se porter bien mieux qu’ailleurs. Il en avait été ainsi du référendum de 2000 sur l’adoption de l’euro ; il en serait ainsi de ce référendum sur la justice et les affaires intérieures. Car voici un peuple qui n’a pas fait religion de la politique communautaire et qui n’a que trop bien compris que déléguer quelques parcelles de souveraineté à la grande machine revenait, in fine, à tout céder. Car il ne faut pas s’y tromper, le Danemark ne quittera pas Europol au simple prétexte du changement d’affectation de l’agence. Si le pays est parvenu, au prix d’accords politiques, à bénéficier d’exceptions à l’occasion du Traité de Maastricht, que ne pourrait-il s’en avoir accorder de nouvelles en concluant un accord parallèle avec l’Union européenne ? C’est d’ailleurs probablement ce qui se passera dans les mois à venir. Nul ne doute que trois semaines après les attentats de Paris, la coopération se renforcera en faisant fi des arguties juridiques. Nul ne doute non plus qu’à un an du référendum de la Grande-Bretagne qui doit se prononcer sur son maintien ou non au sein de l’Union européenne, les institutions feront montre d’une grande souplesse comme pour feindre son attachement à la souveraineté nationale et au choix des peuples.

«Ma patrie, avant tu étais le seigneur de toute l’Europe du Nord jusqu’à l’Angleterre, aujourd’hui on dit de toi que tu es un petit pays faible» écrivait Hans Christian Andersen en son temps. S’il avait su…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21830209_000018.

La galerie d’art et le bordel

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Bordello

Bordello

Le succès de l’exposition des premières photos en 1871 de Formose par John Thomson à la Maison de la Chine (qui est restée accrochée place Saint-Sulpice jusqu’au samedi 28 novembre 2015) m’a valu beaucoup de courriels ; certains pour me demander où l’on pouvait trouver à Paris des photographies érotiques chinoises, vintages ou récentes.

Je dois avouer que je n’ai pas la réponse, alors que le sujet mériterait certainement un galeriste spécialisé. En revanche, je connais une remarquable galerie, très fréquentée par les amateurs chinois (et taiwanais) de photographies (et autres images) érotiques occidentales : celle de Nicole Canet, « Au Bonheur du jour ».

Biederer Jacques (1887-1942)

Jeux de dames 1930. Epreuve argentique

C’est près du square Louvois, pratiquement en face de la Bibliothèque Nationale, à deux pas du si beau jardin du Palais Royal.

En face, il y a ZenZo「珍珠茶館」un salon de thé taiwanais, au coin de la rue Cherubini, juste à coté de l’immeuble où se situait le bordel le plus fameux et le plus chic de Paris de 1877 à 1946, le « Chabanais » dans la rue du même nom.

C’est là que je prends le thé avec mes invités asiatiques lorsqu’ils me demandent de les piloter dans leur recherche de curiosa. Et, manifestement, je ne suis pas la seule à guider des amateurs à ce carrefour, et chez la savante et sympathique Nicole Canet.

Sa galerie « Au Bonheur du jour » est ouverte du mardi au samedi, de 14h30 à 19h30 pendant les expositions ; et sur rendez-vous entre deux expositions.

Elle comporte deux espaces : celui consacré à la photographie des XIXe et XXe siècles, aux dessins et peintures, ainsi qu’aux expositions thématiques : maisons closes, orientalisme, matelots, nus masculins (1860-2010) ; et à coté un « boudoir », réservé aux curiosa, objets singuliers anciens, livres et revues rares.

Monsieur X (1930)

Epreuve argentique d’époque

Le radiateur du chabanais, vers 1905

Bouquet de fouets, 1930

Utilisé pour les jeux sexuels. Provenance Maison close.

« Nicole Canet, amatrice passionnée, est l’âme de ce lieu hors du commun où les artistes les plus connus côtoient d’illustres inconnus qui, sans son insatiable curiosité, le resteraient ». C’est très vrai et très amusant. Nicole Canet édite des ouvrages érudits, abondamment illustrés, donc un peu chers, mais très utiles aux étrangers qui – comme moi – cherchent à comprendre à quoi ressemblait la France dans les siècles passés.

Je reproduis la couverture de quelques-uns d’entre eux :

Et je reproduis également quelques affiches d’expositions anciennes que je trouve très belles (les Chinoises et Chinois en raffolent).

Pour rester dans l’actualité, noter que du 23 septembre au 14 novembre 2015 , l’exposition s’intitule « Maisons closes et prostitution, féminin masculin XIXe & XXe siècle. Objets, livres, dessins, peintures, photographies ».

C’est l’occasion du lancement d’un livre passionant Le Chabanais. Histoire de la célèbre maison close 1877-1946. [ISBN 9782953235197, cartonné, abondemment illustré, 79€]

L’entrée est libre, gratuite. Mme Canet est une sympathique guide pour commenter les œuvres et ouvrir les tiroirs.

Il y a à Paris, en ce moment, deux expositions un peu coquines, « Fragonard amoureux » (au Luxembourg) et « Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 » (au Musé d’Orsay.). Mais j’avoue ma préférence pour l’intimité de la galerie-boudoir de Nicole Canet, gratuite, où l’on peut acheter des originaux à des prix raisonnables.

Ses curiosa se vendent entre dix-huit euros et mille euros, une gamme accessible à toutes les bourses. Et même moins cher si l’on s’intéresse aux affiches (5 ou 10€).

Il semble que les images de garçons se vendent plus et mieux que celles de dames. Il ne faut pas imposer la parité dans ce domaine, mais essayer de comprendre pourquoi hommes et femmes préfèrent collectionner des gravures et des photos masculines.

C’est un plaisir difficile à décrire que celui de pouvoir passer des heures à choisir un tirage original, signé par le photographe, de légionnaires ou de matelots, souvent nus, toujours avantagés par la nature, à l’évidence offerts prioritairement à des collectionneurs amateurs du même sexe, mais qu’une jeune Chinoise ou Taiwanaise peut rêver détourner de leur vocation. Bref un endroit exquis pour faire provision de phantasmes.

Ernst Hildebrand (1906-1991)

La cigarette, vers 1940

Encre et lavis, 48×32 cm.

Ernst Hildebrand (1906-1991)

Prostitution, vers 1940

Encre et lavis, 48×32 cm.

J’ai interviewé Nicole Canet pour ce blog.

Elle tenait avant 2000 un stand aux Puces. Le succès venant elle s’est installé, près de la BNF, exactement en face du Chabanais, le bordel le plus célèbre au monde.

En 2009, elle a commencé à publier : 24 titres à ce jour, qu’elle a rédigés et dont elle a assuré la maquette avec l’aide de son imprimeur à Belleville, toujours avec d’intéressantes illustrations, le plus souvent tirées de ses collections.

Le catalogue SUDOC qui recense tous les livres de quatre mille bibliothèques publiques en France n’en donne que trois… Et à un seul exemplaire à chaque fois, à l’INHA, l’Institut national d’Histoire de l’art, de l’autre coté du Square Louvois et de la rue de Richelieu. Les universitaires prêtent donc bien peu d’attention à un sujet qui est pourtant fondamental pour comprendre la vie en société.

Je ne peux m’empêcher de montrer le dessin qui me tente le plus en ce moment chez Nicole Canet. Je vais suggérer à la direction de Causeur de passer un béret en conférence de rédaction pour me l’offrir :

Constant Detré (1891 – 1945)

Scène de maisons closes, 1925

Mine de plomb, 30 x 21 cm

Pourtant les bibliothécaires de la BNF fréquentent assidument la galerie : j’en ai rencontré trois chez Nicole Canet, dont un – plutôt mignon – m’a proposé d’aller chez lui examiner ses estampes japonaises avec l’amie chinoise qui m’accompagnait.

Mais son intérêt ne se limitait pas aux「春畫」 Shunga (ChunHua dans la prononciation chinoise de ces deux caractères). Ce charmant chartiste m’a donné de nombreuses explications sur Jean Boullet qui le passionne. Il m’a appris par exemple que Jean Boullet, retrouvé pendu en Algérie en 1970, fut le décorateur de Boris Vian quand J’irai cracher sur vos tombes a été monté au théâtre.

J’ai déjà rédigé pas mal de paragraphes et donné quelques illustrations, mais je n’ai pas encore parlé d’Alexandrine Jouannet (1845-1899) qui donne son nom à la présente tranche de blog.

C’était une jeune berrichonne, sans doute très belle, qui travailla comme prostituée dans plusieurs endroits, y compris au Levant, à Constantinople, puis à Lyon « chez Clotilde ». Elle s’installa en 1877 à Paris, pour investir ses économies, et une subvention d’un ami de cœur au grand cœur, dans un bordel dont elle était la seule propriétaire et patronne.

Elle eut le génie de s’installer rue Chabanais, non loin de l’avenue de l’Opera, à égale distance du Palais-Royal, et en face de la Bibliothèque Nationale.

Elle se mariera, tardivement, avec un chanteur d’opéra, qui l’aima beaucoup et malheureusement mourut quelques années après leur union. Elle lui survécu.

C’est elle qui eut l’idée de décorer chaque chambre de manière luxueuse et originale, différente des autres, pour loger et animer convenablement les phantasmes de ses très riches clients.

On connaît la baignoire que le Prince de Galles (1841-1910), fils de la reine Victoria, faisait remplir de champagne pour ses ablutions, tout comme la « chaise de volupté » qui fut commandée au célèbre ébéniste Louis Soubrier. Ce meuble indispensable aux extases du futur monarque de Grande-Bretagne vient d’être prêté au Musée d’Orsay pour son exposition actuelle.

Alexandrine se rendait en vacances fréquemment dans le sud-ouest où elle avait acheté le château de Tarabel dans le Lauraguais, entre Toulouse et Carcassonne, au temps de la « cocagne », c’est à dire des boules du pastel qui fit un temps la fortune de la région.

Si mes lecteurs veulent connaître la suite de l’histoire du Chabanais, je les invite à acquérir le livre de Nicole Canet. Il peut figurer dans la bibliothèque d’hommes et de femmes de distinction.

Vingt années après sa mort, sans enfant, la seconde épouse d’un neveu héritier brûla toutes sortes d’archives et on ne connaît donc pas son visage. Il figure sans doute à la BNF dans l’imposante collection des Reutlinger, photographes établis dans le même immeuble où résidait Alexandrine. Mais rien n’a encore permis de le retrouver.

Cela désole non seulement Nicole Canet mais aussi son amie Edith Jouannet, descendante d’Alexandrine, très attachée à la mémoire de la femme remarquable que fut son aïeule.

J’ai proposé à Nicole et à son amie Edith de réaliser un documentaire sur Alexandrine. Je lancerai peut-être bientôt un crowdfunding,「集資」JiZi en chinois, pour la production de ce documentaire.

Galerie Au Bonheur du Jour
Madame Nicole Canet
11, rue Chabanais
75002 Paris
+33 1 42 96 58 64
canet.nicole@orange.fr
aubonheurdujour@curiositel.com

*Photo : Vee Speers, « Bordello, 2000 ». Tirage Fresson

Gattaz contre le FN, non merci!

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pierre gattaz fn medef

pierre gattaz fn medef

En France, ces jours-ci, c’est l’union sacrée… contre le FN ! Il y a d’abord les artistes, ce qui est plutôt habituel. Le FN ne brille pas par son programme culturel et il a laissé le souvenir, par exemple, de l’épuration des bibliothèques dans les mairies prises en 1995. Philippe Val, dans son C’était Charlie (Grasset) qui vient de paraître, rappelle ainsi que lorsqu’il avait demandé à la mairie de Toulon d’assurer sa sécurité sur un salon du livre antifasciste qui devait se tenir en ce temps-là, il s’était vu répondre par Serge de Beketch, alors responsable de la communication de la ville : « La municipalité est chargée du ramassage des ordures, pas de leur protection. » Tout cela explique aisément ce tropisme « antifasciste » même si son efficacité est souvent bien limitée.

Outre les artistes, plus surprenant quand on connaît sa prudence et sa révérence pour les autorités locales, il y a la presse régionale. La Voix du Nord a ainsi titré mardi : « Pourquoi une victoire du FN nous inquiète. » Cela fait évidemment un peu sourire jaune, y compris certains de ses journalistes. Qui a un peu lu la VDN ces dernières années sait que son traitement des faits divers tourne systématiquement à la peinture implicite d’une insécurité galopante et, comme le FN fait vendre, le journal a multiplié les publi-reportages sur le Front ou les Unes ambigües. Comme celle du 11 novembre où, sous prétexte de mettre en question une proposition de Marine Le Pen, « dénoncer et éradiquer toute immigration bactérienne » (car les migrants en plus d’être migrants sont porteurs de sales maladies, c’est bien connu), le journal l’a reprise en première page sur fond noir, faisant mine de croire qu’un certain lectorat ne verrait pas ça comme un avertissement frontiste à prendre au sérieux. Bref, on invoque quelques jours avant le scrutin le fait qu’on est un journal « issu de la résistance » comme pour se dédouaner à la dernière minute d’un quelconque rôle dans le triomphe annoncé du Front dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie.

Et, last, but not least, voilà Pierre Gattaz lui-même qui met en garde l’électeur citoyen. Mais il le met en garde de telle manière que cela risque bien de donner encore plus envie à certains de voter FN. En effet, que redoute-t-il dans une éventuelle victoire du Front ? Son programme économique. Et pourquoi le programme économique du Front l’inquiète aussi fort ? On vous le donne en mille : parce qu’il rappelle celui de la gauche en… 1981. Dans une région ouvrière, le programme de la gauche en 81 et sa trop courte application dans la période 81-83, c’est plutôt un bon, voire un très bon souvenir. C’est la trahison du tournant de la rigueur qui a peu à peu désespéré toute une région jusque-là indéfectiblement « socialo-communiste » : les 39 heures, la retraite à 60 ans, les lois Auroux sur les droits des travailleurs dans l’entreprise votées alors que le charismatique maire de Lille Pierre Mauroy était Premier ministre. Bref, Gattaz, consciemment ou non, est en train de dire à toute une région que le FN va leur faire retrouver le paradis perdu de ces années-là. On a vu mieux comme contre-propagande, Marine Le Pen trouvant là un appui inespéré pour insister sur le fait qu’elle est bien la candidate du « million de pauvres » d’une région sinistrée par la désindustrialisation et la mondialisation.

Plus généralement, cela prouve à quel point le patron des patrons, quand il parle de politique, est  déconnecté de la réalité. Sans doute croit-il que parce qu’il entretient d’excellentissimes relations avec Manuel Valls et Emmanuel Macron, en fait, il est de gauche… Hélas, non. On a beaucoup jasé sur le crachat de Benzema à la fin de La Marseillaise lors du match France-Angleterre. On a en revanche été d’une discrétion de violette sur la déclaration de Gattaz moins de quatre jours après les attentats, alors que le gouvernement avait annoncé à Bruxelles qu’il n’allait pas falloir trop chercher la petite bête sur la question des déficits car le pays allait soutenir un effort de sécurité et de défense sans précédent. Voilà ce qu’il avait dit textuellement alors que tous les corps n’étaient pas encore identifiés : « Il est sans doute nécessaire de renforcer les mesures de sécurité et de prévention mais il faut absolument continuer l’optimisation de la sphère publique. On ne peut pas laisser partir à vau-l’eau les dépenses publiques. » C’était parfaitement de bon ton, comme on le voit. On nous permettra de préférer, pour le coup, la déclaration de Matteo Renzi, pourtant d’un rose très pâle : « A chaque euro investi dans la sécurité doit correspondre un euro pour la culture. »

Ce qui n’est, pour le coup, ni une proposition FN, ni une proposition Medef.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00731086_000005.

C'était Charlie

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